Histoires, légendes, destins/26


La vie anecdotique de l’Académie française
au temps de Napoléon


Collin d’Harleville était de la fournée d’académiciens que créa Napoléon quand il rétablit l’Académie française abolie d’abord à la Révolution. Collin n’avait pas de titres littéraires bien apparents. Certain confrère disait de lui que sa vie fut plus d’un poète que ses vers. À vrai dire, il écrivit des pièces gentilles, « monté sur un loyal Pégase de labour », à l’instar d’un père « émule à la fois de Cincinnatus et de Tityre ».

Ce doux poète n’entretenait qu’une piètre opinion à l’égard de l’argent. Un jour, retenu à sa chambre par la maladie, il reçut la visite d’Arnaud-Baculard, académicien vaudeviliste, surnommé l’homme aux petits écus parce qu’il avait la manie d’emprunter même des sommes fort modiques. La visite se passa sans tapage. Ce dont Collin ne s’étonna plus quand, le visiteur parti, il constata que de beaux écus de six livres avaient disparu de la cheminée où Baculard s’était appuyé plus que de raison et où Collin les avait jetés négligemment avant de se mettre au lit. Le poète, en pantoufles et robe de chambre, court après le vaudeviliste qu’il rattrape sur le quai. « Tu m’as pris mes cent vingt francs ! — Mais oui, fait l’autre. — Mon Dieu, poursuit Collin, c’est que j’en avais bien besoin ! — Et moi aussi, dit Baculard ! — Il faut absolument que je paye aujourd’hui même soixante francs qu’on va venir chercher tout à l’heure, soupira Collin. — Oh ! qu’à cela ne tienne ! déclare Baculard avec fierté. Je ne voudrais point laisser dans l’ennui un ami tel que toi. Les voici. » Sur quoi, d’un geste magnifique, il lui consent la somme demandée. — « Ah ! merci, ah ! merci, dit Collin, sans toi je me demande comment j’aurais fait ! » Depuis si on parlait mal de Baculard en sa présence, Collin d’Harleville s’écriait : « Évidemment, il a bien ses petits défauts ; mais il m’a tiré d’un rude embarras ! »

C’est René Peter qui raconte cette anecdote savoureuse dans le quatrième volume, tout récent, de sa Vie secrète de l’Académie française.

Collin n’était pas le plus négligeable des académiciens de Bonaparte. L’époque manquait d’écrivains. Mais il s’en trouvait et, parmi eux, Lacretelle aîné, qui n’est du reste comparable en aucune manière, pour le talent, à l’actuel académicien Jacques de Lacretelle.

Il était célèbre au barreau. Appelé à défendre deux juifs de Metz à qui on refusait des brevets de marchands (que devient un juif qui ne peut être marchand ?), il avait eu, devant les autorités municipales, un mot irrésistible : « À vous de décider, messieurs, si les juifs sont des hommes ».

Pourtant Lacretelle avait la parole timide. En conséquence de quoi, il écrivait ses plaidoiries qu’il récitait ensuite les yeux sur ses papiers. Il écrivit tant qu’il devint écrivain. Il concourut pour un prix académique, où il fut battu par Garat, futur académicien, autre avocat qui avait eu la tâche peu enviable d’annoncer à Louis XVI qu’il devait se rendre à la guillotine, tous les recours ayant été repoussés.

Lacretelle revint à la charge, ayant encore pour rival un jeune avocat de grand talent, c’est-à-dire Robespierre, futur doctrinaire de la Terreur. Il fallait discourir sur le préjugé des peines infamantes. Robespierre mit dans son discours des phrases d’une humanité si touchante qu’il faillit gagner le prix. Lacretelle l’emporta, mais, tout en blâmant le style prétentieux de son rival, il loua fort « les bons sentiments de l’excellent jeune homme ».

Par la suite, l’admiration de Lacretelle pour Robespierre s’attiédit au point de valoir à cet homme indépendant la réputation de royaliste forcené, ce qui faillit lui coûter la tête. Mais il n'était pas tellement royaliste qu’il n’encourût, sous la Restauration, la colère de Louis XVIII. En conséquence de quoi, il connut de près, pendant un mois, la « paille humide des cachots ».

Raynouard était un attachant poète, dont la tragédie des Templiers remporta un éclatant succès à la Comédie française. Mais, l’auteur n’en vit pas une seule représentation. Il préférait, à l’agitation de la ville, le murmure de son ruisseau. Il fuyait les intrigues. Malgré cela, ou peut-être à cause de cela, il acquit une influence énorme à l’Académie. Ce fait est assez remarquable pour qu’on le note.

L’Académie admettait volontiers les auteurs dramatiques. Elle dédaignait les interprètes de leurs pièces. Dès le début, elle avait fermé ses portes à Molière. À vrai dire, elle aurait bien accueilli l’auteur du Misanthrope, mais à condition qu’il abandonnât les planches, se bornant à écrire. C’était demander l’impossible à Molière.

Mais non pas à Picard, qui sollicita le fauteuil de l’un des académiciens créés par Napoléon. (Ils se mirent à décéder très tôt et avec une régularité merveilleuse.) Picard était auteur et acteur. Il promit, une fois élu, de ne plus jouer aux chandelles. L’Académie l’admit dans son sein.

Sur quoi, patronné par Legouvé, le grand tragédien Talma fit acte de candidat. Talma avait de nombreux atouts. Il n’était pas seulement l’acteur le plus célèbre de son temps. Il avait des lettres, du monde et de la fortune. Il avait aussi une femme, également fort riche et douée de beaucoup d’esprit, qui recevait à ravir. La reconnaissance du ventre valait bien des appuis à Talma. Il en avait un, plus précieux que tous : celui de l’empereur qu’il avait aidé (moralement, politiquement et financièrement), en des heures moins prospères. Talma ne veut point abandonner les planches. La lutte est rude. Finalement, Lacretelle jeune est élu.

Ce Lacretelle avait des titres plus sérieux que l’aîné du nom, et puis il n’était point si jeune. Il était célèbre surtout pour sa fidélité à un amour malheureux. Ayant aimé dans sa jeunesse une demoiselle Le Sénéchal, belle comme le jour, il avait été écarté par la mère qui lui préférait le quadragénaire et fabuliste Florian. Florian, qui n’avait pas les naïvetés d’un autre fabuliste, Jean de la Fontaine, avait pris des renseignements et ayant recueilli des bruits alarmants sur la fortune de la famille, avait décliné la main qu’on lui offrait. Après quoi la Terreur l’avait mis en prison, d’où il ne sortit que pour mourir des craintes qu’il y avait éprouvées. Sur ce, Mme Le Sénéchal fit venir Lacretelle, qui accourut le cœur plein d’espoir. Ce fut pour s’entendre dire qu’on avait trouvé à la belle Sophie un nouveau parti, très avantageux quant à la fortune. Et, pour comble, Sophie elle-même dit au malheureux : « J’ai une grande faveur à demander à mon frère, c’est d’être mon témoin au contrat ». — « Ici, raconte Lacretelle, se termine un roman aussi triste que tronqué. »

Toutes les femmes ne traitaient pas Lacretelle avec autant de sans-gêne. Il avait près de soixante-quinze ans et s’appelait toujours Lacretelle jeune quand une coquette, d’un âge appareillé au sien, lui demanda des vers. Il s’en garda bien, ayant le sens du ridicule. Elle l’attrapa dans un salon, un beau soir, et lui dit, faisant jouer les lourdes grâces qu’on imagine : « Monsieur de Lacretelle, vous si galant et si flatteusement attentif envers moi, vous pour qui la poésie est sans mystère, ayez donc la bonté de me trouver un mot qui rime avec coiffe ». (Vous ai-je dit que la dame caressait parfois la Muse ?) À quoi Lacretelle répondit sans se déconcerter : « Madame, ce que vous me demandez là est impossible ; comment pourrais-je trouver cette rime ? Ce qui appartient à la tête d’une femme n’a jamais ni rime ni raison ».

Mais revenons au théâtre et à l’Académie. Ce fut en passant par le théâtre que Charles-Guillaume Étienne parvint à l’Académie. Il n’emprunta pas la voie directe, comme tant d’autres ; sa course fut tortueuse.

Chaque pièce d’Étienne (il était auteur et aucunement acteur) eut un sort étrange. La première, intitulée Le Pacha de Suresnes, alarma Mme Campan par le bruit qui s’était répandu que cette pièce censurait le pensionnat dont elle était la directrice. Napoléon aimait bien Mme Campan, mais il ne se crut pas forcé d’empêcher la représentation ainsi que l’aimable dame le lui demandait.

Étienne écrivit ensuite Les Eaux de Spa ou la Maladie en cours. Cette fois, Mme Récamier apprit que cette comédie la mettait en scène sous les traits de la femme d’un banquier enfuie avec un galant. La célèbre belle s’agita, tant et si bien que le directeur du théâtre, non sans empocher une jolie somme, refusa de monter la pièce. Or, au contraire de Mme Campan, l’affriolante Récamier avait encouru le déplaisir du maître de l’heure. Napoléon se sentit beaucoup de sympathie pour Étienne, surtout quand ce dernier eut ajouté à ses œuvres un petit divertissement dont il offrit la primeur à Sa Majesté qui était fort encensée dans l’aimable piécette. L’empereur se fit présenter l’auteur, l’interrogea d’abondance comme à son ordinaire, puis dit à son secrétaire d’État : « Maret, je vous recommande ce jeune homme ; il faut nous l’attacher ».

Sur quoi, honneurs et privilèges lucratifs de se mettre à pleuvoir sur Étienne. Ce qui ne l’empêcha pas d’écrire. Il produisit Les deux Gendres. Et tout de suite, ce fut un tollé ; la pièce rappelait Les Deux Fils de Piron ; on cria au plagiat. Puis on découvrit, à la Bibliothèque impériale, une pièce d’un jésuite intitulée Conaxa ou les Gendres dupés. Le drame d’Étienne rappelait au surplus le Roi Lear. Évidemment, il n’y avait pas plagiat ; tout au plus pouvait-on parler d’influence. Mais Étienne eut le tort d’avouer qu’il avait lu Conaxa, pièce vieille de deux siècles. On ne pensa plus à son apport personnel, à sa façon de frapper les vers, à ses développements originaux. Le scandale était grand.

Sur ce, se produisit une vacance à l’Académie. Maret, devenu duc de Bassano, invita la Compagnie à réhabiliter Étienne aux yeux de l’opinion publique. Étienne fut élu.

1er octobre 1938.