Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre X/Chapitre 9


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CHAPITRE IX

LE MODÉRANTISME. — LES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES (MAI 1793).


La Convention s’établit dans la salle des Tuileries, 10 mai. — Nos revers dans la Vendée. — Dampierre tué à Famars, 9 mai. — La France n’a nulle ressource que la vente des biens des émigrés. — Les administrations girondines entravent cette vente. — Lyon, Marseille, Bordeaux, contre le mouvement révolutionnaire. — Les comités révolutionnaires poussent vivement la réquisition et veulent arrêter les suspects. — Lutte imminente contre la Gironde. — Vues de Danton, de Marat, de Robespierre et des Jacobins. — Violence de l’Évêché. — L’Évêché popularisé par la mort de Lazouski. — Ligue des Jacobins, de la Commune et de l’Évêché, — La Convention crée le comité des Douze, 18 mai. — L’Évêché propose un massacre, 19 mai. — La Commune et les sections en repoussent l’idée. — Pourquoi le Comité de salut public ne fit rien. — Faibles mesures prises par les Douze. — Menace de la Commune. — Anathème d’Isnard contre Paris, 25 mai. — Arrestation d’un juge du tribunal révolutionnaire. — La Convention veut briser les comités révolutionnaires. — Robespierre proclame l’insurrection, 26 mai.


L’invasion libératrice du peuple, qui, le 1er mai, rassura la Convention, n’aurait pu avoir lieu le 10. Ce jour, l’Assemblée quitta les Feuillants et vint s’enfermer dans la salle des Tuileries, salle étroite, obscure, sans accès, sans dégagements, fermée d’avance et captive, par le seul effet des localités ; un cachot ? ou un sépulcre ?

Qu’il soit fermé à jamais[1], ce sinistre palais de Catherine de Médicis ! Malheur aux coupables fous qui croiraient pouvoir y dormir entre deux décapités, Louis XVI et Robespierre !

L’Antiquité consacrait les lieux frappés de la foudre, les dévouait à Pluton, les entourait soigneusement, de peur que quelque insensé ne mît étourdiement le pied sur la place brûlante et maudite, patrimoine du dieu des morts.

Trois dynasties sont tombées là, par un juste jugement ; la noire façade en a la trace. Grâces soient rendues à Dieu !… Mais c’est aussi là qu’au 2 juin 1793 le premier coup fut porté à la religion nationale, la Convention décimée ; là, fut assassinée la Loi.

Le palais n’avait nullement en 1793 ni les abords ni l’intérieur qu’on voit aujourd’hui. Les vastes et libres espaces du Carrousel étaient resserrés par divers constructions. À l’intérieur, on n’allait pas, comme aujourd’hui, de plain-pied, d’une extrémité à l’autre. On montait, on descendait, et pour remonter. La salle, organisée fort bien pour un petit théâtre de cour, faite pour la nuit seulement, pour ne s’éclairer jamais que de lumière artificielle, n’avait qu’un jour pauvre et tiré d’en haut. Toute figure, à ce jour louche, paraissait douteuse, blême, de ces visages pâles, pour dire le mot de César, où l’on croit lire des complots.

Et la foule, comment entrait-elle ? Cette grande foule bruyante, ce monstre à mille têtes, que du dedans l’on entendait, non sans terreur, rugir au dehors, pouvait-elle entrer, cette foule ?

Elle n’arrivait que par effort, par lutte et combat, par élan désespéré. Les escaliers étroits du pavillon de l’Horloge et du pavillon Marsan, les misérables couloirs qui aboutissaient à la salle, de temps à autre y lançaient les plus heureux dans cette lutte, des hommes forts, certainement, ceux qui avaient des épaules, des reins et des coudes pour porter la foule ou pour l’écarter. Ils arrivaient bruyants, vainqueurs, tout émus encore, fiers de leur succès, de leur force. Le passage, spécialement vers le pavillon Marsan et la rue de Rivoli, était difficile en lui-même, difficile par les ruelles qui y amenaient. L’affreux passage Delorme, étroit, infect et immonde, entre les hautes maisons noires qui ne lui montraient que le dos, réceptacle des déjections de la rue Saint-Honoré, était le principal accès.

La Convention n’avait nulle protection militaire. La garde nationale, cachée dans une espèce de cave du pavillon Marsan, quelques gendarmes logés sous la salle de l’Assemblée, ne pouvaient servir de rien. Ils le savaient parfaitement. Aux jours les plus orageux, quelque bruit qu’on fît en haut, n’ayant nul moyen d’être utiles, pas, même d’entrer seulement, ils se chauffaient tranquillement et jouaient aux cartes.

On appellerait volontiers un tel lieu un piège à prendre des rois, la souricière aux tyrans.

La Convention savait parfaitement où elle allait. Mais tel était le respect de cet âge pour le peuple, telle sa confiance dans l’honnêteté de la foule, dans la religion de la loi, qu’on eût rougi de montrer une injurieuse défiance. Convenait-il au mandataire de soupçonner le Souverain, de prendre contre lui des mesures de défense ?… À lui seul de s’observer, à lui de réfléchir, de ne pas se perdre lui-même.

La Convention, aux Tuileries, y fut saluée coup sur coup par les mauvaises nouvelles : la prise de Thouars, emporté d’assaut par les Vendéens le 6 mai ; la mort de Dampierre, tué, le 9, à la tête de l’armée du Nord ; et le général en chef de l’armée de l’Est, Custine, offrait sa démission.

Pour comprendre où en était la France, il faut savoir qu’en avril la Convention envoya cinq cents vainqueurs de la Bastille, en mai, sa propre garde, deux cents grenadiers, — contre cent mille Vendéens !

Il n’y eut jamais de position comparable à celle du nouveau Comité public, infortuné pilote de ce vaisseau désespéré. Peu soutenu par les partis, ni girondin, ni jacobin, ce Comité avait reçu tous les pouvoirs, qui étaient alors autant d’impuissances. Sa ressource, devant l’Assemblée, était l’adresse et la langue de Barère, incomparable menteur pour atténuer les défaites, créer des armées possibles, prophétiser des victoires.

Le Comité avait tout au moins fait preuve d’une grande audace. Il avait, à ces armées désorganisées, presque anéanties, ordonné partout l’offensive, enjoint la victoire. La Révolution était l’assaillant universel ; la mettre sur la défensive, c’était la livrer et l’abandonner. Cette offensive intrépide, tout étrange qu’elle parût, ne fut pas sans quelque effet. Les Autrichiens, par exemple, se confirmèrent dans l’idée qu’ils avaient du profond fanatisme révolutionnaire, dans le plan qu’ils s’étaient fait de n’avancer qu’à coup sûr, de ne pas faire un pas sans avoir bien assuré le pas qu’ils venaient de faire, Condé d’abord et Valenciennes ; puis, ces places dûment assiégées et prises, on en viendra à Dunkerque, pour terminer la campagne par la grande affaire de Lille ». Ils restèrent deux mois devant Valenciennes, et c’est ce qui nous sauva.

Nous n’avons pas le temps, ici, de faire encore le détail des petites victoires vendéennes, ni des nobles généraux qui, vers le milieu d’avril, avaient enfin accepté le commandement de l’insurrection. Nous y reviendrons plus tard.

Mais nous ne pouvons passer sans dire un mot de Dampierre, victime du système de guerre ordonné par la Convention : avancer toujours, faible ou fort, et toujours combattre.

Nous entrons dans l’âge de bronze. Dampierre, ce héros de 1793, eût été guillotiné quelques mois plus tard (Couthon le dit en propres termes). Il le sentit parfaitement et, par le plus court chemin, se logea au Panthéon.

C’était une nature sombre et violente, d’une apparence un peu lourde ; le dedans était de feu. Né riche, et marquis de Dampierre, il avait cruellement étouffé sous l’Ancien-Régime, cherchant l’action, le péril, et ne trouvant rien. Il laissa tout, jeta tout en 1789 et commença tout d’abord par être un furieux jacobin. Dumouriez, son ennemi, dit que Dampierre était « un fol, audacieux jusqu’à la témérité ». C’est lui, en réalité, qui, à Jemmapes, avec le régiment de Flandre et le premier des volontaires de Paris, eut le premier et décisif succès qui enleva toute l’affaire.

Le voilà, devant Valenciennes, général en chef, mais général subordonné aux commissaires de la Convention. Il avait avec lui trente mille hommes, et, devant, au moins le double d’Autrichiens qui venaient de faire cette campagne heureuse et facile, et pouvaient à volonté se grossir jusqu’à cent mille. Les commissaires le sommaient d’avancer, au nom de la loi. Ces patriotes intrépides, qui, pour la plupart, voyaient la guerre pour la première fois et ne connaissaient nulle difficulté, crurent qu’il fallait tout hasarder et, à tout prix, étonner l’ennemi par cette offensive. Le sort de Dampierre était tout tracé. La Vendée avait vu déjà trois généraux en six semaines tomber du commandement à la sellette d’accusés. Tout le jour du 9, Dampierre lança ses colonnes contre l’immuable camp retranché des Autrichiens ; le soir il tenta un dernier, un terrible effort, alla droit à une batterie qui le foudroya à bout portant. Il eut la cuisse emportée et mourut le lendemain.

Le danger était plus grand qu’en septembre 1792. Il n’y avait plus l’immense mouvement populaire que trouvèrent les Prussiens. Nos discordes avaient augmenté. Nos ressources étaient amoindries. Plus de biens d’église à vendre. On arrivait maintenant aux biens d’émigrés, que peu de gens achetaient. Ces biens restant non vendus, les deux milliards d’assignats qu’on venait de fabriquer ne représentaient plus rien, portaient sur le vide ; on entrait dans la région inconnue et effrayante de la terreur financière, dans la fabrication d’un papier immense, acceptable par la guillotine.

Toutes sortes de passions, et bonnes et mauvaises, entravaient cette vente des biens d’émigrés. La délicatesse chevaleresque luttait contre le patriotisme. Si l’on avait été sûr que ceux dont on vendait les biens fussent tous dans l’armée de Condé, on eût acheté sans scrupule. Mais comment les distinguer ? Il y avait certainement deux catégories d’émigrés, les émigrés de la haine et les émigrés de la peur. Tous pourtant ou presque tous avaient pris les armes contre leur pays. Ils étaient précisément la classe militaire de la monarchie ; ceux qui n’eussent pas voulu combattre y étaient poussés par le préjugé, par les dérisions des autres. Il y avait, dit-on, vingt-neuf mille émigrés propriétaires, hommes la plupart ; les femmes, dans les localités paisibles, restèrent avec leurs enfants. Si l’on déduit des vingt-neuf mille quelques milliers d’individus incapables de porter les armes, il restera à peu près le nombre que formait l’armée de Condé.

Ce chiffre, cette désignation des personnes des émigrés, fut donnée par les municipalités. Quant aux administrations de départements, auxquelles Roland avait demandé la désignation des biens d’émigrés, elles montrèrent une extrême mauvaise volonté ; presque aucune ne répondit. Il adressa alors la même demande aux districts, menaçant de nommer à la Convention les districts désobéissants. Il ne fut guère plus heureux ; sur les cinq cent quarante-six districts de la République, il n’y en eut que deux cent dix-sept qui voulurent répondre.

Toutes ces administrations étaient ou se disaient girondines. Elles opposaient une force d’inertie invincible au gouvernement. Elles fermaient l’oreille au cri de la France, qui périssait sans remède, si elle ne mettait la main sur sa ressource suprême, la vente des biens des émigrés.

De même que les maratistes étaient plus violents que Marat, tous ces prétendus Girondins allaient dans le modérantisme (le mot fut créé pour eux) bien plus loin que les Girondins de la Convention. Ceux-ci, par Ducos, par Fonfrède, souvent par Vergniaud, se rapprochaient de la Montagne et votaient comme elle pour toutes les grandes mesures de salut public. Les Girondins de province avaient horreur de la Montagne, l’accusaient indistinctement, la croyant gouvernée uniquement par Robespierre et Marat.

La plupart alléguaient pour excuse à leur changement d’opinion l’horreur qu’inspiraient septembre et la création du tribunal révolutionnaire. Ils n’osaient blâmer tout haut le jugement de Louis XVI ; mais, peu à peu, ils commençaient à haïr moins les royalistes. Plusieurs le devenaient, les marchands surtout, à mesure qu’ils faisaient de mauvaises affaires. Mille causes avaient tué le commerce, l’émigration, le bouleversement des fortunes, l’inquiétude générale, une cause plus puissante encore, la naissance d’un nouveau commerce, l’agiotage sur les assignats, la vente de l’argent. Tout le monde voulait de l’argent et, pour en avoir, donnait le papier à vil prix. Quiconque avait de l’argent réalisait à l’instant des bénéfices faciles, prenant ce papier au rabais et le faisant recevoir au pair ou par ses créanciers ou par les caisses publiques. La fabrication des petits assignats de cinq francs et au-dessous répandit partout l’agiotage, dans les moindres villages mêmes. Il n’y eut plus d’autre trafic.

Ce n’est pas tout. Le jour où la guerre est déclarée à l’Angleterre, à la Hollande, les banques étrangères se ferment à la France. Nos grandes cités commerçantes, Lyon, Bordeaux, Marseille, frappées au dedans, sont comme murées au dehors, ensevelies pour ainsi dire dans l’excommunication financière de l’Europe.

Tout ceci part du 1er février, jour de la déclaration de guerre ; les effets, déjà sensibles en mars, sont terribles en avril, en mai[2].

Bordeaux, qui avait tant perdu, qui, surtout depuis le désastre de Saint-Domingue, avait vu tarir ce fleuve d’or qui coulait dans ses murs (près de quatre-vingts millions par an !), Bordeaux n’en avait pas moins été admirable, héroïque. En mars encore, on l’a vue, avant toute la France, courir dans la Vendée au secours de la République. Mais, dans ce même mois, la mer lui est fermée. La grande ville étouffe, elle pleure, elle crie à la Convention. Le cri arrive sous la forme d’une pétition girondine, sous le prétexte d’une réclamation pour l’inviolabilité des représentants girondins.

Pour Marseille, ce qui la tua, ce fut l’excès même de son patriotisme, qui fit partir pour la frontière la meilleure partie de sa population et la plus patriote. Le haut commerce restait maître ; il était toujours girondin, républicain, et néanmoins entravait les mesures révolutionnaires. Les Commissaires de la Convention, Boisset et Moïse Bayle, essayèrent de dissoudre ce gouvernement marseillais, qui, sans s’étonner, leur signifia de sortir dans les vingt-quatre heures. La Convention ne soutint pas ses commissaires et suspendit leurs arrêtés (12 mai).

Elle porta une décision plus imprudente encore dans les affaires de Lyon. Du sort de cette ville dépendait celui de vingt départements qui avaient les yeux sur elle et devaient la suivre, quoi qu’elle fît. Le salut de la France était lié étroitement à celui de Lyon. Si près de la frontière, elle était le point de départ des opérations de l’armée des Alpes, son magasin, son entrepôt. Qu’adviendrait-il de cette armée, déjà très faible, si elle avait au dos Lyon même pour ennemi ? Nulle part la Révolution n’avait besoin d’être plus forte, et elle y faiblissait. Des Girondins aux royalistes, la nuance s’effaçait peu à peu. Il y parut au 29 mai, où des officiers royalistes furent tués dans les rangs girondins. Les révolutionnaires, pour contenir tant d’ennemis et lever la réquisition, n’avaient que la terreur. Ils firent un acte hardi, hautement approuvé des représentants du peuple qui allaient à l’armée des Alpes ; ils créèrent un tribunal, arrêtèrent les suspects. La chose est dénoncée le 15 mai à la Convention ; le Girondin Chasset obtint d’elle ce décret : « Ceux que l’on voudrait arrêter ont le droit de repousser la force par la force. » C’était décréter un combat ; il fut livré bientôt.

On voit, par ce fait grave, comment la Gironde, dans son inintelligence de la crise où la France se trouvait, faisait, sans le vouloir, les affaires de l’ennemi, celles du royalisme, et devenait de plus en plus l’obstacle de la situation.

Elle l’était surtout aux finances. Son ministre, Clavières, était en lutte avec la trésorerie, c’est-à-dire avec Cambon. Les administrations girondines, qui arrêtaient celui-ci dans la vente des biens d’émigrés, le mirent aussi dans l’impossibilité de suivre le beau plan du département de l’Hérault. Ce plan eût associé au pouvoir réquisitionnaire ces administrations, tellement suspectes. On ne put se fier qu’aux municipalités, à leurs comités, violemment, brutalement patriotes, mais sûrs et vrais républicains.

Instrument barbare, maladroit, le seul pourtant qu’eût la Révolution, et qui la fît haïr, la rendant plus odieuse encore par la violence de la forme et la tyrannie du procédé que par la grandeur des sacrifices qu’elle exigeait. C’était avec des cris, des menaces, des injures, de brusques invasions de domicile, à faire évanouir les femmes, qu’on exigeait le tribut, légitime en réalité, que demandait la Patrie en péril. L’emprunt, levé ainsi, donna plusieurs mois à la France l’aspect d’une ville prise d’assaut.

Notez pourtant que cet emprunt n’était levé qu’avec une bonne garantie. On vous donnait en échange une reconnaissance que vous pouviez faire payer en biens d’émigrés.

Telle est la combinaison qu’avait imaginée Cambon pour faire accepter ces biens.

Une autre chose, non moins nécessaire, et qui pourtant sembla fort odieuse, ce fut la réquisition personnelle dont les comités frappèrent tout un monde de jeunes gens qui ne voulaient pas partir, des oisifs, des agréables, commis, clercs, etc., une jeunesse bourgeoise qui comptait éluder le service militaire ou bien se faire remplacer. Ces jeunes gens s’attroupèrent, opposèrent résistance. Ils furent soutenus par la majorité des sections, qui ne pouvaient supporter la violence de leurs comités révolutionnaires, surtout leurs demandes d’argent.

Ce conflit eut lieu à Paris, le 3 et le 4 mai. Et les comités révolutionnaires l’emportèrent sur leurs sections, dont les assemblées furent dès lors subjuguées ou presque désertes.

Le résultat fut tout contraire à Lyon ; pendant tout le mois de mai, les modérés, à main armée, se maintinrent contre la municipalité. Il en résulta, comme on verra, une guerre civile où, derrière les modérés, derrière les Girondins vrais ou faux, se démasqua le royalisme.

La réquisition personnelle adressée par les comités à tel individu choisi, désigné, avait l’inconvénient de laisser croire à chacun qu’on le désignait par haine. La section des Gravilliers et beaucoup de gens de bon sens auraient préféré le sort. Tel était aussi l’avis de Danton, qui se hasarda de le proposer. Un Girondin malheureusement applaudit la proposition. Elle devint impopulaire, suspecte. Danton n’osa insister.

La situation était si pressante que la Convention (le 8) « approuva les mesures adoptées par chacune des sections », sans s’inquiéter si ces mesures étaient différentes. De quelque main que vînt le secours, par quelque bras que se fît la violente exécution, on se résigna.

Fortifier les patriotes, les armer, les solder, s’il le fallait, effrayer les contre-révolutionnaires et les égoïstes, ce fut toute la politique du moment. Le 8 au soir, Robespierre proposa aux Jacobins, comme chose naturelle et facile, d’arrêter tous les suspects.

Le 13, il demanda qu’on soldât une armée révolutionnaire, formée de sans-culottes, et qu’on salariât ceux qui assisteraient aux assemblées de sections. La première proposition fut votée, le même jour, par la Commune.

La loi donnait aux comités de sections un droit de surveillance sur les étrangers suspects. Le 16, ils hasardèrent le premier essai d’un nouveau pouvoir, celui d’arrêter tout suspect, étranger ou citoyen. Ils arrêtèrent un magistrat, un juge de paix, et la nuit. Le matin, sa section le réclame à la Convention, qui ordonne son élargissement. Le jour même, l’Assemblée, pour mieux faire sentir son mécontentement, nomme président le plus violent des Girondins, Isnard. Choix malheureux. La violence d’Isnard était provocante, colérique, malencontreuse, sans adresse ni mesure.

C’était la guerre.

On pouvait prévoir aisément, avec un tel président, qu’un conflit aurait bientôt lieu, que la Gironde ou la Montagne serait infailliblement brisée.

Cependant la situation n’était pas telle qu’on pût hésiter dans ses vœux. La Gironde était pleine de talents, éloquente, elle comptait beaucoup d’hommes honorables, qu’on était forcé d’aimer ; mais enfin elle ne proposait nul remède, nul secours. La France périssait avec elle. Elle était le centre, l’appui du fatal modérantisme qui entravait l’action, empêchait spécialement l’action financière, la vente des biens de l’émigration.

Comment écarter la Gironde, si elle ne donnait pas elle-même sa démission ? Comment l’écarter, sans armer la vengeance des départements, commencer la guerre civile ?

Danton désirait qu’intimidée ou s’avouant qu’elle était l’obstacle au salut de la Patrie, la Gironde se retirât. Il eût voulu que la Convention sanctionnât provisoirement le vœu de Paris à ce sujet, que sa décision fût communiquée aux départements. S’ils adhéraient, la retraite des vingt-deux deviendrait définitive. Il fit présenter la chose sous cet aspect aux Jacobins par son ami Fabre d’Églantine (séance du 1er mai). Cet expédient, quel qu’il fût, avait du moins l’avantage de débarrasser la Convention des Girondins pendant la crise du printemps. C’est tout ce que voulait Danton.

Robespierre ne voulait pas que la Gironde donnât sa démission. Il voulait qu’elle fût jugée. Il croyait qu’elle était coupable, exigeait une justice. Sincère en cela, sans nul doute, il montrait bien peu de sens politique. Quel danger immense de commencer un tel procès dans la situation où était la France ! Les Girondins eussent-ils été coupables, il y avait à parier qu’on n’aurait contre eux que des preuves morales, de simples présomptions. Et quand même on aurait trouvé des preuves très certaines et très convaincantes, quel moyen de les démontrer telles aux départements, qui feraient de tout cela une affaire d’orgueil ou d’honneur, et se croiraient toujours offensés dans leurs députés ?

Robespierre voulait-il la mort des Girondins ? Non, à cette époque. Il ne les voulait pas morts, mais démasqués, déshonorés.

Tel était aussi l’avis de Marat, plus modéré au fond que ses paroles sanguinaires ne l’auraient fait soupçonner… Je croirais même qu’il désirait peu un procès en règle. Que les Girondins fussent écartés, arrêtés, mis hors d’état de conspirer, il ne désirait rien de plus.

La majorité des Jacobins n’avait nulle autre pensée que celle de Robespierre. On serait injuste envers eux, si on les jugeait sur le mot que l’un d’eux, un misérable, Desfieux, écrivait, le 6 avril, aux Jacobins de Bordeaux : « Qu’heureusement les Girondins allaient être assassinés. »

Ce n’était qu’aux Cordeliers ou dans la réunion de l’Évêché que quelques hommes soutenaient la thèse, très peu populaire, de la nécessité d’un massacre.

Nous avons vu la violence insensée de l’Évêché combattue en octobre 1792, en avril 1793, par Robespierre et Marat. L’Évêché ne fut nullement soutenu par le peuple dans sa tentative meurtrière du 10 mars. Au 1er avril, les Jacobins, le frappant d’une vive désapprobation par leur président Marat, l’empêchèrent de s’emparer des armes de la Commune, que l’Évêché voulait, disait-il, distribuer aux sections.

À la fin d’avril, un hasard, une circonstance imprévue lui donna tout à coup une grande popularité. Ce fut la mort de Lazouski, l’un de ses membres, capitaine des canonniers du faubourg Saint-Marceau. Nous avons parlé de ce réfugié polonais, qui avait brillé au 10 août, et qui, depuis, vivait dans ce faubourg, avec la population la plus indigente de Paris. Envoyé avec Fournier pour escorter les prisonniers d’Orléans, il n’empêcha pas le massacre ; l’eut-il pû ? la chose est douteuse. Nous le retrouvons au 10 mars. Le faubourg ne voyait en lui que le vainqueur du 10 août. Ces pauvres gens avaient pour leur Polonais un engouement extraordinaire ; ils le pleurèrent sincèrement, prétendirent qu’il était empoisonné. La Commune s’associa à ce soupçon, à ce deuil ; elle adopta la fille du mort, ordonna qu’il aurait l’honneur insigne, unique, d’être enterré sur la place même du Carrousel, en face du palais qu’il avait foudroyé. Lazouski, l’homme de l’Évêché, l’homme du mouvement du 10 mars, placé à perpétuité devant la Convention, n’était-ce pas pour celle-ci comme une menace muette ? une attente d’insurrection ?

L’Évêché fut singulièrement fortifié par cet événement populaire. Les Jacobins, qui avaient souvent condamné sa violence, lui donnèrent la main sans hésitation. Robespierre fit, au sein de la société, un éloge funèbre du grand patriote.

La Commune, à son tour, voyant cette union nouvelle des Jacobins et de l’Évêché, se confia à celui-ci. Elle en fit le centre des comités qui se chargeaient, au nom des sections, de lever l’emprunt forcé. Les comités qui devaient répartir les secours promis aux nécessiteux s’y réunissaient aussi.

Le premier essai de violence contre la Convention fut une émeute de femmes (18 mai). On leur fit croire que la rareté du pain était l’œuvre de la Gironde ; elle voulait, disait-on, affamer le peuple, le mater et le dompter par l’excès de la misère ; les Girondins accaparaient le pain pour le jeter dans la Seine. Les femmes assiégèrent l’Assemblée ; on se battit à la porte et dans les tribunes.

« Vous le voyez, dit Isnard, on veut la dissolution de l’Assemblée… Ceci est un complot de Pitt… » — Marat, à cette folie, répond par une autre ; il soutient que la Gironde est amie de la Vendée.

Guadet hasarda alors deux propositions très graves. L’une reproduisait l’idée dangereuse, déjà émise plusieurs fois, de réunir à Bourges les suppléants de l’Assemblée. L’autre demandait que la Convention cassât toutes les autorités de Paris.

Il eût fallu, du moins, avant tout, que la Convention désarmât ces autorités, qu’elle leur ôtât le droit de requérir la force armée, qu’elle reprît elle même ce droit, le mît entre les mains de son Comité de salut public.

C’était évidemment sur le courage du Comité de salut public ou d’exécution que toute la révolution proposée par Guadet allait reposer. S’il y avait bataille dans Paris, le Comité se trouvait être, en quelque sorte, le général de la Convention. Eût-il accepté un tel rôle ? L’idée seule faisait frissonner Barère. Le Comité n’avait pas d’ailleurs l’unité indispensable pour une telle exécution.

Barère s’élance à la tribune, écarte du Comité la responsabilité qui allait tomber sur lui. Le svelte et agile orateur y donne l’étonnant spectacle d’une évolution légère qui met tous les chiens en défaut. Il frappe à gauche, déplore les excès de la Commune… La droite commençait d’applaudir. — Barère alors, sans perdre de temps, se rejette contre la droite : « Casser les autorités de Paris ! dit-il ; si je voulais l’anarchie, j’appuierais cette proposition. (Applaudissements de la gauche.) Il faut créer une commission de douze membres qui examine les arrêtés de la Commune, qui entende les ministres et prenne des mesures pour la tranquillité publique. » — Décrété à l’instant même.

Le Comité d’exécution avait ainsi, par Barère, décliné l’exécution. Que faisait ce nouveau comité des Douze, chargé de prendre des mesures ? Que voulait dire un mot si vague ? Était-ce un mot de confiance ? Il fallait alors remettre ce pouvoir de confiance à des hommes imposants par le caractère. Ceux qu’on nommait (sauf deux, Rabaut et Fonfrède) n’avaient nullement le poids nécessaire pour une mission si grave ; c’étaient généralement de jeunes députés de la droite, qu’on aurait pu appeler une Gironde inférieure. Vigée par exemple, Henri Larivière, étaient des jeunes gens hasardeux, aux paroles hardies et légères, qu’on croyait (sans qu’ils eussent fait leurs preuves) gens d’exécution.

Le dimanche 19 au soir, une assemblée des comités révolutionnaires eut lieu, non à l’Évêché, mais à la mairie. Elle fut présidée par les administrateurs de police de la Commune ; on devait y examiner les moyens de saisir et d’arrêter les suspects. L’administrateur Marino, peintre en porcelaine (le même qui devint plus tard effroyablement célèbre par les jugements de Lyon), dit qu’il ne connaissait de suspects que dans la Convention, qu’il fallait saisir les vingt-deux (plus huit qu’il désignerait), les mettre en lieu sûr, les septembriser, les faire disparaître : « Nous dirons ensuite, dit-il, qu’ils ont émigré. » Tout cela froidement, posément ; c’était un homme sérieux, calme, qui semblait rassis. Il y eut quelque silence ; très peu approuvèrent. Quelques-uns dirent qu’on n’avait pas de local où l’on pût faire secrètement une telle exécution. Un autre, qu’il fallait attendre le plan d’insurrection que Robespierre et Marat présentaient aux Jacobins. Alors un des violents, prenant l’air d’un homme d’État et se posant dans la gravité d’un Machiavel, dit qu’il fallait des mesures promptes : « Coligny, dit-il, était à minuit près du roi ; à une heure, il était mort. »

Cette exaltation à froid fut encore plus odieuse et plus ridicule les jours suivants aux Cordeliers. Le jeune Varlet, jaloux de Marino, qui lui volait son massacre, en proposa un, infiniment plus beau, plus complet, d’un effet plus dramatique. « Il faut faire, dit-il, une insurrection d’un genre absolument neuf… Nous entrerons dans l’Assemblée avec les Droits de l’homme voilés de noir, nous enlèverons toute la Plaine, tout ce qu’il y a d’ex-constituants, de nobles, prêtres, robins… Nous exterminerons cette engeance avec les Bourbons », etc. Legendre, qui était là, réclama pour qu’on respectât du moins l’enceinte de la Convention.

Il ne faut pas croire que toutes ces belles choses fussent bien prises dans les sections. La nuit du dimanche au lundi, tous ceux de leurs membres qui étaient en permanence, apprenant la proposition de Marino, témoignèrent une vive horreur. Le maire Pache, qui, le lundi soir, vint présider l’assemblée des comités révolutionnaires, ne permit pas qu’on mît en discussion aucune violence : « Si vous tuez les vingt-deux, dit-il, vous aurez la guerre civile. » Quelques-uns lui reprochant sa tiédeur : « En tout cas, dit-il, ce n’est pas ici qu’on doit discuter de telles choses. » Il les mit ainsi tout doucement à la porte, les laissant parfaitement libres de conspirer partout ailleurs qu’à la mairie.

Dans la réalité, personne ne croyait sérieusement au massacre. Le Paris de 1793 ne ressemblait pas à celui de 1792. Le sang s’était bien calmé. Les provinces, plus tardives, étaient jeunes encore dans la Révolution, mais Paris y était vieux. Il pouvait être témoin de grandes barbaries juridiques, que tout le monde laisserait faire. L’assassinat était possible ; le massacre populaire avait peu de chances.

L’enlèvement, l’arrestation de plusieurs représentants, étaient bien plus vraisemblables. Un rapport de police apprit au Comité de salut public la nouvelle (vraie ou fausse) que Robespierre, Danton et autres, réunis à Charenton, avaient comploté la chose. Le Comité était alors doublement embarrassé. Il n’éprouvait que revers (au Nord et dans la Vendée), il n’avait que de tristes, d’humiliantes nouvelles à donner à l’Assemblée, et il allait lui faire des demandes énormes, réclamer d’elle des votes d’importance infinie, de confiance sans limites. Le 20 mai, Cambon fit proposer par un de ses collègues l’établissement de l’impôt progressif, réglé par les municipalités. Puis, au milieu de la discussion, il introduisit lui-même (comme en parenthèse) une bien autre demande, l’emprunt forcé de un milliard à lever immédiatement sur les égoïstes et les indifférents (impôt remboursable en biens d’émigrés). Il emporta la chose de haute lutte, et ce fut seulement après (le 23) qu’il annonça le complot d’enlèvement. L’Assemblée l’écouta assez froidement. Elle fit plus d’attention aux harangues des sections qui dénoncèrent les propositions de massacre faites dans les assemblées de la mairie le dimanche et le lundi. La Commune eut peur ; elle désavoua ce qui s’était dit le dimanche. Sur la proposition de Chaumette, elle arrêta qu’on inviterait les dénonciateurs à venir lui donner des renseignements « pour quelle pût découvrir les traîtres, et dès le soir même, les livrer aux tribunaux ».

À toutes ces révélations, l’Assemblée ne remuait pas. Elle se faisait lire les lettres rassurantes du maire et dormait à ce doux bruit. Le 19, le 24, le 27 même, quand la Convention était assiégée, Pache écrivait : « Il n’y aura rien… Il n’y a pas de complot… L’habitude fâcheuse, répandue dans les sections, de parler à tout propos de carnage n’a point d’effet jusqu’ici au delà du langage et de l’imagination. Le cœur est encore humain et sensible. »

La Convention avait mis deux jours pour nommer les Douze. Et, les Douze mirent trois jours à faire leur rapport, rapport tout à fait ridicule. Vigée, qui en était chargé, commençait par dire que le danger était extrême : « Encore quelques jours, dit-il, et vous n’étiez plus. » Puis, pour obvier à ce grand péril, il proposait seulement de fortifier le poste de la Convention ; chaque compagnie était tenue d’y envoyer deux hommes. Du reste, rien de changé. La Commune restait investie du droit de requérir la force militaire, c’est-à-dire, quand elle voudrait, d’assiéger la Convention.

Le rapport fut adopté, malgré l’opposition de Danton qui dit : « C’est décréter la peur. »

Quelque insignifiante et molle que fût la mesure proposée par les Douze, elle avait ceci de bon, qu’elle respectait Paris, qu’elle se fiait à lui de la sûreté de l’Assemblée. Cette ligne était la seule qu’on pût suivre ; la Convention devait y persévérer. Une fatale imprudence de son président Isnard l’en sortit le lendemain.

Le 24, les Douze avaient ordonné l’arrestation de Varlet, de Marino, l’auteur des propositions sanguinaires faites le soir du dimanche, et celle du substitut Hébert, le trop fameux Père Duchesne, qui, dans son dernier numéro (no 239), disait que les Girondins, achetés par Pitt, avaient fait faire en février le pillage des épiciers, et depuis, à plusieurs reprises, enlevaient le pain des boulangers pour occasionner la disette.

Le 25, de bon matin, la Commune était aux portes de la Convention pour réclamer la liberté de ce grand citoyen, Hébert, de cet estimable magistrat. L’adresse de la Commune, récrimination furieuse, demandait la mort pour les calomniateurs de Paris, pour ceux qui avaient dénoncé la proposition de massacre faite à la mairie.

Un frémissement d’indignation parcourut toute l’Assemblée.

Isnard ne se possédait plus. De son siège de président, il laissa tomber un mot déplorable, de ces mots qui lancent les révolutions.

« Vous aurez prompte justice, dit-il aux orateurs de la Commune. Mais écoutez les vérités que je vais vous dire. La France a mis dans Paris le dépôt de la représentation nationale. Il faut que Paris le respecte. Si jamais la Convention était avilie, je vous le déclare, au nom de la France entière… » Et là il leva la main et suspendit l’anathème…

« Non ! Non ! » cria la gauche.

Mais toute l’Assemblée se lève : « Oui, oui, au nom de la France !… »

Isnard alors continua : « Paris serait anéanti !… »

Marat : « Lâche, trembleur, descendez du fauteuil… Vous voulez sauver les hommes d’État. »

Isnard, d’une voix lugubre : « On chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé… »

À ce blasphème, plusieurs rugissent d’indignation, et plusieurs de joie, voyant la prise terrible que venait de donner sur lui le malencontreux président. Danton s’élance à la tribune, et, sans abuser contre Isnard de son avantage (il le voyait soutenu de la grande majorité), il défendit Paris avec infiniment d’adresse, de sens et de raison, de modération. Il y rappela tout le monde et finit par emporter les applaudissements de tous les partis.

Isnard avait fait une faute, une grande faute. Il avait été maladroit et injuste. Paris était, en réalité, très favorable à la Convention.

Il n’y avait pas un quart d’heure qu’Isnard avait dit le mot fatal, et déjà il était répandu dans le faubourg Saint-Antoine. On se disait avec horreur : « Le président a demandé l’anéantissement de Paris. »

Ce qu’avait dit Isnard le 25 mai, Barère l’avait dit le 10 mars (sauf la solennité de la forme, sauf le ton lugubre, l’air sinistrement prophétique). Personne n’y avait pris garde.

Ce mot, répété, commenté, à grand bruit, par tout Paris, fit l’effet d’une tempête. On montrait dans le lointain les armées des départements venant démolir la capitale, s’en disputer les débris. Le 25 au soir, les comités révolutionnaires, se prévalant du mot d’Isnard, du sinistre effet qu’il eut dans Paris, firent un essai de leurs forces. L’essai se fit dans la Cité, dont le comité avait près de lui l’assemblée de l’Évêché et le tribunal révolutionnaire. On y arrêta cinq personnes « qui avaient parlé mal de Robespierre et de Marat ». L’ordre était signé du président de la section, Dobsent, juge du tribunal révolutionnaire, et qui semblait, à ce titre, à peu près inviolable.

Le choix d’un tel homme pour faire l’essai dangereux de la tyrannie nouvelle était fort habile. Le tribunal était le centre, le point de ralliement des hommes de 1793, le temple, le lieu sacro-saint des croyants de la Terreur. Elle y siégeait elle-même, et qui y siégeait avec elle se sentait inattaquable, bien plus que la Convention. Quelque opinion qu’on eût en réalité de ce tribunal, on ne pouvait contester qu’il ne fût le glaive de la République, et que, toucher à ce glaive, risquer d’en émousser la pointe, c’était donner aux royalistes une incalculable audace.

À ce moment même, on amenait de Bretagne les royalistes qui avaient recelé chez eux tous les actes du complot, les listes des conjurés. Ces prisonniers qui arrivaient au tribunal révolutionnaire allaient-ils trouver leurs juges poursuivis, prisonniers eux-mêmes ? Cela était impossible. Ces juges, en un tel moment, se trouvaient inviolables, impeccables, quoi qu’ils fissent.

Cela n’arrêta pas les Douze. Ils ordonnèrent à Dobsent de leur apporter les registres de la section, et, sur son refus, le firent arrêter.

La Convention suivait les Douze ; elle paraissait résolue. Le même jour, 26 mai, sans discussion, sans phrases, elle vota non seulement l’élargissement des cinq personnes emprisonnées sur l’ordre de Dobsent et du comité, mais la suppression même du comité, la défense à tout comité de s’appeler révolutionnaire, l’ordre général aux comités de se renfermer dans les pouvoirs que la loi leur donnait sur les étrangers.

D’un vote, se trouvait brisée toute la grande machine de la Terreur.

Qu’y substituait la Convention ? Rien. Organisait-elle un nouveau pouvoir, efficace et énergique, pour la répression du royalisme ? Nullement. La fin du décret le rendait ridicule. L’Assemblée se remettait de tout au ministre de l’intérieur, le faible, le timide, l’impuissant Garat.

Le décret fut rendu le matin. En réponse, les violents essayèrent l’insurrection. Les fonds accordés aux femmes et mères de ceux qui partaient se distribuant généralement sous leur influence, ils avaient nombre de femmes à leur disposition. Ils les promenèrent dans Paris, par bandes, armées de piques. Ces femmes, avec des tambours, proclamaient l’insurrection. Elle se réalisait déjà dans plus d’une section ; les violents y luttèrent contre les modérés, à coups de bâtons, de chaises, les chassèrent des assemblées. Peu nombreux, ils s’entendaient mieux, s’aidaient d’une section à l’autre. Eussent-ils été les moins forts, ils étaient toujours à même d’appeler la force armée, qui, dépendant de la Commune, était à leurs ordres.

Toutefois la singularité d’un très petit nombre agissant ainsi en présence d’un peuple de cent mille gardes nationaux, qui semblaient dormir, rendait l’affaire hasardeuse. Cette épuration à coups de bâtons pouvait réveiller Paris. Il eût suffi qu’il fît un signe pour changer la face des choses. Les furieux de l’Évêché avaient eu l’imprudence de mettre en avant, de prendre même pour président, dans ces jours de crise, un homme trop connu de la population parisienne, dont le nom seul disait beaucoup, qui ne se montrait jamais que dans les jours les plus sinistres, l’homme noir du 5 octobre, la lugubre figure du juge de l’Abbaye.

Les Jacobins ne pouvaient plus rester inactifs. Il fallait qu’ils sauvassent les violents de leur propre violence qui les eût perdus, amenant, non un massacre, mais peut-être quelque assassinat. Robespierre devait d’ailleurs se hâter de rendre à la société l’avant-garde de la Révolution qu’elle se laissait ravir. Lui-même, peu de jours auparavant, il s’était quelque peu compromis par sa modération, défendant la Convention contre l’amère invective d’un juge révolutionnaire qui était venu dénoncer l’Assemblée aux Jacobins. Il fît, le 26 au soir, à la société le discours le plus belliqueux qu’il eût fait jamais. Dans la nécessité de regagner par la violence des paroles le terrain qu’il avait perdu, il sortit de son caractère, dit des choses étonnantes qui confondirent ses amis. Ce fut la colère d’Achille. Il déclara que si le peuple n’était pas en insurrection contre les députés corrompus, « il s’y mettrait à lui seul ». La société ne rit point ; elle se leva tout entière contre les députés corrompus et se déclara en insurrection.

Dans ce discours colérique, parfaitement calculé pour la foule des Jacobins, Robespierre trouvait pourtant moyen d’indiquer ses vues véritables, de menacer et d’ajourner. Il s’adressait à l’arme la plus menaçante, à la partie la plus révolutionnaire de la garde nationale, l’artillerie, disant que : « Si les canonniers qui tenaient la foudre ne s’en servaient pas à l’approche de l’ennemi, il se chargerait lui-même de punir les traîtres, regarderait tout conspirateur comme son ennemi et le traiterait comme tel. »

À l’approche de l’ennemi, ce mot ajournait les choses. Il déclara en effet aux principaux Jacobins que, pour le moment, il suffisait d’une insurrection morale.

Toute la difficulté était d’amener l’Évêché, des hommes comme Maillard, Varlet, Fournier, à l’idée d’une insurrection morale. Le capucin Chabot se chargea de les prêcher, avec Dufourny et autres, et de les amener aux vues plus sages et plus efficaces de la société jacobine.

  1. Fermé ou occupé par la Révolution elle-même, son vainqueur et son seul habitant légitime. Qu’elle l’occupe, ce palais, de ses tragiques ombres, des effigies de ses héros, de celles de ses victimes. Nul autre emploi raisonnable d’un tel lieu. C’est l’idée qui fut proposée (par M. Maurice) en 1848 : établir aux Tuileries le Musée de la Révolution.
  2. Il faut ici bien distinguer les dates. C’est le 4 et le 5 mars (et non en mai), c’est sous la menace de l’assassinat, que Vergniaud avait écrit aux Bordelais les lettres qu’on lui a reprochées et que l’on répandit en mai, comme s’il venait de les écrire. Il leur écrit non de partir, mais : « Tenez-vous prêts ; si l’on m’y force, je vous appelle de la tribune pour venir nous défendre. Si vous développez une grande énergie, vous forcerez à la paix les hommes qui provoquent à la guerre civile. » Bordeaux, à ce moment, où ses gardes nationaux, avant Paris, avant toute la France, allaient combattre la Vendée, Bordeaux apparaissait alors comme ce qu’il y avait de plus républicain dans la République. Il n’en fut pas ainsi plus tard. Du reste, l’appel de Vergniaud n’était nullement menaçant : « Vous forcerez à la paix… » L’homme qui, le 20 avril, poussa la crainte de la guerre civile jusqu’à repousser la convocation pacifique des assemblées primaires, avait-il pu, le 5 mars, exprimer le vœu impie d’un conflit à main armée ?
    xxxxLes Jacobins eux-mêmes, quoiqu’ils eussent à volonté une petite armée dans Paris, n’avaient rien négligé pour appeler des forces départementales. Le 17 avril, le Jacobin Desfieux rappelait à la société « qu’elle avait envoyé deux courriers pour appeler des Marseillais, qu’ils étaient en marche pour venir, qu’ils arrivaient au nombre de six mille ».