Histoires, légendes, destins/09

Texte établi par Les Éditions Modernes Limitée (1p. 79-86).

Les aventures d’Eric Muspratt dans les îles du Pacifique


J’ai le plaisir de vous présenter, aujourd’hui, Eric Muspratt. Vous ne le connaissez peut-être pas, si vous ne suivez pas de près la production littéraire d’Angleterre. Muspratt n’a pas encore eu les honneurs de la traduction, que je sache.

Il les mériterait, et bien d’autres encore.

Eric Muspratt n’est pas un personnage ordinaire. C’est pourquoi je me suis dit qu’il serait malheureux de vous le laisser ignorer.

En un mot comme en cent, Eric Muspratt est un peu l’Henri de Monfreid des Anglais. Entendez que Muspratt est l’aventurier intégral, comme Monfreid, qui a bourlingué sur toutes les mers du Sud et pénétré dans tous les pays les plus impénétrables, pour y vivre de la vie des naturels, toujours comme Monfreid.

Ces particularités ne suffiraient pas à retenir notre attention : il existe un certain nombre de ces « anti-civilisés », qui ne peuvent supporter les contraintes de la civilisation dont nous sommes si fiers, qui ne respirent à l’aise que parmi les primitifs. Seulement, Eric Muspratt, comme Henri de Monfreid, est en outre un bon écrivain et qui a eu l’excellente idée de faire connaître au grand public les détails de son existence aventureuse. Ses livres se lisent, je ne dirai pas comme un roman, mais mieux que le plus passionnant des romans, parce qu’on y sent vibrer un homme qui est un spécimen superbe d’humanité.

Avant d’aborder l’analyse de ses œuvres, je me permets de vous présenter mon homme, me guidant du reste sur les détails qu’il donne dans la préface de My South Sea Island.

Eric avait de qui tenir. Son père était un pasteur, qui s’était distingué à Cambridge dans la nage, la course et le canotage. Ces hauts faits le préparaient mal, sans doute, à sa profession. C’est-ce qu’il pensait, doit-on croire, car il abandonnait bientôt la chaire pour les planches du théâtre. De là, il passait dans l’armée. Puis il fut successivement cordonnier, photographe, maître d’école, secrétaire d’un évêque, marin, peintre en bâtiments, voiturier, cocher propriétaire d’une écurie de louage, aviculteur, pêcheur, charpentier de navires et chauffeur de taxi. Sans compter les innombrables métiers qu’il exerçait entre temps et dans les diverses parties du monde.

Le fils de cet homme inconstant naquit en Angleterre en l’année 1899. Il débuta dans la vie, à neuf ans, en qualité de camelot. Sa onzième année le vit apprenti chez un boulanger. Deux ans plus tard, il commençait à apprendre le métier de dentiste.

Tout cela était trop calme pour le garçon. Il se fit donc marin. À la suite de quoi, il devint vagabond à travers les États-Unis, le Canada, le Mexique et Hawaï. Puis il s’en alla aux Antipodes. La guerre le surprit en Australie, où il se chauffait au soleil depuis quelques mois. Il partit dare-dare pour l’Europe, en qualité de soldat. Après quoi, il revint en Australie, âgé de vingt ans.

Il fit alors un effort sérieux pour se fixer. Ayant loué une plantation d’ananas, il projeta d’amener auprès de lui sa mère et ses sœurs. Il se mit résolument à l’œuvre. Mais l’aventure l’appela de nouveau irrésistiblement : on lui offrait, pour six mois, la direction d’une plantation de cocotiers aux îles Salomon. C’en était trop pour notre homme. Abandonnant les ananas, il se jeta dans les cocos.

Les six mois passés aux îles Salomon, il entendait honnêtement reprendre son exploitation australienne. Mais son démon le poursuivait. Il reprit ses pérégrinations à travers le Queensland, l’Australie méridionale, l’Australie occidentale, les Territoires du Nord, l’État de Victoria, les Nouvelles-Galles du Sud et la Tasmanie. Après quoi, travaillant de ci de là, il fit le tour de l’Afrique et de l’Asie, puis vagabonda à travers une douzaine de pays européens.

Muspratt passa six mois dans un hospice des Indes, accusé de vagabondage. Il fit divers séjours dans les prisons du Cap, de France, d’Angleterre, d’Égypte, de Serbie, de Hongrie et d’Autriche. Ces petits ennuis lui venaient du fait qu’il voyageait sans passeport et souvent dans la situation peu agréable du rat de cale. De fait, il se fit rat de cale à onze reprises différentes : il devenait spécialiste en ce domaine.

Les circonstances le forcèrent à exercer les métiers de marin, de chauffeur, de garçon de table, de cuisinier, de mineur, de terrassier, de valet de ferme, de bouvier, de modèle pour les artistes, de boxeur poids lourd, de bûcheron, de commis voyageur, d’interprète, de commis, entre autres.

Eric Muspratt explique les raisons qui l’ont amené à prendre la plume, dans sa préface à My South Sea Island : « Depuis des années, écrit-il, je projetais de composer des livres, tout d’abord pour réformer le monde ; ensuite pour l’expliquer si possible et pour en faire comprendre l’inépuisable intérêt par le récit de mes aventures. Le présent ouvrage constitue ma première tentative dans ce domaine ». Voilà au moins un écrivain qui a quelque chose à dire et qui sait ce qu’il veut dire.

Son premier livre, intitulé My South Sea Island comme nous venons de le voir, relate les aventures de Muspratt pendant ses six mois de séjour dans les îles Salomon.

Par la suite, ainsi qu’il le raconte dans Wild Oats, il tenta de rentrer en Australie sans argent et sans passeport.

Bientôt, il laissait les pays du Pacifique pour regagner l’Europe. Telle était du moins son intention. Mais ce beau projet l’amena tout simplement dans « l’une des plus agréables prisons que j’aie jamais connues », à Port-Saïd.

Sorti de geôle, il dirigea ses pas, si l’on peut dire, dans une autre direction, c’est-à-dire vers les Indes. Et afin de s’y rendre, en ayant assez de la prison pour l’heure, il voulut gagner honnêtement son passage en se faisant chauffeur à bord d’un paquebot : il connut toutes les horreurs de la chambre de chauffe d’un grand bateau, en juillet, sur la Mer Rouge.

Dans son livre suivant, The Journey Home, il raconte les aventures qui lui arrivèrent ensuite aux Indes. Le tableau qu’il y peint de l’Inde mystérieuse diffère totalement de l’idée qu’on se fait généralement de ce pays. Songez que Muspratt a été le seul écrivain à connaître la vie du paria, sans argent et sans passeport, dans le pays des castes et de la bureaucratie. Évidemment, ses souvenirs ne sont pas ceux des mandarins de lettres qui voyagent en première classe, dînent chez les maharajahs et couchent dans les palaces.

Après une vie extrêmement mouvementée, où il pensa bien y passer, Muspratt réussit à rentrer en Australie où l’attendait sa famille, qu’il y avait appelée avant son départ pour les îles Salomon. Il ne devait pas encore connaître le repos, mais, au contraire, misères et déceptions.

Dans les œuvres d’Eric Muspratt, se révèle un homme au courage indomptable et à la force extraordinaire, qui se cherche et se découvre lentement. Si Muspratt est un aventurier, il ne faudrait pas lui attribuer l’âme d’un bandit. Ce qu’il cherche dans l’aventure, c’est en quelque sorte le secret de la vie et, plus encore, l’équilibre de son être. Insatisfait des civilisations, comme des systèmes sociaux et philosophiques, il veut trouver un coin où l’homme vive sans artifice, dans le plein épanouissement de sa nature.

Muspratt est cultivé, même s’il lui manque certaines formations que dispensent les écoles. Il s’émeut facilement devant les spectacles grandioses de la nature, et il sait les décrire avec sobriété, mais efficacité. Il pénètre le secret des êtres et, quand il y est parvenu, il se livre à des réflexions qui sont d’une profonde philosophie. C’est une philosophie qui n’emprunte rien qu’à la vie. Tout cela, sans jamais appuyer : les récits de Muspratt sont vivants et dramatiques.

Arrêtons-nous plus particulièrement au premier livre de notre auteur, My South Sea Island, puisque, aussi bien, nous en avons déjà cité la préface.

À vrai dire, il y aurait peu d’anecdotes à y glaner. Le livre vaut par l’atmosphère qui y règne. L’auteur nous transporte comme par magie dans ce milieu tropical, parmi les sauvages primitifs dont les plus vieux gardent le souvenir de leur ancien cannibalisme ; où se placent d’inoubliables tableaux de récifs de corail, de chasses au sanglier, de courses avec les alligators.

Eric Muspratt allait remplacer, pendant six mois, un vieux planteur qui éprouvait le besoin de se retremper, après vingt ans d’exil, dans la civilisation. C’était à San-Cristobal, l’île la plus lointaine de l’archipel, située à six jours de l’Australie. Mumford, le planteur, était un ancien marin qui avait pris sa retraite sur ce coin de terre. L’île était et est encore (cela se passait en 1920) dans la sauvagerie la plus absolue, hors quelques traces de civilisation le long de la côte. Le plus proche voisin de la plantation Mumford habitait à vingt-cinq milles. Le seul contact avec le monde civilisé était assuré par un petit vapeur qui faisait une courte escale à Waiboroni (lieu où était située la plantation) tous les six mois.

Le planteur, entre les visites du vapeur, ne voyait jamais un blanc. Il y avait, sur la côte, une couple de villages indigènes où il trouvait quelques distractions. Ses employés venaient de ces villages ou bien de l’île de Malaita, où les naturels sont si féroces que le gouvernement interdit aux blancs d’y mettre le pied sans escorte. San-Cristobal compte une population assez nombreuse, mais composée surtout de naturels de la jungle, dangereux à l’extrême. On voit dans quel milieu le jeune homme était appelé à vivre pendant six mois.

L’exploitation comprenait six cents acres de terre plantés de cocotiers. Elle consistait aussi dans la traite avec les naturels. À lire la description de ces échanges, on se rappelle les débuts de notre pays.

L’argent est inconnu dans ces îles bienheureuses, si ce n’est sous la forme de coquillages. Mais cette monnaie primitive est rare et le blanc peut difficilement se la procurer. Les échanges se font donc par la méthode du troc et qui veut commercer dans les îles Salomon doit se munir d’une pacotille. On échange, contre l’ivoire végétal et le coprah, de brillants calicots, des miroirs et du tabac ou des pipes. Les naturels ont peu de besoins. La nature leur fournit, pour ainsi dire sans travail de leur part, la nourriture et le vêtement. Ils ne travaillent, à la cueillette des denrées que leur achètent les blancs, que pour se procurer ce qui à leurs yeux constitue le luxe.

Eric Muspratt relève un fait curieux et d’autres voyageurs corroborent son témoignage sur ce point. C’est qu’on ne saurait aller nulle part, dans les îles du Pacifique, sans rencontrer quelque descendant de ces mutins de la Bounty qui, un jour, déposèrent leur capitaine en mer et, avec des Tahitiennes, allèrent fonder une nouvelle nation à l’île Pitcairn. Ces métis étranges, qui ne ressemblent à aucune autre race, ont essaimé partout. On rencontre dans tout le Pacifique, assure Muspratt, des gens nommés Buffet : ce sont les descendants de l’un des mutins. Du reste, Muspratt lui-même descend de l’un des marins révoltés de la Bounty. Cette particularité explique peut-être son goût de l’aventure.

On serait tenté de philosopher sur le destin remarquable qu’eurent les fameux mutins. Ce sont peut-être les seuls êtres humains qui aient jamais réussi à réaliser le rêve du Paradis terrestre.

C’est, en effet, d’un tel rêve que naquit leur aventure. Évidemment, ils songeaient d’abord à s’évader de la marine anglaise où, dans ce temps, les hommes étaient traités avec une brutalité inhumaine. Ils voulaient surtout, se créer un pays à eux, loin des contraintes des lois humaines, dans ces archipels où la vie est d’une douceur incomparable. Bien d’autres, avant et après eux, ont fait ce rêve. Eux seuls l’ont réalisé. Leur réussite a été si complète qu’elle s’est prolongée après eux, dans cette race de Pitcairniens qu’ils ont créée. Peut-on y voir la puissance créatrice d’une grande idée ?

La vie est paradisiaque dans les îles bienheureuses. Mais un danger y guette le blanc : la malaria, qui peut être mortelle, ou qui vide un homme de toute vitalité. Muspratt arrivant à San-Cristobal était un merveilleux animal humain. Sa force herculéenne, son habileté inégalable à tous les sports, en particulier à la nage, lui conféraient un prestige inégalable auprès d’êtres primitifs pour qui le bon fonctionnement de l’organisme est le bien suprême. Lui-même, du reste, considérait la force physique comme la plus précieuse richesse. La malaria en fit une loque. De deux cents livres, son poids tomba à cent quarante. La nage lui devint pénible, les longues marches impossibles. Depuis, la crainte d’une rechute toujours possible empoisonne son existence. Tel est le tribut qu’il faut payer dans ce « paradis terrestre » du Pacifique.

4 décembre 1937.