Histoire socialiste/La République de 1848/P1-06

Jules Rouff (Tome IX : La République de 1848 (1848-1852)p. 50-58).
PREMIÈRE PARTIE. HISTOIRE POLITIQUE.



CHAPITRE VI


LES DÉBUTS DE L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE — LE 15 MAI.


Entendez-vous ce tonnerre d’acclamations ? C’est l’Assemblée qui, dans sa première séance, crie dix-sept fois de suite : Vive la République ! et le répète une dix-huitième fois par-devant le peuple, sur le perron du Palais-Bourbon. Mais quel est ce moine que la foule porte en triomphe ? C’est Lacordaire, qui a pris place à l’extrême gauche de la Montagne, d’où il descendra bientôt par la volonté de ses supérieurs. Un catholique, Bûchez, est élu président, et toutes les voix, moins celle de Barbès, et de cinq ou six autres, s’unissent pour décider que le Gouvernement provisoire a bien mérité de la Patrie.

Ce pêle-mêle bizarre pourrait faire illusion sur les dispositions de la Constituante. Mais ses premiers actes en révèlent la vraie nature. Il faut d’abord remplacer le gouvernement. Lamartine a rêvé un triumvirat ; quelques-uns ont rêvé pour lui la dictature, L’Assemblée préfère une commission exécutive de cinq membres, provisoire encore, en attendant que la France soit dotée d’une constitution. Elle comprend Arago, Garnier-Pagès, Marie. Lamartine n’est élu que le quatrième, parce qu’il n’a pas voulu être le docile exécuteur des rancunes conservatrices, parce qu’il a défendu et fait nommer son collègue radical Ledru-Rollin. C’est encore un essai de concentration républicaine, mais sur une base plus étroite, puisque l’élément socialiste en est banni. C’est le gouvernement provisoire continué, mais diminué, amputé, purement tricolore sans rosette rouge. En même temps, l’Assemblée a refusé — avec des murmures — la création d’un ministère du Progrès, et elle a ressenti un malin plaisir à voir cette proposition de Louis Blanc combattue railleusement par l’ouvrier catholique Peupin. Elle ne fera pas, même aux projets élaborés par le Luxembourg et déposés sur son bureau, l’honneur de les discuter. Elle a passé à l’ordre du jour sur les affaires de Rouen et choisi Sénard, celui qui a commandé le feu, comme un de ses vice-présidents. On sent chez elle une défiance à l’égard du peuple une défiance à l’égard du Gouvernement. Elle défend qu’on apporte des pétitions à sa barre. Elle confère à son président le droit de requérir la force publique et de choisir un commissaire spécial pour veiller à sa sécurité. Elle a été sur le point de se réserver la nomination des ministres. Elle exige que les membres de la Commission exécutive assistent aux séances. Elle se divise elle-même en quinze grands comités permanents qui se chargent de préparer toute la besogne législative. Elle entend diriger la politique.

Les partis avancés observent avec colère ces symptômes qui ne leur disent rien qui vaille. Le journal La Commune de Paris avait déjà écrit, au lendemain des élections : « Si l’Assemblée avance, ce sera le peuple qui l’inspirera. Si elle s’arrête, si elle recule, ce sera le peuple qui fera lui-même sa Constitution. » Les ouvriers du Luxembourg, les anciens détenus politiques déclarent qu’ils ne prendront pas part à une fête de la Concorde que l’on annonce, si bien qu’on est obligé de l’ajourner. On parle vaguement dans certains milieux de jeter les députés récalcitrants par les fenêtres. On songe surtout à peser sur ces provinciaux pour les forcer à voter des lois démocratiques.

Peu à peu le projet se dessine d’organiser une grande manifestation pour leur faire connaître la volonté de Paris. En avant on jette une idée qui doit rallier les sympathies les plus diverses : intervention en faveur de la Pologne, La Pologne est la vieille amie de la France ; chaque année la Chambre sous Louis-Philippe, a émis un vœu platonique pour son affranchissement. Or elle est opprimée plus que jamais ; les patriotes soulevés ont péri exterminés ; les réfugiés partis à leur secours ont été massacrés, traqués ; leurs débris reviennent en piteux équipage. Le moment n’est-il pas venu de sauver un peuple qu’on égorge, de poursuivre sa restauration ? N’est-ce pas appliquer ce principe des nationalités qui remue toute l’Europe ? Les catholiques sont engagés d’honneur à vouloir la résurrection d’un État qui fut le boulevard de la chrétienté. Parmi les plus modérés des représentants, il y a des hommes, tel Wolowski, l’économiste, que leur origine oblige à soutenir la cause de la nation martyre. Sans doute, ce sera le commencement d’une guerre européenne. Mais va pour la guerre ! Elle sera une solution momentanée du problème angoissant qui tourmente la France. Des prolétaires sans travail elle fera des soldats de la liberté. Elle leur donnera de la gloire à défaut de pain. Elle sonnera le glas des vieilles tyrannies. Elle jettera sur le monde une armée de propagande révolutionnaire. Et ici apparaît une liaison imprévue entre la question polonaise et la question sociale. La guerre est un prétexte à mesures extrêmes. Qui sait si elle ne fera pas naître un nouveau Comité de salut public ; si elle ne sera pas le moyen de déterminer, en France et ailleurs, le grand bouleversement d’où sortira une Société rajeunie ?

Assurément c’est un rare spectacle et tout à la louange de la génération de 1848 que celui d’un peuple se soulevant par sympathie fraternelle pour la souffrance d’un autre peuple. Mais les gens sages redoutent ce coup de folie chevaleresque. Bastide, le ministre des Affaires étrangères, dénie à la France le droit de trancher, à elle seule une question européenne, Louis Blanc, Cabet, Raspail virent un danger dans la sommation qu’on veut porter à l’Assemblée. Proudhon la déconseille dans son journal. Barbès et Blanqui hésitent. Ils sont d’avis qu’il ne faut pas jouer avec l’action et ils suivent leurs troupes plus qu’ils ne les mènent. Ils annoncent hautement, comme Huber, que la manifestation sera pacifique et se contentera de présenter une pétition.

Une première fois, le 13 mai, un long cortège se met en route et s’arrête place de la Concorde. Mais on recommence le lundi 15 mai. Que s’est-il passé dans l’intervalle ? Faut-il croire, avec Ledru-Rollin, à un désordre voulu par des agents bonapartistes qui espèrent pêcher en eau trouble pour le compte de ceux qui les paient ; avec Raspail, à un ténébreux dessein de la police, de Marrast et des modérés, désireux de compromettre irrémédiablement les révolutionnaires parisiens ; avec d’autres, à un machiavélique calcul de Blanqui et de quelques chefs de clubs, escomptant une résistance, des cadavres et le renouvellement du tragique scénario qui avait provoqué la chute de la monarchie ? Voulait-on seulement (ce qui parait le plus probable) envelopper, intimider l’Assemblée et la contraindre à délibérer sous la pression des masses populaires ? Toujours est-il que la colonne des manifestants part de la place de la Bastille sans savoir ce qu’elle va faire. Le général Courtois, nommé de la veille commandant en chef de la garde nationale, a donné des ordres imprécis, contradictoires, si bien qu’il n’a pas sous la main les forces nécessaires pour barrer la route. Il essaie par de bonnes paroles d’arrêter la colonne qui ne l’écoute pas et franchit le pont de la Concorde non défendu. Un bataillon de gardes-mobiles protège le Palais-Bourbon. Va-t-il user de ses armes ? Le général recule sans doute devant l’horrible nécessité de verser le sang de ses concitoyens. Il laisse ou fait mettre la baïonnette au fourreau, les assaillants escaladent ou entr’ouvent la grille. D’autres font le tour du monument. A l’instant même où Wolowski, auteur de l’interpellation qu’on discute ce jour-là réclame, au nom de la justice, l’émancipation de la Pologne, la salle est envahie. En vain Ledru-Rollin, Lamartine, et, avec l’autorisation du Président Bûchez, Louis Blanc essaient-ils de calmer et de faire sortir les envahisseurs. Louis Blanc, applaudi, non obéi, est porté malgré lui en triomphe. Cependant Raspail monte à la tribune et lit la pétition. Après lui Blanqui veut parler. Barbès le devance pour féliciter le peuple d’avoir reconquis le droit de pétition et pour inviter l’Assemblée à faire ce qu’on lui demande. Puis, quand Blanqui a pu enfin réclamer l’abolition de la misère et l’organisation du travail, Barbès somme de nouveau l’Assemblée de déclarer la guerre, de décréter un impôt d’un milliard sur les riches, d’éloigner les troupes de Paris. Le tumulte va croissant. Tout à coup un homme au visage pâle et à la longue barbe rouge, un homme qui sort d’un long évanouissement, se hisse à son tour à la tribune et proclame : Au nom du peuple trompé par ses représentants, l’Assemblée est dissoute. C’était Aloysius Huber, personnage énigmatique, professionnel de l’émeute, président de club, qui avait d’étranges relations avec Marie et avec Marrast, qui passa aux yeux de beaucoup pour un agent provocateur et qui ne fut peut-être après tout qu’un déséquilibré !

Le cérémonial des Coups d’État populaires était ainsi suivi à la lettre. Il ne faut pas dire, comme le dira naïvement l’enquête officielle : « Il n’y a pas d’exemple d’une telle agression dans l’histoire du monde. » C’était, au contraire la répétition exacte de ce qui s’était passé le 24 Février.


Le Constitutionnel, touché par la grâce, rentre au giron de l’église
et fait sa première communion
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


Pour achever l’imitation, Barbès, Albert courent à l’Hôtel de Ville. Des listes d’un nouveau gouvernement sont fabriquées et jetées par les fenêtres. Mais, au 24 Février, la garde nationale était avec le peuple ; ici elle était contre. Au 24 Février, la Chambre dissoute était usée par de longs scandales et ne représentait qu’une petite partie du pays ; ici elle était toute neuve et elle émanait du suffrage universel régulièrement consulté. Odilon Barrot raconte qu’un des manifestants, cordonnier de son état, s’assit à son côté en lui disant : « N’êtes-vous pas nos commis ? Et ne nous est-il pas toujours permis de venir vous demander des comptes ? » — Là était l’erreur. C’est une condition et un vice du système parlementaire que le peuple-roi abdique sa souveraineté pour un temps entre les mains de ses mandataires et qu’il ne peut, à volonté, tumultuairement, leur retirer la procuration dont il les a munis.

Le peuple de Paris n’était pas d’ailleurs le peuple de France. Il était même fort loin d’être le peuple de Paris tout entier. Au son du rappel, les légions des quartiers riches sont accourues ; les troupes suivent ; les gardes nationaux de la banlieue, de Melun, de Caen, d’Amiens sont en route. La Chambre est dégagée ; l’Hôtel de Ville repris. Barbès arrêté, avec Albert, Raspail, Sobrier, est conduit au donjon de Vincennes, où Blanqui les rejoindra quinze jours plus tard. Huber relâché, est en fuite. Alors, sous prétexte qu’elle défend la représentation nationale, la réaction bourgeoise se déchaîne avec frénésie. Le général Courtois, incapable peut-être ou trop humain pour un général, mais non pas traître, est outragé, frappé, à demi étranglé par ses propres subordonnés ; on lui brise son épée, on lui arrache ses épaulettes ; on veut le dégrader et le jeter à la Seine. Louis Blanc, qui s’est opposé de toutes ses forces à l’invasion, mais qui est coupable d’être l’homme du Luxembourg, l’idole des ouvriers l’incarnation du socialisme, est, dans la Chambre même, assailli par des furieux en uniforme ; les vêtements en lambeaux, les cheveux arrachés, les doigts tordus, il échappe à grand peine sauvé par des collègues ; mais, quand il veut parler, sa voix est couverte par des clameurs insultantes. Et toujours retentissent les cris : A bas les communistes !

C’est au tour des gardes nationaux de sauver la société. Il avait été de mode, sous Louis-Philippe, de railler ces soldats citoyens pour leur peu d’empressement à faire leur service. Un inventeur avait imaginé pour eux un fusil modèle qu’on peut voir au musée Carnavalet et dont la baïonnette se transformait en un parapluie tricolore. Cela pouvait passer, en ce temps-là, pour l’emblème de ces troupiers pacifiques. Mais ces moutons devenaient terribles, depuis que leur intérêt de classe était en jeu. La garde nationale était ressuscitée le 16 avril, suivant l’expression de Lamartine. Maintenant, comme écrit le général de Castellane, « elle est maîtresse », et elle le fait bien voir. C’est à son tour de sauver la Société. De sa propre autorité, elle ferme les clubs de Blanqui, de Villain, de Sobrier ; elle saccage le domicile de ce dernier et y saisit des projets de décrets dont la teneur, si elle est exacte, semble annoncer qu’on a eu la vague idée d’une révolution communaliste et socialiste. Pendant plusieurs jours, Paris est sous le coup d’une espèce de terreur. « Le 17 mai, écrit George Sand, j’osais a peine sortir en plein jour avec mes amis. L’ordre régnait. » Portalis, à la Chambre, signale en l’approuvant l’arrestation par la garde nationale « d’hommes tenant des propos communistes ». Plusieurs légions signent une pétition demandant le rétablissement de l’échafaud politique. D’autres, accourues de provinces, ajoutent encore à la fermentation. Cette malencontreuse journée du 15 mai était, de la part du parti républicain avancé, une faute énorme ; plus qu’une faute politique, au dire de George Sand, une faute morale. Il en sortait, non seulement décapité, mais amoindri. Il avait sans motifs graves, sur de simples dépits, donné le signal de la révolte contre la loi qui était républicaine ; il avait jeté dans les esprits un ferment permanent d’inquiétude ; il avait, en quelque sorte, justifié les coups de force futurs ; il avait fourni aux ennemis du socialisme la faculté de lui prêter avec quelque vraisemblance les plus noirs desseins. On pouvait lire deux jours plus tard au Moniteur que Barbès avait été interrompu par ces cris : « Ce qu’il nous faut, c’est deux heures de pillage ! » Calomnie probable ! L’interruption ne figure que dans une seconde version arrangée après coup, et quand celui qui avait apporté ce renseignement au Journal officiel fut sommé de comparaître devant la justifie, il se rétracta formellement. La calomnie n’en avait pas moins fait le tour de la France et de l’Europe.

C’est à l’Assemblée qu’on peut suivre le contre-coup de l’attentat manqué ; une moitié du parti républicain aux prises avec l’autre ; les modérés travaillant d’accord avec les royalistes à se débarrasser des « rouges » ; attaque directe contre les chefs de la classe ouvrière ; proposition d’Isambert de fermer tous les clubs, motion qui n’est pas encore prise en considération, mais qui demeure comme une pierre d’attente ; autorisation de poursuite demandée contre Louis Blanc, qu’on accuse d’avoir été de connivence avec les envahisseurs ; Jules Favre concluant à la mise en accusation dans un rapport doucereusement fielleux, qui fut comparé à une jatte de lait empoisonné et qui, malgré le manque total de preuves, ne fut repoussé qu’à trente-deux voix de majorité ; Caussidière accusé à son tour et ne désarmant l’hostilité que par sa bonhomie pittoresque et surtout par un sacrifice habile, par sa démission de préfet de police et de député. Le parti avancé est battu, chassé des positions qu’il occupait, réduit à la défensive ; mais, par un choc en retour, le parti modéré est atteint du même coup. La Commission exécutive est déconsidérée, soupçonnée pour n’avoir pas su prévenir l’humiliation subie par l’Assemblée. Peu s’en faut qu’on ne lui reproche « de pactiser avec le désordre ». On pousse déjà des candidats à sa succession. Quand Lamartine monte à la tribune, ce n’est plus en dominateur, en orateur aimé, admiré, tout puissant, il est accueilli par un froid glacial ou par des rires.

Bref la République est descendue encore d’un degré sur la pente où elle roule. Les républicains tricolores commencent à paraître trop hardis. Les royalistes reprennent courage. Des intrigues légitimistes et orléanistes se nouent. Les prétendants des deux branches rivales sont également frappés de bannissement, mais Louis-Napoléon Bonaparte sort, mystérieux et inquiétant, de la brume qui l’enveloppait. Nommé par quatre départements, il est admis à la Chambre, dont J. Favre et Louis Blanc, avec une chevaleresque témérité, contribuent à lui ouvrir les portes que Lamartine et Ledru-Rollin auraient voulu lui fermer ; et, avec son équivoque figure d’aventurier exotique, il apparaît aux uns comme un pauvre homme insignifiant et presque ridicule, aux autres comme un rêveur humanitaire qui en est resté à l’Extinction du paupérisme ; à de plus perspicaces, comme le centre de ralliement des ambitions, des déceptions, des craintes suscitées par le cours vertigineux des événements. Mais il est trop tôt pour qu’il se mette en avant et content d’avoir conquis le droit d’être représentant du peuple ; il envoie de Londres sa démission en risquant cette phrase césarienne : « Si le peuple m’impose des devoirs, je saurai les remplir ». En même temps que lui (et rien ne montre mieux la scission des électeurs en deux blocs opposés), sont élus à Paris des démocrates : Caussidière, Pierre Leroux, Proudhon ; et des conservateurs, parmi lesquels Thiers, qui va rendre un chef consommé à la réaction parlementaire. L’habile et ambitieux petit homme revient d’autant plus redoutable que, pour être nommé, il a dû passer sous les fourches caudines de l’Église et conclure avec elle une espèce de pacte aux dépens de la République et du régime laïque.

Le parti de l’ordre, se sentant plus fort devient plus agressif. Il envisage sans effroi l’approche d’une lutte décisive. Le 25 mai, chez Tocqueville, dans un dîner où assistent entre autres convives Cousin et Molé, on s’accorde à dire qu’avant trois mois il y aura une bataille des rues où le parti anarchique sera écrasé.

La bourgeoisie peut compter pour cela sur l’armée. L’armée se compose alors de conscrits désignés par le sort qui servent sept ans, d’engagés volontaires et de vieux soldats ou sous-officiers qui se rengagent pour une haute paie. Les fils de la bourgeoisie peuvent se dérober à l’ennui et au danger du service en achetant des garçons pauvres qui prennent leur place. Les prix varient ; il y a un cours de la vie humaine, un marché de la chair à canon. Et il est abondamment fourni. Sur 380.000 hommes environ qui sont sous les armes, on compte 180.000 remplaçants. C’est donc une armée de prolétaires mais de prolétaires déracinés par leur long séjour sous les drapeaux, détachés de leur classe natale, pliés et assouplis par la discipline à leur fonction de machines à tuer, encadrés d’ailleurs d’officiers qui sortent à peu près tous de la classe aisée ; car ils viennent de Saint-Cyr ou de l’École polytechnique, où l’on ne peut arriver qu’après de longues études qui coûtent cher. Elle a par suite un caractère professionnel fortement marqué. L’esprit de corps y est très puissant ; la carrière des armes, non seulement pour les officiers, mais pour les sous-officiers et le soldats, ressemble beaucoup à un métier.

Cette armée est accoutumée à jouer un double rôle. Elle est chargée de maintenir l’ordre à l’intérieur ; elle est pour cela mise ou garnison dans les grandes villes, dans les cités industrielles, et les économistes attribuent en partie à ce fait l’excédent de bâtards que celles-ci présentent. Elle répond aussi de la défense du sol national contre l’étranger, mais depuis vingt ans, elle n’a guère combattu hors de France, sinon en Algérie. Il y a péri beaucoup de monde ; mais, suivant un mot de Tocqueville : « Les soldats y sont semés à la volée et de temps en temps on récolte un général. » Ainsi que toutes les guerres de colonies où l’Européen se considère comme étant en présence d’une race inférieure, la lutte contre les Bédouins a été une école de cruauté autant que de courage et de tactique. C’est encore Tocqueville qui disait du général Bedeau : « Il est humain, comme s’il n’avait pas fait la guerre d’Afrique. » Les chefs revenaient de ces campagnes acharnées avec des habitudes de rigueur dont ils ne savaient plus se défaire. Le maréchal Bugeaud s’était par là fait cordialement détester de la population parisienne et l’on allait voir bientôt plus d’un « Africain » se distinguer par une dureté impitoyable dans la répression des troubles civils ou même devenir un faiseur de Coup d’État.

Or, les chefs de cette armée avaient gardé de leur piteuse déconfiture en Février un sentiment de honte et de dépit. Lamoricière, blessé, avait au cœur une sourde rancune. Des colonels, que leurs régiments avaient voulu chasser, boudaient la République. Le Gouvernement provisoire n’avait sans doute prêté aucune attention à la proposition d’Émile de Girardin demandant une réduction immédiate de 200.000 hommes sur l’effectif. Il avait même fait des efforts pour restaurer le prestige de l’armée. Il avait voulu appeler au ministère de la guerre le général Eugène Cavaignac, un « Africain », de bonne noblesse républicaine, si l’on peut ainsi parler, puisqu’il était fils d’un conventionnel et frère de ce Godefroy Cavaignac, dont la mort précoce avait été pleurée comme celle d’un dauphin de la République. Mais il s’était heurté à un refus hautain. Le général avait répondu d’Alger, où il avait été déjà nommé gouverneur de la colonie : « Comme homme politique, si j’étais condamné à le devenir, je ne sacrifierais jamais mes convictions de soldat. » Donc, soldat avant tout, il déclarait que son programme consisterait à rassurer, à relever l’armée, à lui rendre le sentiment de sa force et de sa dignité ; que, du reste, il ne marcherait qu’avec certains hommes. On avait répliqué au général en lui ordonnant assez vivement de rester en Afrique et Arago avait pris la place qu’on lui destinait. Ce ministre civil avait projeté de supprimer le remplacement, d’organiser le service de deux ans, d’imiter le système pratiqué en Prusse. Il avait ainsi gagné plus de popularité auprès du peuple que des bourgeois qui voyaient poindre le service obligatoire pour tous ; et comme il avait opère une Saint-Barthélémy d’officiers généraux, dont vingt-sept, parmi lesquels Castellane et Fabvier, avaient été révoques, il récoltait plus de sympathie parmi les soldats et les sous-officiers que parmi leurs supérieurs. Cependant, Cavaignac ayant accepté de la Commission exécutive le ministère de la guerre, l’élément militaire tendait à reprendre le haut du pavé. Le souvenir de sa défaite rapide devant les barricades lui était toujours cuisant.

Mais si les ouvriers lui témoignaient une défiance tenace, la bourgeoisie criait ; Vive l’armée ! Et, comme si elles avaient voulu exalter un désir de revanche prochaine, les légions riches de la garde nationale réorganisée offraient des banquets aux troupes de la garnison de Paris, « banquets dans lesquels on s’excitait mutuellement à s’unir pour se défendre ».

La garde mobile y était aussi conviée et fêtée. Ainsi nommée parce qu’elle pouvait, en cas de guerre, être mobilisée et envoyée à la frontière, elle était née comme en 1830, d’une pensée révolutionnaire. Un vétéran de la guerre des rues, un soi-disant général Dubourg, avait proposé, dès le 24 Février, d’enrôler la jeunesse faubourienne pour en faire la gardienne de la République et l’embryon d’une milice nationale. L’idée, recueillie par Lamartine, devint conservatrice sur la route. Il songea que ces « pâles voyous », comme disait Barbier, une fois encadrés, disciplinés, chambrés, militarisés et bien payés, pourraient devenir le soutien de cette bourgeoisie qu’ils terrorisaient. Il leur fit allouer une solde de 1 fr. 50 par jour, six fois ce que touchait un soldat. Il mit à leur tête le général Duvivier, un militaire bon enfant qui était un mauvais sujet converti et dont les modérés étaient sûrs. On prit soin d’exciter la vanité de ces gamins de Paris trop heureux de jouer au soldat ; on tourna leur mauvaise humeur contre Ledru-Rollin, qui avait voulu destituer leur commandant en chef, contre Louis Blanc qui, leur disait-on, était cause qu’on ne leur distribuait pas les beaux uniformes neufs après lesquels ils soupiraient. Bref, de ces vingt mille jeunes, gens, on fit des prétoriens de la République qu’on isola le plus qu’on put de leur faubourg natif et qui, à force de manier leurs fusils, brûlaient d’envie de s’en servir.

Ainsi tout se préparait pour la bataille. Les ouvriers, de leur côté, faisaient secrètement provision d’armes, de balles, de cartouches. Les deux camps se mesuraient des yeux, se provoquaient du geste et de la voix. Les Ateliers nationaux vinrent offrir l’occasion, peut-être cherchée, en tout cas attendue.