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HISTOIRE
DES
FEMMES ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE


CHAPITRE PREMIER

INTRODUCTION


Utilité et intérêt particulier de cette étude. — Elle éclaire l’ensemble de notre histoire littéraire. — L’influence exercée par les femmes dans les lettres grandit avec les progrès de la civilisation moderne. — La place qu’elles ont occupée à Athènes et à Rome. — Témoignage de Plutarque. — Respect particulier des Gaulois pour leurs femmes. — Motifs de ce respect, et influence qu’il accorde aux femmes dans ces temps barbares.


Les histoires complètes de la littérature française ne manquent pas. Notre siècle de critique principalement en a vu naître un grand nombre qui jouissent d’un réel et légitime succès ; plusieurs sont de véritables chefs-d’œuvre de patience et d’érudition, non moins que d’élégance et de clarté.

Loin de nous donc la téméraire prétention de vouloir, comme l’on dit, « combler une lacune. »

Il y a cependant un charme si doux à rechercher la part qui revient, dans le domaine de l’intelligence, au sexe que l’on appelle faible, mais qui est bien le plus fort par la grâce, quand il ne l’est pas par l’esprit, que cette partie de notre histoire littéraire ne peut être considérée, sans injustice, comme la moins intéressante.

Nous savons qu’on s’est plu, trop souvent peut-être, à affirmer l’infériorité des femmes dans les œuvres intellectuelles. Un grand nombre d’écrivains, même de leur sexe, ont accepté, sans plus de contrôle, cette affirmation comme un axiome. L’histoire cependant constate de nombreuses et brillantes exceptions, notamment en France.

Il semble même que l’étude particulière de ces exceptions doive répandre une sorte de lumière générale sur l’ensemble de la littérature ; car, si la femme a souvent moins d’originalité personnelle, elle possède, au contraire, à un degré supérieur, le don d’assimilation, — c’est une conséquence nécessaire de sa nature plus délicate, — et, par suite, ses écrits sont presque toujours le reflet le plus sincère du goût, des traits communs et des tendances littéraires des meilleurs esprits de son époque. C’est précisément ce qui fait que, dans la plupart des révolutions que l’on signale dans la république des lettres, le premier rôle appartient généralement aux femmes.

Il y a un peu plus de vingt ans, M. Ch. de Mazade écrivait dans la Revue des Deux Mondes : « Un des plus curieux et des plus piquants chapitres de l’histoire du monde serait celui qui retracerait dans sa grâce et dans ses métamorphoses la puissance souveraine des femmes. Les hommes ont cru se réserver un domaine privilégié, celui de l’action. En réalité, les femmes ne sont étrangères à rien de ce qui s’agite, ni à la politique, ni aux arts, ni à la littérature ; et dans la vie sociale elles sont reines. Elles règnent et même elles gouvernent. Leur empire commence là où la passion vient se mêler aux affaires humaines, et il finit là où la passion cesse d’être le tout-puissant mobile : il est sans limites connues, comme la vie… Elles ne font pas les lois, elles font les mœurs sans lesquelles les lois ne sont rien… Elles n’ont jamais été de l’Académie, et elles ont toujours fait les académiciens. Quelques-unes ont été de grands écrivains sans le savoir et ont poussé jusqu’au génie l’éloquence du cœur, la finesse de l’esprit, la sagacité du jugement, l’art de grouper tout un monde autour d’elles. Rien ne manque à cette souveraineté charmante… Ce n’est peut-être pas l’histoire de toutes les sociétés, c’est du moins l’histoire de notre société française, … si impressionnable et si nerveuse, de cette société où les femmes ont régné, les unes par une invisible action, les autres par l’essor d’une personnalité brillante. »

— Reconnaissons toutefois que l’influence exercée par les femmes, soit dans l’ensemble de la vie sociale, soit particulièrement dans la littérature, a été de plus en plus grande à mesure qu’on s’est approché des temps modernes.

Il suffit, pour s’en convaincre, d’un coup d’œil rapide sur l’antiquité grecque et latine.

Dans la Grèce, l’homme trouvait dans l’exercice de la vie publique le développement de toutes ses facultés. Tous les progrès de la civilisation, les discussions philosophiques, les délibérations de l’Agora, les lectures, les représentations théâtrales, étaient autant d’éléments qui, chaque jour, venaient élargir, perfectionner son éducation libérale.

Il était loin d’en être ainsi pour la femme. Tout au contraire, ces mêmes progrès semblent souvent avoir tourné à son désavantage, en creusant entre les deux sexes une séparation de plus en plus tranchée.

Nous ne prétendons pas que l’empire de la femme eut été nul ; à certaines époques de l’histoire grecque, il fut même assez étendu. Mais cet empire se fondait plutôt sur la beauté physique et matérielle que sur les qualités intellectuelles. Homère nous a laissé de curieux exemples du respect dont les Grecs entouraient les femmes qui se distinguaient par leur beauté, beauté que les artistes ont fait revivre dans les statues des déesses.

La femme n’en était pas moins tenue dans une grande condition d’infériorité. « L’esclave n’a pas de volonté, — dit Aristote, — l’enfant en a une, mais incomplète ; la femme en a une, mais impuissante. »

Cette impuissance était telle que la femme n’était même pas consultée pour l’acte le plus important de sa vie, pour le choix d’un mari. Tout se faisait par l’entremise de son tuteur. Elle acceptait son choix, sans murmure, comme une condition sociale nécessaire, n’ayant pas même l’air de soupçonner qu’il pût en être autrement, ni que, en enchaînant sa liberté, cette toute-puissante tutelle la réduisait elle-même à un rôle purement passif.

Aussi, pendant longtemps, la vie de la femme à Athènes peut-elle se résumer en ces quelques mots : naître, vivre et mourir dans le Gynécée, comptant pour principaux devoirs de s’occuper des travaux de son sexe, et surtout de Παιδοποιειν[1], c’est-à-dire de donner des citoyens à la patrie.

Les exceptions toutefois furent remarquables chez les Grecs. Un grand nombre de femmes cultivèrent divers genres de littérature et surtout le genre érotique. Le temps malheureusement n’a conservé aucun de ces ouvrages qui fondaient leur renommée. Toute l’antiquité atteste que les modernes ont fait à cet égard une perte immense. Sapho, dont nous ne possédons que quelques vers, reste à jamais comme un grand nom.

Rome, héritière directe de la littérature grecque, se montre en bien des points la rivale et l’émule d’Athènes. Pourtant, sur le point qui nous occupe, elle ne nous offre rien de semblable. Quoique se trouvant plus mêlées aux hommes et même un peu à la vie publique, les femmes semblent y avoir développé surtout leur goût naturel pour la toilette. On nous parle beaucoup du luxe effréné auquel se livrèrent les dames romaines sous l’Empire, mais bien peu de leur application à perfectionner leurs qualités intellectuelles. On voit la fière matrone de la ville aux Sept Collines sortir parfois de son gynécée, mais c’est pour exciter, ou même partager le dévouement patriotique de ses fils ou de son époux. Comment leur serait-il venu à l’idée d’en descendre pour se livrer à des travaux littéraires, si l’on songe que pendant longtemps ces travaux furent le partage exclusif des affranchis et des fils d’esclaves !

Il ne faut pas oublier cependant l’admiration constante, le culte passionné que les anciens vouaient à la vertu et au mérite, de quelque part qu’ils vinssent. C’est dire que, malgré la condition d’infériorité dans laquelle ils reléguaient la femme, ils ne goûtaient pas moins ces qualités quand elles se rencontraient chez le sexe le plus faible.

Dans son traité : Les Vertueux Faits des femmes, Plutarque ne nous laisse aucun doute sur l’opinion des anciens à cet égard.

Non content de rappeler les belles actions accomplies par les héroïnes de la Grèce ou de Rome, il parle aussi des femmes de tous les pays et va jusqu’à nous transmettre la mémoire des récompenses nationales que leur décernait la reconnaissance populaire. Puis, nous initiant à la vie civile des femmes, soit dans la Gaule, soit dans la Germanie, il nous montre que leur condition, sans être libre, était, malgré tout, préférable au despotisme de l’ancienne législation romaine.

Il n’est pas besoin d’ajouter que chez les Barbares, vainqueurs de Rome, la femme était elle-même trop esclave pour songer aux délassements de l’esprit.

Entre toutes les tribus, les Gaulois cependant furent les premiers à se distinguer par la vénération particulière qu’ils eurent pour leurs femmes. Il est vrai que, reconnaissant à plusieurs d’entre elles le don de prophétie, ils écoutaient volontiers leurs conseils et ne laissaient jamais sans vengeance la plus petite injure faite à l’une d’elles.

Plutarque ne manque pas d’expliquer cette condescendance extraordinaire, dans ces temps barbares, des Gaulois pour leurs femmes.

« Avant de traverser les Alpes, dit-il, pour s’établir en Italie, les Gaulois eurent entre eux une grande querelle. Ils étaient sur le point d’en venir aux armes quand les femmes éplorées, se jetant au milieu d’eux, parvinrent à calmer leur colère. Jugeant elles-mêmes le différend qui causait tant d’émoi, elles le terminèrent avec une sagesse et une équité si grandes que, depuis cette époque, les Gaulois ont toujours employé le même moyen. »

Plutarque ajoute en effet que, par leur traité avec Annibal, les Gaulois stipulèrent que si les Carthaginois prétendaient avoir reçu quelque tort, les femmes de la Gaule seraient prises pour juges.

On n’ignore point cependant que cette sorte de vénération, pour ainsi dire instinctive, que ces hommes farouches témoignaient à leurs femmes n’était point pour elles une sauvegarde absolue. Il arrivait souvent que la pétulance indomptée du barbare reprenait le dessus. Ils se laissaient entraîner alors à des scènes de violence dont les femmes étaient les malheureuses victimes. C’étaient ces violences que les vieillards, les hommes sages de la tribu s’appliquaient à réprimer. En constatant la vérité du fait, plusieurs prescriptions de la Loi Salique attestent tout le soin que les Francs ont apporté à cet égard.

Une superstition, d’ailleurs, contribue puissamment à accroître, chez les Gaulois, ce respect de la femme. Quoiqu’elle fasse rire aujourd’hui, il n’est pas inutile de la signaler : c’était la croyance aux fées. On se rappelle les détails que nous a laissés Tacite sur cette fameuse Velléda, que le Gaulois Civilis avait associée à sa révolte contre les Romains.

Il est permis de croire que toutes les Velléda réunies formeraient légion.

Et il ne s’agit point, à cette époque, de ces fées gracieuses, comme on s’est plu à les représenter, sous la forme de jeunes filles, à l’épaisse chevelure flottante sur les épaules, vêtues d’une longue robe blanche et le front ceint d’une couronne de verveine. Cette ravissante image ne justifierait guère l’effroi qu’elles inspiraient toujours.

Dans l’imagination des Gaulois, au contraire, les fées conserveront, pendant plusieurs siècles, le caractère sauvage et terrible que leur avait inspiré le druidisme. Il faut se les représenter comme des femmes vieilles, hideuses et cruelles, suivant les armées pour recueillir le sang des prisonniers et le répandre ensuite au-dessus de leur chaudière magique. Voilà les véritables fées, celles dont les paroles inspiraient aux Francs la plus entière confiance. Ce n’est que plus tard, sous le régime féodal, qu’elles perdront un peu de cette terreur mystérieuse. Avec le triomphe de la chevalerie, elles deviendront douces, bienfaisantes.

Nous ne pouvons résister au plaisir de les contempler telles que nous les montrent les romanciers du moyen âge, apparaissant autour du berceau des nouveau-nés, la nuit après l’accouchement.

Elles viennent généralement au nombre de trois ; toutes trois sont plus puissantes les unes que les autres, et, comme leur générosité égale leur puissance, on ne saurait s’étonner des dons qu’elles feront chacune à l’enfant pour contribuer à son bonheur. Aussi ne manquait-on pas, dans certains pays du moins, de placer sur une table trois pains blancs, trois pots de vin et trois verres. On posait le nouveau-né au milieu, et c’est alors que les dames présentes reconnaissaient le sexe de l’enfant.

« Le fils de Maillefer fut ainsi exposé, et les dames, après qu’elles l’eurent vu, s’éloignèrent. Tout dormait quand l’aventure suivante eut lieu : le temps était beau, la lune brillait au ciel ; trois fées entrèrent, prirent l’enfant, le réchauffèrent et le placèrent dans son berceau. Ensuite elles mangèrent le pain et burent le vin. Après leur repas, chacune des trois fées fit au nouveau-né un beau souhait. La première fée lui prédit qu’il deviendrait roi de toute la Grèce et de Constantinople et qu’il ne périrait jamais dans un naufrage ; la seconde, qu’il serait aimé de toutes les dames et deviendrait savant et lettré ; la troisième lui accorda le don de l’éloquence. » (Le Roux de Lincy.)

Bientôt ces bonnes fées s’empresseront d’échanger leur couronne de verveine contre la couronne d’or des châtelaines, et de ces brillantes phalanges aériennes il ne restera plus que le nom, pour désigner la femme intelligente et douce, la femme accomplie.

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