Ouvrir le menu principal



CHAPITRE II

LES FEMMES ÉCRIVAINS AU MOYEN AGE


Les femmes et la chevalerie. — Éducation des femmes au moyen âge. — Judith, deuxième femme de Louis le Débonnaire. — Dodane. — La reine Constance. — Les chansons de geste. — Marie de France. — Les Cours d’Amour. — Curieux exemple de Tenson. — Héloïse. — Les écoles de filles au moyen âge. — Les premiers ouvrages en français écrits par des femmes. — Marguerite de Duyn. — Agnès d’Harcourt. — Gabrielle de Bourbon, la belle Laure, Jehanne Filleul, Clémence Isaure. — Christine de Pisan. — Le baiser de Marguerite d’Écosse à Allain Chartier.


Il faut attendre les premières lueurs du moyen âge pour voir les femmes, à part quelques religieuses inspirées, s’aventurer dans la carrière des lettres. Quoi d’étonnant à cela ? Quand l’homme, bardé de fer, tenait à honneur de ne pas savoir signer son nom, comment la femme, résignée aux ordres de son seigneur et maître, eût-elle osé se permettre d’en savoir davantage ?

Cependant il ne devait pas en être longtemps ainsi. La Chevalerie prescrivait la défense du faible et de l’opprimé. Or les femmes, presque réduites à l’esclavage sous les lois romaines, mieux protégées sous les lois des barbares conquérants, restaient encore en butte à la brutalité des mœurs guerrières de ceux qui les entouraient. Ce fut donc tout naturellement que les progrès de la civilisation amenèrent les chevaliers à prendre en main la défense du sexe le plus faible. Puis le respect vint se mêler à cet instinct qui attire les sexes l’un vers l’autre, et ces sentiments, exaltés encore par les chants des troubadours et des trouvères, attacheront pour la vie le Chevalier à la Dame de ses pensées.

« Les femmes du moyen âge sentirent bientôt qu’elles ne devaient pas rester indignes du respect enthousiaste et de l’espèce de culte dont les entourait la Chevalerie. Dans les monastères, elles ne se réservèrent plus tout entières à Dieu, mais aussi à la science de Dieu ; elles devancèrent les docteurs dans cette carrière ; elles furent aussi savantes et souvent plus subtiles qu’eux dans l’interprétation. Au monastère de Chelles, près de Paris, les hommes et les femmes écoutaient avec un égal respect les leçons de sainte Bertilla, et les rois de la Grande-Bretagne lui demandaient quelques-uns de ses disciples pour fonder des écoles dans leur pays. » (Michelet.)

Il n’est pas rare qu’on se fasse sur l’éducation des femmes au moyen âge une idée assez fausse. On est facilement tenté de la considérer, sinon comme à peu près nulle, du moins comme limitée à la connaissance de quelques prescriptions médicales et des soins du ménage. C’est souvent inexact. Des documents authentiques établissent que, dès le huitième siècle, un certain nombre de femmes, au moins celles de condition élevée, consacraient à l’étude une partie notable de leur jeunesse. Elles apprenaient le latin dans les couvents ou monastères et ne négligeaient point l’étude du chant, ni celle de l’orgue ou de la lyre.

C’est ainsi que Judith, deuxième femme de Louis le Débonnaire, joignait aux charmes de la beauté physique les avantages de l’éducation. Dans un poème consacré à sa louange par un de ses contemporains, Walafrid Strabon, l’auteur vante la culture de son esprit, la grâce de ses discours et aussi son habileté à faire résonner sous ses doigts la harpe des filles de la Germanie. Il est certain, d’ailleurs, que cette princesse devait avoir l’esprit remarquablement cultivé, puisque plusieurs des écrivains de l’époque ont tenu à honneur de lui dédier leurs livres. C’est à elle, par exemple, que Julius Florus offrit la dédicace de son Histoire universelle.

Plusieurs autres femmes, principalement parmi les abbesses et même les simples religieuses, se sont distinguées par leur savoir. Leurs noms, il est vrai, ne nous offriraient qu’un intérêt bien secondaire. Citons seulement, à titre d’exemple, Dodane, duchesse de Septimanie, morte en 842, et qui, peu de temps avant sa mort, avait composé un Manuel de Conduite, ou recueil d’avis d’une mère à son fils. Cet ouvrage est naturellement écrit en latin, la seule langue en usage à cette époque, non seulement dans l’Église, mais aussi dans les affaires de la vie politique et civile et dans la société polie.

Insensiblement on trouve des femmes présidant aux luttes poétiques des troubadours et des trouvères. La reine Constance amène ces chantres galants des régions de l’Aquitaine à la cour bigote de Robert, et avec eux y introduit une élégance, une culture inconnue jusqu’alors.

Les Chansons de geste recevaient de jour en jour un accueil plus flatteur qui excitait la verve des poètes. L’un des principaux intérêts que nous offrent ces poèmes, c’est d’être la fidèle peinture de la vie du moyen âge.

« C’est dans ces longs récits que se retrouvent à leur place les monastères, les dames au clair visage, cueillant les fleurs de mai, ou du haut des balcons attendant les nouvelles ; l’ermite au fond des bois, qui lit son livre enluminé ; la damoiselle sur son palefroi pommelé ; les messagers, les pèlerins assis à table et devisant dans la salle parée ; les bourgeois sous la poterne, le serf sur la glèbe ; les pavillons tendus au vent, les enseignes brodées et dépliées, les chasses au faucon, les jugements par le feu, par l’eau, par le duel ; les plaids, les joutes, les épées héroïques, la Durandal, la Joyeuse, la Hauteclaire ; les chevaux piaffants et nommés par leurs noms, à l’instar d’Homère, le Bayard des fils Aimon, le Blanchard de Charlemagne, le Valentin de Roland ; tout ce qui accompagnait et suivait les disputes des seigneurs, défis, pourparlers, injures, prises d’armes, convocation du ban et de l’arrière-ban, machines de guerre, engins, assauts, pluies de flèches d’acier, famines, meurtres, tours démantelées ; c’est-à-dire le spectacle entier de cette vie bruyante, silencieuse ; variée, monotone ; religieuse, guerrière ; où tous les extrêmes étaient rassemblés, en sorte que ces poèmes, qui semblaient extravaguer d’abord, finissent souvent par vous ramener à une vérité de détails et de sentiments plus réelle et plus saisissante que l’histoire. » (E. Quinet.)

Il appartenait à un poète comme M. Edgar Quinet, d’une imagination si hardie, de commenter le fier génie de nos vieux poètes. Au risque d’encourir le reproche d’avoir fait un hors-d’œuvre, nous aurions regretté de priver nos lecteurs du charme de cette citation.

On ne tarde pas d’ailleurs à compter un grand nombre de dames qui se font elles-mêmes poètes, et quelques noms de ces troubadours féminins sont venus jusqu’à nous. Telle fut Marie de France, née en Flandre, qui florissait au commencement du treizième siècle. Sa personne et sa vie nous sont entièrement inconnues. Il reste d’elle quatorze lais, cent trois fables, et quelques autres pièces. La plupart des poèmes qu’elle a rédigés sous le nom de lais sont des contes héroïques et touchants, empruntés aux souvenirs populaires de la Bretagne. On peut les considérer comme de gracieux épisodes détachés du Cycle d’Arthur.

Les goûts de la Chevalerie, les chants des troubadours nous amènent à parler d’une des plus curieuses institutions du moyen âge, des Cours d’Amour et de Gay-Sçavoir.

Ces gracieuses Cours d’Amour fonctionnèrent d’abord en Provence, d’où elles se répandirent en Champagne, en Flandre, etc.

La forme la plus piquante de la chanson d’amour était le tenson ou le jeu parti. C’était un dialogue entre deux troubadours, espèce de tournoi poétique auquel ils se provoquaient en présence des dames et des chevaliers.

« Les tensons, dit un naïf biographe des troubadours (Nostradamus, père de l’astrologue), estoyent disputes d’amours qui se faisoyent entre les chevaliers et dames poëtes entreparlans ensemble de quelques belles et subtiles questions d’amours, et où ils n’en pouvoyent accorder, ils les envoyoyent pour en avoir la deffinition aux dames illustres présidentes, qui tenoyent cour d’amour ouverte et plénière à Signe et à Pierrefite, ou à Romanin ou à aultres, et là-dessus en faysoyent arrets qu’on nommoit lous arrest d’amours. »

Les dames juges étaient quelquefois fort nombreuses. Il y en avait dix à la cour de Signe, ainsi qu’à Pierrefite, douze à Romanin, quatorze à Avignon et jusqu’à soixante à la cour de Champagne.

Il serait intéressant de rappeler la nature des débats présentés devant ces singuliers tribunaux, qui tenaient toute leur force du respect souverain avec lequel on accueillait leurs décisions. Bornons-nous à un seul exemple :

Deux troubadours plaidèrent contradictoirement cette question : « L’amour peut-il exister entre légitimes époux ? »

Les deux champions étaient de taille à se défendre ; la lutte fut fort longue ; la victoire demeura indécise. Il appartint aux dames de la faire descendre dans un camp ou dans l’autre. Que pensez-vous que fut leur réponse ?…

À cette question : l’amour peut-il exister entre légitimes époux ? — les dames répondirent : « Non ! » Il paraît toutefois que c’est jusqu’à la comtesse de Champagne qu’il faut faire remonter la responsabilité de cette opinion. Pour ceux qui récuseraient l’autorité de sa décision, les débats sont toujours ouverts !……

Pendant que les nobles dames se livraient à ces importants travaux d’érudition facile et galante et du « Gay Sçavoir », les abbesses dans les cloîtres appliquaient leur esprit aux questions les plus ardues de la scolastique et du mysticisme.

Parmi ces abbesses qui se distinguaient par leur savoir, il en est une célèbre entre toutes par son érudition et plus encore par ses malheurs. Nous avons nommé la nièce infortunée du chanoine Fulbert, la prieure d’Argenteuil et du Paraclet, la fameuse Héloïse.

On sait que, dès son enfance, elle avait reçu, soit au monastère d’Argenteuil, soit dans la maison de son oncle, toute l’éducation littéraire que l’on pouvait avoir à cette époque. On sait aussi comment Abélard, « le premier philosophe de son temps », suivant sa propre expression, se chargea de couronner un édifice si bien commencé. La grande réputation dont ils jouissaient tous deux, soit en science, soit en beauté, était déjà un trait d’union qui devait les attirer l’un vers l’autre. Ils se virent, s’aimèrent, et un commerce de lettres commença. C’était quelque chose sans doute, mais trop peu pour les désirs de leurs cœurs avides d’amour. Laissons Abélard lui-même nous faire connaître l’ingénieuse combinaison qu’il employa pour parvenir auprès d’Héloïse :

« J’employai auprès de son oncle le ministère de quelques amis pour qu’il consentît à me recevoir dans sa maison qui, d’ailleurs, était voisine de mon école. J’avais chargé ces amis complaisants d’exposer à Fulbert que, mes études ne me permettant pas de soigner mes affaires domestiques, je le laissais libre de fixer lui-même le prix de ma pension et de mon logement. Or, Fulbert était avare, et il attachait une grande importance à ce que sa nièce continuât à faire des progrès dans les lettres. Ces deux motifs lui firent donner à ma demande un facile consentement. J’obtins tout ce que je désirais du chanoine, entièrement préoccupé de l’amour de l’argent et de l’idée que sa nièce retirerait un grand profit de mon enseignement. Il me pressa donc instamment, et bien au delà de mes espérances, de donner les leçons de mon art à Héloïse ; et, servant ainsi lui-même mon amour, il la livra tout entière à mon autorité magistrale. Il me conjura, lorsque je serais libre de mon école, de donner tous mes soins à sa nièce pendant le jour et même pendant la nuit ; et, si je la trouvais rebelle à mes leçons, de la corriger de mes mains fortement.

« Je ne pouvais assez admirer la simplicité de Fulbert, et je fus aussi stupéfait que s’il avait livré une tendre brebis à un loup affamé ; car, non seulement il me chargeait d’instruire sa nièce, mais il me donnait mission de la châtier et de la châtier fortement : et qu’était-ce autre chose que d’ouvrir à mes vœux toute leur carrière, que m’offrir lui-même le dernier moyen de vaincre, — quand bien même je répugnerais à le saisir, — et, au cas où je ne pourrais toucher Héloïse par mes discours caressants, de la fléchir par les menaces et par les châtiments ? Mais deux choses détournaient facilement Fulbert de tout soupçon et de la crainte d’aucun danger : la vertu de sa nièce « a réputation si bien établie de ma continence.

« Que dirai-je de plus ? Héloïse et moi nous fûmes unis d’abord par le même domicile, et ensuite par le même sentiment. Sous prétexte de l’étude, nous vaquions sans cesse à l’amour ; et, la solitude que l’amour désire, l’étude nous la donnait. Les livres étaient ouverts devant nous, mais nous parlions plus d’amour que de philosophie, et les baisers étaient plus nombreux que les sentences. Ma main se portait plus souvent sur le sein que sur les livres, et nos yeux étaient plus exercés par l’amour que par la lecture de l’Écriture sainte. Cependant, pour mieux écarter tout soupçon, des coups étaient souvent donnés, mais par l’amour et non par la colère. » (Petri Abelardi, de calamitatibus suis epistola ; traduction de M. Villenave.)

On connaît le reste : le désespoir, la colère du chanoine quand il apprit la vérité et surprit les deux amants dans un tête-à-tête où, suivant l’expression d’Abélard, « ils furent découverts dans le même état où la fable rapporte que Mars fut surpris avec Vénus. »

On sait la fureur, tenant de la démence, où Fulbert fut jeté par la fuite des amants ; la feinte réconciliation qu’il leur accorda ; leur mariage, et l’acte inouï de vengeance dont Abélard fut la mémorable victime.

« Une nuit, — dit-il lui-même, — tandis qu’un sommeil profond s’était emparé de mes sens, on corrompit avec de l’or l’homme qui me servait ; des émissaires furent introduits dans mon appartement et m’infligèrent l’infâme et cruelle punition qui a rempli le monde d’un long étonnement. »

Retirée dans le monastère d’Argenteuil où elle fut appelée à la dignité de prieure, vivant du souvenir de son bonheur passé, Héloïse fut douze ans sans entendre parler de celui qu’elle avait tant aimé !

Puis elle fut mise en possession du Paraclet. Les bâtiments tombaient en ruines ; Héloïse y entra pourtant avec une joie ineffable : c’était là qu’Abélard avait vécu pendant plusieurs années !

« Notre sœur, — dit plus tard Abélard en faisant l’histoire de sa vie, — l’emportait sur toutes ses compagnes et avait reçu du ciel le don de plaire aux yeux de tous. Les évêques l’appelaient leur fille ; les abbés, leur sœur ; les laïques, leur mère. Tous admiraient sa piété, sa prudente sagesse, sa patience qu’accompagnait une douceur incomparable. »

C’est en 1142 que, par la renommée publique, elle apprend la mort de son époux. Elle parvient à faire enlever ses restes et les fait placer dans une chapelle construite par ordre d’Abélard. C’est là que pendant plus de vingt ans elle vient pleurer chaque nuit, jusqu’à ce que la mort la réunisse à son époux (1164) et qu’une même tombe reçoive leurs dépouilles mortelles.

Ce serait à tort cependant que l’on conclurait de ce qui précède que, seules, les femmes de condition élevée aient pu jouir, au moyen âge, des bienfaits d’une éducation libérale. Dès le treizième siècle, il existait à Paris des écoles où les enfants de tous les habitants étaient admis moyennant une légère rétribution. Ces écoles étaient divisées en deux classes, celles des garçons et celles des filles ; et elles étaient même plus nombreuses qu’on est généralement porté à le supposer. Dès 1380, on en comptait déjà à Paris quarante pour les garçons et vingt pour les filles. On les nommait petites écoles ou écoles de grammaire. Un règlement touchant les écoles, lu dans la séance du 6 mai 1380, est même parvenu jusqu’à nous. Ce curieux document nous a conservé les noms des maîtresses qui dirigeaient alors les petites écoles des filles à Paris. Nous ne croyons pas inutile de reproduire les noms de ces institutrices qui, pour la plupart, semblent bien appartenir à la bourgeoisie :

« Jeanne Pelletier, Jeanne de Vienete, Sersive la Bérangère, Marion de La Porte, Jeanne la Mercière, Perrette la Verrière, Jeannette du Déluge, Martine la Thomasse, Jacquette la Denise, Jeanne la Morelle, Jeanne de Castillon, Jacqueline de Transvire, Jeanne la Féronne, Marie de Lingon, Jeanne de Ballières, Denisète de Nerel, Jeanne de Asmorade, Edelète la Juiote, Marguerite la Choquette, Jeanne la Bourgeoise, et Maheut la Bernarde. »

Sans aucun doute leur enseignement n’était pas des plus compliqués. Il se bornait à peu près à la lecture, à l’écriture, aux premiers éléments du calcul, auxquels s’ajoutaient généralement l’art du chant et même la musique instrumentale. N’était-ce point cependant répondre alors suffisamment aux besoins des enfants du peuple ? Aussi les avantages de cet enseignement, si simple qu’il fut, ne tardèrent pas à être appréciés. Les écoles de filles se multiplièrent de tous côtés. En 1665, on n’en comptait pas moins de cent soixante-six, tant à Paris que dans la banlieue.

Nous n’avons pas trouvé de documents établissant que, au douzième siècle, il y ait eu des ouvrages écrits par des femmes autrement qu’en langue latine. Ce n’est que vers la fin du treizième siècle que nous rencontrons deux abbesses qui, dans leurs ouvrages, se sont servies de la langue vulgaire : Marguerite de Duyn et Agnès d’Harcourt.

Voici le jugement porté sur Marguerite de Duyn par l’un des continuateurs de l’Histoire littéraire de la France :

« Il nous a semblé que nous pouvions insister sur les écrits latins et français d’une femme qui, dans un tel siècle, s’exprimait en latin avec plus de correction et de netteté qu’un grand nombre de ses contemporains ; qui, comme écrivain français, tout en laissant voir qu’elle habitait le fond d’une province, et sans s’écarter des formes ordinaires aux idiômes du midi, trouvait cependant déjà quelques-uns des mouvements propres à cette langue qui commençait à devenir notre langue française. »

Agnès d’Harcourt, fille d’une illustre maison, avait reçu une éducation digne de sa naissance. Elle fut appelée, en 1263, au gouvernement de la célèbre abbaye de Longchamps. Il nous reste d’elle une Vie d’Isabelle de France, sœur de saint Louis. Cet ouvrage, écrit avec un charme et une naïveté qui donnent un très grand prix à ce monument, prouve sans conteste la connaissance parfaite que son auteur possédait de la langue vulgaire. Elle sait intéresser par les mille petits détails par lesquels elle fait entrer ses lecteurs dans la vie intime de son héroïne. Quoi de plus naïf et de plus gracieux en même temps que cet épisode de la toilette d’Isabelle : Les femmes qui l’entouraient ne manquaient pas, lorsqu’elles la peignaient, de recueillir avec soin les cheveux qui se détachaient de sa tête : « Qu’en voulez-vous faire ? » leur dit un jour la jeune fille avec un doux sourire. — « Madame, lui répondit l’une d’elles, nous les recueillons, pour ce que, quand vous serez saincte, nous les garderons comme reliques. » — « Elle s’en riait, ajoute son biographe, et tenait à folie de pareilles choses, mais moi, sœur Agnès, je possède quelques-uns des cheveux de la princesse. »

Bien d’autres noms se présentent sous notre plume, qui mériteraient plus qu’une simple mention. Nous voudrions parler de Gabrielle de Bourbon, mère de Charles de la Trémoïlle ; de la belle Laure, chantée par Pétrarque ; de Jehanne Filleul, et surtout de Clémence Isaure qui s’immortalisa par la création des Jeux Floraux de Toulouse. Nous n’entrerons même pas dans l’examen de la discussion soulevée autour du nom de Clémence Isaure. Des critiques sérieux lui contestent ce titre de fondatrice des Jeux Floraux. S’appuyant sur des documents dont nous ne songeons pas à mettre en doute l’authenticité, ils établissent que ces brillantes arènes littéraires existaient longtemps avant elle. Admettons, si l’on veut, qu’elle en fut l’une des plus insignes bienfaitrices, que ses bienfaits, sa direction, contribuèrent à leur donner une impulsion nouvelle et qu’elle assura, sinon leur existence, du moins leur célébrité.

Un peu plus tard, tandis qu’une fille du peuple, Jeanne d’Arc, reconquiert à son roi le patrimoine de la France, qu’une reine déshonorée, une étrangère, a vendu aux Anglais, une autre femme, Christine de Pisan, chante la première, dans un poème national, la gloire de la Pucelle. Le nom de Christine occupe l’une des premières places parmi ceux des écrivains les plus illustres de son temps.

Née à Venise, on 1363, Christine était fille de Thomas de Pisan, médecin et astrologue fameux, que, cinq ans plus tard, Charles V fit venir à sa cour. Là, elle reçut une éducation des plus soignées, en harmonie avec la position que lui assurait le grand crédit de son père auprès du roi, en harmonie surtout avec les merveilleuses dispositions dont elle était naturellement douée. Elle se perfectionna donc dans la langue italienne, qui était celle de sa mère, et étudia aussi avec soin le latin et le français. La réputation méritée de sa beauté, de ses talents, la fit rechercher en mariage par de riches bourgeois, des chevaliers et des nobles. Ce fut un jeune noble de Picardie qui obtint sa main : Étienne du Castel, choisi entre tous les prétendants pour ses mérites personnels, plutôt que pour sa fortune fort médiocre. Christine n’avait alors que quinze ans.

Malheureusement pour elle, deux ans après son mariage, survint la mort de Charles V, puis celle de Thomas de Pisan qui survécut à peine à son bienfaiteur. Ce double accident mit le jeune ménage dans un état des plus précaires.

Vers 1402, un nouveau malheur vint frapper Christine : la mort subite de son mari.

Veuve, sans patrimoine, avec trois enfants, bien jeunes encore, qu’elle était obligée de soutenir, elle n’avait pour toutes ressources que celles qu’elle pouvait se créer en profitant de ses connaissances littéraires et de sa grande facilité pour écrire, soit en prose, soit en vers.

Il est à remarquer que Christine de Pisan est peut-être la première femme en France qui ait pensé à vivre des produits de sa plume. Il est vrai que, sous ce rapport, elle avait déjà reçu quelques encouragements. En 1397, le comte de Salisbury, étant venu en France à l’occasion du mariage de Richard II, roi d’Angleterre, avec Isabelle, fille de Charles VI, eut occasion de lire quelques poésies de Christine de Pisan. Il les goûta fort et en emporta un recueil qu’il paya généreusement.

L’un des premiers ouvrages de longue haleine composés par Christine fut son livre intitulé : Cent Histoires de Troyes. Ce livre, moitié historique, moitié littéraire, fut dédié, ainsi qu’un poème assez long sur les changements de la fortune, au duc Philippe le Hardi. Le duc la récompensa largement et lui demanda en outre une Histoire de Charles V, qui, aujourd’hui encore, compte au nombre des meilleurs mémoires que nous ayons sur cette époque.

Christine a laissé bien d’autres ouvrages en prose dont la nomenclature ne serait pas moins fastidieuse que l’analyse. On lui reproche avec raison un style trop étudié, entaché de pédantisme et d’une imitation de la phrase latine qui le rend fatiguant à lire.

Ses vers ne méritent pas les mêmes reproches. C’est surtout dans ses poésies légères, lais, ballades ou rondeaux, que l’on admire la grâce, la simplicité de son esprit, et aussi beaucoup de sentiment, ce qui sied par-dessus tout à une femme.

Une noble qualité dont nous devons aussi savoir gré à Christine de Pisan, c’est l’empressement de cette femme-poète à se faire le chantre de tous les événements remarquables qui peuvent illustrer la France, qu’elle regardait à bon droit comme sa seconde patrie.

En 1402, par exemple, sept chevaliers français triomphent à Montendre de sept chevaliers anglais. Aussitôt, ce simple fait d’armes inspire à Christine trois ballades. En 1404, à la mort de Philippe le Hardi, elle pressent les regrets que cette perte va soulever dans le royaume, et elle écrit cette complainte dont nous ne citons que les premiers vers :

« Pleurez, Françoys, tous d’un commun vouloir,
Grans et petitz, pleurez cette grand’perte. »

Elle pleurera encore à la nouvelle du premier accès de la terrible maladie de Charles VI, et plus tard, après dix ans passés au fond d’une abbaye, lorsqu’elle apprendra les victoires du Dauphin guidé par une jeune héroïne, elle sentira sa muse se réveiller et consacrera tout un poème à Jeanne d’Arc et à ses exploits.

Nous ne terminerons point ce chapitre sans rappeler une anecdote qui montre l’estime et l’affection qu’une autre femme, Marguerite d’Écosse, épouse de Louis XI, avait pour les savants et les lettrés. Voici ce qu’on raconte à propos de son admiration pour Allain Chartier :

Marguerite « passant avec une grande suite de dames et de seigneurs dans une salle où il (Allain Chartier) était endormi, l’alla baiser en la bouche : chose dont s’étant quelques-uns émerveillés, parce que, pour dire vrai, nature avait enchâssé en lui un bel esprit dans un corps de mauvaise grâce, cette dame leur dit qu’ils ne se devaient étonner de ce mystère, d’autant qu’elle n’entendait avoir baisé l’homme, ains la bouche de laquelle étaient issus tant de mots dorés.

« Charles V accueillant à sa cour l’Italienne Christine de Pisan, et Marguerite d’Écosse honorant d’un baiser le savant, mais un peu pédantesque Allain Chartier, c’est la France avide du savoir antique et saluant de son admiration les premières lueurs de la Renaissance. » (Demogeot.)