Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre X/Chapitre 8


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CHAPITRE VIII

TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. — MAXIMUM. — RÉQUISITION (AVRIL-MAI 1793).


Les victoires de la Vendée donnent la France aux Jacobins. — Le tribunal révolutionnaire dominé par Robespierre. — Fanatisme patriotique de ce tribunal. — Il absout Miranda, Marat. — Le triomphe de Marat, 24 avril. — Robespierre présente une théorie restreinte du droit de propriété, 24 avril. — L’enchérissement des denrées oblige la Convention de décréter le maximum, avril-mai. — Cambon présente la proposition du département de l’Hérault pour rendre la réquisition efficace, 27 avril 1793. — Ce projet est adopté, mais dans un sens tout contraire, par la Commune de Paris. — Pétition menaçante au nom du faubourg Saint-Antoine. — Il la dément et s’offre à la Convention, 1er mai 1793.


La Vendée pouvait rire à l’aise des malheurs de la Patrie. C’est elle qui tuait la France.

Ses succès, appris coup sur coup, furent l’arrêt de mort des modérés. On leur reprocha, on leur imputa les victoires des Vendéens. On crut poignarder en eux la Vendée et le royalisme, et par leur mort on souleva soixante départements.

Les succès des Vendéens sur des armées sans soldats, leurs victoires sur le néant, n’avaient rien qui pût surprendre. On les trouva inexplicables. La Révolution ne voulut jamais croire qu’elle pût être vaincue, sinon par la trahison. Elle tomba dans une maladie effroyable, celle de tout suspecter, de ne voir plus que des traîtres, de se croire traître elle-même. Une sombre nuit commence où la France, de sa main droite, va saisir, blesser la gauche et croit blesser l’ennemi.

Voici, en deux mots d’abord, tout le mois d’avril :

La Vendée n’est plus une jacquerie, une vague insurrection. Elle prend corps, devient une armée. Elle n’a plus dans son sein un seul soldat républicain ; elle se ferme, elle est chez elle.

Et la France, au contraire, est ouverte à l’ennemi. Les Autrichiens, les Anglais marchent sur Dampierre.

Celui-ci, au camp de Famars, devant Valenciennes, n’a plus que vingt-quatre mille hommes… Voilà ce qui couvre la France.

La France, elle se contracte, elle s’impose et subit la plus terrible dictature qui fut jamais, celle de l’arbitraire local ; cinquante mille petits comités révolutionnaires de sections, se saisissent du droit absolu d’inquisition, de réquisition, du droit de requérir tout homme, tout argent, toute chose.

L’immense majorité voulait la Révolution, mais ne voulait pas assez.

Pour la faire vouloir vraiment et persévérer, il fallut organiser, en pleine anarchie, un gouvernement violent de minorité.

C’est le fond de 1793. Plût au ciel que nous pussions en rester là, sans dire les moyens qu’employa la minorité !

Elle agit par une combinaison violente d’intérêt et de fanatisme. Elle commença par prendre toutes les places pour elle-même.

La société des Jacobins tout entière entra dans l’administration. En avril, elle avait occupé environ dix mille emplois, par elle-même ou ses créatures.

Cela commença par le ministère de la guerre, Pache y fut mis par la Gironde et y mit les Jacobins.

Quelques-uns de ces nouveaux venus qui entrèrent au gouvernement, Monge par exemple, Meunier, de l’Académie des Sciences, en étaient dignes par leurs lumières autant que par leur énergie. C’étaient de rares exceptions. Tous les autres n’avaient pour eux que leur âpre patriotisme ; ils étaient parfaitement étrangers aux choses administratives. Tels savaient à peine écrire.

La force d’ascension qui porta invinciblement la société jacobine à toutes les places effaça un moment l’influence girondine. Les Girondins étaient toujours forts à la Convention, honorés d’elle, présidents, secrétaires, membres de tous les comités. Ils n’avaient plus d’agents en bas. Ils restaient en haut, isolés ; ils étaient comme une tête qu’on pouvait couper d’un coup.

De tous les pouvoirs publics, celui que les Jacobins saisirent le plus avidement, ce fut la justice.

Les fonctions périlleuses, terribles du tribunal révolutionnaire, qu’on frémissait d’accepter, les Jacobins les sollicitèrent. Comme juges et comme jurés, ils furent tout le tribunal. La nomination dépendant de la Convention, la Gironde eût pu partager, si elle l’avait voulu. Elle s’abstint entièrement et, par là, livra d’avance sa vie à ses ennemis.

Ce tribunal ressemblait à la chambre de Robespierre, où son portrait reproduit sous vingt formes, se voyait partout. Le président, c’était lui, dans le doux Herman, d’Arras, son ami, à qui il confia les prisons de la Terreur. Le vice-président, c’était lui, dans le Franc-Comtois Dumas, qu’il avait fait venir ici et qui devint par lui la colonne des Jacobins. Ceux dont il refit la Commune, quand il la purgea plus tard, étaient là déjà (Payan, Coffinhal). Son fanatique admirateur, le peintre Topino-Lebrun, idolâtre de Robespierre (jusqu’à lui tuer Danton !), siégeait pour lui au tribunal. Sa maison, pour parler ainsi, ses familiers, ses ombres, qui l’escortaient, qu’on voyait toujours avec lui, son imprimeur Nicolas, son hôte Duplay, étaient jurés révolutionnaires.

On voit ici combien Robespierre (avec si peu de courage physique) eut le courage d’esprit. Le poste du plus grand danger, de toute la République, c’était le tribunal révolutionnaire, et il s’y mit tout entier ; il en accepta par la présence de ses amis la responsabilité complète, se livrant, lui et eux d’avance, aux échafauds, aux poignards, aux menaces du destin. Qui d’entre eux partant le matin pour le Palais de justice, ayant embrassé sa famille, était sûr de la revoir ? Le sang de Lepelletier, de Basville, fumait encore.

Et c’est justement ce qui jeta au tribunal plusieurs des plus enthousiastes amants de la République. Ils demandèrent, recherchèrent ce qui faisait reculer tout le monde, ce pontificat de Tauride.

Nommons en tête de ceux-ci le tribun d’Arles, Antonelle, ancien militaire, noble et riche, qui vivait heureux, retiré en 1789, livré à la philosophie, aux paisibles études grecques, lorsque les révolutions du Midi l’appelèrent à l’improviste à renouveler la violence et les dévouements de la terrible Antiquité.

L’accusateur public fut un parent éloigné de Camille Desmoulins, le trop célèbre Fouquier-Tinville. Le 20 août 1792, il écrivait à Camille : « Je suis pauvre, chargé d’enfants, nous mourons de faim. » Camille, selon toute apparence, le fit accepter de Robespierre, qui ne pouvait aimer cet homme faible et violent, emporté, hors de mesure, mais qui sans doute ne refusait rien à Camille, quand celui-ci écrivait son Histoire des Brissotins. Fouquier entra aveuglément dans son rôle meurtrier et devint de plus en plus exécré et exécrable.

Je ne distingue dans la liste qu’un des hommes de septembre, Jourdeuil, devenu adjoint du ministre de la guerre.

Le comité insurrectionnel de l’Évêché, qui va décimer la Convention, a pris poste au tribunal par l’un de ses chefs, Dobsent.

La plupart des noms appartiennent à la petite bourgeoisie, aux professions intelligentes ; plus d’artistes que d’artisans. Il y a trois chirurgiens ou médecins, un Gascon entre autres, chirurgien-dentiste, l’âpre et le rusé Souberbielle, qui a vécu jusqu’à nous et n’a pas peu contribué à défigurer l’histoire par ses récits intéressés. Il y a trois ou quatre peintres, autant d’artistes (comédiens). Nombre de menuisiers et de charpentiers, métier aimé de Robespierre, sans doute en l’honneur de l’Émile. Ce ne sont pas des compagnons, mais visiblement, comme Duplay, des maîtres ou entrepreneurs.

Le premier condamné à mort fut un émigré rentré ; jugé le matin, il fut exécuté le soir aux flambeaux. Il avouait. La sentence n’étonna personne. Ce qui commença à surprendre, ce fut de voir le tribunal frapper de mort des gens du peuple pour de simples propos, des bavardages royalistes : l’un d’eux en état d’ivresse, l’autre, une femme, une cuisinière, qui avait, dans un café, déblatéré contre la Révolution et la République. Cet emportement de femme fut considéré comme appel à la révolte. Il devint visible que le tribunal, par cette sévérité terrible, voulait décidément faire taire la population de Paris, opposer aux divisions de la France l’apparente unanimité de la capitale, une au moins dans le silence.

Les jurés votant à haute voix, plusieurs faisaient devant le public une apologie de leurs votes, protestaient qu’ils n’avaient accepté leur odieuse mission que pour le salut de la patrie.

Ce qui porterait à croire au patriotisme fanatique, mais très réel et parfois impartial de ces hommes, c’est que, s’ils ont absous Marat qu’ils aimaient, ils n’ont pas moins absous le général Miranda qui n’avait de patrons, de défenseurs que les Girondins, en ce moment perdus eux-mêmes. Ils accueillirent, innocentèrent, honorèrent l’homme même de leurs ennemis, le client de Brissot et de Pétion. Ils dédommagèrent l’infortuné patriote, qui s’était donné à la France, des calomnies de Dumouriez.

Marat n’avait pas même daigné se laisser arrêter, ne voulant pas, disait-il, donner à ses ennemis la facilité de se débarrasser par le poison ou autrement d’une tête sur laquelle reposait le salut du peuple. L’affaire resta là douze jours. Ce fut lui qui pétitionna pour être jugé. Il l’obtint et, pour la forme, passa une nuit en prison ; plusieurs membres de la Commune s’y étaient enfermés avec lui pour veiller à sa sûreté. Ils avaient apporté de l’eau dans des carafes cachetées et goûtaient les plats.

Le 24 avril, jour du jugement, toute la foule des faubourgs se mit en mouvement, émue et pleine de craintes pour ce pauvre Ami du peuple, cruellement poursuivi par les intrigants, les hommes d’État. Tous criaient : « On veut sa vie, on veut le faire périr… Nous ne le souffrirons pas. »

Marat nageait dans les roses ; une vanité délirante était épanouie sur sa large face jaune. « Vous voyez, dit-il modestement au tribunal, le martyr, l’apôtre de la liberté. » Il profita de l’accusation pour débiter une histoire de son héroïque vie, des services qu’il avait rendus au genre humain, depuis l’époque où pratiquant la médecine à Londres, il avait publié les Chaînes de l’esclavage. Rien ne manqua à la comédie. On suivit toutes les formes. Le jury se retira, délibéra, puis, rentré, prononça l’acquittement.

À ce moment, il fut près d’être étouffé. Toute la foule voulait l’embrasser. Les soldats se mirent devant et le protégèrent. On lui jeta sur la tête je ne sais combien de couronnes. Il était petit, on le voyait peu. Plusieurs s’élancèrent, le prirent sur leurs bras, le juchèrent sur un fauteuil, le montrèrent un moment du haut du grand escalier. C’était un objet étrange. Son costume, à la fois recherché et sale, était moins d’un homme de lettres que d’un charlatan de place, d’un vendeur d’orviétan, comme il l’avait été en effet. C’était une lévite jadis verte, somptueusement relevée d’un collet d’hermine jaunie, qui sentait son vieux docteur. Heureux choix de couleurs qui s’assortissait à merveille au ton cuivré de la peau et pouvait faire prendre de loin le docteur pour un lézard.

« Il est sauvé ! Vive Marat ! » Toute la foule déguenillée l’emportait avec violence, heureuse de sa victoire. C’était une fête d’avril ; échappés au long hiver, ces pauvres gens croyaient leurs maux finis par le triomphe du grand empirique qui jurait de tout guérir. Quand il eut passé le Pont-Neuf, par la rue de la Monnaie, par la rue Saint-Honoré, ce fut comme une pluie de fleurs, de couronnes et de rubans. Les femmes des Halles surtout, dans l’effusion de leur cœur, noyaient de bouquets l’homme et le fauteuil, les enchaînaient de guirlandes. Marat se voyait à peine, hâve, étrange, égaré, sous ces fraîches verdures printanières ; la crasse reluisait sous les fleurs. Retardé à chaque instant par des députés de métiers, des harangueurs de sections, il allait agitant la tête d’un mouvement automatique, répondant à tout d’un fixe sourire qui semblait d’un fou. Il ouvrait les bras sans cesse comme pour embrasser le peuple. Il était fort touchant ce peuple (quelque peu digne que fût l’objet de sa gratitude), touchant et par son bon cœur et par l’excès de ses maux. Nul doute que cette bonté n’ait atteint Marat lui-même, qu’un éclair de sensibilité n’ait traversé cette âme, plus vaniteuse encore et furieuse que perverse. C’est à ce moment ou jamais qu’il trouva la belle parole qu’il a répétée souvent : « Je me suis fait anathème pour ce bon peuple de France. »

Tout le monde, dès le matin, prévoyait, savait le triomphe. Les chefs de la Montagne attendaient la foule et Marat, pleins de tristesse et de dégoût. Robespierre en jaunissait. Dès le matin, à l’ouverture même de la Convention et sans à-propos, il avait lancé en hâte une théorie de la propriété, qui remontait sa popularité au moins au niveau de Marat. À l’encontre de la définition de la propriété qu’avait donnée Condorcet dans son plan de constitution (Un droit qui consiste en ce que tout homme est maître de disposer à son gré de ses biens), Robespierre proposait celle-ci : Le droit qu’a le citoyen de disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi.

On a vu, le 21 septembre, à l’ouverture de la Convention, l’opposition du Girondin Lasource et du Montagnard Cambon, précisément sur ce sujet. Lasource, imbu du droit romain et des vieilles superstitions juridiques du Midi, faisait de la propriété un droit antérieur, supérieur à la loi, à la société, de sorte que la société en péril périrait sans pouvoir toucher à cette propriété sacro-sainte. Étrange respect pour les choses, qui leur immolerait les personnes ! Par excès de ménagement pour la propriété, les propriétaires eux-mêmes périraient avec tout le reste dans le naufrage commun.

La doctrine de la Montagne, celle de Cambon et de Robespierre, n’était pas seulement recommandée par la nécessité et le danger public, elle était la plus juste en soi, la plus haute et la plus vraie, considérant la propriété comme l’accessoire de l’homme et de la société, non comme le principal, subordonnant la chose aux besoins de la personne, ne la prenant pas pour un but, cette propriété, pour un instrument exclusif de jouissances individuelles, mais pour un moyen de salut commun.

Cette théorie, juste en soi, allait recevoir toutefois une triste application, celle que Robespierre proposa aux Jacobins. Il s’agissait de salarier tout un peuple sans travail, soit en le payant pour assister aux assemblées de sections, soit en créant à Paris une armée révolutionnaire. Dans la lutte des partis, celui des deux qui prenait une telle initiative entraînait nécessairement cette foule si misérable, n’avait plus aucun besoin de discuter ni de convaincre. Des estomacs affamés, d’avance, étaient convaincus.

Robespierre finit en deux mots, craignant d’être interrompu par la grande scène populaire. Saint-Just vint traîner ensuite un long discours ténébreux, que personne n’écouta. Après on jasa de l’Ouest. Cependant une grande clameur avait commencé du dehors et dominait tout. Un homme entre, à longue barbe, une caricature de sapeur connue. Toujours ce même épouvantail qui avait frappé de la hache les portes du roi le 20 juin, qui depuis (secrètement payé par les Girondins) garda Louis XVI au Temple. Dénoncé, il s’était donné à la Montagne, à Legendre, qu’il accompagna à Lyon pour le protéger de sa hache et de sa barbe terrible. Aujourd’hui 24 avril, le même sapeur Rocher s’était fait bénévolement garde du corps de Marat. Il demande d’un ton menaçant que la foule puisse défiler devant la Convention.

Elle entre, et sur ses bras Marat couronné de lauriers. Toute la salle est envahie, le peuple se mêle aux députés. Marat est à la tribune, les applaudissements l’empêchent longtemps de parler. Il ne dit que deux mots de reconnaissance et de sensibilité pour le peuple. Mais retournant à sa place et se retrouvant en face de ses ennemis, de la Gironde, sa férocité lui revint : « Je les tiens maintenant, dit-il ; ils iront aussi en triomphe, mais ce sera à la guillotine. »

L’effervescence était telle que tous (la Montagne même) étaient dans l’inquiétude. Heureusement la foule ne tenait point Marat quitte ; elle le ressaisit et le remporta pour le promener dans Paris. Beaucoup néanmoins restaient dans la salle, ne défilaient point ; on craignait qu’ils n’eussent des desseins sinistres. Danton, avec beaucoup d’adresse et de présence d’esprit, les fit écouler, saisissant un mot qu’avait dit Marat lui-même, s’en servant pour rappeler l’inviolabilité de la Convention : « Beau spectacle pour tout Français ! de voir les citoyens de Paris respecter tellement la Convention que c’est pour eux un jour de fête le jour où un député inculpé est rétabli dans son sein ! »

La prophétie de Marat ne pouvait manquer de s’accomplir ; la Gironde, d’elle-même, courait à la mort. Elle se mettait en face du torrent révolutionnaire ; elle allait être emportée.

Les jours suivants, elle opposa une opiniâtre résistance à la mesure que le peuple réclamait le plus ardemment, le maximum sur les denrées. La multiplication effroyable de l’assignat avait porté les choses les plus nécessaires à la vie à un prix inaccessible. Dans une grande partie de la France, le pain valait dix sous la livre. D’autre part, imposer un maximum, forcer le marchand de donner à bas prix ce qui lui avait coûté cher, et de le donner pour cette monnaie de papier qui descendait d’heure en heure, c’était lui faire fermer boutique. Qui voudrait être marchand à de telles conditions ? Le fermier allait entasser ses grains sans les vendre et ne plus semer peut-être. Il fallait, à l’appui de cette mesure tyrannique, d’autres plus violentes encore, une police impitoyable sur le commerce des grains, etc. Les Girondins mirent tout ceci dans une admirable lumière. Ils firent valoir surtout que le maximum devait profiter aux riches, qui achèteraient tout à vil prix ; la loi forçant tout le monde de prendre l’assignat pour sa valeur nominale, les débiteurs de mauvaise foi allaient se libérer pour rien, en ruinant leurs créanciers, etc.

Objections très fondées, auxquelles on ne répondit rien.

La réponse eût été celle-ci, personne n’osa la faire.

Le grand acheteur, c’est l’État ; le grand débiteur, c’est l’État, au moment où il lui faut créer tout à coup, organiser, nourrir des armées.

La France se ruine sans doute, et elle ne peut se sauver qu’en se ruinant.

La Convention, au 1er février, a voté un milliard d’assignats ; au 7 mai, elle en vote un autre. Tout cela fondé sur la vente des biens d’émigrés, qu’on ne parvient pas à vendre.

Le maximum est sans nul doute une mesure détestable. Mais, sans lui, comment arrêter l’enchérissement des denrées, que nous faisons monter toujours en multipliant l’assignat ?

Voilà ce que la Montagne pouvait répondre à la Gironde, ce que Cambon aurait dit, s’il eût osé ouvrir l’abîme de la ruine publique. Dans la terrible anxiété où le mettait son impuissance de satisfaire aux besoins de la situation, Cambon était l’associé naturel des sauvages exigences de la multitude. Elle criait le maximum, parce qu’elle avait faim. Il criait le maximum, pour donner force à l’assignat.

Misérable gardien de la fortune publique, ou plutôt de la ruine, ministre de la banqueroute, il lui fallait, chaque jour, inventer quelque nouveau moyen révolutionnaire de faire face aux nécessités.

Le 27 avril, il apporta à la tribune une proposition de son département (l’Hérault), pour rendre efficace la réquisition, atteindre les hommes, atteindre l’argent.

Les patriotes de l’Hérault remarquent, disait cette note, que la plupart des recrues que vient d’enlever la réquisition ne sont point des volontaires, mais des remplaçants, des hommes salariés. Il faut s’adresser au patriotisme. On ne peut s’en remettre au hasard aveugle. Il faut employer la voie de l’indication, adresser des réquisitions directes et personnelles aux plus ardents patriotes, aux hommes braves, aux hommes forts, en afficher la liste dans les sociétés populaires.

« Qui désignera ? Un comité de salut public, tiré des corps administratifs du chef-lieu de département, — comité choisi par les commissaires de la Convention. Ce comité, pour éclairer son choix, consultera les députés des sociétés populaires et des membres de chaque compagnie de vétérans.

« Pour lever ainsi cinq mille hommes par département, on formerait un fonds de cinq millions par emprunt forcé, c’est-à-dire que, si l’emprunt n’était pas fourni en deux jours par les soumissions libres des capitalistes, il le serait par des réquisitions impératives adressées aux riches. Ces fonds seraient affectés aux dépenses militaires et aux secours que réclame l’indigence. »

Ce plan généralisait, systématisait les mesures que la nécessité avait imposées, dans le Nord et dans l’Ouest, sans l’aveu du gouvernement. Marseille et Bordeaux, on l’a vu, par l’élan d’un patriotisme admirable, avaient pris d’elles-mêmes des mesures analogues.

La sagesse de ce plan, c’est qu’il était à la fois, si l’on peut parler ainsi, très local et très central. Il fouillait profondément la localité, la perçait à jour pour en saisir les ressources ; il voyait de l’œil local, le seul qui puisse bien voir. Mais la décision ne venait pas de l’autorité locale ; elle eût semblé passionnée, faussée par les jalousies, les rancunes, les petites haines. La décision se faisait au centre départemental, et sous l’influence du centre national, je veux dire sous l’influence des commissaires de la Convention.

La réquisition, l’appel de la patrie en péril qui saisit l’homme au foyer et lui dit : « Viens mourir pour moi », pouvait-elle être obéie, si elle avait pour organe une petite municipalité, laquelle souvent n’est qu’un individu, un procureur de village, un homme mésestimé, un voisin jaloux, un ennemi ?… Non, c’est d’en haut qu’elle devait parler, commander, agir. Et plus elle tombait de haut, plus elle tombait avec poids. Nul n’avait de résistance, nul d’indignation, s’il était frappé d’une autorité qu’il croyait impartiale.

La sagesse et la noblesse du projet étaient encore en ceci, qu’on devait adresser la réquisition aux meilleurs citoyens, aux plus ardents patriotes, c’est-à-dire à ceux dont la volonté et le dévouement étaient prêts au sacrifice. Beaucoup voulaient et ne faisaient rien, se donnaient de cœur et pourtant restaient. À ceux-là la Loi venait dire, par l’organe d’une haute autorité : « Tu es le meilleur, donc tu es à moi. Tu voulais partir, tu serais parti, sans ta mère ou ta maîtresse… Eh bien, pars, je viens t’affranchir, te venir en aide, trancher de mon commandement ces liens, trop chers, que tu ne peux délier… Grâce à moi, tu seras libre, tu voudras ta volonté ! »

Ce mélange de nécessité et de volonté était la sagesse même, plus sage que la Gironde, qui ne s’adressait qu’à la volonté, plus sage que la Montagne, qui imposait tout par nécessité.

Ceux qui présentèrent le projet n’étaient point des égoïstes qui voulussent imposer aux autres les charges qu’ils ne partageaient pas. Ce qu’ils proposaient réellement, c’était de partir eux-mêmes. La réquisition qu’ils adressaient, comme autorité, ils y répondaient comme soldats.

Le département de l’Hérault s’appliqua ce beau principe qu’il posait, d’une réquisition éclairée, consentie, adressée surtout à ceux qui voulaient la réquisition, et il en sortit une des gloires de la patrie, l’immortelle trente-deuxième demi-brigade.

La note de Montpellier fut saisie avidement par la Commune de Paris, qui toutefois en changea le sens.

Du 27 avril au 1er mai, on fit courir et signer dans les sections une pétition conforme, disait-on, à cette note de Montpellier. Elle fut portée à l’Assemblée par un homme qui se dit délégué du faubourg Saint-Antoine. Une masse assez forte, qui marchait derrière, vint en même temps, le soir, heurter à la Convention.

La pétition était une caricature révolutionnaire de la note de Montpellier. Elle voulait qu’on fît partir non les meilleurs, mais les pires, ceux qui avaient signé des pétitions contre-révolutionnaires. Admirable politique ! l’honneur de défendre la France devenait le supplice des mauvais citoyens. La patrie, menacée par eux, se chargeait de les aguerrir, leur confiait son épée, comptait sur eux pour son salut.

Par qui les réquisitionnaires seraient-ils désignés ? Non par une autorité élevée, centrale, mais par ces passions mêmes, par les comités révolutionnaires de chaque section, autorité toute locale, pleine d’emportement et de partialité, poussée souvent à son insu par des haines personnelles, ou du moins suspecte de haine, de sorte que chacun se croirait non désigné par la loi, mais proscrit par son ennemi.

Dans la pétition, comme dans la note, il y avait un emprunt forcé sur les riches, mais avec cette différence que la guerre n’était pas le premier emploi de l’argent : « La somme sera répartie en portions égales au nombre des nécessiteux de chaque section… »

Cet article disait tout. Il annonçait naïvement la voie où l’on entra bientôt, celle des distributions d’argent et du salaire sans travail. La proposition était claire. Un parti achetait le peuple, avec ce qu’il extorquait de la Convention. Il crevait la caisse publique, rançonnait l’Assemblée aujourd’hui, pour la décimer demain.

La Convention se taisait. Le président (un Girondin) n’avait fait qu’une réponse triste et digne, nullement celle que la pétition aurait méritée. Un cri enfin révéla l’indignation de l’Assemblée ; ce cri partit de la Montagne et des amis de Danton. Lacroix demanda qu’au moins les pétitionnaires ne fussent pas admis aux honneurs de la séance.

Un député de la droite constata le danger de la Convention, dit qu’elle ne devait pas quitter Paris, mais réunir ses suppléants à Bourges, afin que, si elle était égorgée, il restât une Assemblée pour gouverner la France.

Cependant on s’avisa de regarder de plus près cette terrible pétition ; on vit avec étonnement qu’elle ne portait ni signatures ni pouvoirs. Les meneurs parlaient au nom du faubourg et ne l’avaient pas consulté.

Le dantoniste Phelippeaux se leva alors, et demanda que l’orateur fût envoyé tout droit au tribunal révolutionnaire. Fonfréde demanda aussi son arrestation. Et, ce qui porta l’étonnement au comble, c’est que l’homme des Jacobins, l’homme de Robespierre, Couthon, appuya cette demande.

L’orateur était un tapissier du faubourg, qui avait quitté son métier pour l’état plus lucratif de commissaire de police et d’agitateur de sections. Les procès-verbaux des sections, que nous avons sous les yeux, ne font aucune mention des pouvoirs qu’il aurait reçus. Il avait l’aveu, et le simple aveu verbal, d’une douzaine de meneurs, en rapport avec la Commune et les Jacobins, et comptait qu’une pétition qui demandait des secours serait toujours avouée de la masse du faubourg, réduite alors aux dernières extrémités de la misère.

Il le croyait. Il se trompait. Ces braves gens, sans trop savoir ce qu’était la pétition, croyant seulement qu’il s’agissait d’obtenir de la Convention des moyens de sauver le peuple, et comme on disait, d’en finir, s’étaient mis à la suite, au nombre de quelques mille. Dans cette très longue colonne, la queue ignorait parfaitement ce que la tête disait. Quand ils surent la chose au vrai, il y eut un vif mouvement d’indignation et d’honneur. La basse insolence de la pétition qui demandait de l’argent, sous peine d’insurrection, présentait le grand faubourg dans l’attitude du mendiant qui mendie au pistolet. La colonne se remua, s’agita, se mit en révolte, mais contre ses meneurs mêmes. Elle fonça, par de grands efforts, jusque dans la Convention, et déclara qu’ils mentaient : « Citoyens représentants, dirent ceux qui purent pénétrer, nous demandons qu’au moins on nous lise la pétition, pour que nous puissions désavouer ce qui est contre les principes… Loin d’être en insurrection contre l’Assemblée, nous voulons la défendre jusqu’à la mort… S’il se trouvait des assassins, c’est nous, ce sont nos propres corps qui vous serviraient de remparts. »

L’arrestation des faussaires qui parlaient sans mission allait démasquer la main qui les poussait par derrière. Les dantonistes vinrent au secours. Quoiqu’il soit assez probable, d’après le premier mouvement d’indignation qui leur était échappé, d’après les exclamations de Lacroix et de Phelippeaux, que les dantonistes n’étaient pas dans la confidence complète de la fausse pétition, ils ne s’en prêtèrent pas moins à l’innocenter, à couvrir ce pas hasardé du parti le plus violent. Thuriot, puis Danton lui-même, demandèrent que la Convention se bornât à improuver la phrase (d’insurrection) que le faubourg désavouait, et passât à l’ordre du jour. Danton se surpassa lui-même en diplomatie révolutionnaire. Il avança, il recula. Il flatta la Convention, lui montrant qu’elle pouvait tout. Il flatta l’insurrection. Il rassura surtout l’Assemblée (précaution indispensable pour une assemblée française) sur la crainte de paraître craindre. Enfin il enveloppa, embrouilla si bien les choses qu’il obtint les honneurs de la séance pour les pétitionnaires, sans que l’on sût seulement si c’étaient les hommes de la première pétition ou de la seconde, ceux qui avaient insulté la Convention ou ceux qui voulaient la défendre.