Histoires, légendes, destins/30

Texte établi par Les Éditions Modernes Limitée (1p. 233-243).

Souvenirs sur Paul Bourget


Paul Bourget est mort. Pour beaucoup, la nouvelle de ce décès a été une grande surprise : on en était venu à considérer le vieux, mais toujours actif romancier comme une institution immuable. Avec lui disparaît le dernier représentant de ce groupe de grands écrivains qui dominaient dans le domaine des lettres françaises avant la Grande Guerre.

Vers la même époque, c’est-à-dire la période antérieure à 1920 pour être précis, il existait un quatuor de chefs de file dans la littérature anglaise, les Big Four, comme on disait : Arnold Bennett, John Galsworthy, Bernard Shaw, H. G. Wells. Les deux premiers sont morts ; les deux autres ont une vieillesse gaillarde. De même, en France, bien qu’on ne le reconnût pas aussi ouvertement, on avait un groupe de quatre écrivains de très grande notoriété : Pierre Loti, Maurice Barrès, Anatole France, Paul Bourget. La génération actuelle, celle des vingt ans, ne peut se faire une idée du prestige de ces quatre hommes : aucun écrivain, à l’heure actuelle, n’occupe une place si grande dans l’estime publique.

Il serait puéril de chercher à classer ces écrivains par ordre de mérite. Cependant, on peut dire que, à certains égards, l’influence de Bourget a été la plus marquée, atteignant un public plus large ; la plus profonde aussi, parce que Bourget faisait réfléchir sur des problèmes essentiels.

Paul Bourget a été bien discuté. Il était de mise, chez certains esthètes, de prononcer son nom avec le plus profond mépris. Si on y regarde de près, ces critiques venaient de trois causes bien nettes. Tout d’abord, on reprochait à Bourget sa frivolité, ce qui est assez comique quand on connaît le sérieux de ses préoccupations. On l’appelait le romancier « mondain ». Lui-même s’est expliqué sur ce point, dans une curieuse lettre autobiographique peu connue, que Victor Giraud a publiée dans son étude sur le maître :

« Comme j’ai placé plusieurs de ces études dans le monde des oisifs, afin d’avoir des cas plus complets, puisque c’est la classe où les gens peuvent le plus penser à leurs sentiments, j’ai dû subir tour à tour le reproche de frivolité, de snobisme et même de dédain envers les pauvres ! » Le curieux c’est que Paul Bourget n’avait rien du mondain. Il vivait au contraire très retiré. (Nous avons sur ce point le témoignage de Léon Daudet, dîneur et soupeur incorrigible). Réfugié au Plantier, son domaine de Costebelle, près d’Hyères sur la côte d’Azur, Bourget y passait l’automne et l’hiver (justement l’époque de la « saison » ), sortant peu, recevant seulement ses amis intimes. Ce qui ne l’empêchait pas, il va sans dire, d’avoir de « belles relations ».

Plusieurs aussi se sont fait l’écho des cris indignés de Léon Bloy, le Mendiant ingrat, sans examiner ce qui inspirait Bloy. Nous verrons, une autre fois, ce qu’il faut penser des attaques virulentes de celui-ci.

Enfin, Bourget dérangeait trop les petites idées des tenants de l’art pour l’art, théorie fort à la mode quand il parvint à la notoriété. Bourget n’a jamais écrit pour le simple plaisir. Passionné d’analyse, il poursuivait la vérité psychologique avec la conscience d’un savant, au sens actuel du mot. Plus soucieux d’exactitude que d’élégance, son style n’avait pas la splendeur ou la grâce qui caractérisaient les autres membres du fameux groupe des quatre. Mais quelle solidité, et quelle précision !

Pour se faire une idée de la place qu’occupait Paul Bourget dans le monde des lettres, il est intéressant de se rapporter à un numéro que la Revue hebdomadaire consacrait, le 15 décembre 1923, au jubilé littéraire de l’auteur du Disciple. Il y avait alors 50 ans, en effet, que Paul Bourget avait publié son premier article à la Revue des Deux Mondes.

Voyons un peu la liste des collaborateurs que la Revue hebdomadaire avait groupés à cette occasion : Edmund Gosse, Georges Brandès, Maurice Barrès, Henry de Cardonne, Henry Bordeaux, Léonce de Grandmaison, Charles Maurras, le professeur Faure, Tristan Derème, Marcel Bouteron, Edmond Jaloux, Henri Duvernois, Robert de Flers, Albert Thibaudet, Franc-Nohain, Georges Grappe, Jean-Louis Vaudoyer, Louis de Blois, Albert-Émile Sorel, Marcel Boulanger, Francis Carco, Eugène Marsan, Émile Henriot, Gérard Bauer, Pierre de Nolhac. Un écrivain qui reçoit, en même temps, les hommages d’hommes situés aux pôles opposés comme Maurras et Carco, cet écrivain mérite sûrement l’attention.

On a toujours pris Paul Bourget pour un Auvergnat. C’est une erreur. Son enfance s’est en effet passée en Auvergne, où son père était recteur de l’Académie de Clermont. Mais il a expliqué lui-même que c’était par pur hasard :

« Le métier de mon père, — il était professeur de mathématiques, — l’avait déjà promené, lors de ma naissance, d’une extrémité à l’autre du pays. Baptisé à Amiens, j’ai commencé d’apprendre à lire à Strasbourg, pour faire mes premières études à Clermont en Auvergne et les achever à Paris. »


Bourget descendait d’une très vieille famille de cultivateurs ardéchois, qui s’était élevée peu à peu, d’abord en s’alliant à la petite noblesse du crû, puis en se dirigeant vers les professions libérales. Le grand-père de l’académicien avait été ingénieur et son père, nous venons de le voir, professeur. M. Aurence a publié, sur cette famille du Vivarais, un livre très curieux.

L’élévation graduelle de sa famille, Bourget y avait réfléchi, comme il méditait sur tout. Elle lui inspira l’Étape, l’une de ses meilleures œuvres, peut-être son chef-d’œuvre. On en connaît la thèse : les familles doivent s’élever de degré en degré et il y a danger grave pour elles à brûler les étapes. Cette thèse souleva du reste de longues polémiques : c’est à cette seule occasion, notons-le en passant, que Paul Bourget se laissa entraîner dans une discussion de presse. Mais c’était avec le comte d’Haussonville et l’on devine sur quel ton élevé se maintint la controverse.

Bourget garda toujours des attaches étroites avec le pays de ses ancêtres et sa lointaine famille. Vers 1905, mourait une de ses cousines qui avait vécu toute sa vie dans ce petit pays. C’était une originale. Ménagère d’un bon curé de campagne, elle avait une sainte horreur des romans et des romanciers. Elle était au fait de la notoriété de son célèbre cousin, qui d’ailleurs entretenait avec elle des relations correctes. Ce cousin aurait dû recevoir sa part du patrimoine ancestral que détenait la vieille demoiselle. Mais celle-ci ne put surmonter son aversion pour le métier de Paul, et, en mourant, le déshérita !


« Il m’est impossible de fixer avec précision le moment où le goût d’écrire naquit en moi. Un de mes souvenirs les plus lointains me représente moi-même assis à mon bureau d’écolier, et employant mes dimanches à regarder un insecte piqué sur une planche de liège, afin de le décrire dans un grand ouvrage qui devait renfermer un tableau complet des bêtes d’Auvergne et l’histoire de mes promenades à leur recherche. J’avais un peu plus de six ans. Je me vois aussi, à ce même âge, lisant les pièces de Shakespeare… J’ai lu de la sorte, et sans que personne y fît attention, tous les drames historiques du grand poète anglais, entre ma cinquième et ma septième année avec un intérêt que j’explique par une tournure d’esprit particulière. »


Bourget a toujours gardé une prédilection pour Shakespeare, et certains critiques voient, dans l’influence exercée si tôt par le dramaturge élizabéthain sur l’esprit du romancier français, la cause du goût que celui-ci a toujours eu pour le drame et parfois le mélodrame.

Bourget fit de solides études. Au lycée, il poursuivit ses lectures en marge du programme d’études. « À quinze ans, mes camarades et moi, écrit-il, nous savions par cœur les deux volumes de vers d’Alfred de Musset, nous avions dévoré tous les romans de Balzac et ceux de Stendhal, Madame Bovary et les Fleurs du Mal. » Il lut ensuite Taine et Renan, Barbey D’Aurevilly, Goethe. Ainsi commençait-il à se donner cette culture qui fit l’admiration de tous ceux qui l’ont approché. Léon Daudet, Henry Bordeaux, tous ont proclamé que Bourget était l’homme le plus instruit qu’il était possible de rencontrer.

À cette époque, raconte M. de Cardonne, son compagnon de lycée, Paul Bourget était « un jeune homme simple, modeste, méditatif et plutôt mélancolique, avec un regard déjà profond ». Tout le contraire, encore une fois, du mondain évaporé que des farceurs ont voulu voir en Bourget.

Au sortir du lycée, son père aurait voulu le voir entrer à l’École normale supérieure, ce qui lui aurait assuré une carrière sûre et honorable ; la famille manquait de ressources. Mais Paul Bourget était attiré ailleurs. Il suivit, pendant quelque temps, le service de Maisonneuve à l’Hôtel-Dieu, car la médecine l’attirait. Dans toute son œuvre, on retrouvera l’écho de ces préoccupations et le professeur Faure pouvait écrire, en 1923 :

« Les critiques et les railleries contre son œuvre médicale se briseront sur le granit. C’est elle, c’est cette œuvre médicale, avec son talent d’écrivain et la puissance de son invention dramatique, qui fait la grandeur de son œuvre littéraire et qui assurera sa durée. » Et le professeur ajoute : « Cet homme a fait plus que beaucoup de médecins pour la gloire de la médecine ».

Mais il fallait vivre. Bourget donna des leçons. Il était résolu à se lancer dans les lettres et à demander à ce métier sa subsistance. Le grand principe de sa vie, il l’a exprimé en une formule concise : « Faire son œuvre à travers son métier et son esprit à travers son œuvre ». C’est parce qu’il apportait à ce métier la conscience d’un bon artisan que Bourget. a pu donner une si belle solidité à son œuvre.

Paul Bourget ne fréquentait que de jeunes littérateurs. Attiré par la poésie, il composa les poèmes qu’il devait plus tard réunir en volumes.

Le premier recueil parut en 1875. Paul Bourget avait fait ses débuts littéraires, deux ans plus tôt, à la Revue des Deux-Mondes, par un article fort remarqué sur le Roman réaliste et le Roman piétiste. Mais il ne parvint à sa véritable place dans le monde littéraire que lorsqu’il publia, à la Nouvelle Revue, à partir de 1881, ses Essais de Psychologie contemporaine. Alors, ce fut la gloire.

Il est bon de remarquer qu’il doit en quelque sorte cette notoriété à Mme Adam, qui l’incita à publier ses Essais. De même, Mme Adam, fondatrice de la Nouvelle Revue, avait lancé Pierre Loti, dont elle avait accueilli les premières œuvres.

Comme tout écrivain qui se respecte, Paul Bourget avait fait du journalisme, dès sa sortie du lycée. Ce fut d’abord au Globe, puis au Gaulois, au Parlement et au Journal des Débats avec lequel s’était fondu le Parlement. Bourget n’a jamais désavoué ses débuts. Quand il fit son voyage en Amérique, d’où il rapporta son livre Outremer, il ne faisait, disait-il, qu’un reportage pour le compte du New York Herald.

Paul Bourget a expliqué que lui-même sentait que ses poèmes renfermaient des souvenirs livresques. Il se savait trop loin de la vie. Il résolut de s’en rapprocher. Mais quelle formule adopter ?

« En 1880, écrit-il, c’est-à-dire tout voisin de ma trentième année, j’en étais encore à me demander quelle forme de poème ou de roman devait être adoptée. L’espèce de conte parisien que j’ai intitulé Edel traduit d’une manière assez exacte cette crise d’où j’allais sortir, éveillé précisément par l’insuccès absolu de cette tentative. »


Reconnaissant que son intoxication littéraire était la cause de cette sorte de déformation d’esprit, il résolut de vivre sa vie à lui. Mais, auparavant, il s’aperçut que cette intoxication avait un bon côté.

« Si les livres de ces auteurs avaient eu sur moi une influence si profonde, c’est qu’ils avaient correspondu à des besoins de ma pensée et de mon cœur inconnus de moi-même… J’entrevis la possibilité de dégager la Vie de cet amas de littérature, et j’entrepris d’esquisser un portrait moral de ma génération à travers les livres dont j’avais été le plus profondément touché. Les Essais et les Nouveaux Essais de psychologie contemporaine ont été composés avec cette idée. »

Bourget allait être amené ainsi au roman. « Ce que je recherchais dans les livres, dit-il encore, c’était non pas des écrivains, mais des états d’âme. » « De même que j’avais aperçu par delà les livres des sentiments vivants, par-dessous ces sentiments j’apercevais ces âmes vivantes, et le roman m’apparaissait comme la forme d’art la plus capable de les peindre. »

Bourget sera sans doute connu comme l’auteur du Disciple. C’est évidemment l’un de ses romans qui ont fait le plus de bruit et qui ont opéré (il ne faut pas craindre de l’écrire), une révolution dans le monde des idées.

On en connaît le thème. Le jeune intellectuel Robert Greslou est l’admirateur fanatique du philosophe Adrien Sixte, « iconoclaste des idoles spiritualistes ». Il entreprend une « expérience psychologique » sur la jeune fille d’une famille où il est précepteur. Quand elle découvre la vérité, la jeune fille s’empoisonne de désespoir. Greslou est arrêté comme assassin ; le frère de la victime, au courant de tout, demande l’acquittement de l’assassin mais, au sortir du tribunal, l’abat d’un coup de pistolet. Et le philosophe Sixte, à qui Greslou a fait parvenir son journal, apprend avec étonnement l’influence de ses doctrines.

Bourget se révélait tout entier dans ce livre. Non seulement il y étudiait un « cas », mais il posait le problème de la responsabilité intellectuelle. Telle était la démarche habituelle de sa pensée : rien ne lui plaisait comme de « tenir » un enchaînement de causes qui projetait une vive lumière sur une vie d’homme. Près de cinquante ans après le Disciple, il publiait Nos actes nous suivent, où l’on retrouve la même préoccupation.

Le livre eut un retentissement énorme. Dans les milieux intellectuels du temps, on n’avait jamais songé qu’une œuvre d’art dût tenir compte des conséquences qu’elle entraînait. Comme dit Victor Giraud, « le Disciple a détaché l’une de l’autre deux générations successives ».

Taine, le maître de Bourget, qui se reconnaissait avec raison dans le philosophe Sixte, écrivit au romancier une lettre douloureuse, d’où nous détacherons ces passages :

« Pour l’effet d’ensemble, il m’a été très pénible, je dirai, presque douloureux… Votre livre m’a touché dans ce que j’ai de plus intime… Je ne conclus qu’une chose, c’est que le goût a changé, que ma génération est finie, et je me renfonce dans mon trou de Savoie. Peut-être la voie que vous prenez, votre idée de l’inconnaissable, d’un au-delà, d’un noumène, vous conduira-t-elle vers un port mystique, vers une forme de christianisme. »


Intelligence lumineuse. Taine voyait juste en tout. Et, en effet, « le chrétien de pensée, sinon de pratique » comme se définissait M. Bourget lui-même, évolua très vite vers le catholicisme intégral et on le vit bien quand il publia ses ouvrages d’« apologétique expérimentale », comme il disait. Le plus beau est le Sens de la Mort, livre qui est peut-être un chef-d’œuvre, tout court.

Ces simples notes n’ont pas pour objet de présenter une étude d’ensemble sur Paul Bourget. Elles n’avaient pour objet que de signaler la perte que subissait le monde des lettres, le mois dernier, et de rappeler la très grande place que le romancier a tenue dans le domaine de l’esprit. Pour souligner davantage cette importance, terminons par la citation de quelques hommages rendus à Paul Bourget, de son vivant.

C’est d’abord Maurice Barrès, qui écrivait :


Dans l’ordre littéraire, à ce jour, nous n’avons pas mieux que ce maître. Un maître bienfaisant… Bourget est d’une profession, à laquelle depuis cinquante ans il demande ses ressources. Il a un métier. Celui d’homme de lettres. Il le sait complètement. Il sait écrire un poème, une étude critique, un récit de voyage, une nouvelle, un roman, une pièce de théâtre ; il sait conter et il sait dialoguer. Cet ensemble d’aptitudes, c’est la grande tradition des maîtres. »


Charles Maurras écrit de son côté :

« Bourget écrivain est plus et mieux que populaire ; Bourget politique et sociologue ne l’est pas encore. Il le sera. Il faut qu’il le soit. Sinon, quelle ingrate injustice ! Nous sommes quelques-uns à le savoir et dont le nombre va croissant : il n’est point de piété, si profonde soit-elle, qui atteigne aux magnificences du bienfait que ce bon génie distribue à sa patrie depuis si longtemps ! »


Et Léon Daudet :

« Paul Bourget… possède ce don majeur du grand romancier, qui est le sens du développement. La conduite de ses personnages, une fois posée, n’a rien d’arbitraire… Paul Bourget représente à mes yeux le summum de la curiosité intellectuelle… Enfin il est fort et riche en nuances ; ceci revient à dire que romancier, critique et dramaturge, il est de ceux qui se renouvellent, auxquels le frottement double de la vie et de la connaissance ajoute sans cesse de l’énergie mentale. »

11 janvier 1936.