Histoire des doctrines économiques/2-1-5

V

GOURNAY ET TURGOT

Passons au second groupe, en tête duquel brillent Gournay et Turgot.

Jean-Claude-Marie Vincent, qui devait être célèbre sous le nom de Gournay[1], était né à Saint-Malo en 1712. Son père, qui était armateur, l’envoya de bonne heure, pour ses affaires commerciales, à Cadix, où il demeura quinze ans, de 1729 à 1744. Vincent revient alors en France, se lie avec Maurepas, consacre les deux années 1745 et 1746 à des voyages à Hambourg, en Hollande et en Angleterre, puis révient s’installer à Paris. C’est alors qu’il prend le nom de seigneur de Gournay, d’une terre qui lui était venue par héritage. Il est nommé intendant du commerce en 1751. Il multiplie ensuite ses voyages à travers la France, souvent accompagné de Turgot, qui le regarde comme son maître. Gournay prend note des abus et prépare les réformes ; surtout il provoque les observations et les rapports, avec un esprit particulièrement minutieux et attentif aux détails. Il meurt en 1759, presque avant que les « économistes » se soient fait connaître.

Gournay n’a pas écrit. Il s’est borné à traduire le Traité de l’usure, de l’Anglais Culpeper, puis l’ouvrage de Josiah Child, Brief observations concerning trade and the interest on money, sous ce titre : Traité sur le commerce et les avantages qui résultent de la réduction de l’intérêt de l’argent[2]. La critique des entraves et des règlements corporatifs, avec un plaidoyer en faveur de la liberté de l’industrie, s’y mêle à l’exposé complet du système mercantiliste de la balance du commerce. Gournay faisait cette traduction pour achever de convertir Trudaine à la liberté du travail. On a aussi, sinon de la main de Gournay, mais avec ses idées, des Considérations sur le commerce, sur les compagnies, sociétés et maîtrises, qui furent rédigées sous ses yeux et avec ses conseils par Clicquot-Blervache[3].

Sans avoir fait de livre, ni construit de théorie, Gournay n’en est pas moins un des fondateurs de l’économie politique libérale. Éclairé par sa longue pratique des affaires, par ses observations sur l’état du commerce et de l’industrie, et par les plaintes qu’il avait recueillies au cours de ses enquêtes personnelles, il fut le défenseur de la liberté du commerce et du travail et le grand adversaire des règlements de fabrication et des monopoles de métier. Il lui semblait avec raison que, si la liberté des procédés doit amener des produits inférieurs sur lé marché, il y a aussi des consommateurs à qui conviennent et cette infériorité de qualité et cette différence de prix qui doit en être là conséquence. « Laissez faire, laissez passer » était sa devise, et c’était avec ce mot d’ordre qu’il demandait la liberté du commerce et du travail. Ce fut lui qui créa la première des Sociétés d’agriculture — celle de Bretagne — Sociétés auxquelles le Journal de l’agriculture, du commerce et des finances, illustré par les physiocrates, devait servir d’organe. Mais là nature éminemment pratique de Gournay ne pouvait pas ne pas le mettre en garde contre les exagérations de cette école. Tout en estimant Quesnay, il n’admettait pas la thèse de la stérilité de l’industrie, en ce sens que cette industrie lui semblait un élément important de la prospérité. Il « pensait, dit de lui Turgot, qu’un ouvrier qui avait fabriqué une pièce d’étoffe, avait ajouté à la masse des richesses de l’État une richesse réelle[4]. » C’était toutefois chez lui une intuition et un sentiment, plutôt qu’une conviction faite d’arguments et de preuves.

Gournay nous est surtout connu par l’Éloge, que Turgot fit de lui. Reste à savoir seulement dans quelle mesure le panégyriste a pu prêter ses propres idées à l’ami dont il faisait l’éloge.

Turgot, baron de l’Aulne, était né à Paris en 1727. Il sortait d’une vieille famille, normande, dont un membre, Claude Turgot, avait présidé la noblesse de Normandie aux États Généraux de Blois de 1614. Son père avait été prévôt des marchands de Paris. Le jeune Turgot fut destiné à l’état ecclésiastique et envoyé en 1749 à Saint-Sulpice. Il s’y lia notamment, soit avec l’abbé de Boisgelin de Cucé, qui devait être successivement archevêque d’Aix, puis, après le Concordat, archevêque de Tours et cardinal, soit avec l’abbé de Cicé, qui devait être archevêque de Bordeaux. Des discours que Turgot eut à faire à la Sorbonne en 1749 et 1750, le mirent en évidence, et surtout celui de 1750 sur les Progrès de l’esprit humain. En 1751, Turgot quitte l’état ecclésiastique pour lequel il ne se sent aucune disposition, et il se tourne vers la magistrature. On le voit successivement, en 1752, substitut du procureur général, puis conseiller au Parlement, et, en 1753, maître des requêtes.

C’est le moment où sa vocation économique se dessine. Il écrit ses deux Lettres sur la tolérance, puis, sous le titre le Conciliateur, la Lettre d’un ecclésiastique a un magistrat, pour y soutenir la thèse du libéralisme religieux, avec cette formule « qu’aucune religion n’a le droit d’exiger d’autre protection que la liberté » ; il adresse à l’abbé de Cicé sa Lettre sur la liberté du prêt à intérêt ; enfin il écrit pour l’Encyclopédie les articles Étymologie, Existence, Expansibilité, Foires et marchés et Fondations. Ici toutefois il est regrettable que pour combattre l’idée même des fondations il apporte un souci exagéré des droits de l’État et qu’il adopte une thèse inconciliable avec le principe de la liberté[5]. D’ailleurs Turgot avait fréquenté dans les salons des « philosophes », chez Mme Geoffrin, chez la marquise du Deffant et chez Mlle de Lespinasse, et il avait accepté les idées philosophiques de ce milieu, pour les mêler aux idées économiques qu’il avait développées dans la société de Quesnay et des premiers économistes.

En 1759, Turgot compose son fameux Éloge de Gournay, que Marmontel lui avait demandé pour le Mercure : nul, d’ailleurs, n’était mieux fait pour ce travail que l’homme qui venait d’être l’ami, le confident et le compagnon de voyage de M. de Gournay.

La nomination de Turgot aux fonctions d’intendant du Limousin, en 1761, ouvre une nouvelle période de sa vie. Ce pays était alors ruiné. Le nouvel intendant entreprend d’y réaliser trois réformes d’une haute importance : 1° une meilleure répartition de la taille, très inégalement assise jusque là ; 2° l’amélioration de la viabilité ; 3° la suppression des corvées en nature pour les chemins. Sur ce dernier point, Turgot persuade aux paroisses de faire faire leurs travaux à prix d’argent par des entrepreneurs : il imputera ensuite la dépense sur la taille. Ce procédé avait pour résultat de décharger les paysans et de faire contribuer les citadins, mais non toutefois la noblesse et le clergé, dont l’une remplaçait la taille par le service militaire et dont l’autre s’en rachetait par les « dons volontaires », intermittents et accidentels en principe, mais périodiques et réguliers en fait.

Par malheur, les mauvaises récoltes de 1770 et 1771, avec la disette qui en fut la conséquence, troublèrent l’administration de Turgot. Il maintint énergiquement la liberté du commerce intérieur, que les physiocrates avaient obtenue par l’édit de 1763, et il s’opposa à toute mesure par laquelle les uns voulaient empêcher les grains de sortir de leur ville, ou par laquelle d’autres voulaient obliger les habitants de porter et de vendre immédiatement au marché tout ce qu’ils pouvaient avoir au-delà de leurs besoins personnels. Le malheur des temps inspira même à Turgot des expédients singulièrement autoritaires : ce fut ainsi qu’il mit à la charge des paroisses les pauvres incapables de gagner leur vie, et qu’il obligea les propriétaires à garder et à nourrir leurs colons partiaires, sous peine de fournir, soit en argent, soit en nature, pour chaque colon renvoyé, l’entretien de quatre pauvres.

Mais il faut nous arrêter ici pour reprendre cette question des blés, sans laquelle le mouvement économique du XVIIIe siècle en France resterait à peu de chose près un livre fermé.

Maynon d’Invau, qui en 1768 avait remplacé L’Averdy au contrôle général et qui, malgré quelques préventions contre le système des économistes[6], rappelait plutôt Bertin, donna sa démission de contrôleur général des finances en décembre 1769. Il eut pour successeur le trop fameux abbé Terray.

À ce moment treize ports — sur trente-six au début — restaient seuls ouverts à l’exportation des blés. En juin 1770, le Conseil interdit sévèrement l’exportation par toute frontière quelconque ; puis Terray exprima l’intention de limiter la circulation intérieure ; enfin le Conseil, en décembre 1770, sans abroger formellement la déclaration de 1763, en réduisit à néant les dispositions essentielles et replaça, de fait, le commerce des grains sous le régime des ordonnances et règlements d’autrefois, avec « défenses d’enarrher ni acheter les blés et autres grains en vert, sur pied et avant la récolte », défenses même « d’aller au devant de ceux qui amèneront les blés au marché[7] ».

Le service des « blés du roi » prenait une importance inattendue[8]. La « commission pour les blés » faisait effectuer des achats dans les provinces, en violation des règlements et au détriment des populations locales.

Baudeau écrit un mémoire sur le « monopole des blés exercé dans tout le royaume depuis 1770 ». Il y démontre qu’aucun négociant ne peut lutter contre « les commissionnaires du roi trafiquant avec les deniers de son trésor » et vendant à perte, « à très grosse perte ». « Nommez-moi, dit-il, le marchand que vous voudrez, soit étranger, soit national, et je vous le ruine infailliblement le premier[9]. » Aussi le commerce libre, relevé par les réformes de 1763 et 1764, était-il de nouveau désorganisé ; et un ancien condisciple de Turgot, Mgr de Boisgelin, archevêque d’Aix, écrivait très justement à Terray, le 30 décembre 1772 : « Si les approvisionnements faits par le gouvernement sont nuisibles, il ne faut pas qu’ils deviennent nécessaires. Ils sont nuisibles parce qu’ils détruisent le commerce : ils deviennent nécessaires quand le commerce est détruit[10]. » Désastreux pour le pays, ce système était aussi fort onéreux pour le roi, dont les agents-spéculaient très maladroitement, mais avec d’énormes commissions. Ainsi se créa la légende qui, bien après le traité Malisset, persista à accuser le gouvernement d’avoir constitué une compagnie de monopoleurs officiels, coupable de vouloir centraliser entre ses mains et à son profit toutes les opérations sur les grains[11].

Dès la fin de 1769[12] et par conséquent avant la désastreuse récolte de 1770, avaient paru les Dialogues sur le commerce des blés, de l’abbé Galiani. L’Italien Galiani, qui était alors à Paris comme secrétaire d’ambassade pour le roi de Naples, s’était déjà fait remarquer par un fort bon traité sur la monnaie[13]. Ses Dialogues sont une œuvre vive et spirituelle, quelque chose d’assez superficiel et d’assez éclectique pour pouvoir plaire au monde des salons. Le succès en fut prodigieux. Voltaire les louangeait beaucoup et en disait, avec sa légèreté ordinaire de grand seigneur : « Si cet ouvrage ne fit pas diminuer le prix du pain, il donna beaucoup de plaisir à la nation, ce qui vaut mieux pour elle[14] ». Galiani croyait, à l’encontre des physiocrates, que le bon marché du blé est une condition nécessaire de la prospérité de l’industrie manufacturière : mais ce n’était pas du système prohibitif qu’il attendait ce bon marché. Comme conclusions pratiques, il demandait, à l’intérieur, la liberté entière du gros commerce et une révision de la réglementation du petit commerce, avec rachat de tous les droits intérieurs au moyen de taxes sur l’importation et l’exportation ; à l’extérieur, il demandait, non pas la liberté absolue de la circulation, mais des droits réciproques d’importation et d’exportation calculés de telle sorte qu’il fût plus avantageux d’exporter de la farine que du grain, et plus avantageux d’importer du grain que de la farine[15]. Toutefois les faits étaient inexactement connus de lui, et Morellet n’eut pas de peine à relever ses erreurs et ses contradictions sur la population et l’agriculture de la France[16].

Galiani ne manqua pas de contradicteurs. L’abbé Roubaud, qui venait de faire, en 1769, ses Représentations aux magistrats — car les Parlements avaient vivement combattu les réformes de 1763 et 1764[17] — écrivit, en huit lettres correspondant aux huit dialogues de Galiani, ses Récréations économiques ou lettres à M. le chevalier Zanobi, principal interlocuteur des Dialogues (1770). L’ironie y est aussi lourde qu’amère. L’abbé Morellet[18], à la sollicitation de Turgot, prépara la même année une Réfutation de l’ouvrage de Galiani intitulé Dialogues sur le commerce des blés, livre qui ne fut publié qu’en 1774 après la chute de l’abbé Terray. La thèse de Morellet, c’est que l’exportation, en provoquant les hauts prix, provoquera la culture : mais ces hauts prix opposeront eux-mêmes une barrière à l’exportation. On aura certainement la quantité. Quant aux prix élevés, ils ne sont pas préjudiciables nécessairement, et ils ne le sont point du tout quand la liberté, à côté d’eux, sert à les refréner. L’ouvrage de Morellet a le mérite d’une rigoureuse logique, et il flétrit très justement la légèreté et l’insouciance qui avaient bien pu valoir à Galiani les sympathies de Voltaire, mais qui n’étaient assurément point de mise en un tel sujet[19]. À ce moment Morellet, ancien condisciple de Turgot à la Sorbonne, venait de publier contre la Compagnie des Indes, en 1769, des mémoires assez âpres, qui contribuèrent à la suppression de celle-ci ; il venait aussi d’entreprendre un Nouveau dictionnaire du commerce, dont le Prospectus — seule partie qui en ait été publiée, en un gros volume — contient une bonne distinction de l’utilité et de la valeur, ce qui était encore assez nouveau en 1769.

Mais revenons à Turgot, qui ne restait point inactif dans cette lutte pour l’agriculture et la liberté — le double idéal des économistes d’alors.

Du 30 septembre au 2 décembre 1770, après les premières réformes de Terray et la mauvaise récolte de cette année là, il écrit au contrôleur général ses sept fameuses Lettres sur les grains, datées de Limoges, Tulle, Angoulême, etc. Trois malheureusement (les 2e, 3e et 4e) furent perdues par Louis XVI, qui se les fit communiquer plus tard : on n’en a que la notice succincte rédigée par Dupont. La thèse générale, c’est que la liberté augmentera le revenu du propriétaire et les ressources du cultivateur, sans augmenter le prix moyen du blé : donc ni les producteurs, ni les consommateurs n’ont à la redouter. Turgot y faisait en même temps des vœux pour la réduction du métayage au profit du fermage[20].

Turgot se consacre treize ans à son Limousin. Mais Louis XVI, en prenant le pouvoir, se hâte de l’appeler auprès de lui. Il lui donne le portefeuille de la marine le 20 juillet 1774, et le contrôle général des finances le 24 août de la même année, en remplacement de l’incapable et malhonnête Terray.

Turgot se met à l’œuvre en se donnant comme programme : « Point de banqueroute ; point d’augmentation d’impôts ; point d’emprunts. Pour remplir ces trois points, il n’y a qu’un moyen : c’est de réduire la dépense au dessous de la recette[21]. »

De ses réformes administratives et économiques, nous détachons au premier rang : l’édit du 13 septembre 1774, pour la liberté du commerce et de la circulation des grains[22] ; 2° l’édit du 6 février 1776, pour la suppression de la corvée et son, remplacement par des impositions ; enfin, 3° un autre édit plus fameux du même jour, 6 février 1776, pour l’abolition des jurandes et des maîtrises.

L’édit du 13 septembre 1774 proclame la liberté du commerce et de la circulation des grains ; il supprime absolument les achats pour le compte du roi ; enfin il autorise la libre sortie des blés entrés en France, mais sans permettre l’exportation proprement dite. Sur ce dernier point Turgot ne pouvait ou n’osait revenir à l’édit de L’Averdy de 1764. De plus les « règlements particuliers à la ville de Paris » étaient maintenus. Un peu plus tard il suspendit les droits d’octroi sur les grains et farines dans les généralités où sévissait alors la disette, Paris excepté (juin 1775) ; il abrogea le « droit de rêve », qui se percevait sur toutes les marchandises, grains et autres, qui sortaient ou ressortaient de Lyon (septembre 1775), et finalement il supprima les offices sur les ports, quais, halles et marchés de Paris (février 1776).

Mais la récolte de 1774 fut très mauvaise, et les adversaires de Turgot exploitèrent contre lui les hauts prix qui en furent la conséquence et que ses primes à l’importation, n’avaient point conjurés[23]. La question des blés, envenimée par les adversaires de Turgot, provoqua des troubles à Dijon, en avril 1775, puis une émeute à Versailles — c’est ce qu’on appela, avec exagération, la « guerre des farines ». — De son côté, la suppression des corvées allait atteindre, comme disait l’édit, « les privilégiés, qui possèdent une grande partie des propriétés foncières du royaume », bien que pour la taxe de remplacement que cette mesure exigeait, on leur eût encore consenti, entre autres faveurs, l’exemption d’une ferme de quatre charrues et des parcs attenant aux châteaux. Enfin la suppression des maîtrises ne pouvait qu’irriter les artisans privilégiés, en les dépouillant de leur monopole[24].

Nous ne revenons pas sur le préambule trop connu de l’édit supprimant les maîtrises[25], ni sur le sens général des dispositions qu’il renferme. Le choix des professions devient libre ; toutefois les maîtres et les commerçants autres que négociants en gros devront encore faire une déclaration préalable auprès du lieutenant de police : les règlements de fabrication sont maintenus ; et des syndics et adjoints seront élus, annuellement et par quartier, par les marchands et artisans, « pour veiller sur les commerçants et artisans de leur arrondissement, sans distinction d’état ou de profession[26] ».

Aux yeux de la postérité, c’est la suppression des corporations qui est restée comme l’œuvre capitale du ministère de Turgot. Momentanée avec lui, elle allait, en effet ; bientôt devenir définitive, avec les deux lois des 2 mars et 14 juin 1791, dont la première supprima l’obligation, et l’autre, la faculté de l’association professionnelle entre gens de même métier. On a beaucoup critiqué surtout cette dernière interdiction ; mais nous-mêmes, témoins des conséquences de la loi du 21 mars 1884, qui, en ayant eu le mérite de donner la liberté des associations professionnelles, a eu le tort de ne pas organiser leur responsabilité à côté de leur liberté, nous pouvons nous demander si au XVIIIe siècle l’acclimatation de la liberté du travail n’exigeait pas un certain isolement du travailleur, comme un moyen de prévenir les coalitions de l’esprit de corps armé contre les nouveaux concurrents. Autour de Turgot, on se demandait si la liberté du travail était conciliable avec les associations de métiers ; on répondait négativement à la question : et la réponse, inexacte si elle est prise en son sens absolu, peut bien avoir été vraie pour le milieu social où elle était donnée[27].

Quoi qu’il en soit, tous les ennemis du ministre se coalisèrent contre lui. Le Parlement refusa d’enregistrer les édits de février 1776. Vainement le roi tint-il un lit de justice le 12 mars ; il faiblit lui-même devant les résistances, et le 12 mai il donna l’ordre à Turgot de démissionner. Celui-ci vécut peu longtemps dans sa retraite et mourut le 18 mars 1781.

C’était un homme probe et énergique, mais raide par caractère, non moins que timide et embarrassé pour parler en public. Il valait mieux pour concevoir ou pour exécuter en sous-ordre, que pour faire accepter un programme et tourner ou désarmer des oppositions.

Bien d’autres réformes eussent complété son œuvre, s’il avait pu demeurer plus longtemps au pouvoir. Ses projets d’assemblées paroissiales, puis cantonales et provinciales, élues les premières par les propriétaires et les autres par les assemblées inférieures, auraient, eu quelque chance d’habituer graduellement le pays à la liberté administrative, puis à la liberté politique, et de désarmer à temps l’absolutisme royal. Il fut trop tard quand on voulut, quinze ans après, inaugurer la liberté : comprimée trop longtemps, elle devait éclater tout de suite dans la licence.

Au milieu des sollicitudes que lui donnait l’administration du Limousin, Turgot avait trouvé le temps de composer des œuvres qui ont achevé d’illustrer son nom. En 1766, il écrivait, pour deux jeunes Chinois, Ko et Yang, qui retournaient dans leur pays après leurs études faites, ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses. Ce fut le premier ouvrage didactique destiné à vulgariser les principes fondamentaux de la science. Le système physiocratique y est succinctement présenté, mais sans les exagérations au milieu desquelles Quesnay l’avait irrémédiablement compromis. Toute la partie consacrée aux capitaux en général, à la valeur, à la monnaie, aux richesses mobilières et à l’intérêt de l’argent, y est-particulièrement remarquable[28] : nous y citons entre autres les observations sur les inégalités de rendement des capitaux[29], la fameuse comparaison du taux de l’intérêt avec le niveau d’un étang qui, en s’abaissant, rend des terres à la culture[30], enfin la théorie nouvelle et fort judicieuse du calcul de la richesse nationale[31]. On a voulu trouver dans ces Réflexions une première ébauche de la loi du salaire nécessaire[32] que Lassalle formulera plus tard. Mais les expressions de Turgot, placées dans un parallèle tout physiocratique qu’il établit entre l’ouvrier et le laboureur, signifient simplement que l’ouvrier ne produit rien, qu’il gagne seulement son salaire et que ce salaire, limité par la concurrence des autres, lui sert seulement à vivre, tandis que « la position du laboureur est bien différente », puisque « la terre, indépendamment de tout autre homme et de toute convention, payé immédiatement à ce laboureur le prix de son travail[33] ». Tout au contraire de l’opinion qu’on avance, Turgot a eu la conviction de la variabilité du taux des salaires au dessus du minimum de la loi d’airain ; bien plus, il a eu aussi l’intuition du rapport naturel de ce taux avec la productivité du travail[34]. Turgot, sans doute, ne contestait pas que le salaire ouvrier soit limité par la concurrence, mais il tenait surtout à établir que c’est par la nature que le gain du laboureur est fourni autant que limité.

Les Réflexions ne furent publiées qu’en 1769 et 1770, dans les Éphémérides du citoyen, par Dupont, qui y fit des modifications importantes et nombreuses. Turgot se fâcha et demanda par sa lettre du 2 février 1770 que le texte primitif fût rétabli, ce qu’il ne put obtenir qu’en partie[35].

La question du prêt à intérêt et l’abrogation des lois qui le prohibaient, étaient parmi les plus graves questions de ce temps là : Turgot y revint, à propos d’un procès, dans son Mémoire sur les prêts d’argent, composé en 1769 ; Il explique la prohibition de la manière suivante. C’était l’aversion dû peuple contre les usuriers qui, surtout en présence de voies d’exécution beaucoup trop rigoureuses autrefois, avait inspiré le sentiment catholique ; puis le sentiment catholique avait suscité à son tour l’argumentation des scolastiques ; enfin les théologiens étaient parvenus à imposer la prohibition aux jurisconsultes[36].

On sépare ordinairement — et nous l’avons fait nous-même — Turgot du groupe de Quesnay et de ses disciples proprement dits. La distinction est-elle donc exacte et sur quoi se base-t-elle[37] ?

Turgot affichait l’indépendance. Écrivant à Dupont au sujet de l’insertion de ses Réflexions dans les Éphémérides, il le menaçait, de faire « imprimer une lettre au Mercure, pour désavouer toutes ces additions, qui toutes, dit-il, tendent à me donner pour économiste, chose que je ne veux pas être plus qu’encyclopédiste[38] ».

Pourtant Turgot ne peut point se détacher aussi facilement de ses maîtres. Il professe la théorie générale de l’école sur la prééminence de l’agriculture, seule industrie productive, et sur la justice de l’impôt direct, qu’il faudrait pouvoir substituer aux impôts indirects, c’est-à-dire à tous impôts assis sur autre chose que le produit net du sol[39] : car son impôt direct — sens bien différent du sens actuel — n’est que celui que le propriétaire paye immédiatement sur le revenu net de ses seules terres, à tel point que « les maisons, ne produisant aucun revenu qui puisse être regardé comme un nouveau revenu dans l’État…, doivent être taxées, non à raison de la valeur des bâtiments, mais à raison de la valeur du terrain qu’elles occupent[40] ».

Même sur la question des mines et de leur productivité, où Turgot ne suit pas ses maîtres, il a le secret de défendre leurs principes tout en répudiant l’application qu’ils en faisaient. Il s’agissait de savoir si la mine produit. Non, répondait Turgot : « l’entrepreneur ne peut avoir à proprement parler de produit net…, son profit n’est pas d’une autre nature que les profits de tous les genres d’industrie… ; il n’a rien de commun avec les revenus qu’un propriétaire retire de sa terre sans risque et sans travail. » Et la conséquence, c’est que Turgot, en vrai physiocrate qu’il restait, regardait comme « contraire aux vrais principes en matière d’imposition, de charger l’exploitation des mines d’aucune taxe[41] ».

Turgot professe également que, « le laboureur fournissant à tous… leurs aliments et de plus la matière de presque tous leurs ouvrages…, ce n’est pas ici une primauté d’honneur ou de dignité, mais de nécessité physique[42] ». Cependant ces derniers mots semblent indiquer déjà que Turgot est prêt à plaider les circonstances atténuantes pour le système de son école. Voilà pourquoi le « capital » et les « capitaux » tiennent une place considérable dans ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses ; voilà pourquoi la classe « stérile » des premiers économistes devient avec lui la classe « stipendiée » ; voilà aussi pourquoi la classe « propriétaire » de Quesnay devient ici la classe « disponible[43] », afin que Turgot puisse y faire entrer, à côté des propriétaires fonciers, les capitalistes qui prêtent de l’argent à l’industrie[44]. Il peut, d’ailleurs, « exister d’autre revenu que le produit net des terres et que ce soit encore la terre qui a fourni tous les capitaux qui forment la masse de toutes les avances de la culture et du commerce[45] ».

Cependant, et malgré cette théorie du produit net, Turgot ne se gêne point pour critiquer la méthode de calcul appliquée par le Tableau économique[46].

On peut noter par ailleurs de graves divergences de principes : l’une sur le despotisme légal, à tel point qu’il voit dans le mot « autorité tutélaire le cachet économistique » et ce qui « caractérise précisément la partie honteuse du système des économistes[47] » ; l’autre sur le fondement de la propriété foncière. Ce fondement, Turgot le mettait dans les conventions humaines et les lois civiles qui ont garanti aux premiers cultivateurs et à leurs héritiers là propriété des terrains qu’ils avaient occupés, lors même qu’ils cesseraient de les cultiver ». Dupont de Nemours, insérant ce passage des Réflexions, biffa les mots « humaines » et « civiles », et expliqua ces « conventions » et ces « lois » parles « avances foncières… pour ainsi dire incorporées au sol même ». C’était substituer les théories du travail et du droit naturel aux théories de l’occupation et du droit civil, et « c’est, disait Turgot, cette correction qui m’a le plus fâché[48] ».

À coup sûr aussi, dans la pratique, plus certainement encore que dans la théorie, Turgot et Gournay se montraient les protecteurs dévoués et sincères de l’industrie, tout aussi bien que s’ils eussent été parfaitement étrangers à la doctrine qui avait cours parmi les économistes[49].

Ce n’est pas tout, et le sentiment de la liberté est autrement vif, il opère sur un champ bien autrement étendu, avec Turgot qu’avec Quesnay. Sur la question du prêt à intérêt, le contraste est frappant, et il fait supposer une divergence appréciable aux points de départ. Tandis que Quesnay légitimait et tout ensemble limitait l’intérêt par la considération du rendement parallèle des achats de biens-fonds, et tandis qu’il empruntait ainsi, mais inconsciemment, quelque chose à la doctrine canonique du lucrum cessans[50], Turgot, au contraire, entendait ne procéder que de la liberté et du droit de propriété, identique sur l’argent, sur les terres et sur n’importe quel objet. Parce que je suis propriétaire de mon argent, je puis le vendre contre des marchandises : c’est aussi parce que j’en suis propriétaire que je peux le louer en quelque sorte par le contrat de prêt.. Dans un cas comme dans l’autre, dans le louage comme dans la vente, les conditions, c’est-à-dire le prix, seront, le résultat de la loi de l’offre et de la demande[51].

Ce sens de la liberté ramène donc bien plus puissamment Turgot vers le libre-échange. Il professe bien encore qu’il n’y a « point de nations qui soient commerçantes et industrieuses par opposition à l’agriculture[52] » ; il reste convaincu que, hors le cas d’un défaut d’aptitude du sol, les pays suffisent, à se nourrir, si, d’autre part, « une fausse police et le défaut de liberté n’ont pas resserré la culture[53] » ; mais cela dit, il prétend bien faire abstraction des frontières en matière de commerce. « Quiconque, écrit-il en 1770, à Julie de Lespinasse, n’oublie pas qu’il y a des Etats politiques séparés les uns des autres et constitués diversement, ne traitera jamais bien aucune question d’économie politique[54] ». Sur le terrain pratique, il est hostile aux droits de sortie, parce que les étrangers achèteront moins ou paieront moins cher ; hostile aussi à un droit d’entrée, parce que ce droit là « sera en surhaussement du véritable prix que l’étranger aura reçu ; il vous sera donc payé seulement par vos acheteurs nationaux ; il ne sera qu’un droit de consommation[55] ». On ne demandera pas même la réciprocité ; car « la première nation qui donnera aux autres l’exemple de cette politique éclairée et humaine, affranchira ses productions, son industrie et son commerce de toutes prohibitions et de tous droits, s’élèvera rapidement à la plus haute prospérité et forcera bientôt les autres nations à l’imiter au profit de l’humanité tout entière[56] ». Il est vrai que Turgot ne construisait aucune théorie et qu’il ne scrutait point les complexités du problème. Comment l’aurait-il pu, puisqu’il était, lui aussi, intimement convaincu de la supériorité agricole et industrielle de la France, ainsi que le révèlent ses protestations — bien inutiles sans cela — contre l’idée que l’on pouvait avoir de mettre des droits à l’exportation[57] ?

Sur Turgot, une dernière question reste à examiner. Les Réflexions de Turgot ont-elles pu inspirer Adam Smith[58] ? Ou bien est-ce, au contraire, Adam Smith qui aurait inspiré Turgot ?

Dans le premier sens, on fait observer que les Réflexions de Turgot ont été publiées dès 1770, envoyées à Josias Tucker et traduites en Anglais, tandis que la Richesse des nations d’Adam Smith est seulement de 1776. De plus, Adam Smith était venu en France en 1763 et 1765 ; il avait connu Turgot et les physiocrates ; lui-même a déclaré que « le système économique de Quesnay, avec toutes ses imperfections, était l’opinion la plus voisine de la vérité qui ait été encore publiée sur les principes de cette importante science[59] ».

Les Anglais ont écarté cependant l’idée d’une influence que Turgot aurait eue sur Smith.

Adam Smith avait professé la philosophie morale à Glasgow, de 1752 à 1763. Ses cours n’ont pas été publiés et lui-même n’avait pas voulu que rien en fût conservé ; mais il vient de se retrouver une copie des notes qu’un de ses élèves aurait eu prises à ce cours, copie qui, transmise de génération en génération jusqu’à M. Charles Maconochie, fut révélée par ce dernier en 1895 et fut publiée en 1896 par M. Edwin Cannan, sous le titre Lectures on justice, police, revenue and arms[60]. On y reconnaît les idées de plusieurs passages importants de la Richesse des nations. Notamment, après toute une première partie consacrée à la justice, c’est-à-dire au droit politique, administratif et privé, on retrouve dans les Lectures à peu près le plan des premiers chapitres des immortels volumes de Smith[61]. Il est donc certain que Smith avait ébauché ses idées bien avant ses voyages en France, c’est-à-dire avant qu’il eût rien pu connaître de Turgot et avant même que Turgot eût rien écrit sur ces sujets. On ajoute aussi que l’ouvrage de Turgot ne s’est point trouvé dans la bibliothèque de Smith[62].

Finalement il reste assez probable que Smith et Turgot ne se sont rien fourni l’un à l’autre, sinon en puisant dans ce fonds commun d’idées où s’alimentaient alors les entretiens des philosophes.

Terminons avec le nom de Trudaine. Celui-ci, intendant d’Auvergne en 1730 et devenu, en 1734, un des quatre intendants des finances, avait, dans ses attributions, le « détail des ponts et chaussées ». Ce fut en cette qualité qu’il créa l’École des Ponts et Chaussées, dota la France de routes nouvelles et s’associa à l’œuvre de Turgot. Il eut pour successeur dans ses fonctions, de 1769 à 1777, son fils Trudaine de Montigny, qui appartint au même groupe.

  1. Voyez l’ouvrage de Schelle, Vincent de Gournay, 1897.
  2. Réunis en un volume et publiés en 1754, voyez plus haut, p. 129.
  3. Dupont, dans sa Notice abrégée, à l’année 1758, donne ce mémoire comme fait par M. de l’Isle. Ce mémoire fut couronné par l’Académie d’Amiens.
  4. Turgot, Éloge de Gournay.
  5. Turgot reproche aux fondateurs : 1° de vouloir éterniser l’effet de leur volonté ; 2° de former des plans d’une exécution essentiellement impossible ; 3° de soustraire les institutions au changement ; 4° de provoquer le luxe des édifices ; 5° de vouloir soulager, soit des besoins qui, comme ceux de la nourriture ou de l’éducation, doivent être abandonnés aux efforts particuliers, soit des besoins qui sont purement accidentels, comme en cas de famine, et qui, par conséquent, n’admettent pas d’institutions permanentes. Il finit en condamnant tout organe ou toute société quelconque entre les particuliers et l’État. « L’utilité publique est la loi suprême, dit-il, et ne doit être balancée ni par un respect superstitieux pour ce qu’on appelle l’intention des fondateurs…, ni par la crainte de blesser les droits prétendus de certains corps, comme si les corps particuliers avaient quelques droits vis-à-vis de l’État » (Œuvres, éd. Guillaumin, t. I, p. 308).
  6. De Montyon, cité par Afanassiev, Commerce des céréales en France au XVIIIe siècle, p. 236 en note.
  7. Voyez pour le texte et les détails, Afanassiev, op. cit., pp. 182 et s.
  8. Pour toute cette phase de la question des blés, étudier Afanassiev, op. cit., pp. 318 et s.
  9. Cité par Afanassiev, op. cit., p. 323.
  10. Cité par Afanassiev, op. cit., p. 331.
  11. Afanassiev, op. cit., pp. 338 et s.
  12. On place ordinairement en 1770 les Dialogues sur le commerce des grains. Il est probable que le livre fut postdaté, comme il est de coutume en librairie ; car c’est le 17 janvier 1770 que Turgot répond à l’abbé Morellet, qui lui avait écrit au sujet du volume (Afanassiev, op. cit., p. 236 en note).
  13. Della moneta libri cinque, 1750. — Voyez la thèse de M. Gaudemet, Galiani, Paris, Rousseau, 1889.
  14. Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, article Blés.
  15. Lire surtout le 7e Dialogue (édition Guillaumin, pp. 107 et s.).
  16. Voyez Afanassiev, op. cit., pp. 246-247.
  17. Supra, p. 168.
  18. Morellet (1727-1815), né à Lyon, d’une famille de petits marchands. Après la Révolution on le retrouve, en 1808, membre du Corps législatif, et il y siégea jusqu’à la fin de l’Empire.
  19. Mercier de la Rivière fit également, en 1770, une réfutation sous le titre lIntérêt général de l’État ou la liberté du commerce des blés démontrée conforme au droit naturel, etc., etc.
  20. Le métayage, suivant Dupré de Saint-Maur, aurait couvert les 4/7es du territoire. Turgot, en exprimant l’espoir que la prospérité le fera reculer (6e Lettre, édition Guillaumin, t. I, pp. 211-212), ne faisait que constater ou pronostiquer un fait d’une expérience constante : encore à notre époque, c’est le déclin de l’agriculture qui a fait augmenter après 1880 les surfaces soumises au métayage.
  21. Nous recommandons à l’attention de nos ministres, des finances, tels qu’ils se succèdent depuis trente ans, cet admirable début de la lettre de Turgot à Louis XVI : — « Les principes qui dirigeront ma conduite sont ceux-ci : — Point de banqueroute, ni avouée, ni masquée par des réductions forcées ; — point d’emprunts…, parce que tout emprunt diminue toujours le revenu libre ; il nécessite au bout de quelque temps ou la banqueroute ou l’augmentation des impositions. Il ne faut, en temps de paix, se permettre d’emprunter que pour liquider les dettes anciennes ou pour rembourser d’autres emprunts faits à un denier plus onéreux… — Pour remplir ces trois points, il n’y a qu’un moyen, c’est de réduire la dépense au dessous de la recette… Sans cela, le premier coup de canon forcerait l’Etat à la banqueroute… »
  22. « Les négociants — est-il dit dans le préambule de cet édit — par la multitude des capitaux dont ils disposent, par l’étendue de leurs correspondances, par la promptitude et l’exactitude des avis qu’ils reçoivent, par l’économie qu’ils savent mettre dans leurs opérations, par l’usage et l’habitude de traiter les affaires de commerce, ont des moyens et des ressourcés qui manquent aux administrateurs les plus éclairés et les plus actifs. » — Il y aurait d’autres raisons aussi à invoquer contre l’ingérence de l’État. Mais la grande différence sera toujours l’absence de stimulant personnel, sans lequel l’esprit d’initiative et d’invention ne peut être qu’exceptionnel.
  23. Arrêt du Conseil du 25 avril 1775.
  24. Nous ne pouvons reprendre ici la question, trop connue par ailleurs, des corporations sous l’ancien régime. Nous nous bornons à citer les ouvrages les plus classiques sur ce sujet : Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France, 1859 ; — Hubert-Valleroux, les Corporations d’arts et métiers et les syndicats professionnels, 1885 ; — Martin-Saint-Léon, Histoire des corporations de métiers, 1897 ; — Germain Martin, les Associations ouvrières au XVIIIe siècle, 1900 ; — Fagniez, Corporations et syndicats, 1905. — Pour la période antérieure, voyez Hauser, les Ouvriers du temps passé (XVe et XVIe siècles), 1899.
  25. Il faut connaître quelques-uns des passages les plus élevés de cette magistrale composition. « Dieu, y est-il dit, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. Nous regardons comme un des premiers devoirs de notre justice et comme un des actes les plus dignes de notre bienfaisance d’affranchir nos sujets de toutes les atteintes portées à ce droit inaliénable de l’humanité. Nous voulons, en conséquence, abroger ces institutions arbitraires qui ne permettent pas à l’indigent de vivre de son travail ; qui repoussent un sexe à qui sa faiblesse a donné plus de besoins et moins de ressources, et qui semblent, en le condamnant à une misère inévitable, seconder la séduction et la débauche ; qui éteignent l’émulation et l’industrie, et rendent inutiles les talents de ceux que les circonstances excluent de l’entrée d’une communauté… »
  26. Édit de février 1776, art. 2 et 10 (Œuvres, éd. Guillaumin, t. II, pp. 312-313). — Les chapelles et les biens affectés aux fondations religieuses devaient revenir aux évêques dans leurs diocèses respectifs ; et l’excédent de l’actif des communautés après paiement de leurs dettes devait être réparti entre les « maîtres actuels desdits corps et communautés » (Édit, art. 15 et 22). Par conséquent les pouvoirs publics évitaient ce qui aurait eu le caractère d’une confiscation comme il en arrive maintenant avec les lois du 1er juillet 1901 et du 7 juillet 1904.
  27. « Ce serait — disait Bigot de Sainte-Croix, alors président aux requêtes du palais à Rouen — retomber dans tous les abus des jurandes que de permettre aux agents d’une même profession d’avoir, entre eux, aucun point de ralliement… La loi doit porter une défense générale et expresse à tous les membres d’une même agrégation de s’assembler entre eux, ni d’élire des gardes ou jurés. » — Sur la suppression des corporations et les abus qui y régnaient, sur l’esprit des ouvriers et les conflits d’alors entre le capital et le travail, voyez des Cilleuls, Histoire et régime de la grande industrie en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, pp. 109 et s., etc. ; — Germain Martin, la Grande industrie en France sous le règne de Louis XV, IIIe partie, ch. iii, § 2 ; — voyez surtout du même auteur les Associations ouvrières au XVIIIe siècle (1700-1792), 1900.
  28. Op. cit., §§ 31-91.
  29. Op. cit., §§ 85-86.
  30. Op. cit., § 89.
  31. Op. cit., §§ 90-91.
  32. « En tout genre de travail il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance » (Op. cit., § 6).
  33. Op. cit., § 7. — Les mots cités ici suivent immédiatement la prétendue formule du salaire nécessaire. — Cette nuance essentielle de la pensée de Turgot est restée inaperçue de M. Denis, Histoire des systèmes économiques et socialistes, t. I, p. 171.
  34. « Il y a, a-t-il dit, entre les richesses produites, le revenu et les salaires, une proportion naturelle qui s’établit d’elle-même et qui fait que ni l’entrepreneur ni le propriétaire n’ont intérêt que les salaires baissent au dessous de cette proportion. Outre qu’en tout genre l’homme mal payé et qui ne gagne pas par son travail une subsistance abondante, travaille moins bien, l’homme salarié, s’il gagne moins, consomme moins ; s’il consomme moins, la valeur vénale des productions du sol est moindre… La haute valeur vénale des denrées du sol et le fort produit mettent le cultivateur et le propriétaire en état de donner de forts salaires aux hommes qui vivent de leurs bras. Les forts salaires mettent ces hommes salariés en état de consommer davantage et d’augmenter leur bien-être » (Observations sur le mémoire de M. Graslin, Œuvres, t. I, pp. 437-438).
  35. Cette restitution n’eut alors lieu que d’une manière incomplète, au moyen de cartons. C’est seulement de nos jours que le texte original a été complètement rétabli, grâce aux travaux de M. Schelle. — La lettre de Turgot manque dans l’édition de ses œuvres. Elle est donnée par Hector Denis, Histoire des systèmes économiques et socialistes, t. I, p. 131. — La Petite Bibliothèque économique française et étrangère donne à la fois dans son Turgot le texte original et le texte modifié par Dupont.
  36. Op. cit., § 29. — Turgot y expose et y discute l’argumentation de Pothier : celui-ci copiait à peu près l’argument que saint Thomas avait tiré de l’impossibilité où l’on est d’exercer à l’égard des choses fongibles un jus utendi qui soit distinct du jus abutendi (Op. cit., §§26-27, pp. 122 et s. du t. I des Œuvres, édition Guillaumin). — Voyez plus haut, p. 61.
  37. Cette question nous semble insuffisamment traitée par Daire (Notice historique sur Turgot : voyez Œuvres de Turgot, t. I, p. XIV en note, avec le renvoi à une note de Dupont sur l’Éloge de Gournay, ibid., pp. 266 et s. en note). — Voyez Denis, Histoire des systèmes économiques et socialistes, t. I, pp. 126-152 ; — Permezel, les Idées des physiocrates en matière de commerce international, 1907, pp. 131 et s.
  38. Cité par Hector Denis, op. cit., p. 131.
  39. Voyez en particulier son mémoire intitulé Comparaison de l’impôt sur le revenu des propriétaires et de l’impôt sur les consommations (Œuvres, t. I, pp. 409 et s.) et les Observations sur le mémoire de M. Graslin (ib., p. 434).
  40. Observations sur un mémoire de M. de Saint-Péravy (Œuvres, t. I, p. 423).
  41. Turgot, Mémoire sur les mines et carrières, ch. II, § 18, éd. Guillaumin, t. II, pp. 163-164. — Voyez Pervinquière, Contribution à l’étude de la notion de productivité dans la physiocratie, 1906, pp. 96-97.
  42. Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, § 5.
  43. Op. cit., § 15.
  44. Op. cit., § 93.
  45. Ibid., § 99.
  46. Observations sur le mémoire de M. de Saint-Péravy (Œuvres, t. I, pp. 419 et s.).
  47. Lettre du 20 février 1770. — Voyez Denis, op. cit., p. 146.
  48. Réflexions, § 17. — Lettre de Turgot du 20 février 1770. — Voyez Denis, op. cit., p. 142.
  49. M. Germain Martin, dans son beau volume de la Grande industrie en France sous le règne de Louis XV, examine les actes plutôt que les théories et les formules (Op. cit., pp. 6 et s. ; pp. 30 et s.).
  50. Supra, p. 66.
  51. Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, §§ 73-75.
  52. Observations sur un mémoire de M. Graslin (Œuvres, t. I, p. 440).
  53. Observations générales à la suite de l’état des récoltes de 1770 (Œuvres, t. I, p. 600).
  54. Correspondance, Lettres, VIII (éd. Guillaumin, t. II, p. 800). — « L’utilité de la liberté indéfinie du commerce, dit-il encore dans ses Observations sur le mémoire de M. Graslin, est établie sur tant de motifs incontestables, que la certitude n’en dépend nullement du système qu’on embrasse sur la nature des richesses et du revenu… Le raisonnement de ceux qui, pour faire peur de la liberté, supposent que les étrangers achèteront toutes nos matières premières, s’empareront de toute notre industrie et feront tout notre commerce, est du même genre que celui des gens qui ont peur que la liberté de vendre notre grain aux étrangers ne nous fasse mourir de faim » (Œuvres, t. 1, p. 435).
  55. Lettres sur le commerce des grains, Ve lettre, Œuvres, t. I, p. 188.
  56. Rapport sur les réclamations de la Chambre de commerce de Lille, Œuvres, t. II, p. 361.
  57. Voyez les deux documents cités ci-dessus, Œuvres, t. 1, p. 188, et t. II, p. 360.
  58. En ce sens, Espinas, Histoire des doctrines économiques, p. 251.
  59. Voyez Blanqui, dans la Notice sur la vie et les travaux d’Adam Smith (éd. Guillaumin, 1843, p. xv).
  60. Oxford, 1896. — Une longue introduction de M, Edwin Cannan donne tous les détails sur la curieuse découverte de ce précieux manuscrit.
  61. IId Part, IId Division, §§ 2-9.
  62. Cannan, Introduction aux Lectures on justice, police, revenue and arms, p. XXIII.