Histoire des quatre fils Aymon (1840)

List2 gray&blue.svgPour les autres utilisations de ce mot ou de ce titre, voir Les quatre fils Aymon.


Anonyme
Gauthier (p. 11).

HISTOIRE
DES QUATRE FILS
AYMON,


TRÈS-NOBLES ET TRÈS-VAILLANTS CHEVALIERS.


----


NOUVELLE ÉDITION, COMPLÈTE.

LIÈGE,
GAUTHIER, LIBRAIRE AU PALAIS.

1840.


AU LECTEUR.


----


Quoique, selon l’opinion de plusieurs personnes, les livres qu’on appelle Romans aient plus de récréation que de vérité, toutefois, qui les saurait bien examiner n’y trouverait point de faute d’artifice ; mais bon sujet en tout, principalement en cette Histoire de Charlemagne, du duc Aymon et de son fils Regnaut. Car on ne doute point que Charlemagne qui donne commencement à ce livre, n’ait régné heureusement, et fait son devoir pour réprimer la fausse loi des payens, agissant par de continuelles guerres contre les croyans d’icelle, tellement que sa mort donna grandes réjouissances, non-seulement aux Sarrasins, mais encore à la maudite hérésie Arienne, pullulant déjà du temps de ce bon roi. Et vous pourez trouver aux annales d’Aquitaine, partie II, chapitre 6, et en Ançon la Belle, livre 6 de Gal. Plût à Dieu qu’un pareil zèle fût imité dans ce temps.

Le duc Aymon, du pays de Saxe, eut quatre fils, l’un desquels eut nom Regnaut, surnommé de Montauban, à cause du château que le roi lui donna ; il n’est rien de plus vrai, nul ne peut nier les prouesses, grandes vertus et la prompte obéissance envers son souverain Seigneur, que possédait Regnaut, et principalement la bonne volonté qu’il avait de détruire ladite secte Sarrasine pleine de tromperie.

Touchant la voie souterraine dudit château de Montauban, de laquelle parle le vingtième Chapitre de ce livre, et par où se sauvèrent Regnaut et les siens affamés par le long siège ; c’est chose contenue en la vraie Histoire de Froissard, tome III, chapitre 58, et dans la même est aussi parlé de l’antiquité de la maison de Regnaut de Montauban. Au reste, il y a plusieurs choses pour passe-temps et récréation des nobles esprits, et qui n’aiment point trop d’attachement à âpre lecture, après avoir satisfait aux choses nécessaires. Je ne suis pas seul en mode de procédé, car Homère, Virgile et plusieurs autres, ont enrichi leurs histoires de beaucoup d’ornemens, autrement elles eussent été froides en leur brièveté. C’est pourquoi, cher lecteur, vous voudrez bien égaler cette Histoire, tant pour les raisons susdites, que pour épargner ma peine ; je l’ai mis en tel état que si vous la conférez avec les vieux exemplaires qui ont eu cours jusqu’à présent, vous la trouverez purgée de toute erreur, accommodée à la vérité des anciennes annales et autres fidèles Histoires, et ornée élégamment pour l’acroissement de notre langue française.


HISTOIRE
DES
QUATRE FILS AYMON,
TRÈS-NOBLES ET TRÈS-VAILLANTS CHEVALIERS.


CHAPITRE PREMIER.


Comme l’Empereur Charlemagne fit Chevaliers les quatre fils Aymon, et comme le duc de Beuves d’Aigremont tua Lohier, fils de Charlemagne, et le fut aussi.


On lit dans l’histoire du roi Charlemagne qu’une fois aux fêtes de la Pentecôte, il se tint une grande cour à Paris, après qu’il fut revenu des guerres de Lombardie, où il y avait eu un grand combat contre les Sarrasins, dont le chef se nommait Guerdelin-le-Fêne, qui fut tué par Charlemagne. Il y eut de tués beaucoup de ducs, comtes, princes, barons, chevaliers, comme Salomon de Bretagne, Noël, comte du Mans, messire Arnould de Freulon, messire de Galeran de Bouillon, et plusieurs autres grands seigneurs. Les douze pairs de France vinrent à la Cour, plusieurs Allemands, Anglais, Normands, Poitevins, Berules et Lombards s’y trouvèrent : il y avait entr’autres le vaillant duc Aymon de Dordonne, qui avait amené ses quatre fils, savoir : Regnaut, Allard, Guichard et Richard, qui étaient beaux et courageux, et principalement Regnaut, qui était le plus grand que l’on pût trouver au monde. Quand le roi vit toute la cour assemblée, il adressa ainsi la parole aux barons : Mes frères et amis, vous savez que c’est par votre valeur que j’ai fait la conquête d’un grand nombre de villes, et mis sous ma puissance beaucoup de Sarrasins, témoin l’infidèle Guerdelin, que j’ai vaincu, et à qui j’ai fait embrasser la religion chrétienne, quoique j’aie beaucoup perdu de noblesse, par la faute de plusieurs de nos vassaux qui n’ont pas voulu nous secourir, quoique nous les eussions mandés, comme Gérard de Roussillon, le duc de Nanteuil et le duc Beuves d’Aigremont qui sont tous trois frères, dont je me plains à vous ; car si ce n’eût été messire Salomon qui vint nous secourir avec trente mille combattans, et messire Lambert Berruyer, et messire Geoffroy de Bourdeille, avec Galeran de Bouillon, qui portait notre étendard, nous étions vaincus, et par la faute de trois frères qui ne voulurent pas se rendre à nos ordres, principalement le duc d’Aigremont, malgré qu’ils m’aient tous prêté serment de fidélité. Je lui demanderai encore de me servir avec toute sa puissance, et en cas qu’il me refuse, je manderai tous mes sujets et amis, et j’irai assiéger Aigremont et si nous pouvons le tenir, je le ferai pendre, et écorcher vif son fils Maugis, je ferai aussi brûler sa femme et mettrai tout son pays à feu et à sang. Alors le duc Naimes de Bavière se leva et dit au roi : Sire, il n’est pas nécessaire de vous courroucer, mais si vous m’en croyez, vous enverrez un messager au duc d’Aigremont, vous le ferez accompagner. Il faut que ce soit un homme prudent qui remontre au duc ce dont vous le chargerez ; et suivant sa réponse, vous verrez ce que vous aurez à faire. Le roi lui répondit : J’approuve votre conseil ; alors il pensa en lui-même quel messager il choisirait, qui serait assez hardi pour faire son message auprès du duc de Beuves ; personne n’osa se proposer, car plusieurs étaient de sa famille, comme le duc Aymon de Dordonne qui était son cousin germain ; car ils étaient quatre frères du même père et de la même mère. Le roi fut irrité, et jura qu’il détruirait le pays du duc. Il appela ensuite son fils Lohier et lui dit : Mon fils, il faut que vous fassiez ce message, vous menerez avec vous cent chevaliers bien armés ; vous direz au duc de Beuves que s’il ne se rend à ma cour pour la saint-Jean prochain, j’irai assiéger Aigremont et détruire son pays, je le ferai pendre et son fils, et je ferai brûler sa femme. Sire, dit Lohier, je ne crains rien, je m’acquitterai bien de votre message. Alors Charlemagne fut fâché d’avoir chargé son fils de ce message ; mais puisqu’il l’avait dit, il fallait l’accomplir. Le lendemain matin Lohier et ses gens s’habillèrent, ils montèrent à cheval et vinrent devant le roi. Lohier dit à son père : Sire, nous sommes prêts à exécuter vos commandemens. Mon fils je te recommande à Dieu et le prie de veiller sur toi et tes gens. Lohier partit avec sa compagnie, et fut regretté non sans cause par son père.

Les messagers partirent donc contre Aigremont, menaçant le duc de Beuves, mais un espion les entendit et vint donc aussitôt vers Aigremont ; il raconta au duc comme les messagers du roi venaient vers lui menaçant et ayant le fils du roi à leur tête. Le duc dit alors à ses barons qui étaient rendus en sa cour à cause des fêtes de la Pentecôte : Seigneurs, le roi m’estime bien peu, de vouloir que j’aille le servir avec mes gens, et de m’envoyer son fils aîné pour me faire des menaces ; chers barons, que me conseillez-vous de faire en cette circonstance ?

Alors un sage et prudent chevalier nommé messire Simon, se leva et lui dit : Sire, je vous conseille de recevoir honorablement les messagers du roi, car vous savez qu’il est votre seigneur, et que vous savez que c’est agir contre Dieu et raison, que de combattre contre son seigneur. N’ayez aucun égard à votre famille ni à ce que vos frères Gérard de Roussillon et le duc de Nanteuil n’ont pas voulu lui obéir. Sachez que le roi est puissant, et peut détruire vous et vos biens si vous n’obéissez. Le duc lui répondit qu’il n’en ferait rien, et qu’il lui donnait un mauvais conseil ; car, dit-il, j’ai trois frères qui m’aideront à soutenir la guerre contre lui ; j’ai aussi quatre neveux qui sont tous courageux. La duchesse lui dit : croyez votre conseil, car jamais on ne vous conseillera d’avoir guerre contre votre seigneur ; la loi de Dieu le défend. Accordez-vous avec lui, ne prenez point garde à vos frères, comme vous le dit messire Simon. Lors il regarda la duchesse avec un air irrité, et il lui défendit de lui parler davantage de cela. Il y eut de vives contestations dans le palais d’Aigremont ; car les uns disaient que la duchesse conseillait bien, les autres mal. Le duc dit alors à ceux qui lui conseillaient de ne pas obéir au roi, qu’il leur en saurait bon gré, et que tant qu’il vivrait il ne lui obéirait point ; au contraire qu’il trouverait des amis pour lui faire la guerre. Les messagers du roi arrivèrent au château d’Aigremont, qui est situé sur un rocher ; il était flanqué de grosses tours, tellement par sa situation et sa force, il était imprenable, excepté par famine. Lohier dit aux seigneurs qui étaient avec lui : Considérez cette forteresse et le fleuve qui passe aux pieds, je ne crois pas qu’il y ait sa pareille dans toute la chrétienté. Un chevalier nommé Savari, dit alors à Lohier : Sire, il me semble que le roi votre père fait une grande folie d’entreprendre de détruire le duc d’Aigremont, car il est très-puissant ; je crois qu’il aura bien autant de gens pour combattre que le roi votre père ; s’il venait l’attaquer, il faudrait qu’ils fussent de bon accord ; mais je sais bien que si le roi votre père le tenait, l’or du monde ne l’empêcherait pas de le faire pendre et écorcher tout vif. Je vous supplie de parler au duc de Beuves avec douceur, car il est orgueilleux ; il pourrait y avoir une difficulté entre vous et lui qui tomberait sur nous, nous sommes trop peu. Lohier répondit qu’il parlerait prudemment ; mais s’il nous dit quelque chose de désagréable, il en souffrira le premier. Ils arrivèrent à la porte du château d’Aigremont où ils frappèrent, le portier leur demanda : Seigneur qui êtes-vous ? Ami, dit Lohier, ouvrez-nous la porte, nous désirons parler au duc de Beuves de la part du roi. Attendez un instant, je vais parler à monseigneur le duc ; alors il alla au palais, et dit au duc qu’il y avait beaucoup de gens d’armes à la porte ; monseigneur, vous plait-il que je les fasse entrer ? Oui, dit le duc, car je ne les crains pas. Le portier leur ouvrit. Lohier et ses gens entrèrent et montèrent jusqu’au donjon du château ; le duc dit à ses barons : Je vois venir le fils ainé du roi ; s’il me parle honnêtement il fera bien, car s’il dit quelque chose qui me déplaise, j’en aurai raison. Beuves était accompagné de deux cents cavaliers ; et cependant Lohier entra avec ses gens bien armé dans la salle du palais ; et il était déjà bien rempli de noblesse ; le duc était au milieu d’eux, auprès de lui était la duchesse et son fils Maugis qui n’avait pas son pareil dans l’art de la nécromancie et dans les armes. Lohier entra donc, à le tête de ses gens ; il parla en cette manière : Que le Dieu tout-puissant garde et conserve le roi ; puisse-t-il confondre le duc d’Aigremont ! Le roi mon père vous mande que vous vous rendiez à Paris, avec cent chevaliers pour le secourir où il vous plaira de vous envoyer, et aussi pour raison de ce que vous n’avez pas été avec lui en Lombardie contre les Sarrasins ; car c’est de votre faute que sont morts Baudoin, seigneur de Melun, Geoffroy de Bordeille et plusieurs autres combattans ; vous serez pris et conduit en France comme traître, vous serez écorché tout vif, votre femme brûlée et vos enfans exilés ; faites ce que le roi vous commande, car vous êtes son sujet.

Quand le duc de Beuves eut ainsi entendu parler Lohier, fils du roi Charlemagne, il commença à s’irriter et dit à Lohier qu’il n’irait pas vers le roi, et qu’il ne tenait pas de lui ni forteresse ni château, et qu’il s’en irait contre lui avec toute sa puissance pour détruire le royaume de France. Alors Lohier lui dit : Vassal, comment osez-vous ainsi répondre ? Si le roi savait vos menaces, il viendrait vous détruire ; songez que vous êtes son sujet et que vous devez lui obéir. Ainsi venez servir le roi et me croyez ; car si vous ne le faites, il vous fera brûler et jeter vos cendres au vent. Quand le duc de Beuves l’entendit parler ainsi, il se leva et dit que malheureux était celui qui venait faire un pareil message de la part de Charlemagne, et qu’il n’en rendrait jamais de nouvelles.

Il y eut un noble chevalier des gens du duc de Beuves qui lui dit : Monseigneur, gardez-vous de faire cette folie ; laissez dire à Lohier ce qu’il voudra, vous n’en valez ni plus ni moins ; vous savez combien Charlemagne est puissant, car vous êtes son sujet, et tenez de lui votre château d’Aigremont et votre terre, agissez ainsi, et vous ferez sagement ; car de vous élever contre votre seigneur, il ne peut que vous arriver mal. Le duc l’entendant parler, lui dit : Taisez-vous, je ne tiendrai rien de lui tant que je pourrai porter les armes et monter à cheval ; je manderai mes frères Gérard de Roussillon, duc de Nanteuil, et Garnier son fils, nous irons ensuite attaquer le roi Charlemagne, en tel lieu que je le rencontre, et je ferai de lui ce qu’il pense faire de moi. Tout l’or de Paris n’empêcherait pas que je fasse mourir le messager qui me menace, dussé-je être mis en pièces. Lohier lui dit : Je ne vous estime ni redoute. Le duc de Beuves piqué de ces paroles, s’écria : Barons, saisissez-vous de lui, il faut qu’il périsse. Ils n’osèrent s’opposer à ses volontés, ils tirèrent tous leurs épées et se jetèrent sur les gens de Charlemagne. Lohier cria à son enseigne, et commença avec ses gens à se défendre. Ils se battirent dans la salle du palais, et le bruit s’en répandit bientôt par toute la ville, alors si vous eussiez vu les bourgeois et artisans avec des haches et des épées, d’autres avec des bâtons ; ils étaient environ sept mille, mais l’entrée du palais était étroite, et les Français y étaient et les empêchaient d’y entrer facilement. Que ce jour fut terrible et malheureux ! ceux qui avaient moins de force furent obligés de combattre courageusement ; Lohier voyant que ses gens avaient le dessous, frappa un chevalier si rudement qu’il le renversa mort aux pieds de Beuves. Il dit ensuite : Dieu tout-puissant, qui naquîtes du sein d’une vierge et souffrîtes la mort et passion pour racheter l’humanité, daignez me garantir de mort ; je sais bien que si vous ne me secourez, jamais le roi mon père ne me reverra. Le duc Naimes dit à Lohier : Dieu veuille que ce soit aujourd’hui votre fin ! Non dit Lohier ; alors il donna un si grand coup d’épée au duc que le sang coulait dans la salle ; il dit alors : Je savais bien que vous n’en échapperiez pas ; le duc furieux courut sur lui et le frappa si cruellement, qu’il le renversa mort à ses pieds. Ainsi périt malheureusement Lohier, fils ainé du roi Charlemagne ; le cruel duc de Beuves lui coupa la tête. Quand les gens de Lohier virent que leur maître était mort, ils perdirent courage ; de cent qui étaient venus avec Lohier, il n’en restait plus que vingt ; le duc en fit tuer dix, et dit aux dix autres : Promettez-moi sur votre foi de chevalier que vous porterez votre seigneur Lohier à son père Charlemagne, vous lui direz que je lui envoie son fils qu’il m’a malheureusement pour lui, envoyé ; je vous laisserai aller à ce prix ; vous lui direz que je ne lui avancerai pas un denier, qu’au contraire, j’irai le trouver avec cent mille combattans et ravagerai son pays. Sire, répondirent-ils, nous ferons ce qu’il vous plaira de nous commander. Il fit faire une bière pour y mettre le corps, ils le mirent sur une charrette et partirent de la ville.

Quand ils furent dans la campagne, ils se mirent à pleurer, en disant : Hélas ! que dirons nous au roi pour lui apprendre la mort de son fils ; ainsi attristés ils allèrent droit à Paris. Le roi Charlemagne y étant, dit un jour à ses barons : Je suis inquiet de mon fils Lohier que j’ai envoyé à Aigremont, j’ai peur qu’il n’ait eu du bruit avec le duc de Beuves, qui est homme orgueilleux, je crains qu’il ne soit tué ; je jure par ma couronne que s’il l’a fait, j’irai contre lui avec cent mille hommes et le ferai pendre. Sire, dit le duc Aymon, s’il a mal agi, vous ferez bien d’en tirer vengeance ; il est votre vassal, il doit vous respecter et vous servir, il tient sa terre de vous, je serais fâché qu’il vous eût manqué. J’ai ici mes quatre fils, savoir : Regnaut, Allard, Guichard et Richard, qui sont fort courageux et qui vous serviront à votre volonté. Je vous sais bon gré des offres que vous me faites. Je veux que vous me les ameniez pour que je les fasse chevaliers ; je leur donnerai assez de villes. Le duc Aymon envoya aussitôt chercher ses fils et les fit présenter au roi, qui à peine les eut vus, qu’il les trouva très-beaux. Regnaut parla le premier, et dit au roi : Sire, s’il vous plaît nous faire chevaliers, nous vous serons à jamais dévoués. Le roi appela son sénéchal, et lui dit : Apportez-moi les armes qui furent au roi de Cypre, que j’ai tué en la bataille de Pampelune, je les donnerai à Regnaut comme au plus vaillant de tous ; je donnerai d’autres armes à ses trois frères. Le sénéchal apporta les armes, qui étaient très-belles. Ainsi furent armés les quatre fils du duc Aymon de Dordonne ; et Oger le Danois qui était de leur parenté, mit les éperons au chevalier Regnaut. Le roi Charlemagne ceignit son épée, fit Regnaut chevalier, et lui dit : Dieu vous augmente en bonté, honneur et courage. Regnaut monta ensuite sur le bon cheval Bayard qui n’eût jamais son pareil, car il eût couru dix lieues sans s’arrêter. Il avait été nourri dans l’île de Breseau, et Maugis, fils du duc Beuves d’Aigremont l’avait donné à son cousin. Le valeureux Regnaut portait à son cou un écrit peint, il faisait briller son épée, et était très-beau chevalier ; ils joûtèrent vaillamment ; mais Regnaut remporta le prix. Les actions de Regnaut plurent infiniment au roi, qui lui dit : Regnaut, dorénavant vous viendrez en bataille avec nous. Je vous remercie, dit Regnaut, je vous promets de vous servir fidèlement, et de ne jamais vous manquer. L’empereur Charlemagne après les joûtes retourna en son palais, et dit à ses barons : Je suis inquiet de ce que mon fils Lohier ne revient point, je crains qu’il ne lui soit arrivé quelqu’accident car la nuit dernière j’ai songé que la foudre tombait sur lui, et que le duc d’Aigremont lui coupait la tête ; mais je jure que si cela est ainsi, il n’aura jamais la paix avec moi. Sire, dit le duc de Naimes, je ne crois pas cela, et on n’y doit pas ajouter foi. Le roi répondit : Si cependant cela est, je manderai Normands, Berruyers, Flamands, Allemands, Bavarois, Anglais et Lombards, avec lesquels j’irai le détruire. Il arriva aussitôt un messager bien fatigué et blessé. Charlemagne qui était aux fenêtres, descendit du palais avec le duc Naimes de Bavière et Oger le Danois. Le messager salua profondément le roi, et dit ; Sire, vous avez fait une grande folie d’envoyer votre fils demander l’obéissance du duc Beuves d’Aigremont. Votre fils lui demanda hardiment ; mais le duc qui est extrêmement fier, l’ayant entendu, le fit prendre et dit qu’il ne vous rendrait jamais de réponse. Aussitôt il s’éleva un combat où votre fils a été tué par le duc de Beuves, avec presque tous vos gens ; excepté moi et neuf autres qui apportent votre fils dans une bière, et moi qui suis blessé ; le messager tomba alors en faiblesse. Le roi saisi de douleur, commença à dire : Grand Dieu ! quel malheur je viens d’apprendre, je n’y pourrai survivre. Le duc Naimes le consola et lui dit : Sire, ne vous abandonnez pas ainsi à la douleur, faites enterrer votre fils honorablement, vous irez ensuite attaquer le duc et le détruire lui et son pays. Le roi se consola, et approuvant les avis du duc de Naimes, il dit à ses barons de se préparer pour aller au devant du corps de son fils ; ils exécutèrent aussitôt ses ordres. Quand ils furent à dix lieues de Paris, ils rencontrèrent le duc de Naimes, Oger le Danois, Samson de Bourgogne et d’autres seigneurs qui amenaient le corps de Lohier dans une bière. Le roi mit pied à terre et s’avança vers la bière, il leva le tapis, et voyant son fils qui avait la tête tranchée, il s’écria : Que je dois haïr le duc de Beuves d’avoir ainsi défiguré mon fils ! il embrassa le corps tout sanglant, et dit : Ah ! mon fils, vous étiez si vaillant chevalier ! je prie Dieu qu’il mette votre âme en son saint paradis. Alors Thierry, l’Ardinois et Samson de Bourgogne firent conduire la bière jusqu’à Saint-Germain-des-Prés, où il fut enterré honorablement comme fils de roi. Nous allons parler maintenant du bon duc Aymon et ses quatre fils qui étaient à Paris.

Mes enfans, dit le duc Aymon, vous savez que le roi Charlemagne est irrité à juste titre, parce que mon frère votre oncle a tué son fils Lohier ; je sais bien qu’il ira contre lui, mais nous n’irons pas. Allons à Dordonne, et si le roi veut lui faire la guerre, nous l’aiderons alors. Ils montèrent à cheval et partirent pour Laon, de là ils allèrent à Dordonne, quand la dame vit venir son seigneur avec ses quatre fils, elle en fut bien joyeuse, et vint au-devant, demandant si Regnaut et ses frères étaient chevaliers : le duc Aymon lui répondit qu’oui : elle lui demanda ensuite pourquoi ses fils ne restaient point auprès du roi ; il raconta comment le duc de Beuves d’Aigremont avait tué le fils aîné du roi ; elle fut bien fâchée de cette nouvelle, car elle connaissait bien que c’était la perte de son mari, d’elle et de ses enfans et de toutes leurs terres. Regnaut menaçait beaucoup le roi ; la dame voyant cela, lui dit : Mon fils, je te prie de m’écouter. Aime et respecte ton souverain seigneur, tu seras aimé de Dieu ; et vous, monseigneur Aymon, je suis surprise que vous soyez sorti de sa cour sans congé, lui qui vous a fait tant de bien, et a donné de si riches armes à vos enfans, et les a fait chevaliers ; quel plus grand honneur pouvait-il vous faire et à vos enfans ? Je vous prie de ne pas vous en mêler : cet été vous verrez que le roi ira sur votre frère. Par mon conseil, servez le roi notre seigneur ; car si autrement vous faites, vous serez déloyal. Dame, pour Dieu je voudrais avoir perdu mon cheval et la moitié de ma terre, et que mon frère le duc de Beuves n’eût pas tué Lohier. Nous cesserons de parler du duc Aymon et de ses fils, et nous parlerons du roi qui regrettait la perte de son fils.

Pendant que Charlemagne se désolait, il vint un messager qui lui dit qu’Aymon et ses quatre fils étaient retournés dans leur pays, dont le roi fut irrité, et jura qu’avant qu’il mourût, Aymon et ses quatre fils le paieraient bien cher, et que le duc de Beuves d’Aigremont et toute sa famille ne pourraient s’y opposer. On prépara le diner auquel le roi ne mangea presque point, tant il était triste. Salomon lui servit d’échanson ce jour-là. Après le dîner, le roi dit à ses barons : Seigneurs, le duc de Beuves m’a fait outrage d’avoir tué mon fils Lohier, mais s’il plaît à Dieu je l’irai voir cet été et détruirai toute sa terre ; et si je puis l’atteindre, je me vengerai par rapport à Aymon et ses fils, que j’ai faits chevaliers, et dont je me repens. Sire, dit le duc Naimes, votre fils est mort par malheur, mandez vos gens, allez vers Aigremont, et si le duc Beuves se présente, vendez-lui chèrement la mort de votre fils. Naimes, dit le roi, vous êtes prudent et sage, je suivrai votre avis. Alors il envoya plusieurs de ses barons, leur recommandant d’aller se préparer dans leur pays et de revenir au premier jour d’été. Ainsi fut fait comme le roi l’avait ordonné, et pour lors le bruit courut à Rome que Charlemagne faisait recrue des gens d’armes, tant que le duc de Beuves en fut instruit ; et de son côté il manda tous ses parons et amis, et principalement ses frères Gérard et Roussillon, le duc de Nanteuil. Ils se trouvaient quatre-vingt mille combattans qui se promettaient bien de défendre le château. Le duc Beuves dit à son frère Gérard : Ne craignez rien, j’espère remporter la victoire, allons vers Troyes, et là nous combattrons courageusement avec l’aide de Dieu.

Ce fut au commencement de mai que Charlemagne attendait ses gens qui devaient venir. Il n’attendit pas longtems, car Richard de Normandie arriva avec trente mille hommes ; le comte Guichard vint après avec un aussi grand nombre ; Salomon de Bretagne arriva avec des Poitevins, Gascons, Normands, Bernois et Bourguignons, qui logèrent tous auprès de Saint-Germain. Le roi ayant appris que tous ses gens étaient arrivés, fit disposer son armée, et composa son avant-garde de quarante mille combattans, qui étaient conduits par Richard, Galeran de Bouillon, Guidelon de Bavière, Ysachard de Nemours, Oger le Danois et Estou, fils d’Obdon. Ils partirent de Paris et marchèrent vers Aigremont. Après quelques journées de marches, Oger le Danois qui menait l’avant-garde, vit venir un messager qui lui demanda à qui appartenaient ces gens. Oger répondit que c’était à Charlemagne ; il lui dit qu’il voudrait bien lui parler, Richard le mena vers lui. Le messager salua respectueusement le roi, et lui dit qu’il était de Troyes, et que le gouverneur le suppliait de lui envoyer du secours, parce que autrement il serait obligé de rendre la ville au duc d’Aigremont et à ses deux frères. Quand Charlemagne entendit que Troyes était assiégée par le duc de Beuves et ses frères, il fut fâché, et jura par Saint-Denis de France qu’il irait avec son armée, et que s’il pouvait tenir le duc d’Aigremont, il le ferait mourir : il appela Naimes de Bavière, Godefroi de Frise, le duc Galeran, et leur dit : Barons, volons au secours de Troyes avant qu’elle soit prise ; ils répondirent tous : Très-volontiers, et marchèrent vers Troyes. L’avant-garde arriva avec l’oriflamme que portait Oger, Richard de Normandie, le duc Galeran et trente mille combattans avec eux ; le messager allait devant eux. Quand ils furent près de la ville, il y vint un nouveau messager dire à Galeran que le roi venait pour les secourir. Aubert, il y a grande compagnie, dit Gérard de Roussillon à ses frères, étant le premier à l’avant-garde ; ils marchèrent tous l’un contre l’autre. Quand Oger le Danois vit venir Gérard de Roussillon, il dit à Richard de Normandie : Voyez comme Gérard de Roussillon nous pense mal mener ? Or, pensons à nous bien défendre, afin que l’honneur en soit au roi et à nous. Alors ils laissèrent courir les chevaux de part et d’autre.

Gérard frappa un Allemand de sa lance, tellement qu’il l’abattit mort ; il prit son enseigne et cria Roussillon ; alors commença une bataille terrible. Oger voyant que l’on tuait tous ses gens, se vit furieux et frappa un chevalier à mort ; Gérard de Roussillon renversa mort un des gens d’Oger ; la bataille devint très-sanglante ; on voyait de part et d’autre des lances brisées, des hauberts émaillés ; le champ de bataille était jonché de morts et de mourans qui nageaient dans des ruisseaux de sang. Le duc Beuves d’Aigremont vint à bride abattue et frappa si rudement Oger, seigneur de Péronne et de Saint-Quentin, qu’il l’étendit mort à ses pieds : alors il cria Aigremont. Son frère de Nanteuil et tous ses gens vinrent vers lui, ils marchèrent aussitôt contre les gens du roi ; il y vint d’autre part des Poitevins, Allemands et Lombards qui étaient du parti du roi ; ils se mêlèrent, et le combat devint plus terrible, car il y avait là de vaillans chevaliers. Richard de Normandie y montrait son courage, car il donna la mort à un chevalier qui était aimé de Gérard de Roussillon, qui jura alors de venger la mort de ce chevalier ; alors il cria Roussillon. Son frère le duc de Nanteuil vint aussitôt le secourir et lui dit : Frère, je serais d’avis de nous en retourner : car voici le roi et ses gens, si nous les attendons, ils nous feront mauvais parti. Pendant qu’ils marchaient, Galeran de Bouillon tua devant un des neveux de Gérard : Gérard, comme un insensé, envoya chercher le duc Beuves, qui vint aussitôt le secourir. D’autre part le roi assembla ses gens : et ce jour-là il périt quatre mille hommes, tant de part que d’autre. Le duc Beuves frappa messire Gauthier de Pierette en son écu, tellement qu’il lui passa la lance au travers du corps, il cria Aigremont. Le combat fut sanglant : Richard de Normandie montra sa valeur, car il joûta contre le duc d’Aigremont ; tellement qu’il lui perça son écu et le blessa ; puis il lui dit : votre perte est inévitable, malheureux le jour où vous fites périr Lohier ; en disant ces mots, il le frappa sur son casque ; comme la coëffe était d’acier, le coup tomba sur le cou du cheval et l’abattit, sans cela le duc Beuves était mort. Alors le duc Beuves se releva promptement l’épée à la main et frappa un chevalier nommé messire Simon et le tua. Vinrent ensuite Oger, Naimes, Galeran de Bouillon, Noël du Mans, le comte de Salomon, Léon de Frise, l’archevêque Turpin et Esloe, fils d’Obdon ; car à cette bataille il y avait beaucoup de noblesse.

Charlemagne vint dans ces entrefaites, criant : Barons, ne le laissez pas échapper, car il ne nous en resterait que la honte ; alors il mit sa lance en arrêt, et frappa Gérard de Roussillon d’une telle force, qu’il le renversa par terre ; il serait péri infailliblement, si ses frères ne l’eussent secouru. D’autre part vint Oger le Danois, qui frappa un chevalier des gens de Gérard de Roussillon, il le fendit, dont il tomba mort sur-le-champ. Quand Gérard vit périr ce chevalier, il réclama Dieu et la Vierge, en disant : Hélas ! j’ai perdu aujourd’hui de très-bons chevaliers ; le duc Beuves, de son côté, priait Dieu de vouloir bien le garantir de la mort et de tomber entre les mains du roi. Le soleil était prêt à se coucher, et les combattans de part et d’autre étaient fatigués ; les trois frères s’en retournèrent fort irrités dans leurs tentes, principalement Gérard, qui, cette journée, avait perdu son cher cousin Aymon et cent autres de sa compagnie ; il commença à dire : maudite l’heure où le fils du roi est mort ! Le duc de Beuves vint tout sanglant comme s’il eût été bien blessé. Quand Gérard le vit, il se mit à soupirer tendrement, lui disant : Beau frère, vous êtes blessé à mort ? non, dit-il, je serai bientôt guéri ; alors Gérard jura qu’au soleil levant il commencerait un si grand combat avec le roi, qu’il y périrait trente mille hommes. Ne le faites pas, dit le duc de Nanteuil ; mais si vous voulez me croire, nous enverrons au roi trente des plus sages chevaliers, nous lui demanderons trêve, lui promettant que notre frère le duc Beuves lui récompensera la mort de son fils. Vous savez que nous sommes ses sujets, que ce serait mal agir que de l’attaquer à main armée ; car s’il avait perdu tous ses gens, un mois après il en aurait deux fois autant, et nous ne pourrions longtems lui résister.

Ses frères lui répondirent qu’ils s’en rapporte raient à ses avis ; ils conclurent entr’eux d’y envoyer quand le jour serait venu ; ils firent faire une bonne garde, et firent ensuite préparer des messagers pour les envoyer au roi. Quand ils furent prêts, Gérard de Roussillon leur dit : Seigneurs, remontrez bien au roi que nous sommes bien fâchés de la mort de son fils Lohier et que notre frère le duc Beuves s’en repent, s’il lui plaisait avoir pitié de nous, nous irions le servir où bon lui semblerait nous envoyer, avec dix mille combattans ; vous prierez le duc Naimes de bien s’employer pour nous.

Quand les messagers eurent appris ce qu’ils devaient exposer au roi de la part des trois frères, ils montèrent à cheval, portant des rameaux d’oliviers en signe de paix, et vinrent auprès du roi : ils le saluèrent humblement, et messire Brienne lui porta la parole ; Sire, je prie Dieu qu’il vous donne bonne et longue vie. Sachez que le duc Gérard de Roussillon, le duc Beuves d’Aigremont et le duc de Nanteuil nous ont envoyés pour demander grâce et vous supplier de leur pardonner la mort de votre fils, dont ils sont bien fâchés, le duc Beuves vous mande particulièrement que, si vous le voulez, il viendra vous servir, lui et ses frères, avec dix mille combattans. Sire, souvenez-vous que Dieu a pardonné sa mort à ses ennemis. Ainsi il vous plaira leur pardonner. Quand le roi eut entendu les messagers des trois frères, il fronça le sourcil, et, cachant le visage, il ne répondit rien : un peu après il leur parla en ces termes : Il fallait que le duc d’Aigremont eût perdu le sens commun quand il a fait périr si indignement mon fils Lohier, que j’aimais tendrement ; il est mon vassal malgré lui. Sire, répondit messire Brienne, je suis certain qu’il vous fera droit au rapport de votre conseil. Nous en consulterons, répondit le roi ; il se retira et appela le duc Naimes de Bavière, Oger le Danois, messire Salomon, Noël du Mans, Galeran de Bouillon, Oger de Langet, Léon de Frise, et leur dit : Seigneurs, voici les messagers du duc de Beuves et de ses frères, qui mandent qui me viendront servir où bon me semblera avec dix mille combattans, si la mort de mon fils leur est pardonnée ; ils resteront mes vassaux et ne tiendront leurs seigneuries que de nous. Sire, dit le duc Naimes, je vous conseille de leur pardonner, car ils sont hardis et très-courageux. Le roi suivit le conseil du duc de Naimes en leur pardonnant. Il appela les ambassadeurs et leur dit qu’il pardonnait la mort de son fils Lohier à condition que le duc Beuves d’Aigremont viendrait le servir à la saint Jean prochain avec dix mille combattans, tous bien armés ; il leur dit de venir au plutôt prêter serment de fidélité. Les messagers partirent et retournèrent vers le duc à qui ils racontèrent leur négociation, qui plut beaucoup aux trois frères. Gérard de Roussillon dit : Il est juste de nous dépouiller de nos habits et d’aller tous nus vers le roi pour demander grâce d’avoir offensé Sa Majesté. Ils se mirent tous nus en chemise ; et partirent bien accompagnés de quatre mille chevaliers. Le roi voyant venir les trois frères avec les barons, appela le duc Naimes et plusieurs barons et leur dit : ne sauriez-vous me dire quels gens ce sont là ? Sire, dit le duc Naimes, c’est le duc Beuves d’Aigremont avec tous ses gens qui viennent demander grâce. Le duc Beuves parut aussitôt, il se jeta aux pieds du roi, et lui dit : Sire, je viens vous demander grâce ; nous nous sommes rendus à vos ordres ; j’ai tué votre fils inconsidérément, mes frères et moi nous nous sommes rendus à vous, nous vous servirons de toutes nos forces où il vous plaira nous envoyer, et de toute notre vie ne manquerons de vous être fidèles. Quand le roi le vit devenir si humble, il en eut pitié et lui pardonna la mort de son fils. Alors il leur fut permis de se réunir et de s’embrasser les uns les autres. Ainsi furent apaisés le roi et les barons, par les conseils du duc Naimes ; les trois frères jurèrent et promirent au roi de le suivre quand il l’ordonnerait. Ils prirent congé du roi, qui fit promettre au duc Beuves qu’il reviendrait le servir à la saint Jean prochain. Le roi retourna vers Paris ; et les trois frères retournèrent en leur hôtel, car ils pensaient être bien réconciliés avec le roi.

Un peu avant que la saint Jean-Baptiste arrivât, le roi tenait sa cour à Paris, le duc Beuves ne manqua pas de s’y trouver comme il avait promis ; il partit d’Aigremont avec deux cents chevaliers, et se mit en chemin pour venir vers le roi et le servir où il voudrait l’employer. Comme le roi était à Paris, il vint vers lui le comte Ganelon, Foulques de Morillon, Harare et Beranger ; ils dirent au roi que le duc Beuves d’Aigremont venait avec deux cents chevaliers ; et ils lui dirent aussi : comment pouvez-vous accepter les services d’un homme qui a tué votre fils notre cousin ? Si vous le voulez, nous vous en vengerons. Ce serait trahison, dit le roi, nous lui avons donné sauf-conduit ; toutefois faites à votre volonté ; mais je ne prends rien sur moi ; prenez bien garde, le duc d’Aigremont est d’une grande famille, vous pourriez bien le payer cher. Sire, répondit Ganelon, ne vous inquiétez point ; il n’y a personne assez hardi pour combattre contre ma famille et moi. Je vous promets de partir demain matin avec deux mille combattans, et nous vous vengerons. Le roi répéta que c’était trahison ; qu’importe, dit Ganelon, il a bien tué votre fils par trahison. Faites donc comme vous voudrez, pour moi je ne m’en mêle aucunement. Le lendemain matin, Ganelon et ses gens partirent de Paris avec quatre mille combattans ; ils arrêtèrent dans la vallée de Soissons ; ils rencontrèrent le duc Beuves et ses gens, quand Beuves le vit venir, il dit à ses gens : voici des courtisans. Je ne sais ce que ce peut être, continua-t-il, car le roi est vindicatif, et s’il a avec lui des traîtres, c’est surtout Foulques de Morillon. J’ai songé cette nuit qu’un Griffon venait d’en haut et perçait mon écu et mes armes, il me déchirait les entrailles, et pas un seul de mes hommes ne lui échappa. Un des chevaliers lui dit qu’il ne devait pas s’effrayer d’un pareil songe. Je ne sais, dit le duc, ce que Dieu me réserve, mais je suis dans une inquiétude extrême. Il commanda aussitôt à chacun de s’armer ; ce qui fut bientôt exécuté. Le comte Ganelon et Foulques de Morillon s’avancèrent à grands pas, et vinrent droit au duc Beuves, lui disant qu’il avait bien mal agi d’avoir tué Lohier, fils aîné du roi ; mais qu’il subirait la peine avant qu’il fût nuit. Quand le duc l’entendit, il commença à dire : Grand Dieu ! comme on doit se méfier des traîtres ! Je croyais que le roi n’était pas aussi méchant, mais je vois le contraire ; je vous assure que je vendrai cher ma part à celui qui osera m’attaquer. Alors ils commencèrent un combat terrible, dans lequel Ganelon tua Regnier, cousin du duc de Beuves, et il s’écria : Frappez, chevaliers, ils ont bien mal fait d’avoir tué mon cousin Lohier : ils se jetèrent à grande force sur les gens du duc, qui se défendit vaillamment, et frappa un chevalier nommé messire Faucon, tellement qu’il l’abattit mort à terre. Il se mit ensuite à regretter ses deux frères et ses neveux. Hélas ! cher fils, où êtes-vous à présent ! Que n’êtes-vous ici pour me secourir ! Si vous saviez ma situation, vous viendriez me secourir. Ah ! duc de Nanteuil et Gérard de Roussillon, vous ne me reverrez jamais ! Que n’êtes-vous instruits de la misérable entreprise du roi et du comte Ganelon, qui veulent me faire mourir cruellement ! et vous, mes chers neveux, Regnaut, Allard, Guichard et Richard, j’ai grand besoin de vous. Ah ! très-courageux Regnaut ! s’il plaisait à Notre Seigneur que vous fussiez informé de la trahison à laquelle je suis livré, je suis bien persuadé que vous emploieriez toutes vos forces et votre courage pour m’en retirer.

Le combat fut terrible ; mais le duc Beuves d’Aigremont ne pouvait pas résister a tant de gens, car il n’avait avec lui que deux cents chevaliers, les autres plus de quatre mille. On voyait des membres épars sur le champ de bataille, ce qui représentait un spectacle affreux. Ganelon vint ensuite frapper Thessaume de Blois qu’il tua ; et fit reculer les gens du duc Beuves : le duc d’Aigremont vit bien qu’il fallait périr ; il frappa un chevalier à mort ; il se battait en désespéré. Grand Dieu quel dommage de l’avoir trahi ; car depuis il y eut plusieurs villes et châteaux ruinés, beaucoup de nobles y perdirent la vie ; Le traître Ganelon fit une si grande destruction des gens du duc Beuves, que de deux cents barons qu’il avait amenés, il n’en restait plus que cinquante. Le duc Beuves leur dit : vous voyez que si nous ne nous défendons pas vaillamment, nous sommes tous morts, ainsi il faut que chacun de nous en vaille trois. Alors le duc frappa un chevalier nommé messire Helte, tellement qu’il le renversa mort à terre ; puis cria à haute voix : frappons, barons. La vallée était belle, on entendait le bruit des coups qui retombaient sur les casques ; un nommé Griffon de Hautefeuille frappa le cheval du duc à la poitrine, de manière que le cheval tomba sous lui, en sorte que le duc croyant atteindre le chevalier Griffon, laissa tomber le coup sur le cheval et le blessa ; le comte Ganelon vint alors sur le duc d’Aigreniont et lui passa sa lance au travers du corps, le duc Griffon le jeta dans la foule et lui passa son épée au travers du corps, en disant : voilà la mort de Lohier vengée entièrement. Le traitre Ganelon et le seigneur d’Hautefeuille remontèrent à cheval, ils allèrent contre les gens du duc, qui se rendirent ; car ils n’étaient plus restés que dix ; ils leur firent jurer et promettre qu’ils porteraient le duc Beuves d’Aigremont ainsi que le lion avait fait porter le corps de Lohier à Paris ; lesdits chevaliers promirent de le faire. Ils mirent le corps dans une bière, puis ils se mirent en chemin. Quand ils furent un peu éloignes de la place où l’action s’était passée, ils commencèrent à regretter la perte de leur maître et maudirent la noire trahison que le roi leur avait fait. Ainsi partirent les chevaliers dans la plus grande tristesse, faisant porter le corps du duc Beuves d’Aigremont, qui ne cessa de saigner pendant l’espace de quatre lieues. Ils arrivèrent à Aigremont ; les nouvelles parvinrent bientôt à la duchesse, qui n’eut pas plutôt appris la nouvelle, qu’elle et son fils Maugis en eurent le plus grand chagrin. Les gens de ville et d’église furent au-devant de leur seigneur. Quand la duchesse vit son seigneur mort, elle tomba en faiblesse ; les gens d’église emportèrent le corps dans la maîtresse église, où l’évêque l’enterra honorablement et célébra son service. Son fils Maugis commença à dire : grand Dieu ! quel dommage que ce seigneur ait été tué par une trahison aussi cruelle ! Si je vis longuement, le roi et les traîtres qui ont agi ainsi le paieront cher ; il consola ainsi sa mère, et lui dit : prenez patience, car mes oncles et mes cousins m’aideront à venger la mort de mon père. Nous laisserons à parler du duc Beuves d’Aigremont et retournons au traître Griffon et Ganelon son fils, qui, avec leurs gens, s’en retournèrent à Paris.


CHAPITRE II.


Comme Griffon et Ganelon, après avoir tué le duc Beuves, s’en retournèrent à Paris, et comme Regnaut tua Berthelot, neveu de Charlemagne, d’un échiquier en jouant aux échecs, et de la guerre qui en résulta.


Aux fêtes de la Pentecôte, l’empereur tint sa cour à Paris, après avoir fait la paix avec les frères du duc Beuves d’Aigremont ; à cette fête vinrent Guillaume l’Anglais, Galeran de Bouillon, quinze rois, trente ducs et quarante comtes ; il vint aussi le duc Aymon de Dordonne avec ses quatre fils, auxquels le roi dit : je vous aime vous et vos enfans, et je veux que Regnaut soit mon sénéchal, les autres frères auront aussi mes faveurs. Sire, dit Aymon, je vous remercie du grand honneur que vous me faites ainsi qu’à mes enfans. Sachez que nous vous servirons loyalement ; mais vous m’avez bien fâché quand, par trahison, vous avez fait mourir le duc Beuves mon frère, après lui avoir donné un sauf conduit. Si je ne craignais votre puissance, nous nous en vengerions ; mais d’autant que mon frère Gérard vous a pardonné, je vous pardonne aussi. Aymon, dit le roi, vous pensez mieux que vous ne dites ; car l’offense qu’il m’a faite d’avoir tué mon fils Lohier, méritait bien cela ; ainsi c’est l’un pour l’autre, et qu’il n’en soit plus question : soit, dit le duc Aymon. Alors, Regnaut, Allard, Guichard et Richard vinrent et dirent : Sire, vous nous avez fait venir devant vous, mais sachez que nous ne vous aimions point, parce que vous avez fait mourir notre oncle le duc de Beuves d’Aigremont. Le roi les avant entendu, rougit de colère, et dit à Regnaut : Malheureux, retire-toi, car sans la compagnie je te ferais mettre dans une prison si obscure que de longtems tu ne reverrais la lumière. Sire, dit Regnaut, ce ne serait pas la trahison qui peut vous en empêcher ; mais puisque vous ne voulez pas en entendre parler, nous nous tenons belle sur rassemblée de quinze rois, trente ducs et quarante comtes. Ils allèrent entendre la messe, revinrent au palais et se mirent à table, excepté le roi Salomon et le duc Godefroi qui servirent ce jour-là. Regnaut ne put manger à cause de l’outrage qu’il avait reçu et disait en lui-même : Hélas, je ne pourrai donc pas me venger de celui qui a fait mourir mon oncle si cruellement. Mais ses frères le remirent un peu. Après le dîner, les barons sortirent pour aller se divertir, et Berthelot, le neveu du roi, appela Regnaut pour jouer aux échecs, qui étaient d’ivoire et l’échiquier d’or massif ; ils jouèrent ensemble, et il s’éleva une dispute si vive entr’eux, que Berthelot insulta Regnaut et lui fit sang. Regnaut, se sentant blessé, jura qu’il s’en vengerait ; il prit aussitôt l’échiquier et en frappa si rudement Berthelot sur la tête, qu’il l’étendit mort à ses pieds. Alors il se fit un grand bruit dans le palais au sujet de Berthelot que Regnaut, fils Aymon, avait tué. Le roi s’écria aussitôt : Barons, prenez garde que Regnaut ne vous échappe, car, si je puis le tenir, je le ferai mourir cruellement, parce qu’il a tué mon cher neveu. Ils coururent sur lui, mais, aidé de ses parens, il se défendit courageusement, et il y eut un combat sanglant dans tout le palais ; Maugis cousin de Regnaut, faisait grand carnage : pendant que ces horreurs se passaient dans le palais, Regnaut, ses trois frères et Maugis se retirèrent, et, étant montés à cheval, ils partirent de Paris, et s’en retournèrent vers Dordonne. Quand l’empereur sut que Regnaut et ses frères étaient partis, il fit armer deux mille chevaliers pour les poursuivre ; mais Regnaut et ses frères ne s’arrêtèrent point qu’ils ne fussent en un lieu de sûreté ; alors ils firent paître leurs chevaux. Regnaut commença à dire : grand Dieu ! qui avez souffert la mort et passion pour nous, daignez aujourd’hui préserver mes frères et mon cousin de tomber entre les mains du roi. Les Français les poursuivaient, et un chevalier qui était monté sur un meilleur cheval que les autres, atteignit Regnaut et lui dit : chevalier audacieux, vous vous rendrez au pouvoir de Charlemagne. Regnaut se retourna, et d’un coup de lance, l’abattit à ses pieds, il prit ensuite le cheval qu’il donna à son frère Allant ; il en vint ensuite un autre, et il le tua d’un coup d’épée qu’il lui donna sur la tête, il donna le cheval à son frère Guichard. Un des chevaliers du roi vint et s’écria : malheureux ! je vous livrerai au roi, qui vous fera pendre. Nous ne craignons rien, répondit Regnaut ; il le partagea d’un coup d’épée et se saisit de son cheval qu’il donna à son frère Richard qui en avait besoin.

Les trois frères bien montés, et Regnaut sur Bayard, ayant son cousin monté en croupe, étaient poursuivis par le roi, mais en vain, car la nuit était si obscure que les quatre frères et leur cousin arrivèrent en assurance à Dordonne, où ils trouvèrent leur mère qui courut les embrasser, et leur demanda où était leur père, et ils étaient sortis de la cour avec disgrâce. Oui, madame, répondit Regnaut ; car j’ai tué Berthelot, neveu du roi, parce qu’il m’a maltraité jusqu’au sang. Quand la dame l’eut entendu parler, elle tomba en faiblesse, mais Regnaut la fit revenir, et elle lui dit : mon fils pourquoi avez-vous agi de la sorte ? vous vous repentirez un jour et serez la cause de la perte de votre père ; ainsi je vous prie d’aller prendre beaucoup d’or et d’argent dans mon trésor et de vous en aller, car si votre père vous trouve, il vous rendra au roi. Dame lui dit Regnaut, croyez-vous que notre père soit assez cruel pour nous livrer à notre ennemi ? Regnaut, ses trois frères et Maugis ne voulurent rester plus longtems ; ils prirent beaucoup d’or au trésor de leur mère et partirent en l’embrassant les larmes aux yeux, car elle n’espérait jamais les revoir. Ils partirent tous avec leur cousin Maugis et entrèrent dans la forêt des Ardennes, dans la vallée aux Fées, où ils vinrent à la rivière de la Meuse, et firent bâtir un beau château, au pied duquel passait ladite rivière : quand ce château fut fini, ils l’appelèrent de Montfort ; c’était le plus fort qu’il y eût depuis là, jusqu’à Montpellier, car il était environné de trois murs et de profonds fossés, et ils n’appréhendaient pas le roi par trahison. Le roi était à Paris qui regrettait la perte de son neveu Berthelot ; il fit venir devant lui le bon duc Aymon, et le fit jurer que jamais il n’aiderait ses enfans, et qu’en tel lieu qu’il les trouverait s’il pouvait les prendre il les livrerait. Aymon n’osa le contredire, et lui jura tout, dont il fut repris. Après cette promesse faite, il s’en alla fort irrité de Paris et retourna à Dordonne. Quand la duchesse le vit, elle se mit à pleurer ; il devina bientôt le sujet et lui demanda où étaient ses enfans : Sire, je n’en sais rien ; mais pourquoi souffrites-vous que Regnaut tuât Berthelot ? Regnaut est d’un des plus vaillans chevaliers qu’il y ait eu depuis longtems ; car toute l’assemblée n’a pu l’empêcher de tuer Berthelot. Regnaut avait dit au roi de lui faire raison de la mort de son oncle ; mais le roi le traita outrageusement ; ce qui, avec la dispute qu’ils eurent aux échecs, fut cause de la mort de Berthelot. Le roi m’a fait promettre que si je puis tenir mes enfans, j’aie à les lui mener, et que de moi ils n’auront aucun secours ; ce que je suis bien fâché d’avoir promis.


CHAPITRE III.


Comme Charlemagne assiégea Montfort, où il fut vaincu deux fois, et comme Montfort fut brûlé, et de la vengeance de Regnaut, qui détruisit la plus grande partie des gens de son père.


L’histoire du roi Alexandre ne contient point de faits aussi mémorables qu’en firent les quatre fils Aymon ; car après que Charlemagne les eut fait bannir du royaume de France, il tint cour plénière à Paris ; et les barons y étant assemblés, il vint un messager qui, s’agenouillant devant lui, lui dit : Sire, je viens du grand bois des Ardennes, où j’ai trouvé les quatre fils Aymon dans un château qu’ils ont fait faire. Quand le roi l’entendit, il fut surpris, et dit à ses barons : Seigneurs, je vous prie de m’aider à venger l’outrage que m’ont fait les quatre fils Aymon. Les barons répondirent d’une voix unanime qu’ils étaient prêts à le servir, et ils lui demandèrent la permission d’aller dans leur pays pour s’armer comme il convenait ; ce qu’il leur accorda aussitôt. Ils partirent tous pour leurs terres, mais ils revinrent bientôt à Paris en bon équipage ; le roi les reçut honorablement, et peu de temps après ils partirent de Paris et furent coucher à Mont-Lion ; le lendemain le roi se remit en route, et donna la conduite de son avant-garde au comte Regnier de Montpellier qui avait une grande haine contre Regnaut. Quand ils furent en chemin, le roi appela Regnier, Guyon d’Aufort, le comte Garnier, Geoffroid, Lengon, Oger le Danois, Richard de Normandie, et le duc Naimes de Bavière, et leur dit : Seigneurs, je vous prie de faire diligence, ainsi que nous puissions prendre les quatre fils Aymon. Naimes lui répondit : nous le ferons ; ils firent sonner les trompettes et rallier l’armée ; ils vinrent ensuite à Molins, que l’on nommait Aspes. Quand ils furent arrivés, ils aperçurent le château de Montfort. Étant arrivés à Aspes, ils trouvèrent les trois frères de Regnaut qui venaient chasser au bois des Ardennes. Richard, le plus jeune, portait un cor que Regnaut aimait beaucoup ; ils étaient au nombre de vingt chevaliers : comme ils retournaient à Montfort, Richard regarda du côté de la Meuse et aperçut l’armée du roi ; il appela Guichard son frère, et lui dit : quels sont ces gens que je vois là ? J’ai ouï dire à un messager que le roi devait nous assiéger. Comme ils conversaient, Guichard vit que l’avant-garde était guidée par Regnier ; Richard avança et demanda au comte Regnier qui étaient ces gens ? Ce sont les gens du roi qui viennent assiéger un château que les quatre fils Aymon ont fait bâtir ; je prie Dieu qu’ils puissent réussir. Richard lui répondit : Je suis ami de Regnaut, ainsi je ne vous sais bon gré de ce que vous dites, car je suis obligé de le défendre. Alors il piqua Regnier si vivement, qu’il le renversa mort ; il prit son cheval et le donna à un de ses écuyers. Les Français commencèrent à crier : Montjoie-Saint-Denis, et les frères de Regnaut : Monfort. Il y eut un combat sanglant, car tous les gens de Regnier qui faisaient l’avant-garde furent mis en pièces. Un écuyer vint rapporter au roi que son avant-garde était détruite, et que Richard, frère de Regnaut, avait tué Regnier. Ô Dieu ! dit le roi, j’aurais pu perdre Regnier ! Il appela ensuite Oger le Danois, et lui dit : allez avec le duc Naimes au secours de notre avant-garde que Richard a presque détruite avec trois cents chevaliers bien armés ; mais ils se sont déjà retirés dans Montfort avec tout le butin qu’ils ont fait. Quand Regnaut vit ses frères revenir avec les dépouilles ennemies, il ne put s’empêcher de les embrasser et leur demander où ils avaient fait un butin si considérable. Ils lui répondirent : sachez que le roi vient vous assiéger avec toute son armée ; nous venions de chasser, mes frères et moi, dans le bois des Ardennes, nous avons rencontré l’avant-garde de Charlemagne, sous la conduite du comte Regnier, nous avons combattu ensemble ; mais, grâce à Dieu, nous les avons vaincus, nous en avons tué une partie et le reste a pris la fuite ; nous avons amené le butin que vous voyez. Le comte Regnier est mort, ainsi que plusieurs de ses gens. Regnaut leur dit : Je suis bien charmé que vous ayez fait un pareil butin sur nos ennemis ; il leur dit : Seigneurs, le temps est venu de se montrer vaillans, que chacun songe à faire son devoir ; montrons notre courage au roi. Quand Regnaut eut dit cela, ils répondirent : Seigneur, ne craignez rien, nous ne vous manquerons pas. Ayant entendu la réponse de ses gens, il commença à faire fermer la porte et lever le pont. Ils aperçurent de loin Oger avec trois cents chevaliers qui suivaient Richard et qu’il vit arriver au château ; il retourna raconter au roi ce qu’il avait fait. Quand il entendit parler Oger, il fut bien irrité, et jura que jamais il ne retournerait en France, que Regnaut ne fùt pris, et s’il pouvait le prendre, il le ferait pendre et ferait traîner son frère à la queue d’un cheval. Sire, dit Oger, vous le devez, il nous a donné de la peine. Sire, dit Foulques de Morillon, nous vous en vengerons ; faites investir le château. Volontiers dit le roi. Il fit sonner de la trompette, et commanda d’environner le château de Montfort. Ce château était bâti sur un rocher, au pied duquel passait la Meuse ; d’une part il y avait une grande forêt, et de l’autre côté de belles prairies. Quand les gens du roi furent logés, il monta à cheval et fut avec peu de compagnie pour visiter le château, et après l’avoir bien considéré, il dit en lui-même : grand Dieu, que ce château est fortifié ! il dit ensuite à ses gens de penser à bien combattre, car nous ne sommes pas à la fin de cette guerre. Il fit arborer son pavillon sur une riche escarboucle, qui brillait comme une torche ardente et une pomme d’or de très-grand prix au-dessus. Quand les tentes furent dressées, il entra et fit appeler le duc Naimes et dit de ne pas monter à cheval de huit jours, sinon pour s’amuser, car je vais demander du secours partout le royaume et faire venir des vivres en abondance, avant que le château soit assailli. Le duc Naimes lui répondit : Sire, vous pouvez mieux faire, si c’est votre plaisir, envoyez un messager à Regnaut, qui lui dira qu’il vous rende son frère Richard et que vous abandonnerez son pays : s’il vous le rend, faites-lui trancher la tête ; et s’il le refuse, il faudra soutenir la guerre. Le roi lui répondit : Je ne puis m’assurer d’un messager fidèle. Sire, dit le duc Naimes, Oger et moi ferons le message. Je le veux bien, dit le roi, et vous en sais bon gré, car jamais vous ne m’avez abandonné. Le duc Naimes et Oger se préparèrent et ils prirent un rameau vert pour montrer qu’ils étaient messagers, et ils s’en allèrent seuls. Quand Allard vit venir les chevaliers, il leur demanda qui ils étaient. Seigneur, nous sommes messagers du roi, qui nous a envoyés vers Regnaut. Allard vint dire à son frère qu’il y avait deux messagers du roi qui voulaient lui parler : on les conduisit devant Regnaut qui les reçut favorablement et les fit asseoir sur un banc. Le duc Naimes lui dit ensuite : le roi vous mande que vous envoyiez votre frère Richard pour en faire son plaisir ; et si vous ne le faites, il vous défie et dit que jamais il ne vous laissera qu’il ne vous ait pris, et s’il peut vous retenir, vous fera tous mourir. Quand Regnaut entendit ces paroles, il rougit de colère, et dit à Naimes : par la foi que je dois à Dieu, si ce n’était que je vous aime, je vous ferais couper les bras, car vous m’avez bien desservi ; vu que vous êtes mon parent, vous auriez dû me défendre. Dites au roi qu’il n’aura point mon frère Richard, qu’il laisse ses menaces et que nous ne le craignons pas ; partez car votre présence nous devient à charge. Le duc Naimes de Bavière et Oger ne firent aucune demeure, mais partirent sans plus tarder et retournèrent vers le roi, auquel ils contèrent tout ce que Regnaut leur avait dit.

Quand Charlemagne entendit cette réponse, il fut si irrité qu’il commanda l’attaque du château : il n’y avait que trois portes ; à la première, Guy, et Foulques de Morillon, le comte de Nevers et Oger le Danois y furent mis, le duc de Bourgogne et le comte Albundes étaient à la seconde ; à la troisième était le vieux Aymon, qui était venu pour combattre contre ses enfans. Le château fut assiégé par un grand nombre de gens ; mais Regnaut fit une chose dont il eut grand honneur. Il dit à ses gens : Seigneurs, je vous prie de monter à cheval jusqu’à ce que vous entendiez sonner de la trompette, car je vois les gens du roi qui sont fort occupés et nous n’aurions pas d’honneur de faire une sortie sur eux ; mais quand ils seront un peu reposés, nous leur montrerons notre prouesse.

Au château de Montfort, il y avait une fausse porte sur le rocher, par laquelle Regnaut et ses frères sortaient à couvert quand bon leur semblait. Regnaut connut bien qu’il était temps de sortir sur ses ennemis, il appela Samson le Bordelais, qui était venu à son secours, et avait amené avec lui cent chevaliers, et lui dit : Seigneur, il est temps que nos ennemis sachent qui nous sommes ; si nous demeurons davantage, le roi pourrait dire que nous sommes lâches. Après avoir dit ces paroles, il vint vers son frère Richard et lui dit : je ne vous manquerai jamais, car je vous aime autant que moi-même, je vous regarde comme le meilleur de tous les chevaliers ; alors il l’embrassa, et dit à ses frères : faites sonner de la trompette pour préparer la sortie, afin de montrer au roi qui nous sommes. Si Dieu voulait que nous pussions prendre le comte d’Estampes, j’en serais fort joyeux, car de tous nos ennemis c’est celui que je crains le plus : il ne pourra nous échapper, il est toujours à l’avant-garde. Alors les quatre frères et tous ceux de leur compagnie s’armèrent et sortirent tous par la fausse porte du château sans faire du bruit ; ils tombèrent avec précipitation sur l’armée du roi avec tant de fureur, qu’ils renversèrent soldats, tentes et pavillons. Il fallait voir Regnaut monté sur Bayard et les alarmes qu’il faisait, car celui qu’il rencontrait pouvait se regarder comme malheureux ; il n’atteignait personne qu’il ne le renversât. Quand les gens du roi virent leurs ennemis, ils coururent aux armes et vinrent contre les gens de Regnaut. Le vieux Aymon entendit le bruit et monta à cheval lui et ses gens, se mit en bataille contre ses enfans. Regnaut voyant son père fut bien fâché, et dit à ses frères : voici notre père cédons-lui la place ; je ne voudrais pas qu’aucun de nous le frappât. Ils se retournèrent d’autre part ; mais leur père vint sur eux et les maltraita cruellement. Regnaut voyant que son père les attaquait si vivement, lui dit : mon père, vous faites mal, vous devriez nous secourir et vous nous faites pis que les autres : il me parait bien que vous ne nous aimez pas ; il vous déplaît que nous sommes si courageux contre le roi ? car vous nous avez déshérité. Nous avons fait faire ce petit château pour notre retraite, et vous-même venez le détruire ; ce n’est pas bien agir ; si vous ne nous faites pas de bien, ne nous faites pas de mal. Je vous jure que si vous avancez, je vous donnerai un tel coup d’épée que vous aurez lieu de vous en repentir.

Aymon fut très-irrité d’entendre son fils lui parler ainsi, car il connaissait bien Regnaut, mais il ne pouvait faire autrement, tant il redoutait le roi ; ainsi il se retira sans rien dire à son fils.

Pendant que Regnaut faisait des reproches à son père, le roi Charlemagne, Aubry, Oger, le comte Henri et Foulques de Morillon arrivèrent ; quand Regnaut les aperçut, il fit sonner de la trompette pour rassembler ses gens ; quand ils furent réunis, un chevalier nommé Thierry fit courir son cheval contre les gens de Regnaut ; mais quand Allard le vit, il piqua son cheval et courut sur Thierry, qu’il frappa si rudement, qu’il lui passa son épieu au travers du corps. Quand ! e roi vit tomber le chevalier Thierry, il fut si irrité qu’il commença à dire : Seigneurs, prenez vengeance de ces malheureux qui nous maltraitent. Quand le vieux Aymon en tendit ainsi parler le roi, de crainte d’en être blâmé, il piqua son cheval et frappa si cruellement un des chevaliers de ces gens, qu’il lui abattit la tête. Père, lui dit son fils Regnaut, vous agissez bien mal de tuer ainsi mes gens ; mais si ce n’était la crainte d’être blâmés nous nous en vengerions ; il dit ensuite : Ah ! ma mère, quel chagrin pour vous d’apprendre tous les maux que mon père nous fait aujourd’hui ! Quand Foulques de Morillon vit que les gens de Regnaut se dépendaient courageusement, il s’écria : Sire, que vois-je ! Je pense qu’on vous oublie ; faites arrêter les traîtres, et qu’ils soient tous pendus aussitôt.

Les Français ayant entendu ce que disait Foulques de Morillon, piquèrent leurs chevaux et frappèrent sur les gens de Regnaut avec tant de fureur qu’ils les firent reculer. Allard voyant reculer ses gens, en fut si irrité qu’il mit l’épée à la main et repoussa les ennemis avec tant de fureur, que les Français furent surpris ; personne n’osait se trouver devant Regnaut, car il renversait tout ce qui se trouvait à son passage ; les parents n’épargnaient pas leur famille, car ils se tuaient comme des bêtes. Yon de Saint-Omer, qui montait un fort bon cheval, renversa mort à ses pieds un chevalier nommé Guyon. Regnaut en fut irrité, il prit son enseigne et dit à ses gens : faites en sorte que j’aie ce cheval, je serais très-fâché de ne pas l’avoir, car je le| mettrais avec Bayard : quand Guichard aperçut le désir de son frère, il piqua son cheval, tua Yon et emmena le cheval vers son frère Regnaut, lui disant : voici le cheval que vous avez tant désiré ; Regnaut le remercia de ce présent, et lui dit : nous avons maintenant deux chevaux aux quels nous pouvons nous fier, montons dessus promptement. Guichard entendant son frère, monta sur son cheval, donna le sien en garde à un écuyer. Quand Regnaut revint à la bataille et vit son père, il fut si irrité, que peu s’en fallut qu’il ne perdit le sens, et lui dit par reproche : mon père, vous ne vous faites pas estimer d’agir aussi mal contre nous que vous le faites. À Noël et Pâques, on doit se réconcilier avec ses ennemis, mais vous ne le faites pas ; au contraire, vous venez nous attaquer à force ouverte, et nous faites du mal autant qu’il est en votre pouvoir ; vous ne nous traitez pas comme vos enfans. Le duc Aymon dit alors à Regnaut : prenez bien garde, car si Charlemagne peut vous tenir, tout le monde ne vous garderait d’être pendu. Père, dit Regnaut, laissez cela et venez nous aider, et le roi sera bientôt détruit. Va, malheureux, Dieu te maudisse, dit le père ! je suis trop vieux pour commettre une trahison. Père, reprit Regnaut, je vois bien que vous ne nous aimez pas ; prenez garde à moi : après avoir dit ces paroles, il piqua Bayard, frappa un nommé Gaymard et le tua. Aymon voyant que ce chevalier était mort, piqua son cheval, et armé d’un bâton de fer, il ordonna le combat, mais voyant que ses gens avaient le dessous, il commanda aux Français de se retirer ; il était temps de commencer, et comme on se préparait à le faire, Bernard le Bourguignon frappa si rudement Simon le Bernois, qu’il le renversa mort à ses pieds.

Quand les quatre fils Aymon virent que Simon était mort, ils en furent bien fâchés ; ils piquèrent leurs chevaux et fondirent à travers les rangs pour se venger de leurs ennemis. Regnaut fit bien ressentir sa présence, car il fit périr trois cents chevaliers, que le roi regretta beaucoup. Allard fendait la presse et vint joûter contre le comte d’Estampes et lui passa sa lance au travers du corps dont il mourut sur-le-champ. Quand Regnaut vit cela, il vint auprès d’Allard et l’embrassa en lui disant : beau-frère, bénie soit l’heure que vous êtes né, car vous nous avez vengé d’un grand ennemi ; il fit sonner de la trompette pour rassembler ses gens. Quand le roi vit le grand dommage que les quatre fils Aymon lui faisaient, il s’écria : Seigneurs, retirez-vous et retournons à nos tentes, car je vois que nous ne pourrons prendre ce château que par famine, parce qu’ils sont très-courageux. Quand les barons entendirent son commandement, ils lui dirent qu’ils étaient prêts à lui obéir, et comme ils voulaient partir, Regnaut vint à bride abattue et fit reculer les gens du roi jusqu’à leurs tentes ; ils firent prisonniers Antoine, Guénereux, le comte de Nevers et Thierry l’Ardenois, car personne ne pouvait résister à Regnaut ni à ses frères. Dès qu’il vit les gens du roi prendre la fuite, il fit sonner la retraite, et ses gens se retirèrent joyeusement au château ; lui et ses frères marchèrent derrière eux. Aymon, leur père, voulut s’opposer à leur marche ; mais Regnaut frappa si rudement le cheval de son père, qu’il le renversa mort, car il ne voulut pas tuer son père. Quand Aymon vit son cheval tué, il mit l’épée à la main pour se défendre ; mais sa défense aurait été de bien peu de valeur, car ses enfans l’auraient fait prisonnier, si Oger ne l’eût secouru. Que vous semble de vos fils, lui dit-il ? Quand Aymon fut remonté à cheval, il dit à ses gens : poursuivons ces misérables, car s’ils vivent longtems, ils nous feront du tort. Regnaut voyant son père qui pressait ainsi ses gens, tourna Bayard, et secouru de ses frères, ils firent fuir les gens de son père, car personne ne pouvait endurer le courage de Regnaut. Le roi voyant le grand courage de Regnaut, fit le signe de la croix, piqua son cheval et alla vers Regnaut et lui dit : je vous défends d’aller plus avant. Quand il vit le roi, il se retira et dit à ses gens : retirez-vous, voici le roi, je ne voudrais pas que personne de nous mit la main sur lui ; quand les gens de Regnaut entendirent ces paroles, ils retournèrent dans leur château, bien contens de leur journée ; quand ils y furent tous entrés, ils firent lever les ponts, ils se désarmèrent, puis s’assirent a table. Il y avait avec eux un grand nombre de prisonniers. Après le souper Regnaut remercia son frère de ce qu’il avait tué le comte d’Estampes.

Charlemagne, voyant que Regnaut était rentré dans le château, s’en retourna dans sa tente et jura que jamais il ne partirait de là qu’il n’eût pris le château et les quatre fils Aymon. Ils furent treize mois au siège de Montfort. Ils ne passaient pas de semaine sans combattre et quand ils ne combattaient pas, ils allaient à la chasse. Regnaut parlait aux Français pour avoir la paix, et disait à Oger : Sire, je vous prie de dire à Charlemagne que personne ne nous prendra jamais, parce que notre château est bien muni de vivres ; dites lui qu’il ne cherche point à prendre par force ce qu’il peut avoir de bonne volonté ; il peut avoir le château et nous aussi ; je lui remettrai le château de Montfort, pourvu que mes frères, nos gens et moi sortent sains et saufs, et que la guerre finisse, car il y a trop longtemps qu’elle dure. Oger lui répondit : je vous promets que je le dirai au roi, et s’il veut me croire, je vous promets qu’il le fera. Comme Regnaut et Oger parlaient ensemble, Foulques de Morillon arriva et dit à Regnaut : vous êtes un insensé, je vous ai entendu ; vous nous laisserez Montfort, et il n’est point à vous. Foulques, dit Regnaut, vous m’avez souvent desservi ; je vois bien que la mort de Berthelot est l’unique sujet de la haine de Charlemagne contre moi ; vous savez bien que c’était à mon corps défendant ; je vous prie de dire au roi qu’il nous fisse grâce, si vous le faites, vous n’en pourrez retirer que de l’honneur. Foulques lui répondit ; toutes vos propositions ne pourraient vous sauver la vie ni à vos frères. Foulques, lui dit Regnaut, vous nous menacez trop, bâchez que nous valons mieux que vous ; ainsi agissez comme vous voudrez. Charlemagne fit battre l’arrière-ban dans tout son royaume pour rassembler toutes ses troupes ; quand ce fut fait, il dit à ses barons : Seigneurs, je suis bien irrité contre les quatre fils Aymon qui ont détruit mon pays ; leur château est si bien fortifié qu’on ne peut le prendre que par famine ; or, je vous demande avis sur ce que je dois faire, et je suivrai ce que vous me direz. Les barons ne répondirent rien à cette plainte du roi ; mais le duc Naimes lui dit : Sire, si vous vouliez me croire, je vous donnerais un bon avis ; retournons en France, et dans un meilleur temps nous reviendrons assiéger ce château. Je vous assure que Regnaut n’est pas si enfermé qu’il ne puisse aller chasser quand bon lui semble : homme qui peut entrer et sortir n’est bien assiégé. Regnaut et ses frères sont des chevaliers si courageux que l’on ne peut facilement les détruire, tel est mon conseil. Hernier de la Seine dit ensuite : Sire, voici le mien : donnez-moi le château et cinq lieues de terrain aux environs, je vous promets qu’avant un mois je vous rendrai Regnaut et ses frères. Le roi lui répondit : j’y consens, si vous faites ce que vous me proposez. Sire, répondit Hernier, je vous promets de réussir.

Hernier de la Seine dit au roi : Sire, il me faut un bon capitaine avec mille chevaliers courageux, je les ferai passer sans bruit sous la montage et je les menerai devant le château. Le roi envoya chercher aussitôt Guyon de Bretagne, lui commanda de choisir mille combattans et de faire tout ce que lui dirait Hernier. Quand Hernier fut armé de tout point, il monta à cheval, alla jusqu’à la porte du château de Montfort, et dit a ceux qui gardaient la porte : Seigneurs, je vous prie d’avoir pitié de moi et de me faire entrer, autrement je suis mort, car Charlemagne me poursuit pour me faire pendre, à cause que je lui ai dit beaucoup de bien de Regnaut ; j’ai quelque chose à lui dire, s’il veut m’entendre. Quand les gardes de la porte l’eurent entendu s’exprimer ainsi, ils baissèrent et le laissèrent entrer en le saluant humblement ; mais ce traître les trompait cruellement. Le roi fit préparer Guyon de Bretagne avec mille chevaux et l’envoya passer sans bruit sous la montagne ; il les fit embusquer près du château en attendant les ordres. Hernier fut introduit dans le château de Montfort. Régnaut n’eut pas plutôt appris qu’il était arrivé un chevalier de Charlemagne, qu’il l’envoya chercher ; quand on l’eut amené devant lui, il lui demanda qui il était ; il lui répondit : Sire, je me nomme Hernier de la Seine ; j’ai attiré l’indignation du roi par rapport à vous, c’est pour cela que je me suis réfugié ici. Ami, dit Regnaut, puisque vous êtes de mon parti, soyez le bien venu : dites-moi, je vous prie, comment est disposé le camp du roi ? Sire, dit Hernier, ils souffrirent beaucoup, ce qui est cause que bien des barons n’y peuvent rester, et, dont le roi est bien fâché ; je vous promets que si l’armée s’éloigne vous pourrez gagner. Ami, dit Regnaut, si cela est ainsi, je suis content.

Quand l’heure du souper fut venue, Regnaut et ses frères se mirent à table et soupèrent joyeusement avec le traître Hernier, Après le souper les chevaliers allèrent se coucher, car ils étaient très-fatigués, parce qu’ils n’avaient cessé de batailler. Hernier pour cette nuit fut très-bien traité, car Regnaut l’avait recommandé. Quand tous les chevaliers furent endormis, Hernier ne dormait pas : il se leva et s’arma, il alla ensuite au pont et coupa les cordes qui le soutenait, monta sur la muraille, et trouva celui qui faisait le guet, il lui coupa la gorge après lui avoir ôté les clefs ; il alla ensuite ouvrir la porte. Alors Guyon de Bretagne, voyant le château ouvert, entra dedans avec ses gens et ils firent main-basse sur tout ce qu’ils rencontrèrent. Dieu sauva Regnaut et ses frères de cette trahison ; les valets d’écurie, qui s’étaient enivrés, allèrent se coucher ; quand ils furent tous endormis, le cheval d’Allard, qui était extrêmement orgueilleux, commença à faire noise aux autres. Richard et Allard entendant le bruit des chevaux, se levèrent aussitôt et aperçurent reluire les armes au clair de la lune ; ils allèrent au lit où était couché le traître Hernier, mais, ils ne le trouvèrent pas, ce qui les surprit beaucoup. Alors Regnaut s’éveilla et demanda : qui êtes-vous ? Laissez dormir les chevaliers. Allard s’écria : Regnaut, nous sommes trahis ! Hernier a introduit les gens de Charlemagne, et ils détruisent les nôtres. Quand Regnaut l’eut entendu, il se leva promptement, s’arma et cria fort haut : mes amis, du courage, nous en avons besoin plus que jamais. Regnaut n’avait que trente chevaliers avec lui dans le donjon, car tous les autres étaient dans la basse-cour, qui ressemblait à une petite-ville, dans laquelle Guyon, à la tête de ses gens, faisait un grand carnage.

Regnaut voyant venir Hernier avec cent chevaliers, s’écria : mes frères avancez, car si Dieu ne veut nous secourir, nous sommes perdus : alors ils se mirent à combattre avec tant de fureur, que personne n’en approchait qu’il ne lui en coulât la vie. La basse-cour commençait à s’émouvoir et le combat devint très-opiniâtre. Quand les gens de Charlemagne virent que ceux du donjon se défendaient fort bien, ils mirent le feu à la basse-cour, et commencèrent à abattre les maisons ; le feu en peu de temps atteignit le donjon. Regnaut se voyant ainsi surpris, dit à ses frères : que ferons-nous ici ? Si nous y restons, nous périrons, car le feu augmente. Il dit ensuite à ses frères de le suivre. Ils sortirent par la fausse porte, mais ils furent plus embarrassés qu’auparavant, ne sachant de quel côté se retourner. Voyant que le château était tout en flammes, ils se retirèrent dans un souterrain et défendaient courageusement leur vie. Hernier les aperçut et vint avec ses gens les assaillir. Regnaut se défendait courageusement, mais il pensa qu’il devait aller secourir ses gens, et ils sortirent du souterrain.

Le combat recommença plus fort ; car Regnaut mettait en pièces tout ce qui se trouvait devant lui ; il avait mis son écu derrière lui, et, à grands coups d’épée, il fit une telle destruction des gens de Charlemagne, que la terre était toute couverte de sang. Quand Regnaut vit ses ennemis ainsi détruits, il dit à ses frères : nous avons bien tort de nous cacher ainsi, pensons à bien combattre, les traîtres seront bientôt vaincus. Il parvint jusqu’à la porte du château, qu’il ferma et leva le pont ; il revint ensuite dans la mêlée où ses frères détruisaient les chevaliers.


CHAPITRE IV.


Comme Regnaut, après avoir détruit les gens de Charlemagne, fit pendre les douze qui étaient restés, et tirer Hernier à quatre chevaux, brûler ensuite ses membres et jeter les cendres au vent.


Le traître Hernier était en la mêlée du donjon ; Regnaut avait fermé la porte et levé le pont, c’était pourquoi il ne craignait plus l’armée du roi ; il se mit dans la mêlée si vivement, avec ses frères, qu’il ne resta que le traître Hernier et douze autres. Quand Regnaut vit qu’ils étaient tous détruits, ils prirent le traître Hernier et lui lièrent chaque membre à la queue d’un cheval, on fit monter chaque cheval par un page, ils le firent tirer à quatre chevaux ; ainsi il fut démembré ; après qu’il fut mort. Regnaut fit faire un grand feu, y fit jeter les douze chevaliers et leurs cendres au vent.

Charlemagne eut bientôt appris que Regnaut avait détruit tous les gens de Hernier, l’avait fait tirer à quatre chevaux et fait pendre plusieurs de ses gens. Charlemagne dit en lui-même : que je suis maltraité par ces quatre chevaliers ! J’ai bien mal fait quand je leur ai donné l’ordre de chevalerie ! On a bien raison de dire que l’on donne souvent des armes contre soi : je suis désespéré. Leur oncle tua mon fils Lohier ; Regnaut, mon neveu Berthelot, que j’aimais si chèrement, et ils viennent de faire pendre mes gens et faire mourir les autres. Je ne pourrai donc pas me venger de quatre simples chevaliers ? mais je ne partirai point d’ici que je ne sois vengé ou je perdrai tout. Sire, dit Foulques de Morillon, vous avez raison ; cependant Regnaut ne vous craint point, car il n’eût point fait pendre vos gens en dépit de vous. Le duc Naimes lui dit : Sire empereur, si vous m’eussiez cru, vous n’eussiez pas perdu les meilleurs de vos gens ; mais vous avez voulu croire Hernier, et vous voyez ce qu’il vous est arrivé. L’empereur entendant ce que Naimes disait, reconnut la vérité et ne sut que répondre, mais il baissa la tête de honte. Regnaut et ses frères montèrent sur les murs et regardèrent autour du château, ils virent que la basse-cour où étaient tous les vivres et la garnison, était en proie aux flammes. Regnaut dit alors à ses frères : nous allons perdre nos vivres ; nous sommes heureux d’avoir sauvé nos jours ; il est impossible que nous restions davantage ici. Frère, dit Allard, vous parlez sagement, nous suivrons votre avis, nous ne vous quitterons jamais. Quand les trois frères se furent accordés, ils préparèrent leurs meilleures affaires et attendirent jusqu’à la nuit : quand tout fut préparé, ils montèrent à cheval, et Regnaut leur dit : Seigneurs, combien sommes-nous ? nous sommes, répondit Allard, environ cinq cents ; c’est assez, dit Regnaut ; mais que ferons-nous ? Tenons-nous toujours bien ensemble sans rien craindre, nous gagnerons l’Allemagne, et si les gens de Charlemagne nous attaquent, il faudra nous défendre courageusement et tâchons de l’emporter sur eux. Quand il fut temps de monter à cheval, Regnaut monta sur Bayard et les autres chacun sur le leur ; ils firent ouvrir la porte et ils sortirent sans bruit. Quand ils furent sortis, Regnaut regarda tristement le château et dit : adieu beau château, quel dommage de te voir ainsi détruit ! il fut bâti il n’y a que quatre ans. Nous sommes forcés d’y laisser nos richesses. Quand Allard vit Regnaut si triste, il lui dit : frère, vous avez tort de vous attrister ainsi, vous qui êtes un des plus vaillans chevaliers que je connaisse, consolez-vous : je vous jure, au nom de tous les Saints, qu’avant qu’il soit deux ans, vous aurez votre château qui en vaudra plus de quatre. Partons, car nous n’avons plus affaire ici. Frère, dit Regnaut, j’ai toujours trouvé la prudence dans vos avis ; prenez l’avant-garde entre vous et Guichard ; Richard et moi serons derrière. Sire, dit Allard, soit fait comme il vous plaira. Alors Allard et Guichard se mirent à la tête avec cent chevaliers ; ils mirent les chariots au milieu : Regnaut et Richard venaient après avec le reste de leurs gens ; mais les gens de Charlemagne les aperçurent ; quand le roi sut que Regnaut se sauvait, il fut très-irrité et fit crier aux armes : alors l’armée se mit en mouvement. Quand Allard et Guichard, qui allaient devant, virent qu’ils ne pouvaient passer sans combattre, ils piquèrent leurs chevaux contre Charlemagne. Regnaut prit avec lui vingt des plus vaillans chevaliers et leur dit : prenez ces sommiers et passez devant sans vous arrêter, j’irai aider mes frères. Sire, lui répondirent-ils, nous ferons vos commandemens. Regnaut piqua Bayard et courut dans la mêlée, où il montra toute sa valeur et fit trembler les gens de Charlemagne ; ceux de Regnaut passèrent au-delà de l’armée, et Charlemagne perdit plusieurs de ses gens dans cette journée. Quand Regnaut eut passé, il trouva ses sommiers et les chevaliers qui les conduisaient ; il en fut bien charmé, et dit à ses frères : marchons. Il suivait ses gens avec son frère Guichard. Charlemagne ayant appris que Regnaut s’en allait, fut bien joyeux de ce qu’il avait laissé le château ; mais il le fit poursuivre par son armée. Regnaut fit marcher ses gens devant lui, et en donna la conduite à Allard et à Guichard, à qui il dit : Si les gens du roi nous attaquent, défendons-nous. Sire, dit Allard, nous ne manquerons pas de le faire. Charlemagne s’avança, suivi d’Oger le Danois, du duc Naimes de Bavière, de Foulques de Morillon et de plusieurs autres. Charlemagne qui était bien monté, apercevant les quatre frères, leur cria : avec l’aide de Dieu vous périrez, malheureux que vous êtes ! c’est aujourd’hui que je vous fais tous pendre. Sire, dit Regnaut, il n’en sera pas ainsi, s’il plaît à Dieu ; car si Dieu me donne la force, nous nous défendrons courageusement. Alors il vint comme un furieux pour frapper Charlemagne, mais il manqua son coup. Dames Hugues se mit entre Charlemagne et lui, il eut le cœur percé d’un coup de lance que Regnaut voulait donner à Charlemagne, qui cria à ses gens : Seigneurs, saisissez-vous de ces malheureux ; s’ils nous échappent, je ne serai jamais content. Regnaut vint vers ses gens et leur dit : Seigneurs ne craignez rien, tant que je serai en vie, marchez hardiment et sans rien craindre. Pendant treize lieues ils furent poursuivis par les gens de Charlemagne ; mais ils ne perdirent pas un seul homme, et ils vinrent jusqu’à la rivière. Le roi appela tous ses barons et dit : Seigneurs, laissons la poursuite ce serait folie de les suivre, car nos chevaux sont très-fatigués. Je crois que ce Regnaut a le diable à son commandement pour agir comme il le fait. Restons auprès de cette rivière. Sire, lui répondirent les barons, nous nous conformerons à vos ordres ; alors on déchargea les sommiers et l’on dressa les tentes. Le roi fit ôter ses armes et préparer à manger ; car de toute la journée ils n’avaient pu le faire. Quand Regnaut fut éloigné de l’armée de Charlemagne, il trouva une belle fontaine bordée de verdure ; il jugea cet endroit fort délicieux, et dit à ses frères : voici un endroit propre à faire paitre nos chevaux. Sire, dit Allard, vous avez raison ; alors ils déchargèrent leurs sommiers et les firent paître ; mais les chevaliers ne se trouvèrent pas à leur aise, car ils n’avaient rien à manger. Jusqu’ici Charlemagne ne pouvait se flatter de s’être vengé des quatre fils Aymon. Il avait campé vers la rivière où il s’était lassé de poursuivre Regnaut. Le lendemain à la pointe du jour, Charlemagne dit au duc Naimes : que ferons-nous ? Sire, dit Naimes, si vous voulez me croire, nous retournerons en France ; je crois qu’il est inutile d’aller plus avant, parce que le bois est épais et la rivière trop périlleuse. Comme le roi et le duc Naimes parlaient ensemble, ils virent venir plusieurs chevaliers, et dès qu’ils se furent approchés, le roi appela Bridelon, Regnier et Oger, et leur dit : je veux que vous retourniez à Paris avec moi ; ils furent tous bien contons et dirent au roi : Sire, c’est le meilleur avis que vous puissiez suivre. Charlemagne fit publier dans le camp que chacun pliât bagage pour s’en retourner. Sire, dirent les barons, nous sommes à vos ordres ; ils se mirent en route pour retourner dans leur pays, et le roi retourna à Paris. Quand Charlemagne fut arrivé à Paris, il fit venir ses barons devant lui et leur dit : Seigneurs, mon pouvoir est de bien peu de valeur, puisque je n’ai pu me venger des quatre fils Aymon. Je pense qu’ils retourneront en leur pays ou en leur château ; s’ils y retournent, nous irons les assiéger. Sire, dit le duc Naimes, ils ne le feront pas ; ils sont dans la forêt des Ardennes, mais elle est si grande que je pense qu’ils y mourront de faim. Cela pourrait bien être, dit Charlemagne ; que mille maux puissent leur arriver : alors il se tourna vers Oger et lui dit : prenez avec vous Gérard, Foulques l’Allemand et Dion de Mondidier, puis vous donnerez le congé aux autres. Sire, dit Oger, vos ordres seront exécutés. Alors Oger fit ce que le roi lui avait ordonné, il donna congé à tous les chevaliers, qui retournèrent chacun dans leur pays. Comme le duc Aymon s’en retournait, il arriva vers la fontaine où ses fils se reposaient. Quand il les aperçut, il dit à ses gens : Seigneurs, conseillez-moi comme je dois agir contre mes enfans ; si je les attaque, leur perte est certaine et j’en serais fâché ; si je ne les attaque point, je serais un parjure ; mais à Dieu ne plaise que je passe jamais pour un traître. Sire, dit Emofroid, si vous attaquez vos enfans, vous ne ferez point mal, puis que vous l’avez promis au roi ; prenez garde d’être parjure. Vous parlez juste, lui répondit Aymon ; je ferai si bien que je ne serai blâmé : alors il appela deux de ses chevaliers, et leur dit : allez vers Regnaut et ses frères, et défiez-les de ma part. Sire, dirent les chevaliers, vous nous commandez une chose qui nous répugne ; mais puisque vous le voulez, nous le ferons. Alors ils allèrent vers Regnaut, qui fut bien fâché de voir les messagers de son père ; il dit à ses frères ! Seigneurs, armons-nous ; sans cela nous serons bientôt vaincus, parce que je connais toute la colère de mon père contre nous. Frère, dit Richard, vous avez raison. Cependant les deux chevaliers arrivèrent auprès de Régnaut, qui alla au-devant d’eux et leur demanda : Seigneurs, qui êtes-vous et quel sujet vous amène ici ? Alors un des chevaliers lui dit : nous venons vous défier de la part de votre père. Seigneurs, dit Regnaut, je m’en suis douté quand je vous ai aperçus : retournez et dites à mon père de vouloir bien nous accorder trêve ; il ne serait pas naturel de voir un père qui combattrait ses propres enfans. Sire, dirent les chevaliers, préparez-vous toujours à vous défendre, car il vous attaquera. Les chevaliers s’en retournèrent et dirent à Aymon qu’ils avaient fait leur message. Quand le vieil Aymon les eut entendus, il ne resta pas longtemps, il piqua son cheval et courut sur ses enfans. Regnaut, voyant venir son père au-devant de lui, lui dit : Hélas ! mon père, que faites-vous ? nous n’avons point de plus cruel ennemi que vous. Si vous ne voulez pas nous défendre, du moins ne nous faites point de mal.

Malheureux ! dit Aymon, voulez-vous donc toujours demeurer dans les bois ? Vous ne valez pas un fétu, pensez à vous défendre ; car si vous êtes pris, vous périrez dans les tourmens. Père, dit Regnaut, vous avez tort ; je me défendrai puisqu’il le faut, je ne puis faire autrement. Quand Aymon entendit cela, il courut sur ses enfans la lance baissée comme si c’eût été sur des étrangers. Regnaut cria à ses frères et leur dit : Seigneurs pensons à nous bien défendre, le danger est pressant ; il piqua Bayard et se mit dans la mêlée, où il combattit avec tant de courage que les gens de son père en furent surpris. Le combat s’animait, mais Regnaut fut obligé de l’abandonner, parce que son père avait plus de monde que lui. Regnaut voyant que de cinq cents hommes il ne lui en restait plus que cinquante, dont plusieurs étaient blessés, se sauva sur une montagne, toujours poursuivi par son père qui pensait bien se saisir d’eux. Quand Regnaut se vit sur cette montagne, il dit à ses frères : ne quittons pas ce lieu, il est très-propre pour nous défendre ; il y eut quantité de chevaliers de tués, et, le bon cheval d’Allard y périt ; son maître, le voyant mort, mit aussitôt l’épée à la main et se défendit vaillamment ; Richard courut auprès de lui pour le secourir : Aymon et ses gens s’efforçaient de le prendre. Le combat devint plus terrible qu’avant, et Allard aurait été pris, si Regnaut ne l’eût secouru en se jetant dans la mêlée et renversant son père. Vous avez mal agi contre mon frère, lui dit-il ; il retira Allard et le fit monter en croupe. Quand Bayard se sentit chargé de deux écuyers, il se tint la tête haute et se redressa tellement, que Regnaut en fut surpris : il combattit longtemps ayant son frère eu croupe, et il se retira. Les quatre fils Aymon, excepté Regnaut, étaient harassés par la fatigue ; de temps en temps Regnaut se retournait sur ses ennemis. Quand il vit cependant que ses gens étaient bien éloignés, il piqua Bayard et vint les rejoindre ; son cheval volait avec une vitesse incroyable.

Pendant que Regnaut s’en retournait. Emofroid qui était un des vaillans chevaliers de Charlemagne, vint monté sur un cheval dont le roi lui avait fait présent ; quand il fut près de Regnaut, il lui dit : traître, vous allez périr ou être pris, je vous remettrai entre les mains de Charlemagne. Il donna un coup dans l’écu de Regnaut, et lui, comme un désespéré, le frappa si rudement, qu’il le renversa parterre mort à ses pieds ; il prit ensuite son cheval par la bride et dit à Allard : mon frère, montez sur ce cheval, je vous le donne. Allard remercia son frère du beau présent qu’il lui faisait. Alors il descendit de dessus Bayard et monta sur le cheval d’Emofroid, il le piqua et vint joûter contre un des chevaliers de son père, nommé Alfroi, si rudement, qu’il le tua. La bataille recommença plus fort qu’auparavant, car à ce moment il y eut de tué un des meilleurs chevaliers d’Aymon, qui s’écria : Seigneurs, vengeons la mort d’Emofroid, le bon chevalier que le roi m’avait donné. Quand ses gens l’entendirent ainsi parler, ils se jetèrent comme des furieux sur Allard, lui firent abandonner la place, et si ce n’eût été une petite rivière, Regnaut et ses frères eussent eu beaucoup à faire. Si Regnaut eût eu seulement cinquante chevaliers au passage de la rivière, il eût détruit tous les gens de son père ; mais faute de gens, il fut obigé de quitter la place, et ne put sauver avec lui que quatorze chevaliers ; ce qui le chagrina beaucoup, ce fut de voir que de cinq cents hommes, il lui en restait si peu. Regnaut, voyant tant de gens péris dans cette affaire, ne put retenir ses larmes. L’Histoire rapporte qu’Aymon son père pleurait aussi. Après avoir versé un torrent de larmes, il dit : Hélas ! mes enfans, que j’aie de douleur d’avoir causé votre perte ; vous vivrez donc désormais errans et fugitifs ; vous manquez de tout, et je ne puis vous secourir. Après avoir donné un libre cours à ses larmes, il ordonna d’enterrer tous les morts ; il fît mettre Emofroid sur une litière, et s’en alla à Dordonne, où il ne coucha qu’une nuit ; le lendemain, il fît porter la litière par deux mulets, et alla à Paris devant le roi, auquel il dit : Sire, comme je m’en retournais dans mon pays, j’ai trouvé mes enfans avec cinq cents chevaliers dans le bois des Ardennes, j’ai voulu les prendre prisonniers, mais je n’ai pu, et ils m’ont fait beaucoup de mal.

Je les ai tous détruits, à la réserve de quatorze, qui se sont échappés avec eux ; mais, avant que je les eusse tués, ils ont tué votre chevalier Emofroid, et nous les aurions pris si ce n’eût été la rivière. Quand le roi entendit ces paroles, il en fut si irrité qu’il devint furieux et dit à Aymon : Parbleu, votre excuse est bien mauvaise, car jamais corbeau ne mangea ses petits ; ce n’est point à moi à qui vous pourriez en imposer. Quand Aymon entendit le roi lui parler avec tant de colère, il lui dit : Sire, sachez que ce que je vous dis est la pure vérité ; je suis prêt de l’affirmer à la face du ciel et des hommes. Aymon, dit le roi, je vous connais ; car s’il ne dépendait que de vous, vos fils seraient seigneurs de France. Sire, dit Aymon, si vous êtes irrité, je n’en suis point cause ; de plus, s’il se trouve un chevalier qui veuille soutenir ce que vous avancez, je lui prouverai qu’il est un fourbe. Vous n’avez jamais aimé vos plus fidèles chevaliers, vous avez toujours préféré des flatteurs, et il n’en est jamais résulté que du mal. Il remonta à cheval et retourna dans son pays sans prendre congé du roi ; peu s’en fallut qu’il ne lui remit son service. Il arriva à Dordonne, où il trouva la duchesse qui venait au-devant de lui, et lui demanda comment il avait agi.

Le duc Aymon répondit qu’il avait bien mal agi ; car, dit-il, j’ai trouvé nos enfans au bois des Ardennes, je les attaquai cruellement pour tâcher de les prendre, c’est ce que je n’ai pu faire ; au contraire, ils ont endommagé mes gens et en ont tué un grand nombre ; il est vrai que, sans la valeur de Regnaut, j’aurais pris Allard, mais il le retira de la bataille, le fit monter en croupe sur Bayard et fit ensuite un si grand carnage que personne n’osait aller à sa rencontre ; il a tué Emofroid, un chevalier dû roi, et il a même emmené son cheval malgré nous. Je retournai à Paris, je racontai au roi ce qui s’était passé. La duchesse l’interrompit en lui disant : Vous avez agi cruellement de leur avoir fait tant de mal ; vous qui devriez les défendre, vous leur faites pis que les autres. Ne sont-ils pas vos enfans ? Hélas ! vous devriez avoir pour eux l’amitié d’un père ; bénie soit l’heure où ils sont nés ; je vomirais qu’ils vous eussent fait prisonnier, afin de leur faire rendre ce qu’ils ont perdu : je suis bien aise de ce que le roi est irrité contre vous, car il ne pourra faire de mal ni à vous ni à vos enfans. Le duc Aymon dit : Dame vous avez raison ; je vous promets dorénavant de ne leur plus faire aucun mal.


CHAPITRE V.


Comme après que le duc Aymon eut vaincu ses enfans, ils se retirèrent dans la forêt des Ardennes comme des bêtes sauvages, et comme ils allèrent ensuite trouver leur mère qui leur donna de l’argent pour combattre Charlemagne.


Après que Regnaut et ses frères eurent été long-temps en la forêt des Ardennes, ils commencèrent à marcher ; ils n’osaient aller dans les villes pour acheter des vivres ; ils étaient cependant bien pressés par la faim et le froid à cause des neiges, la plupart de leurs gens mouraient. Regnaut et ses frères en échappèrent, et ils n’avaient plus que quatre chevaux, Bayard et trois autres ; ils n’avaient ni blé ni avoine à leur donner, et ils ne vivaient que de racines, par quoi les chevaux étaient si maigres, qu’à peine pouvaient-ils aller, excepté Bayard qui se portait bien, car il vivait mieux avec des racines que les trois autres avec de l’avoine. Les quatre vaillans fils Aymon menèrent longtemps cette vie malheureuse : leurs harnais étaient enrouillés, leurs selles et leurs brides pourries ; ils étaient devenus tous noirs et velus. Regnaut avait un air si terrible qu’aucun homme n’osait en approcher. Quand il se vit si malheureux, il dit à ses frères : Je suis fort surpris que nous ne prenions aucun avis sur notre malheur ; je crois que nous avons perdu courage, sans cela nous ne serions pas si malheureux que nous sommes. Nos harnais et nos chevaux ne valent plus rien, et nous n’avons plus d’argent pour en acheter ; prenons donc conseil sur ce qu’il nous reste à faire. Quand Allard eut entendu Regnaut parler ainsi, il lui dit : Frère, il y a longtemps que je m’en suis aperçu, mais je n’osais vous le dire à cause que je craignais que vous n’en fussiez pas content ; si vous le voulez, je vous donnerai un bon conseil. Nous avons souffert ici bien des peines et nous ne pouvons aller en aucun pays, car vous savez que tous les barons de France, nos père et mère, tous nos parens nous haïssent mortellement ; si vous voulez me croire, nous irons tout droit auprès de notre mère à Dordonne ; j’espère qu’elle ne nous abandonnera pas. Nous y prendrons un peu de repos ; ensuite nous irons servir un grand seigneur et nous acquerrons de la gloire. Frère, dit Regnaut, vous avez raison ; je vous promets qu’ainsi sera fait. Quand les autres frères entendirent le conseil qu’Allard avait donné, ils commencèrent à dire : Frère, nous savons que vous avez donné un bon conseil à Regnaut et nous sommes tous prêts à le suivre. Les quatre frères attendirent que la nuit fût venue, puis ils montèrent à chevai et se mirent en chemin ; ils marchèrent tant qu’ils arrivèrent à Dordonne ; ce fut alors qu’ils sentirent toute la pauvreté et la misère qu’ils avaient endurées. Regnaut dit à ses frères : Nous avons mal fait de n’avoir pas demandé de sûreté à notre père, car vous savez bien qu’il est si cruel que, s’il peut nous prendre, il nous fera prisonniers. Frère, dit Richard, vous avez bien dit ; mais je ne pense pas que notre père le fasse ainsi ; si toutefois il le fait, j’aime mieux périr dans Dordonne, que de mourir de faim dans un bois. Marchez toujours, je vous jure que personne ne nous reconnaîtra ; et si nous ne pouvons entrer à Dordonne, nous ne risquons toujours rien, car nous y sommes trop aimés, et notre mère nous soutiendrait. Frères, dit Regnaut, vous parlez sagement et me rassurez ; marchons maintenant. Tout le monde qui les regardait était étonné, car on ne les reconnaissait pas, et on disait : Ces gens ne sont pas de notre religion. Quand ils furent au palais, ils mirent pied à terre et donnèrent à garder leurs chevaux à trois valets qu’ils trouvèrent au palais et ne rencontrèrent personne ; car Aymon, leur père, était à la chasse ; la duchesse était dans sa chambre, où elle était bien inquiète de n’avoir point reçu de nouvelles de ses enfans. Ils entrèrent dans la salle et ne trouvèrent personne à qui parler ; ils s’assirent quelque temps pour se reposer ; leur mère, qui descendait de sa chambre, les aperçut dans la salle, mais elle ne les reconnut point, tant ils étaient défaits ; elle désira savoir qui ils étaient. Allard, voyant venir sa mère, dit à Regnaut et à ses frères : Voici notre mère, allons au-devant d’elle et racontons-lui notre pauvreté. Frères, dit Regnaut, attendons qu’elle nous parle, pour savoir si elle nous reconnaîtra. Elle entra dans la salle et leur dit : Seigneurs, que Dieu vous garde, puis-je savoir qui vous êtes et de quel pays ? Si vous êtes chrétiens ou payens, ou gens qui font pénitence ? Ne demandez-vous point l’aumône, je vois que vous avez besoin, je me ferai un vrai plaisir de vous aider pour l’amour de Dieu, en le priant d’avoir pitié de mes enfans et de les préserver de tous dangers ? Il y a bien sept ans que je ne les ai vus. Hélas ! quand aurai-je le bonheur de les voir ? elle témoigna tant de douleur qu’ils en eurent pitié.

Quand Regnaut vit sa mère si désolée, il ne put retenir ses larmes et allait se faire reconnaître, mais la duchesse, l’ayant regardé, tomba en faiblesse et demeura longtemps sans proférer une parole ; enfin, étant revenue à elle, elle le reconnut à une cicatrice qu’il avait an front dès son enfance. Elle lui dit alors : mon cher fils, vous qui êtes un des plus vaillans chevaliers, qu’est devenue votre beauté ? je vous aime plus que moi-même. Pendant qu’elle disait ces paroles, elle reconnut ses enfans ; quand elle les eut reconnus, elle les embrassa tendrement, les fit asseoir auprès d’elle et leur dit : mes enfans, comme je vous vois pauvres et défaits : vous n’avez point de chevaliers avec vous : Dame, dit Regnaut, nous n’avons plus de chevaliers, parce que notre père les a tous tués et voulait nous tuer aussi. Alors elle appela un domestique et lui recommanda de panser les chevaux. Son écuyer vint et dit à la duchesse que le dîner était prêt ; elle emmena ses enfans dîner avec elle, et comme ils mangeaient, le duc Aymon leur père revint de la chasse et avait tué quatre cerfs et deux sangliers. Il entra dans la salle et trouva ses enfans qui étaient à table avec la duchesse leur mère qui les servait ; il ne les reconnut point et demanda à la duchesse qui étaient ces gens si mal en ordre ; elle se mit à pleurer et lui dit : Sire, ce sont mes enfans et les vôtres que vous avez poursuivis comme des bêtes sauvages ; ils ont resté dans la forêt des Ardennes si longtemps, qu’ils sont devenus dans la triste situation où vous les voyez. Ils sont venus vers moi dans l’espérance d’avoir du renfort.

Aymon fut bien fâché, et se retournant vers ses enfans, il leur dit : malheureux ! vous ne valez pas une obole. Père, dit Regnaut, par le respect que je vous dois, notre pays est tranquille, mais les autres ne le sont pas, car d’ici à quatre-vingt lieues, la plupart des gens se sont retirés dans le bois, vous avez eu grand tort de nous faire du mal. Dernièrement vous nous avez ôté notre château de Montfort, vous nous avez ensuite tellement détruits dans la forêt des Ardennes, que de cinq cents chevaliers, il ne nous en est resté que quatorze ; mais puisque vous nous voulez tant de mal, faites-nous trancher la tête, vous serez ami de Charlemagne et ennemi de Dieu. Le duc Aymon sentit bien la valeur des paroles de Regnaut, il se mit à soupirer et dit à ses enfans : songez à partir promptement d’ici. Regnaut lui dit : vous parlez bien durement, nous avons tué tant de gens, que nous ne pouvons aller ailleurs que dans votre pays. Aymon n’y voulut point consentir, et son fils Regnaut lui dit : je découvre maintenant toute votre mauvaise volonté et je sens que vous ne désirez que notre perte. Je vous assure que s’il faut absolument que nous quittions ces lieux, vous me le paierez cher. Comment nous chasser de notre pays ! j’aimerais mieux tomber sous vos coups que de mourir de faim dans d’autres lieux ; mais puisque cela ne peut être autrement, nous verrons. Il changea de couleur et tira son épée moitié hors du fourreau. Allard voyant son frère irrité, courut l’embrasser au plus vite et lui dit : calmez, je vous en prie, votre colère, notre père est notre maitre, ainsi il peut faire ce que bon lui semblera ; c’est à nous de lui obéir humblement ; prenez bien garde de mettre la main sur lui, car ce serait contre le commandement de Dieu. Frère dit Regnaut, peu s’en faut que je n’éclate en invectives, quand je vois que celui qui devrait nous défendre et nous se courir, nous maltraite au contraire. Il a fait accord avec Charlemagne pour nous détruire ; je n’ai jamais vu un père si cruel, car il nous a traités comme des misérables. Il nous a fait tant de mal, que nous sommes tombés dans une extrême indigence. Si mon père eût bien agi à mon égard, j’au rais été le premier à le secourir, mais au contraire je ravagerai son pays.

Quand Aymon entendit ainsi parler Regnaut, il se mit à pleurer et dit : grand Dieu ! que je suis malheureux de ne pouvoir jouir du bien que Dieu m’a donné ! que je serais heureux si mes enfans avaient la paix avec l’empereur Charlemagne ! jamais le roi Priant n’eut des enfans plus courageux. Devrais-je donc leur causer tant de chagrins et m’en faire détester, moi qui devrais les aimer plus que moi-même. Après qu’il eut prononcé ces paroles, il dit à Regnaut : vous êtes généreux autant qu’Hector, ainsi je m’en rapporte à vous. Il dit ensuite à la duchesse : je pars, car je ne veux plus être avec Charlemagne ; donnez de l’or et de l’argent à mes enfans, donnez-leur aussi des chevaux et des sommiers autant qu’ils en auront besoin. Père ; dit Regnaut, je vous remercie de votre bonne volonté ; nous partirons demain. Je puis vous dire que nous ne serions jamais revenus sans l’amitié que nous avons pour notre mère. Aymon lui dit ensuite : vous savez ce que le roi m’a fait promettre contre vous ; je suis bien fâché d’avoir combattu contre vous dans la forêt des Ardennes, mais j’y étais contraint pour mon honneur et pour maintenir la paix avec Charlemagne. Votre mère peut vous donner tout ce qui vous est nécessaire ; pour moi, je m’en retourne dans les bois. La duchesse fut bien satisfaite de ce que le duc Aymon lui avait donné permission d’agir à sa volonté ; elle appela ses enfans et leur dit : puisque votre père n’est plus ici, vous serez bien traité. Elle fit préparer des bains où ils se lavèrent, et leur donna à chacun un manteau d’écarlate fourré d’hermine. Quand elle les eut bien rétablis, elle les conduisit dans une chambre où était le trésor de son mari et le leur montra. Regnaut, voyant un si riche trésor, ne put contenir sa joie, et dit à sa mère : nous vous avons bien des obligations, vous nous se courez à propos, car nous en avions besoin. Alors il prit le trésor, et paya un messager et plusieurs autres à son service pour un an. Regnaut et ses gens se couchèrent cette nuit au château, et le lendemain ils partirent et menèrent avec eux environ cinq cents hommes tous bien armés. La duchesse dit alors à ses enfans : je voudrais que vous allassiez en Espagne, car le pays est fort bon. Ils répondirent : nous sommes prêts à vous obéir. Ils se mirent en chemin, mais à peine étaient-ils partis, qu’ils rencontrèrent leur cousin Maugis qui venait en France ; il courut aussitôt embrasser Regnaut et ses autres cousins. Regnaut lui dit : où avez-vous été que nous ne vous avons point vu ? Cousin, dit Maugis, je viens de Paris, où j’ai vu le roi qui était bien armé. Regnaut partit de Dordonne et rencontra son père ; il rencontra aussi sa mère qui était triste du départ de ses enfans. Aymon la rassura et lui dit : ne vous chagrinez pas, vos enfans sont en bonne santé.


CHAPITRE VI.


Comme Regnaut, ses frères et leur cousin Maugis arrivèrent dans le royaume de Gascogne, et firent beaucoup de ravages en passant en France, et comme le roi Yon les retint à son service.


Après que les quatre fils Aymon et leur cousin Maugis furent sortis de Dordonne, au nombre de sept cents bien armés et en ordre, ils passèrent par la Brie ; le Gatinois, l’Orléanais et la rivière du Loire. Ils ravagèrent le pays par où ils passèrent jusqu’à Poitiers, où ils apprirent que le roi Yon était attaqué par les Sarrasins. Maugis dit à Régnaut : Cousin, allons défendre ce roi, car il le mérite. Volontiers, dit Regnaut. Ils prirent le chemin de la Gascogne et arrivèrent à Bordeaux, où ils trouvèrent le roi Yon avec grand nombre de chevaliers. Quand ils furent arrivés, Regnaut dit à ses gens : cherchons promptement des logemens. Maugis dit à Regnaut : allons parler au roi Yon ; s’il veut nous retenir à son service, nous soutiendrons ses droits ; si au contraire il ne veut pas, nous irons servir Bourgons le Sarrasin, qui a déjà conquis Toulouse, Montpellier, Saint-Gilles, Tarascon et Arles. Cousin, lui répondit Regnaut, vous avez raison, nous ferons comme vous avez dit. Alors Regnaut, ses frères et Maugis se désarmèrent et s’habillèrent fort honorablement, ayant avec eux un grand nombre de chevaliers ; ils s’en allèrent à la cour du roi Yon. Comme Regnaut se promenait dans la ville de Bordeaux, tout le monde courait après pour le voir, tant il avait bonne grâce ; et quand ils furent à la porte du palais, Regnaut descendit et trouva le roi en son conseil. Le sénéchal voyant Regnaut si bel homme et si bien accompagné de tous ses gens, alla vers lui et lui dit : Monseigneur, soyez le bien venu. Regnaut lui répondit : Dieu vous donne bonne aventure : dites-moi, s’il vous plaît, où est le roi ? Monseigneur, il tient son conseil pour Bourgons le Sarrasin qui est entré en son pays, et fait brûler villes, châteaux et abbayes, et maintenant il est dans Toulouse avec des forces supérieures. Regnaut lui dit : ce Bourgons est-il donc aussi puissant qu’on le dit : comme ils parlaient ensemble, le roi arriva. Quand Regnaut le vit, il appela ses frères, ils allèrent à la rencontre du roi. Regnaut le salua honorablement et lui dit : Sire, mes frères et moi sommes chevaliers étrangers, nous venons avec nos soldats vous offrir nos services. Si vous nous agréez, promettez-nous foi de roi que vous ne nous manquerez en rien. Ami, dit le roi Yon, soyez le bien venu ; puis que vous m’offrez vos services, je vous en remercie de bon cœur ; mais auparavant je veux savoir qui vous êtes, car je pourrais être votre ennemi. Sire, dit Regnaut, puisqu’il vous plaît savoir qui nous sommes, je vais vous l’apprendre. Sachez que je suis Regnaut, fils du duc Aymon de Dordonne, et ces trois chevaliers sont mes frères ; voici notre cousin Maugis, un des meilleurs chevaliers du monde. Charlemagne nous a bannis de France et nous a déshérités ; il nous a fait désavouer par notre père ; ainsi nous cherchons un seigneur qui nous soit fidèle, il nous aidera à nous défendre et nous le suivrons fidèlement. Quand le roi eut entendu ce que Regnaut lui disait, il en fut joyeux, car il connut que c’étaient les quatre meilleurs chevaliers du monde, et qu’il pourrait faire la guerre par leur valeur. Il regarda vers le ciel et remercia Dieu de l’arrivée de ces chevaliers : il leur dit ensuite : je vous retiens volontiers à mon service ; je vous promets, parole de roi, que je vous secourrai de toutes mes forces envers et contre tous. Vous êtes déshérités et moi aussi : il est bien juste que nous nous vengions de tout notre pouvoir. Sire, dit Regnaut, je vous rends grâce et promets que nous mourrons à votre service ; or, votre terre vous sera rendue. Le roi appela son sénéchal et commanda que Regnaut et sa compagnie fussent bien logés ; les ordres furent exécutés sur-le-champ.


CHAPITRE VII.


Comme Regnaut, ses frères et Maugis vainquirent Bourgons le Sarrasin, qui avait conquis le royaume de Gascogne et chassé de Bordeaux le roi Yon.


Quand Bourgons eut pris Toulouse, il dit à ses gens : Seigneurs, vous savez qu’il faut battre le fer quand il est chaud, ainsi marchons vers Bordeaux pendant que les blés sont épais, parce que nos ennemis ont assez à manger. Le lendemain Bourgons partit de Toulouse avec vingt mille combattans et vint camper devant Bordeaux. Il envoya quatre cents Sarrasins bien équipés, pour ravager le plat pays jusqu’auprès de la ville. Quand la sentinelle les entendit, elle cria aux armes : tous ceux de la ville furent bien étonnés. Quand Regnaut vit qu’il était temps d’armer, il dit à ses frères : allez tous vous préparer et faites préparer vos gens. Quand ils furent prêts, Regnaut monta sur Bayard et alla au-devant du roi Yon, auquel il dit : Sire, ne soyez point surpris, ayez confiance en Dieu, il nous secourra aujourd’hui ; j’ai bon augure que nous remporterons la victoire contre les Sarrasins. Ami, dit le roi, nous suivrons vos avis. Regnaut sortit le premier de Bordeaux étant monté sur Bayard, et courut sur les Païens ; il s’avança et frappa un Païen de telle force, qu’il l’étendit mort ; il se mit à détruire les Sarrasins comme s’ils eussent été désarmés.

Quand les gens de Regnaut furent tous prêts à combattre, ils donnèrent avec tant de fureur sur les Sarrasins, qu’ils les forcèrent de fuir de l’embuscade. Quand Bourgons vit que ses gens prenaient la fuite, il fit sonner de la trompette et marcher ses troupes, et se mit en route. Regnaut ne fut point surpris à l’approche de cette nombreuse armée. Il dit à ses frères : Seigneurs, ne craignons rien, c’est aujourd’hui qu’il faut acquérir de la gloire ; pensons à montrer du courage. Comme il encourageait ainsi ses gens, Bourgons vint l’épée à la main et la passa au travers du corps d’un des gens de Regnaut. Allard, irrité de cela, piqua son cheval contre un Sarrasin, auquel il fit mordre la poussière ; alors le combat devint terrible. Le roi Yon, qui venait au secours, surpris de la valeur de Regnaut et de ses frères, dit à ses gens : allons secourir ces généreux chevaliers ; il piqua son cheval et se mit dans la mêlée, avec tant de fureur, qu’il rompit les bataillons et vint se mettre à côté de Regnaut qui lui dit : Sire, soyez certain que les Païens sont vaincus. On assembla de part et d’autre les bataillons ; mais quand le roi Bourgons vit le mal que Regnaut lui faisait, il dit à ses gens : ces cinq chevaliers nous causent bien du dommage ; il est temps de nous sauver ; ils prirent la fuite aussitôt. Regnaut voyant que Bourgons fuyait, piqua Bayard et le poursuivit en menaçant de le tuer. Il fut bientôt éloigné de ses frères et de la compagnie du roi Yon, ils ne savaient pas ce qu’il était devenu ; alors Allard commença à dire : Hélas ! qu’est devenu mon frère ? Le roi Yon vint aussitôt et leur dit : Seigneur, il ne faut pas trop pousser nos ennemis, retirons-nous, je vous prie. Sire, dit Allard, que dites-vous ? Nous avons perdu notre frère Regnaut, et nous ne savons s’il est mort ou vivant. Le roi en fut bien fâché, et fit chercher Regnaut parmi les morts ; mais on ne le trouva point. Quand Allard, ses frères et Maugis virent qu’on ne le trouvait point, ils commencèrent à le regretter. Hélas ! dit Allard, que ferons-nous ? Nous sommes sortis de notre pays avec le meilleur chevalier du monde, mes frères et moi nous pensions qu’il recouvrirait nos malheurs passés par son courage. Le roi Yon voyant les regrets qu’ils faisaient sur Regnaut, leur dit : Pourquoi êtes-vous si tristes, il n’est peut-être pas mort ? s’il est pris, nous le rachèterons ; d’ailleurs nous avons fait de leurs gens prisonniers et nous ne leur ferons point de mal. Sire, dit Allard, allons après et sachons ce qu’il est devenu. Ami, dit le roi, volontiers. Ils se mirent tous à la poursuite. Regnaut poursuivait Bourgons avec tant de précipitation, qu’il l’atteignit en peu de temps, en lui criant : retourne contre moi ; il te serait honteux de mourir en fuyant. Quand Bourgons entendit Regnaut parler ainsi, il se retourna, et s’étant aperçu que c’était le chevalier qui avait détruit une partie de ses gens, il lui dit : chevalier, ne vous hasardez point à perdre votre cheval, car vous n’en trouverez jamais un pareil ; il disait cela pour l’épouvanter, car il n’osait pas jouter contre lui ; mais Regnaut n’était pas homme à pouvoir s’étourdir ; il dit à Bourgons : Il s’agit maintenant de vous défendre. Bourgons voyant qu’il ne pouvait se délivrer de Regnaut que par joûtes, piqua son cheval, courut sur Regnaut, mais il se jeta par terre et brisa sa lance ; il se releva aussitôt et mit l’épée à la main. Regnaut voyant que le combat n’était pas égal, lui dit : on ne me reprochera point d’avoir agi indignement ; il descendit de dessus Bayard et mit l’epée à la main, ils avancèrent l’un contre l’autre ; le combat fut opiniâtre. Quand le cheval du Païen se sentit déchargé de son maître, il prit la fuite ; mais Bayard courut après, le prit par la crinière et le ramena au champ de bataille. Regnaut frappa si rudement Bourgons qu’il lui fit une large blessure dans le côté. Bourgons se sentant blessé et inférieur à Regnaut, lui dit : généreux chevalier, faites-moi grâce, je vous remettrai tout ce que je possède. Non, dit Regnaut, car j’ai promis au roi Yon de le défendre envers et contre tous ; mais si vous voulez vous rendre à la religion chrétienne, je vous ferai grâce. Bourgons lui dit : je me rends à vous dans l’espérance que vous me ferez grâce. Regnaut lui répondit : si vous vous rendez à moi, je ne vous ferai aucun mal. Vous me le promettez, dit Bourgons ? Oui, dit Regnaut, je vous le promets, foi de chevalier. Alors ils remontèrent à cheval et prirent le chemin pour retourner à Bordeaux.

Comme ils s’en retournaient, ils rencontrèrent le roi Yon qui venait avec ses gens. Quand Regnaut le vit, il lui présenta Bourgons et lui dit : Sire je vous prie de ne faire aucun mal à Bourgons, car je le lui ai promis. Ami, dit le roi Yon, il ne recevra aucun mal à votre considération. Quand les trois frères et Maugis virent que Bourgons était pris, ils furent bien charmés et coururent embrasser Regnaut, en lui disant : vous nous avez mis en peine, car nous, avons cru que vous étiez pris ; au contraire, répondit Regnaut, la guerre doit se terminer. Après qu’ils se furent complimentés de part et d’autre, ils allèrent à Bordeaux. Le roi monta au palais avec les quatre fils Aymon et Maugis leur cousin, il trouva des gens qui se divertissaient, il leur dit : Seigneurs, faites hommage à ces chevaliers plus qu’à moi-même, car c’est par leur valeur que j’ai remporté la victoire et terminé la guerre. Le roi donna la plus grande partie du butin à Regnaut et à ses frères ; mais Regnaut donna tout à ses gens. Le roi voyant cette libéralité, s’attacha encore plus à Regnaut qu’auparavant et voulait le rendre seigneur de toute sa terre. Le roi Yon avait une sœur qui était très-belle ; quand elle eut entendu dire tant de bien de Regnaut, elle appela un chevalier nommé Gauthier et lui demanda : dites-moi, je vous prie, qui a eu l’honneur de la bataille ? Dame, lui répondit Gauthier, sachez que Regnaut est le plus vaillant chevalier du monde : car il a pris Bourgons le Sarrasin, et par lui la guerre est terminée. La sœur du roi fut charmée d’apprendre ces nouvelles. Bourgons se voyant prisonnier, manda au roi Yon qu’il désirait de lui parler, et il lui dit : Sire, vous me tenez prisonnier avec la plus grande partie de mes gens, je vous donnerai pour notre rançon, six sommiers chargés d’or. Le roi répondit que si Regnaut le voulait, il y consentirait ; il prit ensuite conseil de Regnaut, de ses frères et de tous les barons, ils lui conseillèrent de recevoir les offres que lui faisait Bourgons, mais à condition que Toulouse lui serait rendu. Regnaut ne voulut rien recevoir.

Un jour Regnaut et ses frères étant dans une forêt, prirent quatre bêtes sauvages, et comme ils s’en retournaient, ils se trouvèrent auprès de la rivière de la Gironde, Allard aperçut une montagne au-delà, et dit à Regnaut : Il me semble qu’il y avait autrefois un château dans cet endroit, si nous pouvions le fermer, Charlemagne ne pourrait venir le prendre ; vous pourriez le demander au roi Yon, et nous y ferions bâtir une forteresse. Cousin, dit Maugis, Allard vous donne un bon avis. Je le suivrai, répondit Regnaut. Ils traversèrent la Gironde et revinrent vers le roi ; ils lui présentèrent les bêtes sauvages qu’ils avaient prises. Le roi les reçut honorablement, et le lendemain, après qu’il eut entendu la Messe, Regnaut le tira à part et lui dit : Sire, nous avons déjà un peu de temps à votre service. Vous avez raison, répondit le roi, et je dois vous en récompenser ; s’il y a dans mon royaume quelque ville ou château qui puisse vous faire plaisir, je vous l’accorde. Sire, dit Regnaut, je vous remercie ; faites-moi le plaisir de m’entendre. Nous venons de chasser, et comme nous revenions, j’ai aperçu une montagne au-delà de la rivière de la Gironde, si vous voulez j’y ferai bâtir une forteresse. Je vous l’accorde de bon cœur, dit le roi, et Regnaut le remercia ; il lui promit de l’aider en toutes ses entreprises. Sire, dit Regnaut, Dieu vous compensera de vos bienfaits. Le lendemain matin le roi fit venir Regnaut, ils prirent vingt chevaliers, se mirent sur la rivière de la Gironde qu’ils traversèrent et montèrent sur le rocher, et trouvèrent l’endroit fort propice. Regnaut en fut bien content, et dit en soi-même que s’il pouvait faire bâtir une forteresse, il n’appréhenderait point Charlemagne, pourvu qu’il ne manquât pas de vivres ; il y avait une belle fontaine au sommet du rocher. Quand ils eurent bien examiné l’endroit, un des chevaliers tira le roi à l’écart et lui dit : Sire, que voulez-vous faire ? voulez-vous avoir un seigneur sur vos terres ? S’il bâtit une forteresse, je vous assure qu’il ne craindra ni vous, ni les barons de Gascogne ; considérez que Regnaut et ses frères sont chevaliers étrangers, et qu’ils pourraient vous causer beaucoup de dommages ; si vous voulez me croire, donnez-leur autre chose car il pourrait nous en arriver du mal. Quand le roi Yon entendit ce que lui avait dit le chevalier, il fut surpris, car il sentait bien que ce qu’il disait était vrai ; peu s’en fallut que le chevalier ne demeurât imparfait. Il réfléchit un peu, puis il lui dit qu’il avait donné sa parole à Regnaut, il lui dit : ami, vous pouvez faire bâtir une forteresse ; mais j’espère que si je vous l’accorde, ce ne sera pas pour me faire la guerre. Sire, dit Regnaut, je vous donne ma parole de chevalier, que j’aimerais mieux mourir que de commettre une trahison aussi noire ; d’ailleurs, je suis ennemi de Charlemagne, qui est mon souverain seigneur ; non pas que j’aie commis aucune trahison contre lui. Sachez que c’était à mon corps défendant que j’ai tué son neveu Berthelot : il m’avait frappé sans que je lui en eusse donné le sujet. Je vous jure, que si quelqu’un vient vous attaquer, je vous vengerai de tout mon pouvoir, et si vous avez quelque soupçon ne me le cachez point. Ami, dit le roi, je me suis fié à vous, ainsi je veux que vous soyez seigneur de tout mon pays. Regnaut remercia le roi de toutes ses bontés, et fit venir les meilleurs maçons et charpentiers du pays ; il leur donna son idée pour la distribution de la forteresse, et il leur recommanda de bâtir une grande tour. Quand le donjon fut fini, il fit enfermer la forteresse de murs d’une épaisseur considérable. Regnaut fut très-satisfait quand la forteresse fut finie. Le roi vint la voir, et Regnaut alla au-devant de lui, il le fit monter dans la tour, où il y avait une belle fontaine. Le roi, après avoir examiné tout cela, dit à Regnaut : ami, quel nom donnerez-vous à cette forteresse ? Il me semble qu’il faut lui en donner un beau ? Sire ; répondit Regnaut, vous voudrez bien lui en donner un. Je la nommerai donc Montauban. Le roi fit publier dans tout le pays que tous ceux qui voudraient venir habiter la forteresse de Montauban, seraient quittes de tous droits pendant dix ans. Quand les gens du pays apprirent la franchise, les chevaliers, gentilshommes, bourgeois et marchands y vinrent en si grand nombre, que la forteresse fut bientôt peuplée. Les barons furent bientôt jaloux de l’amitié que le roi Yon lui portait à cause de sa valeur ; ils dirent au roi : Sire, prenez garde à ce que vous allez faire, Montauban est bien fortifié, Regnaut est courageux et vous pourrez vous en repentir. Il est vrai, répondit le roi, mais Regnaut est franc, et il ne me trahira pas. Sire, dit un ancien chevalier, si vous voulez me croire, je vous donnerai un moyen pour être toujours votre maître et ne rien appréhender de la part de Regnaut. Quel est ce moyen, lui demanda le roi ? C’est de lui donner votre sœur en mariage ; elle sera très-bien avec lui, car il est honnête chevalier. Ami, répondit le roi, vous me donnez un bon conseil, je le suivrai certainement. Le roi Yon s’en retourna à Bordeaux fort content, et le premier jour du mois de mai, Regnaut alla de Montauban à Bordeaux pour voir son frère Allard qui vint au-devant de lui. Quand ils furent montés au palais, le roi demanda des échecs pour jouer contre Regnaut, et comme ils jouaient, un ancien chevalier, nommé Godefroid de Moulins, qui était chargé de faire le mariage de Regnaut avec la sœur du roi, vint dans la salle et dit : Seigneurs, écoutez-moi : Je songeais la nuit passée que Regnaut, fils du duc Aymon, était monté sur un puits, que tout le peuple de ce royaume s’inclinait devant lui, et le roi lui donna un épervier ; il y passa aussi devant la Gironde un si affreux sanglier, que personne n’osait approcher ; mais Regnaut vint et le tua : alors je m’éveillai. Il vint ensuite un clerc nommé Bernard, qui dit : Seigneur, si vous daignez m’écouter, je vous ferai l’explication de ce songe ? Le puits où Regnaut était monté est la forteresse qu’il a fait bâtir ; le peuple qui s’inclinait devant lui sont les habitans de ce royaume ; le don du roi, c’est sa sœur qu’il lui donne en mariage ; le sanglier, c’est un prince chrétien ou païen qui viendra attaquer le roi, et Regnaut le défendra : voici le songe de Godefroi ; pour moi, je serais d’avis qu’on célébrât le mariage de Regnaut et de la sœur du roi. Vous avez raison, dit le roi, ce mariage me plairait beaucoup. Le courageux Regnaut remercia le roi de ce beau présent, et il le pria d’attendre qu’il en eût parlé à ses frères et à son cousin Maugis. Frère, dit Allard, vous auriez tort de refuser le présent que le roi vous fait : si vous voulez m’en croire, vous accomplirez sa volonté ; nous en sommes tous bien contens. Frère, dit Regnaut, je le ferai, puisque vous êtes d’accord. Il retourna vers le roi, et lui dit : Sire, je suis prêt à faire votre Volonté. Le roi les prit par la main et les fit fiancer.


CHAPITRE VIII.


Comme le roi Yon, après avoir reçu plusieurs services de Regnaut, lui donna la dame Clarice sa sœur en mariage, dont il eut deux beaux enfans qui furent conduits à Charlemagne, qui les reçut honorablement.


Quand le mariage de Regnaut fut accordé, le roi Yon alla à la chambre de sa sœur et la salua ; elle fit la révérence. Belle sœur, dit le roi, je vous ai mariée ! Quand elle l’eut entendu, elle lui répondit : Sire, à qui m’avez-vous donnée ? Au meilleur chevalier du monde, à Regnaut, le fils d’Aymon. Quand elle eut appris que c’était avec Regnaut, elle dit à son frère : Vous ferez comme il vous plaira. Le roi la prit par la main et la conduisit au palais. Il dit ensuite à Regnaut : Généreux chevalier, je vous donne ma sœur en mariage. Sire, dit Regnaut, je vous remercie de ce présent ; il n’appartient pas à un chevalier comme moi. Regnaut prit cependant la dame par la main et la conduisit à l’Église, où l’évêque de Bordeaux leur donna la bénédiction nuptiale. Quand ils furent mariés, Regnaut manda ses frères qui étaient à Montauban. Ils arrivèrent et assistèrent aux fêtes qui durèrent huit jours. Le roi Yon fut bien charmé du mariage de Regnaut, car il pensait bien que ce vaillant chevalier le défendrait de tout son pouvoir.


CHAPITRE IX.


Comme Charlemagne ayant appris que Regnaut et ses frères étaient au fort de Montauban, somma le roi Yon de lui rendre ses ennemis, savoir : Regnaut et ses frères, sous peine d’être assiégé. Le roi répondit qu’il n en ferait rien.


Le roi Charlemagne étant à Paris, eut un jour envie d’aller en pélerinage à Saint-Jacques en Galice ; il partit de Paris et mena avec lui Oger le Danois, Naimes de Bavière et plusieurs autres seigneurs. Après plusieurs jours de marche, ils arrivèrent à Saint-Jacques. Quand ils y furent, le roi entra dans l’église et offrit deux marcs d’or sur l’autel. Après avoir fait sa dévotion, il se mit en marche pour passer à Bordeaux ; comme il était en chemin, il aperçut le château de Montauban au-delà de la Gironde, il dit alors : Seigneurs, voici une forteresse considérable, je sais que le roi Yon l’a fait faire pour nous faire la guerre. Il demanda à un homme du pays à qui était ce château ? Sire, il se nomme Montauban ; c’est Regnaut, fils d’Aymon, qui l’a fait bâtir. Charlemagne fut fâché d’apprendre de ses nouvelles, et dit à ses barons qu’il venait de trouver ses ennemis, qui étaient les quatre fils Aymon. Oger, et vous, duc Naimes, montez à cheval, et allez trouver le roi Yon, et vous lui direz qu’il me livre les quatre fils Aymon qui sont mes ennemis, et qu’il me donne des chevaliers pour les conduire jusques dans mon pays, afin de les faire pendre. S’il ne le veut faire, dites-lui que d’ici à trois mois je serai dans la Gascogne avec mon armée, et que je Tiendrai mettre le siège devant la ville de Bordeaux ; si je puis le prendre, je le punirai certainement. Oger fit le message que le roi lui avait ordonné, et dit au roi Yon tout ce qui lui avait été recommandé.

Oger, dit le roi Yon, il est vrai que j’ai les quatre fils Aymon, qui sont très-vaillans ; ils m’ont secouru au besoin ; j’étais déshérité sans eux ; en récompense des services qu’ils m’ont rendus, j’ai donné en mariage ma propre sœur à Regnaut ; ainsi je serais un traître si je les livrais entre les mains de leurs ennemis mortels ; puisqu’ils m’ont si bien servi, j’aime mieux mourir ou être déshérité, que leur causer aucun déshonneur, car Charlemagne lui-même m’en blâmerait. Vous pouvez dire à l’empereur de ma part que j’abandonnerai plutôt mon bien que de les rendre. Quand le roi Yon eut parlé, Regnaut dit à Oger : Je ne sais pourquoi Charlemagne ne veut pas nous laisser en repos ; il nous a chassés de France, il a pris le château de Montfort ; il nous a rendus errant et fugitifs, et il veut encore nous chasser de la Gascogne ? S’il veut, nous sommes encore prêts de faire sa volonté ; mais s’il refuse, apprenez-lui que nous sommes en état de nous défendre. Oger, je veux que Charlemagne sache que le roi nous a fait faire un château qui s’appelle Montauban, qui est bien fortifié, Oger lui répondit : Vous parlez comme un insensé ; croyez-vous nous inspirer de la terreur par vos discours. Vous savez que Charlemagne vous fit chevalier ; vous avez tué son neveu Berthelot ; ainsi ne pensez pas avoir jamais la paix avec lui ; croyez-vous être bien en sûreté parce que vous avez une forteresse ? Sachez qu’avant deux mois d’ici nous détruirons votre pays. Oger, dit Regnaut, je vous jure que quand Charlemagne sera en Gascogne, il désirera n’y être jamais venu, et nous verrons qui de lui ou de nous remportera la victoire ; et tel qui parle aujourd’hui bien haut, baissera alors d’un ton. Faites à votre volonté, lui dit Oger, j’ai accompli le message, je m’en retourne vers l’empereur, auquel je rendrai vos intentions.


CHAPITRE X.


Comme Roland, neveu de Charlemagne, arriva à Paris avec trente écuyers bien armés, et du bon accueil que leur fit l’empereur.


Quand Charlemagne l’entendit, il rougit de colère, et il dit : Nous verrons comme le roi Yon et Regnaut défendront la Gascogne contre moi. Lors il se mit en chemin et passa la Garonne, il s’en revint à Paris. Le lendemain, le roi appela tous ses barons ; et quand ils furent arrivés, le roi tint conseil et leur dit : Seigneurs, je vous ai demandé pour vous faire savoir la honte que m’a faite le roi de Gascogne, car il garde les quatre fils Aymon en dépit de moi : vous savez quel tort ils m’ont fait d’avoir tué mon neveu Berthelot. Je les ai chassés de mon royaume, ils ont fait faire le château de Montfort, d’où je les ai chassés ; maintenant ils sont en Gascogne avec le roi, qui a dit qu’il les défendrait contre moi : il a fait même épouser sa sœur à Regnaut.

Pas un d’eux ne répondit ; car ils étaient fâchés d’aller contre Regnaut et ses frères. Charlemagne voyant qu’ils ne répondaient rien, appela le duc Naimes, Oger le Danois et le comte Guidelon et leur dit : Seigneurs, quel conseil me donnez-vous ? Sire, dit le duc Naimes, si vous voulez m’en croire, vous retarderez jusqu’au printemps, vos gens sont encore fatigués de la dernière guerre, quand ils seront un peu reposés, vous recommencerez, et nous marcherons de bon cœur. Le roi fut irrité de ce conseil, et comme il se disposait à y répondre, il arriva un beau jeune homme à la tête de trente chevaliers, il fit une profonde révérence. Mon ami, dit le roi, soyez le bien venu ; pourrais-je savoir qui vous êtes ? Sire, je suis fils de votre sœur et du duc Milon, et je m’appelle Roland. Le roi en fut bien satisfait, l’embrassa plusieurs fois et lui dit : Demain je vous ferai chevalier et vous pourrez combattre contre Regnaut, fils d’Aymon. Sire, dit Roland, je marcherai sous vos ordres ; je promets de ne point épargner Regnaut ; il a tué mon cousin Berthelot et je vengerai sa mort.

Le lendemain matin, Charlemagne fit chevalier son neveu ; pendant ce temps il arriva un messager qui dit à Charlemagne : Sire, vos gens de Cologne vous saluent et vous font savoir que les Sarrasins ont brûlé et détruit votre pays ; ils vous supplient de venir les secourir. Le roi resta un moment à réfléchir ; Roland voyant son oncle embarrassé, lui dit : Sire, à quoi pensez-vous ? Mettez-moi à la tête de vos gens, j’irai faire lever le siège que les Sarrasins ont mis devant Cologne. Le roi dit à son neveu : Heureux le moment auquel vous êtes né ; vous serez mon appui et je veux que vous y alliez ; il lui donna vingt mille hommes armés et lui dit : Je vous mets à la tête de mes gens, ainsi sachez vous en retirer avec honneur. Sire, répondit Roland, ne craignez rien. Il se mit en marche.

Les Français voyant leurs ennemis, commencèrent à dire : Enfonçons leurs rangs et ils seront vaincus ; ils coururent sur les Sarrasins, qu’ils défirent en peu de temps et reprirent tous leurs prisonniers. Dès que les Sarrasins entendirent venir les Français, ils montèrent aussitôt à cheval et coururent sur les Français, qui les ayant aperçus, retournèrent à leur embuscade. Quand Roland vit qu’il était temps de frapper, il sortit de son embuscade avec ses gens et attaqua vivement les Sarrasins. Le combat fut cruel, la terre était couverte de tant de corps morts, que l’on pouvait à peine passer sur le champ de bataille. Roland frappa un Sarrasin, le renversa par terre et le fit prisonnier ; ensuite il le fit monter sur son cheval et l’emmena. Quand les Sarrasins virent leur seigneur prisonnier, et la valeur de Roland et des Français, ils prirent la fuite. Roland dit alors à ses gens : poursuivons ces lâches, et si nous les rejoignons, ils seront bientôt vaincus, puisque nous tenons leur seigneur prisonnier. Nous les prendrons morts ou vifs, lui répondirent ses gens. Seigneurs, dit le roi des Sarrasins, nommé Escoursaut, je vous prie de ne point tuer mes gens, ils sont assez mal heureux de me voir prisonnier. Donnez-leur trêve, et conduisez-moi vers le roi Charlemagne ; si vous pouvez obtenir mon pardon, je deviendrai son vassal ainsi que ma postérité. Vous parlez juste, lui dit Roland ; et le duc Naimes approuva sa raison. Ils firent trêve aux Sarrasins, et conduisirent Escoursaut auprès de Charlemagne. Quand le roi apprit que son neveu était revenu, qu’il avait vaincu les Sarrasins et fait leur roi prisonnier ; il monta à cheval et vint au-devant de lui. Quand Roland vit son oncle, il descendit de son cheval et salua respectueusement le roi et lui dit : Sire, nous vous amenons Escoursaut que nous avons pris ; il nous a promis de se faire chrétien, si vous voulez lui pardonner ; il reconnaîtra que c’est de vous que lui et sa prostérité tiendront leurs terres. Neveu, dit Charlemagne, c’est un traître, je m’en défie. Alors il ordonna qu’Escoursaut fût mis en prison, bien gardé ; mais qu’on lui donnât à boire et à manger à sa volonté. Quand ses ordres furent exécutés, il appela le duc Naimes et lui dit : Que pensez-vous de tout ceci ? Sire, répondit le duc Naimes, il faut avouer que Roland est un bon chevalier, et que c’est par son courage que les Sarrasins ont été vaincus ; s’il avait un bon cheval, il n’y aurait aucun ennemi qu’il ne soumit par les armes. Charlemagne en témoigna toute sa satisfaction et dit au duc Naimes : Comment ferons-nous pour lui trouver un bon cheval ? Sire, lui répondit le duc, si vous voulez m’en croire, je vous donnerai un bon avis : c’est de faire publier au son de la trompette que vous voulez voir courir tous les chevaux de votre armée, et que celui à qui appartiendra le cheval qui courra le mieux, aura pour récompense une couronne d’or, cinq marcs d’argent et cent pièces de drap de soie ; par ce moyen, vous pourrez connaître le meilleur cheval de votre royaume, ensuite vous l’achèterez pour votre neveu Roland ; après quoi vous donnerez congé à tous vos barons jusqu’à la saint-Jean prochaine. Duc Naimes, dit Charlemagne, votre avis est bon et je le suivrai. Le roi ordonna que l’on fit des lices pour la course des chevaux, et y fit mettre au bout le prix de la course. Un valet qui allait en Gascogne, passa par Montauban, et raconta à Regnaut ce qui devait se faire à Paris ; comme Roland avait vaincu Escoursaut, et comme Charlemagne voulait avoir le meilleur cheval pour le donner à son neveu. Ce valet raconta encore que le roi avait fixé la course des chevaux à la saint-Jean prochaine. Regnaut ayant entendu cela, se mit à rire, et dit à Maugis : Charlemagne verra le meilleur tour du monde, et je lui gagnerai sa couronne ; je veux monter sur Bayard pour l’éprouver. Ne le faites pas, lui dit Maugis ; mais si vous voulez y aller, souffrez que je vous y accompagne, vous serez plus en sûreté ; et nous mènerons avec nous des chevaliers bien armés. Volontiers, répondit Regnaut, puisque cela vous fait plaisir. Quand il fut temps de partir pour Paris, Regnaut dit à ses frères : Il est temps d’aller à Paris, choisissons des chevaux et partons. Comme ils étaient prêts à partir, Regnaut vint auprès de sa femme et lui dit : Je vous prie de bien garder mon château, je reviendrai sous peu de temps. Sire, répondit-elle, commandez à vos chevaliers de n’en point sortir, et je vous réponds que, quand le roi mon frère y viendrait, il n’y entrerait pas ; allez à la garde de Dieu. Regnaut embrassa sa femme et partit avec ses gens. Quand ils furent à Orléans et eurent passé Loiron, on leur demanda d’où ils étaient. Maugis, qui parlait pour tous, répondit : Seigneur, nous sommes Bernois et nous allons à Paris pour le prix que le roi a proposé à la course des chevaux. Ils continuèrent leur route et arrivèrent à Melun, où ils logèrent dans le bourg. La veille de la saint-Jean, Regnaut appela Maugis et lui dit : Cousin, que ferons-nous demain ? On fera la course des chevaux, ainsi il faut aller coucher à Paris. Vous avez raison, lui répondit Maugis, mais laissez-moi faire ; alors il prit une certaine herbe, qu’il pila et dé trempa avec un peu d’eau, puis en frotta Bayard, de manière qu’il devint tout blanc, et l’on ne pouvait le reconnaître ; il oignit Regnaut avec un élixir, qui le fit paraître aussi jeune qu’à quinze ans. Quand Maugis eut ainsi métamorphosé Regnaut et son cheval, il dit à ses cousins : Seigneurs, que vous en semble ? Je pense qu’on ne pourra pas les reconnaître. Voyez comme Bayard est devenu vieux ! Il ne pourra pas gagner le prix. Ils furent tous bien surpris. Regnaut étant monté à cheval avec ses frères, leur dit : Ne soyez pas en peine à mon égard, on ne me reconnaîtra point. Allard dit à Maugis : Cousin, nous vous recommandons notre frère ; car sans vous nous ne souffririons pas qu’il allât à Paris. Charlemagne voyant que ses barons étaient arrivés, appela le duc Naimes, Oger le Danois, Foulques de Morillon, et leur dit : Seigneurs, prenez avec vous cent chevaliers bien armés et allez sur le chemin d’Orléans, afin que personne ne puisse passer que vous ne sachiez qui il est ; j’ai idée que Regnaut pourra venir ; si l’envie lui prenait, il serait bientôt venu. Sire, répondirent les barons, nous suivrons vos commandemens, et si Regnaut est assez insensé, il ne pourra échapper d’être pris. Ils prirent le chemin d’Orléans et s’arrêtèrent à deux lieues de Paris ; ils y furent longtemps sans que personne passât. Quand le duc Naimes vit que personne ne passait, il dit à Oger : ma foi, le roi nous fait ressembler aux fous de rester ici à attendre. Sire, dit Oger, vous avez raison ; pour moi, je n’y resterai pas davantage. Comme ils voulaient s’en retourner, le duc Naimes vit venir Regnaut et Maugis ; Foulques s’écria aussitôt : Voici Regnaut ! il ne pourra nous échapper. Vous avez raison, dit le duc Naimes, ce cheval ressemble à Bayard, s’il était de la cour. Foulques mit alors l’épée à la main et vint au-devant de Regnaut ; mais il fut bien surpris de ne pas le reconnaître. Regnaut et Maugis passèrent ; le duc Naimes les voyant passer, appela Maugis et lui dit : Qui êtes-vous et où allez-vous ? Sire, répondit Maugîs, je suis de Péronne ; je me nomme Josuare. Naimes lui dit ensuite : Ne pourrez-vous pas me donner des nouvelles de Regnaut, fils d’Aymon ? Oui, dit Maugis, il a marché deux jours avec nous. Naimes voyant que Regnaut ne disait rien, dit : Je crois que celui qui est là sans rien dire, a de mauvaises pensées. Sire, dit Maugis, c’est mon fils, qui ne sait pas parler le français. Alors le duc Naimes dit à Regnaut : Pourrez-vous me donner quelques nouvelles de Regnaut ? il lui répondit : Imi scaius prena Frunches en prenant par cheval à Paris couronne ri non draphonis gargnir mi.

Naimes se prit à rire et lui dit : Qui donc vous a appris à parler ? Je n’entends pas un mot de ce que vous dites. Regnaut et Maugis continuèrent leur chemin et arrivèrent à Paris, comme ils y entrèrent, Regnaut fut reconnu par un homme qu’ils rencontrèrent. Il vint beaucoup de monde auprès d’eux ; quand cet homme vit une si grande foule, il devint encore plus hardi et prit Bayard par la bride ; mais le cheval lui donna un si grand coup de pied qu’il lui brisa le cœur. Les gens voyant cela, se retirèrent promptement. Regnaut et Maugis poursuivirent leur chemin et ne furent point reconnus. Ils allèrent jusqu’au vieux marché, et n’ayant point trouvé d’auberge, ils allèrent loger chez un cordonnier. Quand ils eurent mis pied à terre. Maugis lia un pied à Bayard avec de la soie qu’il cira. L’hôte qui le regardait, lui demanda pourquoi il liait le pied de ce cheval et qui est le chevalier qui le monte ? Maugis lui dit : J’ai lié le pied de ce cheval, parce qu’il est boiteux, et celui qui le monte est mon fils ; comme Maugis parlait, le nom de Regnaut lui échappa. Ah ! dit l’hôte, vous en avez assez dit ; c’est sans doute ce Regnaut qui a tué Berthelot, neveu du roi ; il en sera averti avant ce soir. Regnaut, tout irrité, lui dit : Vous vous méprenez, car je n’ai jamais vu Regnaut, je ne sais point qui il est. Taisez-vous, dit l’hôte, je vous reconnais bien ; alors il voulut sortir de sa maison, mais Regnaut le poursuivit et le tua d’un coup d’épée. Maugis, voyant ce meurtre, dit à Regnaut : Ah ! cousin, qu’avez-vous fait ? Nous sommes perdus, si Dieu ne nous secourt. Maugis alla à l’écurie, sella Bayard et fit ensuite monter Regnaut ; ils partirent de cet endroit. Quand la femme et les enfans virent ce que Regnaut avait fait, ils se mirent à crier ; mais Regnaut et Maugis s’en allèrent et on ne put savoir ce qu’ils étaient de venus, car ils se mirent dans la mêlée avec les autres. Bayard s’en allant clochant à la porte Saint-Martin, où ils restèrent toute la nuit. Le lendemain, ils entendirent la Messe avec les autres barons ; puis ils allèrent dans la prairie de Seine. Regnaut et Maugis suivirent le roi. Le roi commanda que sa couronne fût mise au bout de la lice avec les cinq marcs d’argent et les draps de soie ; aussitôt le duc Naimes et Oger firent ce que le roi avait commandé. Quand tout fut préparé, les chevaliers montèrent à cheval ; chacun d’eux, pensait gagner le prix. Le roi dit au duc Naimes, à Oger, à Guidelon de Bourgogne et à Richard de Normandie, qu’ils prissent des chevaliers bien armés pour garder la course, afin qu’il ne se fit aucun bruit. Les chevaliers qui devaient courir commencèrent ; ils se moquaient de Regnaut parce que son cheval allait clochant, et se disaient les uns aux autres : Ce sera celui-ci qui gagnera le prix et la couronne. Un d’entr’eux dit à Regnaut : Vous avez bien fait, vaillant chevalier, d’avoir amené votre bon cheval, vous gagnerez sûrement le prix. Regnaut entendant toutes les paroles qu’on disait de lui, en était fâché, et s’il n’eût craint de perdre le prix, il aurait éclaté, mais il se modéra. Quand le roi entendit ce que les chevaliers disaient à Regnaut il en fut irrité, et dit assez haut : Je vous recommande, sous peine d’encourir ma disgrâce, que personne ne fasse des reproches à ce chevalier. Quand le duc Naimes et Oger virent qu’il était temps de courir, ils firent sonner de la trompette ; alors chacun se mit à courir. Quand Maugis vit qu’il était temps de partir, il délia le pied de Bayard, mais avant qu’il fût délié, les autres étaient déjà bien loin. Regnaut alors dit à Bayard : Nous sommes en arrière, et si vous n’êtes le premier, vous en serez blâmé. Quand Bayard entendit Regnaut, il fronça les narines, allongea le col et partit avec tant de vivacité que la terre semblait fondre sous ses pieds et en peu de temps il les eut bientôt passés ; quand ceux qui gardaient les lices le virent courir, ils en furent tous surpris, se disant l’un à l’autre : Voyez comme ce cheval blanc court rapidement, il n’y a pas longtemps qu’il boitait, et maintenant c’est le meilleur de tous.

L’empereur Charlemagne appela Richard de Normandie, et lui dit : Vites-vous jamais tant de beaux chevaux courir ensemble ? Non, Sire, répondit Richard, mais le blanc les a tous passés. Grand Dieu ! qu’il ressemble bien à Bayard, s’il était de son poil, et celui qui le monte, est plus léger encore. Sachez que Regnaut fit tant, que Bayard passa tous les autres chevaux ; quand Regnaut fut au bout des lices, il prit la couronne et la mit dans son bras ; quant à l’argent et aux draps, il les laissa ; ensuite il retourna vers le roi, toujours le petit pas. Le roi le voyant venir, lui dit en riant : Ami, je vous prie, arrêtez un peu, et si vous voulez ma couronne, vous l’aurez ; je vous donnerai tant de votre cheval, qu’en votre vie vous ne serez jamais pauvre. Parbleu, dit Regnaut, ces paroles ne servent de rien, je m’appelle Regnaut et j’emporte votre couronne ; cherchez un autre cheval pour Roland, car vous n’aurez ni votre couronne, ni Bayard ; alors il partit comme la foudre. Quand Charlemagne eut entendu ce que Regnaut lui avait dit, il en fut si irrité, qu’il fut longtemps sans pouvoir dire un mot. Quand il fut revenu à lui, il s’écria : Seigneurs ! mon ennemi Regnaut, le fils d’Aymon. Les chevaliers ayant entendu ce que le roi avait dit, piquèrent leurs chevaux pour poursuivre Regnaut, mais ils ne purent en venir à bout. Regnaut les voyant bien éloignés, passa la Seine à la nage ; quand il fut passé, il mit pied à terre. Le roi qui était aussi à sa poursuite, appela Regnaut et lui dit : Fils de Prud’homme, rends ma couronne, je t’en donnerai la valeur et trêve pour deux ans. Regnaut lui répondit : Je n’en ferai rien ; vous n’aurez jamais votre couronne, je la vendrai et paierai mes chevaliers ; je ferai mettre l’escarboucle au-dessus de mon château, afin que ceux qui iront à Saint-Jacques la puissent mieux voir. Charlemagne entendant Regnaut, ne sut que lui répondre. Regnaut se mit dans un sentier par lequel il avait déjà passé. Maugis partit de Paris, et dit à Regnaut : Marchons un peu vite, car il ne fait pas bon ici. Cousin, dit regnaut, vous avez raison, et ils se mirent en chemin pour aller à Melun. Allard les voyant venir, dit à ses gens : Seigneurs préparons-nous à partir, montons à cheval, s’ils ont besoin de secours, nous leur en donnerons ; comme ils sortaient de l’embuscade, Regnaut et Maugis arrivèrent et leur dirent : Seigneurs, pensez à vous dépêcher, il ne faut pas rester ici, j’emporte avec moi la couronne du roi que Bayard m’a fait gagner par sa course. Ils se mirent en chemin pour aller à Montauban, où ils furent très-bien reçus par leurs gens, qui tous étaient bien charmés de voir leur seigneur. Regnaut leur raconta comme il avait gagné la couronne du roi, dont ils furent bien joyeux.


CHAPITRE XI.


Comme Charlemagne assiégea Montauban, et comme Regnaut remporta la première bataille.


Après que Regnaut eut gagné la couronne, Charlemagne appela ses barons et leur dit : Seigneurs, je vous prie de me conseiller comme je pourrai me venger de Regnaut ? vous savez comme il m’a irrité ; il faut faire en sorte de reprendre ma couronne, je crains bien qu’il ne mette l’escarboucle sur son château. Sire, dit Roland, si vous voulez vous venger de Regnaut, il faut aller détruire son pays, et si nous pouvons prendre le roi Yon de Gascogne, vous en ferez telle justice qu’il vous plaira. Neveu, dit le roi, vous avez raison, car je désire bien de me venger. Sire, dit le duc Naimes, calmez votre colère ; si vous voulez me croire, vous aurez bientôt détruit Regnaut et ses frères : fûtes assembler tous vos barons, afin que chacun soit prêt à la Chandeleur prochaine. Il faudra faire provision de vivres pour sept ans, nous tiendrons alors le siège devant Montauban jusqu’à ce qu’il soit pris ; ensuite vous le rangerez sous votre obéissance. Charlemagne approuva ce conseil ; il envoya des lettres circulaires dans tout son royaume, par lesquelles il était porté que tout homme qui voulait aller à la guerre, eût à se trouver à la cour du roi vers la Chandeleur prochaine avec des vivres pour sept ans. Quand les barons surent la volonté du roi, ils se préparèrent et vinrent à Paris, où ils se présentèrent au roi et à Roland son neveu. Il en arriva tant qu’ils ne purent tous loger dans Paris.

Le roi fit assembler tous ses barons et leur dit : Seigneurs, vous savez que j’ai vaincu quatre rois qui sont sous mon obéissance, excepté le roi de Gascogne qui a retiré mes ennemis mortels les quatre fils Aymon ; ainsi je vous invite à venir en Gascogne me venger des torts qu’ils m’ont faits.

Alors le comte de Nanteuil dit : Sire, nous n’irons, pas cette fois, car il n’est pas possible ; vous savez qu’il n’y a pas longtemps que nous sommes revenus d’Allemagne et nous sommes encore bien fatigués ; il y a encore ici plusieurs barons qui ne sont point encore retournés dans leurs pays et qui désireraient y retourner ; attendez à la Pentecôte ; donnez congé à vos barons, afin qu’ils puissent se reposer, et quand il sera temps, vous les ferez venir pour vous suivre en Gascogne ou ailleurs. Le roi fut très-mécontent de cette proposition, et dit que quand il devrait tout perdre, il voulait aller en Gascogne. J’y mènerai tous les jeunes gens de mon armée, et vous serez déçus. Sire, dit Naimes, vous ferez bien, car ces jeunes gens seront bien aises d’en essayer. Charlemagne dit : J’espère qu’ils détruiront le roi Yon ; et quand j’aurai pris Regnaut et ses frères, je donnerai toute la Gascogne aux jeunes chevaliers. Un espion de Regnaut qui avait entendu tout ce que le roi avait dit, se mit aussitôt en chemin ; étant arrivé à Montauban, il alla trouver Regnaut, ses frères et Maugis. Quand Regnaut le vit, il lui demanda quelles nouvelles il apportait de la cour de Charlemagne ? Monseigneur, dit l’espion, sachez qu’il est très-irrité contre le roi Yon, contre vous, vos frères et Maugis ; il manda tous ses sujets, mais personne ne voulut venir.

Alors il a juré qu’il n’emmènerait avec lui que des jeunes gens auxquels il donnerait toute la Gascogne. Regnaut dit alors : Ne vous déconfortez point ; je verrai comme Roland et Olivier se comporteront contre moi et mes gens. Alors il s’en vint dans la salle où il trouva Maugis avec les autres chevaliers, et leur dit : Seigneurs, je vous dirai que Charlemagne vient nous assiéger et amène avec lui une année nombreuse, mettons-nous bien en défense et tâchons de leur résister. Frère, dit Allard, ne craignez rien, ils seront bien reçus ; car tant que nous vivrons et que nous vous verrons monté sur Bayard, nous ne craindrons ni Charlemagne ni sa puissance.

Charlemagne fit des réflexions et pensa au conseil que le comte de Nanteuil lui avait donné ; il dit à ses barons qu’ils se trouvassent dans le temps de Pâques, et qu’il tiendrait un conseil général. Quand il fut temps, chacun se prépara de son mieux. Richard de Normandie amena avec lui plusieurs nobles chevaliers et se présenta devant Charlemagne. Salomon de Bretagne vint ensuite et amena grande compagnie avec lui. Dizier d’Espagne vint ensuite à la tête de dix mille chevaliers bien armés. Geoffroi, comte d’Avignon, amena aussi avec lui beaucoup de gens et des vivres à foison. Bertrand d’Allemagne amena aussi avec lui beaucoup de chevaliers, tant d’Irlande que d’Afrique. L’archevêque Turpin y vint aussi, et le roi avait beaucoup d’attachement pour lui. Tous ces grands seigneurs furent bien reçus du roi. Lorsque toute l’armée fut assemblée, les vivres devinrent d’une cherté excessive dans Paris. Le roi voyant cela, passa toute son armée en revue ; il la trouva composée de trente mille chevaliers, sans compter les anciens. Il appela Roland, et lui dit : Je vous recommande la conduite de mon armée. Je ferai de mon mieux, lui répondit Roland. Le roi lui fit donner l’oriflamme. Ils allèrent coucher à Blois la première journée. Charlemagne fit publier que chacun eût soin de faire porter des vivres après l’armée. Ils passèrent la Gironde, puis mirent toute l’armée en bataille. Quand toute l’armée fut disposée autour de Montauban, Roland dit à Charlemagne : Il me semble que vous devez donner l’assaut à Montauban. Le roi répondit : Je ne veux pas en dommager mes gens ; il faut savoir si le château voudra se rendre, car je finirais aussitôt la bataille. Il envoya alors un messager au château ; les sentinelles qui le gardaient, lui ouvrirent aussitôt ; quand il fut entré, il trouva un sénéchal auquel il dit : Je suis chevalier de Charlemagne et je désirerais parler à Regnaut. Le sénéchal le conduisit auprès de Regnaut ; quand il fut près de lui, il le salua humblement, et lui dit : L’empereur Charlemagne vous demande si vous voulez vous rendre à sa merci, et rendre votre frère Richard pour en faire à sa volonté autrement il assiégera votre château ; et s’il peut vous prendre, il vous fera mourir dans les tourmens. Regnaut sentit à rire et lui dit : Dites à Charlemagne que je ne suis point un traître : si j’en agissais ainsi, il m’en blâmerait lui-même ; mais s’il lui plaît, nous sommes à son commandement ; mes frères et moi nous lui rendrons le château de bon cœur, pourvu que nous ayons la vie sauve. Si le roi nous refuse, nous tâcherons de nous défendre. Le messager s’en retourna et raconta à Charlemagne tout ce que Regnaut lui avait dit. Le roi se mit à réfléchir, car il sentait bien que Regnaut avait raison. Il appela le duc Naimes et Oger le Danois, auxquels il dit : Seigneurs, Regnaut me mande qu’il ne fera rien de ma volonté, ainsi je veux que le château soit assiégé. Sire, lui dit Naimes, il me semble, comme je l’ai entendu, que Regnaut vous fait une belle offre, et, si vous voulez m’en croire, vous l’accepterez ; vous savez que ce sont des gens dont vous pourriez recevoir de grands services, et si Regnaut était à la tête de vos troupes, vous seriez craint et révéré partout ; mais puisque vous le voulez, nous n’y pouvons que faire, je ne serais cependant pas d’avis d’assiéger ce château, car il est bien fort et Regnaut a beaucoup de gens pour le défendre : si vous les assiégez, ils sortiront par de fausses portes, autrement il faudra les serrer de si près, qu’ils ne puissent sortir.


CHAPITRE XII.


Comme après que Charlemagne eut assiégé Montauban, Roland alla camper vis-à-vis la porte, dans un lieu nommé Balançon.


Charlemagne sentit bien que le duc Naimes avait raison, il lui dit : Je veux me conformer à vos avis. Aussitôt il fit publier que l’on s’avançât du château le plus près qu’il serait possible ; il ordonna que l’on plaçât sa tente vis-à-vis la porte. On vit bientôt plus de dix mille tentes autour de Montauban. Quand l’armée fut campée, Roland prit dix mille chevaliers, tous jeunes, et alla se camper vis-à-vis, dans un lieu nommé Balançon, au bord d’une grande et profonde rivière ; il fit mettre une tente dans cet endroit avec un dragon au-dessus. Ce lieu était tellement situé, qu’on pouvait découvrir tout le pays. Roland voyant l’endroit si bien fortifié, en fut surpris, et dit à ses gens : Seigneurs, je ne suis pas surpris si les quatre fils Aymon font la guerre à mon oncle, puisqu’ils ont un château si bien fortifié ; jamais nous ne viendrons à bout de prendre Montauban. Vous avez tort, dit Olivier, nous avons pris Lausanne et avons battu la grande tour et le donjon de Constantinople, ainsi nous pourrons bien avoir Montauban ; et si Regnaut et ses frères ne viennent se rendre, leur vie est en grand danger. Je vous promets, dit Roland, qu’ils n’en feront rien, et je vous jure que Regnaut nous fera telle peur, que le plus hardi voudrait être à Paris ; il est courageux et ses frères aussi ; ils ont de vaillans chevaliers ; c’est pourquoi je suis d’avis que, tant qu’ils auront des vivres, ils ne seront jamais pris. Quand le pavillon de Roland fut tendu, il aperçut un grand nombre d’oiseaux entre les deux rivières ; alors il dit à l’archevêque Turpin et aux autres barons : Voyez comme nous nous sommes bien logés ici, allons chasser avec nos faucons. Sire, dit l’archevêque Turpin, très-volontiers. Roland monta à cheval et prit avec lui une trentaine de barons qui emportèrent leurs faucons et montèrent sur des mulets ; ils prirent seulement leurs épées et partirent à la chasse, où ils prirent beaucoup d’oiseaux de rivière. L’archevêque Turpin et Oger n’y furent point ; ils restèrent dans leurs tentes à la tête de l’armée et interrogeaient un vieux chevalier sur la manière dont on s’était servi pour prendre la ville de Troyes. Il y avait un espion de Regnaut qui était glissé dans l’armée du roi pour savoir ce qui s’y passait ; il partit aussitôt et alla raconter à Regnaut que Roland et Oliver étaient allés à la chasse avec trente chevaliers. Regnaut en fut bien aise ; il appela ses frères et Maugis, et leur dit que Roland et Olivier étaient allés avec trente chevaliers, chasser dans les plaines de Balançon. Que devons-nous faire, dit Regnaut ? Cousin, dit Maugis, il faut les détruire si nous pouvons. Vous souvenez-vous que Charlemagne a dit qu’il laisserait les anciens chevaliers dans son royaume, et n’emmènerait avec lui que des jeunes gens, à qui il donnerait toute la Gascogne ? Roland et Olivier sont si bien prévenus de la puissance de Charlemagne, qu’ils pensent que personne ne peut lui résister ; mais si vous voulez m’en croire, je vous dirai un moyen de les embarrasser. Regnaut et ses frères et Maugis s’armèrent ; Regnaut monta sur Bayard et le fit caracoler ; il dit ensuite : Tâchons de prendre les meilleurs chevaliers de Charlemagne. Ils sortirent tous bien armés par la fausse porte, au nombre d’environ quatre mille avec Forestier qui les conduisait par l’endroit le plus épais de la forêt, Regnaut lui dit de les conduire droit à Balançon. Quand Regnaut vit les tentes, il dit à ses gens : Seigneurs, voyez la belle capture que nous avons à faire ? Sire, lui répondirent-ils, avançons hardiment ; tant que vous serez à notre tête, nous irions attaquer l’enfer. L’archevêque Turpin, qui était à la garde du camp, leva la tête et vit des corbeaux qui menaient un grand bruit au-dessus de Montauban, il regarda ensuite du côté de la forêt et aperçut ses ennemis ; alors la terreur s’empara de lui, il appela Oger le Danois et lui dit : Voici nos ennemis qui s’avancent. Roland et Olivier ont grand tort de s’amuser à chasser et de laisser l’armée en danger. Oger alla aussitôt s’armer et fit sonner les trompettes, afin que toute l’armée fût prête ; Oger monta sur son cheval et vit que toute l’armée était sur pied ; alors il dit à ses gens : Seigneurs, on vient nous attaquer, pensons à nous défendre. Regnaut fut bien surpris de voir toute l’armée en mouvement, il dit à ses gens : nous sommes découverts, ne laissons cependant pas de les attaquer. Il dit ensuite à Maugis de rester dans la forêt avec mille chevaliers ; si vous voyez que nous ayons besoin de secours, vous y viendrez aussitôt. Maugis fît selon ce qui lui était prescrit. Regnaut piqua Bayard et passa Balançon ; le premier qu’il rencontra fut Aymerie, comte de Nicol, qu’il renversa mort. Il mit l’épée à la main et poursuivit les chevaliers avec tant de fureur, qu’ils fuyaient tous devant lui et se prit à crier : Où sont Roland et Olivier, ils nous ont menacés et traités de traîtres, je veux leur prouver le contraire. Quand l’archevêque Turpin entendit Regnaut, il courut contre lui, et ils combattirent longtemps l’un contre l’autre et brisèrent leurs lances, mais ils ne tombèrent pas. Regnaut lui appliqua un grand coup d’épée sur la tête, en lui disant : Vous auriez mieux fait de rester dans votre Église. L’archevêque Turpin entendant le reproche qui lui faisait Regnaut, courut sur lui ; alors toute l’armée se mit en mouvement de part et d’autre ; il y eut un très-grand carnage, Oger arriva, monta sur Broissard, et frappa Richard si rudement qu’il renversa son cheval. Richard, se voyant démonté, mit aussitôt l’épée à la main, se prépara à se défendre, mais Oger passa outre, et commença à crier à l’enseigne de Saint-Denis. Regnaut voyant que son frère Richard était démonté, piqua Bayard et courut contre Oger : alors ils se donnèrent de grands coups sur leurs écus ; Regnaut frappa Oger avec tant de force qu’il ne put s’empêcher de tomber par terre ; Regnaut le voyant par terre, prit Broissard par la crinière et dit à Oger : Vous avez eu tort de renverser mon frère, vous qui êtes notre parent, ne deviez-vous pas nous défendre ? au contraire vous êtes notre plus cruel ennemi, ce n’est pas bien agir. Reprenez cependant votre cheval, mais j’espère que vous ne nous ferez aucun mal. Cousin, dit Oger, vous avez bien raison. Quand il fut remonté, il mit l’épée à la main, et se mit à frapper si rudement, qu’il faisait trembler tout devant lui. Maugis voyant que tous les bataillons étaient en ordre, sortit de son embuscade et vint à Balançon, il passa le gué et se mit dans la mêlée. Les Français étaient très-fatigués, ils se mirent en fuite ; les Gascons les chassèrent environ une lieue, puis retournèrent au camp, où ils prirent tout ce qu’ils y trouvèrent. Maugis alla à la tente de Roland et prit le dragon qui était au-dessus. Ils repassèrent le gué de Balançon et s’en retournèrent à Montauban avec grande joie. Maugis fit distribuer le butin à ses gens, puis monta sur la tour de Montauban et y mit le dragon de Roland au-dessus, de manière que toute l’armée de Charlemagne pouvait l’apercevoir. Le roi l’ayant vu, pensa que Roland avait pris le château.


CHAPITRE XIII.


Comme le roi de Gascogne rendit Regnaut et ses frères à Charlemagne.


Nous parlerons dans ce chapitre de Roland et Olivier qui revenaient de la chasse fort contens d’avoir pris beaucoup d’oiseaux. Comme ils s’en retournaient, Dampramban s’en alla au-devant et leur dit : Vous avez pris beaucoup d’oiseaux, mais il vous coûteront bien cher. Si vous avez pris des oiseaux, Regnaut et ses frères ont pris des hommes et des chevaux ; car vous pouvez voir votre dragon sur la tour de Montauban, c’est l’ouvrage des quatre fils Aymon, et chacun pense que vous avez pris Montauban. Roland, l’ayant entendu parler, se mit sur une pierre et fit quelques réflexions ; il appela ensuite l’archevêque Turpin et lui dit : Que me direz-vous ? Je n’oserai jamais me trouver devant mon oncle, car je crains les mauvais rapports. Sire, ne craignez rien, vous n’êtes pas le premier à qui cela soit arrivé. Je vous promets qu’avant qu’il soit trois jours, vous aurez des gens de Regnaut comme il y en a des vôtres. Sire, dit Roland, je m’en rapporte à votre prudence. Ils remontèrent tous à cheval, et allèrent vers Charlemagne ; après eux allaient à pied plus de deux cents gentils hommes qui avaient perdu leurs chevaux ; ils entrèrent dans la tente du duc Naimes. Roland y demeura deux jours sans sortir, tant il était honteux. Pendant que Roland était dans la tente du duc Naimes, l’archevêque Turpin alla à la tente de Charlemagne, salua le roi, et lui dit : Sire, je viens vous annoncer une nouvelle désagréable ; vous saurez que les quatre fils Aymon nous ont battus, ils ont pris ce qui était dans nos tentes, nos chevaux, nos harnais, le dragon de Roland et plusieurs le nos gens ; l’empereur Charlemagne fut bien irrité et jura par Saint-Denis qu’il s’en vengerait. Il manda alors ses barons ; ils vinrent vers lui, et il leur dit : Seigneurs ; je vous ai fait venir pour vous dire tout ce qui est arrivé. Sachez que les quatre fils Aymon ont vaincu les chevaliers que mon neveu Roland avait menés à Balançon, ce dont je suis bien fâché : car j’aimerais mieux avoir perdu autre chose et que cela ne fût point arrivé ; mais il faut bien souffrir puisqu’on ne peut faire autrement. Dites-moi, je vous prie, comment je pourrai prendre Montauban ? Quand il eut achevé, personne n’osa parler. Le duc Naimes dit : Sire, vous demandez conseil pour assiéger Montauban, on ne vous le conseillera pas, il y a trop de dangers ; mais si vous me croyez, demandez au roi Yon qu’il ne retire point vos ennemis dans son pays, qu’il vous les rende, et qu’autrement vous lui retirerez ses terres et ne lui ferez point de grâce. Naimes, dit le roi, votre conseil est sage et prudent. Le roi fit venir un messager, auquel il dit : Allez à Toulouse, et dites au roi Yon de ma part, que je suis entré en Gascogne avec douze pairs de France et cent mille combattans : dites-lui que s’il ne me rend pas mes ennemis, les quatre fils Aymon, je l’exilerai de toutes ses terres et lui ôterai sa couronne, et on le nommera roi détrôné. Sire, dit le messager, vos ordres seront exécutés avec exactitude. Alors il partit de l’armée, alla à Toulouse, où il trouva le roi Yon en son palais ; il le salua de la part de l’empereur ; puis il lui fit part de son message. Le roi Yon après avoir entendu ce qui lui annonçait le messager, se mit à penser en lui-même, puis dit au messager : Ami, il faudra rester ici huit jours, après quoi je vous rendrai réponse. J’attendrai volontiers, répondit le messager. Le roi Yon entra dans sa chambre, accompagné de huit comtes, dont il commanda que la porte fût bien fermée ; il leur dit ensuite : Seigneurs, je vous prie de me conseiller raisonnablement sur ce que je dois faire. Charlemagne est entré dans mon pays avec cent mille combattans, il me mande que je lui rende les quatre fils Aymon, qu’autrement il ne me laissera ni ville ni château sur pied, et que s’il peut s’emparer de moi, il m’ôtera la couronne que je porte ; mais j’aime mieux mourir que de vivre honteusement.

Quand le roi Yon eut parlé, un chevalier nommé Godefroi qui était son neveu, se leva et lui dit : Sire, je suis surpris que vous demandiez conseil pour trahir des chevaliers tels que les quatre fils Aymon. Regnaut est votre frère et vous lui avez donné votre sœur en mariage ; vous savez quel bien il a fait à votre pays ; vous lui avez promis et juré de le servir envers et contre tous, ainsi il faut leur tenir parole ou les laisser aller à l’aventure ; ils pourraient au moins offrir leurs armes à quelque grand seigneur, qui leur fera plus de bien que vous ne leur avez fait. Je vous prie de ne rien faire qui puisse vous retourner à déshonneur. Le vieux comte d’Anjou dit ensuite : Sire, vous nous avez demandé des avis ; si vous voulez les suivre, nous vous en donnerons. Parlez, dit le roi, je suivrai votre conseil. Sire, dit le comte, j’ai bien entendu dire, s’il est vrai, que le duc Beuves d’Aigremont tua Lohier, dont Charlemagne fut bien fâché. Regnaut et ses frères étaient bien jeunes alors ; et quand ils furent grands, Charlemagne voulut leur en faire porter la folle enchère ; mais ils eurent tant de courage, qu’ils ne voulurent se rendre. Regnaut a depuis tué Berthelot, neveu du roi. Sire, je ne vous déguise rien. Vous savez que Charlemagne est puissant, que je n’ai jamais réussi contre lui ; ainsi je vous conseille de lui rendre Regnaut et ses frères, vous serez délivré d’un grand danger. Le conseil dit ensuite : Nous serions tous des traîtres ; vous lui avez donné votre sœur en mariage ; il vous a averti qu’il avait guerre avec Charlemagne ; il a gagné bien des batailles et vous a délivré de vos ennemis, et vous ne seriez pus digne de porter la couronne. Pour sauver votre vie, vous trahiriez des chevaliers tels que les quatre fils Aymon. Vous n’avez encore rien perdu avec eux, et vous seriez un traître de les livrer à Charlemagne. Le vieux Antoine parla ensuite et dit : Sire, ne recevez pas ce conseil, vous pourriez être trahi : je sais mieux que qui que ce soit les intentions de Regnaut. Il est fils d’un seigneur qui n’avait qu’une ville, il n’a jamais voulu se soumettre au roi de France ; il a tué Berlhelot, et Charlemagne le chassa du royaume de France ; il est venu en Gascogne, vous lui avez donné votre sœur en mariage avec beaucoup de biens, et il en est devenu si orgueilleux, que personne ne peut vivre avec lui : s’il peut vous ôter la vie, il le fera pour posséder votre royaume ; c’est pourquoi je vous conseille de le rendre avec ses frères et Maugis au roi Charlemagne, et vous apaiserez sa colère. Le duc Guichard de Bayonne dit : Sire, je vous dis que le comte Antoine a tort de parler ainsi, Regnaut est fils du duc Aymon de Dordonne. Charlemagne fit tuer leur oncle le duc Beuves d’Aigremont. Regnaut, il est vrai, a tué Berthelot, mais c’était à son corps défendant. Je dis qu’un roi qui commet une trahison par la crainte qu’il a d’un autre roi, n’est pas digne de porter la couronne. Le comte Hector parla ensuite et dit : Sire, vous demandez un conseil à qui n’est pas en état de vous en donner. Sachez que Regnaut est un vaillant chevalier et a fait la guerre contre Charlemagne ; il vint en Gascogne, vous lui avez donné votre sœur en mariage ; vous avez eu grand tort, ainsi que de lui permettre de bâtir le château de Montauban au plus fort endroit de votre royaume ; Charlemagne est venu l’assiéger, je vous conseille de rendre Regnaut le plutôt que vous pourrez ; il vaut mieux perdre quatre chevaliers que votre royaume. Donnez votre sœur à un autre, car vous ne pouvez avoir un plus grand ennemi que Charlemagne. Vous ne serez point blâmé si vous suivez mes avis. Ami, dit le roi Yon, je suis prêt de faire ce que vous me conseillerez ; je sens bien que votre avis est le meilleur de tous et le plus utile. Quand le roi Yon aperçut que les barons de son conseil étaient d’accord pour qu’il rendit Regnaut et ses frères au roi Charlemagne, il poussa un grand soupir, et dit en lui-même : Hélas ! Regnaut je suis bien changé pour vous et vos frères ; il faudra nous quitter, vous y perdrez peut-être la vie et moi l’honneur ; mais je ne puis faire autrement, et dit ensuite : Seigneurs, je vois bien qu’il faut que je rende les quatre fils Aymon au roi Charlemagne, car la plus grande partie de mes amis en sont d’accord ; mais je serais réputé pour un traître tant que je vivrais. Les barons sortirent du conseil et retournèrent chacun dans leur hôtel. Le roi Yon était sorti de la chambre, alla s’asseoir sur un banc et se mit à penser ; pendant qu’il réfléchissait, des larmes coulaient de ses yeux, tant il regrettait ces vaillans chevaliers ; il appela son chapelain et dit : écrivez une lettre de ma part au roi Charlemagne ; vous lui marquerez que je lui mande salut et honneur ; que s’il veut laisser mon pays en paix, je lui promets qu’avant qu’il soit dix jours, il trouvera les quatre fils Aymon dans les plaines de Vaucouleurs, revêtus de manteau d’écarlate fourré d’hermine, montés sur des mulets, et portant en leurs mains des roses ; je les ferai accompagner par huit des comtes de mon royaume. S’ils lui échappent, qu’il ne m’en blâme point. Le chapelain monta dans sa chambre et écrivit la lettre telle que le roi la lui avait dictée. Quand elle fut écrite et scellée ; le roi appela son sénéchal et lui dit : montez à cheval, allez à la tente du roi Charlemagne, saluez-le de ma part et lui remettez cette lettre, vous lui direz que s’il veut vivre en paix, j’agirai selon ses sentimens, et que s’il ne veut pas, je me défendrai. Le sénéchal s’en retourna à son hôtel et monta à cheval ; il passa Toulouse, et emmena avec lui le héraut du roi Charlemagne. Quand ils furent auprès de Montauban, ils trouvèrent le roi dans sa tente ; le sénéchal y entra et le salua de la part du roi Yon, lui présenta la lettre, en lui disant : Sire, le roi Yon vous mande que si vous voulez laisser son pays en paix, il tiendra toutes les promesses qu’il a faites dans cette lettre. Charlemagne fut satisfait, quand après avoir lu la lettre, il vit qu’elle contenait la trahison qu’il désirait le plus au monde, il dit au sénéchal : Votre seigneur le roi Yon parle bien : s’il fait ce qu’il me mande, il sera mon ami et je le défendrai contre tous ceux qui viendront l’attaquer. Sire, faites serment de ce que vous me dites. Je vous le jure au nom de la Sainte Vierge et de Saint-Denis. Cela suffit, répondit le sénéchal. Alors Charlemagne appela son chambellan et lui dit : Écrivez une lettre au roi Yon, et marquez-lui que s’il veut tenir sa parole, j’augmenterai sa seigneurie de quatorze châteaux. Je lui envoie quatre beaux manteaux d’écarlate pour les quatre chevaliers quand ils iront dans les plaines de Vaucouleurs, où je les ferai pendre. Sire, dit le chambellan, je vais exécuter vos ordres ; alors il écrivit la lettre que le roi scella et remit au sénéchal, en lui disant : Vous remettrez cette lettre au roi Yon et le saluerez de ma part. Ensuite il lui fit donner des marcs d’or et l’anneau qu’il avait au doigt. Quand le sénéchal fut parti, le roi fit venir Foulques de Morillon et Oger le Danois, et leur dit : Seigneurs, je vous ai fait venir pour vous dire mon secret ; mais je veux que personne ne le sache que nous trois, jusqu’à ce qu’il soit accompli. Sire, lui répondirent les chevaliers, nous vous en faisons notre serment auparavant. Seigneurs, dit le roi, je l’accepte. Vous irez dans les plaines de Vaucouleurs avec trois cents chevaliers bien armés, vous y trouverez les quatre fils Aymon et vous les amènerez morts ou vifs. Sire, dit Oger le Danois, nous ne les avons jamais vus qu’en armes, comment pourrons-nous les reconnaître. Vous pourrez les reconnaître facilement, car chacun d’eux aura un manteau d’écarlate fourré d’hermine et une rose à la main. Sire, dit Oger, ces marques sont suffisantes, et nous ferons votre commandement. Ils sortirent secrêtement de l’armée et allèrent aux plaines de Vaucouleurs ; ils se mirent en embuscade dans un bois de sapin en attendant que les quatre fils Aymon vinssent à Vaucouleurs. Grand Dieu ! que Regnaut et ses frères ne sont-ils instruits de cette trahison ! au lieu de mulets, ils auraient monté de bons chevaux et se seraient armés de tout point. Quand Oger et Foulques furent embusqués, Foulques appela ses gens et leur dit : Seigneurs, je déteste Regnaut qui a tué mon oncle ; vous saurez que je suis venu avec vous pour m’en venger ; le roi Yon l’a trahi ainsi que ses frères, il doit les livrer à Charlemagne ; ils viendront ici sans armes que leurs épées ; quand vous les verrez, il faudra montrer toute votre valeur et votre zèle à me servir. Quand le roi Yon, qui était à Toulouse, eut reçu la lettre de Charlemagne, il appela son secrétaire Gaudard, et lui dit : Ouvrez cette lettre et lisez-la. Il ouvrit la lettre et y lut la trahison qu’elle contenait contre Regnaut et ses frères.

Quand le secrétaire eut lu la lettre, il versa des larmes ; le roi Yon le voyant pleurer, lui dit de ne rien lui cacher du contenu de la lettre. Alors il lui dit que Charlemagne lui mandait que s’il voulait tenir sa parole, il augmenterait son fief de quatorze beaux châteaux, et qu’il lui envoyait quatre manteaux d’écarlate, fourrés d’hermine, pour les donner aux quatre fils Aymon, ce qui servirait à les faire reconnaître. Charlemagne veut que l’on ne fasse mal qu’à eux, et vous mande que ses gens sont en embuscade en attendant que vous les leur livriez. Quand le roi Yon eut entendu le contenu de la lettre, il manda aussitôt cent chevaliers bien armés, monta à cheval et partit pour Montauban ; il fit loger ses gens dans le bourg et alla au palais. Quand sa sœur, épouse de Regnaut, sut son arrivée, elle alla au-devant de lui, et le prenant par la main, voulut l’embrasser, mais il détourna son visage, lui disant qu’il avait mal aux dents ; il commanda qu’on lui préparât un lit, parce qu’il avait besoin de repos, il se coucha et dit en lui-même : Grand Bien ! que je suis malheureux de trahir si indignement des chevaliers aussi généreux ; leur perte est décidée, si Dieu ne les secourt. Je suis un véritable Judas ; c’était ainsi qu’il formait des regrets. Regnaut et ses frères revinrent de la chasse et ils avaient pris quatre grands sangliers. Quand Regnaut fut devant Montauban, il entendit le bruit des chevaux, il demanda à son domestique : Sont-ce les gens du roi Yon ? Il était inutile qu’il vint, j’aurais bien été le trouver. Il appela son neveu, et lui dit de lui apporter son cor, puis il dit à ses frères : Prenez chacun le vôtre et faisons fête à l’arrivée du roi Yon ; alors ils se mirent à sonner tous ensemble et firent retentir le château de Montauban. Le roi se leva et dit en lui-même : que j’ai donc mal agi contre ces chevaliers ! puis il s’en retourna coucher. Regnaut et ses frères montèrent au palais ; quand il les vit venir, il leur tendit la main, et dit à Regnaut : Ne soyez pas surpris si je ne vous embrasse pas, c’est que je suis incommodé. Regnaut lui dit : Sire, on peut bien vous soulager ici, mes frères et moi vous procureront tous les secours nécessaires. Je vous remercie, leur dit le roi. Il appela son sénéchal et lui dit : Apportez-moi les manteaux d’écarlate ; il les apporta aussitôt, et le roi leur fit mettre et les pria de les porter à sa considération. Sire, dit Allard, nous les porterons. Mais s’ils eussent su la trahison, ils ne les auraient pas mis. Quand chacun d’eux eut mis son manteau, le roi les regarda et se mit à pleurer. Son sénéchal était la, qui savait toute la trahison, mais il n’osait rien dire à cause du roi. Regnaut pria le roi de manger, car il désirait bien de le servir. Après le repas le roi prit Regnaut par la main et lui dit : Beau-frère et ami, j’ai un secret à vous dire ; vous saurez que j’ai été à Montauban, où j’ai parlé à Charlemagne, qui m’accusait de trahison, parce que vous êtes dans mon royaume, dont j’ai présenté gage devant toute la compagnie ; mais personne n’a été assez hardi pour me dédire. Nous avons eu plusieurs paroles ensemble, et à la fin nous avons déclaré la paix aux conditions suivantes, savoir : Que vous irez demain aux plaines de Vaucouleurs ; vous n’aurez pour armes que votre épée, vous monterez sur des mulets, vous serez revêtus des manteaux que je vous ai donnés et porterez chacun une rose à la main ; je vous ferai accompagner par huit de mes comtes le plus honnêtement qu’il me sera possible. Vous trouverez le roi, le duc de Bavière, Oger et les douze Pairs de France ; vous saluerez Charlemagne et lui baiserez les pieds. Il vous rendra toutes vos seigneuries. Sire, répondit Regnaut, je me méfie de Charlemagne, car il vous déleste. Ne craignez rien, lui répondit Yon, il en a fait serment en présence de toute sa baronnie. Sire, dit Regnaut, nous suivrons votre conseil. Que dites-vous, reprit Allard, vous savez que Charlemagne a juré notre perte, s’il pouvait nous prendre ; et je suis surpris que vous accordiez à aller tout désarmé, vous remettre entre ses mains : pour moi je n’irai pas sans armes. À Dieu ne plaise que je m’en rapporte au roi Yon.

Alors il se tourna vers le roi et lui dit : Sire, nous irons, quoi qu’il en arrive, j’espère faire notre paix avec Charlemagne. Alors Regnaut et ses frères prirent congé du roi et allèrent dans la chambre de l’épouse de Regnaut ; aussitôt qu’elle aperçut son mari, elle courut au-devant de lui et l’embrassa. Regnaut lui dit : Je vous aime beaucoup ; votre frère fait tout son possible pour nous procurer la paix avec Charlemagne, ce que n’ont pu faire Roland, Olivier et les douze Pairs de France. Alors la dame lui dit : J’en remercie Dieu ; mais dites-moi, je vous prie, où sera fait l’accord ? Demain nous partons tous quatre aux plaines de Vaucouleurs ; et là on fera la paix, mais il faut que nous y allions sans armes que nos épées, montés sur des mulets et chacun une rose à la main en signe de paix, et nous devons y trouver le duc Naimes et les douze Pairs de France pour y recevoir nos sermens. Quand son épouse l’eut entendu, elle lui dit : Mon ami, si vous voulez m’en croire, vous n’irez pas, car les plaines de Vaucouleurs sont trop dangereuses : tâchez plutôt de parler à Charlemagne près de Montauban : vous paraîtrez devant lui monté sur Bayard ; vous direz à Maugis de prendre avec lui trois mille chevaliers bien armés, qui seront en embuscade sur le rivage pour vous secourir dans le besoin, car je crains bien la trahison, ainsi je vous prie de prendre bien garde. Cette nuit j’ai songé que j’étais aux fenêtres d’un palais ; et j’ai vu sortir du bois deux mille sangliers qui vous tuaient et que la tour de Montauban tombait par terre ; qu’il y vint un maître qui frappa Allard et lui perça le bras ; je vis ensuite deux anges qui pendaient votre frère Richard à un pommier, vous y allâtes monté sur Bayard, mais il tomba sous vous, dont vous fûtes bien fâché ; ainsi je vous conseille de n’y point aller. Dame, lui répondit Regnaut, taisez-vous, car je regarde pour fou celui qui croit aux songes. Allard dit qu’il n’irait point ; Richard dit : Il ne faut point y aller comme des poltrons, mais comme de vaillans chevaliers bien armés et bien montés, et que vous meniez votre cheval, car dans un besoin il nous porterait tous les quatre. Parbleu dit Regnaut, dites ce qu’il vous plaira ; j’irai, telle chose qu’il puisse m’en arriver. Il sortit de sa chambre et alla trouver le roi Yon, auquel il dit : Je vous dirai que mes frères ne veulent point venir avec moi parce que nous ne menons point de chevaux ; voulez-vous nous donner la permission de mener chacun le nôtre ? Non pas, dit le roi Yon, Charlemagne vous redoute trop ; d’ailleurs j’ai fait serment que vous n’y porterez point d’armes et que vous ne serez pas montés sur des chevaux ; mais si vous y allez autrement, il croira que je veux le trahir ; il pourrait nous en coûter cher, et je vous conseille d’agir comme je vous l’ai dit. Il prit congé du roi et retourna en sa chambre, où il trouva sa femme et ses frères qui lui demandèrent s’il monterait sur Bayard ; il leur dit qu’il n’avait pu en obtenir la permission ; mais, dit-il, ne craignez rien, le roi Yon ne nous trahira pas ; il nous fera même conduire par huit des plus grands comtes de son pays ; je n’ai jamais reconnu en lui de méchanceté. Sire, dirent ses frères, puisque cela vous fait plaisir, nous irons avec vous. Le lendemain, Regnaut dit à ses frères ; préparons-nous à partir, car Charlemagne ne sera pas content, s’il est plutôt aux plaines de Vaucouleurs que nous ; quand ils furent prêts, ils allèrent entendre la Messe, ils montèrent sur des mulets et partirent avec les huit comtes qui savaient toute la trahison. On pouvait facilement reconnaître les quatre fils Aymon d’avec les autres, car ils étaient vêtus d’un manteau d’écarlate, fourré d’hermine et portaient à la main des roses en signe de paix. Le roi les vit partir avec douleur ; car malgré sa trahison, il en avait pitié, et n’avait agi que par mauvais conseil. Comme ils étaient en chemin pour aller à Vaucouleurs, Allard se mit à chanter une chanson, et ensuite ils chantèrent tous ensemble. Ces pauvres chevaliers étaient joyeux et ne savaient qu’ils allaient à la mort. Regnaut allait derrière eux, la tête baissée, et les écoutait chanter ; il éleva tristement les mains au ciel et dit : grand Dieu ! qui avez préservé Daniel de la fosse aux lions, délivré Jonas du ventre de la baleine, préservez-moi, s’il vous plaît, de la mort et d’emprisonnement, ainsi que mes frères, car je ne sais pas où nous allons, mais il me semble que nous courons un grand danger. Quand il eut fini sa prière, il se mit à répandre des larmes, tant il craignait de causer le malheur de ses frères. Allard, le voyant pleurer, lui dit : Qu’avez-vous ? je ne vous ai jamais vu si triste. Regnaut lui répondit : C’est aujourd’hui que nous devons faire la paix avec Charlemagne. C’est à cause de cela, dit Allard, qu’il faut être gai ; marchez et chantez avec nous. Très-volontiers, répondit Regnaut.

Alors Regnaut commença à chanter, si bien que c’était un plaisir de l’entendre. Ses frères allaient au petit pas en parlant de ce qu’ils deviendraient dans la plaine de Vaucouleurs. La situation de la plaine où ils devaient s’arrêter était telle qu’elle était environnée de quatre forêts très épaisses, dont la moindre était d’une journée de chemin, et de quatre rivières très-profondes nommées Gironde, Dordonne, Noir et Balançon ; il n’y avait point d’habitation à plus de dix lieues. C’est pourquoi la trahison avait été ordonnée dans ces lieux. Il y avait quatre chemins, dont le premier allait en France, le second en Espagne, le troisième en Galice et le quatrième en Gascogne, et l’on y avait mis dans chacun, cinq cents hommes pour les prendre.

Quand les quatre frères et les huit comtes furent arrivés dans la plaine, Oger les aperçut le premier et dit à ses gens : Seigneurs, vous savez que Regnaut est mon cousin, je vous prie de ne lui faire aucun mal, ainsi qu’à ses frères. Regnaut et ses frères descendirent dans la vallée et furent surpris de n’y trouver personne. Allard appela son frère Richard et lui dit : Frère, nous sommes trahis, et je crains que ce ne soit Regnaut, car je n’ai jamais eu si peur ; il dit ensuite à Regnaut : Qu’attendons-nous, puisque nous n’avons trouvé personne ! s’il y avait ici vingt chevaliers armés, ils nous emmèneraient comme des bêtes ; vous ne voulûtes pas croire ce que nous dîmes à Montauban, je crains bien que nous n’ayons sujet de nous en repentir. Si notre cousin Maugis était avec nous et que nous eussions votre cheval Bayard, nous ne craindrions pas la puissance de Charlemagne. Partons, ce serait une folie de rester ici ; je vois bien que le roi Yon nous a trahis. Comme ils se disposaient à partir, Regnaut aperçut mille chevaliers qui venaient à leur rencontre ; à leur tête était Foulques de Morillon, l’écu au col et la lance baissée. Regnaut le reconnut et dit : Ah ! Dieu, que deviendrons nous ! Il faudra périr en ce lieu. Allard lui demanda ce qu’il avait. Regnaut lui répondit : Ne voyez-vous pas Foulques de Morillon qui vient pour nous tuer ? Allard l’ayant aperçu, dit à ses frères Guichard et Richard : C’est aujourd’hui notre dernier jour, je vois que Regnaut nous a trahis, je n’aurais jamais pensé qu’il eût été capable d’une action aussi noire. Vous, Regnaut, notre frère, nous avoir trahis !… Richard, dit Allard, tirez votre épée du foureau, il faut que le traître périsse avec nous ! Alors ils mirent l’épée à la main et coururent sur Regnaut pour le tuer ; mais il se mit à rire au lieu de se défendre. À quoi pensais-je donc, dit alors Richard ! non je ne tuerai pas mon frère pour tout l’or du monde. Allard et Guichard dirent à Regnaut : Nous sommes tous frères, ainsi vous nous direz d’où vient cette trahison : Frères, leur répondit Regnaut, je vous plains plus que moi, je vous ai amenés ici malgré vous, car si je vous eusse cru, ce malheur ne serait point ; mais j’espère que Dieu fera la grâce de nous en retourner, recommandons-nous à lui, et pensons à nous bien défendre. Frère, dit Richard, nous aiderez-vous ? N’en doutez pas, répondit Regnaut, et il se tourna vers les comtes, et leur dit : Seigneurs, le roi Yon vous a ordonné de venir avec nous pour notre sûreté, ainsi j’espère que vous nous aiderez. Regnaut, répondit le comte d’Anjou, nous n’avons plus que faire ici. Traîtres, dit Regnaut, je vous trancherai la tête à tous.

Qu’attendez-vous, dit Allard, il faut les faire périr ces misérables. Regnaut mit alors l’épée à la main et trancha la tête au comte d’Anjou. Il le méritait bien, puisque c’était lui qui avait conseillé la trahison ; les autres prirent aussitôt la fuite, et Regnaut ne put les poursuivre, parce que son mulet ne pouvait le porter. Il mit pied à terre et dit : Ah Bayard, mon bon cheval, que ne suis-je sur toi et bien armé, je vengerais ma mort avant de mourir. Guichard lui dit : Frère, voici nos ennemis, montons sur ce rocher, nous y serons mieux en défense. Vous avez raison, dit Regnaut. Il dit ensuite à ses frères : Puisque nous ne pouvons échapper, il faut au moins mourir glorieusement. Nous ferons tout notre possible, lui répondirent ses frères : ils l’embrassèrent ; puis chacun d’eux releva son manteau sous son bras et mit l’épée à la main.

Foulques de Morillon les voyant venir si hardiment, quoique sans armes, et sur des mulets, en fut surpris et leur dit : vous venez donc chercher la mort ? Je vous assure que le roi Yon vous a tous trahis ; c’est maintenant que la mort de Berthelot sera vengée. Toutes vos raisons ne vous serviront de rien, car si vous feignez de vous défendre, je vous ferai mourir sur-le-champ. Regnaut lui répondit : Ne vous attendez pas que je me rendrai vif à vous ni à Charlemagne, car si je puis vous atteindre, je vous abattrai la tête. Si vous voulez agir en brave gentilhomme, vous nous laisserez, et nous serons fidèles au roi Charlemagne et je vous donnerai le château de Montauban ; et si Charlemagne veut vous faire la guerre, nous vous aiderons avec quatre cents chevaliers ; si vous ne voulez pas passer pour traître, choisissez vingt de vos meilleurs chevaliers et qu’ils soient montés sur de bons chevaux, nous combattrons avec eux et leur pardonnons volontiers notre mort ; mais si nous remportons la victoire, tous nous laisserez retourner en notre château de Montauban. Parbleu, dit Foulques, tout ce que vous dites ne vous servira de rien ; car je ne voudrais pas pour mille marcs d’or ne pas vous avoir trouvés. Votre cousin Maugis est maintenant bien loin de vous ainsi que de vos gens ; vous ne pouvez pas être secourus, et tous mes gens ont promis de tous rendre à Charlemagne. Regnaut lui dit : Puisque vous ne voulez pas avoir pitié de nous, plutôt que de passer pour des lâches, nous combattrons jusqu’à la mort. Allard voyant qu’il fallait combattre, dit à Regnaut : Comment nous rangerons-nous pour combattre ? Regnaut lui répondit : Montons deux à deux, vous et Guichard serez derrière, Richard et moi serons devant : il faut aujourd’hui nous distinguer, ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons échapper. Beau-frère, lui dirent ses frères, nous nous étions bien trompés de croire que vous voulussiez nous trahir. Je ne crains rien, dit Guichard, puisque notre frère Regnaut est avec nous, tant qu’il vivra nous nous défendrons, et dès qu’il sera mort, je ne demande plus à vivre. Les quatre fils Aymon s’assemblèrent donc pour combattre contre trois cents chevaliers, et ne furent pas vaincus, quoiqu’ils ne fussent que quatre, car ils montrèrent tout leur courage. Quand Foulques vit venir Regnaut, il baissa sa lance et le blessa à la cuisse, dont il tomba. Allard, voyant ce coup, s’écria à ses frères ; nous allons perdre Regnaut, notre seule espérance. Mous ne pourrons échapper à la mort ou à la prison, puisque nous perdons notre défenseur. Regnaut l’entendant parler ainsi, lui dit : Âme faible, que dites-vous ? Je n’ai aucun mal, grâce à Dieu, et je me vengerai avant de mourir. Il se leva et arracha avec beaucoup de douleur la lance qui était dans sa cuisse, puis il mit l’épée à la main, et dit à Foulques : Si vous êtes libre, descendez de cheval et vous verrez ce que vaut mon épée. Foulques se tourna fièrement vers Regnaut, pensant le frapper sur la tête, mais il évita ce coup et courut sur Foulques, à qui il donna un si grand coup qu’il l’étendit mort à ses pieds. Ah ! Traitre, dit Regnaut, puisse ton âme périr avec, ton corps ! Il prit alors la lance et le cheval de Foulques, monta dessus et dit à ses frères : soyez certains que tant que je serai en vie, vous n’aurez aucun mal. Les Français peuvent dire qu’ils ont un bon voisin. Quand Regnaut fut à cheval, il baissa et courut sur Angrenon, qu’il fit périr ; il tua un baron, quatre comtes, trois ducs et onze chevaliers, il cria ensuite Montauban ; et puis regardant autour de lui, il ne vit point ses frères, dont il fut bien surpris. Hélas ! dit-il, où sont-ils ? Nous ne pourrons jamais nous rallier.

Alors il aperçut Allard qui avait gagné un cheval, un écu et une lance, car il avait tué un chevalier ; il était blessé et amenait ave lui son frère. Quand ils furent rassemblés, ils coururent si fort sur les Français, qu’aucun n’osait les attendre, car ils détruisaient tout. Les Français voyant cela, dirent : Ceci est surnaturel, ce ne sont pas des chevaliers, mais des diables, nous les attaquons devant et derrière, et s’ils résistent encore longtemps, ils nous feront un grand dommage, alors ils coururent sur les quatre fils Aymon et les détrompèrent ; mais Regnaut sortit de la foule avec Allard ; Richard se sauva sur le rocher ; pour Guichard, il demeura seul, car les Français avaient tué son mulet sous lui et il fut contraint de se rendre prisonnier ; ils lui lièrent les mains et le mirent sur un cheval, et il perdit beaucoup de sang par les blessures qu’il avait reçues. Quand Regnaut vit qu’on emmenait son frère, il dit à Allard : Que ferons-nous ? on emmène notre frère ; si nous le laissons emmener, nous serons méprisés. Ils sont en grand nombre, répondit Allard. Grand Dieu ! dit Regnaut, si le roi Fait pendre mon frère au pied de Montfaucon, je n’oserai le secourir. Allard lui dit : Allez devant, et je vous suivrai. Regnaut partit aussitôt comme un lion, et se fit livrer passage à travers les rangs, et étant auprès de ceux qui emmenait son frère, il leur dit : Malheureux ! laissez ce chevalier, vous n’êtes pas dignes de le toucher ! Quand ceux qui l’environnaient virent Regnaut, ils en eurent si peur, qu’ils prirent la fuite et laissèrent Guichard. Regnaut dit aussitôt à Allard : Allez délier notre frère Guichard et faites-le monter sur un cheval, donnez lui une lance et suivez-moi. Frère, dit Allard, j’irai où vous voudrez ; mais si nous partons une fois, nous ne pourrons jamais nous rallier. Alors ils s’en vinrent vers Guichard, le délièrent et partirent pour combattre. Guichard était le plus vaillant après Regnaut ; mais on avait tué son mulet, et il était si blessé, qu’il ne pouvait plus se défendre. Il avait tué cinq comtes et quatorze chevaliers ; il était si excédé, qu’il fut obligé de se coucher contre le rocher. Alors vint Gérard de Vauver, cousin de Foulques de Morillon, qui avait promis de venger sa mort ; il vint ensuite vers le rocher, et y trouvant Richard, il piqua son cheval et baissa sa lance dont il frappa Richard, et il lui fit une blessure si large, que ses boyaux lui sortaient du corps. Gérard se mit à crier : les quatre fils Aymon sont perdus, car j’ai tué Richard qui était le plus hardi chevalier : si Dieu me secourt, je prendrai les autres, et le roi les fera mettre à Montfaucon dès qu’il les tiendra. Richard malgré ce coup, se leva, vint vers Gérard et lui dit : Traître, vous me payerez le mal que vous m’avez fait ; il ne sera pas reproché à Regnaut que l’on ait tué son frère sans que sa mort ait été vengée. Il frappa alors Gérard et l’étendit à ses pieds : Il lui dit ensuite : Vantez-vous à présent que vous avez tué un des quatre fils Aymon. Comme il était épuisé de faiblesse, il tomba par terre et commença à regretter ses frères, en disant : Mes frères, je ne vous verrai plus ; et vous, roi Yon, vous nous avez trahi et vendus à Charlemagne. Il s’écria ensuite : Grand Dieu ! secourez mes frères, je ne sais où ils sont et ne puis les secourir, car je suis près d’expirer. Les autres frères combattaient fort contre les ennemis ; mais leur courage eût été de bien peu de valeur, s’ils n’eussent été au détroit d’un rocher et qu’on ne pouvait les attaquer que par-devant. Quand ils furent là, Regnaut dit à Allard : Qu’est devenu notre frère Richard ? il y a longtemps que je ne l’ai vu, je voudrais en avoir des nouvelles. Frère, si vous voulez m’en croire, vous n’irez pas ; s’il est mort, que Dieu lui fasse pardon ; nous ne pouvons l’aider ; je crois même que nous périrons avant ce soir. Ah ! dit Regnaut, faut-il donc abandonner notre frère Richard ? Je veux en avoir des nouvelles, quand je devrais y aller seul. Frère, dit Allard, si nous quittons ce poste, jamais nous ne nous reverrons ; je le trouverai mort ou vif, dit Regnaut, et il alla de l’autre coté du rocher. Quand ceux qui avaient chassé Richard virent venir Regnaut et ses frères, ils prirent la fuite. Regnaut trouva son frère Richard tenant ses boyaux dans sa main, et vit plusieurs chevaliers qu’il avait tués. Regnaut le voyant ainsi, l’embrassa tendrement et lui dit : Quel malheur de mourir à votre âge ; si vous eussiez vécu, jamais Roland ni Olivier ne vous eussent valu en chevalerie. Hélas ! de quatre frères que nous étions, nous ne restons que trois beaucoup moins courageux, car nous sommes blessés et fatigués. À Dieu plaise, puisque vous êtes prêt d’expirer, que je puisse venger votre mort ; c’est mon envie, et je le ferai si je puis. Comme il regrettait son frère Richard, il vit venir ses deux autres frères, qui lui dirent : Frère, que faites-vous ici ? remontez et venez nous aider, autrement nous sommes en danger de périr. Quand Richard les entendit parler, il dit à Regnaut : Que faites-vous ici ? Voyez ce rocher, si nous pouvions monter dessus, je crois que nous ne craindrions pas nos ennemis ; car je crois que notre cousin Maugis n’est pas sans savoir notre affaire. Frère, dit Regnaut, plût à Dieu que nous fussions auprès de lui ! mais dites-moi, pensez-vous en guérir ? Oui, dit-il, si vous échappez, mais autrement non, car je pourrais mourir de chagrin. Quand Regnaut l’entendit, il dit à Allard : Prenez votre frère sur votre écu et le portez sur le rocher ; Guichard et moi nous ferons jour. Quand ils furent parvenus au rocher, Regnaut montra beaucoup d’intrépidité, car il tua trente chevaliers, et il combattait en désespéré. Allard mit Richard à terre, puis il se mit en défense. Tandis qu’ils se défendaient, Oger arriva avec Morgon d’Afrique, Cusmar et trois mille chevaliers, qui crièrent à Regnaut : Vassal, vous périrez ; vous avez juré notre mort, c’est aujourd’hui que vous mourrez ; vous fûtes bien simple de croire au roi Yon, car il vous a vendu à Charlemagne. Quand Allard vit tant de gens, il en fut étonné, et dit à Guichard : combien voici de gens pour combattre quatre chevaliers ! si nous étions cent chevaliers, il n’en échopperait pas un, car ils sont en grande quantité. Si Dieu ne nous aide, dit Guichard, nous sommes morts. Richard dit : Ce serait un grand dommage si notre frère Regnaut venait à périr. Allard et Guichard allèrent ensuite vers Regnaut et l’embrassèrent, en disant : Mon frère, faites-nous le plaisir d’aller à Montauban prendre Bayard et d’amener notre cousin Maugis, et vous pourrez nous secourir. Frère, dit-il, j’aimerai mieux périr, qu’il fût dit que je vous abandonne ; que Dieu vous préserve de ce danger. Comme il parlait à ses frères, le comte Cusmar commença à crier : Regnaut, voulez-vous vous défendre ou vous rendre ? Vraiment, dit-il, vous avez tort ; je ne me rendrai jamais, car j’aime mieux mourir comme un brave chevalier, que d’être pendu comme un larron. Seigneur, dit Cusmar, attaquons-les, ils ne pourront longtemps résister. Seigneur, dit Oger, vous pouvez les combattre, mais je ne les ferai pas mourir, ce sont mes cousins, et tâchez de les détruire sans que j’y paraisse. Les Français dirent : Nous les assiégerons. Oger se retira derrière et gémit sur Regnaut et ses frères ; il disait en lui-même : Mes chers cousins, ce serait dommage que vous périssiez, il faut que je vous voie périr sans pouvoir vous défendre, car j’en ai fait le serment, il y avait dans le rocher quatre comtes qui devaient attaquer les quatre fils Aymon ; mais Regnaut se défendait de tous côtés, car Allard était blessé d’un dard qui lui avait percé la cuisse, il avait perdu tant de sang qu’il tomba par terre, et s’écria : Rendons-nous, car Richard et moi ne pouvons plus vous aider. Frère, dit Regnaut, vous montrez bien que vous êtes faible ; vous savez que si nous étions entre les mains de Charlemagne, il nous ferait pendre : ainsi il est nécessaire de nous aider les uns les autres, autrement on dirait que nous sommes bâtards. Vous avez raison, dit Allard, mais vous ne sauriez croire comme je suis faible. Je vous défendrai de tout mon pouvoir, lui dit Regnaut. Richard entendant la dispute de ceux qui étaient contre le rocher, dit : Coupez de ma chemise et seignez-moi, afin que mes boyaux ne sortent pas de mon corps, et je me mettrai en défense avec vous.

Regnaut dit alors : Voilà un brave chevalier. Allard satisfait de cette réponse, dit à Oger : Cousin, que faites-vous à votre famille, ne devriez-vous pas nous secourir ? Oger lui répondit qu’il lui ferait tout le bien imaginable ; puis s’approchant du rocher, il dit à ceux qui l’assiégeaient : Retirez-vous en arrière jusqu’à ce que j’aie vu s’ils veulent se rendre, car il vaut mieux les avoir vifs que morts. Alors les Français se retirèrent, et Oger le Danois s’approcha du rocher et dit aux quatre fils Aymon : Cousins, reposez-vous un peu et amassez des pierres pour vous défendre ; car le roi vous ferait pendre s’il pouvait vous tenir. Si Maugis le sait, il viendra vous secourir et vous pourrez échapper. Cousin, dit Allard, vous devriez nous défendre vous-même. Oger leur dit : Je n’en suis pas cause, car je l’ai promis à Charlemagne. Après avoir bandé leurs plaies, ils se reposèrent. Alors Regnaut alla vers le rocher ramasser des pierres ; il en fit un amas où étaient ses frères. Quand les Français virent qu’Oger demeurait si longtemps, ils lui crièrent : Dites-nous donc s’ils veulent se rendre ? Non, dit Oger, ils veulent se défendre jusqu’à la mort. Attaquons-les, dirent les Français. Je vous promets, dit Oger, que je les secourrai de toute ma puissance. Le comte dit : Nous vous commandons de par le roi de venir en bataille contre eux, comme vous l’avez promis. Seigneurs, dit Oger, vous savez qu’ils sont mes cousins, retirons-nous et laissons-les en paix, j’aime mieux qu’il m’en coûte. Nous n’en ferons rien, dirent les Français, car nous les rendrons prisonniers au roi Charlemagne, qui en disposera à sa volonté ; nous lui dirons ce que vous leur avez fait et il vous en saura mauvais gré. Oger leur répondit : S’il y a quelqu’un de vous assez hardi pour prendre les quatre fils Aymon, je fais le serment que je lui trancherai la tête ; mais ils répondirent que quand ils les auraient pris, ils verraient s’il les leur ôterait. Ils attaquèrent le rocher. Regnaut les voyant venir, s’écria : Ah ! cousin Maugis, que ne savez-vous notre embarras, vous viendriez nous secourir. Que j’ai donc eu tort de ne pas vous parler avant de partir ! Hélas ! si j’étais monté sur toi, mon cher Bayard, je ne serais point monté sur ce rocher. Les Français attaquèrent le rocher, et sans Regnaut ils eussent été pris. Oger voyant ses cousins si maltraités, se mit à pleurer, car il ne pouvait les secourir. Nous parlerons de Gaudard, le secrétaire du roi Yon, qui avait lu les lettres où était contenue la trahison.


CHAPITRE XIV.


Comme après que Gaudard, secrétaire du roi Yon, eut déclaré à Maugis la trahison faite par le roi Yon, car il avait lu des lettres de Charlemaqne, et écrit la réponse que le roi Yon avait faite, comme il mena tant de secours à Regnaut et ses frères qu’il les retira du danger.


Quand Gaudard, secrétaire du roi Yon, vit que Regnaut et ses frères allaient à leur mort, il en eut pitié et en était fâché pour deux causes, la première, parce que son maître avait fait une trahison ; l’autre par rapport à la perte de ces vaillans chevaliers. Maugis vint et trouva Gaudard qui pleurait, et dit à Maugis : Notre affaire va mal, car si Dieu ne secourt Regnaut et ses frères, vous pourrez les perdre, car le roi Yon les a trahis. Quand Maugis entendit ces paroles, il dit : Je pense que Regnaut et ses frères sont morts. Vous avez raison, dit Gaudard, car la lettre dit qu’Oger et Foulques se sont embusqués dans la ville de Vaucouleurs avec dix mille chevaliers. Regnaut et ses frères y sont allés tous désarmés par le conseil du roi Yon, par quoi ils ne pourront s’empêcher d’être pris. Quand Maugis l’entendit, il voulut se tuer, Gaudard l’en empêcha, en disant : Ne faites pas une action si indigne, pensez à votre âme ; montez à cheval et allez avec tous vos gens dans la vallée de Vaucouleurs et vous tâcherez de les secourir.

Maugis s’écria : Ah ! Regnaut, noble chevalier, quel dommage de vous perdre. Alors sans rien dire au roi Yon, ni à la femme de Regnaut, il fit avertir que tous ceux qui pourraient porter les armes, songeassent à se préparer pour le suivre, il monta sur Bayard et avait très-bonne mine, car c’était un des plus vaillants chevaliers de son temps. Ils sortirent de Montauban au nombre de cinq mille et deux mille sept cents archers tous déterminés à bien combattre. Regnaut se défendait sur le rocher ; il vit venir son cousin Maugis monté sur Bayard qui courait comme un cerf ; il tressaillit de joie et dit à ses frères : Ne craignons rien, voici notre cousin Maugis qui vient nous secourir. Frère, dit Allard, est-il vrai qu’on vient nous secourir ? Oui, lui répondit Regnaut. Je ne me plains plus, dit Allard. Richard qui était à terre, entendant le bruit des chevaux, fit tous ses efforts pour se mettre sur son séant ; il dit à Regnaut : Il me semble que j’ai entendu nommer Maugis qui nous amène toute l’armée de Montauban. Montrez-le moi, dit Richard. Regnaut le prit et le leva ; alors il dit qu’il se sentait un peu mieux. Regnaut dit en suite : Que ferons-nous ? Si les Français aperçoivent l’arrivée de Maugis, ils s’enfuiront, et je ne voudrais pas qu’ils s’en allassent sans m’être vengé. Descendons au pied du rocher et commençons le combat, Maugis arrivera pendant ce temps, et ils ne pourront nous échapper. Richard resta sur le rocher, car il était extrêmement blessé. Quand les Français les virent : ils se dirent les uns aux autres : Voici les quatre fils Aymon qui viennent se rendre prisonniers, ne les tuons point, mais prenons-les et nous les conduirons à Charlemagne. Ils dirent ensuite à Regnaut : si vous vous rendez de bon cœur, nous prierons Charlemagne de vous pardonner. Quand Oger les entendit ainsi parler, il pensa qu’ils voulaient se rendre ; il alla contre le rocher et dit à Regnaut et à ses frères : Vous avez tort d’avoir quitté le rocher qui était l’endroit le plus sûr pour votre vie. Nous ne sommes pas si fous que vous pensez, lui répondit Regnaut : mais je veux que vous fuyez avant qu’il soit peu. Pendant qu’ils parlaient ; Oger vit venir Maugis monté sur Bayard, à la tête d’une armée assez considérable, ce qui lui fit dire : Il faudrait que nous fussions cent mille pour pouvoir les combattre. Maugis arriva et ayant aperçu Oger, il lui dit : Vous êtes bien fou d’être venu ici pour commettre une trahison, vous ne le devez pas faire, ils sont vos parens, et je suis surpris que vous y consentiez ; alors il courut contre Oger et lui fit une grande plaie. Quand Oger sentit le coup, il en fut irrité et voulut courir sur Maugis, mais il ne le put ; car Bayard sentant son maître, courut vers lui ; alors Maugis descendit et fut embrasser Regnaut, Allard, Guichard, et demanda après Richard. Cousin, lui répondit Regnaut, il est si blessé, que je ne sais s’il en guérira. Regnaut s’arma sur Bayard, ayant l’écu au col et la lance à la main, et dit à ses frères : Armez-vous, nous avons du secours. Regnaut courut contre Oger et le désarçonna, il prit ensuite son cheval et lui dit : Vous avez bien mal agi pour un parent ; ainsi défiez-vous de moi, comme nous ferons de vous.

Maugis courut alors contre un chevalier nommé Guichard, et le frappa si fort sur son écu, qu’il le renversa mort ; il mit ensuite l’épée à la main et tua un chevalier nommé Allard, et cria Montauban. Ils crièrent tous : Tombons sur les Français, ils font bien voir leur lâcheté en attaquant quatre chevaliers désarmés. Le combat devint terrible et les Français furent défaits ; et voyant le dommage que Regnaut et ses gens leur avaient fait, ils se retirèrent avec Oger vers la rivière de Dordonne. Oger la passa à la nage sur son cheval et mit aussitôt pied à terre. Regnaut le voyant là, lui dit pour le moquer : Vous faites le pêcheur et je vous propose un parti, passez de mon côté ou je passerai du vôtre ; si vous passez ici, je vous réponds de mes gens, et répondez-moi de même de Charlemagne, j’irai joûter avec vous. Il lui dit ensuite : Malheureux ! vous avez faussé votre foi à Charlemagne ; car vous fuyez et nous laissez pour gages Foulques, le comte Guimar et quatre cents chevaliers du roi. Les Français furent bien surpris d’entendre Regnaut parler ainsi à Oger, ils lui dirent : Vous êtes bien payé de votre bonté, car si vous eussiez fait comme nous, nous aurions pris les quatre fils Aymon.

Quand Oger se vit ainsi méprisé de part et d’autre, il devint triste, et les gens de Charlemagne le laissèrent sur le bord de Dordonne ; il n’y resta que deux hommes avec lui ; se voyant ainsi abandonné, il dit en lui-même : J’ai bien mérité ce qui m’arrive aujourd’hui ; il est bien vrai qu’on est souvent blâmé de bien agir. Il dit ensuite à Regnaut : Méchant homme ! vous me blâmez à tort ; car sans moi vous seriez perdu : vous m’appelez traître et vous m’avez trahi. Si je n’en craignais point d’autre que vous, je serais bientôt sur votre bord. Regnaut lui répondit : Vous parlez comme il vous plaît, mais vous ne ferez rien de tout ce que vous dites. Je le ferai, dit Oger ; alors il piqua son cheval et passa la rivière ; tout mouillé qu’il était, il se préparait à combattre.

Regnaut en eut pitié et lui dit : Je ne veux point joûter, retournez. Vous vous moquez de moi, lui dit Oger, vous m’appelez traître devant plusieurs chevaliers, et si je m’en retournais ainsi, on pourrait dire au roi que je l’ai trahi. Ma lance est encore entière, il serait honteux pour moi de ne pas la briser sur l’un de vous. Regnaut lui dit en colère : je vous défie, prenez garde à moi. Ils coururent l’un contre l’autre si rudement, qu’ils brisèrent leurs lances et tombèrent tous deux blessés ; ils se relevèrent et mirent l’épée à la main. Les chevaux voyant leurs maîtres qui se battaient, coururent l’un contre l’autre, commencèrent à se mordre et à ruer. Oger qui savait que Bayard était le plus fort, courut pour secourir le sien ; mais Regnaud lui dit : Qu’allez-vous faire ? ce n’est point avec mon cheval que vous devez combattre. Et aussitôt il lui donna un si grand coup qu’il le blessa à la cuisse et le renversa par terre ; il serait mort, si l’écu de Regnaut ne lui eût pas tourné dans la main. Il lui dit après l’avoir frappé : Oger, laissez aller Bayard, vous en avez assez de me répondre.

Oger vint vers Regnaut l’épée à la main, et lui dit : Quand j’allai en Allemagne, Roland et Olivier essayèrent leurs épées au perron, et je frappai après vous, pour vous essayer, dont on en trancha un demi-pied, et je vous brisai, dont je suis bien fâché ; mais pour votre courage, je vous fis redoubler, et pour cela on vous nomme Courtain. Oger lui donna un coup sur le casque qui le fit chanceler, et lui dit : Je vous ai rendu ce que vous m’avez donné, ainsi nous sommes égaux. Voulez-vous recommencer ? C’est ce que je désire, répondit Regnaut : alors ils combattirent de nouveau ; mais Allard, Guichard et Maugis arrivèrent avec leurs gens. Oger les voyant venir, passa la rivière, et quand il fut descendu, il se trouva sans selle. Regnaut voyant Broissard sans selle, dit à Oger : Cousin, venez chercher votre selle ; il serait bien honteux de vous en retourner ainsi. Remerciez Dieu de ce que vous n’avez pas fait pis, car si vous fussiez resté, je vous eusse mis en lieu de sûreté. Regnaut, lui dit-il, vous menacez de loin, je sais bien que sans vos gens qui vous ont secouru, je vous aurais mené prisonnier à Charlemagne. Regnaut lui dit : Vous avez fait voir votre valeur en passant la rivière pour venir combattre ; si vous voulez m’attendre, je passerai et nous combattrons. Oui, dit Oger, et si vous le faites, je vous estimerai pour le plus vaillant chevalier du monde.

Regnaut voulait se mettre à traverser la rivière pour aller combattre ; mais Allard et Maugis l’en empêchèrent en lui disant : Frère, que voulez-vous ? vous outragez trop celui qui vous a fait du bien, vous savez que sans Oger nous serions morts, et le secours de Maugis serait devenu inutile. Laissez Oger en paix, car c’est un excellent chevalier. Allard dit à Oger : Cousin, allez-vous en. Il dit ensuite à Regnaut : Cher frère, je suis d’avis que nous retournions vers le rocher, pour savoir ce que fait notre frère Richard. Regnaut, dit Oger, vous nous avez vaincus, mais nous reviendrons sur vous avec un si grand nombre de gens, que nous vous prendrons. Nous avons, répondit Regnaut, un château où nous vous attendons, jusqu’ici la perte est de notre côté, et vous ne porterez pas de bonnes nouvelles au roi. Oger s’en retourna vers ses gens qui l’avaient quitté, et vint vers la tente du roi. Quand Roland et Olivier virent Oger ainsi blessé ils pensèrent que Regnaut et ses frères étaient pris ; alors ils appelèrent le duc Naimes, Salomon, Richard de Normandie, et le comte Quidelon. Quand ils furent tous assemblés, ils dirent entre eux : Que ferons-nous ? si le roi fait pendre les quatre fils Aymon nos cousins, nous serons tous déshonorés.

Quand Charlemagne vit Oger, il lui demanda : Où sont les quatre fils Aymon ? les avez-vous pris ou tués ? Sire, dit Oger, je crois qu’il est impossible de les prendre, car ce sont les meilleurs chevaliers du monde. Nous les avons trouvés tous les quatre aux plaines de Vaucouleurs, ils étaient revêtus des manteaux d’écarlate, fourrés d’hermine, montés sur des mulets, et portaient des roses à la main. Le roi Yon vous a bien tenu sa promesse. Ils ont trouvé des lances et des écus, et quand Regnaut eut gagné un cheval, il tua Foulques ; après quoi il se retrancha vers un rocher où il se défendit longtemps avec ses frères, et ils auraient tous été tués, si Maugis leur cousin ne les eût secourus en venant à la tête de cinq mille chevaliers qui nous ont tous vaincus et ont tué le comte Guimard. Ils sont donc échappés, dit Charlemagne ? oui, dit Oger. Le roi en fui bien fâché et dit : Je ne pourrai donc jamais me venger de ces quatre misérables chevaliers ? Oger lui dit ensuite : Regnaut m’a donné un coup si terrible, que le bout de mon casque en est tombé, et je me suis sauvé de ses mains. De trois mille chevaliers que nous étions, il n’en est resté que trois cents. Quand Roland l’entendit, il en fut irrité, et lui dit : Vous avez bien mal fait, et il n’y a aucun chevalier qui n’eût mieux fait que vous ; vous avez voulu les épargner, parce qu’ils sont vos cousins ; il faut que le roi soit bon pour ne point vous en punir. Oger se voyant ainsi repris, répondit à Roland : Vous mentez, et je ne suis pas tel que vous le dites, car je ne voudrais pas commettre une trahison pour tout l’or du monde. Je suis prêt à vous prouver corps pour corps, que jamais ma parenté ni moi n’avons rien fait contre le roi. Sachez que je suis de très-noble famille ; Gérard de Roussillon était mon oncle et m’a élevé dès mon enfance ; Deon de Nanteil et le duc Beuves d’Aigremont étaient aussi mes oncles, et Géofroi de Danemarck était mon père ; l’archevêque Turpin était mon parent, et je suis de la famille de Richard de Normandie et des quatre fils Aymon. Vous, Roland, dites-nous maintenant quelle est votre famille ? Je vous ferai voir ensuite l’épée à la main si je suis honnête ou non. Roland irrité de ce que lui avait dit Oger, s’avança pour le frapper ; mais Oger mit aussitôt l’épée à la main, et dit à Roland : Ne soyez pas si hardi de mettre la main sur moi, car je vous jure que je vous trancherai la tête si vous y venez. Le roi voyant les barons si émus, en fut irrité. Le duc Naimes et le comte Emeri dirent à Roland : Que pensez-vous faire ? Cela n’est pas comme vous le dites, car Oger n’est pas content, et sans le roi il en serait autrement. Oger est un noble chevalier, et nous sommes surpris comme le roi souffre tant d’orgueil de votre part ; mais nous ne le souffrirons pas. Le roi fut fâché de cette querelle, et dit : Roland, demeurez tranquille, je saurai demain comme Oger se sera comporté. Sire, dit Oger, je le veux bien ; il n’y a personne assez hardi en France pour m’accuser de trahison, et je suis prêt à combattre contre lui. Je me souviendrai des paroles que Roland a avancées contre moi, et je lui promets qu’en tel endroit que je le trouve, je saurai lui en rendre la récompense. Roland s’est trop pressé de me menacer qu’il me frapperait sang que je lui eu eusse donné sujet, mais qu’il apprenne que s’il voyait Regnaut monté sur Bayard, il ne le traiterait pas de lâche et n’oserait l’attendre. Roland lui dit : Certainement, vous lui donnez assez d’éloges ; plaise à Dieu que je puisse le rencontrer monté sur Bayard et tout armé, pour savoir s’il est aussi vaillant que vous le dites.


CHAPITRE XV.


Comme après la défaite des Français par Maugis, le roi Yon fut pris par Roland, étant en habit de moine.


Après que Regnaut et ses frères eurent détruit les Français, ils retournèrent vers le rocher de Montbron, où ils avaient laissé leur frère Richard, et le voyant ainsi blessé, ils dirent : Hélas ! nous avons perdu notre frère Richard, le plus vaillant d’entre nous. Ils formaient des regrets sur la perte d’un si bon frère. Maugis arriva et leur dit : Si vous voulez me promettre devant tous vos barons de venir avec moi à la tente de Charlemagne, et m’aider à venger la mort de mon père, je vous promets de guérir Richard. Regnaut lui dit : Cousin, rendez-moi, je vous prie, mon frère sain et sauf ; et s’il y a quelque chose que je puisse faire, commandez-moi et je le ferai de bon cœur. Vous savez que je n’ai jamais fait contre votre volonté, je ferai tout pour vous. Richard sera bientôt guéri, dit Maugis ; alors il descendit de cheval et prit une bouteille de vin blanc, lava la plaie de Richard et ôta le sang qui était autour, puis prit ses boyaux, les remit et cousit la plaie sans lui faire aucun mal. Alors il prit un onguent dont il oignit la plaie, et aussitôt il se sentit sain et sauf ; il lui donna ensuite un breuvage. Richard se leva et demanda où étaient allés Oger et ses gens, et s’ils étaient partis. Frère, dit Regnaut, nous les avons tous détruits ; grâce à Maugis qui est venu nous secourir, autrement nous aurions été tous pris. Frère, dit Richard, nous lui devons bien des obligations. Allard dit à Maugis : J’ai une plaie à la cuisse, guérissez-moi, je vous prie. Guichard lui demanda aussi une guérison. Je vous guérirai tous leur dit Maugis. Il prit du vin blanc et lava leurs plaies puis les oignit, et ils furent aussitôt guéris. Ils firent monter Richard à cheval et se mirent en chemin pour retourner à Montauban. Ils envoyèrent un espion de Regnaut vers le roi Yon, à qui il dit : Sire, sachez que Regnaut et ses frères sont échappés des plaines de Vaucouleurs où vous les aviez envoyés. Ils ont vaincu Oger le Danois et tous les gens de l’empereur. Ils ont tué Foulques, le comte Guichard et grand nombre d’autres chevaliers. Quand le roi l’entendit, il fut bien surpris, et dit : Quelles mauvaises nouvelles ! ils n’ont donc pas trouvé l’embuscade du roi ? Ils l’ont trouvé, répondit le messager, ils auraient été pris si Maugis ne les eût secouru ; il a vaincu Oger et tous ses gens. Hélas ! malheureux que je suis, que ferai-je ? Si j’attends Regnaut, je suis mort, car personne ne me défendra contre lui. Judas ne fut pas plus traître que moi. Partons de ces lieux, et si nous pouvons gagner la forêt, nous serons sauvés, et nous logerons à l’abbaye de Saint-Ladre, où je prendrais l’habit de moine, et je pense qu’il ne me fera point de mal.

Il y avait un espion nommé Pignaut qui avait sept pieds de hauteur et marchait plus vite qu’un cheval ; il avait entendu ce que le roi Yon avait dit ; il partit aussitôt vers le bois de la Serpente ; en peu de temps il fut auprès de Regnaut, qui retournait avec ses frères et Maugis à Montauban, et emmenait beaucoup de prisonniers avec eux. Ce fut là que Pignaut remarqua tout, et alla ensuite à la terre de Roland, auquel il dit : Sire, je vous apporte de bonnes nouvelles. Ami, lui dit Roland, soyez le bien venu ; quelles bonnes nouvelles ? Sire, dit Pignaut, sachez que le roi Yon s’enfuit tout désarmé avec ses gens, ils n’emmènent que leurs chevaux et vont dans le bois de la Serpente dans un couvent appelé Saint-Ladre, où le roi Yon va se rendre moine. Par ma foi, dit Roland, je les irai attaquer avec quatre mille combattans et je me vengerai de Regnaut et les ferai tous prendre. Sire, dit Pignaut, j’ai trouvé les quatre fils Aymon au gué de Balançon, qui emmenaient plusieurs de vos gens prisonniers. Ami, lui dit Roland, vous méritez récompense pour ces bonnes nouvelles. Olivier lui dit : Montons présentement à cheval, menons avec nous Guidelon et Richard de Normandie, et il dit ensuite à Oger : Vous viendrez aussi avec nous, et verrez la valeur de Regnaut ; nous ne mènerons que quatre mille chevaliers ; Regnaut en a autant de son côté, ainsi nous pourrons combattre sans aucun risque. J’irai avec vous, dit Oger, pour voir si vous le prendrez, et quand vous l’aurez, je vous prêterai une corde si vous en avez besoin. Quand ils furent prêts, le grand Pignaut les conduisit au gué de Balançon et allèrent au monastère de Saint-Ladre, et sitôt qu’ils y furent, l’abbé alla au-devant d’eux en chantant le Te Déum, et dit ensuite à Roland : Sire, soyez le bien venu ; vous plait-il de souper avec nous ? Seigneur, nous vous remercions de bon cœur ; sachez que nous cherchons le plus traître du monde, c’est le roi Yon qui est ici ; je le veux faire pendre comme un larron. L’abbé lui répondit : Vous ne le ferez pas, s’il vous plaît, car il a pris notre habit, et par ainsi nous le défendrons. Roland se saisit de l’abbé et Olivier du prieur, et les jetèrent si rudement contre un pilier, qu’ils leur brisèrent la tête. Alors Roland dit à l’abbé : Rendez-moi ce roi qui est frère de Judas, car il ne commettra plus de trahison. L’abbé et les moines entendant cela, s’enfuirent. Roland les voyant fuir, mit l’épée à la main et entra dans le cloître, où il trouva le roi Yon à genoux devant une image de Notre-Dame, à qui il dit : Il faut venir avec moi auprès de Charlemagne. Où sont les quatre fils Aymon que vous deviez rendre ? Vous serez payé de la trahison que vous avez commise ; et moi-même je vengerai Regnaut et ses frères. Il le fit mettre à reculons sur un cheval et lui fit bander les yeux. Le roi Yon appela un de ces barons et lui dit : Allez à Montauban dire à Regnaut de venir me secourir et qu’il veuille bien oublier ma méchanceté. Sire, dit le chevalier, je voudrais bien que vous m’exemptassiez de ce message, car il ne le fera pas, à cause de la trahison que vous leur avez faite. Il le fera, dit le roi ; alors le chevalier partit pour aller vers Regnaut. Oger se mit à dire : Dieu ! serait-il possible que Roland pût rencontrer Regnaut qu’il désire tant de trouver, pour voir s’il le prendrait comme il le dit.


CHAPITRE XVI.


Comme Regnaut et ses frères retournèrent à Montauban, et donnèrent secours au roi Yon, et du combat entre Regnaut et Roland.


Regnaut et ses frères étant guéris de leurs plaies, retournèrent à Montauban. Dame Claire s’en alla au-devant d’eux, menant avec elle ses enfouis Aymon et Yonnet. Quand la dame vit son mari, elle tressaillit de joie, et ses deux petits enfants coururent pour embrasser leur père et leurs oncles, mais Regnaut les repoussa rudement. Son épouse vint pour l’embrasser, mais il lui dit : Retirez-vous, je ne vous aime plus ; retournez vers votre frère, il n’a pas tenu à lui que nous soyons morts, heureusement que Dieu et Maugis nous ont secourus. Je ne veux plus rien de vous. Claire tout éplorée lui dit : Je vous juge au nom de tous les Saints, que je ne me suis pas mêlée de cette trahison ; au contraire, je vous engageais à ne pas y aller ; vous voyez que je ne suis pas capable ; elle tomba en faiblesse aux pieds de Regnaut. Richard la prit par la main et la releva, en lui disant : Ne soyez pas fâchée et laissez dire Regnaut, vous êtes toujours notre sœur. Mes frères, continua-t-il, allons prier notre frère Regnaut de pardonner à notre sœur, elle n’est nullement coupable, car si nous l’eussions cru, nous n’y serions pas allés. Nous devons considérer les dons qu’elle nous a faits, c’est au besoin que se reconnaît l’ami. Ils allèrent vers Regnaut et lui dirent : Frère, ne soyez pas irrité, vous savez que votre femme ignorait la trahison que votre frère vous a faite ; si vous l’eussiez voulu croire, nous n’aurions pas hasardé d’y aller, nous vous prions de lui pardonner. Regnaut leur répondit : je lui pardonne bien volontiers à votre faveur. Aussitôt ils allèrent chercher la dame et la conduisirent vers Regnaut qui l’embrassa tendrement. Alors la joie commença dans Montauban ; puis ils lavèrent leurs mains et se mirent à table. Comme ils commençaient à manger, le messager du roi Yon arriva et dit à Regnaut : le roi vous mande de le venir secourir, ou autrement il est mort ; car Roland et Olivier le mènent pendre à Montfaucon. Pardonnez-lui comme Dieu a pardonné à la Magdeleine ; il sait bien qu’il a mérité la mort. Nous n’irons pas, dit Allard, et que maudit soit Roland, s’il ne le fait pendre comme un traître ! Regnaut baissa la tête, laissa échapper quelques larmes en regardant ses frères, car un bon cœur ne peut se démentir, il oublia la trahison du roi et dit à ses frères : Seigneurs, vous savez que c’est à tort que Charlemagne m’a déshérité, et non content de cela, il fit jurer à mon père que je n’aurais rien de lui. Vous savez qu’après tous les maux que nous avons endurés, nous sommes venus ici, et que le roi Yon me témoigna beaucoup d’amitié en me donnant un duché et sa sœur eu mariage. Mes enfans sont devenus ses neveux, et je n’ai jamais connu de mal en lui. C’est la crainte qu’il avait de Charlemagne qui l’aura engagé à nous trahir, et il ne l’a fait que par le mauvais conseil de ses barons. II faut aller les secourir ; il serait honteux pour mes enfans qu’il fût dit que leur oncle eût été pendu. Malgré sa trahison, il ne faut pas oublier ses bien-faits. Allard dit qu’il ne se souciait point de secourir un traître. Richard lui dit qu’il fallait obéir à Regnaut, qu’il était son seigneur. Les citoyens dirent tous d’une voix unanime : Bénie soit l’heure à laquelle Regnaut est né ! nous n’avons jamais vu un chevalier plus hardi. Ils lui dirent : Sire, nous vous reconnaîtrons pour notre roi. Nous vous prions de secourir Yon. il serait honteux pour la Gascogne que l’on pendit son roi. Regnaut prit une trompette et en fit retentir le château de Montauban ; aussitôt chacun alla s’armer. Regnaut prit sa lance et monta sur Bayard. Ils partirent au nombre de six mille hommes à cheval et bien mille à pieds ; et quand ils furent hors de Montauban, Regnaut leur dit : Seigneurs, pensons que le roi Yon est en grand danger, qu’il a reçu un coup et est mort sans remède ; ainsi je vous prie de faire pour le mieux, vous savez que Roland me déteste ; je vous prie de penser à moi, et l’on verra qui sera le meilleur chevalier. Allard lui dit : Nous ne vous abandonnerons jamais. Ils aperçurent les gens de Roland ; Allard s’arrêta et attendit Regnaut. Quand Roland aperçut les gens de Regnaut, il dit aux siens : Seigneurs, je vois venir bien des gens armés, ne serait-ce point Regnaut et ses frères ? Sire, dit l’archevêque Turpin, ce sont eux, ils se font bien connaître, mais nous ne pourrons échapper avec eux. Oger voyant Regnaut, fut bien content de ce qu’il avait trouvé Roland : puis il lui dit : Vous avez ce que vous désirez ; on verra si vous pouvez l’amener prisonnier à Charlemagne : vous aurez ensuite Bayard, et la guerre sera finie. Roland lui répondit : On verra qui de nous deux est le meilleur chevalier. Il arrangea toutes ses troupes en ordre. Regnaut dit à ses frères : Seigneurs, voici les Français ; voyez Roland, le duc Naimes et Oger ; restez ici pour faire l’arrière-garde : si nous avons besoin d’aide, vous nous secourrez. Sire, dit Maugis, attaquons vivement nos ennemis. Pensons à bien faire, dit Regnaut, je vais le premier pour abattre l’orgueil de Roland, et que chacun se prépare à me suivre. Quand ses frères entendirent qu’il voulait se battre contre. Roland, ils furent irrités, et dirent : Hélas ! voulez-vous donc nous faire tous périr ! vous avez tort car on ne peut le blesser ; nous vous prions de le laisser combattre contre d’autres. Je sais bien, dit Regnaut, que Roland est courageux, et qu’il n’y a au monde de plus vaillant chevalier, mais j’ai le droit, et il a tort, ce qui pourra lui faire tort : je ne risque rien de combattre contre lui ; s’il veut avoir la paix, il l’aura ; car j’aime mieux mourir avec gloire que de languir honteusement, je vous prie de n’en plus parler, pensez à bien attaquer nos ennemis, nous avons affaire à de bons chevaliers. Attaquez-les, dit Maugis, et nous allons vous secourir.

Roland voyant venir Regnaut et ses gens en si bon ordre, dit à Oger : Que vous semble-t-il de ces gens ? Grand Dieu, dit Olivier, ils sont bien rangés, et paraissent en plus grand nombre que nous ; il faut bien prendre garde a nous, car ils sont bons chevaliers. Olivier, dit Roland, vous avez raison ; mais sachez que les Gascons ne sont pas courageux ; cela est vrai, dit l’archevêque Turpin, mais ils ont le meilleur guide que l’on puisse voir. Roland ne fut pas content des éloges que l’on donnait à Regnaut ; alors Regnaut piqua son cheval et vint contre Roland, et quand il fut auprès de lui, il mit pied à terre et attacha Bayard, il ôta ensuite son épée et vînt devant Roland à qui il dit : Vous savez que je suis votre parent, et si vous voulez, mes hommes et moi seront vos gens ; je vous donnerai mon cheval Bayard et vous remettrai le château de Montauban, moyennant que vous fassiez ma paix avec Charlemagne. Si vous y consentez, je vous promets que nous sortirons de France pour faire la guerre aux Sarrasins. Roland en eut pitié et laissa échapper quelques larmes ; puis il lui dit : Regnaut, je ne puis le proposer, si vous ne lui rendez Maugis. Regnaut lui répondit : Non, je ne le ferai jamais ; car Maugis n’est pas un homme à rendre pour avoir la paix. Alors il se releva et prit son épée et son écu, s’en vint vers Bayard, le monta, prit sa lance et quand il fut appareillé, il retourna vers Roland et lui dit : Roland, je ne crierai merci par trahison de vous ; mais vous êtes si orgueilleux, que vous ne voulez pas m’écouter. Je vous fais un bon parti, afin que vous ne puissiez dire aux barons de France que la crainte m’ait engagé à vous demander grâce. Si vous voulez, nous combattrons nous deux, et si je suis vainqueur, vous viendrez avec, moi à Montauban. Ferez-vous comme vous le promettez, dit Roland ? Je vous le jure, répondit Regnaut. Roland lui dit alors : Je veux auparavant prendre congé d’Olivier, mon compagnon ; car je lui ai promis de lui faire savoir toutes mes entreprises. Allez, dit Regnaut, Roland alla vers ses gens. Hector, Olivier et Oger le Danois lui dirent : Que pensez-vous de Regnaut ? lui avez-vous parlé ? Oui, dit Roland, Regnaut est un bon chevalier, car il m’a proposé de combattre corps pour corps, à condition que nos gens n’agiront point de part et d’autre. Olivier dit à Roland : Vous ferez comme il vous plaira ; mais je ne vous conseille pas d’y aller. L’archevêque Turpin et les autres barons lui dirent : Que ferez-vous contre Regnaut ? il est votre parent ; ainsi il vaut mieux faire combattre vos gens contre les siens ; il vaut mieux taire cela que de vous exposer à périr l’un et l’autre. Je suivrai vos avis, leur répondit Roland. Alors il dit a ses gens : Pensez tous à bien combattre ; ils se préparèrent : et Roland cria Montjoie-Saint-Denis. Quand Regnaut vit que tout était préparé pour se défendre, il se jeta dans la mêlée des Français, et commença par renverser mort un chevalier d’un coup qu’il lui donna dans la poitrine ; il mit l’épée à la main et cria Montauban. Il rompit le premier bataillon des Français. Richard voyant que le premier bataillon était rompu, cria Dordonne, et fit ensuite des merveilles. Regnaut s’était arrêté pour le regarder, et Richard lui dit : Où sont donc vos grands coups ? frappez, ils seront bientôt vaincus. Faites en sorte que ces Français ne puissent être nos vainqueurs. Quand Regnaut entendit parler ainsi Richard, il se remit au combat avec plus de fureur qu’auparavant. Les Français voyant que la perte était de leur côté, crièrent à Roland de venir les secourir. Roland animé se mit dans la mêlée et cria : Regnaut, ou êtes-vous ? Je suis prêt à accepter votre proposition en combattant corps à corps. Regnaut s’entendant nommer, remit son épée dans le fourreau et prit une grosse lance courte, et vint contre Roland et dit : Où êtes-vous et pourquoi avez-vous tant tardé ? Alors ils piquèrent leurs chevaux l’un contre l’autre. Salomon de Bretagne et Hector voyant qu’ils joûtaient ensemble, dirent au duc Naimes, à l’archevêque et à Olivier : Seigneurs, souffrirez-vous que le meilleur des chevaliers périsse sous vos yeux ? Il est vrai, répondit le duc Naimes, il serait douloureux pour nous de le perdre. Il recommandèrent alors à Oger d’aller dire à Roland de ne point combattre à l’épée contre Regnaut, mais de prendre une lance et de la briser sur lui. Seigneurs, leur répondit Oger, il faut les laisser faire, vous ne connaissez pas Regnaut, il n’est pas homme à s’épouvanter ; car Roland sera las avant qu’il soit retourné, et aura aussi bonne volonté de quitter là bataille que Regnaut. Oger, dit Hector, vous parlez par envie, car si vous étiez pour combattre contre Regnaut, vous parleriez autrement ; faites seulement en sorte qu’ils ne combattent pas davantage. Oger vint vers Roland et lui dit ce que les barons lui avaient recommandé. Que Dieu les punisse, dit Roland, car ils auront aujourd’hui le désir de mon oncle Charlemagne. Alors il se tourna vers Regnaut et lui dit : Sire, vous avez essayé de mon épée et non pas de ma lance. Regnaut lui dit : Si vous quittez votre épée, je ne vous en saurai pas bon gré. Je ne vous crois cependant pas, achevons notre combat. Roland ne voulait plus et il fit ce que les barons lui avaient recommandé, il prit une lance et courut contre Regnaut qui vint aussi contre lui, et ils frappèrent si rudement, qu’ils brisèrent leurs lances et firent reculer leurs chevaux ; Roland tomba avec son cheval et Regnaut cria Montauban !


CHAPITRE XVII.


Comme Roland fut abattu d’un coup, de lance que lui donna Regnaut, et du combat qui se fit entr’eux.


Roland se voyant renversé en fut mécontent, il se releva et mit l’épée à la main et vint contre son cheval Mellanie pour lui couper la tête et dit : Mauvais roussin, peu s’en faut que je ne te tue d’être tombé sous les coups d’un Gascon : jamais je n’aurai confiance en toi. Regnaut dit à Roland : Vous avez tort, car il y a beaucoup de temps que votre cheval n’a mangé, ainsi il ne peut travailler ; mais Bavard a bien mangé cette nuit, conséquemment il est plus fort que le vôtre ; alors il descendit de son cheval, parce que Roland était à pied. Quand Bayard vit que son maître était à terre, il courut sur le cheval de Roland, et le frappa des pieds de derrière si rudement, que peu s’en fallut qu’il ne lui cassât la cuisse. Roland courut contre Bayard pour lui couper la tête ; mais Regnaut lui dit : Que voulez-vous faire ? c’est contre moi qu’il faut combattre, je suis prêt à vous rendre raison. Roland dit à Regnaut : Ne menacez pas tant, car dans peu vous verrez quelque chose qui ne vous plaira pas beaucoup. Regnaut irrité de ses menaces courut contre Roland, et lui donna un si grand coup sur le casque, qu’il le brisa.

Regnaut dit alors à Roland en plaisantant : Que dites-vous de mon épée ? coupe-t-elle bien ? prenez garde à vous et ne me traitez pas davantage de Gascon. Roland se retira en arrière de peur que Regnaut ne lui en donnât un second coup ; il tira Curandal sa bonne épée, et d’un coup partagea l’écu de Regnaut, et il lui dit alors : je viens de vous rendre ce que vous m’avez prêté, nous sommes égaux. Je ne reculerai pas, dit Regnaut, mais je combattrai de tout mon pouvoir. Comme ils allaient recommencer, Maugis arriva et dit à Regnaut : Cessez, il serait dommage que l’un de vous périt. Oger et Olivier firent monter Roland à cheval. Oger était charmé de ce que Roland avait été renversé, et fut fâché de ce qu’il n’était point tué. Roland se mit à crier : Regnaut où êtes-vous ? achevons notre combat, car on ne peut pas juger lequel de nous deux est le meilleur chevalier. Vous avez du courage, lui répondit Regnaut, mais si nous combattons ici, nos gens ne le voudront pas souffrir ; il vaudrait mieux faire ce que je vais vous dire : vous êtes bien monté et moi aussi, passons la rivière, allons au bois de la Serpente et la nous pourrons combattre sans aucun empêchement. Je le veux bien, lui répondit Roland ; alors ils piquèrent leurs chevaux pour aller au bois, mais Olivier s’en aperçut et arrêta Regnaut malgré lui. Regnaut se préparait à passer la rivière, il aperçut quatre vingts chevaliers qui emmenaient le roi Yon ; alors il mit l’épée à la main, piqua Bayard et cria de toute sa force : Misérables ! laissez ce roi, vous n’êtes pas dignes de le toucher ; il en abattit un d’un coup d’épée et le laissa pour mort, et les autres prirent la fuite, disant entr’eux : D’où sort donc cet homme ? périsse celui qui l’attendra. Ils laissèrent le roi Yon et gagnèrent par le plus épais de la forêt. Regnaut s’approcha du roi Yon, lui débanda les yeux, le délia et lui dit : Ah ! mauvais roi, comment avez-vous osé nous trahir ainsi ? mes frères et moi nous ne vous avions fait aucun mal ; il n’a pas tenu à vous que nous fussions tous pendus : vous méritez que je vous tranche la tête ; je vous jure que je m’en vengerai. Quand le roi Yon vit que Regnaut l’avait délivré, il se jeta à ses pieds et lui dit : Noble chevalier ; je sais que j’ai mérité la mort, car j’ai commis une cruelle trahison ; mais puisqu’il faut que je meure, tranchez-moi la tête ; j’aime mieux que ce soit vous que tout autre. Le comte d’Anjou et le comte Antoine m’avaient conseillé cette noire action. Faites-moi périr ; un traître tel que moi ne doit pas vivre davantage. Montez sur votre cheval, lui dit Regnaut, ensuite nous verrons ce que nous aurons à faire. Nous parlerons dans le chapitre suivant des frères de Regnaut qui combattaient contre Roland et les gens de la campagne.


CHAPITRE XVIII.


Comme Roland et ses gens furent défaits dans une rencontre, et comme Richard fut fait prisonnier par Roland.


Après que Roland fut parti pour aller combattre contre Regnaut au bois de la Serpente, Roland, Oger et Olivier combattirent contre Allard, Guichard, Richard, Maugis et leurs gens ; le combat fut opiniâtre, car il y eut beaucoup de perte de part et d’autre ; mais la perte tourna du côté de Roland, et les frères de Regnaut, aidés par Maugis, demeurèrent les vainqueurs. Comme Roland s’en retournait, Oger lui dit : Seigneur, qui vous a ainsi tourné votre écu et blessé votre cheval à la cuisse droite ? aussi vous vois-je blessé, car il apparaît bien à votre côté ; je crois que vous avez trouvé le Regnaut, fils Aymon ; l’amenez-vous prisonnier ? Roland, irrité du reproche que lui faisait Oger, mit l’épée à la main et courut sur lui pour le frapper, mais Olivier et Idelon les séparèrent.

Richard vint alors et se mit à crier : Roland, venez joûter avec moi ; volontiers, répondit Roland ; alors ils piquèrent leurs chevaux, et se rencontrèrent si rudement, que Richard tomba par terre, il se releva aussitôt, remonta à cheval, mit l’épée à la main et se défendit. Quand Roland vit que c’était un des quatre fils, Aymon, il en fut joyeux et cria : À moi, mes amis, s’il nous échappe, je le dirai à Charlemagne. Les Français se jetèrent sur Richard et tuèrent son cheval sous lui ; il blessa d’un coup d’épée le comte Antoine et en tua un autre. On lui dit de se rendre s’il ne voulait pas être tué ; alors il remit son épée, puis on le fit monter sur un mulet et on l’emmena. Son valet, fâché de voir emmener son maître, courut aussitôt le dire à Regnaut qui lui demanda s’ils étaient déjà bien loin ; il répondit qu’oui, et qu’il ne pourrait les rejoindre. Regnaut en fut fâché ; il vit venir Allard, Guichard et ses gens, qui pensaient que Richard était arrivé. Allard voyant que Regnaut était triste, lui demanda ce qu’il avait. Allard, dit Regnaut, je vous avais laissé notre frère Richard et vous l’avez laissé prendre prisonnier, car Roland l’emmène et ils sont déjà fort loin. Allard et Guichard en furent bien fâchés. Hélas ! dit Regnaut, c’est grand dommage, si vous eussiez vécu, vous auriez surpassé tous nos frères en courage. Allard dit : C’est votre faute, car vous nous avez fait venir malgré nous pour secourir le roi Yon : maintenant nous avons perdu notre frère Richard sans espérance de le revoir. Alors il dit à Guichard : Frère, tirez votre épée, nous couperons la tête au roi Yon. Je vous prie, dit Regnaut, de ne lui faire aucun mal, car il s’est rendu à moi ; conduisez le à Montauban et qu’il soit gardé : pour moi je resterai ici, car je veux aller à la tente de Charlemagne, où je trouverai mon frère Richard, ou je périrai avec lui. Il voulait partir, mais Allard et Guichard retinrent son cheval par la bride, Guichard dit à Regnaut : Vous n’irez certainement pas. Dans ces entrefaites Maugis arriva et voyant ses cousins affligés, il leur demanda ce qu’ils avaient. Cousin, dit Allard, je vous en dirai la raison : Sachez que les Français ont emmené notre frère Richard prisonnier, et Regnaut veut aller à la tente de Charlemagne ; s’il y va, nous ne le reverrons plus. Maugis dit à Regnaut : Vous auriez tort d’y aller, retournez à Montauban. Si Richard n’est pas mort, je l’amènerai, fût-il enfermé dans les prisons, malgré Charlemagne. Cousin, dit Regnaut je deviendrai votre homme si vous le faites. Je le ferai, répondit Maugis, mais quittez votre chagrin, j’espère que je vous le ramènerai. Ils partirent tous trois pour aller à Montauban. Quand la femme de Regnaut apprit l’arrivée de son mari, elle en fut joyeuse et mena avec elle ses deux enfans, Aymonnet et Yonnet ; ils commencèrent à crier à leur oncle : Vassal, si vous n’étiez prisonnier, vous mourriez ; ils lui dirent ensuite : Ah ! mauvais roi, pourquoi avez-vous trahi ainsi notre père et nos oncles ! certainement vous méritez la mort. Quand Allard entendit ses neveux parler ainsi ; il ne put retenir ses larmes ; il embrassa Aymonnet qui portait le nom de son père et dit : Comme nous sommes abaissés ? Quand la dame vit Allard ainsi pleurer, elle pensa bien que ce n’était pas sans sujet, elle lui dit : Beau-frère, dites-moi le sujet de votre tristesse ? Dame, dit Allard, sachez que nous avons perdu notre frère Richard, car Roland l’emmène prisonnier vers Charlemagne, et il ne serait pas bien de l’y laisser.

Quand Maugis fut retourné a Montauban, il se désarma et se dépouilla tout nu, prit une herbe qu’il mangea et devint enflé comme un crapeau ; il prit ensuite d’une autre herbe, s’en frotta et devint noir comme un charbon et avait l’air d’un moribond. Quand il fut ainsi contrefait, il mit un grand chaperon, des souliers et un bâton à la main ; il sortit de Montauban et arriva a la tente de Charlemagne avant que Roland fut arrivé, s’approcha du roi, et dit : que Dieu vous conserve vassal, dit Charlemagne, je me méfie de vous, depuis que Maugis m’a trompé. Maugis ne répondit rien ; quelque temps après il dit : Sire, si Maugis est un fripon, les autres ne sont pas de même. Sire, je viens de Jérusalem adorer le saint Sépulcre ; je passai hier à Balançon et vins en Gironde : je passai au-dessus de Montauban, où je trouvai des brigands qui tuèrent dix hommes que je conduisais, et m’ôtèrent ce que j’avais et j’eus bien de la peine à m’en retirer. Quand je fus sauvé de leurs mains, je demandai quels étaient ces brigands, on me répondit que c’étaient les quatre fils Aymon et un grand larron nommé Maugis ; je demandai pour quoi ils agissaient ainsi vu qu’ils étaient gentils hommes ; c’est, me répondit-on, qu’ils étaient réduits à une extrême pauvreté dans Montauban : je ne crois pas que l’on puisse trouver un homme plus cruel que Maugis ; car c’est lui qui m’a mis dans l’état où vous me voyez. Sire, je vous prie de me venger de ces gens. Charlemagne lui demanda son nom ; je m’appelle Guidon, et je suis né en Bretagne, je suis riche en mon pays. Pélerin, lui dit Charlemagne, je ne puis avoir raison par moi-même, car si je les tenais je les ferais mourir. Sire, dit Maugis, que Dieu m’en fasse raison, puis que vous ne le pouvez. Les barons dirent au roi : Ce pélerin nous semble un honnête homme, assistez le, nous vous en prions. Le roi lui fit donner trente livres de monnaie. Maugis les reçut, et dit tous bas : Je vous rendrai votre argent avant de sortir d’ici. Quand il eut l’argent, il demanda à manger, le roi, lui en fit apporter, et Maugis le remercia honnêtement.

Comme le roi parlait à Maugis, Roland et ses gens amenaient Richard prisonnier. Oger, Hector et Naimes voyant Roland aller au pavillon de Charlemagne avec Richard, lui dirent : Pour quoi voulez-vous livrer Richard au roi ? Que voulez-vous que j’en fasse, dit Roland ? Que vous le délivriez, répondirent-ils. Un valet qui avait tout entendu, s’en alla vers Charlemagne et lui dit : Sire, nous avons été vaincus au gué de Balançon par Regnaut ; mais Richard, l’un des plus vaillans après Regnaut, est pris. À ces nouvelles, Charlemagne ne put contenir sa joie, surtout, quand il aperçut Richard que Roland amenait prisonnier. Je vois bien que vous y avez été, dit Charlemagne, sans cela vous n’auriez pas pris Richard ; il dit ensuite à Richard : Vous serez pendu, misérable ! Sire, dit Richard, tous me tenez prisonnier, mais tant que mon frère Regnaut pourra monter sur Bayard, je ne serai pas pendu. Le roi prit un bâton et en donna un coup terrible sur la tête de Richard, qui le prenant par la moitié du corps, le fit tomber à terre avec lui. Roland voulut courir sur Richard, mais Oger et Salomon l’en empêchèrent, et dirent au roi qu’il ne devait pas frapper un prisonnier. Richard aperçut Maugis qui était appuyé sur un bâton, qui ne disait rien ; sa présence le rassura, et il dit au roi : Sire, où serai-je pendu ? Ce sera à Montfaucon, lui répondit le roi. Maugis ayant tout entendu, retourna à Montauban, où Regnaut et ses frères l’attendaient. Regnaut le voyant venir de loin, dit à ses frères : C’est votre faute si Richard est pendu : nous le perdrons pour toujours, car je vois revenir notre cousin Maugis seul. Il arriva, et voyant leur chagrin, il leur raconta que Richard n’était pas pendu ; mais qu’il fallait l’aller secourir promptement, parce que le roi avait juré de le faire bientôt pendre à Montfaucon. Maugis alors ôta son chaperon, prit une herbe qu’il mangea et fut bientôt désenflé ; en suite il s’arma et se présenta à Regnaut. Les frères de Regnaut et leurs gens s’armèrent aussi et marchèrent vers Montfaucon. Quand ils furent à un train d’arc, Regnaut dit à ses gens : Il faut sauver notre frère ou périr avec lui. Frère, dit Allard, mettons-nous en embuscade dans ce bois de sapins ; ils y entrèrent et s’y endormirent.

Charlemagne appela le duc Naimes et Richard de Normandie, et leur dit : Seigneurs, je vous prie de me donner votre avis sur ce que je dois faire de Richard, car je crains que Regnaut ne vienne le secourir quand je le ferai pendre ; il me faudrait un homme qui ne craignit ni lui, ni ses frères, ni Maugis. Il appela Beranger de Valois, et lui dit : Vous tenez tout de moi, ainsi je pense que vous me servirez si Regnaut vient pour secourir Richard. Je ne le puis, répondit Beranger, car ce serait me déshonorer. Le roi voyant que Beranger ne voulait pas y consentir, appela le comte Idelon et lui dit : Vous tenez de moi la Bavière, vous devez me servir avec deux mille hommes ; si vous voulez pendre Richard, je vous donnerai Melun. Idelon lui répondit qu’il ferait tout son possible pour que Richard n’eût aucun mal. Retirez-vous, lui dit le roi. Il appela Oger et lui dit : On m’a rapporté que vous m’aviez trahi aux plaines de Vaucouleurs, je verrai si cela est vrai. Je vous donnerai le duché de Laon, et vous serez quitte de tout, si vous voulez pendre Richard. Je ne le puis, dit Oger, car Richard est mon cousin, et je défie le premier qui oserait mettre la main sur lui. Le roi dit à l’archevêque Turpin : Je vous ferai pape, si vous voulez pendre Richard ; je ne le puis, répondit l’archevêque Turpin, parce que je suis prêtre et qu’il est mon cousin. Il appela Salomon et lui promit le duché d’Anjou ; il répondit qu’il ne le ferait point. Il se tourna ensuite vers Roland et lui dit : Neveu, je vous donnerai Cologne, si vous voulez pendre Richard. Sire, dit Roland, je serais un traître, si je le faisais ; au contraire, je prie les douze pairs de France de ne lui faire aucun mal, car je serais déshonoré. Que Dieu vous maudisse, lui dit Charlemagne. Il dit ensuite à Hector : Je vous donnerai le comté de Clermont et de Montferrat, si vous voulez pendre Richard. Hector lui répondit que s’il voulait lui rendre tout le pays que son père possédait, il se soumettrait volontiers à ses ordres. Il faut nécessairement y aller, dit le roi. Je ne voudrais pas y aller, pour la moitié de votre royaume, dit Hector. Le roi irrité de sa réponse, prit un bâton et le frappa. Les douze Pairs de France, indignés de cette action, sortirent de la tente du roi, dont il fut bien fâché, et il dit au duc Naimes : Où sont-ils donc allés ? Sire, ils sont sortis avec raison, car il ne vous convient point de frapper des barons, et vous en serez blâmé. Charlemagne dit à Richard de Montauban : Voulez-vous pendre Richard ? Volontiers, lui répondit il ; venez avec moi à la tête de mille chevaliers, bien armés, et je le pendrai où vous voudrez. Retirez-vous de moi, lui dit le roi. Il appela le duc Naimes et lui dit : Quel conseil me donnez-vous ? Sire, vous savez que Regnaut, ses frères et Maugis sont les meilleurs chevaliers du monde ; il y a assez long-temps que la guerre dure ; ainsi si vous m’en croyez, vous rendrez Richard à ses frères, et Regnaut et ses frères deviendront vos hommes. Naimes, dit Charlemagne, ils m’ont trop méprisé ; je veux faire pendre Richard. Vous ne le ferez pas, lui dit Naimes, il est de notre famille : si vous voulez sa mort, laissez-le périr de faim. Oger arriva et dit au duc : Votre observation est trop longue ; laissez-le faire, parce que plus vous le priez, pis il fera. Oger sortit de la tente avec plusieurs barons et ils firent assembler leurs gens. Oger cria alors : On verra qui osera pendre Richard ! Il fut ensuite dans la tente où Richard était attaché, mais il ne voulut pas le délivrer aussitôt.

Quand Richard entendit Oger parler ainsi, il lui dit en présence du duc Naimes : Je vois bien que si vous pouviez me sauver, vous le feriez : il vaut mieux que je meure que de languir. Oger lui dit : Vous voulez donc périr ? Non, dit Richard, car j’ai vu Maugis et il ne m’aura pas oublié. Les douze Pairs de France vinrent vers Charlemagne et lui dirent : Nous sommes vos gens et avons fait tout notre possible pour vous accorder avec notre cousin Richard, mais puisque vous ne le voulez pas, nous ne vous en parlerons plus.


CHAPITRE XIX.


Comme Charlemagne envoya pendre Richard, et comme Regnaut vint à son secours, et le délivra ; après cela il pendit Ripus.


Charlemagne appela Ripus et lui dit : Si vous voulez pendre Richard, je vous ferai mon chambellan. Je le veux bien, dit Ripus, car Regnaut a tué mon oncle au gué de Balançon. Vous ferez bien d’en tirer vengeance, lui dit Oger. Ripus dit au roi : Promettez-moi qu’aucun des douze Pairs de France ne m’en saura mauvais gré. Le roi le fit promettre à tous ses barons. Ripus alla s’armer et revint vers le roi, qui lui dit de conduire avec lui mille chevaliers pour se défendre en cas que Regnaut voulût délivrer Richard. On lui livra Richard, et il lui passa une corde au cou comme à un larron ; il le fit passer devant la tante de Charlemagne qui fut bien satisfait. Ripus étant arrivé à Montfaucon, dit à Richard : C’est ici ! e lieu où je vengerai la mort de Foulques de Morillon. Richard dit à Ripus pour l’amuser un peu : Si vous voulez me délivrer, je vous donnerai deux cents marcs d’or. Je n’en ferai rien, répondit Ripus. Ayez donc pitié de mon âme et faites venir un prêtre pour me confesser. Le prêtre vint et Richard fut très-long à se confesser pour attendre si on viendrait le secourir ; voyant que l’on ne venait point, il demanda l’absolution au prêtre qui la lui donna en pleurant. Ripus voyant qu’il était confessé, se préparait à le faire mourir ; mais Richard lui dit : Je vous prie de me laisser dire une prière que apprise dans mon enfance. Ripus lui accorda, et il commença ainsi : Dieu tout-puissant qui par votre bonté divine, créâtes le Soleil et la Lune, la Terre et les quatre Elémens, formâtes l’homme à votre image, le mîtes dans votre Paradis, où vous le fîtes jouir de tous les fruits, excepté du fruit défendu ; mais parce qu’il fut désobéissant, il fut chassé et souffrit bien des maux. Seigneur qui par votre bonté divine, avez en pitié de l’humaine nature et délivré Noé du déluge, qui avez retiré Jonas du ventre de la baleine ; qui prîtes chair humaine, et souffrîtes la mort et passion pour nous racheter ; daignez en ce jour me délivrer du danger auquel je me vois exposé. Ensuite, accablé de douleur, il dit a Ripus de disposer de lui à sa volonté.


CHAPITRE XX.


Comme Bayard éveilla Regnaut qui dormait, en frappant si fort du pied sur son écu, qu’il le fit tressaillir.


Quand le courageux cheval Bayard, qui avait été bien dressé par Maugis et qui entendait ce que l’on disait presqu’aussi bien qu’un homme, eut entendu tout le débat et le bruit des armes que faisaient les chevaliers de Charlemagne, que le méchant Ripus avait amenés avec lui à Montfaucon pour le défendre en cas que Regnaut vint avec des gens armés, dans le dessein de délivrer son frère Richard. Bayard voyant donc que Regnaut dormait, frappa si fort sur son écu, qu’il le réveilla en sursaut ; Regnaut, tout effrayé, se leva promptement, et jetant ses regards de tous côtés, il vit que vers Montfaucon son frère était déjà sur l’échelle ; il ne fit aucun retard, monta sur Bayard qui courait comme le vent. Allard, Guichard et Maugis s’éveillèrent au bruit qu’avait causé le vigilant Bayard, ils se levèrent aussitôt et coururent après Regnaut pour lui donner du secours. Lorsque Ripus, qui se préparait à étrangler Richard, vit venir ses frères et Maugis, il en fut tellement étonné, qu’il ne savait que faire ; il dit alors à Richard : Je m’aperçois bien que vous serez délivré d’entre mes mains, car voici Regnaut et vos frères qui viennent vous secourir ; ainsi je vous prie d’avoir pitié de moi, car ce que j’en ai fait de vous amener ici, ce n’était que pour faire cesser toute contestation du roi avec les douze Pairs de France : je savais bien que vous seriez secouru de vos frères et de Maugis. Ne me narguez pas tant, lui répondit Richard. Ma foi, dit Ripus, je vous dis la vérité : ils ne sont pas bien loin d’ici ; descendez de cette échelle et ayez pitié de moi, je vous prie. Richard voyant venir Regnaut qui courait comme la foudre, dit à Ripus : Je ne réclamerai jamais mon frère Regnaut, s’il ne te pend de ses propres mains au même gibet où tu voulais me pendre toi-même. Pendant que Richard parlait à Ripus, Regnaut arriva et entendit ce qu’il lui disait : il commença à crier : Ripus, vous périrez de ma main, car vous êtes un malheureux ; et pour punir voire méchanceté, je vous pendrai moi-même à ce gibet où vous alliez pendre mon frère ; toute la puissance de Charlemagne ne peut vous en garentir. Pendant ce temps, Maugis arriva tout effrayé et dit à Ripus : Traître ! vous êtes toujours prêt à mal agir contre nous ; alors il leva sa lance pour le frapper ; mais Regnaut ne voulut pas, et dit à Maugis : Cousin, ne le frappez pas, je ne voudrais pas pour toute chose au monde qu’un autre que moi le pendit. S’il plaît à Dieu, je vengerai mon frère ; il prit alors sa lance et en frappa si rudement Ripus, qu’il le renversa mort au pied de l’échelle ; ensuite il dit à ses gens : Il faut le pendre mort ou vif et ne pas le laisser échapper. Il alla ensuite délier les pieds et les mains de Richard et l’embrassant, il lui dit : Frère, vous êtes peut-être en malaise ? Point du tout, dit Richard ; faites-moi armer avec les armes de Ripus ; il fut armé aussitôt sur son cheval, portant l’étendard de Ripus. Regnaut prit la corde que Richard avait au col et le mit à celui de Ripus, qu’il attacha ensuite au gibet. Il pendit ensuite quinze des principaux de la compagnie de Ripus, et dit à Richard : Ceux-ci monteront la garde à votre place. Maugis vint vers Regnaut et lui demanda qui l’avait éveillé ; il répondit que c’était Bayard. L’excellent cheval, dit Maugis. Seigneurs, dit Regnaut, puisque nous avons secouru Richard, retournons à Montauban et nous consolerons mon épouse et mes enfans. Richard dit à ses gens : Nous devons bien aimer Oger, Roland, Hector. Richard de Normandie, Salomon et Olivier, car ils ont tous pris mes intérêts contre Charlemagne, parce qu’ils pensaient vraiment que Ripus me pendrait et que je me trouverais sans secours. Si vous voulez j’irai me montrer à Oger ainsi qu’à tous nos parens. Oger, dit Regnaut, a agi comme un bon pasteur ; on doit aider aux siens. Il dit en suite à Richard : Frère, le soleil baisse, je crains pour vous ; si vous voulez y aller, menez avec vous quatre cents chevaliers embusqués auprès de vous ; je serai ici avec mes gens et vous porterez mon cor ; et s’il arrive que vous ayez besoin d’aide vous le sonnerez et je vous irai incontinent secourir ; alors il donna son cor à son frère Richard, qui s’en alla à l’armée de Charlemagne portant l’étendard de Ripus. Richard arriva enfin dans l’armée du roi Charlemagne qui était devant sa tente et regardait sur le chemin. Oger voyant venir Richard, et le prenant pour Ripus, pensa qu’il venait de pendre Richard ; sa douleur fut si forte qu’il tomba par terre, et dit : Hélas ! nous avons perdu Richard sans espérance de le revoir. Regnaut et Maugis l’ont bien trahi. Alors il voulut courir sur Richard, pensant toujours que c’était Ripus. Charlemagne croyant qu’Oger poursuivait Ripus, dit à ses gens : Allez après mes barons, on verra qui seront mes amis ; je vois venir Ripus qui m’a bien servi, car il m’a délivré de Richard, et maintenant Oger veut le tuer ; mais si je puis le tenir, j’en ferai telle justice qu’il en sera long-temps parlé. Les Français, accompagnés du roi, poursuivirent long-temps Oger ; mais il était déjà bien loin, et criait : Ripus, vous périrez ; je me vengerai de ce que vous avez fait à mon cousin Richard. Richard lui dit : Cousin, je suis Richard et non pas Ripus ; nous l’avons pendu en ma place ; c’est pour cela que je suis venu me montrer à vous et à mes autres parens. Vous mentez, traître Ripus, vous ne m’échapperez pas. Richard lui dit : Cousin, ne me connaissez-vous pas ? Non, dit Oger, car vous portez les armes et l’étendard de Ripus ; je l’ai fait, dit Richard pour n’être pas connu. Oger dit : Je veux vous voir à découvert, autrement je ne le croirai pas.

Richard leva son casque et découvrit son visage, Oger fut fort joyeux de le voir et lui demanda ce qu’ils avaient fait de Ripus. Ma foi, cousin, mon frère l’a fait évêque des champs et n’a pas voulu que personne y mit les mains que lui. Oger lui dit : Prenez garde à vous, car je vois Charlemagne. Oger s’en retourna vers le roi qui lui dit : Pourquoi allez-vous vers Ripus avant moi ? Sire, si vous n’aviez pas été si près de moi, je lui aurais tranché la tête ; mais je n’ose pour l’amour de vous : allez vers lui, car je vous assure qu’il n’aura aucun mal. Charlemagne lui dit : Je le défendrai envers et contre tous vos gens. Alors il piqua son cheval et courut vers Richard, croyant que c’était Ripus, et lui dit : Venez, mon ami Ripus, ne craignez rien, car je vous defendrai entre tous. Alors Richard lui dit : Je ne suis point le traître Ripus, mais je suis Richard, fils d’Aymon, vous me frappâtes ce matin sur la tête et me fîtes un grand mal : c’est pourquoi mon frère Regnaut a pendu Ripus au lieu où il voulait me pendre, avec quinze de ses compagnons. Or, je vous défie, prenez garde à moi. Charlemagne l’entendant ainsi parler, piqua son cheval contre Richard : Ils se donnèrent de si grands coups sur leurs écus, qu’ils firent voler leurs lances en pièces ; ils mirent ensuite leurs épées à la main et se frappèrent si rudement, qu’ils furent contraints d’abandonner les étriers. Richard se releva promptement, mit l’épée à la main, et en frappa un si grand coup sur le casque de Charlemagne qu’il en fut étourdi, son épée glissa et vint sur l’épine du cheval, tellement qu’il le fendit en deux et le roi tomba par terre, mais il se releva promptement et frappa Richard sur son casque avec tant de force, qu’il le fit chanceler. Alors commença un combat terrible, et le roi cria Montjoie-Saint-Denis. Richard entendant cela, prit son cor et en sonna si fort, que ses frères l’entendirent ; ils piquèrent aussitôt leurs chevaux et s’en vinrent en grande diligence secourir Richard. Quand ils furent arrivés, Regnaut se mit à crier : Montauban, Allard Paraveine, Guichard Balançon, Richard Dordonne. Alors Maugis courut contre Mongeot, seigneur de Pierrefite, et l’attaqua si rudement, qu’il l’étendit mort à ses pieds. Regnaut en frappa aussi un autre de telle manière, qu’il lui passa sa lance au travers du corps et tomba par terre. Guichard en frappa un autre de son épée avec tant de force, qu’il lui fendit la tête jusqu’aux dents. Allard frappa un quatrième si rudement, qu’il ne l’épargna pas. Ils combattirent tous avec courage. Quand Regnaut vit que le Soleil commençait à baisser et que la nuit approchait, craignant pour ses frères, il s’écria : Grand Dieu ! préservez aujourd’hui mes frères et moi de mort et de prison. Comme il disait ces paroles, Charlemagne arriva et courut contre lui. Ils combattaient l’un contre l’autre avec tant de furie, qu’ils firent voler leurs lances en éclat et tombèrent tous deux par terre ; ils se relevèrent promptement et chacun d’eux mit l’épée à la main. Le roi se mit à crier Montjoie-Saint-Denis. Il dit ensuite : Si je suis vaincu par un chevalier, je ne mérite pas d’être roi ni de porter la couronne. Quand Regnaut connut que c’était Charlemagne, il se retira en disant : Hélas ! qu’ai-je fait ? j’ai joûté contre le roi ; il y a quinze ans que je ne lui ai parlé ; mais je le ferai maintenant quand je devrais périr : alors il avança vers Charlemagne et se mit à genoux devant lui, et lui dit : Sire, donnez-moi trêve jusqu’à ce que je vous aie parlé. Volontiers, dit le roi, mais je ne sais qui vous êtes, vous joûtez vaillamment. Sire, je suis Regnaut, fils d’Aymon ; je vous demande grâce, ayez donc pitié de mes frères et de moi ; vous savez très-bien que je suis votre vassal, mais vous m’avez chassé de votre terre et de la mienne il y a environ quinze ans, dont plusieurs gens sont morts. Vous savez ce que c’est que la guerre, perdre aujourd’hui et demain gagner. Ainsi j’espère qu’au nom de Notre-Seigneur, vous aurez pitié de nous, ce n’est point la crainte de la mort qui me fait parler ainsi ; mais c’est pour avoir votre amitié. Sire, accordez-nous la paix et nous serons à votre service pour toujours : je vous donnerai Montauban ainsi que mon cheval Bayard qui m’est bien nécessaire, que j’aime le plus après mes frères et mon cousin Maugis ; car il n’y a pas au monde un cheval pareil au mien ; si vous ne voulez pas le faire, par donnez à mes frères, et je sortirai de France et n’y reviendrai jamais. J’irai nu-pieds au Saint-Sépulcre par amitié pour vous, et je vous promets que mes frères et moi ne reviendrons jamais en France. Charlemagne lui répondit alors : Vous parlez inutilement, je ne veux pas vous accorder la paix, et vous ne l’aurez jamais de moi, si vous ne faites ce que je vous dirai. Sire, que voulez-vous de moi ? C’est de me rendre Maugis pour en faire à ma volonté, car je le déteste plus que personne au monde. Mais, si je vous le rends, qu’en ferez-vous ? Je vous assure que je le ferai traîner à la queue d’un cheval dans Paris, puis je lui ferai couper tous les membres et les ferai brûler et jeter les cendres au vent. Sire, lui dit Regnaut, voulez-vous accepter des villes ou des châteaux, de l’or ou de l’argent pour sa rançon ? Non, dit le roi. Regnaut lui dit ensuite : Si vous aviez mes frères prisonniers et que vous voulussiez les faire pendre, je serais fâché de vous livrer Maugis pour leur rançon. Taisez-vous, dit le roi, jamais nous ne serons d’accord. Sire, dit Regnaut, puisqu’il en est ainsi, je me défendrai le mieux que je pourrai.

Alors le roi courut sur lui, mais Regnaut lui dit : Sire, souffrez pour lors que je mette la main sur vous : car si je me laissais tuer par vous, je mériterais d’être blâmé. Charlemagne lui répondit ! Tout cela ne vaut rien, il faut vous défendre ; alors il mit l’épée à la main et frappa sur le casque de Regnaut, le coup tomba tellement sur l’écu, qu’il en coupa une grande pièce. Regnaut sentant ce coup, s’empara du roi, le prit par le milieu du corps et le mit sur le cou de Bayard pour l’emmener avec lui, mais sans vouloir lui faire aucun mal. Le roi se mit à crier Montjoie-Saint-Denis et dit : Roland, mon cher neveu, où êtes-vous ? Olivier et vous duc Naimes, vous archevêque Turpin, si vous me laissez emmener, vous n’en retirerez pas d’honneur. Regnaut cria son enseigne le plus fort qu’il lui fut possible. Quand il entendit Charlemagne, il dit : mes frères et mon cousin, venez me secourir ; j’ai fuit un prisonnier, que si nous pouvons l’emmener, nous aurons paix en France. Alors Roland, Olivier et les autres barons, vinrent au secours du roi ; les frères de Regnaut et Maugis vinrent d’autre part avec quatre cents chevaliers. Quand ils furent assemblés d’un côté et d’autre, il y eut un combat terrible et ils se tuaient les uns les autres comme des bêtes. Roland étant arrivé dans la mêlée courut sur Regnaut, et lui donna un si grand coup sur son casque, qu’il l’étourdit entièrement et lui dit : Vassal, vous avez tort de penser d’emmener notre roi de cette manière ; vous savez : que c’est une bonne prise, mais vous la lâcherez avant de m’échapper. Regnaut se voyant attaqué et sentant le coup que Roland lui avait donné, mit avec fureur l’épée à la main ; quoique Charlemagne fut pesant sur son cheval, il courut avec précipitation sur Roland, et lui dit : avancez donc, vous savez comme mon épée est tranchante. Quand Roland l’entendit ainsi parler, il courut sur lui ; Regnaut le voyant venir ; quitta le roi et tomba sur Roland ; il y eut un combat terrible entre eux deux. Alors arrivèrent les frères de Regnaut, qui donnèrent tant de peine à Roland, qu’il fut obligé de prendre la fuite. Quand Regnaut s’aperçut que Roland et le roi étaient sauvés, il en fut bien fâché, et dit à ses frères : Mes amis, vous avez bien mal travaillé ; si vous eussiez été avec moi, nous aurions mieux opéré, car j’avais pris le roi et nous l’aurions emmené à Montauban. Sire, dirent ses frères : Nous en sommes bien fâchés, mais nous avons eu tant d’affaires autre part, que nous avons eu peine d’échapper. Faites sonner la trompette pour rallier nos gens à l’entrée de la nuit, et nous irons à Montauban. Quand Charlemagne vit venir Roland et ses gens, il fut joyeux et dit à ses barons : Je crains qu’il ne vous arrive beaucoup de mal, car Regnaut nous a mis en fuite. Sire, dit Roland, vous avez eu tort d’aller combattre contre lui, car vous vous exposiez à être fait prisonnier.


CHAPITRE XXI.


Comme après la défaite de l’armée de Charlemagne, on lui abattit sa tente et lui prit son aigle d’or massif, dont il voulut quitter sa couronne de dépit.


Regnaut voyant que Charlemagne s’en retournait, rallia ses gens pour s’en retourner à Montauban. Regnaut dit à ses frères et à Maugis : demeurons derrière, de crainte que les Français ne les suivent, car s’ils nous suivent, nous souffrirons mieux la peine qu’eux. Je ne voudrais pas que Roland et Olivier se moquassent de nous, ni qu’ils nous trouvassent en désordre. Quand la plus grande partie eut passé Balançon, Regnaut prit trois mille hommes et dit aux autres : Allez à Montauban, car je ne veux attaquer le roi ; alors ils passèrent Balançon et allèrent à l’armée du roi ; Regnaut s’approcha de la tente du roi et dit à ses gens : Mes chers amis, je vous prie de vous gouverner sagement. Sire, dit Richard, celui qui veut acquérir de la gloire, ne doit pas manquer de cœur. Quand Richard eut ainsi parlé, il mit l’épee à la main et courut à la tente du roi ; il coupa les cordes et fit tomber la tente par terre ; il y avait au-dessus un aigle d’or massif qui était d’un très-grand prix. Richard s’écria Montauban ; les gens du roi effrayés coururent aux armes ; mais ils furent bien surpris de voir les tentes renversées par terre.

Richard dit alors à Maugis : Cousin, avancez ; aidez-moi à emmener le butin que j’ai fait ; ils descendirent de cheval et prirent l’aigle d’or. Il dit ensuite à ses gens : Seigneurs, frappez donc sans différer. On vit aussitôt les gens du roi s’armer et sortir de leurs tentes pour combattre contre les quatre fils Aymon. Le combat devint terrible, et le champ de bataille fut couvert de morts et de mourants. Maugis ayant mis l’aigle d’or en sûreté, s’en retourna vers la tente du roi et lui dit : Sire, vous nous persécutez depuis long-temps, mais vous vous souviendrez de votre venue en Gascogne ; je vengerai la mort de mon père, et je vous donnerai un si grand coup, que vous ne ferez jamais de guerre à personne ; alors il jeta sa lance contre la poitrine du roi, mais il para le coup en se tournant un peu vite et la lance entra de deux pieds dans le lit du roi. Quand Charlemagne vit cela, il fut fort surpris et commença a crier Montjoie-Saint-Denis, et dit : Mon cher neveu Roland, où êtes-vous ? Quand Maugis ouït le roi il regarda autour de lui et ne vit point Regnaut ni ses frères, car ils étaient retournés. Maugis resta trop long-temps à l’armée de Charlemagne, car Regnaut était déjà passé Balançon. Roland et Olivier fort effrayés, accouraient aux cris du roi. Quand Maugis les vit venir, il ne resta pas longtemps, mais il partit pour rejoindre Regnaut. Quand il fut au-delà de Balançon, il fit rencontre d’une grande compagnie de chevaliers du roi Charlemagne qui venait à lui ; il en frappa un si rudement dans son écu, qu’il renversa l’homme et le cheval par terre ; il brisa l’écu de Melon et l’étendit mort à ses pieds, aussitôt il cria Montauban, et dit, Regnaut où êtes-vous ? secourez-moi, si vous me perdez, vous en souffrirez ; il vit bien que Regnaut était parti. Cependant Olivier arriva à travers la mêlée et le frappa si rudement qu’il lui fit une blessure à la poitrine et le renversa par terre ; il se releva bien vite et mit l’épée à la main ; la nuit était si obscure, que l’un des deux ne pouvait apercevoir l’autre. Olivier voyant que Maugis se défendait bien, lui dit : je ne sais qui vous êtes, mais si vous ne vous rendez à moi, je vous tranche la tête. Comment vous nommez-vous, dit Maugis ? Si vous êtes un brave chevalier, je me rendrai à vous. Je me nomme Olivier de Vienne. Maugis l’ayant entendu, lui dit : Généreux chevalier, je me rends à vous sur votre parole d’honneur, mais à condition que vous ne me rendrez pas à Charlemagne, autrement il me ferait périr comme un malheureux par le dernier supplice. Olivier lui répondit : Il me serait impossible de vous cacher à lui, rendez-vous, je vous promets de vous aider de tout mon pouvoir ; je ferai adroitement votre paix avec lui. Sire, répondit Maugis, je me rends volontiers à vous ; il lui donna son épée, et Olivier le fit monter à cheval et l’emmena à la tente de Charlemagne, mais ils ne le trouvèrent pas ; car il en était sorti comme on l’a vu. Olivier voyant qu’il ne trouvait pas le roi, craignit que Maugis ne lui échappât par le moyen de son enchantement, il lui dit alors : Maugis vous savez que je vous ai pris par armes et que vous êtes mon prisonnier, je veux que vous juriez de ne pas sortir d’ici sans ma permission. Sire, dit Maugis, très-volontiers ; alors il jura tout ce que voulut Olivier ; il le fit désarmer, bander sa plaie et le fit mettre dans un lit. Pendant que Maugis était pris. Regnaut fit diligence pour emporter le butin. Frère, dit Allard, où est allé Maugis ? Ne vous inquiétez point de lui, lui dit Regnaut, il est allé devant Montauban.

Charlemagne fut donc si irrité de ce qu’on lui avait enlevé son butin qu’il appela le duc Naimes, l’archevêque Turpin, Eston, Salomond, Richard de Normandie, Oger et tous les barons de France. Quand ils furent tous assemblés, le roi commença à se plaindre en ces termes : Seigneurs, vous êtes maintenant mes vassaux soumis ; depuis cinquante ans personne ne vous a rien ôté du vôtre, et il n’y a aucun de vos voisins qui ose rien vous demander ; maintenant je ne veux plus être roi : que ferai-je quand vous me manquerez ? vous m’avez abandonné par amitié pour Regnaut, dont je suis bien fâché, car il m’a pris par pied et levé et m’a chassé hors du camp, dont je suis irrité : mais puisqu’il en est ainsi, je ne désire plus de vivre ni d’être roi, je vous rends ma couronne, donnez-la à Regnaut et qu’il soit roi de France à ma place.

Quand les douze Pairs de France et les barons l’entendirent parler ainsi, ils en furent si étonnés, que plus un d’eux n’osa dire mot : ils commencèrent à se regarder les uns les autres avec une grande honte. Le duc Naimes, qui avait fait attention aux paroles du roi, lui dit : Sire, à Dieu ne plaise que nous ayons du mépris pour vous par égard pour Regnaut, mais vous devez penser que ce que nous avons fait n’est pas un mal, parce que de bonne part, nous pensions par ce moyen, faire cesser une guerre qui a duré si long-temps, et dans laquelle il est péri bien du monde ; mais nous voyons que vous ne voulez pas faire la paix avec les quatre fils Aymon. Reprenez votre couronne, calmez-vous ; nous vous promettons de vous servir fidèlement, et nous prendrons Montauban avant qu’il se passe un mois ; nous périrons plutôt et ferons périr ceux qui voudraient les épargner. Le roi lui répondit alors : Laissez ceci en paix ; je vous dis que certainement je ne serai votre roi, si vous ne me rendez Regnaut ou Maugis, le méchant qui m’a tant de fois trompé. Olivier arriva alors, et fut si étonné que le roi était dans la tristesse, qu’il lui dit : Sire, de quoi êtes-vous irrité ? Le duc Naimes lui répondit : Le roi nous a tous diffamés, car il a quitté sa couronne et son royaume. Sire, dit Olivier, ne le faites pas, s’il vous plaît, mais reprenez votre royaume, et celui qui ne vous obéira pas, sera puni. Olivier, dit le roi, je n’en ferai rien si je n’ai Regnaut ou Maugis. Sire, dit Olivier, par donnez-nous donc et je vous rendrai Maugis dans l’instant. Charlemagne lui répondit : Je ne suis pas homme que l’on puisse tromper ; je sais que Maugis ne vous redoute point. Sire, voulez-vous reprendre votre couronne, je vous l’amènerai tout-à-l’heure. S’il en est ainsi, je ferai tout ce que vous voudrez ; je hais Maugis plus que personne, car s’il était mort, les quatre fils Aymon ne pourraient me résister. Sire, dit Olivier, je vais bientôt vous l’amener ; il alla avec Roland dans sa tente, plusieurs autres chevaliers y allèrent aussi et virent Maugis au lit. Olivier lui dit : Voulez-vous venir vers le roi ? Vous m’avez trahi, lui dit Maugis ; mais je sais bien que le roi sera plus honnête que vous, car il ne me fera aucun mal. Quand ils furent arrivés à la tente du roi, Olivier lui dit : Sire, vous m’avez promis que si je vous rendais Maugis, vous reprendriez votre couronne et que vous vous maintiendriez comme du temps passé. Il est bien vrai, lui dit le roi, si vous tenez ce que vous m’avez promis. Sire, regardez, voici Maugis que je vous présente, je l’ai pris par la force des armes. Charlemagne fut satisfait plus que personne ne pourrait l’être ; ensuite il dit à Maugis : Voilà une partie de mes désirs accomplie. Je te ferai payer chèrement ton orgueil quand tu emportas l’aigle d’or et tous les larcins que tu as commis ; tu m’as irrité plusieurs fois, et j’aurai le plaisir de te punir. Sire, dit Maugis, vous ferez de moi ce qu’il vous plaira, car je suis en vos mains ; mais vous ne gagnerez rien à ma mort ; j’ai des cousins qui sauront bien la venger par les armes. Ah ! larron, dit le roi. Je ne puis plus me défendre, dit Maugis, puisque vous me tenez en vos mains ; quand vous m’aurez mis à mort, vous ne pourrez plus rien faire et vous serez courroucé contre moi avant qu’il soit vingt-quatre heures. Malheureux ! dit le roi, ne parle pas si hardiment, car je ferai tout mon possible pour te faire périr avant qu’il soit nuit, et tes quatre mauvais cousins ne pourront t’en garantir, ni toi-même te sauver par tes enchantemens.

Regnaut et ses frères partirent de l’armée de Charlemagne et retournèrent à Montauban. L’épouse de Regnaut vint au-devant de lui et lui dit : Sire, soyez le bien venu ; avez-vous délivré Richard ? oui, dit Regnaut, Dieu merci ; alors elle embrassa Richard, et ils firent ensuite des réjouissances. Regnaut demanda après son cousin Maugis ; la dame lui répondit : Je n’en sais aucune nouvelle. Regnaut fâché retourna vers ses frères et leur dit : Je vous prie instamment de vous informer si notre cousin Maugis est arrivé, et de le chercher dans tout le logis ; peut-être est-il allé se désarmer. Alors ils demandèrent à deux de ses gens qui dirent ne l’avoir pas vu depuis qu’il était avec eux. Ils s’en retournèrent auprès de Regnaut et lui dirent qu’ils n’en avaient appris aucune nouvelle. Il en était si chagrin et si inquiet, qu’il faisait pitié à voir. La dame voyant bien le chagrin que Regnaut et ses frères avaient, tomba dans une grande faiblesse où elle fut long-temps sans reprendre connaissance. Regnaut dit alors : Mon cher Maugis, tous êtes bien abandonné, que pourrons-nous faire désormais, puisque nous vous perdons ? il dit alors à ses gens : Seigneurs, cessons nos regrets, d’autant plus qu’ils ne nous serviraient de rien, ce n’est pas là le remède qu’il faut y apporter : il faut aller au bois de la Serpente pour parler à l’abbé de Saint-Ladre, à qui nous pourrons peut-être avoir quelques nouvelles, car je pense qu’avant vingt-quatre heures j’en saurai quelque chose ; adieu, mes frères. Vous avez bien raison, répondit Allard ; mais nous irons avec vous. Vous n’y viendrez pas, lui répondit Regnaut ; alors il se fit armer et monta sur Bayard, et sortit de Montauban, arriva à Balançon, passa l’eau et trouva un page qui venait abreuver les chevaux du roi. Quand le page vit Regnaut seul et armé, il lui demanda : Qui êtes-vous et pourquoi êtes-vous seul ? Je suis des gens de Ripus et me suis échappé quand les quatre fils Aymon l’ont pendu. Regnaut lui dit en suite : Que fait le roi ? Sire, dit le page, il est bien content et a déjà oublié la perte de Ripus, car on lui a livré Maugis qu’il détestait à la mort. Dites-moi, dit Regnaut, Maugis est-il mort ? Sire, lui dit-il, il est encore vivant. Regnaut fut content, et il lui dit : Mon ami, je suis bien aise que Maugis ne soit pas mort ; et tout ainsi qu’il disait cela le page s’en alla et laissa Regnaut tout seul pensant à son affaire. Regnaut dit alors en lui-même : Grand Dieu ! je ne sais ce que je dois faire ni penser, car si je vais attaquer Charlemagne, la nuit est déjà fort obscure, il croira que j’ai beaucoup de gens avec moi, et aura peur de perdre mon cousin, ainsi il pourrait le tuer ; mais puisque c’est ainsi, j’attendrai jusqu’à demain matin : et s’il le fait conduire à la mort, je tâcherai de le défendre.


CHAPITRE XXII.


Comme Maugis étant condamné à la mort, se sauva avec la couronne, l’épée et le trésor du roi, prit aussi les épées des douze Pairs de France, et emporta tout ce butin au château de Montauban.


Charlemagne se voyant maître de Maugis, appela tous ses barons et leur dit : Seigneur, je vous prie instamment de faire élever une potence, car je suis décidé de faire pendre Maugis avant que de souper, ne voulant pas le garder jusqu’au jour. Sire, dit le duc Naimes, puisque vous voulez qu’il meure, si vous voulez me croire, vous ferez autrement. Comment, dit le roi ? Sire, je vous conseille de ne pas le faire pendre de nuit, car nous en aurions des reproches. Regnaut et ses frères diraient que par appréhension vous n’avez osé le faire de jour ; ainsi attendez qu’il soit jour pour le faire pendre ; et quand on le conduira, envoyez-y des gens, afin que si Regnaut et ses frères viennent pour le secourir, on puisse tous les pendre ensemble. Naimes, dit le roi, vous vous moquez de moi ; si ce larron m’échappe, je suis diffamé. Si vous avez peur que je m’en aille, dit Maugis, je vous donnerai des otages par preuve que je ne m’en irai pas sans vous dire adieu. Qui voudra en répondre ? J’en trouverai, répondit Maugis ; alors il regarda autour de lui et vit les douze Pairs de France, il appela Olivier et lui dit : Vous m’avez promis de me rendre service auprès du roi quand je me suis rendu à vous, je vous demande pour otage. Volontiers, dit Olivier, je le ferai sur ma vie. Il pria ensuite Richard, le duc Naimes, Oger, l’archevêque Turpin et Eston d’être ses otages pour la nuit. Maugis, dit le duc Naimes, nous promettez-vous de ne point vous en aller d’ici sans notre permission ? Oui, dit Maugis, je vous le jure : alors les douze Pairs allèrent vers le roi et lui dirent : Sire, nous répondons de Maugis sur notre vie et sur ce que nous tenons de vous ; ainsi il ne s’en ira pas sans notre permission, ni sans dire adieu à la compagnie. Charlemagne leur dit : Prenez garde que ce traître ne vous enchante, et je vous prie de ne pas vous y fier, car c’est le plus grand fourbe qui soit au monde. Seigneurs, dit le roi, puisque vous en répondez, je vous le remets en garde, aux conditions que si je ne l’ai pas demain matin, vous perdrez tous vos fiefs et ne pourrez jamais rentrer en France. Sire, dit Olivier, nous le voulons bien ainsi que vous l’avez dit. Ensuite ils vinrent vers Maugis qui leur dit : Seigneurs, puisque vous m’avez fait un plaisir, faites-m’en deux : Je vous supplie de me faire donner à manger, car je meurs de faim. Quand le roi entendit Maugis parler ainsi, il le regarda et dit en riant : Mangeras-tu bien, dis, méchant larron ? Oui, répondit-il, quand j’aurai de quoi. Qu’on lui donne donc à manger. Sire, dit Roland, il sera bien auprès de vous. Vous avez raison, mon neveu, ainsi l’avais-je pensé ; car je ne m’en rapporterais à personne qu’à moi ; alors il se mit à table, fit asseoir Maugis auprès de lui et le servit lui-même. Pendant le souper, le roi n’osait ni boire ni manger, tant il craignait les enchantemens de Maugis : celui-ci mangea bien, car il en avait besoin. Quand Olivier vit cela, il commença à rire et poussa Roland en lui disant : Avez-vous vu comme le roi n’osait manger, par crainte que Maugis ne l’enchantât ? Sûrement, dit Roland, il est bien vrai. Après souper, Charlemagne appela son sénéchal et lui dit : Je vous prie de me faire apporter cent torches et qu’elles soient ardentes toute la nuit. Vous serez obéi. Quand le roi eut donné tous ses ordres, il s’en retourna auprès de Roland et lui dit : Neveu, je vous prie vous, Olivier et les douze Pairs de France, de veiller avec moi ce larron de Maugis ; vous ferez armer cent bons chevaliers, qui veilleront avec nous, et faites jouer aux tables, aux échecs et à d’autres jeux, afin que l’on ne s’endorme point ; vous ferez monter la garde à mille chevaliers, afin que s’il nous échappait, ils le retiennent. Quand il eut parlé, il se mit sur son lit ; il fit asseoir près de lui, d’un côté Maugis et de l’autre Roland, Olivier et les douze Pairs de France. Sire, dit Maugis, où dois-je reposer ? Comment, dit le roi, voulez-vous dormir ? Oui, Sire, dit Maugis, s’il vous plaît. Par ma foi, dit le Roi, vous aurez mauvais repos et ne dormirez de votre vie, car vous serez pendu demain au point du jour. Sire, dit Maugis, vous avez tort, je vous ai donne des otages, n’est-ce pas pour si peu que j’ai à vivre, que je fasse mes volontés, laissez-moi donc reposer, ou acquittez mes otages. Larron, dit le roi, cela ne sert de rien, car je veux que tes otages soient libres, tu n’es pas encore hors de mes mains. Charlemagne fit apporter de gros fers et les lui fit mettre aux pieds avec une longue chaîne autour des reins attachée à un pilier ; puis lui fit mettre un collier de fer au cou, dont il garda la clef. Quand il fut ainsi attaché, il lui dit : Maugis, vous ne m’échapperez pas maintenant. Sire, vous vous moquez de moi ; je vous dis devant les douze Pairs de France, que je verrai Montauban avant qu’il soit demain matin. Quand le roi entendit ce que Maugis lui avait dit, il devint furieux, se redressa, mit l’épée à la main et vint contre lui pour lui trancher la tête. Roland voyant cela, s’avança et dit au roi : Sire, arrêtez, je vous prie, car si vous alliez le tuer, nous en serions diffamés pour toujours ; vous ne devez pas prendre garde à ce qu’il dit, car il parle en homme désespéré : d’ailleurs, comment pourrait-il arriver qu’il vous échappât comme vous le tenez, car il est bien pris ? Neveu, dit le roi, je ne sais comment, mais c’est qu’il s’est tant moqué de moi que je m’en défie. Laissons-le en paix jusqu’à demain matin qu’il sera pendu. Maugis sentant qu’il avait envie de dormir, commença à faire son charme et il les endormit profondément. Le roi lui-même s’endormit si fort, qu’il tomba à la renverse sur son lit. Quand Maugis vit que le roi et les douze Pairs de France étaient tous bien endormis, il fit un autre charme qui était d’une si grande vertu, que les fers qu’il avait aux pieds, le collier et la chaîne de fer, tout tomba par terre ; puis il se leva et voyant Charlemagne qui dormait fort bien la tête de travers, prit un oreiller, lui redressa la tête, lui déceignit ensuite Joyeuse, sa bonne épée, et la mit à sa ceinture ; de là il alla vers Roland auquel il ôta Durandal sa bonne épée, ensuite à Olivier Haute-Claire, après à Oger, puis s’en vint au coffre où la couronne et le trésor étaient, et prit tout. Quand il eut fait tout cela, il prit une herbe et frotta le nez et la barbe du roi et le décharma, puis le poussa du doigt et lui dit : Sire, je vous ai dit hier que je ne m’en irais pas sans vous parler. Quand il eut dit cela, il sortit de la tente du roi et se mit en chemin pour aller à Montauban. Quand le roi entendit ce que Maugis lui avait dit, il se leva dans une grande fureur, s’en vint vers ses Pairs et il ne put les éveiller ; voyant cela, il alla chercher une herbe qu’il avait apportée d’outre mer, en prit et en frotta le nez, la bouche et les yeux de Roland et de tous les autres Pairs de France ; et incontinent ils s’éveillèrent, se levèrent et se regardèrent tous fort étonnés. Le premier qui commença à parler fut le duc Naimes, qui dit au roi : Où est Maugis ? Par ma foi, dit le roi, vous me le rendrez, car c’est vous qui lui avez facilité son évasion ; si vous l’eussiez pendu hier, j’aurais été délivré de lui. Roland, dit Oger, le vites-vous en aller ? Non, par Saint-Denis, dit Roland. Je l’ai vu en aller, dit le roi. Sire, dit Roland, vous deviez donc le lui dire, car il ne s’en serait pas allé. Il regarda aussitôt à son côté et ne vit point Durandal son épée, dont il fut bien fâché. Le roi dit ensuite : Neveu, où est votre épée ? Dieu ! je vois bien que Maugis nous a enchantés, car aucun n’a son épée. Les douze Pairs voyant qu’ils avaient perdu leurs épées, furent plus fâchés qu’on ne pourrait l’exprimer. Roland dit ensuite : Certainement Maugis a fait un très-grand butin d’avoir nos épées, car elles valent plus que Paris.

Charlemagne voyant ses coffres ouverts, commença à dire : Ah ! larron Maugis, je n’ai guère gagné à ta prise. Cependant Maugis s’en allait à Montauban et passa le guet où était Regnaut ; quand il fut passé, Bayard le sentit et commença à hennir bien fort et alla vers Maugis malgré Regnaut. Quand Maugis aperçut Regnaut, il lui dit : Vassal, qui êtes-vous qui venez ici ; Cousin, dit Regnaut, ne me connaissez-vous pas ? Que Dieu soit loué ! qui vous a délivré des mains de Charlemagne ? Vous m’avez oublié, dit Maugis ? Cousin, ce n’est pas ma faute, je vous assure que j’étais décidé à vous secourir ou à périr : il lui dit demanda ensuite ce qu’il portait, et Maugis lui répondit que c’était la couronne et les épées des Pairs de France. Ils allèrent vers Montauban et rencontrèrent Allard, Guichard et Richard, qui paraissaient plongés dans la tristesse. Regnaut lui demanda ce qu’ils avaient. Nous allions vous chercher. Ils approchèrent de Maugis et lui dirent : Cousin, où fûtes-vous hier quand nous vous perdîmes ? Alors Maugis lui dit : Quand Richard fut arrivé à la tente du roi et eut pris l’aigle d’or, je restai dans sa tente pour pouvoir le tuer et bien peu s’en fallut qu’il ne le fût. Lorsque je pensais m’en retourner près de vous, j’ai trouvé une compagnie de chevaliers qui m’ont arrêté, je me suis défendu de toute ma force, mais Olivier vint et m’abattit par terre ; je me rendis à lui, et il m’a livré au roi qui voulait me faire pendre : mais j’en suis échappé. Ils allèrent à Montauban où ils furent bien traités.

Le lendemain ils allèrent à la messe, et Maugis leur dit : Seigneurs, montrez-nous le butin que vous gagnâtes hier. Richard prit alors l’aigle d’or et le donna à Regnaut, lequel dit à Maugis : Cousin, que ferons-nous de cet aigle ? Maugis lui dit : Il me semble qu’on doit le mettre sur le pommeau de la tour, afin que Charlemagne et toute son armée le voient. Regnaut le fit mettre sur la plus haute tour de Montauban ; lorsque les rayons du Soleil tombaient dessus, il jetait une clarté éblouissante, que l’on pouvait voir de cinq lieues. Charlemagne irrité, appela les Pairs de France et leur dit : Seigneurs, nous n’avons eu que malheur depuis notre venue, car les quatre fils Aymon nous ont bien nargués avec l’aide de leur cousin Maugis ; ainsi. Seigneurs, je me plains à vous et vous prie de m’aider à m’en venger, car ils vous nargueront ainsi que moi. Les Pairs lui répondirent : Sire, nous sommes prêts à faire ce que vous nous commanderez. Je voudrais bien, dit Charlemagne, que vous, Oger, le duc Naimes, l’archevêque Turpin et Eston qui êtes de la famille de Regnaut, vous alliez lui dire et à ses frères qu’ils me rendent ma couronne, mon épée et mon aigle d’or avec toutes vos épées, je leur donnerai trêve pour deux ans et ferai retourner mon armée en France.

Quand ils entendirent le commandement, ils montèrent à cheval et allèrent vers le portier qui montait la garde, qui leur demanda : Seigneurs, qui êtes-vous ? Mon ami, dit Oger, nous sommes des gens de Charlemagne, allez dire à Regnaut que le duc Naimes, l’archevêque Turpin, Eston et Oger veulent lui parler. Seigneurs, dit le portier, j’y vais. Regnaut dit à ses gens : Je vois venir de vaillans chevaliers, montrons-leur, je vous prie, que nous ne sommes pas des enfans. Ils allèrent à la porte, et Richard sortit le premier, qui leur fit de grands honneurs et leur dit : Mes Seigneurs, soyez les bien venus. Regnaut s’avança ensuite honorablement, et prit Oger par la main et les conduisit au donjon où ils furent tous bien reçus par la dame Claire. Regnaut leur dit : Seigneurs, je vous prie de me dire pourquoi vous êtes venus ici ? ce doit être par quelque trahison particulière. Vous savez bien, lui dit Oger, que tous ceux qui sont ici vous aiment : vous n’ignorez pas que Maugis votre cousin nous à déshonorés, car nous avons prêté serment au roi que nous lui le rendrions à sa volonté ; mais il s’est sauvé et ce qu’il y a de pis, c’est qu’il a emporté la couronne du roi, son épée et celles de tous les Pairs. Ainsi, le roi vous mande que vous lui rendiez sa couronne, l’aigle d’or et toutes nos épées ; il vous donnera trève pour deux ans et fera retourner son armée en France. Alors Maugis leur dit : Seigneurs, je suis charmé de vous voir, mais ne me parlez plus, je vous prie, sur cette matière, vous demeurerez pour cette nuit avec nous, et demain nous vous donnerons des réponses. Olivier lui dit : Nous resterons volontiers, puisque cela vous fait plaisir. Maugis dit alors au sénéchal qu’il fallait fêter les messagers et lui ordonna tout ce qu’il fallait préparer. Seigneur, répondit le sénéchal, ne vous inquiétez de rien, vous serez bien servi. Regnaut dit à Maugis : Ayez soin à ce que nous soyons bien et magnifiquement traités. J’ai eu soin d’y pourvoir, lui répondit Maugis. Ils se mirent ensuite en conversation avec les gens du roi sur différentes matières ; quand le repas fut prêt, Regnaut et ses frères menèrent les chevaliers dans une salle à manger et se lavèrent les mains. Maugis fit asseoir le duc Naimes auprès de la dame Claire, épouse de Regnaut ; ensuite il fit placer l’archevêque Turpin et Regnaut, puis Oger et Allard et après Guichard, Eston et le petit Richard. Tout le repas était dirigé en bon ordre. Quand ils eurent pris leur réfection, le duc Naimes dit à Regnaut : Cousin, je vous prie de nous donner des réponses. Seigneurs, dit Regnaut, je ferai tant que le roi sera content de nous ; car je ferai ce qu’il lui plaira pour avoir la paix avec lui : alors il fit apporter l’épée du roi, sa couronne, l’aigle d’or et les épées des douze Pairs de France. Quand Oger vit cela, il se mit à rire et dit : Regnaut, vous aviez un bon butin si vous l’eussiez gardé. Richard voyant que Regnaut voulait rendre l’aigle, lui dit : Frère, je jure sur ma foi que je dois à Dieu qu’on ne rendra pas ce que j’ai pris par force d’armes. Frère, dit Regnaut, laissez-moi faire. Non pas, dit Richard, car le roi m’a trop maltraité avec un bâton, lorsque j’étais prisonnier en sa tente. Sire, dit le duc Naimes, n’en parlons plus ; prenons en bon gré tout ce que Regnaut nous donne, car il nous en fait assez. Ma foi, dit l’archevêque Turpin, c’est bien peu. Ils prirent alors la couronne du roi et toutes leurs épées. Quand ils les eurent, Oger dit à Regnaut : Cousin, je tous conseille de venir avec nous ; Maugis restera ici pour garder votre château. Seigneurs, dit Regnaut, je crains que le roi ne me fasse mourir indignement. Venez en toute sûreté, dit le duc Naimes, car nous vous conduirons ; ainsi il n’y a point de danger. Seigneurs, dit Regnaut, sur votre assurance j’obéirai à vos ordres. Regnaut étant donc convenu d’aller avec les messagers de Charlemagne, ils montèrent tous à cheval ; Regnaut et Allard se firent armer de pied en cap. Quand dame Claire vit que Regnaut voulait s’en aller avec les messagers, elle vint au-devant d’eux, et s’agenouillant, elle leur dit : Seigneurs, je vous remercie de l’honneur que vous avez fait à Maugis, je vous supplie derechef d’avoir mon mari en recommandation et de ne pas l’abandonner. Dame, dit Oger, ne craignez rien, Regnaut n’aura aucun mal. Regnaut prit deux chevaliers avec lui pour lui tenir compagnie ; ils passèrent la rivière au lieu de Balançon, et quand ils furent passés, Oger commença à dire : Seigneurs, vous savez comme le roi est vindicatif, je crains beaucoup pour ce pauvre Regnaut que nous avons amené. Il faut savoir la volonté de Charlemagne avant qu’il voie Regnaut. Oger ; dit le duc Naimes, vous avez raison, nous irons avec vous ; je parlerai au roi, et Regnaut nous attendra ici jusqu’à ce que nous soyons de retour. Regnaut leur dit : Je suivrai vos avis ; mais je vous prie de ne pas manquer à ce que vous m’avez promis. Ne craignez rien, lui dit le duc Naimes. Oger et le duc Naimes allèrent à l’armée de Charlemagne. Pour Regnaut, il demeura avec l’archevêque Turpin, Eston, Pinabelle, neveu de Charlemagne qui était au gué de Balançon avec grande compagnie, lorsque les susdits parlèrent ensemble ; quand il entendit toute la convention, il se déroba de la compagnie et s’en alla vers le roi, auquel il dit : Sire, j’ai laissé Regnaut et Allard au gué de Balançon, avec l’archevêque Turpin et Eston, mais le duc Naimes et Oger viennent vers vous pour demander s’ils l’amèneront en assurance. Ce que vous dites est-il vrai ? Oui, Sire. Charlemagne à l’instant aperçut Olivier et lui dit ! Allez au gué de Balançon, vous y trouverez Regnaut et Allard, menez deux cents chevaliers bien armés ; prenez-les, quoiqu’il eu arrive ; amenez-les auprès de moi et demandez-moi ce que vous voudrez. Pendant qu’Olivier était allé auprès de Balançon, le duc Naimes et Oger arrivèrent devant la tente du roi et y entrèrent aussitôt. Oger le salua humblement ; mais il ne répondit pas un seul mot. Quand Oger vit cela, il lui dit : Sire, je suis surpris que vous nous montriez un si mauvais accueil, puisque nous venons d’obéir à vos ordres. Oger, dit le roi, où est Regnaut ? je suis certain que vous l’avez amené avec vous. Sire, répondit Oger, il est vrai, nous l’avons amené sur votre foi pour prendre des otages des trêves que vous lui avez données. Par Saint-Denis, dit Charlemagne, je n’en ferai rien, car si je puis le tenir, il partira. Sire, dit Oger, je suis surpris de ce que vous avez dit de Regnaut. Le duc Naimes lui dit en suite : Sire, un roi comme vous êtes, ne devrait pas avoir dit de telles paroles pour la moitié de son royaume. Sire, au nom de Dieu, ne vous attirez point de blâme ; si vous faites ce que vous venez de dire, je vous certifie que l’archevêque Turpin, Eston et moi vous en saurons mauvais gré et sauverons Regnaut de toute puissance, puisque nous l’avons amené sur votre foi. On verra, dit Charlemagne, comment vous l’aiderez. Sire, dit Oger, si vous nous faites outrage ou déshonneur, nous vous rendrons la foi que nous vous devons, et nous combattrons tous contre vous.

Quand Olivier fut arrivé sur Balançon, il arriva comme par hasard et vit Regnaut qui était à pied ; n’ayant pu monter sur Bayard. Quand Regnaut vit cela, il retourna vers l’archevêque Turpin et Eston, et leur dit : Vassaux, je crois que vous m’avez trahi, je ne l’eusse jamais pensé, c’est mal agir. Sire, dit l’archevêque Turpin, je vous jure sur ma foi que nous ne savons rien de cela ; je vous promets que nous vous défendrons de toute notre force. Regnaut dit ensuite à Olivier : C’est maintenant que vous pouvez me rendre la courtoisie que je vous ai faite lorsque mon cousin Maugis vous abattit aux plaines de Vaucouleurs, vous savez qu’une politesse en demande une autre ; car quand vous fûtes à terre, je vous rendis votre cheval et vous aidai à monter. Sire, dit Olivier, il est vrai ; je vous promets que je suis bien fâché de vous avoir trouvé ici, et de vous défendre contre tous.

Cependant arriva Roland qui était venu après Olivier, pour lui aider a prendre Regnaut et son frère, sitôt qu’il fut auprès, il commença à crier : Regnaut, vous êtes pris. Quand il eut dit cela, il alla vers Oger qui l’avait suivi à grande course de cheval ; alors Oger lui dit : Certainement Roland, sur ma foi, vous ne ferez aucun mal à Regnaut, car le duc Naimes et moi l’avons amené sur votre foi et serment, pour prendre des otages des trêves que nous lui avons données de par le roi, comme vous savez qu’il nous en avait chargés, je vous dis que, si vous lui faites outrage, vous nous le ferez. Roland, dit Oger, par ma foi, si vous l’attaquez, nous l’aiderons. Alors Olivier dit à Roland : Je vous prie que vous laissiez Regnaut, car il m’a fait une courtoisie, et maintenant je veux la lui rendre : si vous voulez me croire, nous le mènerons vers le roi, nous le forcerons tous de faire son appointement. Seigneurs, dit le duc Naimes, Olivier parle honnêtement ; car si le roi nous faisait passer pour traîtres, ce serait grande honte à lui et à nous, et s’il fait un outrage à Regnaut, nous ne le souffrirons pas. Alors Roland et Olivier menèrent Regnaut au pavillon de Charlemagne, mais le duc Naimes, l’archevêque Turpin et Eston ne l’abandonnèrent point. Quand Olivier voulut le présenter à Charlemagne, Oger s’avança et dit : Sire, vous savez que vous nous mandates quatre qui sommes ici devant vous, d’aller à Montauban et dire à Regnaut ce dont vous nous avez chargé, et il a fait tout ce que nous lui avons dit de votre part ; nous lui avons promis qu’il n’aurait nul mal, et vous l’avez fait prendre nous n’aurions jamais pensé à cela, vu que votre couronne, nos épées et votre aigle d’or, vous l’aurez quand il vous plaira ; vous lui avez promis que vous ne lui feriez point de mal que vous ne nous en fassiez. Si vous ne tenez pas votre promesse, vous en serez blâmé ; mais si vous voulez travailler honnêtement, comme seigneurs, prenez garde que nous ne soyons blâmés. Envoyez Regnaut à Montauban avec ce qu’il nous a donné, alors faites-lui ce que vous pourrez. Oger, dit Charlemagne, vous parlez en vain et vos associés aussi, car je n’en ferai rien qu’à ma volonté ; et l’eussiez-vous juré, je n’en ferai pas de Regnaut comme de Maugis.

Quand le roi eut dit cela, il se tourna vers Regnaut et lui dit : Je vous tiens, vous ne m’en chanterez pas comme a fait Maugis, car je vous ferai brûler. Sire, dit Oger, ne le faites pas. Oger, dit le roi, voulez-vous défendre mon ennemi contre moi ? Sire, que voulez-vous que je fasse ? vous m’avez appelé traître, sachez que je ne le suis pas, ni personne de ma famille, et je ne connais personne au monde que s’il disait que je suis un traître, je combattrais contre lui. Par ma foi, dit Charlemagne, je vous le vais prouver par les armes ; Sire, dit Regnaut, vous parlez maintenant comme roi, je vous donne mon gage et vous trouverai mon otage. Alors il dit à Oger, au duc Naimes, à l’archevêque Turpin et Eston, de vouloir bien le cautionner. Regnaut, dit le duc Naimes, nous vous cautionnerons bien volontiers. Regnaut dit alors : Sire, voici cautions, les acceptez-vous ? Oui, dit le roi, je n’en demande plus. Regnaut dit ensuite : Qui voudra combattre contre moi ? Ce sera moi, lui répondit le roi. Mon oncle, dit Roland, non pas, s’il vous plaît, je le ferai. Sire, dit Regnaut, mettez qui vous voudrez. Bayard fut rendu à Regnaut qui s’en alla à Montauban, ainsi qu’Oger, le duc Naimes, Eston et Allard. Toute la nuit, Regnaut et sa compagnie firent bonne chère à Montauban, et furent honorablement reçus par la dame Claire, épouse de Regnaut. Le lendemain, ils entendirent la Messe, et Regnaut se fit armer, dit adieu à dame Claire, et dit à ses frères : Je vous laisse le château en garde et vous recommande ma femme et mes enfans, car je m’en vais combattre le meilleur chevalier du monde, et je ne sais ce qu’il en arrivera ; vous aurez besoin de ce château. Voici mes cautions qui viendront avec moi. Par ma foi, dit Allard, nous irons avec vous et nous verrons le combat et comme votre bon droit sera gardé ; car si vous avez besoin de secours, nous vous en donnerons. Regnaut dit à Maugis de rester au château et qu’il eût soin de toutes choses. Ils se mirent ensuite en chemin et arrivèrent au pied de Montfaucon, lieu destiné pour le combat.


CHAPITRE XXIII.


Comme Regnaut combattit contre Roland, et comme Maugis emporta le roi tout endormi à Montauban, dessus Bayard.


Quand Roland vit le jour, il se leva et alla entendre la Messe, puis se fit armer et monta à cheval. Alors Charlemagne lui dit : Je vous recommande à Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde et veuille vous garder de mort et de prison : car vous savez que Regnaut a raison et que nous avons tort ; ainsi je ne voudrais pas pour la moitié de mon royaume qu’il vous arrivât aucun mal. Sire, dit Roland, il est trop tard de vous repentir ; puisque vous saviez avoir tort, vous ne deviez pas accepter la bataille ; mais puisque la chose est si avancée, je ne puis la laisser sans me déshonorer. Or que Dieu m’ait en sa bonne et sainte garde, par sa divine miséricorde. Roland trouva Regnaut qui l’attendait, auquel il cria : Regnaut, vous avez affaire cejourd’hui à moi. Regnaut lui dit : Roland, il n’appartient pas à un chevalier tel que vous de me menacer ; voulez-vous la paix ou la bataille ? choisissez. Regnaut, dit-il, je ne suis pas venu ici pour la paix, méfiez-vous de moi, vous ferez mieux. Prenez aussi garde à moi, dit Regnaut, car aujourd’hui j’abaisserai votre orgueil. Alors ils piquèrent leurs chevaux et se donnèrent de si grands coups, qu’ils brisèrent leurs lances, et s’entre-heurtèrent si rudement sur leurs écus, qu’il fallut que Regnaut tombât à terre la selle entre deux cuisses ; alors il abandonna les étriers, se releva promptement, monta sur Bayard, sans selle, courut contre Roland, et lui donna un si grand coup d’épée, qu’il se sentit fort blessé. Il mit aussitôt l’épée à la main et courut contre Regnaut. Le combat devint si terrible entr’eux qu’ils se déchirèrent leurs hauberts en plus de mille pièces, si bien que les barons qui regardaient, eurent pitié d’eux. Quand le duc Naimes eut long-temps regardé le combat, il s’écria : Ah ! Charlemagne, maudite soit votre cruauté : car par votre haine vous causez la mort des deux meilleurs chevaliers du monde, et vous pourrez en avoir besoin un jour. Regnaut voyant qu’aucun ne pouvait gagner, dit à Roland : Si vous voulez m’en croire, nous combattrons à pied afin de ne pas tuer nos chevaux, car nous ne pourrions en retrouver d’aussi bons. Vous avez raison, dit Roland. Quand ils furent descendus, ils coururent l’un contre l’autre comme deux lions ; Roland voyant qu’il ne pouvait vaincre Regnaut, courut contre lui et l’empoigna ; Regnaut lui demanda la lutte, ils se retournèrent long-temps et ne purent se faire tomber ni l’un ni l’autre. Voyant qu’ils ne pouvaient se renverser, ils se laissèrent aller et se reculèrent pour respirer, car ils étaient bien fatigués ; leurs écus, hauberts et casques étaient tous brisés ; et la terre où ils étaient battus était foulée comme si on y eût battu du blé ; Charlemagne voyant que l’un ne pouvait pas gagner l’autre, et qu’ils étaient très-mal en ordre, eut peur pour Roland ; il se mit alors à genoux, éleva les mains au ciel, et dit en pleurant : Grand Dieu qui créâtes le monde, le ciel et la terre, qui délivrâtes la grande sainte Marguerite des dents de l’horrible dragon, et Jonas du ventre de la baleine, je vous prie de vouloir bien délivrer mon neveu Roland et faire cesser la bataille ; daignez m’inspirer de quel le manière il faut agir pour l’un et pour l’autre. Les frères de Regnaut le voyant ainsi fatigué, eurent grande peur pour sa personne ; ils se mirent à prier le Seigneur de vouloir préserver leur frère de la mort et de prison. Notre-Seigneur à la prière du roi fit voir un beau miracle, car il fit paraître une si grande nuée que l’un ne pouvait voir l’autre. Roland dit alors à Regnaut : Où êtes-vous ? car, ou il est nuit, ou je ne vois rien. Sûrement, dit Regnaut, ni moi non plus. Regnaut, dit : Roland, je vous prie que vous me fassiez une courtoisie, une autre fois j’en ferai bien autant pour vous, si vous me le demandez. Alors Regnaut lui répondit : Je le veux bien, mon honneur sera sauvé. Grand merci, dit Roland, de votre bonne volonté : sachez que la chose que j’exige de vous, c’est de me conduire à Montauban. Roland, dit Regnaut, si vous voulez le faire, j’en serai content. J’irai sur ma foi, dit Roland. Sire, lui dit Regnaut, que Dieu vous rende l’honneur que vous me faites, car je ne l’ai pas des servi envers vous. Roland après lui avoir dit cela, recouvra la vue et vit aussi clair qu’auparavant : il aperçut Mellentier son cheval et monta dessus, pareillement Regnaut sur Bayard. Le roi voyant cela, fut très-surpris et s’écria : Seigneurs, regardez, je ne sais ce que tout cela veut dire, car Regnaut emmène Roland ; on verra si vous le laisserez emmener. Quand les barons de France entendirent le roi parler ainsi, ils coururent tous après Regnaut, et Charlemagne les suivit jusqu’aux portes de Montauban : alors il s’écria : Regnaut, tout ce que vous avez fait ne vaudra rien ; tant que je vivrai, vous n’aurez pas la paix. Il s’en retourna à son armée qui était vers Montauban. Ses gens le voyant venir, allèrent au-devant de lui et lui dirent : Sire, qu’avez-vous fait de Roland ? Seigneurs, dit le roi, il est allé à Montauban. Je vous recommande à tous qu’incontinent et sans retard, que mon siège soit transporté tout auprès de Montauban ; Olivier portera l’oriflamme et Richard de Normandie conduira notre armée. Il eut à peine ordonné, que chacun sans le contredire, se mit en devoir de monter les tentes pour camper devant Montauban. Toute l’armée décampa ; Richard de Normandie vint auprès du gué de Balançon, avec dix mille combattants, pour garder le passage jusqu’à ce que l’armée fut passée. Cependant le roi y était allé devant pour savoir où il poserait son siège. Quand l’armée fut arrivée devant Montauban, le roi fit dresser sa tente au-devant de la porte. Quand l’armée fut campée, celui qui faisait le guet sur la tour, s’en vint vers Maugis et lui dit : Sachez que le roi est arrivé avec son armée et l’a fait camper devant la porte. Ne vous inquiétez pas, dit Maugis, il cherche sa perte et la trouvera plutôt qu’il ne pense. Il alla vers Regnaut et lui raconta que le roi était venu camper avec son armée devant Montauban. Regnaut dit alors à Maugis : Cousin, je vous prie de faire bon guet cette nuit, car nous sommes exposés. Après que tout fut couché, Maugis s’en alla dans l’écurie, détacha Bayard, monta dessus, sortit de Montauban et s’en alla à la tente du roi , qu’il charma ainsi que tous ceux de l’armée. Il prit le roi et le mit sur Bayard, l’emmena dedans Montauban et le coucha dans son lit, il alluma un flambeau qu’il mit au milieu de la chambre de Regnaut, auquel il dit : Cousin, que donneriez-vous à celui qui remettrait le roi entre vos mains ? ma foi lui répondit Regnaut, il n’y a rien que je ne donnasse si on me l’amenait ici. Cousin, dit Maugis, me promettez-vous qu’il ne souffrira aucun mal et je vous le ferai voir. Je vous le jure, dit Regnaut. Alors Maugis le mena dans sa chambre et il vit le roi qui dormait ; il recommanda à Regnaut de le bien garder ; ensuite il le quitta, prit une écharpe et un bourdon et sortit de Montauban.


CHAPITRE XXIV.


Comme Maugis pour sauver son âme, alla se rendre en un hermitage, où il vécut très-longtemps en pauvreté.


Quand Maugis eut rendu Charlemagne prisonnier à son cousin Regnaut, il s’en alla de Montauban sans rien dire à personne du château, sinon au portier. Il marcha tant qu’il arriva à Dordonne et passa la rivière ; quand il fut tout-à-fait passé, il se mit dans un bois épais et marcha jusqu’à l’heure de None ; alors il se mit à regarder au loin et aperçut un hermitage fort ancien, il s’en alla dans ce lieu et le trouva fort agréable, car il y avait devant la porte une belle fontaine. Maugis entra dans la chapelle et se mit à genoux, adressa une humble prière à Notre-Seigneur, pour qu’il lui pardonnât ses péchés. Comme il était fervent dans ses prières, il fit vœu de passer dans ce lieu le reste de ses jours à servir Dieu, et résolut de ne vivre que de racines. Alors il pria Dieu qu’il lui plût que Regnaut et ses frères pussent avoir la paix avec Charlemagne, et qu’il mourrait content s’il apprenait cela. Il résolut de faire pénitence pour les maux qu’il avait faits autrefois pour venger la mort du duc Beuves son père, un des vaillans chevaliers, qui fut tué par la trahison de Ganelon.


CHAPITRE XXV.


Comme Charlemagne dépité du tour de Maugis, qui l’avait si bien fait dormir, ne put oublier cette injure, au point qu’étant mis en liberté par Regnaut, il réduisit bientôt à la famine le château de Montauban.


Après que Maugis fut parti, Regnaut appela ses frères et leur dit : Dites-moi ce que nous ferons du roi que nous tenons en nos mains ? vous savez qu’il nous a long-temps endommagés et fait plusieurs maux ; ainsi il me semble que nous devons nous venger de lui, puisque nous le tenons. Sire, dit Richard, je ne sais ce que vous ferez ; mais si vous m’en croyez, il serait, bientôt pendu, car je crois qu’après sa mort personne en France n’oserait nous attaquer. Regnaut baissa le tête et se mit à méditer en lui-même sérieusement. Richard le voyant ainsi, lui dit : À quoi pensez-vous ? est-ce à qui en fera l’office ? je le ferai et dès-à-présent si vous voulez me délivrer. Regnaut leva la tête et dit : mes frères, vous savez que le roi est notre souverain seigneur ; et d’ailleurs vous voyez comme Roland, le duc Naimes, Oger, l’archevêque Turpin et Eston sont ici pour faire notre appointement ; ils connaissent bien que nous avons le droit, et conséquemment si nous le tuons à droit ou tort, chacun nous en voudra, et tant que nous vivrons, nous aurons guerre. Allard lui dit alors : Frère, vous parlez avec prudence, mais si nous ne pouvons avoir la paix avec lui, il me semble que nous devons la lui demander une fois pour tout ; et s’il nous la donne, Dieu soit loué ; et s’il nous la refuse, gardons-le sans le faire mourir, de telle manière qu’il ne puisse pas nous faire de mal. Seigneurs, dit Richard, nous avons un bon chef en notre frère Regnaut ; laissons-le et faisons ce qu’il voudra. Ils laissèrent le roi endormi et s’en furent dans la chambre de Roland, Regnaut commença à dire : Roland, levez-vous, je vous prie, envoyez chercher Oger, l’archevêque Turpin et tous les autres qui sont ici, car je vous dirai une chose. Roland fut bien surpris de voir Regnaut à cette heure ; néanmoins il envoya chercher tous ses gens. Quand ils furent arrivés, il leur dit : Seigneurs, vous êtes mes amis ; par conséquent, vous devez savoir que j’ai ici un prisonnier par lequel je puis avoir la paix et aussi tout mon héritage. Regnaut, dit Roland, je vous prie de me dire qui il est et comme vous l’avez amené ici ? C’est Charlemagne notre roi. L’avez-vous pris par force d’armes ? Non, sûrement, dit Regnaut. Dites-moi, je vous prie, comment cela s’est fait cette nuit ? Sachez, dit Regnaut, que je ne sais comment Maugis a travaillé, car il l’a apporté ici et l’a couché dans un lit en sa chambre où il est endormi. Seigneurs, dit le duc Naimes, comment se peut-il faire que Maugis ait pris le roi ? vous savez qu’il se fait garder nuit et jour. Tout se fait par Dieu, par amitié, Regnaut, car désormais la guerre sera terminée ; je remercie Notre-Seigneur, car plusieurs chevaliers en sont morts. Roland et les autres chevaliers s’en allèrent ensuite dans la chambre où le roi dormait si fort qu’on ne pouvait l’éveiller. Quand les barons virent le roi endormi, il furent bien surpris, et Roland parla le premier et dit : Regnaut où est Maugis, qui a si bien exploité ? je vous prie de le faire venir, afin qu’il l’éveille, et sitôt qu’il sera éveillé, nous irons tous à ses pieds pour lui crier merci ; et je vous prie de ne plus l’outrager en paroles. Par ma foi, dit Regnaut, j’aimerais mieux mourir enragé que de dire des injures au roi ; mais je lui proposerai mes frères ; et moi, pour obéir à ses ordres, je le prierai qu’il lui plaise nous accorder la paix. Je m’en vais chercher Maugis pour qu’il vienne ici avec moi. Regnaut le chercha long-temps et ne put le trouver, et il en fut bien irrité. Alors il demanda au portier s’il ne l’avait point vu. Sire, dit le portier, sachez qu’il s’en est allé cette nuit vêtu de vieux haillons, il m’a prié de lui ouvrir la porte et est parti ; je ne l’ai pas vu depuis. Regnaut connut bien alors que Maugis s’en était allé parce qu’il ne voulait pas essuyer le courroux du roi. Il se mit à pleurer, puis s’en retourna auprès des barons et leur raconta comme Maugis en était allé. Richard dit : Ah ! cousin, que ferons-nous désormais, puisque nous vous avons perdu ! nous pouvons dire que nous sommes vaincus, car vous étiez notre espérance. Si vous avez enduré des peines et encouru la disgrâce du roi, ce n’est que par amitié pour nous.

Alors il grinça les dents de colère, mit la main à l’épée et voulut tuer le roi ; mais Roland l’empêcha, Oger et le duc Naimes lui dirent : Ô Richard ! ce serait bien mal agir de tuer un homme qui dort ; et d’autre part, s’il plaît à Dieu, avant que nous sortions d’ici, nous mettrons tout à bonne paix. Naimes dit : Seigneurs, nous avons grand tort de nous chagriner, car toute notre tristesse ne peut nous apporter aucun bénéfice, et je vous prie en conséquence de vous apaiser, et commençons à parler de votre paix qu’il faudra faire avec Charlemagne, afin de mettre fin à cette guerre qui dure depuis si long-temps. Mais je m’étonne comment nous pourrons lui parler sans avoir Maugis, car nous ne pouvons l’éveiller, et si Dieu n’y remédie, nous ne lui parlerons point. Comme les barons parlaient ensemble, l’enchantement se passa, mais ils ne firent pas attention que le roi était éveillé. Le roi se leva tout debout et commençant à regarder autour de lui, fut très surpris quand il reconnut qu’il était au château de Montauban entre les mains de Regnaut ; il en fut si fâché et devint si furieux, que tous ceux qui étaient là, crurent qu’il était devenu fou. Quand il fut bien éveillé, il reconnut bien ce qu’avait fait Maugis, et jura que tant qu’il vivrait, la paix ne se ferait tant qu’il serait dans Montauban, jusqu’à ce qu’on lui eût livré Maugis pour en faire à sa volonté. Richard lui dit : Comment diable, sire roi, pensez-vous parler ! vous savez que vous êtes notre prisonnier et vous nous menacez encore ; si ce n’était que j’ai promis que je ne vous ferais aucun mal, je vous trancherais la tête. Regnaut dit : Laissons dire au roi ce qu’il lui plaît ; demandons-lui grâce et prions-le qu’il apaise son courroux, car la guerre n’a que trop long-temps duré. Regnaut par sa sagesse napaisa ainsi ses frères, puis leur dit : Vous viendrez, s’il vous plaît, avec moi demander la paix à notre seigneur Charlemagne : Regnaut, dit Allard, nous ferons ce qu’il vous plaira. Naimes dit : C’est agir avec prudence, et tout réussira en agissant ainsi. Regnaut et ses frères, Roland, Olivier, Oger, le duc Naimes, l’archevêque Turpin, tous s’enorgueillirent semblablement. Regnaut dit à Charlemagne : Grand monarque, au nom de Dieu, ayez pitié de nous, car mes frères et moi nous nous rendrons à vous pour vous servir, moyennant nos vies sauvées, et nous ferons tout ce qu’il vous plaira nous ordonner ; qu’il vous plaise faire la paix avec nous ; et s’il ne vous plaît pas me pardonner, je vous prie en grâce de par donner à mes frères, de leur rendre leur héritage, et je vous donnerai Montauban et Bayard. Charlemagne dit : Quand tout le monde m’en parlerait, je n’en ferais rien, si je n’ai Maugis pour le faire mourir. Hélas ! dit Regnaut, je me laisserais plutôt pendre que de consentir à la mort de mon cousin Maugis ; il ne nous a jamais desservis, au contraire, il mérite plutôt d’être notre maître. Regnaut, dit le roi, ne croyez pas que malgré que je sois votre prisonnier, je fasse aucune chose contre ma volonté. Sire, je veux m’humilier devant vous, j’aime mieux que vous soyez en tort que nous. Dites-moi, je vous prie, comment vous rendrais-je Maugis, notre vie, notre secours et notre espoir en tous lieux ? Ainsi, sire, je vous dis que, si vous aviez mes frères dans vos prisons et que vous les voulussiez faire pendre, quand je tiendrais Maugis et qu’il serait en mon pouvoir ; je ne le donnerais pas pour racheter mes frères ; et je vous dis que je ne sais où il est allé. Ah ! dit le roi, que Dieu le maudisse, car je suis sûr qu’il est ici. Non, lui dit Regnaut, ma foi. Alors Regnaut se retourna devers Roland et les autres barons et leur dit : Seigneurs, pour l’amour de Dieu, priez le roi qu’il veuille prendre pitié de mes frères et de moi, afin que nous puissions aller en France. Le duc Naimes qui était alors à genoux, ayant entendu ce que Regnaut avait dit, dit au roi : Sire, il me semble que vous pourriez accepter l’offre que Regnaut vous fait, avant qu’il en arrive un plus grand mal. car tous ceux de votre cour en seront bien contens. Charlemagne jura par Saint-Denis qu’il n’en serait rien, s’il n’avait Maugis pour en faire à sa volonté. Quand Regnaut entendit ces paroles, il se releva aussitôt indigné, ses frères et les barons se releverent aussi. Alors Regnaut dit : Sire, Roland et vous, barons de France, je veux bien que le roi soit instruit de ma volonté ; et je la lui dirai devant vous. Sachez, puisque je ne puis trouver grâce au près de lui, je vous prie de ne pas me blâmer dorénavant si je demande mon droit, car je l’ai prié de toute manière comme un loyal chevalier doit faire ; ensuite il se tourna du côté du roi et lui dit : Vous pourrez partir quand bon vous semblera, car je vous promets ne vous faire aucun mal, parce que vous êtes mon souverain seigneur ; quand il plaira à Dieu, nous aurons la paix avec vous. Tous les barons s’étonnèrent de la grande franchise de Regnaut. Le duc Naimes dit alors : Dieu ! vous avez entendu la grande humilité de notre chevalier Regnaut ! Richard dit à Regnaut : Frère, que voulez-vous faire ? nous tenons ce méchant roi en notre puissance, et sa vie est en nos mains, il a un si grand orgueil, qu’il ne veut rien faire de ce qu’on lui conseille et il nous menace encore fort ; si vous voulez qu’il s’en retourne, nous en souffrirons ; car enfin s’il nous tenait, comme nous le tenons, tout l’or du monde ne suffirait pas pour empêcher qu’il ne nous fit périr honteusement. Je vous dis que vous faites une grande folie de le laisser aller ; car si vous vouliez, vous pourriez maintenant avoir la paix. Il semble que vous ne cherchez que notre mort. Quand Regnaut eut entendu ce qu’avait dit son frère, il lui dit tout irrité : Tais-toi, mauvais garçon, que Dieu te punisse ! car il s’en ira malgré vous ; et la paix que vous désirez, ne sera faite que quand il plaira à Dieu. Il appela alors un des gentilshommes et lui dit : Partez incontinent et faites amener mon bon cheval Bayard, car je veux que mon souverain seigneur s’en aille dessus jusqu’à son armée. Richard ayant entendu cela, s’en alla très-irrité. Cependant le gentilhomme amena Bayard, et Regnaut le présenta à Charlemagne et lui dit : Sire, vous pouvez vous en aller quand il vous plaira. Alors le roi monta sur Bayard et sortit de Montauban pour retourner auprès de ses gens. Regnaut le conduisit jusqu’à la porte de la ville. Quand les Français virent le roi revenir, ils furent tous bien contens et lui dirent : Comment avez-vous fait pour vous en aller, et leur avez-vous accordé la paix ? Seigneurs, dit Charlemagne, assez bien, Dieu merci ; mais je n’ai pas voulu faire la paix, et tant que je vivrai, elle ne le fera pas. Sire, demanda un de ses barons, comment Bayard vous a-t-il été délivré ? Ma foi, Regnaut me l’a livré à ma volonté, malgré ses autres frères. Sire, lui dirent les barons, n’avez-vous pas vu Roland, Olivier, le duc Naimes, Oger, l’archevêque Turpin et Eston ? Oui, sûrement, mais ils m’ont tous abandonné par amitié pour Regnaut, et si je puis les tenir, je leur montrerai qu’ils ont mal fait. 11 fit ramener Bayard à Regnaut, qui le voyant ramené, dit à Roland et à ceux qui l’accompagnaient : Seigneurs, je vois que vous êtes dans les mauvaises grâces du roi par amitié pour moi, ainsi, seigneur, je vous tiens quitte de toutes les querelles que je pourrais avoir sur vous ; vous pouvez vous en aller quand il vous plaira.

Alors les barons s’en retournèrent à l’armée du roi et lui dirent : Sire, nous venons vous demander grâce, vous priant de vouloir apaiser votre colère contre nous ; puisque la paix ne vous est pas agréable, nous avons abandonné Regnaut et ses frères, et ils ne seront jamais secourus par nous tant que nous vivrons. Seigneurs, je vous pardonne et vous prie d’une chose, c’est que nous allions attaquer Montauban, tant de jour que de nuit, car je sus assuré qu’ils n’ont guère de vivres et qu’ils seront bientôt affamés. Et ce qui est pire, ils ont perdu le traître Maugis qui faisait lui seul toute leur espérance ; ainsi je suis décidé à ne jamais lever le siège que je ne les aie à ma volonté. Alors le duc Naimes se leva et lui dit : Sire, vous dites que ceux, de Montauban n’ont plus de vivres, et que vous ne lèverez pas le siège que vous ne les ayez affamés ; je vous assure que vous y serez bien longtemps. Sire, je vous supplie de vous en rapporter à mon avis, s’il est bon ; faites d’abord attention à la politesse que Regnaut vous a faite ; car si ce n’eût été lui, personne au monde n’aurait pu empêcher que Richard son frère ne vous eût tranché la tête. De plus, pensez à la grande humilité dont il s’est toujours servi, à la confiance qu’il eut en vous quand il vous donna son cheval qui n’a pas son pareil au monde. Si vous réfléchissez bien à tout, vous verrez que jamais homme ne vous fit tant de générosité que lui ; d’ailleurs c’est qu’ils sont tous, comme l’on sait, vaillans chevaliers. Je vous jure, Sire, sur tous les saints, qu’avant que vous preniez Montauban, ses gens et lui vous feront tant de mal, que vous vous en souviendrez. De plus, vous devez considérer que nous ravageons les champs, et que vous dépenserez votre argent ; il vaudrait mieux que vous l’employassiez à faire la guerre contre les Sarrasins, que de l’employer sur les quatre fils Aymon ; les Sarrasins sont en repos et en grande joie à l’occasion de cette guerre, car si la guerre leur manque, nous l’aurons à soutenir, et elle est si cruelle et si terrible, qu’il y est mort plusieurs nobles chevaliers. Charlemagne fut bien étonné quand il entendit le duc Naimes lui parler ainsi : tout son sang lui frémit dans ses veines, et il devint pâle, tant il était transporté de colère ; il se mit à regarder Naimes de travers et lui dit par dépit : Duc Naimes, par la foi que je dois à mon Dieu, s’il y a personne assez hardi pour me parler jamais de faire la paix avec les quatre fils Aymon, je lui ôte mon amitié ; car je suis résolu de n’en rien faire, telle personne qui puisse m’en parler ; je les prendrai quoiqu’il m’en coûte, ou jamais d’ici je ne pars. Quand les barons l’entendirent parler si rudement, ils en furent bien surpris et ne dirent rien davantage. Quand Oger vit que les barons n’osaient plus parler de cette affaire, il dit au roi : Maudit soit le moment où Regnaut empêcha Richard de vous trancher la tête ; car vous ne les menaceriez plus. Le roi ayant entendu ce qu’Oger lui disait, baissa la tête et lui dit ensuite : Barons, j’ordonne expressément que chacun se mette en armes, car je veux dès cette heure que l’on fasse le siège de Montauban ; ses ordres furent aussitôt exécutés. Quand ils furent prêts, ils vinrent en bon ordre avec des échelles et des marteaux pour renverser les murailles ; ils se présentèrent devant le Roi pour remplir ses ordres. Quand il les vit bien préparés, il leur commanda d’aller attaquer Montauban. Regnaut voyant les ennemis, appela son frère Allard et lui dit : Frères, je vous prie que vous preniez mon cor et en donniez hautement pour que nos gens s’arment, car voici les Français qui viennent nous attaquer, ce qu’Allard fit. Lors que ceux du château l’entendirent ils en furent bien étonnés ; et sans faire longue demeure, ils s’armèrent et se mirent en défense sur les murailles. Les Français arrivèrent et se jetèrent dans les fossés, alors ils dressèrent leurs échelles contre les murailles, mais ceux du donjon se défendirent bien vaillamment et détruisirent beaucoup de Français, car Regnaut et ses frères se défendirent si bien qu’on ne pouvait soutenir leurs coups. Ceux de Montauban firent une telle résistance qu’ils firent tomber ceux qui étaient sur les échelles. Quand le roi vit cela, il connut bien qu’il ne pouvait prendre Montauban par force. Il fit sonner la retraite ; les Français n’en furent pas fâchés, et le roi perdit beaucoup de chevaliers dont il en regretta la perte très long-temps après. Quand les Français furent retirés, le roi jura que jamais il ne partirait de devant Montauban qu’il ne l’eût affamé. Alors il ordonna qu’on mit à chaque porte deux cents chevaliers pour empêcher d’en sortir. Regnaut voyant cela, se mit à genoux, et élevant les deux mains vers le ciel, il dit : Ô mon Dieu ! qui souffrîtes en croix la mort et passion, je vous supplie de permettre que nous ayons la paix avec le roi. Quand Richard ouït la prière de son frère, il lui dit : Si vous m’eussiez cru, nous serions maintenant en paix, et Charlemagne eût été bienheureux de l’accorder pour sa vie ; vous savez que notre cousin nous l’avait rendu prisonnier ici dans l’intention d’obtenir une paix avec lui, mais vous n’avez rien voulu entendre, et je vous promets qu’il ne vous vaudra rien.

Charlemagne tint si longtemps Montauban assiégé, que les habitans manquaient presque de vivres, car celui qui pouvait avoir un peu de pain, était contraint de le cacher, parce qu’on n’en pouvait avoir ni pour or ni pour argent, tellement qu’ils mouraient de faim dans les rues, et l’un cachait la viande à l’autre, le père à l’enfant, le fils à la mère. Regnaut fut contraint de faire construire un charnier pour enterrer les morts. Richard, voyant son frère Regnaut en grand chagrin, lui dit : frère, cela va bien mal, il eût bien mieux valu tuer le roi et nous ne serions pas en si grande pauvreté ; il se mit ensuite à pleurer en disant : Hélas ! je voudrais me plaindre moi-même plutôt que de plaindre les autres, puis qu’il faut absolument périr comme le dernier. Mon très-cher cousin Maugis, qu’êtes-vous devenu ? Vous nous manquez au besoin, et si vous étiez ici, nous ne craindrions ni le roi, ni la mort. Je sais bien que vous trouveriez encore assez de viande pour nous nourrir. Hélas ! il faut que nous mourions de faim, car le roi nous déteste plus que les païens et les Sarrasins ; il ne faut pas attendre qu’il ait pitié de nous, car c’est le plus cruel des rois. Charlemagne fut informé par un de ses gens que la famine était très-grande dans Montauban et il en fut bien satisfait ; alors il fil assembler tous les barons et leur dit : Seigneurs, les gens de Montauban se rendront malgré leurs dents, car la plupart sont déjà morts de faim. Je veux que Regnaut soit pendu et ses frères aussi ; mais avant je veux que son frère Richard soit traîné par un roussin, et je défends à qui que ce soit d’aller contre ma volonté et de me rien représenter. Quand le duc Naimes, Roland, Olivier, l’archevêque Turpin et Eston, entendirent le roi parler ainsi, ils furent très-mécontens par amitié pour Regnaut et ses frères ; ils baissèrent la tête sans dire un seul mot, crainte d’encourir sa disgrâce. Pendant que Charlemagne faisait le siège de Montauban, en persécutant les quatre fils Aymon, leur père était du parti du roi, faisant la guerre à ses enfans, car il les avait sommés comme il a été dit ; et ayant entendu les menaces que le roi faisait à ses enfans, il en fut courroucé ; car il savait bien que si ses enfans mouraient, il n’aurait jamais joie ; quoiqu’il leur fit la guerre, il ne les aimait pas moins tendrement, parce qu’un bon sang ne peut se démentir : ainsi il ne put s’empêcher de dire au roi : Sire, je vous prie d’agir avec mes enfans selon la droiture, car je les aimerai toujours, ce sont mes enfans. Je ne veux rien entendre, dit le roi, car Regnaut a tué mon neveu que je chérissais. Il vit ensuite que les barons se parlaient les uns aux autres, il leur dit : Seigneurs, laissez-le murmurer, car je vous jure sur ma foi que je ne les quitterai pas pour un homme du monde, et ferai à ma volonté. C’est pourquoi je vous ordonne que chacun de vous fasse des engins pour abattre cette tour ainsi que le reste ; par ce moyen nous les rendrons tous bien étonnés : pour vous, mon cher neveu Roland, vous en ferez sept, Olivier six, le duc Naimes, l’archevêque Turpin et Oger, chacun quatre, et vous, duc Aymon, trois. Grand Dieu ! répondit le duc Aymon, comment pourrai-je faire cela ? Sire, vous savez que ce sont mes enfans et non des coquins ; ce sont de vaillans chevaliers, et je vous promets que si je les voyais périr j’en mourrais aussi de douleur. Quand le roi entendit ainsi parler le duc Aymon, il en fut courroucé et se mit à ronger un bâton qu’il tenait à la main, puis il dit : S’il y a quelqu’un qui ne fasse pas à ma volonté, je lui tranche la tête avec mon épée. Sire, dit le duc Naimes, ne vous irritez point, car ce que vous avez commandé sera fait dès-à-présent. Alors les barons firent faire des engins comme le roi leur avait commandé ; ils furent promptement travaillés. C’étaient des engins pour jeter nombre de pierres ; on les éleva contre le château et ils l’endommagèrent considérablement. Il s’éleva un cri général dans tout le château et chacun allait se cacher où il pouvait. Ceux de Montauban soutinrent cette perplexité jusqu’à ce qu’ils n’eurent plus rien à manger. Regnaut, voyant une telle extrémité, dit : O Deu ! que pourrais-je faire ? je vois bien que nous ne pouvons plus résister, car je ne sais où prendre des vivres. Ah ! grand Dieu, où est Maugis ? que ne sait-il mon affaire ! Dame Claire, entendant Regnaut, lui dit : Mon cher ami, vous avez tort de vous alarmer, c’est le moyen de nous décourager tous ; et de plus il y a encore plus de cent chevaux ici ; je vous prie d’en faire tuer un et nous le mangerons ; puis elle tomba pâmée aux pieds de Regnaut en grande faiblesse. Regnaut la releva et la tint dans ses bras.

Quand elle fut revenue, elle dit en pleurant : Hélas ! Vierge Marie, le cœur me manque tant je sens de besoin. Mes chers enfans, je n’aurais jamais pensé que vous seriez morts de faim. Regnaut fit tuer un cheval, qu’il fit accommoder pour en donner à ses gens : tous les chevaux qui étaient dans Montauban furent mangés l’un après l’autre, excepté quatre, savoir : Bayard et les chevaux de ses trois frères. Quand il n’y eut plus rien à manger, Regnaut dit à ses frères : Que ferons-nous ? il n’y a plus rien à manger que nos quatre chevaux, faisons-en tuer, afin que nos gens mangent. Richard lui dit : Ce ne sera pas le mien ; et si vous avez envie de manger, faites tuer le vôtre, car vous n’aurez pas le mien, et si vous en avez besoin, vous le méritez bien ; c’est par votre orgueil que nous sommes en cet état ; si vous m’eussiez cru, vous n’auriez pas laissé aller Charlemagne, et nous ne serions pas en cette misère. Le petit Aymon vint ensuite et dit à Richard en cette manière : Mon oncle, tout ce qu’on ne peut faire, on doit le passer le mieux qu’on peut, il ne faut jamais répéter le passé ; mais faites ce que mon père vous commande ; s’il a manqué son attente, il le paie sûrement cher. Richard entendant son neveu parler si sagement, en eut pitié et dit à Regnaut : Faites tuer mon cheval quand il vous plaira ; donnez-en à manger à madame votre épouse et à mes petits neveux, car mon neveu Aymon que voici, mérite bien à manger pour le bon conseil qu’il m’a donné. Frère, dit Allard, faites tuer celui que vous voudrez, excepté Bayard, car celui-ci ne mourra point, et ce serait grand dommage ; je vous jure que j’aimerais mieux mourir que Bayard fût détruit. Frère, dit Richard, vous avez raison. Alors on fit tuer le cheval de Richard et on le mangea. Regnaut, voyant qu’il n’y avait plus à manger, était plus fâché pour ses frères et sa femme que pour lui-même ; alors il dit : Je suis perdu sans ressource ; il eût mieux valu croire mon frère Richard, et je ne serais pas dans la misère où je suis. Je vois bien que Charlemagne a tant machiné, qu’il m’a pris dans ses filets et je n’en puis échapper. Je sais que je ne dois m’en prendre à personne, car c’est moi qui ai fourni des armes contre moi, mon repentir est trop tardif. Mais Richard dit à son frère : Que ferons-nous ? puisque nous ne savons plus que faire, il faut nous rendre. Regnaut lui dit : Frère, nous rendrons-nous au plus méchant roi du monde ? mangeons plutôt non-seulement mon cheval Bayard, mais mes propres enfans en attendant quelque secours ou au moins du répit, car j’ai entendu dire qu’un jour de répit vaut beaucoup. Frère, dit Allard, je suis d’avis que nous mangions Bayard avant, qui nous a tant de fois gardés de mort. Regnaut dit : Frère, voulez-vous manger Bayard qui est le meilleur cheval du monde ? je vous prie, avant de le tuer, de m’ôter la vie à moi-même, car je ne pourrai pas voir un spectacle aussi triste ; quand vous m’aurez tué, vous pourrez tuer Bayard, et si vous ne le faites pas, je vous défendrai autant que vous m’aimerez ; ne le touchez pas, car qui mal lui fera me le fera. Quand la duchesse entendit ainsi parler Regnaut, elle ne sut que faire, et dit avec regret : Ah ! gentil duc débonnaire que ferons nos pauvres enfants ? voulez-vous qu’ils meurent de faim par faute de votre cheval ? Il y a trois jours passés qu’ils n’ont rien mangé ; il faudra donc qu’ils meurent et moi aussi, car mon cœur tombe de faiblesse ; vous me verrez mourir si vous ne me se courez. Lorsque les enfans entendirent leur mère qui parlait ainsi, ils dirent à Regnaut : Père, pour Dieu, donnez-nous votre cheval, aussi bien mourra-t-il de faim ; il vaut mieux qu’il meure que nous. Quand les frères entendirent ainsi parler leurs ne veux, Richard dit à Regnaut : Gentil duc, pour Dieu, ne souffrez pas que vos enfans et votre épouse périssent par la famine, ainsi que nous. Lorsque Regnaut entendit ainsi parler son frère, son cœur s’attendrit et dit en pleurant : Mes frères, puisque vous voulez que Bayard meure, je vous prie de le tuer. Quand ils furent tous d’accord de tuer Bayard, il allèrent à l’écurie et le trouvèrent qui jetait un grand soupir. Quand Regnaut vit cela, il dit qu’il se tuerait lui-même avant que Bayard périt, parce qu’il lui avait sauvé la vie plusieurs fois. Les enfans de Regnaut entendant cela, s’en retournèrent au près de leur mère en pleurant de la grande faim qu’ils souffraient. Quand Regnaut vit que ses enfans s’en étaient allés, il vint vers Bayard et lui donna un peu de foin, car il n’avait autre chose à lui donner ; ensuite il vint vers ses frères et trouva Allard qui tenait son neveu Aymon qui pleurait. Richard tenait Yon et Guichard la duchesse qui était pâmée ; il leur dit : Ah ! pour Dieu, je vous prie de prendre courage jusqu’à la nuit, alors je vous promets que nous aurons à manger. Frère, dit Allard, il nous faut souffrir malgré nous. Les chevaliers attendirent patiemment ; et quand la nuit fut venue, Regnaut dit : Frère, je vais parler à notre père pour voir ce qu’il me dira, et s’il nous laissera mourir de faim. Frère, dit Richard, je veux y aller avec vous, et vous en serez plus assuré. Mon Frère, dit Regnaut, n’y venez pas, je veux y aller tout seul ; et si je ne vous apporte pas à manger, je vous livrerai Bayard. Il sortit hors de Montauban le plus secrètement qu’il put et s’en alla à la tente de son père ; il la connaissait pour l’avoir vue de jour de dessus la grande tour. Il trouva le duc Aymon seul hors de sa tente, qui était en attente pour savoir s’il aurait de nouvelles du château de Montauban. Quand Regnaut vit son père, il lui demanda où il allait et à qui il était. Aymon entendant parler Regnaut, le reconnut et fut bien satisfait, mais il ne le fit pas paraître et lui dit : Toi même qui es-tu qui marche à cette heure si haut monté ? Regnaut entendant ainsi parler son père, le reconnut et lui dit : Sire, pour Dieu, ayez pitié de nous, car nous mourons de faim ; tous mes gens sont morts, et nous n’avons plus que Bayard qui ne mourra pas tant que je vivrai, car il a plusieurs fois sauvé la vie à mes frères et à moi : je vous supplie d’avoir pitié de mes enfans. Mon fils, dit Aymon, je ne puis pas vous aider, allez vous-en, car je vous ai laissés et je ne puis me parjurer pour telle chose qui soit au monde : par cette raison, je ne puis vous secourir et j’en suis fâché. Mon père, dit Regnaut, vous avez tort, ne vous en déplaise, car si vous ne nous secourez, sachez que dans trois jours ma femme, mes enfans, mes frères, et moi nous mourrons de faim, il y a déjà trois jours que personne de nous n’a mangé, et nous ne savons que faire : Vous êtes notre père, ainsi vous devez nous soulager, je sais bien que si le roi nous tient, il nous fera pendre, et ce ne sera pas un honneur pour vous, vous ne devez pas nous laisser, c’est la loi naturelle. Au nom de Dieu, mon père, ayez pitié de nous et ne soyez plus irrité contre vos enfans, ce serait trop de cruauté. Vous savez que Charlemagne a bien grand tort de nous persécuter ainsi. Aymon eut pitié du chagrin de Regnaut ; il le regarda en pleurant et lui dit : Mon fils, tous avez bien raison, car le roi vous veut grand mal, et pour ce, descendez et entrez dans ma tente et prenez tout, ce qu’il vous plaira, car rien ne vous sera caché ; je ne vous donnerai pourtant rien contre mon serment. Regnaut descendit et s’agenouilla humblement devant son père en le remerciant. Il entra ensuite dans la tente et chargea Bayard de pain et de viande fraîche. Bayard emportait plus que n’eussent fait deux autres chevaux. Quand la nuit fut venue, Aymon qui ne pouvait oublier ses enfans, dit à son maitre-d’hôtel : Vous savez que j’ai délaissé mes enfans, et quoique je les aie abandonnés, je ne voudrais pas leur manquer. Nous avons trois engins que Charlemagne m’a fait faire pour abattre leurs murailles que nous avons déjà beaucoup endommagées. Or il faut maintenant que nous les aidions et je vous dirai comment. Il faudra que vous mettiez dans les engins du pain, de la viande salée et de la fraîche en place des pierres, que l’on jettera dans le château ; quand je devrais mourir de faim, je ne leur manquerai pas tant que j’aurai de quoi ; je me repens du mal que je leur ai fait, car tout le monde devrait m’en blâmer. Rire, lui dit le maitre-d’hôtel, vous en avez raison, vous en avez tant fait que chacun vous en blâme beaucoup. Alors il fit remplir les engins de vivres et commanda au maitre-d’hôtel de les jeter dans Montauban.

Plusieurs blâmaient le vieillard Aymon de ce qu’il tenait contre ses enfans, car il croyait qu’il jetait des pierres. Le lendemain Regnaut trouva des vivres à foison, que son père avait fait jeter, dont il fut bien content et dit : Grand Dieu ! je vous rends grâce ; je vois bien que celui qui met en vous son espérance, il ne peut lui arriver aucun mal. Il appela ses frères et sa femme et leur dit : Mes frères, voyez comment notre père a eu pitié de nous. Charlemagne apprit que le vieillard Aymon avait donné des vivres à ses enfans, il lui dit aussitôt : Aymon pourquoi avez-vous été assez hardi pour procurer à mangera mes ennemis ? eux que je déteste, et je sais bien comme la chose va. Vous ne pourrez vous en excuser honnêtement, mais je vous jure que je m’en vengerai avant que la nuit soit venue, car vous en perdrez la tête. Sire, dit Aymon, je ne le veux pas nier ; mais je vous dis que si vous deviez me faire mourir et jeter dans le feu, je soulagerai mes enfans tant que j’aurai de quoi. Sire, mes enfans ne sont ni larrons, ni traîtres, ni meurtriers, mais bien les meilleurs et les plus vaillans chevaliers du monde ; et vous voulez les détruire de cette façon ; il y a trop long-temps que cette guerre dure, et ce que vous avez fait devrait suffire. Quand le roi entendit ansi parler le duc Aymon, il en fut fâché et peu s’en fallut qu’il ne le frappât. Le duc Naimes lui dit : Sire, renvoyez Aymon, car vous l’avez tenu trop long-temps : vous savez bien qu’il ne souffrira pas que ses enfans soient détruits, vous ne devez pas même l’en blâmer. Charlemagne lui dit : Puisque vous avez jugé, vous n’en serez point dédit ; alors il se tourna vers le duc Aymon et lui dit de quitter son armée, et qu’il lui avait fait plus de dommage que de profit. Je m’en irai volontiers, répondit Aymon ; alors il fit seller son cheval, monta dessus et dit aux douze Pairs de France : Seigneurs, je tous recommande mes chers enfans. Seigneur, dit ensuite le roi, je vous ordonne de faire ôter tous vos engins, car par eux j’ai perdu le château de Montauban. Regnaut resta pour lors quelque temps tranquille ; mais les vivres commencèrent à lui manquer ; alors il dit : Grand Dieu ! que ferai-je donc ? je vois bien qu’à la longue nous ne pourrons plus y tenir, Charlemagne n’aura pas pitié de nous. Ah ! Maugis, que n’êtes-vous ici pour nous empêcher de souffrir tant de peine. Comme Regnaut se plaignait en lui-même, il vit venir Allard qui était si faible qu’à peine pouvait-il se soutenir : il dit à Regnaut : Seigneurs, il faut tuer Bayard, car nous ne pouvons plus résister au besoin. Regnaut vint vers Bayard pour le tuer ; mais quand il vit Regnaut, il commença à lui témoigner de la joie. Regnaut dit : Ah ! pauvre Bayard, si j’avais le cœur de te faire du mal, je serais bien cruel. Quand Yonnet, l’un de ses enfans, entendit cela, il dit à son père : Qu’attendez-vous pour tuer Bayard ? J’enrage de faim, et si je n’ai quelque chose à manger, vous me verrez bientôt mourir avec mon frère et ma mère, car nous ne pouvons résister. Regnaut en tendant parler son fils de la sorte, en eut grande pitié, et d’autre part il n’osait tuer Bayard qui le caressait : il imagina un moyen pour ne point le faire mourir. Il demanda un bassin et saigna Bayard au côté, duquel il sortit beaucoup de sang ; quand il l’eut assez saigné, Regnaut lui banda sa plaie, et Allard prit le sang et le porta à cuire ; quand il fut bien cuit, ils en mangèrent un peu, ce qui les soutint. Regnaut et toute sa compagnie demeurèrent pendant quatre jours, qu’ils ne mangèrent rien autre chose. Au cinquième jour on voulut ressaigner Bayard, mais il était si faible, qu’il ne jetait point de sang. La duchesse se mit à pleurer et dit : Sire, puisque votre cheval ne rend plus de sang, tuez-le et vos enfans en mangeront, vous, vos frères et moi, autrement nous mourrons de faim. Je ne le puis faire, dit Regnaut, car il nous a toujours sauvé la vie.


CHAPITRE XXVI.


Comme Regnaut et ses gens alarmés par le siège, sortirent de Montauban et s’en allèrent à Dordonne, où Charlemagne alla de nouveau les assiéger.


Au temps passé était un homme fort ancien, qui dit à Regnaut : Sire, je vois que nous mourrons tous de faim, si Dieu n’a pitié de nous. Je vous montrerai un chemin par où vous pourrez sortir d’ici en toute sûreté, à l’insu de Charlemagne. Vous devez savoir que cette place a été autrefois bien fermée, le seigneur fit faire un chemin qui conduit au bois de la Serpente ; il faut faire ouvrir à l’endroit où je vous montrerai et vous y trouverez le chemin. Regnaut fut content et dit : J’ai trouvé ce que je désire, car je m’en irai à Dordonne, où je serai en sûreté. Il fit seller Bayard et prit le chemin de la caverne, sa femme, ses enfans et ses gens. Regnaut fit allumer un grand nombre de torches pour y voir plus clair ; il ordonna son avant-garde du peu de gens qu’il avait ; il fit faire l’arrière-garde à ses gens. Quand Regnaut eut bien arrangé son affaire, il se mit en chemin vers la caverne qui était grande et planteuse : quand ils eurent marché un long espace de temps, Regnaut s’arrêta et dit à ses frères : Nous avons très-mal fait, car nous avons laissé le roi Yon en prison ; certes, j’aimerais mieux mourir que de le laisser périr de faim, car il mourrait comme un loup enragé, et ce serait un grand péché à nous. Parbleu ! dit Richard, vous le protégez, et vous ne devriez pas avoir pitié d’un homme aussi traître que lui. Regnaut s’en retourna pour le retirer de prison et l’emmena avec lui. Étant au bout de la caverne, ils se trouvèrent au bois de la Serpente au point du jour. Il étaient bien contens de ce qu’ils avaient échappé à Charlemagne. Regnaut regarda ensuite autour de lui et vit bien où il était ; alors il appela ses frères et leur dit : Il me semble que nous sommes ici près de l’ermitage du bon ami Bernard. Frère, dit Allard, vous dites vrai ; mais que ferons-nous ? Regnaut dit : Je pense que le mieux est que nous y allions et il faudrait y rester jusqu’à ce que la nuit soit venue, et puis après nous irons à Dordonne, car je ne me soucie pas d’y aller de jour ; et d’ailleurs il peut se faire que l’ermite ait quelque chose à manger, et pour lors nous le donnerons à manger à ma femme et à mes enfans. Ils trouvèrent l’ermitage ; mais en allant dans le bois ils s’écartèrent, et comme des bêtes sauvages, mangèrent de l’herbe, tant ils avaient faim. Regnaut dit : Seigneurs, vous pourriez nous causer du dommage en vous séparant ainsi : je vous prie que chacun se rallie et allons-nous-en à l’ermitage, où nous trouverons Bernard l’ermite, qui nous fera faire bonne chère. Regnaut frappa à la porte, et Bernard vint lui ouvrir et l’embrassa, en lui disant : Seigneur, vous êtes le bien venu, d’où venez-vous et comment vous va ? Regnaut lui dit : J’ai laissé Montauban par force de famine et je m’en vais à Dordonne, je ne puis faire autrement pour le présent. Je vous prie, si vous avez à manger de m’en donner pour l’amour de Dieu : pour ma femme et mes enfans, car ils sont affamés. Bernard eut pitié de l’état où il le voyait ainsi que ses gens ; et d’autre part, il fut content de les voir hors du danger de tomber entre les mains de Charlemagne. Alors il s’en vint vers la duchesse et lui dit : Dame, soyez la bien venue, ne craignez rien, car vous êtes dans un lieu où vous aurez du repos. Il alla dans sa chambre et apporta du pain et du vin, puis il s’assit près de Regnaut et lui dit : Seigneurs, agréez, s’il vous plaît, le bien que Dieu m’a donné. Grand merci, dit Regnaut, voici de bonnes nouvelles pour nous. Ils demeurèrent tout le jour avec l’ermite. Quand la nuit fut venue, Regnaut dit a l’ermite qu’il voulait s’en aller, qu’il lui donnât trois chevaux dont il en donna un à la duchesse et les autres à ses enfans ; alors ils se mirent en chemin vers Dordonne. Quand ceux de la ville surent que leur seigneur était venu, ils le reçurent honorablement et le conduisirent jusqu’à la forteresse : les bourgeois firent ensuite de grandes réjouissances par toute la ville. Alors les barons du pays vinrent lui rendre hommage comme étant leur prince et seigneur.

Charlemagne marchant autour de Montauban, n’aperçut personne sur les murs : il envoya chercher tous ses barons et leur dit : Seigneurs, il y a bien huit jours que je n’ai vu personne sur les murs de Montauban : c’est pourquoi je crois que Regnaut et ses gens sont morts. Sire, dit le duc Naimes, il serait bon qu’on sût la vérité. Charlemagne et ses barons montèrent à cheval, et ils s’en allèrent devant Montauban ; étant arrivés à la porte ils firent semblant d’attaquer le château ; mais personne ne paraissant sur les murs du château, ils pensèrent que Regnaut était mort de faim. On fit apporter une échelle bien haute et on la fit poser contre les murailles. Roland monta le premier, Oger, Olivier et le duc Naimes après ; quand ils furent sur les murs, ils regardèrent dedans et ne virent personne ; ils descendirent dedans, ouvrirent les portes et firent entrer le roi et ses gens. Alors Charlemagne dit que tout cela avait été fait par l’art de Maugis, et qu’il les avait sauvés ; il se promena par tout le château de Montauban pour trouver Regnaut ou quelqu’un de ses frères et ne vit personne ; à la fin il trouva le chemin par où Regnaut et ses gens étaient sortis ; quand il vit la caverne, il fut bien surpris. Il appela Oger, et lui montrant le chemin par où ils étaient sortis, il dit : Maugis a fait cela. Sire, dit le duc Naimes, vous blâmez Maugis, mais sachez qu’il y a cent ans qu’elle est faite. Charlemagne dit : cherchez en cette caverne, pour savoir par où elle conduit : car je ne serai pas content que je ne le sache. Roland fit allumer beaucoup de flambeaux pour y descendre ; il entra avec grand nombre de Français et ils marchèrent tant qu’ils se trouvèrent au bois de la Serpente ; alors Roland dit à ses gens : Seigneurs, il me semble que ce serait une grande folie d’aller plus avant. Sire, dirent-ils, retournons auprès de votre oncle pour lui dire ce que nous avons trouvé à la caverne. Charlemagne demanda à son neveu s’il n’avait pas trouvé l’issue de la caverne. Sire, dit Roland, Regnaut et ses frères sont partis et ont emmené Bayard, car voici les pas tout formés. Le roi irrité envoya des messagers par tout le pays pour avoir des nouvelles de Regnaut et de ses frères. Il fit camper son armée à Montauban et y resta six jours. Les barons furent bien satisfaits d’apprendre que Regnaut et ses frères étaient échappés. Il arriva un messager au roi qui lui dit : Sire, j’ai vu les quatre fils Aymon en grande joie et tenant cour ouverte à Dordonne, où ils font de grands présens à un chacun ; mais je suis bien surpris où ils ont pris un si grand trésor. Regnaut a fait une grande assemblée de gens de guerre pour se défendre contre vous en cas que vous alliez l’attaquer. Le roi Charlemagne jura qu’il ne se coucherait jamais qu’il n’eût assiégé Dordonne, et commanda que chacun allât s’armer pour l’aller assiéger ; ils se mirent incontinent en marche et arrivèrent à Montorgueil qui était si près de Dordonne, qu’on en pouvait voir les clochers. L’armée de Charlemagne campa et fit faire bon guet toute la nuit. Quand le jour fut venu, il fit camper ses gens et se mit à marcher vers Dordonne. Quand Regnaut vit qu’on l’assiégeait, il jura qu’il ne ferait pas comme à Montauban, mais qu’il irait attaquer Charlemagne, et que s’il pouvait tomber entre ses mains, il n’en aurait pas de pitié. Frère, dit Richard vous parlez en chevalier ; et je vous jure sur ma foi, qu’avant qu’il nous assiège, j’en tuerai plus de cent. Regnaut fit sonner son cor et armer ses gens, ils sortirent de la ville. Il rangea son armée et dit : Mes frères, voici le jour où nous mourrons tous, ainsi je vous prie que chacun se montre vaillant chevalier. Frère, dit Allard, nous ferons notre devoir, et mettez-vous devant quand il vous plaira. Regnaut piqua Bayard et se mit dans les ennemis. Le roi Charlemagne le voyant venir fut surpris et dit : Dieu ! où ont-ils ramassé tant de gens ? car ils sont autant que jamais ; mais si je puis le tenir, je m’en vengerai. Alors il fit ranger son armée et monta à cheval. Regnaut voyant que les deux armées s’approchaient, dit à son frère Richard qu’il voulait parler au roi, pour savoir s’il voulait lui accorder son pardon. Frère, dit Richard, vous ne valez rien, car vous manquez de courage. Je veux y aller, dit Regnaut, et s’il me refuse, il s’en repentira. Frère, dit Allard, vous avez raison. Regnaut piqua Fayard et courut auprès de Charlemagne, auquel il dit : Sire, si c’est votre plaisir, souffrez que nous ayons la paix avec vous, et que cette guerre, qui dure depuis si longtemps, puisse enfin se terminer ; je ferai tout ce qu’il vous plaira et vous donnerai mon cheval Bayard. Malheureux, dit Charlemagne, retire-toi, car si je te tiens, je te ferai mourir. Sire, dit Regnaut, vous ne le ferez pas, car nous nous défendrons. Frappez, chevaliers, dit le roi, car je ne vous estime plus si ce malheureux m’échappe. Regnaut piqua Bayard et courut contre un chevalier et le frappa si rudement, qu’il le renversa. Quand Charlemagne vit cela, il s’écria : Frappez, Seigneurs, ils seront bientôt vaincus. Quand Roland entendit crier Charlemagne, il se mit à courir après Regnaut, mais il ne put le rejoindre. Quand Richard vit venir son frère, il alla vers lui et lui dit : Frère, quelles nouvelles apportez-vous ? aurons-nous enfin la paix ? Dieu veuille nous la procurer, car je pense faire aujourd’hui une chose dont le roi pourra souffrir. Frère, dit Regnaut, je vous prie de vous montrer vaillant contre nos ennemis. Quand Charlemagne vit qu’il était temps de frapper ; il appela le duc Naimes et lui dit : Naimes, tenez mon oriflamme, et faites comme un bon chevalier en gardant mon honneur. Sire, dit-il, je suis fâché que vous n’accordiez pas la paix, car la guerre est trop longue. Naimes, je vous ordonne de prendre votre épée et de frapper les ennemis : car tant que je vivrai, ils n’auront point la paix. Regnaut voyant l’oriflamme, alla dans la plus grande presse, et frappa si rudement un chevalier, qu’il le renversa mort ; il s’élança ensuite à travers les ennemis et renversa beaucoup de chevaliers, et au troisième coup il brisa sa lance en morceaux, puis il mit l’épée à la main et frappa un chevalier si rudement sur son casque, qu’il le fendit jusqu’aux dents et lui fit voler la tête de dessus les épaules. Quand il eut fait ce coup, il cria Dordonne pour rallier ses gens et leur dit : Francs chevaliers, nous vengerons aujourd’hui les maux que Charlemagne nous a fait, et nous gagnerons la bataille.

Quand les frères de Regnaut l’entendirent ainsi parler, ils se mirent tous à courir sur les ennemis ; ils renversèrent du premier coup sept chevaliers chacun ; car depuis qu’ils furent assemblés, les gens de Charlemagne ne purent résister contre eux. Regnaut et ses frères les détruisaient comme des bêtes, et ils furent presque tous vaincus. Le roi courut sur les gens de Regnaut et frappa si rudement un chevalier, qu’il le renversa mort à terre ; alors il mit l’épée à la main et frappa si fort, que les gens de Regnaut furent contraints de fuir. Quand Regnaut se fut aperçu que ses gens se retiraient, il vint à l’enseigne, et lui dit : Mon ami, allez jusqu’à Dordonne le plus sagement que vous pourrez ; car nous avons trop combattu, il est temps de nous reposer. Sire, dit le chevalier, je le ferai volontiers, il se mit aussitôt en chemin vers Dordonne. Regnaut appela ses frères et leur dit : Mes frères, tenons-nous derrière, car autrement nous sommes perdus. Frère, dit Richard, ne craignez rien. Quand Charlemagne vit que Regnaut s’en allait avec la compagnie, il cria : Seigneurs, nous sommes vaincus, plusieurs de nos chevaliers ont perdu la vie, car Regnaut en a fait périr plus d’un cent en dépit de moi. Regnaut et ses frères entrèrent à Dordonne. Richard, frère de Regnaut, fut auprès de la ville ; et comme ils voulaient y entrer, Richard de Normandie vint avec les gens du roi. Regnaut fit fermer les portes, et ses gens allèrent se désarmer, car ils en avaient besoin. Quand Charlemagne vit que les quatre fils Aymon s’étaient sauvés, et qu’ils avaient fait prisonnier Richard de Normandie, qui était un des douze Pairs, il en fut fâché, parce qu’il craignait que Regnaut ne le fit mourir. Quand il vit qu’il ne savait que faire, il commanda qu’on assiégeât la ville de Dordonne ; ce que l’on fit aussitôt. Charlemagne jura qu’il ne s’en irait pas de là qu’il n’eût pris la ville et fait pendre honteusement les quatre fils Aymon. Sire, dit Roland, vous savez bien que je suis celui qui leur a fait le plus de mal, cependant je ne vous ai jamais parlé de paix, mais à présent je suis contraint de vous en parler. Sire, vous savez bien qu’il y a quinze ans que vous faites la guerre à ces quatre chevaliers, et nous avons toujours eu du pis ; car Regnaut et ses frères sont trop vaillants, comme chacun sait ; je vous promets que si vous eussiez fait la guerre aux Sarrasins, vous seriez seigneur d’une grande partie, et vous auriez eu grand honneur ; et qui pis est, vous savez que Richard de Normandie, l’un de vos bons chevaliers, est pris, dont vous aurez déshonneur ; et si Regnaut le fait tuer, vous en aurez grand dommage, et la France en sera troublée, car Richard de Normandie a de grands amis ; et je vous dis que si j’etais au lieu de Regnaut, je le ferais mourir, puisque je ne pourrais avoir la paix. Ainsi, sire, si vous voulez me croire, pour votre honneur, vous ferez savoir à Regnaut qu’il vous rende Richard de Normandie tout armé sur son cheval et que vous ferez accord avec lui : je vous assure qu’il le fera volontiers, et tout ce qu’il vous plaira lui commander. Charlemagne demanda à Roland s’il n’avait rien autre chose à lui dire. Roland lui répondit que non. Je vous jure, lui dit le roi, que les quatre fils Aymon n’auront jamais la paix avec moi, et je vous dis que je ne crains rien pour Richard, car Regnaut se laisserait plutôt crever les yeux que de lui faire aucun mal. Après que Regnaut et ses frères furent arrivés à Dordonne, Regnaut posa son guet sur le mur de la ville ; puis fit venir le duc Richard de Normandie, et lui dit : Richard, vous savez le tort que m’a fait Charlemagne, ainsi je vous dis que si vous ne faites la paix, je vous ferai trancher tous les membres. Sire, répondit le duc Richard, vous le pouvez, agissez à votre volonté ; et si vous me faites le moindre mal, vous serez déshonoré toute votre vie. Sachez que tant que je vivrai je ne ferai point parjurer Charlemagne ; Regnaut ordonna de le reconduire dans sa chambre, où il fut gardé, et de lui donner tout ce qu’il demanderait. Pendant que Charlemagne était devant Dordonne, le roi Yon de Gascogne fut attaqué d’une grande maladie, il se confessa de tous ses péchés, pria Notre Seigneur dévotement qu’il lui plût d’avoir pitié de lui et de lui accorder le pardon de toutes ses fautes.


CHAPITRE XXVII.


Comme Maugis étant en chemin pour aller voir Regnaut, tua des brigands qui avaient volé des marchands, et ils retrouvèrent leurs effets.


Maugis ayant long-temps demeuré dans son ermitage en contemplation, s’endormit et songea qu’il était à Montauban, qu’il y voyait Regnaut et ses frères qui venaient au-devant de lui et se plaignaient de Charlemagne qui voulait avoir Bayard : mais Regnaut ne voulait pas le lui laisser emmener. Maugis s’éveilla en sursaut, se leva furieux et jura qu’il ne s’arrêterait de sa vie. Auparavant il entra environ sur les quatre heures après-midi, dans un bois, où il trouva deux marchands que des brigands avaient détroussés et qui se lamentaient ; il alla vers eux et leur dit : Messeigneurs, qu’avez-vous donc à vous tourmenter ainsi ? bon homme, dit l’un d’eux, il y a dans ce bois des brigands qui nous ont détroussés des draps que nous allions vendre, et ils ont tué un de nos compagnons, parce qu’il leur a parlé trop rudement. Maugis en eut pitié et leur dit : Venez avec moi, et je prierai ces larrons de vous rendre le vôtre, et s’ils ne le font, je leur donnerai des coups avec mon bourdon. Quand les marchands entendirent Maugis parler ainsi, ils se regardèrent, et l’un d’eux lui dit : Ils sont sept, vous êtes seul, sans armes et ils sont armés ; et d’ailleurs, à peine pouvez-vous tenir votre bâton. L’autre dit : Laissez aller ce sot, car il ne sait ce qu’il dit ; voyez comme il remue la tête ; il dit ensuite à Maugis : Frère passe ton chemin et laisse-nous en repos, ou je te donnerai un tel coup, que tu le sentiras. Maugis lui répondit : Frère, tu as grand tort de m’injurier ainsi, mais je ne te peux faire du bien par force. Maugis quitta ensuite les marchands et marcha tant qu’il trouva les brigands ; alors il leur dit : Seigneurs, je vous prie de me dire pourquoi vous avez pris le bien de ces marchands ? vous savez qu’il ne vous appartient pas, ainsi je vous prie de me remettre leurs marchandises. Quand les larrons entendirent Maugis parler ainsi, ils furent irrités. Alors le capitaine des larrons lui dit : Retire-toi, mon ami, ou bien je te donnerai un tel coup de pied, que je te crèverai le ventre. Quand Maugis vit que ce larron ne craignait pas, il en fut fâché, il prit alors son bourdon, et le frappa si fort qu’il le fit tomber. Quand les larrons virent que leur maître était mort, ils coururent tous sur Maugis pour le tuer ; mais il les mit en tel point avec son bourdon, qu’il en tua cinq, et les deux autres prirent la fuite parmi le bois. Quand il vit cela, il les poursuivit et leur cria : Eh ! bien mauvais larrons, retournez en arrière et rendez le larcin. Les marchands qui entendirent crier Maugis, accoururent aussitôt vers lui et trouvèrent que le larron était mort ; ils se dirent l’un à l’autre : Voici un bon pélerin, et vinrent vers Maugis, s’agenouillèrent devant lui, lui demandant pardon de ce qu’ils l’avaient blâmé à tort. Levez-vous, leur dit-il, prenez vos balles et partez ; mais avant de partir, je vous prie de m’informer si Charlemagne a pris Montauban et les quatre fils Aymon qui étaient dedans. Sire, dirent les marchands, il a pris Montauban, mais non pas les quatre fils Aymon ni leurs gens, car ils sont en allé par une cave sous terre à Dordonne ; là il les a assiégés de nouveau, et ne veut leur accorder ni paix, ni accord. Maugis entendant ces paroles leur dit : Adieu, marchands. Alors il prit le chemin de Dordonne et arriva à l’armée de Charlemagne ; il vint vers la ville et feignit de tomber en faiblesse, s’appuyant sur son bourdon. Quand les gens de Charlemagne virent Maugis, ils dirent l’un à l’autre : Ce pélerin paraît bien malade, il ne pourrait pas aller bien loin. Par son serment, dit un autre, ce pourrait bien être Maugis qui est ainsi déguisé pour nous tromper. Non, dirent-ils, il est mort. Tandis qu’ils disaient ces paroles, Maugis s’approcha de la porte et il trouva le moyen d’entrer en demandant la charité. Quand il fut dedans, il s’en alla au palais et trouva Regnaut qui tenait sa cour ; il entra aussitôt dans la grande salle où il était avec ses frères, dame Claire, les deux enfans et les autres chevaliers qui étaient assis pour dîner. Maugis se mit contre un grand pilier qui était au milieu de la salle, devant Regnaut et ses frères qu’il aimait plus que le reste du monde. Le sénéchal aperçut Maugis ; il crut que c’était un ermite, alors il lui fit donner à manger pour l’amour de Dieu, et on lui donna du pain, de la viande et du vin. Quand il vit cela, il dit : Seigneur, je vous prie de me faire donner du pain noir et de l’eau dans un hanap de bois, alors je serai comme il faut, car je ne mangerai point de viande : lorsqu’il eut tout ce qu’il avait demandé, il prit son pain noir et en fit des soupes dans le hanap de bois, et en mangea de bon appétit. Regnaut voyant ce pauvre homme si maigre et si pâle, en eut pitié ; il prit un plat de gibier et l’envoya par un de ses serviteurs qui le présenta à Maugis en lui disant : Tenez prud’homme, voici ce que le duc vous envoie. Merci, dit Maugis, il le mit devant lui, mais n’en mangea point. Regnaut voyant que Maugis ne voulait point manger, s’en alla s’armer pour se mettre en défense. Quand il vit que chacun s’en était allé, il vint à Maugis et l’embrassa, en lui disant : Sire, je vous prie de me dire si vous êtes Maugis ou non, car vous lui ressemblez ; Maugis ne put se cacher et lui dit hautement : Mon cousin, je le suis sans doute, et je suis bien satisfait de vous voir en bonne santé. Regnaut lui dit : Cousin, je vous prie d’ôter cette chappe que vous portez, car je ne veux point voir de si pauvres habits. Alors Maugis dit : Cousin, ne vous déplaise, vous savez bien que j’ai fait vœu de ne manger jamais que du pain et des herbes sauvages, et de ne boire que de l’eau ; mais je ne m’habillerai pas autrement, car je veux porter la haire pour sauver mon âme. Quand il entendit parler ainsi Maugis, il commença à le regarder ; et ne l’eût pas reconnut, si ce n’eût été une petite plaie qu’il avait près de l’œil. Quand il l’eut bien reconnu, il lui fit une grande fête. Alors il appela ses frères et leur dit : Venez voir notre cousin Maugis. Quand Allard, Guichard et Richard ouïrent ces paroles, ils tressaillirent de joie ; ils coururent tous vers Maugis et l’embrassèrent. Quand la duchesse sut que Maugis était venu, elle alla aussitôt l’embrasser. On apprit l’arrivée de Maugis par toute la ville, et plusieurs le vinrent voir. Il était si changé, que c’était pitié de le voir. Regnaut dit à sa femme : Chère épouse, allez chercher du linge. Maugis dit : Sire, je vous prie de ne me point donner du linge ni d’habit ; mais faites-moi donner un chaperon, une écharpe de serge et un bourdon fourré et je m’en retournerai, si vous me donnez cela, et je ne suis venu ici que pour vous voir. Regnaut fut fâché d’entendre parler ainsi Maugis. Cousin, lui dit Maugis, cessez votre chagrin, car je me suis donné à Dieu pour sauver mon âme : je retournerai au Saint-Sépulcre pour servir Dieu, et j’y passerai ma peine et viendrai vous revoir ; en suite je me rendrai à mon ermitage où je vivrai de racines comme je vivais avant que je vinsse ici. Regnaut lui dit : Cousin, prenez un cheval avec de l’argent, car j’en ai assez. Grand merci, dit Maugis, je n’en prendrai point, et quand j’aurai du pain, ce sera assez. Je vous prie qu’il vous plaise m’en retourner sain et sauf. Quand Maugis eut pris toutes ses dimensions, il alla le lendemain entendre la Messe, ensuite il prit congé d’un chacun et s’en alla. Regnaut le conduisit jusqu’à la porte de la ville et l’embrassa en pleurant. Maugis partit, et un peu après il fut environné des gens de Charlemagne qui dirent entr’eux, voici l’ermite que nous avons vu passer hier, il est mieux habillé qu’il n’était, dit l’un deux, et j’en suis bien content. Ce pourrait bien être Maugis qui nous a trompé, dirent les uns ; certes, dirent les autres, c’est lui sûrement, tuons-le et nous ferons bien : nous ne le ferons pas, dirent plusieurs d’entr’eux, car celui qui a cent ans passés doit être prud’homme, et doit vivre saintement comme fait un bon ermite.


CHAPITRE XXVIII.


Comme les douze Pairs de France prièrent Charlemagne de faire la paix avec Regnaut pour avoir Richard de Normandie, craignant qu’il ne fut pendu.


Charlemagne étant au siège de Dordonne, fut bientôt fâché voyant qu’il ne pouvait avoir Richard de Normandie ; alors il fit venir ses barons et leur dit : Seigneurs, je vois que Regnaut se moque de moi, car il n’a point renvoyé Richard de Normandie. Oncle, dit Roland, je suis fort surpris de ce que vous dites, vous nous faites voir que vous êtes dans le conseil ; vous ne l’avez pas écouté ; ce pendant pensez à la considération qu’il a eue pour vous quand il vous tenait dans Montauban ; il vous a délivré et vous ne lui en savez point gré ; mais puisque vous ne faites aucun accord avec lui, il vous fera le plus de mal qu’il pourra et à nous aussi ; vous en avez tous les jours l’expérience par le dommage qu’il nous cause chaque jour ; il retient le meilleur chevalier que vous ayez. Je vous dis que si Regnaut ne l’a fait mourir, il fait voir la plus grande clémence que jamais homme ne fit, et je crois plutôt qu’il est mort qu’autrement, car nul ne sait s’il est mort ou s’il est en vie. Charlemagne vit bien que Roland disait vrai, il se mit à soupirer. Après ces paroles, l’archevêque Turpin, le duc Naimes et Oger s’appuyèrent et dirent : Sire, Roland a raison d’être contre vous.

Quand Charlemagne entendit ainsi parler ses barons, il en fut étonné ; alors il appela le duc Naimes, l’archevêque Turpin, Oger et Eston, et leur dit : Seigneurs, je vous prie d’aller à Dordonne trouver Regnaut, et lui dire qu’il me renvoie Richard de Normandie et Maugis, et qu’alors il aura la paix avec moi, je lui rendrai sa terre et tiendrai ses enfans avec moi tout le temps de ma vie. Sire, dit le duc Naimes, vous nous envoyez en vain, car je sais bien que Maugis est parti depuis plus de trois ans : et quand Regnaut voudrait le livrer, il ne le pourrait, car il ne sait où il est allé. Naimes, dit Charlemagne, vous verrez ce que dira Regnaut, et saurez ce qu’il fera de Richard de Normandie. Le duc Naimes dit : Puisqu’il vous plaît que j’y aille, il me plaît bien ; mais j’ai grande peur que nous ne soyons tous déshonorés. Quand les barons virent que Charlemagne voulait qu’ils allassent à Dordonne faire leur message, ils n’osèrent le contredire, et se mirent aussitôt en chemin et vinrent à Dordonne, portant chacun un rameau d’olivier en signe de paix. Quand ils furent arrivés, on leur ouvrit la porte de Dordonne et ils allèrent au palais. Le duc Naimes salua le premier Regnaut et lui dit : Charlemagne vous mande que vous lui rendiez Richard de Normandie et Maugis, vous aurez la paix et il vous rendra toutes vos terres ; il tiendra vos deux enfans à sa cour et les fera chevaliers. Seigneurs, dit Regnaut, soyez les bien venus, car je dois bien vous aimer.

Je suis surpris que Charlemagne me mande cette chose ; chacun sait que je n’ai point Maugis, puis que je l’ai perdu par lui ; mais si je tenais Charlemagne entre mes mains comme je tiens Richard de Normandie, et qu’il ne voulût pas m’accorder la paix, je jure qu’il me laisserait sa tête pour gage, et je serais vengé de tous les maux qu’il m’a faits. Je pensais qu’il serait plus humain qu’il n’est, car si j’eusse su qu’il fût si irrité contre moi je me serais vengé de lui ; mais il est trop tard de m’en repentir. Je vous prie de vous en retourner et de dire à votre roi que je n’ai point Maugis, et que c’est par lui que je l’ai perdu ; d’autre part, si je l’avais, je ne le voudrais pas rendre ; et enfin puisque par lui j’ai perdu Maugis, je ferai pendre Richard sur cette porte-là en dépit de lui, et je défends à tous ceux qui sont gens de Charlemagne de venir ici, car je vous promets que je ferai trancher la tête à tous ceux qui viendront. Les barons le voyant si courroucé, n’osèrent plus rester ; ils prirent congé de lui et retournèrent à l’armée du roi qui les attendait. Alors il leur dit : Seigneurs, quelles nouvelles m’apportez-vous ? avez-vous Richard de Normandie ? Sire, dit le duc Naimes, Regnaut mande que vous n’aurez pas Maugis, car il l’a perdu par vous, et pour vengeance de cela, il a dit que demain il ferait pendre Richard sur la grande porte ; il en fera pareillement de tous ceux de vos gens qu’il pourra tenir ; et que même s’il vous tenait, et que vous ne fissiez pas la paix avec lui, il vous couperait la tête. Roland lui dit : Sire, ne vous en déplaise de ce que je vous dirai. Nous trouvons en la sainte écriture que maudit soit le fruit qui n’est jamais mûr ; ainsi il arrivera si vous ne voulez mûrir ni consentir à la paix avec les quatre fils Aymon, qui vous ont prié si humblement ; et je vous jure que si Richard est pendu, vous en serez déshonoré le reste de votre vie. Charlemagne lui dit : Vous pensez m’épouvanter par vos paroles, mais je ne suis pas un de ces enfans que l’on amuse ainsi ; et si Regnaut est assez hardi pour faire le moindre mal à Richard, je le pendrai demain avec toute sa famille. Naimes voyant le roi courroucé, lui dit : Sire, nous sommes surpris de ce que vous nous menacez tant de part et d’autre, et je ne le suis si Regnaut est irrité, c’est parce que vous êtes cause qu’il a perdu Maugis, et par dépit il fera pendre le duc Richard et vous fera trancher la tête, et nous n’en sommes pas cause ; mais puisque vous nous menacez, je conseille à tous mes parens de partir et de vous laisser faire la guerre contre les quatre fils Aymon. Tous les autres Pairs dirent que Naimes avait raison. Charlemagne fâché d’entendre ces paroles, ne répondit rien. Il se sentit ému, car il avait peur que Regnaut ne fit pendre Richard de Normandie. En ce même jour Regnaut appela ses frères et leur dit : Je suis fâché de ce que nous ne pouvons avoir la paix avec Charlemagne, car il est irrité contre nous ; je peinse que s’il nous tenait, il n’aurait aucune pitié de nous ; ainsi je suis d’avis de pendre le duc Richard. Frère, dit Allard, je vous prie que vous fassiez ce que vous dites, ce sera moi qui le pendrai. Frère, dit Regnaut, je le veux bien : il faut élever la potence sur la grande tour de la porte, afin que Charlemagne puisse la voir. Roland la vit le premier et se mit à crier tant qu’il put : Sire, regardez comme on pend Richard ! c’est la récompense des services qu’il vous a rendus, car vous lui rendez un grand service ; cela n’engage point du tout à vous servir. Hélas ! dit Olivier, le duc Richard sera bientôt pendu à notre grand déshonneur. Paix, dit le roi, ils le feront pour m’éprouver, afin d’avoir la paix avec moi ; mais ils ne l’auront pas, et je vous promets qu’ils ne lui feront pas de mal. Olivier voyant qu’on dressait l’échelle, dit à Roland : mon ami, l’échelle est dressée. Regnaut appela dix de ses gens et leur dit : Allez chercher le duc Richard de Normandie, car je veux qu’il soit pendu ; aussitôt ils allèrent le chercher, ils le trouvèrent qui jouait avec Yonnet, fils de Regnaut ; ils le prirent et lui dirent : Venez avec nous, car Regnaut veut que vous soyez pendu. Le duc les regarda de travers et ne leur répondit rien ; mais ils lui dirent : Mon ami, cessez votre jeu, il est temps de partir. Quand ils virent qu’il ne répondait point, ils commencèrent à vouloir le prendre, et ils lui dirent : Levez-vous, car vous serez pendu en dépit de Charlemagne. Quand il vit que les gens de Regnaut le tenaient par le bras, il voulut frapper Yonnet avec un damier qu’il tenait à la main, et il renversa par terre trois des gens de Regnaut. Alors Richard leur dit : Malheureux, puissiez-vous ne jamais vous en retourner ; il dit ensuite à Yonnet : Jouez maintenant en paix ; je crois que ces gens étaient ivres, pour vouloir m’emmener ainsi ; ils y ont bien gagné. Lorsqu’Yonnet l’en tendit parler ainsi ; il joua son jeu sans le contredire. Richard appela ensuite son domestique, et lui dit : Va prendre ces gens qui sont morts et jette les par les fenêtres ; à quoi il obéit aussitôt, car il n’osait le contredire, tant il avait peur qu’il ne lui en fit autant qu’aux autres qu’il avait vu tuer en sa présence. Allard était hors du château, attendant le duc Richard pour le pendre. Il vit comme on jetait les morts par les fenêtres de la tour ; il en fut indigné. Il alla trouver Regnaut et lui dit : Frère, je vois que Richard ne veut pas se laisser prendre, il en coûtera cher avant qu’il soit pris : Voyez comme il les a jetés par la fenêtre. Frère, dit Regnaut, le duc Richard est bien à craindre ; allons secourir nos gens, car ils sont en grand danger. Les gens qu’il avait envoyés pour le prendre vinrent lui dire que le duc Richard ne serait pas pris aisément, qu’il avait mis à mort trois de leurs compagnons, et s’était mis à jouer avec Yonnet. Regnaut jura que s’il n’avait la paix avec Charlemagne, Richard serait pendu, quoi qu’il en pût arriver. Alors il alla vers lui et lui dit : Pour quoi avez-vous tué mes gens ? Cousin, ils sont venus à dix mettre la main sur moi, disant que vous l’aviez commandé, ce que je ne pouvais croire : je les ai fait sortir d’ici avec grande précipitation, j’en ai tué je ne sais combien. Je n’aurais jamais agi ainsi, si on vous eût tenu comme vous me tenez. D’ailleurs, si j’ai mal agi, je sois prêt à le réparer. Regnaut lui dit : Vous direz tout ce qu’il vous plaira ; mais je vous dis que si aujourd’hui je n’ai la paix avec Charlemagne, je vous ferai mourir honteusement. Richard lui dit : Je n’ai pas peur que vous fassiez ce que vous dites tant que Charlemagne vivra. Regnaut lui répondit : Vous verrez ce que je sais faire. Alors il le fit lier étroitement et conduire an lieu où la potence était dressée, et il lui dit : Pensez deux choses à faire, l’une que j’aie paix avec le roi, et l’autre que vous l’abandonniez ; car si l’une des deux n’arrive, vous vous en repentirez. Richard lui répondit : Pensez-vous que par crainte de la mort je renonce à Charlemagne mon souverain seigneur ? Je ne le ferai jamais, s’il me manque, il le trouvera au jour du jugement : mais si vous voulez bien agir, prêtez-moi un messager. Regnaut appela un de ses gens et lui dit : Allez faire le message que le duc Richard vous ordonnera. Mon ami, dit le duc, vous irez vers le roi et lui direz de ma part, que je le supplie, comme mon souverain seigneur, de vouloir accorder la paix aux barons ; que s’il a reçu quelque outrage, je lui en donnerai satisfaction, et que s’il ne veut pas la faire, le duc Richard sera pendu. Vous direz aussi à Roland et aux douze pairs de faire voir au roi que ce serait à son déshonneur. Le messager s’en alla aussitôt à l’armée du roi qu’il trouva dans sa tente, et lui dit : Sire, le duc Richard se recommande bien à vous, et vous supplie si vous l’aimez encore, de lui faire voir à présent toute l’amitié que vous lui portez ; car il en a besoin ; parce que si vous ne faites la paix avec Regnaut, à mon retour vous verrez pendre le duc honteusement ; vous voyez la potence sur la porte. Il alla vers les douze pairs, d’abord vers Roland, puis vers les antres, et leur dit : Seigneurs, le duc Richard de Normandie vous prie si vous l’aimez, de prier le roi de faire la paix avec Regnaut, autrement il va périr indignement. Roland dit au roi : Sire, ne souffrez pas que vous soyez blâmé : vous savez que Richard est noble chevalier et qu’il vous a bien servi ; faites la paix avec Regnaut, car ce serait dommage de laisser périr ainsi Richard. Le duc Naimes, Oger, l’archevêque Turpin, Eston et Olivier, dirent au roi : Si vous ne faites la paix avec Regnaut pour recouvrer Richard de Normandie, vous perdrez votre honneur. L’empereur voyant les barons si émus, crut mourir de dépit, et il jura que jamais Regnaut n’aurait la paix avec lui, s’il ne lui livrait Maugis pour en faire à sa volonté ; il dit ensuite aux douze pairs : Mes amis, ne craignez rien pour Richard, car Regnaut se laisserait plutôt crever les yeux que de lui faire aucun mal. Olivier dit : Sire, vous nous avez donc bien récompensés ! Richard sera sûrement pendu. Roland dit : Je le connais de telle façon, que s’il vous tenait il vous ferait pendre vous-même. Le messager dit alors à Roland : Sachez que Regnaut n’a cessé d’engager Richard à demander la paix au roi, et qu’il n’a pas voulu le faire. Il dit ensuite au roi : Sire, donnez-moi s’il vous plaît, la réponse que je dois rendre au duc Richard. Ami, dit le roi, vous lui direz qu’il ne craigne rien ; car Regnaut ne lui fera pas de mal. Le messager lui répondit : Croyez que Regnaut ne vous craint pas, je vous dis qu’Allard attend mon retour, et je ne voudrais pas gager qu’il ne pendit Richard.

Roland ayant parlé aux douze pairs, dit au roi : Sire, je quitte votre service, sans prendre congé de vous. Il dit ensuite à Oger : Que ferez-vous ? allons-nous-en, laissons-le ici, car il est trop obstiné à cause que nous lui avons obéi, il s’en tient trop fier. Oger dit à Roland : Vous avez bien raison ; je n’y veux plus rester de ma vie ; mais je m’en irai avec vous sans vous délaisser au besoin ; puis qu’il souffre qu’un galand homme qu’il aimait soit pendu, il le souffrirait bien de nous, car il n’a pas de pitié. Olivier leur dit alors : Je m’en irai avec vous et avec le duc Naimes.

Quand l’archevêque Turpin vit cela, il fit un grand soupir et dit : Sire, il vous rend service et vous ne lui en savez pas gré, comme vous en montrez l’exemple au duc Richard qui vous a si bien servi ; c’est pourquoi, si je reste, je serais mis à honte. Charlemagne leur dit : Seigneurs, ne craignez rien, car le duc Richard n’aura aucun mal. Sire, dit le duc Naimes, vous avez tort de cela, je ne le croirai jamais ; pensez-vous nous amuser par vos paroles ? Nous voyons le gibet élevé pour pendre notre compagnon ; c’est pourquoi je ne veux plus demeurer avec vous. Quand Naimes eut dit cela, il sortit de la tente du roi, alors tous les autres pairs le suivirent et allèrent aussitôt faire abattre leurs tentes. Quand ceux de l’armée du roi virent cela, ils furent si émus qu’il n’y demeura pas un seul chevalier, sinon de pauvres gentilshommes. Roland frémit et alla avec les autres, de sorte que l’armée fut diminuée de plus de quatre mille hommes. Quand le messager qui avait été envoyé vers Charlemagne fut retourné, Regnaut lui demanda : Dites-moi, que vous a dit le roi ? Sire, dit le messager, vous avez manqué d’avoir la pitié ; mais il n’en a voulu rien faire, et il vous enjoint que vous ne soyez pas assez hardi pour faire aucun mal au duc Richard ; et quand il eut dit cela, il se tourna vers le duc Richard, et lui dit : Sire, vous pouvez bien savoir comme le roi vous aime, sachez que vous n’aurez pas de secours de lui, et pour l’amour de vous, Roland et tous les pairs se sont irrités contre lui, car ils ont fait démonter leurs tentes, et je suis assuré que la plupart de l’armée s’en ira ; il n’est resté que Ganelon et sa famille, car leurs tentes sont dressées. Regnaut entendant que pour l’amour du duc Richard, les pairs avaient abandonné le roi, il dit à Richard : Cousin, je vous prie de me pardonner le grand mal que je vous ai fait. Regnaut, dit Richard, je ne vous blâme pas, mais je donne le blâme au roi.


CHAPITRE XXIX.


Comme les douze pairs de France abandonnèrent l’empereur Charlemagne, parce qu’il ne voulait pas faire la paix avec les quatre fils Aymon, et comme il les fit appeler, leur promettant de faire ce qu’ils voudraient.


L’empereur Charlemagne voyant tous ses barons s’en aller, en fut bien fâché, il se mit à ronger une demi-lance qu’il avait à la main, et il appela ensuite un chevalier et lui dit : Montez à cheval, et courez après Roland et les autres barons, dites-leur qu’ils me viennent parler, que je ferai tout ce qu’ils voudront, et pardonnerai à Regnaut la faute qu’il m’a faite. Le chevalier lui dit : Je suis charmé de votre bonne volonté. Alors il courut après les pairs de France. Regnaut était sous le portique de Dordonne avec le duc Richard, qui d’abord aperçut le chevalier qui allait après les douze pairs, alors il lui dit : Cousin, je vois un chevalier qui court sans doute après les douze pairs pour les faire retourner : j’espère que nous aurons aujourd’hui la paix. Sire, dit le duc Richard, vous l’aurez bonne, malgré ceux qui veulent le détourner, et vous devez bien aimer vos compagnons. Le chevalier marcha tant qu’il trouva Roland, auquel il dit : Seigneurs, le roi vous mande de retourner, et qu’il pardonnera à Regnaut. Naimes, dit Roland, je tiens la paix faite, et cette guerre va bientôt finir. Naimes et tous les pairs ayant entendu parler Roland, furent très-satisfaits et s’en retournèrent vers le roi. Quand Regnaut vit que les douze pairs retournaient, il dit au duc Richard : Cousin, je crois que la paix est faite. Quand Charlemagne vit les barons revenir, il leur dit : Ma foi, messieurs, vous avez grand tort de vouloir faire la paix contre mon gré. Je hais tant Regnaut que je ne puis le souffrir à cause de son orgueil ; et si vous voulez que j’aie paix avec lui, je veux qu’il s’en aille mal vêtu auprès de la mer, qu’il me rende Bayard, et je rendrai à ses frères leurs terres et héritage ; s’il veut le faire, je lui accorderai la paix, autrement, non, car je vous assure que je ne la ferai pas ; ainsi voyez entre vous qui fera le message. Sire, dit le duc Naimes, si vous le voulez, j’irai volontiers. Allez, dit Charlemagne. Aussitôt le duc Naimes partit pour aller à Dordonne. Quand Regnaut le vit, il le reconnut bientôt et le salua humblement, en lui disant : Sire, quelles bonnes nouvelles m’apportez-vous et quel sujet vous amène ici ? Le duc Naimes dit alors à Regnaut : Charlemagne m’envoie ici et il vous mande qu’il ne fera la paix avec vous qu’à moins que vous ne partiez pour allez en mer, mal habillé et en demandant votre vie, et qu’alors il rendra à vos frères tous vos héritages. Naimes, lui dit Regnaut, soyez le bien venu, je vous promets que je ferai le commandement du roi, je consens de partir. Regnaut ayant accordé ce que le duc Naimes lui avait dit : prit Bayard et le lui donna, puis prit l’étendard et le mit sur la grande tour en signe de pais. Le roi l’ayant aperçut, le montra à Roland, qui, le voyant, lui dit : Regnaut est vraiment bien généreux d’avoir fait la paix de cette manière : honneur à celui qui a donné cette bonne idée. Roland dit ensuite à Oger, Regnaut possède la douceur et la bravoure d’un chevalier. Cependant le duc Naimes amena Bayard et le présenta au roi en lui disant : Sire, Regnaut est tout prêt à faire ce que vous avez commandé, car il partira demain, s’il plait à Dieu. J’en suis content, dites-moi, je vous prie, où est le duc Richard ? car je veux le savoir. Naimes lui répondit : Sire, il est sur le point de demeurer avec Regnaut, car il veut le conduire lorsqu’il s’en ira. Regnaut fit faire bonne chère à ses frères et leur dit : Seigneurs, ne soyez point fâchés de ce que je m’en vais, car la paix que j’ai faite est plus pour l’amour de vous que pour moi ; je vous prie de vous bien maintenir jusqu’à mon retour. Alors il commença à s’habiller d’une serge violette, se chaussa de gros souliers, et se fit donner un gros bourdon pour le porter à la main ; il vint ensuite auprès de la duchesse qui, lorsqu’elle le vit ainsi accommodé, tomba en faiblesse. Regnaut la releva et lui dit : Dame, ne vous affligez pas, car je reviendrai bientôt ici, s’il plaît à Dieu ; et mes frères vous serviront comme leur dame. Je suis content que la paix soit faite, et que je sois retourné. Je prie Dieu Notre Seigneur Jésus-Christ qu’il veuille bien vous préserver de mort, de tous maux et de toutes adversités. Il l’embrassa en pleurant et en prit congé. La duchesse le voyant partir, lui dit : Mon cher ami, le nom pareil au monde, hélas ! jamais je ne vous reverrai. Alors elle se retira dans sa chambre, prit toutes sortes de robes et les jeta dans le feu ; ensuite elle prit une robe de serge qui était d’une couleur violette, ainsi que son mari avait fait ; elle la mit, puis commença à dire qu’elle n’en mettrait jamais d’autre jusqu’à ce qu’elle vît son mari de retour d’où il était allé. Regnaut se mit en chemin ; le duc Richard et ses frères avec leurs gens le conduisirent loin ; alors Regnaut leur dit : Seigneurs, je vous prie de vous en retourner, car tant que je serai avec vous, je ne serai pas à mon aise, allez consoler la duchesse ; pour vous, mes frères, je vous recommande mes enfans. Après que Regnaut leur eut dit adieu, Allard lui dit : Mon frère, je vous prie de vous en retourner, car je suis si fâché de votre départ que peu s’en faut que je ne meure ; je vous dis pour vrai que je ne sortirai pas de ce vallon que vous ne soyez de retour. Quand il eut dit cela, il embrassa son frère et prit congé de lui en pleurant, ainsi que le duc Richard de Normandie, auquel Regnaut dit : Mon cousin, je vous recommande mes frères, ma femme et mes enfans, car ils sont tous de votre sang. Regnaut, dit le duc Richard, je vous jure que je les aiderai de tout mon pouvoir ; c’est pourquoi ne vous inquiétez pas d’eux, car rien ne leur manquera.


CHAPITRE XXX.


Comme Richard de Normandie présenta au roi les frères de Regnaut, et comme, quand le siège fut levé, le cheval Bayard fut jeté dans la rivière. Maugis avec Regnaut s’en allèrent à Jérusalem, contre les Perses.


Quand Regnaut fut parti, Richard et ses frères se préparèrent pour aller trouver Charlemagne, aussitôt qu’ils furent prêts, ils sortirent de Dordonne et allèrent à la tente du roi qui fut joyeux quand il les vit ; alors il ordonna à ses barons d’aller au-devant d’eux. Roland dit : Voici les trois frères fort dolens que le duc Richard amène. Quand ils furent devant le roi, ils s’agenouillèrent. Allard lui dit : Notre frère Regnaut vous salue et se recommande à vos bontés ; il vous envoie le duc Richard de Normandie et l’a prié de nous recommander à vous, car il est allé outre mer pour faire votre commandement. Amis, dit le roi, soyez les bien venus ; puisque nous sommes bons amis, si je puis voir revenir Regnaut, je l’aimerai autant que mon neveu Roland, parce qu’il est de grande valeur.

Quand le roi eut parlé aux frères de Regnaut, il baisa Richard et lui dit : Quelle prison et quelle viande Regnaut vous-a-t-il données ? Sire, répondit-il, je n’ai de ma vie été si bien traité. Le roi commanda alors que chacun décampât pour s’en aller auprès de Liège ; quand il fut sur le pont de Meuse ; il fit amener Bayard, le bon cheval de Regnaut ; aussitôt qu’il le vit, il lui dit : Ah ! Bayard, tu m’as irrité bien des fois, mais je suis venu à bout de me venger ; alors il lui fit lier une pierre au cou, et le fit jeter par-dessus le pont de la rivière de la Meuse, et il alla au fond. Quand le roi vit cela, il eut grande joie et dit : J’ai tout ce que j’ai demandé, le voilà enfin détruit. Bayard frappa tant des quatre pieds, qu’il vint à bout de casser la pierre, revint au dessus de la rivière et la passa à la nage de l’autre côté ; lorsqu’il fut sur le bord, il se mit à hennir hautement ; ensuite il prit sa course avec tant de rapidité, qu’il semblait que la foudre le poussât. Pour lors il entra dans la forêt des Ardennes. Charlemagne voyant que Bayard était échappé, en fut très-irrité ; mais tous les barons en furent bien satisfaits (beaucoup de gens disent que Bayard est encore vivant dans le bois des Ardennes, mais quand il voit homme ou femme, il fuit et on ne peut l’approcher). Après toutes ces choses, le roi appela ses barons et leur donna congé pour s’en retourner dans leur terres, dont ils furent contens, car ils désiraient y retourner pour voir leurs femmes et leurs enfans. Regnaut vint a Constantinople et logea chez une sainte femme qui le reçut du mieux qu’elle put, lui donnant à manger ce que Dieu lui avait envoyé ; elle lui lava les pieds comme elle faisait aux pélerins ; ensuite elle le conduisit dans sa chambre et lui dit : Bon homme, vous coucherez ici, car vous ne pourriez dormir dans l’autre chambre, où il y a un pélerin qui est bien malade. Dame dit Regnaut, voudriez-vous me montrer ce pélerin qui est si malade. Volontiers, répondit la dame, je vous promets qu’il attirera votre compassion ; alors elle le mena où était couché le pélerin. Quand il fut arrivé dans la chambre, il vit que c’était Maugis, dont il fut bien joyeux, et il commença à lui dire : Ami, comment vous portez-vous ?

Quand Maugis entendit Regnaut parler ainsi, il sortit de son lit comme s’il n’avait eu de mal, et l’embrassa en lui disant : Comment vous va, et quelle aventure vous amène ici en si pauvres habits ? Dites-moi, avez-vous la paix avec Charlemagne ? Oui, cousin ; alors il le lui raconta de la manière dont il a été dit ci-dessus. Quand Maugis l’eut entendu, il fut content, alors il rendit grâces à Dieu, puis il embrassa Regnaut et lui dit : Cousin, je suis guéri par les bonnes nouvelles que vous m’avez annoncées, et nous nous en irons ensemble ; nous ne mourrons point de faim, car je sais bien mendier ; et moi aussi, répondit Regnaut. Quand la dame vit que les pélerins se faisaient tant d’amitié, elle pensa qu’ils avaient eu quelque affaire ; alors elle leur dit : Je vois bien que vous vous connaissez ; je vous prie de me dire qui vous êtes et d’où vous venez ? Dame, sachez que nous sommes deux pauvres gentilshommes qui sommes bannis de France, et il faut que nous allions outre mer avec les habits que vous voyez. Nous sommes cousins germains, et nous ferons voyage ensemble, s’il plaît à Dieu. La dame en fut joyeuse, et fit venir des vivres en quantité. Maugis qui depuis long-temps n’avait bu de vin, en but avec Regnaut. On ne pourrait s’imaginer ni dépeindre toute l’amitié que les deux cousins se témoignèrent l’un à l’autre. Quand le jour fut venu, Regnaut et Maugis se levèrent, prirent congé de la dame et se mirent en chemin. Les deux pélerins, après de grandes journées, arrivèrent à une lieue près de Jérusalem ; ils commençaient déjà à apercevoir le temple, la tour de David et une partie de Jérusalem. Quand ils virent cela, ils en furent joyeux et rendirent grâce à Dieu de ce qu’ils étaient arrivés jusqu’à la sainte cité. Ayant fini leurs prières, ils se mirent en chemin pour entrer dans Jérusalem ; mais ils eurent à peine marché qu’ils aperçurent un camp autour de la ville. Tout vis-à-vis de la tour de David, il y avait plusieurs tentes et pavillons chrétiens, qui étaient venus pour détruire l’amiral de Perse qui tenait Jérusalem assiégée. Regnaut s’arrêta et dit à Maugis : Cousin, quels gens sont en ce camp ? sont-ils chrétiens ou sarrasins ? Assurément, dit Maugis, je n’en sais rien ; je m’étonne qui se peut être. Comme ils disaient cela, il arriva un vieillard qui venait de l’armée. Regnaut lui dit : Chevalier, dites-moi, s’il vous plaît, quels gens ce sont qui campent devant la ville ? Pélerin, dit le vieillard, ce sont des chrétiens qui ont assiégé Jérusalem et ne la peuvent prendre. Dites-moi, dit Regnaut, qui est dans Jérusalem ? Sachez, dit le chevalier, que c’est l’amiral de Perse qui l’a prise par trahison. Comment l’a-t-il prise, dit Regnaut ? Vous devez savoir, dit le bonhomme, que l’amiral se vêtit en habit de pélerin, ainsi que beaucoup de ses gens ; ils entrèrent dans Jérusalem l’un après l’autre, et quand ils y furent, ils sonnèrent hautement, mirent l’épée à la main et combattirent rudement ; enfin ils se rendirent maîtres de la ville, avant que le roi Thomas et ses gens se fussent armés ; il s’est sauvé avec peu de ses gens qui lui sont restés. Le pays s’est aussitôt soulevé, de manière que les Persans sont assiégés dans la ville, et on espère avec l’aide de Dieu, qu’en fort peu de temps la ville sera prise. Or dites-moi, dit Regnaut, ceux de dedans la ville sortent-ils souvent sur les chrétiens ! Oui, dit le bonhomme, car ils sont en grand nombre, et ce qui nous détruit le plus, c’est que nos gens sont sans chef.

Quand Regnaut entendit ces paroles, il se mit à sourire et dit : Nous y allons pour voir ce qu’il en arrivera. Ils allèrent dans l’armée ; chacun regardait Regnaut qui était un si beau pélerin, il regardait de côté et d’autre, ne sachant où se mettre ; il dit à Maugis : Cousin, il faut trouver un moyen pour nous loger au côté du mur. Maugis travailla aussitôt une petite loge.

Cependant l’amiral de Perse sortit de Jérusalem avec trois mille combattans. Le vaillant comte de Rames vint vers eux et les trouva qui faisaient leurs logis, alors il se prit à les regarder sans rien dire. Quant il vit qu’ils étaient grands et bien faits, principalement Regnaut, il lui dit : Mon ami, je vous prie de me dire la vérité sur ce que je demanderai, et par la foi que vous devez au temple que vous allez adorer, c’est que vous me disiez votre nom, qui vous êtes, et de quel pays, et pourquoi vous êtes si pauvrement habillé ? Sire, dit Regnaut, je vous dirai volontiers mon nom et mon pays, sachez que je suis Regnaut de Montauban dont Charlemagne m’a déshérité à grand tort : le duc Aymon était mon père. Je suis venu dans la Terre-Sainte pour servir Notre Seigneur contre ses ennemis ; car Charlemagne, mon souverain seigneur, me l’a ainsi commandé quand je fis la paix avec lui ; et qui pis est, il m’a forcé d’y venir comme vous voyez, en demandant mon pain, à laquelle chose je n’ai point voulu contredire pour avoir la paix. Le comte Rames lui dit : Regnaut le meilleur des chevaliers du monde, recevez mon hommage, car je me donne à vous avec mes biens. Regnaut lui dit : Levez-vous, car vous me badinez. Parbleu, dit le comte, jamais je ne me lèverai que vous ne m’accordiez un don. Sire, dit Regnaut, je vous l’accorderai volontiers et de bon cœur. Grand merci, dit le comte ; alors il se leva et lui dit : Est-il vrai que vous avez paix avec Charlemagne ? Où sont vos frères, votre cousin Maugis, en qui vous aviez si grande confiance, ainsi que votre bon cheval Bayard ? Sire, répondit Regnaut, mes frères sont restés en France avec ma femme et mes enfans, le roi a rendu notre héritage. Vous voyez ici mon cousin Maugis. Le comte fut charmé d’avoir appris cela, alors il s’écria : Ah ! comte Regnaut, soyez le bien venu, vous qui êtes le plus vaillant chevalier du monde ! Loué soit Dieu qui vous a inspiré de venir ici ! je vous prie de me recevoir pour ami ; vous sauverez l’honneur du roi Thomas qui est détenu ici par ces infidèles ; ils l’ont pris depuis que nous sommes ici devant ; et si vous voulez être notre conducteur, je ne doute point que dans peu nous n’ayons Jérusalem et que le roi Thomas ne soit délivré. Tous les barons arrivèrent ; il furent joyeux de l’arrivée de Regnaut de Montauban, auquel ils firent de grands accueils et lui firent faire bonne chère ; ensuite ils le prièrent tous d’être leur seigneur et leur guide comme l’avait été auparavant le comte Rames.

Quand Regnaut vit que les barons de Syrie l’engagaient tous à recevoir leurs hommages, il leur dit : Seigneurs, puisqu’il vous plait de me faire cet honneur, j’accepte sauf l’honneur du roi Thomas qui est votre roi et souverain seigneur. Sire, dirent les barons, nous le voulons ainsi. Quand il l’eut reçu, le comte s’agenouilla devant lui et lui dit : Sire, je vous prie de m’accorder le don que vous m’avez promis. Sire, dit Regnaut, demandez tout ce qu’il vous plaira et vous l’aurez. C’est que vous veniez loger dans ma tente et que vous ne receviez rien hors de chez moi ; et si vous voulez, je vous ferai délivrer tout ce que vous me demanderez. Je vous remercie, dit Regnaut, de l’honneur que vous me faites de ces beaux présens, ils ne sont certainement pas à refuser. Le comte prit alors Regnaut par la main et le mena dans sa tente. Les barons prirent congé et s’en retournèrent chacun dans leurs tentes, louant Dieu de ce qu’il leur avait donné un si bon chef. Le comte fit venir de très-bons chevaux, avec des habits bien fourrés de diverses couleurs, ainsi que des hauberts, des épées, des vaisseaux d’or et d’argent, lesquels furent présentés à Regnaut, mais il n’en voulut pas, sinon un cheval, un haubert et une épée ; pour ce qui restait il le distribua aux pauvres chevaliers. Le comte Rames lui dit : Sire, prenez un autre habit, car vous savez qu’il n’appartient pas à un homme comme vous de porter un si pauvre habillement. Celui que j’ai me plaît, répondit Regnaut, et je n’en porterai point d’autre que je n’aie baisé le saint Sépulcre où Dieu fut mis au sortir de la croix. Le comte commanda alors que l’on servit à souper

Quand ils eurent soupé, le comte appela Galerand, Geoffroy et le comte de Jasses, à qui il dit : Seigneurs, pensons à louer Dieu, puisqu’il nous a envoyé le secours de Regnaut et de Maugis, il me semble que nous devons avoir chacun en notre tente un grand cierge allumé, pour louer Notre Seigneur du secours qu’il nous a envoyé. Les barons lui dire qu’il avait raison ; alors chacun se retira dans sa tente et y fit allumer un grand cierge ; il n’y avait rien de plus beau à voir que la grande clarté qui se répandait dans l’armée. Alors ils se mirent à danser à l’entour de leurs tentes. Les Turcs qui gardaient la tour de David, ayant aperçu une si grande lumière dans l’armée des chrétiens, en furent surpris. Alors quelqu’un d’eux l’alla dire au roi. Quand l’amiral apprit ces nouvelles, il s’écria hautement : Mahomet ! qu’ont-ils donc trouvé, ces méchans, pour faire une si grande fête ? Je crois qu’ils font comme les cygnes qui chantent quand ils doivent mourir ; car je réponds de leur perte, et cependant ils se réjouissent.

Il jura par Mahomet devant tous ses barons, qu’il sortirait dès le lendemain, afin de détruire tous les chrétiens. Quand le roi Thomas, qui était prisonnier, vit la grande joie qu’avaient les chrétiens, il ne sut que penser, mais il dit en lui-même : Qu’ont maintenant mes gens pour montrer une si grande joie ? Hélas ! ne se ressouviennent-ils point de moi ? je crois qu’oui ; car la fête qu’ils font ne peut être sans une grande occasion.

Ceux de Rames et des environs voyant une si grande lumière, s’imaginèrent que Jérusalem était en feu, et les autres avaient peur qu’on n’eût quelque grande affaire. Quand ceux de l’armée eurent fait bonne chère, on disposa une sentinelle. Aussitôt que le jour fut venu, les barons allèrent saluer Regnaut qui était dans sa tente, et lui dirent : Sire, que vous semble-t-il que nous devions faire ? attaquerons-nous la ville ? Seigneurs, dit Regnaut, il me semble que cela est. Ils étaient à délibérer s’ils attaqueraient la ville, lorsque l’amiral fit ouvrir la porte, et sortit avec dix mille hommes bien armés. Regnaut et les barons de Syrie coururent aussitôt aux armes. Regnaut fut bientôt armé, ensuite il prit son casque et son épée, et monta sur le cheval que le comte de Rames lui avait donné. Maugis s’arma comme lui et monta à cheval, alors il cria : Barons, ne craignez rien, car je promets à Dieu que je ne m’en retournerai pas être ermite que les Turcs ne soient vaincus. Il dit ensuite à Geoffroy : Baron, tenez-vous auprès de Regnaut, car si tous les chevaliers étaient comme lui, l’amiral serait bientôt vaincu. Quand les barons furent armés, ils ordonnèrent leur bataille du mieux qu’ils purent. L’amiral arriva et se mit parmi les chrétiens. Le premier bataillon sarrasin conduisait un roi nommé Margaris, qui portait sur son écusson un dragon peint avec une horrible figure.

Quand Margaris vit qu’il était temps de frapper sur les chrétiens, il vint contre Regnaut qui le voyant venir, dit aussitôt au comte de Rames : Voici Margaris qui vint chercher sa mort ; alors il courut aussitôt contre lui et le frappa si rudement, qu’il lui perça la poitrine avec sa lance, dont il tomba par terre. Quant Regnaut eut fait ce coup, il lui dit : Que Dieu te punisse, marche faire compagnie à tes prédécesseurs en enfer. Ensuite il mit l’épée à la main, et frappa si rudement un sarrasin sur son casque, qu’il le fendit jusqu’aux dents, puis il en frappa un autre sur son étendard et lui abattit la tête. Quand il eut tué ces trois, il s’écria : Montauban. Quand Maugis l’entendit, il se précipita à travers la mêlée et abattit mort le premier qu’il rencontra ; puis il mit l’épée à la main, se mit dans la grande foule et frappa à droite et à gauche avec tant de force, qu’il abattit quantité de sarrasins par terre, tellement que tous les barons et Regnaut en étaient surpris. Regnaut dit alors au comte de Rames : Que pensez-vous de mon cousin ? Vites-vous jamais un si bon ermite ? Par ma foi, dit le comte, il mérite d’être estimé. Heureuses les entrailles qui l’ont porté, et l’heure où vous êtes venus en ces pays ; car maintenant je suis sûr que par votre arrivée la ville de Jérusalem sera prise et le roi Thomas délivré de prison ; quand il eut ainsi parlé, il piqua son cheval, et frappa un Turc avec tant de fureur, qu’il lui passa sa lance au travers du corps, dont il mourut ; ensuite il mit l’épée à la main, et frappa tant qu’il put, en disant : Frappez, barons, car les sarrasins vont être vaincus, si Dieu nous garde les vaillans chevaliers Regnaut et Maugis. Les barons du pays se mirent en la presse et commencèrent à faire merveilles d’armes contre les sarrasins. Chacun d’eux n’osait trouver Regnaut ou Maugis, tant ils étaient craints. Quand les sarrasins virent qu’ils ne pouvaient souffrir le tort que Regnaut et Maugis leur faisaient, ils se mirent en fuite vers Jérusalem.

Quand l’amiral vit que ses gens étaient vaincus, il dit : Malheureux pourquoi me fuyez-vous ? Ne savez-vous pas que je suis votre seigneur et que je vous défendrai contre ces faux chrétiens ? Qu’est devenu Margaris ? Sire, dit un sarrasin, il est mort. Quand l’amiral entendit ces paroles, il pensa enrager et dit : Qui est celui qui a tué Margaris ? Est-ce celui qui a la grande fourche ? Oui, sire c’est le meilleur chevalier du monde, car il a mis quantité de vos gens à mort. L’amiral jura par Mahomet qu’il percerait le ventre au grand vilain Quand il eut fait ce serment, il piqua des deux et se mit dans la mêlée, et le premier qu’il rencontra fut Galerand, auquel il donna parmi son écu si rudement, qui lui passa sa lance par derrière ; il mit ensuite l’épée à la main et se remit dans la mêlée en criant : Frappez, barons, frappez sur ces mauvais chrétiens, car ils seront bientôt vaincus Quand le comte de Jasses et Geoffroy virent qu’il maltraitait ainsi les chrétiens, il se jetèrent dans la mêlée. Il y eut une grande destruction de gens de part et d’autre, mais les chrétiens auraient été vaincus sans Regnaut et Maugis.


CHAPITRE XXXI.


Comme la ville de Jérusalem fut prise par le moyen de Regnaut et de Maugis, et délivrée de la tyrannie des Païens.


Regnaut voyant le combat, se jeta dedans comme un lion sur des bêtes, et frappa un Persan nommé Orient, qui était cousin de l’amiral, et lui donna un si grand coup sur son casque, qu’il lui fit sauter la tête à la distance d’une lance, puis en frappa un autre qui était neveu de Maybon, tua l’homme et le cheval. Il montra tant de courage que les Païens en furent étonnés ; car il avait jeté son écu sur ses épaules et tenait les rênes de son cheval à l’entour de son bras, il tenait son épée à deux mains et abandonnait son corps, il frappait à droite et à gauche, et à chaque coup il tuait un Païen.

Quand l’amiral vit le dommage que Regnaut faisait à ses gens, il jura son Dieu Apollon qu’il ne mangerait pas qu’il n’eût tué le grand vilain. Sire, dit le comte Amaury, je vous prie de laisser cette entreprise, car je vous dis que si vous allez au devant de lui, il vous tuera d’un seul coup. Maugis faisait un grand carnage par tout où il allait. Quand Regnaut vit que Maugis allait si bien, il fut bien satisfait : il donna un si grand coup sur le casque d’un Turc, qu’il lui sépara la tête, et cria Montauban, en disant : Frappez et ils seront vaincus. L’amiral ayant entendu crier Montauban, fut très-surpris, car il connut bien que celui-là qu’il appelait et nommait le grand vilain, était le vaillant Regnaut, duquel il avait entendu parler plusieurs fois pour le chevalier le plus courageux du monde ; quand il vit cela, il désirait être en Perse. Il tourna alors ses pas vers la ville, s’en alla tout droit vers la porte dorée pour entrer dedans et se garantir de Regnaut ; mais le vaillant comte de Rames le suivit de si près, qu’il l’atteignit enfin. Quand l’amiral vit qu’il était tant poursuivi, il craignit d’être pris et se sauva dans Jérusalem, laissant tous ses gens dehors, et dont il eut une grande partie de tués ; car Regnaut, Maugis, Rames, Geoffroy et Jasses en tuèrent tant qu’il n’en échappa guère. Quant Regnaut vit que l’amiral s’était échappé, il en fut bien fâché. Il vit un chevron qui avait quinze pieds de long, alors il descendit de cheval et prit le chevron, le mit sous la porte-coulisse, de manière qu’elle ne pouvait nullement tomber, ni se fermer. Il y avait tant d Turcs étendus morts sur le chemin qu’on ne pouvait passer. Regnaut et ses compagnons ne firent point cela sans grande fatigue. Quant Regnaut vit la porte-coulisse arrêtée, sans tarder davantage, il mit la main à son épée, et entra dans le château de Jérusalem en criant : Montauban. Il combattit si bien que Maugis et le comte de Rames entrèrent dans le château. L’amiral voyant les chrétiens entrés dans la ville, devint furieux, et jura son dieu Apollon, que si le roi Thomas ne lui sauvait la vie, il le ferait mourir ; alors il courut vers lui et lui dit : Roi Thomas, si vous ne me sauvez la vie à présent, je vous ferai mourir et je vous jetterai en bas. Alors le roi Thomas lui dit : ayez un peu de patience que j’aie parlé à mes gens. Allez leur parler, dit l’amiral, dépêchez-vous. Le roi Thomas se mit aux fenêtres et vit Regnaut et Maugis qui venaient les premiers attaquer la tour où il était prisonnier, il ne les connut point ; mais après il vit venir le comte Rames qu’il connut, ainsi que Geoffroy et le comte Jasses, dont il fut content, et il leur cria : regardez votre roi qui est prisonnier. L’amiral vous mande que si vous ne le laissez retourner en son royaume de Perse, il me jettera du haut en bas des fenêtres. Ah ! bon roi, dit le comte de Rames, Dieu vous sauve. Il est vrai que nous servons ce seigneur qui est notre maître et gouverneur ; c’est le plus vaillant du monde ; dites-lui votre affaire, sans lui nous ne pouvons rien. Le roi Thomas entendant cela, crut qu’il allait mourir. Il dit alors en colère au comte de Rames : Ah ! comte, vous m’avez trahi en acceptant un autre seigneur. Sire, dit le comte, n’ayez pas de crainte ; nous l’avons fait pour vous et vous n’y perdrez rien. Ce chevalier a assez en France. Vous devez savoir que lui et son cousin ont pris la ville par leur courage. N’ayez aucun soupçon, ni de lui ni de nous, et je réponds qu’il fera comme vous voudrez ; car il n’est ici que pour vous délivrer, et aussitôt qu’il aura visité le saint Sépulcre, il retournera en France. Le roi Thomas dit : Seigneurs, comment se nomme ce chevalier ? Sire, il s’appelle Regnaut de Montauban, fils du duc Aymon ; il est le meilleur chevalier du monde, car Charlemagne n’a pu le vaincre. Ils ont fait la guerre l’un contre l’autre, et Regnaut a tant fait de prouesses, qu’il s’est acquis une grande renommée par tout le monde. Comte, dit le roi, je vous prie de lui dire de ma part tout ce que je vous ai proposé. Sire, dit le comte, je le ferai très-volontiers. Alors il vint vers Regnaut et lui fit part de ce que le roi lui mandait. Seigneurs, dit Regnaut, nous ne le ferons pas ainsi, mais il faut l’attaquer impétueusement, car au pis aller nous pourrons toujours accorder à l’amiral la demande qu’il nous a faite ; je vous dis que la tour sera prise et que nous délivrerons le roi Thomas, et ferons mourir le traître amiral. Alors ils escaladèrent la tour de tous cotés avec des échelles. Regnaut monta le premier, Maugis, le comte de Rames, Geoffroy et bien vingt chevaliers y montèrent après. Le vieux comte de Jasses resta avec les archers et les arbalétriers. L’amiral dit au roi Thomas : Par Apollon, vous et moi sauterons en bas. Sire, dit le roi, pour Dieu, ne vous tuez pas ni moi non plus, et je ferai cesser l’assaut. Alors l’amiral mena le roi à la fenêtre et le prit par les jambes, et se mit à crier à Regnaut : Je jetterai en bas le roi Thomas si vous ne me pardonnez. Regnaut voyant que le roi Thomas allait tomber, en eut pitié et dit : Ce nous serait dommage aussi si le roi Thomas mourait. Alors tous les barons se mirent à crier : Sire, pour Dieu, ne souffrez pas que le roi meure honteusement. Seigneurs, dit-il, je ne voudrais pas que le roi mourût pour moi. Alors il cria à l’amiral : Laissez le roi Thomas, vous serez délivré par tel inconvénient que vous et vos trois hommes, vous vous en irez à pied, et vous laisserez vos équipages. Par Mahomet, dit l’amiral, je ne le ferai pas ; je m’en irai à cheval et mes trois hommes aussi ; et si vous ne voulez pas, je laisserai tomber le roi. Regnaut lui dit : Je vous accorde ce que vous me demandez. L’amiral fut content d’entendre ainsi parler Regnaut ; il retira le roi et lui dit : Roi Thomas, vous êtes quitte de moi. Alors l’amiral descendit, ouvrit la porte et s’en alla avec ses gens. Là fut faite grande chère entre le roi Thomas, Regnaut et les barons de Syrie. Après cela, l’amiral prit son sauf-conduit et s’en retourna en Perse. Thomas et Regnaut avec tous les barons montèrent ensemble à la tour. Quand ils furent en haut, le roi Thomas s’agenouilla devant Regnaut qui lui dit : Vous avez tort d’agir ainsi. Non, dit le roi. Regnaut le prit par la main et le releva. Alors le roi l’embrassa et lui dit : Béni soit Notre-Seigneur qui vous a conduit en ce pays, car vous avez délivré Jérusalem la sainte Cité, et m’avez délivré de prison. Or dites-moi, si vous avez paix avec Charlemagne qui vous a fait tant de mal ? Sire, dit Regnaut, oui ; à l’occasion de la paix, je suis en pauvre habit, demandant mon pain. Ils descendirent de la tour pour aller au saint Sépulcre rendre grâces à Dieu ; ensuite ils firent grande fête par toute la ville pour la victoire qu’ils avaient remportée. Quand Regnaut et Maugis eurent adoré le saint Sépulcre, ils furent conduits par le roi Thomas et les barons au palais où ils furent fêtés honorablement ; la fête dura plus de cent jours. Ils donnèrent à Regnaut en présens des chevaux et des draps d’or ; mais Maugis ne voulut rien accepter, ni changer d’habillement, parce qu’il voulait rester en habit de pélerin et nu-pieds, dont Regnaut fut bien fâché. Le roi fit armer un vaisseau au port de Japhet pour emmener Regnaut. Quand tout fut prêt, le roi Thomas envoya Regnaut au port de Japhet, accompagné des comtes Rames et Geoffroy, qui furent bien fâchés de son départ. Regnaut et Maugis prirent congé du roi et des autres barons en pleurant, et se mirent en mer où ils demeurèrent environ huit mois ; ils abordèrent enfin un jeudi dans un lieu nommé Palerme. Sitôt qu’ils furent arrivés au port, Regnaut commanda qu’on le mît à terre et qu’on déchargeât le vaisseau. Le roi de Palerme était aux fenêtres de son palais et vit qu’on déchargeait un vaisseau. Alors il dit à ses barons : Je vois que l’on décharge un vaisseau sur le bord de la mer, peut-être que c’est quelque grand seigneur, ou bien de pauvres pélerins ; et sans attendre davantage, il alla au port avec plusieurs de ces chevaliers, où ils trouvèrent Regnaut qui était descendu à terre. Quand le roi l’aperçut, il fut fort joyeux et les reçut bien. Regnaut, dit le roi, soyez le bien venu, je vous invite à loger dans mon palais, là nous parlerons de votre voyage et de la guerre. Comme le roi était en conversation, il arriva un chevalier qui lui dit : Sire, l’amiral de Perse est venu, accompagné de gens, devant Palerme. Quant le roi ouït ces nouvelles, il en fut irrité, et Regnaut au contraire fut content. Alors il dit au roi : Je vous prie de ne pas être surpris, car vous en serez vengé. Le roi ordonna à chacun de s’armer, et fit émouvoir toute la ville. Regnaut voyant cela, demanda des armes. Maugis dit au roi : Je suis décidé à porter les armes par amitié pour vous, car je ne pourrais vous souffrir en danger. Quand le roi entendit ainsi parler Maugis, il lui en sut bon gré, et l’embrassa en lui disant : Ma foi voici un bon ermite, car il sait mettre l’épée à la main quand il le faut. Sire, dit Regnaut, vous avez raison, car il serait difficile de trouver un meilleur chevalier. Aussitôt chacun s’arma, et le roi alla auprès de Maugis et lui dit en riant : Mon ami, je vous fais mon porte-étendard et je ne puis en choisir un meilleur. Sire, dit Maugis, si vous me le donnez, je le mettrai en tel danger que je vous ferai appréhender.

Quand le roi entendit Maugis parler ainsi, il en fut content. Maugis portant l’étendard, dit au roi Sire, qui m’aime me suive, car l’amiral sera vaincu alors il piqua son cheval et se mit parmi les sarrasins. Regnaut le suivait de près ; il rencontra un Persan et lui donna un si grand coup de lance qu’il le renversa mort à terre, dont les autres furent surpris ; il mit ensuite l’épée à la main et frappait si rudement, qu’il renversait tout ce qu’il trouvait sous la main. L’amiral voyant le grand courage de Regnaut, dit : Ma foi, je n’ai jamais vu deux chevaliers si vaillans, d’où diable viennent-ils donc ? Je m’aperçois bien qu’ils sont étrangers ; je les crains tant que mon sang se glace. Cependant le roi Siméon et ses gens firent une grande destruction des Païens. Quand l’amiral vit que ses gens perdaient courage, il ne sut que faire, ou de fuir ou d’attendre. Lorsque l’amiral entendit crier Montauban, il eut une si grande peur qu’il ne savait que faire ; alors il dit : Par Mahomet et Apollon, je crois qu’ils ont le diable à leurs gages : je les ai laissés a Jérusalem, et maintenant ils sont ici. Tout tremblant de peur, il dit a son neveu : Par Mahomet, nous avons eu tort d’être venu faire la guerre au roi Siméon, puisqu’il a le diable avec lui ; c’est le premier du monde en chevalerie. Plut à Apollon que je fusse dans mon vaisseau, car je crains de perdre la vie dans cette bataille. Sire, dirent ses gens, ne craignez rien, car s’il tombe dans nos mains, il périra. Seigneurs, dit l’amiral, vous ne savez pas son courage ; quand nous serions dix fois autant, nous ne pourrions lui résister, ainsi je ne veux plus rester ici. Alors il tourna la bride, et à la tête de ses gens, regagna ses vaisseaux. Regnaut voyant que les Païens étaient vaincus, commença à crier : Maugis, c’est Fait des Païens ; il se mit alors à les poursuivre avec le roi Siméon ; et il les tuaient comme des bêtes, ils en mirent tant à mort, que l’amiral effrayé prit la fuite. Quand il fut sauvé dans son vaisseau, il regarda vers la terre et vit la perte de ses gens que Regnaut et Maugis lui avaient causée ; car le rivage était couvert de Païens étendus morts sur le sable. Il en fut si fâché, qu’il s’arracha la barbe et maudit l’instant de sa naissance. Regnaut arriva sur le port et vit que l’amiral s’était sauvé, il en fut si fâché, qu’il jeta tant de fusées dans son vaisseau que la plus grande partie fut brûlée : alors les Païens furent contraints de changer de vaisseaux. Le roi Siméon voyant qu’il avait vaincu ses ennemis, courut aussitôt embrasser Regnaut, en lui disant : Je vois bien que c’est par vous que je suis roi ; par conséquent je vous fais seigneur de tous mes biens. Sire, dit Regnaut, je vous remercie de vos bontés. Après avoir parlé quelque temps sur le rivage de la mer, le roi prit Regnaut par la main, et ils s’en retournèrent vers la ville. Le roi fit apporter le butin qu’ils avaient fait et le présenta à Regnaut et à Maugis qui n’en voulurent point ; mais ils le donnèrent aux chevaliers. Quant Regnaut se fut diverti pendant quatre jours, il demanda au roi la permission de s’en aller.

Quand le roi vit que Regnaut voulait s’en aller, il lui fit de riches présens, et fit ravitailler son vaisseau de bonnes viandes. Alors Regnaut prit congé du roi et des barons qui l’accompagnèrent jusqu’au vaisseau. Lorsqu’il fut prêt à partir, le roi l’embrassa en pleurant, puis s’en retourna à Païenne. Regnaut et Maugis s’en allèrent à Rome, où ils confessèrent leurs péchés au Pape, puis s’embarquèrent pour aller à Dordonne, où ils furent bien reçus des habitans, qui le dirent à Allard et à ses frères qui, apprenant de leurs nouvelles, vinrent embrasser leur cousin Maugis ; alors ils montèrent au palais et menèrent grande joie. Regnaut regarda Allard et vit qu’il avait le visage pâle, il fut surpris et lui dit : Frère, comment se portent ma femme et mes enfans, car je ne les vois point ? Frère, dit Allard, ne soyez pas inquiet, ils se portent tous bien ; et depuis votre départ nous avons fait fermer le bourg et fortifier le château à cause des ennemis. Regnaut fut alors bien content d’entendre les nouvelles de son frère ; il vit en même temps arriver Maugis qui lui dit : Apprenez que ce que dit Allard, n’est pas véritable, madame votre épouse est morte, car depuis votre départ elle n’a point cessé de pleurer ; elle a même jeté toutes ses robes au feu et ne voulut porter qu’un manteau de serge comme vous. Elle a eu un tel chagrin qu’elle est morte. Quand Regnaut apprit cela, il se mit à pleurer en disant : Roi Charlemagne, je dois bien vous détester, car vous êtes cause que j’ai perdu ma femme eu me chassant hors de France. Il dit ensuite à Allard : Je vous prie de me faire voir le tombeau de ma femme. Alors Allard le conduisit dans l’église et lui fit voir le tombeau de la duchesse, sur lequel il pleura et dit : Ah ! quel pélerin je suis, je crois qu’il n’en est pas de plus malheureux au monde ; je vois maintenant que j’ai perdu tout mon bien en perdant la plus aimable femme du monde. Comme disait ces paroles, ses enfans arrivèrent et s’agenouillèrent devant lui. Regnaut les embrassa alors par amitié, et leur dit en pleurant : Mes enfans, pensez à bien faire, car je sens que je vous quitterai sous peu de temps. Quand il eut dit cela, il commençai faire plus grand deuil qu’auparavant. Maugis était aussi triste que lui. Le deuil commença alors par toute la ville et dura l’espace de dix jours, et le onzième Regnaut partit pour retourner à Montauban. Alors Maugis retourna avec lui, et ils firent le voyage à pied. Quand les habitans de Montauban apprirent l’arrivée de leur seigneur, ils furent contens ; ils firent tapisser les rues par où il devait passer, et vinrent respectueusement au-devant de lui. Regnaut les reçut honorablement, car il cachait en ce moment tout son chagrin pour faire honneur à ses gens qui lui faisaient un si grand accueil. Quand Regnaut fut dans son château de Montauban, il se mit à la fenêtre pour regarder en bas ; quand il vit tant de gens, il fut surpris d’où ils étaient venus, car il ne pensait jamais se trouver si bien. Quand Regnaut et ses frères eurent séjourné quelques jours à Montauban, il arriva un jour que Maugis trouva Regnaut tout seul ; alors il lui dit : Cousin, il est temps que je prenne congé de vous ; vous savez qu’il est mort tant de gens par rapport à nous, dont nous sommes tenus d’en demander pardon à Dieu. Maugis après avoir dit cela, prit congé de Regnaut et de ses frères pour retourner à l’ermitage, et ne voulut point que personne le conduisît. Lorsqu’il y fut, il mena une très-sainte vie, et ne vivait que de racines. Il vécut sept ans de cette manière ; et quand ce vint au huitième, le bon Maugis mourut environ à Pâques. Nous ne parlerons plus désormais de lui, et nous reviendrons à Regnaut et à ses frères.


CHAPITRE XXXII.


Comme Regnaut envoya ses enfans à Paris vers Charlemagne, honorablement accompagnés, afin qu’il les reçut chevaliers.


Regnaut eut beaucoup de chagrin tant du départ de Maugis que de la mort de sa femme ; mais il se consola avec ses frères le mieux qu’il put. Dans ce temps le duc Aymon mourut et fit ses enfans héritiers de tous ses biens. Regnaut partagea les biens de son père entre ses frères, ne retint pour lui que Montauban. Il les maria ensuite fort richement. Il demeura à Montauban avec ses enfans, lesquels il instruisit en bonnes mœurs et les nourrit jusqu’à ce qu’ils fussent en état de porter les armes. Un jour il les mena dans la campagne, et fit porter des lances pour les essayer à joûter ; il y conduisit avec lui vingt chevaliers avec lesquels il fit joûter ses enfans qui joûtèrent aussi bien que s’ils eussent été depuis deux ans à la guerre. Père, dit Aymonet, nous sommes prêts à vous obéir en ce que vous nous commanderez ; il me semble que vous faites bien de nous faire suivre la guerre. Père, dit Yonnet, vous n’en serez pas fâché, et puisque vous avez dit que nous serions chevaliers, nous sommes tout prêts à partir quand il vous plaira. Regnaut et ses enfans retournèrent alors en grande joie au château de Montauban. Quand il fut arrivé au château. Regnaut appela son sénéchal et lui dit : Je vous recommande de faire habiller honorablement mes enfans en tout ce qu’il y a de plus riche, car je veux les envoyer à la cour du roi pour être faits chevaliers. Le sénéchal fit le commandement de son maître. Il fit amener deux beaux chevaux couverts de riches housses, leur mit de très-belles selles d’épreuve pour les deux jeunes chevaliers. Quand ils furent bien arrangés, ils les conduisit devant Regnaut, qui les voyant en si bel ordre, fut bien satisfait ; puis fit armer environ cinq cents chevaliers pour accompagner ses enfans, auxquels il dit : Mes très-chers enfans, vous êtes bien arrangés, Dieu merci et voici une bonne compagnie de gens de bien pour vous, accompagner ; par quoi tous vous rendrez auprès du roi Charlemagne qui, comme je le pense, vous fera beaucoup d’amitiés par rapport à moi. Vous êtes de noble famille, ainsi je vous prie de ne rien faire qui puisse vous attirer des reproches. Je vous recommande, sur la foi que vous me devez, de dépenser honnêtement l’argent que je vous donne, et de ne le point épargner aux pauvres gentilshommes ; et quand vous n’en aurez plus, envoyez-en chercher. Surtout je vous recommande de servir Dieu, quelque chose que vous ayez à faire. Je vous recommande aussi les pauvres chrétiens ; et que de votre bouche il ne sorte pas de mauvaises paroles, ni à filles ni à femme. Rendez honneur aux gens de bien, je vous le recommande, et ne dites mal de personne ; mais conservez-vous toujours dans une fidélité inviolable. Pour vous Yonnet, il faut que vous portiez honneur et respect à Aymonet votre frère, parce qu’il est plus âgé que vous. Yonnet lui répondit : Soyez sûr que je servirai mon frère comme je voudrais vous servir. Je vous jure, mon fils, si vous agissez ainsi, que vous en serez estimé toute votre vie, quelque part que vous soyez ; mais je vous recommande encore de prendre garde de trop parler ; car si vous parlez trop, les Français diront que vous ne ressemblez ni à moi ni à vos oncles, parce que nous ne parlons pas volontiers. Père, disent les enfans, nous avons confiance en Notre Seigneur Jésus-Christ, qu’il nous préserve de nous méprendre, et ferons telles choses que vous serez content. Quand Regnaut entendit ainsi parler ses enfans, il fut satisfait ; et les tirant à part, il leur dit : Mes enfans, vous allez en France, souvenez-vous de ce que je vous dis. Vous devez savoir qu’il y a beaucoup de gens de Charlemagne qui ne vous aiment guère, sachez que ce sont ceux de Mantes. Je vous recommande de n’aller, ni venir avec eux, telles choses qu’ils puissent vous dire, et s’ils vous outragent, pensez à vous bien venger, en leur montrant que vous êtes fils de Regnaut de Montauban. Père, dirent les enfans, ne craignez rien, nous ne souffrirons jamais qu’on nous outrage. Mes enfans, leur dit-il, mettez-vous devant moi. Alors ils s’agenouillèrent devant lui et il leur donna sa bénédiction, ensuite il les embrassa en pleurant.


CHAPITRE XXXIII.


Comme les deux enfans de Regnaut de Montauban combattirent contre les fils de Foulques de Morillon, et les vinquirent.


Aymonet et Yonnet arrivèrent à Paris, où ils s’habillèrent honorablement ; ils montèrent ensuite au palais en se tenant par la main, lorsque les barons les virent venir si richement habillés, et avec eux une si bonne compagnie, ils s’étonnèrent beaucoup qui ils pouvaient être, et les suivirent quand ils montèrent au palais, afin de savoir qui ils étaient. Ils entrèrent dans une grande salle où ils trouvèrent Charlemagne. Quand ils le virent, ils s’agenouillèrent devant lui et lui baisèrent les pieds. Aymonet parla le premier en ces termes : Sire, Dieu vous préserve de malheurs, ainsi que toute la compagnie. Nous sommes venus vers vous pour être reçus chevaliers ; si c’est votre bon plaisir : nous serons à votre service jusqu’à ce que vous nous donniez l’ordre de chevalerie. Qui êtes-vous, dit Charlemagne, pour parler ainsi ? Sire, répondit Aymonet, nous sommes fils de Regnaut de Montauban. Quand Charlemagne entendit qu’ils étaient fils de Regnaut, il se leva et les reçut honorablement, en leur disant : Mes enfans, soyez les bien venus ; comment se porte votre père ? Sire, répondirent-ils, il se porte bien, Dieu merci ; il se recommande bien à vous et qu’il vous plaise de lui faire savoir de vos nouvelles. Nous l’avons laisse à Montauban, mais il vieillit beaucoup. Ainsi va le monde, mes enfans, répondit le roi, chacun doit passer. Charlemagne voyant donc devant lui les enfans de Regnaut fut joyeux et dit à ses barons : Seigneurs, si ces enfans voulaient renier leur père, ils auraient grand tort, car il est impossible de se mieux ressembler ; je pense qu’ils seront un jour de vaillans chevaliers. Il se tourna ensuite vers eux et leur dit : Beaux enfans, vous serez chevaliers quand vous voudrez par attachement pour votre père ; mes amis, je vous donnerai même plus de pays que n’en a votre père. Je recevrai aussi avec vous cent autres chevaliers, car vous êtes nés d’une famille qu’on doit honorer et chérir. Lorsque le duc Naimes, Roland, Olivier et les autres pairs de France les virent, ils furent contens ; chacun d’eux les embrassa ; puis ils s’informèrent comment se portaient Regnaut et ses frères. Seigneurs, dirent les enfans de Regnaut, qui êtes-vous qui montrez une si grande joie de notre arrivée ? Enfans, dit le duc Naimes, nous sommes vos parens de bien près ; alors il leur dit le nom de tous. Quand les enfans surent qui ils étaient, ils s’inclinèrent devant eux et leur dirent : Seigneurs, notre père vous salue et vous prie que vous nous recommandiez comme vos parens. Les barons entendant ces enfans parler ainsi, furent contens de les voir ; mais les deux fils de Foulques de Morillon en étaient bien fâchés. Quand le roi vit qu’ils se comportaient si bien, il les aima et commanda qu’ils fussent servis au repas comme ils le méritaient. Les deux fils de Foulques voyant que le roi les aimait tant, en devinrent extrêmement jaloux et jurèrent qu’ils les feraient mourir avant de sortir de la cour. Il arriva que le roi était à Paris et voulait tenir cour plénière ; Aymonet et Yonnet y étaient avec tous les barons de la ville. Pendant ce temps il arriva un chevalier d’Allemagne qui présenta au roi un beau couteau à la mode du pays. Alors Charlemagne appela Yonnet et lui en fit présent par amitié. Yonnet ayant reçu ce beau présent de la main du roi, retourna à sa place, et, sans le vouloir, il heurta contre Constant, un des fils de Foulques, lequel en eut dépit et dit : Qu’est-ce que ceci ? Faut-il faire une si grande bombance pour deux traîtres qui ne valent pas une pomme pourrie ! il dit encore plusieurs injures à Yonnet qu’il ne convenait nullement de dire. Yonnet s’étant entendu appeler traître, devint furieux ; il vint contre Constant et lui dit : Vous avez appris un très-mauvais métier, qui est de médire ; car j’ai entendu que vous avez traité mon frère ou moi de traître. Charlemagne sait bien comme mon père a tué le vôtre, comme traître extrait de famille traitre ; mais mon père et mes oncles ne sont pas ainsi. Mon père a tué le vôtre, mais ce fut à son corps défendant et comme un brave chevalier tel qu’il est. Et si vous êtes assez hardi d’oser dire que ce fut par trahison, voici mon gage dès-à-présent ; car vous en avez menti faussement, sauf l’honneur du roi et de la compagnie. Charlemagne voyant que les barons ne disaient rien du débat entre Yonnet et Constant, il en fut fâché ; il dit alors à Constant : Vous avez tort de dire que les pairs de France et moi savent bien que Regnaut a tué votre père par trahison ; taisez-vous, et n’en parlez jamais. Je vous commande que vous démentiez Yonnet de ce que vous avez dit, ou que vous sortiez de ma cour, car vous l’avez troublée, dont je suis mécontent. Quand Rohars eut entendu ce que le roi avait dit à Constant son frère, il se leva et dit : Sire, je suis prêt à prouver à Yonnet que son père a tué le mien par trahison, et voici mon gage. Rohars, dit Charlemagne, vous prenez un mauvais ton et vous vous en repentirez. Aymonet et Yonnet s’agenouillèrent devant le roi et lui dirent : Sire, acceptez le gage que Rohars a jeté ; nous vous promettons de soutenir la querelle : on ne leur a jamais fait de trahison. Mes enfans, dit le roi, je le prendrai, mais sur ma foi j’en suis fâché. Constant dit : Sire, nous voulons être deux contre deux, chacun le sien. Le roi ayant les gages de Constant et de Rohars, leur demanda caution. Alors s’avancèrent vers le roi le traître Ganelon, Béranger, Eston de Morillon, Pineple, GrifFon de Haute-Feuille, qui dirent : Sire, nous cautionnerons Constant et Rohars ; ils sont de noble famille, nous devons les soutenir. Seigneurs, dit le roi, je vous les donne en garde, et vous commande de les amener quand il sera temps. Aymonet et Yonnet s’avancèrent et dirent : Sire, voici nos gages comme nous voulons nous défendre et que notre père n’a pas tué Foulques de Morillon par trahison. Alors Roland, Olivier, le duc Naimes, Oger, Richard de Normandie, et Eston fils d’Odon, dirent : Sire, nous serons cautions des fils de Regnaut, et vous les représenterons au jour de la bataille. Seigneurs, dit le roi, il me plaît bien ; ces enfans ne sont pas chevaliers, mais avec la grâce de Dieu, ils le seront demain. Nous manderons Regnaut pour voir la bataille de ses deux enfans. Quand ce vint environ l’heure des vêpres, Charlemagne appela son sénéchal et lui dit : Faites venir les deux enfans de Regnaut, car je veux que demain ils soient faits chevaliers. Tâchez qu’ils soient bien mis ; je veux le faire par amitié pour Regnaut.

Le sénéchal ayant amené Aymonet et Yonnet bien arrangés, avec tous les autres qui devaient être faits chevaliers, et qui avaient veillé dans l’église de Notre-Dame. Lorsqu’ils furent devant le roi, Aymonet et Yonnet s’avancèrent et demandèrent l’ordre de chevalerie ; ce que le roi accorda ainsi qu’aux autres par amitié pour eux, puis il fit grande fête ce jour-là. Quand la fête fut finie, le roi manda à Regnaut de venir à la cour en bonne compagnie ; que ses fils étaient appelés traîtres par les enfans de Foulques de Morillon, disant que leur père avait été tué indignement, et comme ses enfans avaient, tous deux jeté leurs gages, en disant qu’ils avaient menti comme des gens traîtres extraits d’une famille de traîtres. Quand Regnaut apprit ces nouvelles, il fut bien satisfait et envoya dire à ses frères de s’armer, et ils vinrent de suite à Montauban. Quand ils furent arrivés, Regnaut content leur dit l’affaire. Frère, dit Richard, ne craignez rien, cela ira autrement que vous ne pensez. Je suis d’avis que nous allions à la cour, nous verrons pour lors tout ce qu’ils prétendent, et s’il y a du mépris en vers nos neveux, mais Dieu n’ait pitié de mon âme si je ne les tue, quoiqu’il en arrive. Quand ils furent arrivés, les douze pairs de France allèrent avec Aymonet et Yonnet au-devant de Regnaut et de ses frères en grande joie. Regnaut dit à ses enfans : On verra à cette heure si vous êtes de mon sang ou non ; car il faut que vous me vengiez de cette grande honte, que ces traîtres m’accusent à grand tort. Père, dirent les enfans, ne craignez rien, car si les traîtres étaient dix, encore ne dureraient-ils pas contre nous. Quand le roi sut l’arrivée de Regnaut si bien accompagné, il en fut fort joyeux, et lui manda qu’il vînt lui parler. Quand il le vit, il lui fit bon accueil ainsi qu’à ses frères. Quand Regnaut eut resté quelque temps, il prit congé du roi et s’en alla à son logis. Alors il appela ses enfans, et leur dit : Mes enfans, dites-moi comment s’est comporté le roi envers vous ? Père, sachez qu’il nous aime tous, et nous entretient honorablement ; il nous a faits chevaliers, et a toujours soutenu notre querelle contre les traîtres et contre tous les autres. Quand Regnaut et ses frères les entendirent ainsi parler, ils en furent contens, car ils craignaient qu’il n’en fût autrement. Regnaut dit ensuite : Je reconnaîtrai ce bienfait. Le lendemain Regnaut alla trouver le roi à son lever et le remercia de l’honneur qu’il avait fait à ses enfans. Le roi lui dit : Depuis que vous m’avez obéi et fait mon commandement, j’ai abandonné toute haine contre vous ; je veux que vous sachiez que je suis et serai toute ma vie votre ami, et que je vous rendrai service. Quand Regnaut entendit le roi parler ainsi, il se jeta à ses pieds et le remercia humblement. Regnaut avait fait faire deux bons harnois d’épreuve pour ses deux enfans, et fait provision de deux bons chevaux de grands prix. Quand le jour du combat fut arrivé, les enfans de Foulques de Morillon vinrent se présenter devant le roi, préparés pour combattre. Le roi leur dit : Vous aviez mauvais conseil de faire un si fol appel ; je crois que vous vous en repentirez ; ce n’est pas la première que ceux que votre famille ont faite, aussi ne sera-ce pas la dernière. Quand Ganelon et ceux de sa famille entendirent ainsi parler le roi, ils en furent tant surpris, qu’ils ne surent que répondre. Constant dit au roi : Sire, nous vous prions de vouloir nous signifier l’endroit où nous devons combattre nos ennemis, et si nous combattrons deux contre deux, ou un contre un. Alors le duc Naimes se leva et dit : Sire, il me semble, puisque Constant appela Aymonet traître, sans nommer autre, et Rohars Yonnet, qu’ils doivent se battre deux à deux. Regnaut dit : Sire, le duc Naimes a fort bien parlé. Cela est vrai, dit le roi, mais je veux que la bataille se fasse à l’île Notre-Dame-sur-Seine. Le lendemain matin, Regnaut mena ses deux enfans avec lui. Les deux enfans de Foulques de Morillon s’en vinrent pareillement avec leurs parens et amis. Quand Regnaut et ses frères eurent mangé et fait bonne chère, il fit apporter les harnois ; alors les frères de Regnaut emmenèrent les deux enfans Aymonet et Yonnet, et leur montrèrent comment ils devaient se défendre contre leurs ennemis, et la manière dont ils devaient attaquer. Après cela, Regnaut envoya ses deux enfans à Saint-Victor ; les traîtres allèrent à Saint-Germain-des-Prés. Quand le jour fut venu, un évêque qui était de la parenté de Constant et de Rohars, leur chanta la Messe, et l’archevêque Turpin la chanta à Saint-Victor devant Regnaut, ses enfans et les douze pairs de France. Quand les jeunes chevaliers eurent entendu la Messe, ils vinrent tout armés au palais et parurent devant le roi. Quand il les vit, il appela Roland et Olivier, le duc Naimes et Richard de Normandie, et leur dit : Seigneurs, je vous demande de garder honorablement le champ de bataille, et de porter avec vous le saint Évangile ; vous leur ferez prêter serment qu’ils y entreront en règle : je recommande surtout que mon honneur y soit gardé. Je crains qu’il n’y ait de la mêlée ; car Roland est plein de mauvaise volonté ainsi que ses amis. D’autre part Regnaut et ses frères sont puissans et sages, par conséquent ils ne souffriront pas qu’on leur fasse tort, ni à leurs parens, et surtout Richard, frère de Regnaut ; car lorsqu’il est courroucé, il n’épargne ni comtes ni chevaliers ; et pour cela, je le redoute plus qu’un autre, parce qu’une fois il a voulu me tuer moi-même, dont je me souviens encore ; je ne crains rien de Regnaut, car il est sage et raisonnable. Sire, dit le duc Naimes, n’appréhendez rien, car nous garderons bien vos droits et votre honneur, sans faire tort à autrui.

Cependant les enfans de Foulques s’en allèrent à l’île que Charlemagne leur avait désignée. Après qu’ils y furent arrivés avec tous leurs chevaux, ils descendirent et les attachèrent, ensuite ils s’assirent sur le pré. Il est à savoir que, pendant le temps que Charlemagne parlait aux barons, Béranger, Hardes et Griffon de Haute-Feuille se mirent en embuscade près de l’île dans l’intention que si les fils de Regnaut devenaient vainqueurs contre les fils de Foulques, ils sortiraient alors de l’embuscade pour les faires périr indignement. Quand Regnaut vit qu’il était temps que ses fils partissent pour aller au combat, il appela Yonnet auprès de lui et lui dit : Avancez mon cher fils, vous savez que vous êtes l’aîné, et pour cela vous devez avoir plus d’honneur que le jeune. Recevez Flamberge mon épée que je vous donne ; car avec elle vous pourrez vous venger contre ces traîtres ; d’ailleurs vous avez droit et ils ont tort. Mon père, répondit Aymonet, vous verrez quelque chose dont vous serez content, car nous ferons mourir les traîtres, s’il plaît à Dieu. Quand Regnaut l’entendit ainsi parler, il fut très-satisfait ; alors il l’embrassa et donna la bénédiction à tous deux. Quand il eut fait cela, il les emmena avec ses frères dans l’île de Notre-Dame. Quand ils y furent arrivés, Regnaut et ses frères retournèrent pour venir vers Charlemagne. En même-temps vint un messager qui cria à Regnaut : Ayez donc pitié de vos chers enfans ! car ils seront perdus sans ressource ; sachez que Griffon est en embuscade pour les faire périr. Quand Regnaut entendit cela, il tomba en faiblesse, ensuite il dit : Ah ! France, quel dommage que vous ne puissiez jamais être sans traîtres. Après qu’il eut dit cela, il appela son frère Richard et lui dit : Allez vous armer et faites aussi armer tous nos gens, que vous mènerez à l’île ; et si le traître Griffron vient pour tuer mes enfans, tuez-le. Quand vous y serez, faites que l’on vous voie, et prenez garde, si les deux enfans de Foulques ont l’avantage, de n’aider aucunement mes enfans, mais laissez-les périr si cela arrive ; car ce serait un grand déshonneur pour nous si vous agissiez autrement. Ne vous inquiétez pas, lui dit Richard ; alors il alla s’armer avec ses gens, et ils partirent ensuite pour l’endroit que Regnaut avait désigné.

Le roi voyant venir Regnaut sans Richard, eut quelque soupçon et lui dit : Où est votre frère Richard ? pourquoi n’est-il point venu ici comme les autres ? Sire, répondit Regnaut, il est parti pour certaines affaires ; mais ne craignez rien de lui. Non certes, dit le roi, tant que je serai en vie ; mais il faut aller sur la tour de Seine pour voir la bataille de vos enfans. Allons-y quand il vous plaira, dit Regnaut. Alors ils y allèrent avec l’archevêque Turpin, Salomon, Oger, Idéon et plusieurs autres. Comme Charlemagne était monté sur la tour pour voir la bataille, il vit venir Richard, frère de Regnaut, avec grand nombre de gens armés. Le roi le reconnut. Quand Charlemagne vit cela, il fut surpris ; il appela Regnaut et lui dit : Qu’est-ce que vous voulez faire, me voulez-vous déshonorer avec vous ? Avez-vous oublié votre loyauté ? Sire, dit Regnaut, non, sauf votre honneur ; mais je veux vous servir comme mon droiturier seigneur. Quand Aymonet se vit par terre, il se releva promptement et frappa Constant sur son casque ; mais il était si dur que Flamberge n’y put entrer, le coup glissa dessus la visière, la brisa et coupa le menton de manière qu’on lui voyait toutes les dents ; le coup tomba ensuite sur le cheval, devant l’arçon de la selle, et coupa le cheval en deux pièces ; alors Constant tomba par terre, et se releva aussitôt du mieux qu’il put. Constant fut très-surpris ; alors Aymonet lui dit : Traître, il faut que vous mouriez ; vous avez mal agi d’avoir accusé mon père de trahison, mais aujourd’hui le jour est arrivé que vous le paierez bien cher. Quand Regnaut ouït ainsi parler son fils, il fut content. Aymonet voyant Constant se relever, courut sur lui et le frappa à grands coups, tant que Constant n’avait pouvoir de le frapper un seul coup, mais il se retira. Quand Constant vit qu’il ne savait que faire, il jeta son écu par terre et prit Aymonet à travers du corps pour lutter. Aymonet ne fut surpris de rien, car il était fort puissant. Il prit alors Constant par son casque, et le tira à lui avec tant de force, qu’il le lui ôta de la tête. Constant appela son frère Rohars et lui dit : Mon frère, secourez-moi, car je n’ai plus aucun pouvoir de me défendre. Rohars entendant son frère ainsi crier, fut bien fâché de ce qu’il ne pouvait le secourir, car il avait perdu tout son sang, et il lui était impossible de se soutenir ; ce pendant il se força tant qu’il vint auprès de son frère, et pensa frapper Aymonet par derrière, mais il ne put ; car Aymonet le frappa si rudement sur les épaules, qu’il le fit tomber par terre, et courut sur Constant, auquel il coupa le visage ; alors Constant s’écria : Mon frère, secourez-moi, car je suis blessé. Le roi dit alors : Les deux fils de Foulques de Morillon sont morts par leur faute. Sire, dit Oger, il ne faut pas s’en inquiéter ; car ils voulaient soutenir de mauvaises querelles. Regnaut voyant que ses enfans étaient les vainqueurs, en fut fort satisfait ; mais Ganelon ne l’était pas, car du courroux dont il était, il devint noir comme un diable. Ganelon appela alors Béranger et Henri de Lyon, et leur dit : Seigneurs, nous sommes déshonorés, car les enfans de Foulques sont vaincus ; je les secouerais volontiers, mais je crains trop le roi. Sire, dit Hardes, j’en suis bien fâché, nous ne pouvons faire autre chose que de montrer que nous n’en sommes point irrités ; souffrons-le jusqu’à ce que vienne le moment de nous venger sur les ennemis de nos parens et amis. Aymonet voyant qu’il avait frappé Constant mortellement, en fut bien satisfait. Yonnet dit alors à son frère : Frère, vous avez mal fait d’avoir tué un aussi grand traître, je l’aurais volontiers tué moi-même ; mais puisqu’il en est ainsi, allez donc l’achever, et j’irai tuer Rohars. Aymonet lui dit : Vous parlez bien, c’est ainsi qu’on doit les traiter. Quand les deux frères se furent accordés : chacun courant sur son ennemi. Aymonet dit à Constant : Pourquoi accuser mon père de trahison ! Je vous dis que mon père est un des plus courageux du monde, et qu’il a tué votre père à son corps défendant, et que votre père l’avait voulu tuer par trahison ; reconnaissez votre méchanceté, ou autrement vous êtes mort. Aymonet, dit Constant, je me rends à vous. Aymonet prit son épée et le mena devant le roi, auquel il dit : Sire, tenez ce traître, je vous le rends pour en faire ce que vous voudrez. Le roi lui dit : Ami, vous avez assez fait, et je ne vous demande rien de plus ; lorsque nous aurons l’autre, je les ferai pendre tous les deux. Aymonet tenant son épée à la main, retourna auprès de son frère pour lui aider, et dit à Rohars : Traître, vous allez périr. Alors il courut contre lui pour le frapper ; mais Yonnet apercevant cela, lui dit : Frère ; ne le tuez pas, je veux conquérir le mien comme vous le vôtre. Frère, dit Aymonet, vous avez tort, je veux vous aider, car le mien a été pardonné. Yonnet lui dit : Frère, si vous touchez Rohars, je ne vous aimerai jamais. Frère, dit Aymonet, je m’en déporterai, puisque cela vous déplaît, mais je vous promets que si je vois qu’il ait pouvoir sur vous, je vous aiderai. Frère, répondit Yonnet, je le veux bien. Yonnet courut alors sur Rohars, lui donna un coup sur l’épaule et la lui abattit, et le bras tomba par terre. Traître, apprends que Regnaut de Montauban n’est point un traître, mais un des bons chevaliers du monde ; et si tu ne l’avoues pas, tu mourras sur-le-champ. Il prit Rohars par le casque et le lui arracha ; ensuite il frappa à grands coups du pommeau de son épée. Lorsque Rohars vit qu’il était si maltraité, il s’écria : Dieu ayez pitié de mon âme, je vois que je suis vaincu. Quand Constant entendit ainsi parler son frère, il se mit à pleurer, ne pouvant faire autre chose. Alors Yonnet voyant que Rohars ne voulait pas se dédire ni lui demander grâce, il lui coupa les cuisses et les lui mit sur le corps, en lui disant : Traître, accusez votre méchanceté, ou tous êtes mort. Il ne voulut rien répondre à cela. Alors Yonnet lui coupa la tête. Quand Aymonet et Yonnet eurent vaincu leurs ennemis, ils se prirent par les mains et s’en retournèrent vers le roi Charlemagne, à qui Aymonet dit : Sire, vous semble-t-il que nous ayons assez fait ? Nous sommes prêts à faire encore davantage, si vous nous le commandez. Enfans, dit Charlemagne, vous avez assez fait ; Constant est blessé, et Rohars est mort. Allez vous reposer, je vous promets que je ferai des traîtres ce qui sera nécessaire. Charlemagne ordonna que Constant fut pendu et le corps de son frère auprès de lui ; car il en était bien mécontent. Quand Ganelon les vit pendre, peu s’en fallut qu’il ne perdit la tête. Alors il appela Hardes, Béranger et Malu, gens très-méchans et leur dit : Seigneurs, vous voyez comment Charlemagne nous a fait un grand déshonneur. Nous saurons le reconnaître, car il a fait pendre honteusement nos bons amis ; mais nous verrons encore l’heure que cette honte sera vengée. Il a raison, dit le traître Ganelon, car il a trahi les pairs de France et les fit mourir à Roncevaux.

Regnaut voyant ses enfans vainqueurs, il rendit grâces à Dieu, ainsi que ses frères. Ensuite il demanda à ses enfans : Comment vous portez-vous ? Très-bien, répondirent-ils, Dieu merci. Allard et Guichard bandèrent leurs plaies, et elles furent bientôt guéries. Après cela, ils allèrent au palais pour voir le roi, qui leur fit grand accueil et leur fit des présens considérables tant en châteaux qu’en forteresses. Regnaut et ses enfans prirent congé du roi, il leur accorda en leur recommandant de revenir bientôt. Ils se mirent alors en marche et arrivèrent à Montauban. Regnaut appela ses enfans et leur dit : Je veux dès-à-présent qu’Yonnet ait Dordonne pour sa part, et Aymonet Montauban pour la sienne. Je me rappelle d’avoir ouï dire que notre Seigneur maudit l’arbre qui n’est jamais mûr ; eh bien ! apprenez que notre Seigneur Jésus-Christ est très irrité contre moi, ainsi le temps est venu de me corriger, je tremble beaucoup pour ma pauvre âme. En conséquence de cela, il faut que je fasse pénitence, afin de la rendre au Dieu qui m’a fait à son image et ressemblance.


CHAPITRE XXXIV.


Comme Regnaut partit de Montauban en habit de pèlerin, après avoir distribué son bien à ses enfans, qui menèrent grand deuil quand ils surent qu’il s’en était allé sans leur rien dire.


Après que Regnaut eut distribué tous ses biens à ses enfans, il retourna dans sa chambre et y demeura jusqu’à la nuit ; il mit ensuite une grande robe et prit son bourdon pour se défendre des chiens. Il partit du palais et s’en vint à la porte de la ville qu’il fit ouvrir. Quand le portier vit que son seigneur était si mal habillé, il lui dit : Sire, où allez-vous ? je vais éveiller vos frères et vos enfans, car vous êtes en grand danger des voleurs, vu que vous ne portez rien pour vous défendre. Ami, dit Regnaut, n’y vas pas, j’ai espérance en Dieu ; mais tu diras à mes frères, et à mes enfans que je leur souhaite salut et amitié, qu’ils pensent toujours à bien faire ; qu’ils fassent ce que je leur dis et que jamais ils ne me reverront : je m’en vais sauver mon âme s’il plaît à Dieu, et mourrai quand il lui plaira ; car j’ai fait mourir bien des gens dont mon âme est chargée ; si je pouvais bien faire qu’elle en fut délivrée, je ne demanderais rien autre chose.

Alors il regarda à son doigt et vit sa bague où il y avait une pierre valant cinq marcs d’argent ; il la donna au portier, lequel le remercia et lui dit : Hélas ! Sire, vous faites grand tort à ce pays, il se mit alors à pleurer. Cependant Regnaut se mit en route en habit de pélerin. Comme il s’en était allé, le portier suivait le pélerin des yeux, et quant il ne put plus le voir, il tomba en faiblesse et y resta très-long-temps ; quand il fut revenu à lui, il se remit à pleurer comme il avait déjà fait auparavant. Quand il eut fini son chagrin, il regarda l’anneau que Regnaut lui avait donné ; et le voyant si riche, il en fut content. Le lendemain aussitôt qu’il fut jour, le portier alla trouver les frères de Regnaut et leur raconta tout ce qu’il leur mandait, ils commencèrent tous à former des regrets de ce que Regnaut s’en était allé sans leur rien dire.


CHAPITRE XXXV.


Comme Regnaut se mit à servir des maçons à Cologne, ils le tuèrent par une jalousie indigne et le jetèrent dans le Rhin.


Quand Regnaut partit de Montauban, il se mit à marcher parmi les bois tout à travers, sans rien trouver à manger que des pommes sauvages et des nèfles ; quand il fut nuit, il se coucha dessous un arbre et comme il voulait s’endormir, il fit le signe de la croix sur lui, se recommandant à Dieu, puis il s’endormit. Quand le jour fut venu, il se remit en chemin dans le bois où il demeura l’espace de huit jours sans manger autre chose que des fruits sauvages. Il marcha tant qu’il sortit du bois, et trouva une maison de religieux où il coucha. Les frères voulurent lui donner à manger, mais il ne voulut que du pain ; le lendemain il prit son chemin devers Cologne où l’on bâtissait l’Église de Saint-Pierre, il y entra et se mit à genoux devant l’autel, où il offrit son cœur à Dieu. Il lui prit envie de servir en ce lieu pour l’honneur de Dieu et de St. Pierre, préférant servir Dieu à l’église que d’être dans les bois.

Après avoir pensé, il s’en alla vers l’architecte et lui dit : Monsieur, sachez que je suis un homme étranger, vous plaît-il que je serve ici ? Alors l’architecte lui dit : Mon ami, allez donc aider ces quatre hommes qui ne peuvent porter cette pierre. Maître, dit Regnaut, ne vous irritez pas contre ces gens, je vais chercher la pierre dès maintenant Ami, dit le maître, ne vous hâtez point : si d’autre que vous n’y met la main, la pierre pourra bien rester où elle est ; c’est un trop lourd fardeau. Maître, dit-il, vous l’aurez incontinent sans d’autre aide que moi s’il plaît à Dieu ; alors il prit la pierre et la porta au maître-maçon, et fit tant par son service qu’il fut en grâce de l’architecte, dont les autres manœuvres devinrent réellement envieux, de manière qu’ils le tuèrent en dormant et le mirent dans un sac, puis le jetèrent dans le Rhin ; mais par la puissance de Dieu, les poissons le soutinrent et il parut une si grande clarté à l’entour de son corps que les habitans en furent sur pris ; ils prirent le corps et le mirent dans le tombeau, alors les barons du pays voulurent l’amener à Cologne, mais ils ne purent ; ce qui leur fit dire : Nous voyons bien que nous ne sommes pas dignes de toucher le corps de ce saint homme, car nous sommes trop grands pécheurs. Pendant que les barons parlaient, le chariot partit seul par la puissance de Dieu, il alla très-vite devant tout le peuple. Vous devez bien savoir que lorsque ce charriot se mit à marcher, passant devant la tombe où on voulait l’enterrer, il roulait si vite qu’on ne pouvait l’arrêter. Il sortit ensuite de Cologne et quand il fut sorti, il continua le long du grand chemin, et tout le peuple se mit à pleurer. L’évêque leur dit alors : Seigneur, vous pouvez voir que ce corps est saint par les beaux miracles qu’il a faits aujourd’hui devant vous ; ainsi allons après pour le conduire, car ce serait mal agir que de le laisser ainsi tout seul. Alors le clergé et tout le peuple, petits et grands, se mirent après le saint corps ; tout le clergé chantait auprès par grande dévotion. Le charriot marcha tant qu’il vint à une ville nommée Croine, où il s’arrêta. Notre Seigneur fit voir plusieurs beaux miracles pour l’amour du corps saint ; car plusieurs personnes, de quelques maladies qu’elles fussent attaquées, qui venaient voir le corps saint, étaient guéries. Sa renommée était si publiée par tout le monde, qu’on y allait de France et d’Allemagne et tant valurent les offrandes qu’on donnait au corps saint, que d’une petite chapelle qui était celle de Notre-Dame où il s’était arrêté, on en fit une belle église. L’archevêque Turpin voyant que le corps s’était arrêté, lui découvrit le visage, afin que chacun le vit et pût savoir son nom, si quelqu’un pouvait le reconnaître ; mais nul ne le connaissait. Quand l’archevêque vit cela, il en fut bien fâché. Vous saurez que les frères de Regnaut étant un jour auprès d’une fontaine, ils étaient inquiets de ce qu’ils ne pouvaient avoir de ses nouvelles ; alors ils aperçurent un pélerin qui passait et qui salua les barons. Pélerin, dit Allard, d’où venez-vous ? si vous savez quelques nouvelles, dites-nous-les. Seigneurs, dit le pélerin, je viens d’une petite ville d’Allemagne nommée Croine, près de Cologne, sur le Rhin, où je vis de grands miracles que fit un homme qui vint à Cologne : il était fort grand, car chacun disait que c’était un géant ; quand il arriva à Cologne, il vit qu’on maçonnait à l’église de St. Pierre ; il alla se présenter au maître pour travailler à manœuvrer et il fut reçu bien volontiers.

Pour abréger, cet homme faisait merveilles à bien servir ; car il portait plus en un coup que ne faisaient dix autres, dont les maçons se trouvaient bien contens. Quand les autres manœuvres virent cela, ils en furent jaloux et le tuèrent ; ils le précipitèrent ensuite dans le Rhin : mais par la volonté de Dieu il a été retiré le corps saint, et a fait plusieurs miracles. Il leur conta de point en point tout ce qui s’était passé. Allard, Guichard et Richard ayant entendu le pélerin, se mirent à pleurer de chagrin d’avoir perdu leur frère, car ils sentirent bien que c’était celui duquel le pélerin parlait. Hélas ! dit Richard à ses frères, nous sommes perdus, car je vois que c’est notre frère que nous avons tant cherché. Tous affligés ils prirent congé du pélerin, et dirigèrent leur marche vers Croine, puis s’en vinrent descendre à l’église, où ils trouvèrent une si grande foule de monde qu’à peine ils purent entrer. Cependant étant entrés dans l’église, ils approchèrent du corps qui était posé sur une belle pierre, et aperçurent tant de clarté autour de lui, qu’il semblait y avoir 100 flambeaux. Ils approchèrent de près et le regardèrent, ils reconnurent bien que c’était leur frère : alors ils tombèrent en faiblesse : étant revenus ils dirent : Hélas ! nous avons perdu notre frère par lequel nous étions craints et redoutés. Hélas ! qui sont ceux qui ont été assez hardis d’avoir mis la main sur lui ; je pense qu’ils ne connaissaient pas sa bonté et sa valeur, car ils ne l’eussent pas si cruellement tué. Alors Allant se tourna vers ses frères et leur dit : Mes frères nous devons être bien fâchés puisque nous avons perdu notre frère qui était toute notre consolation et notre aide. Alors, l’archevêque alla vers eux et leur dit : Seigneurs, ne tous déplaise ce que je vous dirai ; il ne faut pas vous affliger ainsi, vous devriez au contraire être joyeux de ce que votre frère est saint en paradis, il a souffert le martyr pour la gloire de N. S. ; tous voyez que Dieu l’a récompensé, vous voyez aussi les beaux miracles qu’il a faits ; ainsi je vous prie de vous consoler, dites-nous qui vous êtes, et comment se nomme le corps saint, afin que nous fassions mettre son nom sur sa tombe ? Quand ils entendirent ainsi parler l’archevêque, ils commencèrent à modérer leur chagrin. Alors Allard qui était l’aîné après Regnaut, lui dit : Seigneur, puisqu’il vous plaît de savoir qui nous sommes, et comment ce corps s’appelle, vous saurez que c’était le vaillant Regnaut de Montauban, un des meilleurs chevaliers du monde, et nous sommes ses frères, il n’est pas que vous n’ayez entendu parler des quatre fils Aymon. Regnaut de Montauban en était un. Alors ils se mirent tous à répandre des larmes de douleur et de joie de ce qu’il voyait que le plus brave des chevaliers était mort pour la gloire de N. S. Après que les trois frères eurent passé leur chagrin, ils firent enterrer leur frère fort honorablement. Il fut mis en un riche tombeau que l’archevêque avait fait faire, où il est encore à la connaissance de tout le monde. Il est appelé S. Regnaut martyr ; sa mémoire fut mise en écrit authentiquement, et tous les ans on en fait grande solennité dans tous le pays. Après que le corps saint fut enterré, ses frères retournèrent dans leur pays.


FIN.