Histoire des Météores/Chapitre 8


chapitre viii.
les vents.

Le vent. — Sa nature. — Division des vents chez les Grecs. — Vents représentés sur la tour d’Andronicus, à Athènes. — Changement de la rose des vents chez les Romains. — Sa forme actuelle. — Vents alizés, moussons. — Courants inférieurs et courants supérieurs. — Théorie des vents. — Brises de terres et brises de mer. — Fait curieux observé à l’île de la Barbade. — Des vents singuliers. — L’harmattan, le simoun ou samiel, le chamsin, le sirocco. — Phénomènes étranges que présente le vent de Pas dans l’Ariège.

I.

Que de pensées, que de sentiments divers ne fait pas naître le souffle des vents ! Ils passent sur les vastes champs des morts et emportent avec eux les miasmes empoisonnés ; ils caressent les fleurs nouvellement écloses, et nous embaument de leurs suaves parfums. Ils éclatent pour la joie, ils gémissent sous les soupirs de la douleur ; ils reçoivent indifféremment les cris de détresse ou les chants de triomphe ; ils sont également les messagers du deuil et de l’allégresse. Voici quelques vers dont l’auteur nous est inconnu, mais qui expriment bien ces rôles variés :

Dieu ! que le vent d’hiver est sombre !
Qu’il gémit tristement ce soir !
Est-ce le frôlement d’une ombre
Qui près de moi viendrait s’asseoir ?
Seriez-vous donc, vastes rafales,
Un écho de l’âme des morts !
Vos gémissements dans les salles
Sembleraient traîner un remords.
Auriez-vous donc, dans la nuit sombre,
Soufflé sur le vaisseau qui sombre
Et dispersé sur ses débris
Son peuple de marins ? Les âmes
Des corps engloutis sous les lames
Pleurent-elles sous ces lambris ?
Des mers, ô lugubre puissance,
Que tu fais gémir de sanglots !

Dans un seul soupir tu rassembles
Les bruits recueillis en passant.
Je prête l’oreille : il me semble
Entendre le choc du brisant,
La voix du récif et du gouffre,
La plainte de l’âme qui souffre
Fantôme des landiers déserts,
Les cris des discordes civiles,
Dont les flots râlent dans nos villes,
Comme la vague au bord des mers.
Combien de fois, bise homicide,
Ton souffle a-t-il flétri les jours
De la vierge belle et candide,
Rose des premières amours,
Quand au sortir du bal folâtre
Tu glissas sur son front d’albâtre,

Éteignant son regard si beau ;
Ton baiser glaça son épaule,
Et tu viens balancer le saule
Qui s’effeuille sur son tombeau ?

II.

Le vent est un mouvement plus ou moins rapide d’une masse d’air qui se transporte d’un lieu dans un autre, ce qui se présente toutes les fois que l’équilibre de l’atmosphère est rompu.

Lucrèce décrit ainsi le vent[1] :

… « Il est des corps que l’œil n’aperçoit pas et dont toutefois la raison reconnaît l’existence. Tel est le vent, dont la fureur terrible soulève les ondes, submerge les lourds vaisseaux et disperse les nuages ; souvent en tourbillons rapides, il s’élance dans les plaines qu’il jonche de la dépouille des plus grands arbres : son souffle destructeur tourmente la cime des monts, et fait bouillonner l’Océan avec un affreux murmure. Quoique invisible, le vent est donc un corps puisqu’il balaye à la fois le ciel, la terre et la mer, et parsème l’air de leurs débris. »

Les vents soufflent dans tous les sens, horizontalement, verticalement, obliquement ; ils tournent sur eux-mêmes, se croisent et s’entre-choquent ; mais leur direction la plus ordinaire est parallèle à la terre.

Les progrès de l’art nautique eurent bientôt amené la connaissance de la théorie des vents, car ils jouent un rôle fort important dans la navigation.

Les Grecs ne distinguaient d’abord que deux vents : le Boreas, qui renfermait tous les vents soufflant de la bande du nord ou du demi-cercle compris entre l’occident et l’orient équinoxial, dans l’espace de 180 degrés ; et le Notos, qui comprenait tous les vents qui partaient de la bande du sud, dans toute l’étendue de l’autre moitié de l’horizon.

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Fig. 30. — Borée. (Chapiteau antique.)

Ils distinguèrent ensuite les vents qui soufflaient des quatre points cardinaux, et, divisant l’horizon en portions égales de 90 degrés chacune, ils nommèrent Boreas, les vents du nord ; Euros ou Apheliotes, les vents de l’est ; Notos, les vents du sud ; Zephiros, les vents de l’ouest.

Du temps d’Homère on avait déjà ajouté quatre vents secondaires qui tiraient leurs noms de ceux entre lesquels ils étaient placés ; on les appelait : le Boreas-Euros, le Notos-Apheliotes, l’Argestes-Notos et le Zephiros-Boreas.

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Fig. 31. — Notus. (Chapiteau antique.)

III.

Cinq à six siècles avant l’ère chrétienne, on fixa les vents secondaires aux orients et aux occidents solsticiaux ; la plupart des noms furent changés ou disposés autrement qu’ils ne l’avaient été jusqu’alors, et l’on se trouva forcé de donner à la rose des vents des divisions égales ; de sorte qu’à mesure que l’on avançait vers le midi, l’étendue des vents d’est et d’ouest se resserrait, tandis que ceux du nord et du midi embrassaient un plus grand espace ; le contraire avait lieu lorsqu’on se portait vers le septentrion. Les vents représentés sur la célèbre tour d’Andronicus Cyrrhest, à Athènes (fig. 32), laquelle subsiste encore et dont parle Vitruve, paraissent appartenir à ce système.

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Fig. 32. — Temple des vents, ou horloge d’Andronicus Cyrrhest, à Athènes.

Vers le temps d’Alexandre, on ajouta quatre nouveaux vents à la rose des vents qui fut adoptée pendant plusieurs siècles par les navigateurs grecs et romains ; mais sous le règne d’Auguste, les Romains ayant étendu leurs conquêtes dans la Germanie, jusqu’à l’Elbe, au 54e degré de latitude, et, dans l’Égypte, jusqu’au tropique, reconnurent les inconvénients des roses divisées d’après les levers et les couchers solsticiaux, parce que dans l’intervalle de ces contrées, les amplitudes variant de 40°30’, les vents d’est et d’ouest finissaient par prendre beaucoup trop d’espace et se confondaient vers ceux du nord et du sud ; ils abandonnèrent cette méthode, qui n’était plus supportable, et divisèrent la rose en vingt-quatre parties de 15 degrés chacune.

Maintenant on partage l’horizon en trente-deux parties appelées rhumbs ou aires des vents, que l’on obtient en divisant en deux parties égales chacun des cadrans formés par les points cardinaux, et l’on désigne ces divisions intermédiaires par les réunions des points cardinaux entre lesquels elles sont comprises. On procède ensuite de la même façon à l’égard de ces dernières divisions, que l’on partage en deux, adoptant le même système de nomenclature.

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Fig. 33. — Les vents personnifiés. (Bas-relief antique.)

Ce n’est qu’en avançant vers la mer équinoxiale que on rencontre dans les vents une constance, une régularité qui se prête à l’observation. Dans ces contrées, ils soufflent toute l’année dans la même direction, et transportent doucement et sans violence les navires de la cote de l’ancien monde à celle du nouveau. Ce sont ces vents qui portent les noms de vents généraux, de vents alizés, et qui remplissaient d’étonnement et d’inquiétude les compagnons de Christophe Colomb ; la direction constante de ces vents semblait leur barrer à jamais le retour.

La différence de température entre le jour et la nuit détermine les brises journalières, soit sur les côtes ou à l’intérieur des continents, et la différence de température entre les saisons extrêmes détermine les moussons, que l’on pourrait à juste titre appeler brises des saisons :

Les saisons à leur tour, dans leur vicissitude,
Nous ramènent un air ou plus doux ou plus rude,
Et les vents inconstants, en dépit des climats,
Redoublent les chaleurs ainsi que les frimas,

(Delille.)

Pour expliquer le phénomène des vents, il importe avant tout de faire connaître de quelle manière se comportent deux portions contiguës de l’atmosphère, si elles viennent à être inégalement chauffées. Nous prendrons principalement pour guide un excellent mémoire de Fr. Arago.

Franklin imagina de promener une chandelle à toutes les hauteurs de la porte de communication de deux salles contiguës et inégalement chauffées.

Dans le bas, la flamme indiquait un courant dirigé de la salle froide vers la salle chaude ; dans le haut de la porte, la flamme, s’inclinant en sens inverse, signalait un courant dirigé de la salle chaude vers la salle froide ; et à une certaine hauteur, entre ces deux positions extrêmes, l’air semblait stationnaire. On peut faire facilement cette expérience avec une feuille de papier ou un autre corps léger et flexible, et on obtiendra le même résultat.

Il se passe quelque chose d’analogue à la surface de la terre. Lorsqu’il y a une cause d’échauffement en l’un de ses points, la colonne d’air superposée s’élève, un courant inférieur se dirige vers la partie chaude, et la colonne d’air échauffée fournit un courant supérieur ayant un mouvement inverse.

On peut ainsi facilement expliquer ce que l’on appelle les brises de mer et les brises de terre.

Tous les jours, à partir de neuf ou dix heures du matin, il s’élève sur le bord de la mer un vent soufflant de la surface liquide vers la terre ; ce vent, qui est la brise de mer, rafraîchit l’atmosphère pendant la plus grande partie de la journée, jusque vers les cinq ou six heures du soir.

À partir de neuf heures du matin, la température de la côte commence à dépasser la température moyenne, qui est toujours à peu près celle de la mer ; l’air qui repose sur celle-ci souffle vers la terre ; mais après neuf heures du soir, au contraire, la température de la côte est retombée au-dessous de la moyenne ; l’air reflue de la terre vers la mer.

Ainsi, à la brise de mer du matin succède chaque jour, après quelques heures de calme, la brise du soir ou de terre. Les marins profitent de ces deux vents pour entrer dans les ports ou pour en sortir.

Ces brises ne se font sentir qu’à une petite distance des côtes ; elles sont remplacées en mer par les moussons, qui soufflent six mois dans un sens et six mois dans l’autre.

Dans l’hémisphère boréal, la mousson de printemps commence en avril, et la mousson d’automne en octobre ; dans l’hémisphère austral, où les saisons sont contraires, la mousson d’automne commence en avril, et la mousson de printemps en octobre.

Il règne un calme plus ou moins prolongé entre les deux moussons contraires ; cette période est féconde en tempêtes et dangereuse pour la navigation.

IV.

D’après l’expérience, très simple et à la portée de tout le monde, que nous avons indiquée, relativement aux phénomènes qui ont lieu lorsqu’on présente tour à tour un corps léger et flexible à différentes hauteurs de deux airs de températures dissemblables, il résulte que les vents alizés ne se manifestent que sous l’influence d’un courant supérieur. Plusieurs observations en ont, en effet, donné la preuve ; c’est ce que nous allons voir.

Dans la soirée du 30 avril 1812, on entendit pendant quelques instants, à l’île de la Barbade, des explosions tellement semblables aux décharges de plusieurs pièces de gros calibre, que la garnison du château Sainte-Anne resta sous les armes toute la nuit.

Le lendemain matin, 1er mai, l’horizon de la mer à l’orient était clair et bien découpé ; mais immédiatement au-dessus on apercevait un nuage noir, qui couvrait déjà le reste du ciel, et qui bientôt après se répandit dans la partie où commençait à poindre la lumière du crépuscule.

Dans les appartements, l’obscurité devint telle qu’il était impossible de distinguer la place des fenêtres ; en plein air, plusieurs personnes ne purent voir ni les arbres à côté desquels elles se trouvaient, ni les contours des maisons voisines, ni même des mouchoirs blancs placés à 15 centimètres des yeux.

Ce phénomène était occasionné par la chute d’une grande quantité de poudre volcanique provenant de l’éruption d’un volcan de l’île de Saint-Vincent, et qui contenait, d’après une analyse du docteur Thomson, 91 parties de silice et d’alumine, 8 de calcaire et 1 d’oxyde de fer.

Cette pluie d’un nouveau genre et l’obscurité qui en était la conséquence ne cessèrent qu’entre midi et une heure ; mais plusieurs fois depuis le matin on avait remarqué, en s’aidant d’une lanterne, comme des espèces d’averses intermittentes pendant lesquelles la poussière tombait en plus grande abondance.

Les arbres d’un bois flexible ployaient sous le faix ; le bruit que les branches des autres arbres faisaient en se cassant contrastait d’une manière frappante avec le calme parfait de l’atmosphère ; les cannes à sucre furent totalement renversées, enfin toute l’île se trouva couverte d’une couche de cendre verdâtre de 3 centimètres d’épaisseur.

L’île de Saint-Vincent étant de 80 kilomètres plus occidentale que la Barbade, et les vents alizés dans ces parages, particulièrement en avril et mai, soufflant uniformément et sans interruption de l’est, avec une légère déviation vers le nord, il faut donc admettre que le volcan de Saint-Vincent avait projeté l’immense quantité de poussière qui tomba sur la Barbade et les mers voisines, jusqu’à une hauteur où les vents alizés ne se faisaient pas sentir, mais dans laquelle régnait même un courant diamétralement opposé, et que cette propagation ne put avoir lieu que par l’effet du contre-courant supérieur.

Le capitaine Basile Hall a observé que dans la région des vents alizés les nuages très élevés marchent continuellement dans une direction opposée à celle du vent inférieur ; et dans le mois d’août 1820 il trouva au sommet du pic de Ténériffe un vent du sud-ouest, c’est-à-dire un vent directement opposé au vent alizé qui soufflait à la surface de la terre. M. de Humboldt fit une observation analogue sur la même montagne.

Les phénomènes des courants opposés étaient d’ailleurs bien connus des anciens : « Ne vois-tu pas, dit Lucrèce, les nuages eux-mêmes, poussés par des vents contraires, suivre, les uns en bas, les autres en haut, des directions opposées[2] ? »

V.

La direction générale des vents inférieurs nous est indiquée par les girouettes, et celle des courants supérieurs par la marche des nuages. Dans la marine, on désigne les vents par leur direction ou par la partie du vaisseau qu’ils frappent directement : Avoir vent en poupe, c’est avoir vent arrière ; avoir vent debout, c’est avoir le vent contraire à la route que l’on veut suivre. On appelle vent d’amont, vent de terre, celui qui vient de terre ; vent de mer, celui qui vient du large, etc. On divise aussi les vents par leur vitesse relative ; de là douze nuances ou gradations qui ont chacune leur dénomination particulière : calme, presque calme, brise légère, petite brise, jolie brise, bonne brise, vent frais, grand vent, vent impétueux, coup de vent, tempête et ouragan.

Les instruments destinés à mesurer la force et la vitesse des vents s’appellent anémomètres. On nomme vent à peine sensible celui qui parcourt par seconde 0m,5 ; vent modéré, celui qui parcourt 2 mètres ; vent fort, de 10 à mètres ; tempête, de 22 à 27 mètres ; ouragan, de 36 à 45 mètres.

L’observateur qui veut déterminer la rapidité de la marche d’un ouragan se voit réduit à jeter dans l’air des corps légers et à les suivre de l’œil, la montre à la main, jusqu’au moment où ils atteignent divers objets situés à des distances connues.

Il est plus facile de déterminer la vitesse du vent lorsque le ciel est parsemé seulement de quelques gros nuages, car alors leur ombre parcourt sur la terre en quelques secondes, un espace à fort peu près égal à celui dont ils se sont déplacés.

VI.

Les vents extraordinaires qui se font sentir sur les côtes de Guinée, sur celles de Barbarie, en Égypte, dans l’Arabie, dans la Syrie, dans les steppes de la Russie méridionale et même jusqu’en Italie, sont dus à la température de l’intérieur de l’Afrique.

Ces vents, accompagnés de circonstances étranges, sont connus sous les noms d’harmattan, de simoun ou samiel, de chamsin, etc.

L’harmattan souffle trois ou quatre fois par saison, de l’intérieur de l’Afrique vers l’océan Atlantique ; la durée de ce vent, qui n’a qu’une force modérée, est ordinairement d’un ou deux jours, quelquefois de cinq ou six. Lorsqu’il souffle, il s’élève toujours un brouillard d’une espèce particulière, et assez épais pour ne donner passage à midi qu’à quelques rayons du soleil.

Les particules dont ce brouillard est formé se déposent sur le gazon, sur les feuilles des arbres et sur la peau des nègres, de telle sorte que tout alors paraît blanc.

Le caractère le plus tranché de ce vent est son extrême sécheresse. Lorsqu’il a quelque durée, les branches des orangers, des citronniers, etc., se dessèchent et meurent ; les reliures des livres, même de ceux qui sont placés dans des malles bien fermées et recouverts de linge, se courbent comme si elles avaient été exposées à un grand feu ; les panneaux des portes et des fenêtres, les meubles dans les appartements, craquent et souvent se fendent.

Les yeux, les lèvres, le palais de ceux qui sont soumis à son influence deviennent secs et douloureux, et s’il dure quatre ou cinq jours, il fait peler les mains et la face. Pour prévenir ces accidents, on se frotte tout le corps avec de la graisse :

Il souffle : tout se fane et tout se décolore ;
La fleur craint de s’ouvrir et le bouton d’éclore,
Le midi de ses feux enflamme le matin,
La terre est sans rosée et le ciel est d’airain ;
Les monts sont dépouillés ; de la plaine béante,
La soif implore en vain une eau rafraîchissante.

À peine avec effort la nymphe du ruisseau
De ses cheveux tordus tire une goutte d’eau.
Plus d’amour, plus de chant ; le coursier, moins superbe
En vain, d’un sol brûlé, sollicite un brin d’herbe.
Le cerf au pied léger repose au fond des bois.
Partout l’air accablant pèse de tout son poids ;
L’homme même succombe, et son âme affaissée
Sent défaillir sa force et mourir sa pensée.

(Delille.)

Malgré ces terribles effets, il paraît que ce vent n’est pas du tout pestilentiel ; au contraire, les fièvres intermittentes, par exemple, sont radicalement guéries au premier souffle de l’harmattan ; ceux qui sont affaiblis par les saignées abondantes que l’on pratique dans ces climats recouvrent bientôt leur force ; les fièvres épidémiques disparaissent, et, chose singulière, l’infection ne peut être communiquée pendant qu’il règne, même par l’art.

Mathieu Dobson rapporte qu’en 1770 il y avait à Nhydah un bâtiment anglais chargé de plus de trois cents nègres ; la petite vérole s’étant déclarée chez quelques-uns de ses esclaves, le propriétaire se décida à l’inoculer aux autres.

Tous ceux chez lesquels on pratiqua l’opération avant le souffle de l’harmattan gagnèrent la maladie ; soixante-dix furent inoculés le deuxième jour après que l’harmattan avait commencé à se faire sentir, et aucun n’eut ni maladie ni éruption. Quelques semaines après le souffle de l’harmattan, ces mêmes individus prirent la petite vérole, soit naturellement, soit artificiellement, et pendant cette seconde éruption, ce vent ayant recommencé, il guérit les soixante-neuf esclaves qui en étaient attaqués.

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Fig. 31. — Ouragan dans le désert.

VII.

Le simoun ou samiel, vent violent et empoisonné du désert, vient du sud-est (fig. 33). Des tourbillons, des espèces de trombes, se joignent fréquemment à ce vent, et enlèvent dans les airs, jusqu’à une grande hauteur, des masses de sable qui donnent à l’atmosphère une couleur rouge, jaune orange et même bleuâtre, suivant l’espèce de teinte du terrain :

Ainsi, de l’air troublé les tourbillons mouvants
Livrent au loin la terre au ravage des vents.
Et qui ne sait comment leurs fougueuses haleines
Des déserts africains tourmentent les arènes,
Enterrent, en grondant, les kiosques, les hameaux,
La riche caravane et ses nombreux chameaux ?…
Que dis-je ? Quelquefois, sur une armée entière
L’affreux orage roule une mer de poussière ;
La nature se venge, et dans d’affreux déserts
Abîme ces guerriers, l’effroi de l’univers.

(Delille.)

« Ce vent, dit M. d’Abbadie, arrive sans signe précurseur, comme d’un four béant qui vomirait toute sa chaleur. Le patient chameau met alors sa tête contre le sol pour chercher de la fraîcheur même sur la terre embrasée ; les plus hardis parmi les indigènes s’affaissent avec désespoir, et la prostration de toutes les forces est si subite et si complète en rase campagne, qu’il m’a été impossible de soulever un petit thermomètre placé à portée, pour apprendre du moins la température de ce vent étrange, que la science n’a pas encore expliqué. Il avait duré cinq minutes : on assure que les hommes et même les bêtes meurent s’il se prolonge pendant un quart d’heure[3]. »

Burckhardt trouva, en 1813, que pendant le simoun à Esné, dans la haute Égypte, le thermomètre montait à l’ombre jusqu’à 49° 4 centigrades. Cette chaleur excessive ne dure qu’un quart d’heure ; aussitôt que la poussière s’abat, le thermomètre baisse. Une des raisons qui font que les voyageurs appréhendent beaucoup ce vent, c’est qu’il dessèche les outres dans lesquelles les caravanes portent leur eau. Burckhardt, en allant de Tor à Suez, vit une outre perdre en une matinée le tiers de son eau, par suite de l’évaporation qu’occasionna le simoun.

Le chamsin dure cinquante jours, ainsi que l’indique son nom dans la langue du pays ; il commence environ vingt-cinq jours avant l’équinoxe du printemps, pour finir vingt-cinq jours après ; il est très remarquable par sa température élevée.

VIII.

Le sirocco d’Italie et le solano d’Espagne sont les principaux vents qui soufflent sur l’Europe : ils jettent les habitants dans un grand état de langueur, par la chaleur énervante qu’ils apportent avec eux.

M. Fabre pense que le sirocco, ce vent si sec en Afrique, et qui rend visible la fine poussière dont il est chargé, enlève, en traversant la mer, une quantité considérable de vapeur, arrive avec cette vapeur pénétrée de la chaleur qu’il a partagée avec elle, jusqu’à nos montagnes du Centre, de l’Est et du Midi, et là donne lieu à d’immenses effluves, soit par l’eau qu’il abandonne en se refroidissant, soit par la fusion de neige qu’il provoque. Aussi ce météore lui parait-il être surtout redoutable à l’entrée et à l’issue de l’hiver quand il rencontre sur les Alpes, les Cévennes et les Pyrénées, des neiges molles dont il entraîne de grandes quantités à la fois. Il est moins à craindre en plein été, quand la température de nos contrées du nord s’est élevée et que la saison a fait écouler les neiges qui ne sont pas éternelles.

Le mistral est le vent le plus redoutable de la Méditerranée ; c’est pendant l’hiver et l’automne qu’il souffle avec le plus d’impétuosité, surtout après les pluies d’orage ; il apparaît d’abord par rafales, mais bientôt il prend le dessus ; en quelques heures, il a desséché le sol et fait disparaître toutes les vapeurs de l’atmosphère. Le froid qu’entretiennent les glaces des Alpes, la condensation des volumes d’air qu’elles supportent, la dilatation de l’air qui repose sur des terrains susceptibles d’être échauffés, l’évaporation des eaux de la Méditerranée sont probablement la cause du mistral.

Dans un ouvrage qui renferme une foule d’observations justes et perspicaces, M. Ambroise Firmin-Didot, de l’Institut, s’exprime ainsi : « La violence extrême du vent, qui roulait des torrents de poussière, ne me permit pas de m’arrêter pour examiner l’arc-de-triomphe construit en pierre à Orange, et élevé, dit-on, en l’honneur de Marius. Ce vent, appelé mistral par les Provençaux, est le même que le cercius dont parlent les auteurs anciens. Auguste, lors de son séjour dans les Gaules, érigea un temple à cette étrange divinité. Les habitants de Narbonne, et ceux de plusieurs endroits de la Provence le nomment encore cers. Aulu-Gelle a dit que ce vent renversait et les hommes et les chars ; il produit encore aujourd’hui les mêmes effets[4]. »

IX.

Puisque nous parlons de vents singuliers, nous résumerons un passage des Mémoires pour l’histoire naturelle du Languedoc, par M. Astruc, qui donne une idée des étranges influences que peuvent avoir sur l’atmosphère les diverses modifications du sol.

Dans un vallon assez étroit, et un peu éloigné de Mirepoix, est situé le village de Blaud. À quelques centaines de pas de ce village s’élève le Puy-du-Till, percé de plusieurs cavités très profondes que l’on appelle dans le pays des barènes. Ces soupiraux émettent un vent très frais qui a plusieurs particularités, et que l’on connaît à Blaud sous le nom de vent de Pas. Ce vent souffle sur toute la vallée jusqu’à trois cents mètres au delà du village, d’abord dans la direction de l’ouest, ensuite dans celle du nord-ouest, à cause de la courbure du vallon. Il ne se repose jamais, mais il se ralentit souvent et passe par tous les degrés de force. On l’a vu déraciner des arbres, et d’autres fois on ne l’a senti qu’à peine, même en se plaçant devant les soupiraux. En été, et lorsque le temps est serein, il tombe sur la vallée avec la plus grande force ; mais en hiver, et dans les temps nébuleux et pluvieux, il s’adoucit et épargne les habitants du canton. Comme les oiseaux de nuit, il reste dans les sombres cavernes durant le jour, mais à peine le soleil commence-t-il à baisser qu’il se fait sentir ; il augmente avec l’obscurité, souffle toute la nuit et cède enfin à la lumière renaissante. Quand il n’est pas en fureur, c’est un hôte agréable pour les paysans de Blaud ; il rafraîchit en été leur vallon ; les soupiraux par lesquels il sort sont leurs glacières ; les bouteilles de vin y deviennent fraîches comme dans la glace ; ils attendent, le soir, l’arrivée du vent pour vanner leur blé, et en hiver ce vent écarte, par son souffle tempéré, la gelée blanche de leur territoire ; il entretient en général pendant toute l’année dans ce vallon une température à peu près égale ; bienfait précieux dans une province où un froid très vif succède tout à coup à de grandes chaleurs. Le petit vallon sur lequel le vent de Pas domine, et qu’il a pris pour ainsi dire sous sa protection, est un des plus heureux districts de la France. Le terrain y abonde en fruits ; on y connaît peu les infirmités, et l’on y vit quelquefois un siècle et même davantage.

Voici ce que l’on peut dire en peu de mots sur la cause de ce phénomène : les eaux du vallon se jettent dans un gouffre que les paysans nomment l’Entonnadou, et qui communique certainement avec les cavités du mont du Till, puisqu’on a vu de la paille ou des morceaux de liège, qu’on avait jetés dans ce gouffre, ressortir avec le vent des soupiraux de la montagne. Les vapeurs de ces eaux, après avoir circulé dans les cavités, produisent le vent du Pas, modifié d’après la température de l’intérieur et du dehors.

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Fig. 33. — Zéphyre (tiré d’un bas-relief antique).
  1. Lucrèce, liv. 1er.
  2. Lucrèce, liv. V.
  3. Climat des rivages de la mer Rouge.
  4. Notes d’un voyage fait dans le Levant en 1816 et 1817, p. 10.