Histoire des doctrines économiques/2-1-6

VI

LES INDÉPENDANTS ET LES ADVERSAIRES

Si général et si uniforme que fût le mouvement d’idées qui, sur le terrain économique, avait trouvé son expression dans la physiocratie et dans la doctrine de la liberté, de profondes dissidences se manifestaient encore parmi les hommes qui ouvraient ainsi de nouvelles voies aux recherches de l’esprit humain.

Au premier rang des contradicteurs et non pas seulement des dissidents, il faut placer Graslin[1]. Ce nom nous a bien été conservé par Turgot dans ses Observations sur le mémoire de M. Graslin ; mais les physiocrates sont parvenus à faire oublier l’auteur plus qu’il ne méritait.

Graslin (1727-1790), receveur général des fermes du roi à Nantes et ami de Forbonnais, consacra une grande partie de son activité aux progrès de l’agriculture, au dessèchement de divers marais en Bretagne et à l’embellissement de sa ville de Nantes. Ainsi formé à la pratique, il était peut-être moins exposé que d’autres à se laisser séduire par des formules erronées et pour ainsi dire mathématiques.

Il était sur le point de faire paraître une réfutation de la thèse physiocratique sur la stérilité du commerce et de l’industrie, lorsqu’il eut connaissance du concours que la Société d’agriculture de Limoges ouvrait, en 1767, sur l’impôt indirect et ses effets à l’égard des propriétaires[2]. Il présenta son travail et obtint une mention, pendant que le prix était décerné à M. de Saint-Péravy.

Ce mémoire, revu et complété, est devenu l’Essai analytique sur la richesse et sur l’impôt, où l’on réfute la nouvelle doctrine économique, publié en 1767.

Graslin, argumentant de préférence contre la Philosophie rurale de Mirabeau, ne craint pas d’y accuser les économistes d’avoir mis la vraisemblance à la place de la nature et d’avoir prodigué au Tableau économique une admiration servile et exclusive. Il l’appelle un « tableau hiéroglyphique qui n’a ni base, ni soutien.., ne représente rien de réel et n’est qu’un tableau de fantaisie[3] ». Effectivement son point de départ est tout autre, Il le met dans le travail, seul moyen d’obtenir les productions de la terre, condition nécessaire que le Créateur a apposée à son bienfait[4]. L’agriculture n’échappe pas à cette loi ; car la production agricole « exige également le sol et la main du cultivateur ; et le champ du laboureur ne produit pas plus par lui-même que la boutique de l’ouvrier, l’atelier de l’artiste, le cabinet du savant[5]. » Les définitions de la richesse et du besoin ne sont pas moins bonnes[6]. Dans la valeur, Graslin distingue : 1° la valeur absolue, « exprimant dans la chose un attribut qui lui est accidentel et qui dépend uniquement du besoin de l’homme comme l’effet dépend de la cause » (il doit s’agir, non d’utilité, mais seulement de valeur d’usage) ; 2° la « valeur relative ou vénale…, en raison composée du degré de besoin et du degré de rareté ». Cette rareté dont il s’agit « s’entend toujours relativement au nombre des consommateurs », et elle peut être imaginaire ou réelle, selon que ces consommateurs se trompent ou ne se trompent pas sur l’abondance des objets et sur l’intensité de la demande[7]. Des vues très justes sur l’égalité de valeur des parties d’un tout collectif et sur les variations des valeurs entre elles complètent ces définitions[8]. Il n’y manque ; pas même la loi d’indifférence, d’où Ricardo plus tard tirera sa loi de la rente[9]. Enfin le travail a sa valeur, établie comme celle des marchandises par le besoin qu’on en a et la rareté qu’on en trouve[10].

Graslin est très affirmatif sur la productivité du commerce, qu’il appelle « l’art de colporter[11] » ; et il entreprend de la démontrer par l’hypothèse d’une île imaginaire dont les diverses régions, inégalement pourvues des diverses denrées, ne deviendraient heureuses que par la possibilité de les échanger entre elles[12]. Ce sera la théorie des débouchés de J.-B. Say et l’apologue des quatre régions de la France de Destutt de Tracy.

La conséquence de ces théories de la valeur, du besoin et des échanges d’après Graslin, c’est que les prix dans les échanges doivent varier, non seulement en raison de la quantité variable des marchandises, mais en raison aussi de la quantité variable de la monnaie — vérité que les physiocrates ne paraissaient pas avoir dégagée quand ils se préoccupaient, avec une sollicitude si exclusive, de la hausse nominale du prix des produits agricoles, sans qu’ils eussent jamais soulevé la question du pouvoir d’achat de la monnaie. Or, c’était là, chez les physiocrates, une grave lacune, et elle rendait incomplète leur théorie sur la hausse du prix des blés et sur l’accroissement du produit net des terres.

Il est regrettable que Graslin ait gâté toutes ces idées profondément justes, je ne dis pas par sa théorie des richesses immatérielles, où il précède Jean-Baptiste Say[13], mais par son sophisme sur la constance invariable de la masse des richesses nationales. Comment y est-il arrivé ? Par une confusion entre les deux idées de richesse et de valeur. On est d’autant plus riche, lui semble-t-il, que les choses échangeables que l’on possède ont plus de valeur ; or, si les biens se multiplient autour de nous, ceux que possède chacun d’entre nous perdent de leur valeur d’échange ; donc le produit arithmétique, qui est la richesse de tous les possesseurs ensemble, restera constant, puisqu’on se mettra à multiplier un plus grand nombre de choses utiles par une moindre valeur de chacune d’elles — « une somme double de rapports sous-doubles, dit Graslin, ne faisant jamais qu’une même somme de rapports[14] ». — Il est vrai que J.-B. Say fera plus tard une confusion analogue[15] ; mais ici Graslin aurait bien dû prévoir, tout au moins, les variations dans le chiffre de la population et les variations des rapports entre la production et la consommation.

Tout cela n’était que pour amener la théorie de l’impôt. Puisque la production est multiple et qu’elle se montre partout où se montre le travail, Graslin veut l’impôt multiple, frappant à la fois les denrées du sol et les produits du travail, les revenus de l’agriculture et les bénéfices de l’industriel et du commerçant[16]. Nous ne suivrons Graslin ni dans le fondement rationnel qu’il assigne à la légitimité de l’impôt en général, ni dans l’étude des taxes qu’il recommande. Notons seulement qu’il tient pour l’impôt progressif, ce qui lui a valu d’être pris pour un socialiste par M. Lichtenberger[17]. Il fondait la progressivité sur le devoir de l’État de proportionner l’impôt aux besoins décroissants, plutôt qu’aux biens croissants du contribuable, et cela, selon la thèse toute moderne de l’égalité des sacrifices, que sans le savoir on lui a empruntée[18].

Graslin combattit ensuite l’Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques de Mercier de la Rivière, par des articles que publièrent la Gazette du commerce et le Journal de l’agriculture. Ici il eut le dernier mot. Mais finalement le silence se fît sur son nom et ses opinions. Quoi qu’il en soit, « la part de blâme, peut-on dire aujourd’hui avec l’auteur qui vient de l’exhumer de l’oubli, est bien petite et l’écrivain nantais mérite de justes éloges[19]. »

L’attention vient aussi d’être appelée sur un autre contemporain dont les idées en matière de libre-échange sont tout à la fois plus nettes et plus profondes que celles des physiocrates. C’est Isaac de Bacalan (1736-1769), d’abord conseiller au Parlement de Bordeaux, puis intendant du commerce en 1767, auteur des Paradoxes philosophiques sur la liberté du commerce qui, écrits en 1764, ont, été publiés pour la première fois en 1903[20].

On peut ramener aux propositions suivantes les idées de Bacalan sur le commerce extérieur : 1° le commerce international ne peut être qu’un échange, et la monnaie ne peut y jouer que le rôle de marchandise, à moins qu’on ne la prenne seulement pour un signe : donc tout tarif qui aura pour but de faire exporter plus qu’on n’importera, poursuivra une chimère ; car l’équilibre s’impose et il ne peut y avoir que des différences de composition, mais non des inégalités de totaux, entre les deux courants d’entrée et de sortie ; si un pays recevait un excédent de monnaie, celle-ci perdrait de sa valeur jusqu’à ce que l’équilibre rompu des forces économiques fût parvenu à se rétablir ; 3° on ne peut étendre son commerce qu’en faisant ou laissant se développer le commerce ; des autres nations : autrement dit, c’est la loi de solidarité des intérêts économiques entre nations ; enfin, 4° il n’y a pas même besoin de réciprocité dans le libre-échange, et cela pour l’intérêt combiné de l’agriculture, des consommateurs et du fisc. Cette dernière opinion sera exprimée également par Turgot[21].

Graslin était un adversaire : Condillac est tout au plus un indépendant ou un disciple émancipé[22]. Cependant le Commerce et le gouvernement, paru en 1776, ne saurait être compris parmi les œuvres de l’école physiocratique. De même que les physiocrates, Condillac admet bien que « la terre est l’unique source des richesses » ; mais il croit aussi à l’utilité et à la productivité du commerce, ne fût-ce que par cette raison — absolument insuffisante — que tout acheteur donne moins pour avoir plus (sans quoi il n’achèterait pas), ce qui implique bien, lui semble-t-il, que le commerçant vendeur a produit, comme richesse nouvelle, l’écart entre la valeur qu’il donne et la valeur qu’il reçoit[23]. Finalement, il croit concilier toutes choses et mettre les artisans et les cultivateurs sur le même rang les uns que les autres, en leur déniant à tous la faculté de produire véritablement quoi que ce soit, en n’expliquant que par un abus de langage la formule qui leur attribue le pouvoir de produire, les uns, les richesses foncières, les autres, les richesses mobilières, et en regardant toutes les classes, sociales comme salariées réciproquement les unes par les autres — ce qui fait tomber les deux classes productive et stérile de Quesnay et de Dupont[24].

L’ouvrage renferme un certain nombre de saines idées, notamment, sur la monnaie, le pouvoir de la monnaie et les variations des prix[25], ainsi que sur la valeur[26], quoiqu’ici Condillac ait fait d’abord, entre la valeur et l’utilité, une confusion que Morellet aurait certainement évitée et qu’Adam Smith dissipait d’une manière plus ou moins judicieuse par sa distinction entre la valeur d’usage et la valeur d’échange. L’ouvrage devait avoir trois livres : la mort de l’auteur l’empêcha de l’achever.

Le Trosne entreprit de combattre Condillac partout où celui-ci s’émancipait de l’autorité du maître : aussi a-t-il mis de nombreuses pages de polémique dans son Intérêt social (1777). Le Trosne a raison, contre Condillac, de croire que l’échange n’ajoute en soi aucune valeur aux choses échangées[27] ; il a raison d’établir, bien avant J.-B. Say, que la vente n’est que la moitié d’un échange[28] ; mais sa définition de la valeur, qu’il réduit à être seulement « le rapport d’échange que les productions ont entre elles[29] » et qu’il regarde comme une « qualité absolue, inhérente à la chose et en elle-même indépendante des jugements que nous portons [30] », est certainement moins philosophique que celle de Condillac, outre que les quatre causes qu’il assigne à la valeur — c’est-à-dire l’utilité, les frais indispensables, la rareté et la concurrence — ne sont ni logiquement isolées les unes des autres, ni réduites à leur plus simple et unique expression[31].

À lire la faiblesse des arguments que les derniers physiocrates apportaient contre la productivité de l’industrie, on sentait que leur règne était passé et ne pouvait pas revenir[32].

Au moment de la « guerre des farines » (avril 1775) parut l’ouvrage de Necker sur la Législation et le commerce des grains[33], ouvrage qui eut un immense succès. Rien cependant ne justifie cette appréciation. Ce n’est qu’une œuvre d’actualité, pour ne pas dire d’ambition privée et d’opposition politique. Necker n’a ni système, ni principes. Il soutient que la population contribue plus que la richesse aux forces d’un État, et il ne se préoccupe pas du rapport qui peut exister entre l’une et l’autre ; avide de popularité, il prend parti pour les procédés artificiels qui assurent les approvisionnements des villes ; il entreprend de démontrer que la liberté du commerce des grains est préjudiciable aux manufactures et aux ouvriers. Dans ce dernier ordre d’idées, Necker ne craint même pas d’exciter les passions populaires contre la propriété et l’ordre social[34]. Au demeurant, ce n’est qu’un empirique, fécond en ressources et même en expédients, mais de nulle valeur scientifique. Il plaide élégamment le pour et le contre : pour la spéculation, afin que les achats dans la baisse relèvent les prix et empêchent l’écrasement du marché[35] ; mais contre la liberté du commerce, dès que le blé vaudra 30 livres le setier (24 fr. 90 les 100 k.), pour qu’alors les marchands soient empêchés « d’acheter sans destination et dans le dessein uniquement de revendre plus cher dans un autre moment[36] ». Selon lui l’exportation ne devrait jamais être permise, pour les blés et ne l’être pour les farines que si les blés sont tombés et se maintiennent à moins de 20 livres (16 fr. 60 les 100 kilos). Il tient surtout à là régularité des cours, avec la conviction que le taux des salaires — comme si la loi d’airain était déjà reconnue — n’est jamais ni au dessus, ni au dessous de ce qui est « exactement nécessaire à l’entretien de la vie du travailleur ».

C’était contrecarrer la politique de Turgot. Aussi les amis de ce dernier répondirent-ils, notamment Morellet[37], Condorcet[38] et Baudeau[39]. Ce dernier refit alors, avec assez de bonheur, le procès des règlements et du système manufacturier en général, comme la politique de Colbert l’avait comportés et comme Necker semblait vouloir le ramener.

Avec Condorcet nous allons descendre jusqu’à la Révolution[40]. Le marquis de Condorcet, mathématicien surtout et philosophe, ami de Turgot, mais d’une impiété profondément sectaire, avait donné divers articles dans l’Encyclopédie, notamment ceux de Monopole et de Monopoleurs. Député à la Législative et à la Convention, il publia, en 1792, l'Impôt progressif, reflet des passions du moment. Puis, proscrit en juillet 1793 après l’arrestation des Girondins, il écrivit, dans sa cachette de la rue Servandoni, son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, où se trouve, un écho du discours que Turgot avait prononcé sur le même sujet à la Sorbonne en 1750[41]. Condorcet y affirme sa croyance à la perfectibilité indéfinie de la race humaine par la liberté, l’instruction et la fin de la superstition. Ce qui est plus remarquable, c’est qu’on trouve là pour la première fois l’idée de caisses de retraites pour la vieillesse, qui, basées sur le calcul des probabilités de vie d’après les tables de mortalité et sur le calcul des intérêts composés, seraient constituées, gérées et entretenues par l’Etat[42]. Ce sont du reste les pages les plus intéressantes — les seules intéressantes même — de cet ouvrage.

Mais à ce moment la Constituante, avec la loi du 2 mars 1791, qui supprimait les maîtrises, et avec la fameuse loi Le Chapelier, du 14 juin de la même année, qui interdisait toute association professionnelle et tout groupement tenté en vue des « intérêts prétendus communs », avait achevé de réaliser une des idées maîtresses des physiocrates et plus particulièrement de Turgot. Les orateurs qui soutinrent les projets de loi, et notamment Dallarbe, qui fut rapporteur de celle du 2 mars 1791, firent de larges emprunts à l’ancien ministre de Louis XVI.

Tout était-il donc nouveau dans ce régime de 1791 ? Ou bien n’était-ce, sous l’empire de circonstances nouvelles, que la rédaction légale et tout à fait généralisée de certaines idées que l’ancien régime aurait eu déjà mises en pratique à titre d’expédients et de procédés, sinon encore à titre de système ? C’est à ce dernier avis que nous nous rallions pleinement. Pour nous comprendre on n’a qu’à suivre, tout au cours du XVIIIe siècle, l’histoire du compagnonnage, ouvrier, avec tous les troubles qu’il souleva et avec toutes les mesures de répression que ceux-ci provoquèrent[43]. Au commencement de la Révolution, la recrudescence du désordre et la fréquence des émeutes achevèrent de déterminer les législateurs[44].

Nous nous expliquerons plus tard sur le contraste — inexplicable selon nous — qui sépare, lorsqu’il s’agit d’associations professionnelles et de syndicats ouvriers, les hommes et les principes de 1789 d’avec nos hommes d’État contemporains et d’avec la tendance actuelle de tous ceux qui se réclament encore des idées de la Révolution.

  1. Graslin, Essai analytique sur la richesse et sur l’impôt, Londres, 1767. — Sur Graslin, étudier J. Desmars, Un précurseur d’Adam Smith en France, J. J. L. Graslin, Paris, 1900.
  2. On sait que l’impôt indirect, dans le langage des physiocrates, est tout impôt qui ne frappe pas à la source du revenu, c’est-à-dire tout impôt qui ne porte pas directement sur la terre.
  3. Op. cit., pp. 158 et 224.
  4. Op. cit., p. 152.
  5. Op. cit., p. 64.
  6. Op. cit., ch. II : « Les richesses sont constamment toutes les choses destinées à satisfaire nos besoins… C’est le besoin seul qui donne aux choses leur valeur » (p. 24).
  7. Op. cit., pp. 25, 33 en note, 70 en note, 129 en note.
  8. Ibid., pp. 26, 27, etc., etc.
  9. « Un muid de blé recueilli dans une mauvaise terre, dit Graslin, n’a sûrement pas plus de valeur qu’un autre muid de blé, de pareille qualité, recueilli dans une bonne terre, quoiqu’il entre peut-être dans la production du premier quatre fois plus de frais que dans celle du second. La valeur d’une chose quelconque augmente ou diminue indépendamment des frais, et uniquement en raison de sa cause qui est le besoin, soit en tant que ce besoin est d’un degré supérieur ou inférieur, soit en tant qu’il est plus étendu, relativement à son objet, que les autres besoins… » (Essai analytique, pp. 22 et 23 en note).
  10. Op. cit., p. 61.
  11. Ibid., ch. V, pp. 92 et s.
  12. Ibid., pp. 106 et s.
  13. Voyez Desmars, op. cit., pp. 64 et 76.
  14. Graslin, Essai analytique, pp. 34 et s. ; — voir surtout la note, p. 34.
  15. Le sophisme de Graslin est de même nature que l’énigme posée et prise au sérieux par J.-B. Say : « Puisque la richesse est faite de la valeur des choses, comment se fait-il que les peuples soient d’autant plus riches que les richesses y sont à-meilleur marché ? »
  16. Graslin, op. cit., IIe partie et surtout le ch. III, p. 258.
  17. Lichtenberger, le Socialisme au XVIIIe siècle, 1895, p. 320.
  18. « Graslin, dit M. Lichtenberger, a mieux compris et exposé la progressivité que personne au XVIIIe siècle » (Lichtenberger, loc. cit.).
  19. Desmars, op. cit., p. 223.
  20. Par M. Sauvaire-Jourdan, à la suite de son travail Isaac de Bacalan et les idées libre-échangistes en France vers le milieu du XVIIIIe siècle, 1903.
  21. Voyez Sauvaire-Jourdan, op. cit., pp. 10-11. — Bacalan, selon lui, s’est inspiré de Hume, Essai sur la balance du commerce et Essai sur la jalousie commerciale (Op. cit., p. 33).
  22. Bonnot de Condillac, né à Grenoble en 1714, mort en 1780, auteur de la théorie des sensations considérées comme source unique des idées et de l’entendement, et beaucoup plus connu comme philosophe que comme économiste. — Voyez Denis, Histoire des systèmes économiques et socialistes, t. 1, pp. 153-164.
  23. Voir le sommaire du ch. VI, 1. I : « La terre est l’unique source des richesses ; — Si, dans les échanges, on donnait toujours valeur égale pour valeur égale, le commerce n’augmenterait pas la masse des richesses. Mais on donne toujours moins pour plus ; — Par les échanges, ce qui n’était pas richesse, devient richesse : les commerçants augmentent donc la masse des richesses. »
  24. « La terre, dit-il, est l’unique source de toutes les richesses… Il est donc démontré que l’industrie est aussi, en dernière analyse, une source de richesses. Tous les travaux concourent à augmenter la masse des richesses… L’industrie des marchands et des artisans est un fonds de richesses autant que l’industrie dès colons… À parler exactement le colon ne produit rien : il dispose seulement la terre à produire. L’artisan, au contraire, produit une valeur, puisqu’il y en a une dans les formes qu’il donne aux matières premières. Produire, en effet, c’est donner de nouvelles formes à la matière : car la terre, lorsqu’elle produit, ne fait pas autre chose. Mais parce que la terre, abandonnée à elle-même, nous laisserait souvent manquer des productions qui nous sont le plus nécessaires, on peut regarder comme produit du colon tout ce qu’il recueille sur les champs qu’il a cultivés. Je dirai donc que le colon produit les richesses foncières et que l’artisan produit les richesses mobilières » (Op. cit., 1. I, ch. VI, VII et IX, éd. Daire, pp. 266, 271, 273, 274). — « Tous les citoyens sont salariés les uns à l’égard des autres. Si l’artisan et le marchand sont salariés du colon auquel ils vendent, le colon l’est à son tour de l’artisan et du marchand auxquels il vend, et chacun se fait payer son travail » (ch. VIII, p. 273).
  25. Op. cit., I, ch. XIII. et s.
  26. Ibid., 1. I, ch. II. — Cependant, même ici, Condillac n’a pas toute la clarté d’une véritable et saine philosophie. Qu’on en juge. « L’utilité d’une chose, dit-il, est fondée sur le besoin que nous en avons… La valeur des choses est fondée sur leur utilité, ou, ce qui revient encore au même, sur le besoin que nous en avons, ou, ce qui revient encore au même, sur l’usage que nous en pouvons faire » (Loc. cit., éd. Guillaumin, pp. 250-251). Donc, dirons-nous, ou la valeur et l’utilité sont la même chose — ce qui est faux ; — ou bien Condillac a eu tort de donner deux formes à sa pensée. Mais Condillac se relève évidemment quand il approfondit le caractère subjectif de la valeur, en invoquant cette fois, non pas l’usage ou l’utilité de la chose, mais le sentiment conscient que nous avons de notre besoin. « La valeur, dit-il, est moins dans la chose que dans l’estime que nous en faisons, et cette estime est relative à notre besoin : elle croît et diminue, comme notre besoin croît et diminue… Quoiqu’on ne donne point d’argent pour se procurer une chose, elle coûte si elle coûte un travail. La valeur des choses est principalement dans le jugement que nous portons de leur utilité… Mais on est porté à la regarder comme une qualité absolue, qui est inhérente aux choses indépendamment des jugements que nous portons, et cette notion confuse est une source de mauvais raisonnements » (Ibid., pp. 253-255). — Il y a là aussi, sur la valeur variable de l’eau, suivant qu’on va la chercher plus ou moins loin, des réflexions qui font penser d’avance à Bastiat dans ses exemples sur la valeur du service d’apporter de l’eau (Voyez Bastiat, Harmonies économiques, ch. v ; — voyez aussi nos Éléments d’économie politique, 2e édit., p. 32).
  27. Op. cit., ch. II, § 1, éd. Daire, pp. 903 et s.
  28. Ibid., §2, p. 908. Cette idée est fréquemment exprimée déjà par Quesnay (Grains, éd. Oncken, p. 238) et Mercier de la Rivière (Ordre naturel et essentiel, éd. Daire, p. 537) : mais les physiocrates n’avaient pas su l’exploiter.
  29. Ibid., ch. I, §4, p. 889.
  30. Ibid., ch. II, §1, p. 906.
  31. Le Trosne, Intérêt social, ch. I, §§ 5-8, pp. 890-895.
  32. Ibid., ch. V, pp. 936 et s.
  33. Necker (1732-1804), né à Genève. Il crée à Paris, en 1762, la maison de banque Thélusson, Necker et Cie, d’où il se retire, en 1772, avec une grosse fortune. Necker devait s’être enrichi par des spéculations un peu suspectes, d’abord sur les fonds publics en 1763, au moment du traité de Paris, puis sur les blés, au moment des édits de 1763 et 1764 sur la liberté de la circulation des céréales ; Necker succéda à Turgot, de 1776 à 1781, mais sans avoir rang de ministre, à cause de sa qualité de protestant. Son administration financière fut passable, mais son administration économique fut franchement mauvaise. Il jouissait d’une popularité de mauvais aloi, qui le fit revenir au ministère, du 26 août 1788 au 8 septembre 1790. Il mourut oublié à Genève en 1804.
  34. « On dirait — écrit Necker — qu’un petit nombre d’hommes, après s’être partagé la terre, ont fait des lois d’union et de garantie contre la multitude... Cependant, on ose le dire, après avoir établi des lois de propriété, de justice et de liberté, on n’a presque jamais rien fait encore pour la classe la plus nombreuse des citoyens. Que nous importent vos lois de propriété ? pourraient-ils dire ; nous ne possédons rien. Vos lois de justice ? nous n’avons rien à défendre. Vos lois de liberté ? si nous ne travaillons pas demain, nous mourrons. »
  35. Op. cit., IIe partie.
  36. Ibid., IVe partie.
  37. Analyse de l’ouvrage intitulé : De la législation et du commerce des blés, 1775.
  38. Lettre sur le commerce des grains et Lettre d’un laboureur de Picardie à M, N., auteur prohibitif, à Paris, 1775.
  39. Dans les Nouvelles éphémérides économiques, 1775.
  40. Condorcet (1744-1794), député à la Convention, où il avait été élu par sept départements, se prononça, en 1793, pour les Girondins. Après le 31 mai, il resta huit mois caché à Paris, dans une petite chambre de la rue Serrandoni. Il en sortit de lui-même, erra dans la campagne, fut reconnu à Clamart pour un ci-devant à cause de ses manières aristocratiques, et s’empoisonna la nuit suivante à Bourg-la-Reine, où il était provisoirement détenu.
  41. Voyez plus haut, p. 219.
  42. Condorcet, ici, commence par observer la différence « entre l’égalité établie par les institutions politiques et celle qui existe entré les individus ». Il en assigne trois causes : 1° l’inégalité de richesses ; 2° l’inégalité dérivant de l’hérédité, qui fait que les uns recueillent une succession et que les autres sont les artisans uniques de leur fortune (est-ce que cette deuxième cause ne rentre pas dans la première ?) ; 3°l’inégalité d’instruction. Or, « les fortunes tendent naturellement à l’égalité… si les lois civiles n’établissent pas des moyens factices de les perpétuer et de les réunir », De plus, on peut combattre les inégalités de situation par des tontines, assurances sur la vie, etc., etc. — « C’est à l’application du calcul aux probabilités de la vie et aux placements d’argent que l’on doit l’idée de ces moyens, déjà employés avec succès, sans jamais l’avoir été cependant avec cette étendue, cette variété de formes qui les rendraient vraiment utiles… à la masse entière de la société… Ces établissements, qui peuvent être formés au nom de la puissance sociale et devenir un de ses plus grands bienfaits, peuvent être aussi le résultat d’associations particulières » (Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 10e [et dernière] époque, édition de 1822, pp. 271-275). — Malthus a combattu les projets de Condorcet dans son Principe de population, 1. III, ch. I.
  43. Voyez Germain Martin, les Associations ouvrières au XVIIIe siècle, Paris, 1900.
  44. « La loi Le Chapelier — dit M. Germain Martin — est une loi de circonstances et non l’œuvre d’un législateur obéissant aux idées de l’école physiocratique. » Mais il se hâte d’ajouter que, « assurément, les principes dont les membres de l’Assemblée étaient imbus, ne devaient pas les éloigner de voter une loi qui paraissait assurer à tout jamais l’abolition du régime corporatif » (Associations ouvrières au XVIIIe siècle, p. 242). — Le Chapelier s’appuyait sur cette idée, que la suppression des corporations avait supprimé tout intermédiaire entre l’intérêt général et l’intérêt particulier. Il ajoutait que « l’institution de ces assemblées (qui succédaient aux sociétés compagnonniques des devoirs) avait été stimulée dans l’esprit des ouvriers, moins dans le but de faire augmenter par leur coalition le salaire de la journée de travail, que dans l’intention secrète de fomenter des troubles ». Au surplus, « c’est aux conventions libres d’individu à individu,’ajoutait-il, à fixer la journée pour chaque ouvrier. »