Histoires, légendes, destins/10

La curieuse vie de Mme de La Ferté-Imbault, reine des Lanturelus


M. Constantin Photiadès, dans sa biographie de la Reine des Lanturelus, nous montre d’abord son héroïne recevant les compliments de ses sujets à l’occasion d’une convalescence. Gentilshommes, femmes de qualité, académiciens, ecclésiastiques, diplomates étrangers se pressaient à la fête. On y remarquait le comte de Creutz, ambassadeur de Suède ; le baron de Blome, ministre de Danemark ; le prince Bariatinsky, ministre de Russie et le nonce pontifical, Mgr Doria Pamphili. Dès son arrivée, saluée d’acclamations et de vivats, elle était portée en triomphe, dans les bras du ministre de Russie et du nonce, jusqu’à une chambre fastueuse où l’attendait un trône. On posa sur sa tête une couronne digne de Sémiramis. Et, quand vint le moment des discours, la reine quelque peu sourde, se fit donner un cornet acoustique de proportions colossales, qu’elle approcha de son oreille en riant très fort pour encourager l’hilarité générale.

On lui lut une adresse en vers, dont voici un couplet :

Ô mes amis, rendons grâce aux dieux !
Elle entendra ses sujets à merveille,
Et, pour tout autre que pour eux,
Elle fera la sourde oreille.

Mme de la Ferté-Imbault réunissait chaque lundi à déjeuner, quelques hommes d’esprit, dont le baron de Grimm. Un beau lundi de 1771, le marquis de Croismare s’excusa, se disant malade. La marquise, dépitée, lui envoya des couplets impertinents qui finissaient par le refrain : Lanturelu, lanturelu, lanturelu ! Le malade répondit de même, se servant du même refrain ; la marquise répliqua ; tous les amis entrèrent dans le jeu et l’on s’envoya, d’hôtel à hôtel, des couplets sur le refrain de Lanturelu. Le succès en fut tel qu’on décida de commémorer ce tournoi, dès la convalescence de M. de Croismare, par la fondation d’un Ordre des Lanturelus dont Mme de la Ferté-Imbault devint la grande-maîtresse. Les plus grands seigneurs en faisaient partie ; les ducs de Nivernais, de Saxe-Gotha et de Rohan. La curiosité que soulevait l’Ordre s’étendait à toute l’Europe. Dès la première année de la fondation, le baron de Grimm, en voyage à la cour de Catherine II, devait renseigner à fond l’impératrice sur le fameux cénacle. Quelque temps après, le czarévitch, futur Paul Ier, de passage à Paris, sollicitait la permission de présenter ses respects à la reine des Lanturelus. En effet, Mme de la Ferté-Imbault avait reçu un nouveau titre : Sa Très Extravagante Majesté lanturelurienne, fondatrice de l’Ordre et autocrate de toutes les Folies.

Curieuse femme que cette Mme de la Ferté-Imbault. Si elle était capable des loufoqueries les plus étourdissantes, elle était connue de quelques intimes comme un esprit sérieux, nourri de la lecture des plus grands philosophes.

Cette dualité lui avait été imposée dès l’enfance par la nécessité d’amadouer une mère ombrageuse.

Mme de la Ferté-Imbault était fille de cette célèbre Mme Geoffrin que l’historien des salons littéraires ne saurait ignorer. De condition modeste, épouse d’un bourgeois immensément enrichi, très belle au surplus et spirituelle, Mme Geoffrin réunissait chez elle tout ce que le premier quart du XVIIIe siècle comptait de sommités littéraires, artistiques, scientifiques ou aristocratiques.

Née en 1715, sa fille Marie-Thérèse jouissait de beaucoup d’esprit et d’un fort joli minois. Négligée par la mère, elle comprit très tôt qu’il est bon de cacher certaines qualités propres à inspirer la jalousie même à l’auteur de ses jours. Dans le salon de Mme Geoffrin elle affecta d’abord un mutisme qui confinait à la stupidité. Plus tard, ennuyée de ce rôle, elle adopta celui d’espiègle, se livrant à toutes les fantaisies que lui suggérait un esprit endiablé. Moyennant quoi, elle était tolérée par l’autoritaire Mme Geoffrin qui n’aurait pas souffert auprès d’elle une érudite capable de la jeter dans l’ombre.

Au fond, Marie-Thérèse n’aimait que les sciences abstraites, auxquelles l’initiaient, en des conversations insoupçonnées de la mère, les plus grands esprits de l’époque, Fontenelle, Montesquieu, l’abbé de Saint-Pierre. À 15 ans, l’enfant avait la cervelle farcie d’Aristote, de Plutarque, de Sénèque et de Malebranche.

En 1733, on lui présente un brillant jeune homme, le marquis de la Ferté-Imbault, descendant du maréchal d’Estampes, que ses parents, éblouis par tant de noblesse, ont déjà agréé comme prétendant. Mauvais poète, esprit chagrin, le jeune homme est en outre affligé de parents arbitraires qui se joignent à lui pour rendre la vie impossible à la jeune femme. Fort heureusement, le mari et le beau-père quittent bientôt cette vallée de larmes et laissent une veuve de 22 ans prête à prendre son essor grâce à la fortune héritée du père Geoffrin.

Marie-Thérèse dut habiter avec sa mère et, comme par le passé cacher son érudition. Mais, libre, elle pouvait retrouver des cercles où elle jouissait de la liberté. Bientôt, on se la disputa. Elle se prêtait de bonne grâce aux attentions, mais, jamais, elle ne dérogea d’une conduite au-dessus de tout soupçon. Aussi repoussa-t-elle les avances de Mme de Pompadour et mordit-elle au sang le prince de Conti, homme débauché, dont on l’avait contrainte à baiser la main.

Par contre, elle devint fort amie de Mlle de la Roche-sur-Yon, princesse de Conti, avec qui elle fit un long séjour à Lunéville. Le roi Stanislas Leczinski, exilé de Pologne, régnait alors sur la Lorraine. Il ménagea un accueil enthousiaste aux deux voyageuses et, bientôt, se consuma d’amour pour Mme de la Ferté-Imbault. Il lui parla même mariage, ce qui irrita sa fille, reine de France.

Le prince de Condé, le duc et la duchesse de Chevreuse la cultivent, non moins que les Pontchartrain. Elle s’attache aux parlementaires persécutés par le roi (non sans raison), et à divers hommes d’Église, entre autres au cardinal de Bernis dont elle devient la grande amie.

Toujours passionnée de philosophie, elle n’en reste pas moins entichée de coquecigrues et de déraison. Cette dualité est devenue sa seconde nature et enchante ses amis.

À l’intention de la duchesse de Rohan-Chabot, Mme de la Ferté-Imbault avait composé un excellent résumé des travaux de Malebranche. Son amie, Mme de Marsan, gouvernante des enfants de France, en fut si enchantée qu’elle en parla au roi. À la suite de quoi Louis XV pria la marquise de choisir les morceaux de littérature et de philosophie qui seraient mis sous les yeux des princesses. Bientôt, durant les absences du roi à Fontainebleau, Mme de la Ferté-Imbault devait se transporter à Versailles pour donner aux filles de Louis XV un cours de philosophie. Les courtisans ne l’ignoraient pas et la vogue de la marquise en devint plus grande encore, si possible. Elle songea alors à utiliser les nombreuses notes recueillies depuis son enfance afin de composer un traité au service de sa foi, qu’elle avait fort ardente, au point de chasser ignominieusement d’Alembert de la chambre où agonisait Mme Geoffrin, ce qui lui valut la haine des Encyclopédistes et la défection de nombreux Lanturelus.

L’influence qu’exerçait Mme de la Ferté-Imbault devait se manifester de façon curieuse. Les princes du sang s’étaient éloignés de Versailles, quand Louis XV avait chassé les parlementaires. Peu de temps après, désireux de renouer les relations, les princes de Condé et de Bourbon chargeaient Mme de la Ferté-Imbault, non seulement d’engager les conversations avec le Château, mais surtout de les justifier auprès des autres princes. La fille du marchand de drap devenait ainsi arbitre entre les personnages les plus puissants du royaume.

Avec les années, l’empire exercé par la marquise allait s’accentuant. Devenue la grande amie de Mme Élizabeth, sœur de Louis XVI, elle refusa de s’exiler quand vint la Révolution et elle s’éteignit paisiblement, le 15 mai 1791, sans avoir été inquiétée par la Terreur.

2 septembre 1939.