Histoire des doctrines économiques/2-12

CHAPITRE XII

LE PLAY ET L’ÉCOLE DE LA RÉFORME SOCIALE

Une histoire des doctrines économiques serait incomplète, si une place n’y était pas donnée à l’économie sociale.

L’économie politique, comme nous le savons, s’occupe des richesses par le côté où ces richesses satisfont les besoins matériels de l’homme et concourent ainsi, d’une manière au moins indirecte, à la satisfaction de ses besoins moraux et intellectuels. Mais pour que les besoins matériels soient apaisés, pour que la production des richesses soit assez active et la pratique de l’épargne assez goûtée, il faut que l’harmonie règne entre les diverses classes de la société, et que les qualités morales des individus leur facilitent le travail et l’épargne, par la modération des désirs et la pleine utilisation de toutes leurs facultés productives.

Or, un des buts de l’économie sociale est de connaître et d’encourager tout ce qui peut produire ces heureux résultats. Elle abandonne à l’économie politique l’étude de certaines questions purement économiques, comme celles du commerce international, de la monnaie et du change, ou bien celles de la cause et de la définition de la valeur ; elle partage avec elle l’étude d’une foule d’institutions qui intéressent le bien-être des classes ouvrières, comme les institutions de prévoyance et d’assistance ; elle se réserve enfin, d’une manière exclusive, l’étude du régime intérieur de la famille et des rapports moraux entre les divers groupes qui composent la société.

On peut dire que l’économie sociale est née en notre siècle des observations et des travaux de Frédéric Le Play. Au moins l’école de la « réforme sociale », qu’il a fondée et dont il reste l’inspirateur, est-elle le centre le plus vivant de ces études.

Frédéric Le Play, né en 1806, près d’Honfleur, fils d’un modeste officier des douanes, était sur le point de se faire simple géomètre de village quand il entra à l’École polytechnique. Il fut reçu premier à l’École supérieure des mines en 1827, et s’y lia avec Jean Raynaud, le futur auteur de Terre et Ciel, destiné à avoir une place parmi les mystiques du socialisme. Nommé ensuite professeur à cette École, il consacrait la moitié de l’année à de longs voyages à travers l’Europe, pendant lesquels il étudiait, non seulement l’industrie et particulièrement l’Industrie minérale, mais encore les mœurs et les moyens d’existence des populations des villes et des campagnes[1].

Ses plans de réforme germaient lentement dans son esprit.

En 1848, il quitte l’École des mines pour se consacrer à une sorte de prédication sociale, en vulgarisant ses idées. Sa première œuvre fut les Ouvriers européens (1854), recueil de trente-six monographies de familles, qui représentaient le fruit de vingt années d’observations et de travail. Il y donnait, sous forme de conclusion, l’ensemble des institutions et des mœurs qu’une longue expérience et le témoignage unanime des autorités sociales lui commandaient de regarder comme indispensables à la prospérité d’un peuple.

Le Play était avant tout un homme pratique. Il organisa dans l’Oural les mines immenses que le prince Demidoff avait mises sous sa direction. En France, il fut commissaire général aux Expositions universelles de 1855 et de 1867, conseiller d’État, puis sénateur jusqu’à la fin de l’empire. Napoléon III l’honorait de sa confiance. En 1856 il fonde la « Société d’économie sociale ». Puis, une fois les matériaux amassés, les livres se succèdent rapidement sous sa plume. Il donne en 1864 la Réforme sociale, exposition des conditions générales auxquelles un peuple peut garder ou reconquérir la prospérité ; en 1868, l’Organisation de la famille ; en 1870, l’Organisation du travail, qui est pour ainsi dire un résumé de la Réforme sociale et qui, en offrant la quintessence de sa doctrine, est peut-être le plus substantiel de ses ouvrages ; en 1875, la Constitution de l’Angleterre ; en 1881, enfin, la Constitution essentielle de l’humanité. Cette dernière année, il fondait la revue la Réforme sociale, qui devait perpétuer ensuite l’influence du maître et garder jusqu’à nous le culte fidèle de son souvenir. Frédéric Le Play mourut en 1883, revenu depuis longtemps aux convictions chrétiennes qu’il avait puisées dans l’étude patiente des lois essentielles de la société. C’était l’observation sociale qui lui avait révélé, par un étonnant effort de son génie, la nécessité et la divinité du Décalogue.

La méthode de Le Play est aussi purement inductive qu’il est possible. Jamais il ne descend d’un principe : toujours au contraire il y remonte. Seule l’observation des résultats l’induit à porter un jugement sur l’excellence ou le défaut des procédés et des régimes. Rien de moins métaphysique, rien surtout de moins aprioristique que ses formules et ses définitions. La prospérité ou l’harmonie, la décadence ou l’antagonisme, voilà pour lui le critérium le plus parfait qui permette d’apprécier la valeur des différentes constitutions, non pas politiques, mais domestiques et sociales[2].

Or, la famille est la véritable unité sociale : c’est d’elle, par conséquent, que Le Play veut procéder, bien plutôt que de l’individu[3]. Puis, comme les familles agricoles et ouvrières sont partout les plus nombreuses et comme en un même milieu social elles sont généralement à peu près uniformes dans leurs mœurs, dans leur genre de vie et dans les rapports réciproques de leurs membres, Le Play dégage de l’observation d’un certain nombre d’entre elles des traits généraux qui, communs à presque toutes celles d’un même pays, constituent un véritable type au sens économique de ce dernier mot. L’étude monographique d’un groupe restreint de ces familles est complétée par une étude des éléments divers de la constitution sociale — organisation communale et système politique du pays. — Enfin, les descriptions ainsi esquissées sont soumises au contrôle des « autorités sociales » : c’est le nom sous lequel Le Play désigne des personnages universellement estimés de leurs concitoyens, investis ou non de fonctions publiques, mais fidèlement attachés aux traditions et aux mœurs du pays.

Telle est la méthode. Pratiquée par Le Play pendant quarante années de sa laborieuse carrière, elle l’a conduit à l’inébranlable conviction que « tous les phénomènes qui troublent ou maintiennent l’harmonie des sociétés, ont leur origine dans l’application ou dans l’oubli d’un petit nombre de principes simples, dont le Décalogue est le sublime résumé[4] ».

Quels sont ces principes ?

Religion, propriété, famille et travail, les voilà présentés en quatre mots.

I. — La religion est le premier fondement des sociétés, par les devoirs qu’elle impose. « L’étude méthodique des sociétés européennes, dit Le Play, m’a appris que le bien-être matériel et moral et en général les conditions essentielles à la prospérité y sont en rapport exact avec l’énergie et la pureté des convictions religieuses[5]. »

En France, la perte des croyances religieuses a coïncidé avec la désorganisation des ateliers ; et notons ici que Le Play embrasse toujours sous le nom d’ateliers tout ce qui est le siège d’un travail quelconque, manufacturier ou agricole.

II. — Le second fondement de la société est la propriété, et celle-ci, comme le Play le remarque en parfait accord avec les économistes, a toujours tendu à devenir individuelle. « Ceux des peuples modernes, dit-il, qui se distinguent le plus par leur prépondérance et leur succès, tendent chaque jour davantage à donner à toute espèce de propriété un caractère exclusivement personnel. Sous cette forme, ils la considèrent comme la récompense naturelle du travail et de l’épargne, c’est-à-dire des deux vertus sur lesquelles se fondent surtout le bien-être et l’indépendance des individus[6]… Même les communautés de travailleurs, fréquentes au moyen âge, sont, de plus en plus remplacées par les entreprises individuelles[7]… Les écrivains qui, dans ces derniers temps, ont signalé comme désirable le retour au principe de la propriété collective, se placent en contradiction avec les faits que présentent les diverses organisations sociales de l’Europe ; et ceux qui se flattent de lutter contre les manufactures individuelles de l’Angleterre avec le concours, formant des communautés analogues à celles du moyen âge, commettent une erreur aussi grave que s’ils voulaient aujourd’hui soutenir une guerre en revenant aux armes de jet de la même époque[8]. »

À propos de la propriété, le problème de la transmission à cause de mort est un des plus importants que les législateurs aient à résoudre. Ici, en effet, les lois font les mœurs, au lieu d’être faites par elles. Bien plus, toute loi successorale parvient à s’imposer, malgré des oppositions morales et traditionnelles, parce que la résistance de ceux qu’elle écarte est neutralisée par les encouragements de ceux qu’elle appelle.

Ce sont donc les régimes de succession qui, « plus que toutes les autres institutions civiles, ont le pouvoir de rendre fécondes ou stériles la propriété et les familles, de propriétaires[9] ».

Or, sous le rapport des successions, Le Play distingue trois régimes de constitution sociale :

1° Le régime de la conservation forcée, dans lequel la presque totalité des biens passe à un héritier unique, qui est souvent, mais non toujours, l’aîné des fils. Ce régime subsistait encore, par la force de la libre coutume, parmi les paysans de la Biscaye et d’une partie de l’Allemagne, de l’Autriche et de la Scandinavie ; il subsiste également, par la force de la loi, dans l’aristocratie anglaise au moyen des majorats légaux et des substitutions fidéicommissaires facultatives ;

2° Le régime du partage forcé, dans lequel les parts de chaque enfant sont égales ou à peu près égales. Ce régime existait jadis dans les populations rurales du centre de la France, où les mauvais effets en étaient paralysés par la force traditionnelle des institutions domestiques de ces temps passés. Il a été imposé à la France, d’une manière générale, d’abord par la Convention, qui voyait en lui, concurremment avec d’autres moyens, un procédé pour détruire l’autorité paternelle et les traditions sociales ; ensuite par le Code civil de Napoléon Ier, qui, en mettant ce régime en contraste avec celui des majorats, se proposait de diminuer les familles hostiles ou indifférentes à la dynastie nouvelle et de grandir au contraire les familles amies. Le partage forcé est funeste à l’autorité paternelle, parce qu’il dépouille cette magistrature domestique de la sanction la plus efficace qu’elle aurait pu avoir : il est funeste à la fécondité des mariages, parce que le désir des parents de laisser un enfant qui maintienne leur rang social et qui puisse conserver l’atelier de famille, les pousse à n’en avoir qu’un, deux au plus — seul moyen effectif d’assurer leur volonté ; — il est funeste, enfin, à la stabilité des foyers, parce que, si les enfants dépassent ce nombre, l’impossibilité où se trouve chacun d’entre eux de conserver le foyer familial, provoque une licitation par laquelle arrivent des étrangers ;

3° Le régime de la liberté testamentaire, caractérisé par une quotité disponible qui ne soit jamais inférieure à la moitié du patrimoine. Ce régime existe en Allemagne et en Italie avec une quotité disponible égale à la moitié : en Angleterre, aux États-Unis et au Canada, avec une quotité disponible totale. Les avantages de ce dernier système sont également le contraire des inconvénients du partage forcé ; et c’est celui qui a toutes les préférences de Le Play et de son école[10].

III. — Le troisième fondement de la société est la famille.

Le Play en distingue trois types :

1° La famille patriarcale, avec une propriété familiale collective et une très forte autorité de l’ascendant commun le plus éloigné. C’est le régime des patriarches de la Bible et des anciennes gentes de la Grèce et de l’Italie, si bien décrites depuis lors par M. Fustel de Coulanges dans sa Cité antique ;

2° La famille instable, dont le siège et le foyer sont exposés à changer à chaque génération, et dans laquelle l’autorité paternelle est nulle ou presque nulle. Elle correspond au partage forcé, qui est la cause principale de sa dislocation périodique ;

3° La famille-souche, qui tient le milieu entre l’une et l’autre, qui associe la stabilité morale avec les nécessités de l’existence moderne, et qui s’est spontanément développée chez les peuples agricoles de l’Occident, à mesure que le régime pastoral y faisait place au régime agricole et que la propriété individuelle y tendait de plus en plus à se substituer aux jouissances communautaires. Une autorité paternelle puissante et respectée, des ateliers manufacturiers ou agricoles transmis de génération en génération, tels sont les caractères essentiels des régimes de familles-souches. Ce type existe généralement dans les pays anglo-saxons, slaves et germaniques ; les classes rurales des pays latins ne s’en détachent que malgré elles. Il accompagne nécessairement les régimes de conservation forcée et se maintient naturellement avec ceux de liberté testamentaire : ceux de partage forcé, au contraire, tendent à le remplacer par un régime de famille instable[11]. (Ici cependant nous ferons remarquer que les États-Unis, malgré la liberté testamentaire totale des pays anglo-saxons, en sont venus à présenter le maximum d’instabilité locale et le minimum de cohésion entre les membres de la famille, même au point de vue de l’éducation domestique et morale.)

IV. — Le travail est le quatrième fondement de la société — le travail, source de vertu par l’effort qu’il nécessite et source de richesses par le résultat qu’il produit[12].

Le premier des arts usuels est l’agriculture. Mais elle est considérablement contrariée par le régime du partage forcé, qui, d’une part, disloque les petites propriétés et renouvelle incessamment la classe de ses possesseurs, et qui, d’autre part, en démembrant les grandes propriétés, empêche que celles-ci n’offrent aux leurs une véritable carrière industrielle à poursuivre, de manière à les tenir écartés du fonctionnarisme stérile et du luxe oisif des grandes villes[13].

Mais, à côté de l’agriculture, l’industrie manufacturière a pris un essor immense, et la révolution accomplie dans le monde par Arkwright, Watt et tous les inventeurs qui se sont succédé depuis plus d’un siècle, dépasse beaucoup en importance ce qu’on est convenu d’appeler la Révolution, bien que cette dernière se soit promenée par toute l’Europe à la suite de notre drapeau.

Le travail a subi la même évolution que la propriété. Partout, avec le progrès, il a tendu à devenir individuel. « Les anciennes communautés, fondées sur l’action directe de tous les associés, avaient un caractère exceptionnel : elles disparaissent peu à peu ; elles ne se maintiennent que pour de rares spécialités, dans les contrées où la civilisation moderne a peu pénétré. Partout ailleurs, surtout en ce qui touche les manufactures, elles ont disparu, ou bien elles s’éteignent pour faire place à des coutumes fondées sur le travail individuel et la propriété personnelle[14]… Les entreprises récentes tendant à restaurer les communautés de travailleurs ont été peu fructueuses[15]. »

Or, le paupérisme industriel, forme neuve et inconnue de misère, a suivi en Occident la transformation des procédés du travail. Il faut le combattre : 1° par des lois d’hygiène ouvrière, mais surtout d’hygiène morale, qui relèvent de l’action de l’État ; 2° par des associations ouvrières, qui, bonnes sans doute, ne sont point adéquates au mal et qui, en tout cas, sont absolument impuissantes lorsqu’on veut les pratiquer sous la forme de sociétés coopératives de production ; 3° enfin et surtout par le patronage, seul remède efficace au paupérisme et correctif essentiel de la liberté. En France, malheureusement, le patronage s’exerce difficilement, d’une part à cause de l’esprit révolutionnaire, qui détourne les ouvriers de l’accepter et de l’aider, d’autre part à cause du partage forcé, qui disloque périodiquement l’atelier ou usine patronale et qui contribue à provoquer la création des sociétés anonymes, dans lesquelles le contact du patron et de l’ouvrier est plus rare et moins immédiat. Les pages de Le Play sur le « patronage et les classes dirigeantes » sont parmi les plus suggestives de son beau livre la Réforme sociale[16].

Ainsi Le Play et tous ses disciples prennent la position la plus opposée à celle de la démocratie chrétienne. Hiérarchie sociale, devoirs mutuels, influence moralisatrice et bienfaisante du patron, inégalité des richesses, maintien des grandes fortunes industrielles ou territoriales, précautions contre l’émiettement du sol, self-help et encouragement à l’initiative individuelle, épargne et prévoyance pour soi-même et pour les siens, tels sont quelques-uns des principes essentiels auxquels l’observation des sociétés prospères les a conduits. Ils n’y apportent pas même la foi aveugle aux forces indisciplinées de l’association ouvrière, qui avait déjà donné et qui continue à donner des preuves de son impuissance dans les sociétés coopératives de production. Et cependant ce qu’ils cherchent, c’est le bien-être des masses et l’aisance des classes modestes, aisance facilitée d’ailleurs, selon eux, par la modération des désirs et l’absence des grandes ambitions. S’ils attendent beaucoup des mœurs, ce n’est pas de mœurs nouvelles — comme si nous étions, ainsi qu’on se plaît parfois à le dire, à un tournant de l’histoire où il faille saluer le passé d’un adieu méprisant et marcher vers un avenir au sein duquel tout serait nouveau, même et surtout les idées et la morale ; — s’ils attendent des mœurs, c’est bien plutôt de mœurs telles qu’il y en a eu pendant de longs siècles, alors qu’elles soutenaient la société au milieu de difficultés économiques dont nos récentes découvertes industrielles nous ont réellement affranchis.

Voilà le « retour à la Coutume », et Le Play ne cesse pas un instant de le conseiller avec les plus vives instances. C’est à l’aide de six pratiques essentielles que la Coutume conserve le bien : 1° permanence des engagements réciproques du patron et de l’ouvrier ; 2° entente complète sur la fixation du salaire ; 3° alliance des travaux de l’atelier et des industries domestiques, rurales ou manufacturières ; 4° habitudes d’épargne assurant la conservation de la famille et l’établissement de ses rejetons ; 5° union indissoluble entre la famille et son foyer ; enfin, 6° respect et protection accordées à la femme — ou moralité dans le sens du sixième commandement du Décalogue[17].

En politique, Le Play est un partisan convaincu de la décentralisation et du self-government, avec des pouvoirs locaux traditionnels qui puissent sauvegarder une véritable autonomie administrative[18]. Il ne cesse, à cet égard, de demander que les autorités sociales, au sens de ce mot selon lui, soient entourées de sympathie et d’estime ; car ce sont elles qui assurent le mieux la fixité, la liberté et le souci de la morale.

Le Play n’est pas un adversaire moins résolu de la bureaucratie, dont il constatait déjà les premiers envahissements il y a quarante ou cinquante ans, et qui n’a pas cessé depuis lors de se développer, de comprimer la liberté et d’atrophier toujours davantage les petits organes de la vie communale.

Sur tous ces points, il vante les mœurs anglo-saxonnes et l’idée de liberté telle qu’elle est entendue sous la monarchie anglaise et dans la grande République américaine. Toutefois cette tendance, sage encore et modérée chez lui, a pris chez quelques-uns de ses disciples une exagération qui les rend injustes pour notre vie de famille, autrement cohérente et solide que celle des Yankees[19].

Le Play a exercé l’influence la plus salutaire sur l’opinion, pour lui faire rectifier certains de ses jugements. Il a apprécié notre histoire nationale, au cours des derniers siècles, d’après le critérium qu’il s’était formé : et il a été amené ainsi à condamner la centralisation et l’absolutisme introduits ou fortifiés en France par le gouvernement personnel de Louis XIV, c’est-à-dire depuis 1661[20], et à condamner plus sévèrement encore les idées de la Révolution, pour laquelle, sans doute, on garde un culte quelque peu fétichiste, mais qui, entre autres torts, a eu celui de renforcer encore la centralisation administrative et de dissoudre ce qui pouvait rester d’autonomie locale et d’institutions domestiques ou privées, capables de faire contrepoids au pouvoir central et de maintenir quelque esprit d’initiative et de liberté. L’observation du présent, plutôt que l’étude approfondie et directe du passé, a inspiré de cette sorte à Le Play une appréciation favorable du moyen âge[21].

Comme nous disions, il a fait école autour de lui. M. Claudio Jannet a été un de ses disciples les plus brillants. Citons encore M. Charles de Ribbe, avec ses ouvrages profonds sur les mœurs domestiques et la vie de famille dans le midi de la France depuis la fin du moyen âge[22], et les nombreux collaborateurs de la revue la Réforme sociale demeurée la fidèle interprète des idées du maître qui l’avait fondée dans les dernières années de sa vie.

Cette influence de Le Play a été plus grande encore, s’il est possible, au point de vue de la méthode qu’au point de vue des idées. C’est de lui qu’est parti le courant auquel nous devons un nombre incalculable d’études sur les conditions de l’existence et du travail parmi les peuples les plus divers. Nous rattachons à cette nouvelle orientation des esprits les solides travaux contemporains de M. René Lavollée sur la condition ouvrière dans divers pays et particulièrement en Angleterre[23], de M. Levasseur sur les ouvriers aux États-Unis[24], et quelques-unes des productions sorties du « musée social » de M. le comte de Chambrun[25].

Surtout l’espace nous manque pour faire connaître les saines et réconfortantes idées que l’on puise dans la méditation de ce grand penseur. Je ne sais rien de plus fécond et de plus moral que la lecture des pages où il enseigne que la réforme des mœurs n’est point subordonnée à l’invention de nouvelles doctrines ; que les nations ne sont fatalement vouées ni au progrès, ni à la décadence ; et que les vices de la race peuvent être réformés par la loi et les mœurs[26]. À le lire, on se sent poussé au bien, parce qu’on sait davantage que le bien est un devoir, et on n’en est pas même détourné par la crainte de n’y pas atteindre. La voix de Le Play nous arrive toujours plus impérieuse, après ces vingt et quelques années où la loi et le gouvernement ont fait toujours davantage pour achever de perdre les trois choses que le maître nommait le Bien par excellence et qu’il demandait de restaurer, c’est-à-dire le respect de Dieu, le respect du père et le respect de la femme[27].





  1. Outre les ouvrages de Le Play, nous recommandons d’une manière toute particulière le volume fort bien documenté de M. E. de Curzon, Frédéric Le Play, sa doctrine et ses œuvres, 1899 ; — Charles de Ribbe, Le Play d’après sa correspondance, 2e édition, 1906 ; — Vignes, la Science sociale d’après les principes de Le Play, 2 volumes, 1897.
  2. M. Gide (Précis d’économie politique, 5e éd., p. 16) a rapproché Le Play et son école de l’école historique, au point de vue de la « méthode à suivre dans les sciences sociales ». Il faut se garder d’une confusion. Bien loin d’appartenir à l’historisme et à toutes les écoles de l’évolution sociale, Le Play est un traditionnaliste et serait plutôt un traditionnaliste exagéré ; de plus, en admettant que cette méthode d’observation ait pu amener Le Play à nos croyances, il n’en est pas moins vrai qu’il croyait d’intuition à l’absolu, qu’il le cherchait, qu’il en poursuivait la démonstration comme on le fait pour une hypothèse scientifique, et que son doute apparent à l’égard des lois sociales naturelles avait eu beaucoup le caractère d’un doute cartésien.
  3. « Cette idée, dit M. Schatz, qui est essentiellement dans la logique de l’individualisme et qu’aucun individualiste n’a contestée, est aussi celle qu’exprime de Bonald : « Le gouvernement ne doit considérer l’homme que dans la famille » (Schatz, l’Individualisme, p. 379 en note, à propos de Le Play). Nous aimons à trouver cette juste observation dans M. Schatz, car on s’est plu beaucoup trop à flétrir ce mot « individualisme », qui n’a cependant de raison d’être que l’antithèse qu’il fait au mot « socialisme ».
  4. Auburtin, Introduction aux Extraits des œuvres de Le Play, dans la Petite Bibliothèque économique, p. xxiv.
  5. Réforme sociale, ch. i, avec ce sous-titre : « La religion a toujours été le premier fondement des sociétés : le scepticisme moderne n’est justifié ni par la science, ni par l’histoire, ni par la pratique actuelle des peuples libres et prospères » (4e édition, t. 1, p. 98).
  6. Op.cit., ch. ii, § 16, t. I, p. 211.
  7. Op.cit., ch. v, § 42, t. II, p. 222.
  8. Op. cit., ch. ii, § 16, t. I, p. 211.
  9. Op. cit., ch. ii, intitulé du § 17.
  10. Réforme sociale, ch. ii, §§ 18-21.
  11. Réforme sociale, ch. iii, § 24. — Organisation de la famille, 1. I, ch. i, §2.
  12. Réforme sociale, ch. iv, § 31.
  13. Op. cit., ch. iv, § 34.
  14. Ibid., ch. v, § 42, t. II, p. 226.
  15. Ibid., sommaire du § 43.
  16. Voir ch. vi, § 50, t. II, p. 425.
  17. Organisation du travail, ch. ii.
  18. Réforme sociale, ch. vii, §§ 63-67.
  19. Par exemple Edmond Demolins dans son ouvrage sur la Supériorité des Anglo-Saxons (1897).
  20. Par une singulière coïncidence, c’était déjà depuis 1660 que Boisguilbert, près de deux siècles auparavant, cherchait à chiffrer l’appauvrissement de la France (voyez plus haut, p. 120). Mais l’observation sociale de Le Play n’a rien de commun avec le calcul statistique de Boisguilbert.
  21. Organisation du travail, ch. i, §§ 11-17, ou les « six périodes de l’histoire sur le sol de la France ».
  22. Nous recommandons tout particulièrement la Vie domestique, ses modèles et ses règles d’après des documents originaux, par Charles de Ribbe, 2e édition, Paris, 1877 ; et les Familles et la société en France avant la Révolution du même auteur.
  23. Les Classes ouvrières en Europe, étude sur leur situation matérielle et morale, par René Lavollée, t. I, II et III.
  24. L’Ouvrier américain, par Levasseur, 1898.
  25. Le Trade-unionisme en Angleterre, par Paul de Rousiers, 1897 ; — Études sur les populations rurales de l’Allemagne et la crise agraire, par Georges Blondel, 1897 ; — plusieurs travaux sur la Participation aux bénéfices, 1898, etc., etc. — À citer dans le même ordre d’études, mais en dehors du courant déterminé par Le Play, l’ouvrage de Schulze-Gævernitz, la Grande industrie, son rôle social et économique étudié dans l’industrie cotonnière, 1896.
  26. Réforme sociale, Introduction, §§ 3, 4 et 5.
  27. Organisation du travail, ch. iv.