Histoires, légendes, destins/29

Texte établi par Les Éditions Modernes Limitée (1p. 227-231).

Reporters et correspondants


Vers l’automne de 1917, Walker, correspondant de l’Associated Press, se trouvait à Chihuahua, au Mexique, d’où le révolutionnaire et bandit Pancho Villa entendait partir pour s’attaquer au gouvernement. Walker, à qui il faisait part de son intention, lui dit : « Ne commencez pas maintenant. Voyez-vous, les grandes joutes en vue du championnat mondial du baseball vont se produire en même temps : les nouvelles relatives à votre révolution seraient reléguées à une page intérieure des journaux ». Et Villa attendit la fin de la World Series. On trouve cette anecdote dans l’ouvrage d’Oliver Gromling, AP, The Story of News.

Le 7 novembre 1918, les journaux de New-York, et d’ailleurs, annonçaient la signature d’un armistice entre les Alliés et les Allemands, mais aucune confirmation précise ne venait d’Europe. En conséquence, l’Associated Press se refusait obstinément à transmettre cette nouvelle à ses abonnés. Ceux-ci protestaient avec véhémence ; la foule, mal renseignée par d’autres agences et des correspondants particuliers, manifestait contre l’AP qu’elle accusait de pro-germanisme. Il y eut même des émeutes en face des bureaux de l’agence. Mais celle-ci tenait bon, tant elle a le scrupule de la vérité. L’événement lui donna raison, ainsi qu’on le sait.

Trois ans plus tard, le monde attendait avec impatience les nouvelles venues d’un certain coin d’Égypte, où l’on prétendait avoir trouvé la tombe du roi Toutankhamon. L’événement était si considérable que le London Times avait constitué un syndicat qui, moyennant la jolie somme de $100,000, s’était assuré l’exclusivité des nouvelles officielles.

Or, un jour, on sut que les excavations allaient aboutir bientôt à la découverte la plus importante, celle du sarcophage même. Le représentant du Times attendait, confortablement installé dans une tente, sûr que le directeur de la mission le préviendrait le premier, et lui seul. Il y avait là de nombreux correspondants qui devaient se contenter de décrire l’atmosphère, de recueillir des nouvelles secondaires ou des rumeurs sans fondement.

Williams, de l’Associated Press, avait imaginé de se tenir dans la tente qui servait de quartier général à la mission, tout près des réservoirs d’eau potable où les travailleurs, suffoquant par une chaleur torride, allaient se désaltérer. À un certain moment, survint un des dirigeants des travaux, l’air tout mystérieux et exalté. Williams lui présenta un verre d’eau, en lui disant d’un ton détaché : « Ainsi, l’on a trouvé deux sarcophages ? » L’autre se récria : « Mais, non, un seul ! » — « Celui de Toutankhamon ? » précisa Williams. — « Certainement, dit le fonctionnaire, et aucun autre. » Le journaliste n’en demandait pas davantage : son truc avait réussi. Il put annoncer la découverte avant son collègue du Times.

Les grands reporters, les journaux et les agences de presse rendent souvent de grands services, même d’ordre national.

On sait que l’entrée des États-Unis dans la Grande Guerre a été précipitée par la fameuse dépêche Zimmermann. Zimmermann, chancelier de l’empire allemand, avait câblé des instructions à son ambassadeur de Mexico, lui enjoignant de promettre mer et monde au Mexique s’il déclarait la guerre aux États-Unis, ajoutant que le Japon se chargerait de son côté de faire des ennuis à l’Oncle Sam. L’Intelligence Service anglais, en possession depuis peu des codes allemands les plus secrets, avait intercepté ce message, l’avait déchiffré et communiqué aux États-Unis. Les corroborations ne manquaient pas, de sorte qu’il ne restait plus à la grande république qu’à entrer dans le conflit.

Afin de saisir fortement l’opinion publique de cette nécessité avant toute démarche décisive, le secrétaire d’État Lansing remit en secret à l’Associated Press, une copie de la dépêche, avec l’entente qu’il se verrait probablement obligé de désavouer son geste. Le correspondant consentit à publier le texte explosif à condition que Lansing consentît à répondre à trois questions, au cours de la réunion des journalistes que Lansing convoquerait après la publication et le désaveu. Ce qui fut fait. Devant les journalistes réunis, le secrétaire d’État répéta, ce qu’il avait fait par écrit, que l’Associated Press n’avait pas obtenu le texte par les voies officielles. Et le dialogue s’engagea : « Saviez-vous, monsieur le secrétaire d’État, que l’Associated Press possédait ce texte ? — Oui. — En avez-vous nié l’authenticité ? — Non. — Êtes-vous intervenu pour empêcher la publication ? — Non ».

Le correspondant Cooper causait un jour avec le président Coolidge et lui faisait part que la rumeur le disait fort près de ses sous. « Est-ce vrai, osa-t-il demander, qu’un membre du Congrès, venu vous voir, vous a demandé la bande d’un de vos cigares, en guise de souvenir et que vous ne lui avez donné, effectivement, que cette bande de cigare ? — Mais, répondit le président, il n’avait demandé que la bande et non le cigare, n’est-ce pas ? »

C’était le temps où le Mahatma Gandhi faisait beaucoup parler de lui. Un jour qu’il avait été arrêté, au début d’une de ses campagnes de désobéissance passive, il consentit à recevoir un correspondant de l’Associated Press. « Continuez votre excellente besogne, lui dit-il, continuez à faire connaître notre point de vue. Mais soyez juste aussi pour les Anglais. Je ne voudrais même pas qu’un cheveu tombât de la tête d’un Anglais à cause de moi. »

Et voici le récit d’un autre truc de journaliste. On se rappelle l’enlèvement du bébé Lindbergh ? On se rappelle que, la rançon versée, on trouva le bébé enterré dans un champ ? Eh bien, quand se produisit ce dernier incident, la police et toutes les autorités intéressées tinrent une réunion à la maison de campagne de Lindbergh. Les journalistes pressentaient une nouvelle intéressante. Aussi attendaient-ils avec impatience le résultat de la conférence.

Blackman, correspondant de l’Associated Press, ne se bornait pas à attendre : il cherchait un moyen de transmettre la nouvelle sans délai. Aucun télégraphe dans les environs et un seul téléphone : chez le boulanger du hameau voisin. Blackman se rend donc chez le boulanger, appelle son bureau de New-York et demande qu’on lui garde la ligne libre. À cette fin, l’employé de l’AP, à New-York, se met à lire à la femme du boulanger tous les bulletins de nouvelles arrivant sans interruption à l’agence. La boulangère ne demandait pas mieux, perdue qu’elle était dans sa campagne et elle écouta avec plaisir, jusqu’à ce que Blackman revint avec son « papier » sensationnel.

Et voici un truc qui évoque des incidents encore plus tragiques, si possible. Quand se produisit la purge sanglante du parti nazi, en 1934, Lochner, principal correspondant de l’Associated Press à Berlin, sachant qu’on l’empêcherait de transmettre avant plusieurs heures sinon jamais les nouvelles qui commençaient à filtrer, avait imaginé de se faire téléphoner toutes les heures du bureau de Londres. Il racontait ainsi tout ce qu’il apprenait, sans qu’on soupçonnât la moindre chose, puisqu’on ne le voyait faire aucune communication par les voies ordinaires. De la sorte, le monde a été renseigné plus tôt sur le drame monstrueux qui se jouait en Allemagne.

La vie du correspondant est pleine de danger. Au cours de la guerre civile d’Espagne, Nutter, représentant de l’Associated Press, téléphonait un jour à Londres, surveillé par un censeur loyaliste. Des coups de feu se firent bientôt entendre à proximité : les nationalistes attaquaient. Le censeur n’eut rien de plus pressé que de s’enfuir, criant à l’autre : « Si tu restes, raconte cette attaque à Londres comme tu voudras ». Ce que fit le journaliste, sans se soucier de la canonnade ni de la fusillade.

À quelques jours de là, trois correspondants, en route vers un secteur particulièrement actif, se faisaient tuer par un obus tombant sur leur voiture.

27 mai 1941.