Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre II/Chapitre 5


CHAPITRE V

LE CLERGÉ. — LA FOI NOUVELLE


Discours prophétiques de Fauchet. — Effort impuissant de conciliation. — Ruine imminente de l’ancienne Église. — L’Église avait délaissé le peuple. — Buzot réclame pour la nation les biens du Clergé, 6 août. — Suppression de la dîme, 11 août. — La liberté religieuse reconnue. — Ligue du Clergé, de la Noblesse et de la Cour. — Paris abandonné à lui-même. — Nulle autorité publique ; peu de violences. — Dons patriotiques. — Dévouement et sacrifice. (Août 1789.)


La résurrection du peuple, qui brise enfin son tombeau, la féodalité elle-même écartant la pierre où elle le tint scellé, l’œuvre des temps en une nuit, voilà le premier miracle du nouvel Évangile, divin miracle, authentique !

Qu’elles vont bien ici les paroles que Fauchet prononça sur les ossements trouvés dans la Bastille : « La tyrannie les avait scellés aux murs de ces cachots qu’elle croyait éternellement impénétrables à la lumière. Le jour de la révélation est arrivé ! Les os se sont levés à la voix de la liberté française ; ils déposent contre les siècles de l’oppression et de la mort, prophétisent la régénération de la nature humaine et la vie des nations[1] !… »

Belle parole, et d’un vrai prophète… Recueillons-la dans notre cœur, comme le trésor de l’espérance. Oui, ils ressusciteront !… La résurrection commencée sur les ruines de la Bastille, poursuivie la nuit du 4 août, manifestera au jour de la vie sociale ces foules qui languissent encore dans les ombres de la mort… L’aube vint en 1789 ; puis l’aurore commença, tout enveloppée d’orages ; puis l’éclipse noire et profonde… Le soleil n’en luira pas moins. Solem quis dicere falsum audeat ?

Il était deux heures de nuit quand l’Assemblée finit son œuvre immense et se sépara. Le matin (5 août), à Paris, Fauchet faisait en chaire l’oraison funèbre des citoyens tués devant la Bastille. Ces martyrs de la liberté venaient d’avoir, cette nuit même, dans la destruction de la grande Bastille féodale, leur palme et le prix de leur sang.

Fauchet trouva là encore des paroles d’éternelle mémoire : « Qu’ils ont fait de mal au monde, les faux interprètes des divins oracles !… Ils ont consacré le despotisme, ils ont rendu Dieu complice des tyrans. Que dit l’Évangile ? Il vous faudra paraître devant les rois ; ils vous commanderont l’injustice et vous leur résisterez jusqu’à la mort… Ils triomphent, les faux docteurs, parce qu’il est écrit : Rendez à César ce qui est à César. Mais ce qui n’est pas à César, faut-il aussi le lui rendre ?… Or, la liberté n’est pas à César, elle est à la nature humaine. »

Ces paroles éloquentes l’étaient encore plus dans la bouche de celui qui, le 14 juillet, s’était montré deux fois héroïque de courage et d’humanité. Deux fois il avait essayé, au péril de sa vie, de sauver la vie des autres, d’arrêter le sang… Vrai chrétien et vrai citoyen, il eût voulu tout sauver, et les hommes et les doctrines. Son aveugle charité défendait ensemble des idées hostiles entre elles, des dogmes contradictoires. Il mariait d’un même amour les deux Évangiles, sans tenir compte des différences de principes, des oppositions. Rejeté, exclu par les prêtres, ce qui l’avait persécuté lui était devenu par cela même respectable et cher. Qui ne s’est trompé comme lui ? Qui n’a caressé l’espoir de sauver le passé en avançant l’avenir ? Qui n’aurait voulu susciter l’esprit sans tuer la vieille forme, réveiller la flamme sans troubler la cendre morte ?… Vain effort ! Nous avons beau retenir notre souffle. Elle est devenue légère, elle s’envole d’elle-même vers les quatre vents du monde.

Qui pouvait voir alors tout cela ? Fauchet s’y trompait, et bien d’autres. On faisait effort pour croire la lutte finie et la paix venue ; on admirait que la Révolution fût déjà dans l’Évangile. Tout ce qui entendit ces grandes paroles tressaillit jusqu’au fond du cœur. L’impression fut si forte, l’émotion si vive, qu’on couronna l’apôtre de la liberté d’une couronne civique. Le peuple et le peuple armé, les vainqueurs de la Bastille et la garde citoyenne, le tambour en tête, le reconduisirent à l’Hôtel de Ville ; un héraut portait la couronne devant lui.

Dernier triomphe du prêtre ou premier du citoyen ?… Ces deux caractères, ici confondus, pourront-ils se mêler ensemble ? La robe déchirée, glorifiée des balles de la Bastille, laisse voir ici le nouvel homme ; en vain voudrait-il lui-même l’étendre, cette robe, pour en couvrir le passé.

Une religion nous vient, deux s’en vont (qu’y faire ?), l’Église et la Royauté…

Féodalité, Royauté, Église, de ces trois branches du chêne antique, la première tombe au 4 août ; les deux autres branlent ; j’entends un grand vent dans les branches, elles luttent, elles tiennent fort, les feuilles jonchent la terre. Rien ne pourra résister. Périsse ce qui doit périr !…

Point de regrets, de vaines larmes. Ce qui croit mourir aujourd’hui, depuis combien de temps, bon Dieu ! il était mort, fini, stérile !

Ce qui témoigne en 1789 contre l’Église d’une manière accablante, c’est l’état d’abandon complet où elle a laissé le peuple. Elle seule, depuis deux mille ans, a eu charge de l’instruire ; voilà comme elle a fait… Les pieuses fondations du Moyen-âge, quel but avaient-elles ? Quels devoirs imposaient-elles au Clergé ? Le salut des âmes, leur amélioration religieuse, l’adoucissement des mœurs, l’humanisation du peuple… Il était votre disciple, abandonné à vous seuls ; maîtres, qu’avez-vous enseigné ?…

Depuis le douzième siècle, vous continuez de lui parler une langue qui n’est plus la sienne ; le culte a cessé d’être un enseignement pour lui. La prédication suppléait ; peu à peu elle se tait ou parle pour les seuls riches. Vous avez négligé les pauvres, dédaigné la tourbe grossière… Grossière ? Elle l’est par vous. Par vous, deux peuples existent : celui d’en haut, à l’excès civilisé, raffiné ; celui d’en bas, rude et sauvage, bien plus isolé de l’autre qu’il ne fut dans l’origine. C’était à vous de combler l’intervalle, d’élever toujours ceux d’en bas, de faire des deux peuples un peuple… Voici la crise arrivée, et je ne vois, dans les classes dont vous vous faisiez les maîtres, nulle culture acquise, nul adoucissement de mœurs ; ce qu’ils ont, ils l’ont d’eux-mêmes, de l’instinct de la nature, de la sève qu’elle mit en nous. Le bien est d’eux, et le mal, le désordre, à qui le rapporterai-je, sinon à ceux qui répondaient de leurs âmes et les ont abandonnées ?

Que sont en 1789 vos fameux monastères, vos écoles antiques ? Pleins d’oisiveté et de silence. L’herbe y pousse et l’araignée file… Et vos chaires ? Muettes. Et vos livres ? Vides. Le dix-huitième siècle passe, un siècle d’attaques, où, de moment en moment, vos adversaires vous somment en vain de parler, d’agir, si vous êtes vivants encore…

Une seule chose vous défendrait, beaucoup d’entre vous la pensent, nul ne l’avouera. C’est que, depuis longtemps, la doctrine avait tari, que vous ne disiez plus rien au peuple, n’ayant rien à dire, que vous aviez vécu vos âges, un âge d’enseignement, un âge de polémique…, que tout passe et se transforme ; les cieux mêmes passeront… Attachés pesamment aux formes, n’en pouvant séparer l’esprit, n’osant aider le phénix à mourir pour vivre encore, vous êtes restés muets, inactifs, au sanctuaire, occupant la place du prêtre… Mais le prêtre n’était plus.

Sortez du temple. Vous y étiez pour le peuple, pour lui donner la lumière. Sortez, votre lampe est éteinte. Ceux qui bâtirent ces églises et vous les prêtèrent vous les redemandent. Qui furent-ils ? La France d’alors ; rendez-les à la France d’aujourd’hui.


Aujourd’hui (août 1789), la France reprend la dîme, et demain (le 2 novembre) elle reprendra les biens. De quel droit ? Un grand juriste le dit : « Par droit de déshérence. » L’Église morte n’a pas d’héritier. À qui revient son patrimoine ? À son auteur, à la patrie, d’où naîtra la nouvelle Église.

Le 6 août, pendant que l’Assemblée se traînait dans la discussion d’un emprunt proposé par Necker, et qui, de son aveu, ne suffisait pas pour deux mois, un homme monte à la tribune, un homme qui jusque-là parlait rarement ; cette fois, il dit un seul mot : « Les biens ecclésiastiques appartiennnent à la nation. »

Grande rumeur… L’homme qui avait dit franchement le mot de la situation était Buzot, l’un des chefs de la future Gironde, jeune et austère figure, ardente et mélancolique[2], de celles qui portent écrite au front une courte destinée.

L’emprunt, essayé, manqué, repris, fut voté enfin. Il était difficile de le faire voter, plus difficile de le faire remplir. À qui le public allait-il prêter ? À l’Ancien-Régime ou à la Révolution ? On ne le savait pas encore. Une chose était plus sûre et claire pour tous les esprits, l’inutilité du clergé, son indignité parfaite, l’incontestable droit qu’elle donnait à la nation sur les biens ecclésiastiques. On connaissait les mœurs des prélats, l’ignorance du clergé inférieur. Les curés avaient des vertus, quelques instincts de résistance, point de lumières ; partout où ils dominaient, ils étaient un obstacle à toute culture du peuple, ils le faisaient rétrograder. Pour ne citer qu’un exemple, le Poitou, civilisé au seizième siècle, devint barbare sous leur influence ; ils nous préparaient la Vendée.

La Noblesse le voyait, tout aussi bien que le peuple ; elle demande dans ses cahiers un emploi plus utile de tels et tels biens d’Église. Les rois le voyaient bien aussi ; plusieurs fois ils avaient fait des réformes partielles, la réforme des Templiers, la réforme de Saint-Lazare, celle des Jésuites. Il y avait mieux à faire.

Ce fut un membre de la Noblesse, le marquis de Lacoste, qui, le 8 août, prit l’initiative d’une proposition nette et formulée : 1° Les biens ecclésiastiques appartiennent à la nation ; 2° la dîme est supprimée (nulle mention de rachat) ; 3° les titulaires sont pensionnés ; 4° les honoraires des évêques et curés seront fixés par les assemblées provinciales.

Un autre noble, Alexandre de Lameth, appuya la proposition par des réflexions étendues sur la matière et le droit des fondations, droit déjà si bien examiné par Turgot, dès 1750, dans l’Encyclopédie. « La société, dit Lameth, peut toujours supprimer tout institut nuisible. » Il concluait à donner les biens ecclésiastiques en gage aux créanciers de l’État.

Tout ceci attaqué par Grégoire, par Lanjuinais. Les jansénistes, persécutés par le Clergé, ne l’en défendirent pas moins.

Chose remarquable, qui montre que le privilège tient fort, plus que la robe de Nessus, qu’on ne pouvait arracher qu’en s’arrachant la chair même ! Les plus grands esprits de l’Assemblée, Sieyès et Mirabeau, absents la nuit du 4 août, en déploraient les résultats. Sieyès était prêtre, et Mirabeau noble. Mirabeau eût voulu défendre la Noblesse, le roi, faisant bon marché du Clergé. Sieyès défendit le Clergé sacrifié par la Noblesse[3].

Il dit que la dîme était une vraie propriété. Et comment ? Comme ayant été d’abord un don volontaire, une donation valable. — À quoi l’on pouvait répondre, aux termes du droit, qu’une donation est révocable pour cause d’ingratitude, pour l’oubli, la négligence du but que l’on eut en donnant ; ce but était la culture du peuple, depuis si longtemps délaissée par le Clergé.

Sieyès faisait valoir adroitement qu’en tout cas, la dîme ne pouvait profiter aux possesseurs actuels, lesquels avaient acheté avec connaissance, prévision et déduction de la dîme. Ce serait, disait-il, leur faire un cadeau de soixante-dix millions de rente. La dîme en valait plus de cent trente. La donner aux propriétaires, c’était une mesure éminemment politique, engager pour toujours le plus ferme élément du peuple, le cultivateur, dans la cause de la Révolution.

Cet impôt lourd, odieux, variable selon les pays, qui montait souvent jusqu’au tiers de la récolte ! qui mettait en guerre le prêtre et le laboureur, qui obligeait le premier, pour le temps de la moisson, à une inquisition misérable, n’en fut pas moins défendu par le Clergé pendant trois jours entiers, avec une violence opiniâtre. « Eh quoi ! s’écriait un curé, quand vous nous avez invités à venir nous joindre à vous, au nom du Dieu de paix, c’était pour nous égorger !… » La dîme était donc leur vie même, ce qu’ils avaient de plus cher… Au troisième jour, voyant tout le monde tourner contre eux, ils s’exécutèrent. Quinze ou vingt curés renoncèrent, se remettant à la générosité de la nation. Les grands prélats, l’archevêque de Paris, le cardinal de La Rochefoucauld, suivirent cet exemple, renoncèrent, au nom du Clergé. La dîme fut abolie sans rachat pour l’avenir, pour le moment maintenue, jusqu’à ce qu’on eût pourvu à l’entretien des pasteurs (11 août).

La résistance du Clergé ne pouvait être sérieuse. Il avait contre lui presque toute l’Assemblée. Mirabeau parla trois fois ; il fut, encore plus qu’à l’ordinaire, hardi, hautain, souvent ironique, sous formes respectueuses. Il savait bien l’assentiment qu’il devait trouver et dans l’Assemblée et dans le public. Les grandes thèses du dix-huitième siècle furent reproduites en passant, comme choses consenties, d’avance admises, incontestables. Voltaire revint là, terrible, rapide et vainqueur. La liberté religieuse fut consacrée dans la Déclaration des droits, et non pas la tolérance, mot ridicule, qui suppose un droit à la tyrannie. Celui de religion dominante, culte dominant, que demanda le Clergé, fut traité comme il méritait. Le grand orateur, organe en ceci et du siècle et de la France, mit ce mot au ban de toute législation. « Si vous l’écrivez, dit-il, ayez donc aussi une philosophie dominante, des systèmes dominants… Rien ne doit dominer que le droit et la justice. »

Ceux qui connaissent par l’histoire, par l’étude du Moyen-âge, la prodigieuse ténacité du Clergé à défendre son moindre intérêt, peuvent dès ce moment juger des efforts qu’il va faire pour sauver ses biens, son bien le plus précieux, sa chère intolérance.

Une chose lui donnait cœur, c’est que la noblesse de province, les parlementaires, tout l’Ancien-Régime, étaient unis avec lui dans leur résistance commune aux résolutions du 4 août. Tel même, qui, cette nuit, les proposa ou les appuya, commençait à se repentir.

Que de telles résolutions eussent été prises par leurs représentants, par des nobles, c’est ce que les privilégiés ne pouvaient comprendre. Ils en restaient stupéfaits, hors d’eux-mêmes… Les paysans, qui avaient commencé par la violence, continuaient maintenant par l’autorité de la loi. C’était la loi qui nivelait, qui jetait bas les barrières, brisait le poteau seigneurial, biffait l’écusson, qui par toute la France ouvrait la chasse aux gens armés. Tous armés, tous chasseurs, tous nobles !… Et cette loi qui semblait anoblir le peuple, désanoblir la noblesse, des nobles l’avaient votée !

Si le privilège périssait, les privilégiés, nobles et prêtres, aimaient mieux périr ; ils s’étaient depuis longtemps identifiés, incorporés à l’inégalité, à l’intolérance. Plutôt mourir cent fois que de cesser d’être injustes !… Ils ne pouvaient rien accepter de la Révolution, ni son principe, écrit dans sa Déclaration des droits, ni l’application du principe, dans sa grande charte sociale du 4 août. Quelque peu de volonté qu’eût le roi, ses scrupules religieux le mettaient de leur parti et garantissaient son obstination. Il eût accepté peut-être la diminution du pouvoir royal ; mais la dîme, chose sainte, mais la juridiction du Clergé, son droit d’atteindre les délits secrets, méconnue par l’Assemblée, la liberté des opinions religieuses proclamée, c’est ce que le prince timoré ne pouvait admettre.

On pouvait être sûr que, de lui-même et sans avoir besoin d’impulsion extérieure, Louis XVI repousserait, du moins essayerait d’éluder la Déclaration des droits et les décrets du 4 août

De là jusqu’à le faire agir, combattre, il y avait loin encore. Il avait horreur du sang. On pouvait le placer dans telle circonstance qui lui imposât la guerre, mais l’obtenir directement, en tirer de lui la résolution, l’ordre, on ne pouvait y songer.

La reine n’avait point d’appui à attendre de son frère Joseph, trop occupé de sa Belgique. De l’Autriche elle ne recevait que des conseils, ceux de l’ambassadeur, M. de Mercy-Argenteau. Les troupes n’étaient pas sûres. Ce qu’elle avait, c’était un très grand nombre d’officiers de marine et autres, des régiments suisses, allemands. Elle avait, pour principale force, un excellent noyau d’armée, vingt-cinq ou trente mille hommes, à Metz et autour, sous un officier dévoué, énergique, qui avait fait preuve d’une grande vigueur, M. de Bouillé. Il avait maintenu ces troupes dans une discipline sévère, dans l’éloignement et le mépris du bourgeois, de la canaille.

L’avis de la reine fut toujours de partir, de se jeter dans le camp de M. de Bouillé, de commencer la guerre civile.

N’y pouvant décider le roi, que restait-il, sinon d’attendre, d’user Necker, de le compromettre, d’user Bailly, La Fayette, de laisser faire le désordre, l’anarchie, de voir si le peuple, qu’on supposait obéir à des impulsions étrangères, ne se lasserait pas de ses meneurs qui le laissaient mourir de faim ? L’excès des misères devait le calmer, le mater, l’abattre. On s’attendait, d’un jour à l’autre, à le voir redemander l’Ancien-Régime, le bon temps, prier le roi de reprendre l’autorité absolue.

« Vous aviez du pain sous le roi ; maintenant que vous avez douze cents rois, allez leur en demander ! » Ce mot, qu’on prête à un ministre d’alors[4], qu’il ait été dit ou non, était la pensée de la cour.

Cette politique n’était que trop bien servie par le triste état de Paris. C’est un fait terrible et certain que, dans cette ville de huit cent mille âmes, il n’y eut aucune autorité publique, trois mois durant, de juillet en octobre.

Point de pouvoir municipal. Cette autorité primitive, élémentaire, des sociétés, était comme dissoute. Les soixante districts discutaient et ne faisaient rien. Leurs représentants à l’Hôtel de Ville n’agissaient pas davantage. Seulement ils entravaient le maire, empêchaient Bailly d’agir. Celui-ci, homme de cabinet, naguère astronome, académicien, nullement préparé à son nouveau rôle, restait toujours enfermé au bureau des subsistances, inquiet, ne sachant jamais s’il pourrait nourrir Paris.

Point de police. Elle était dans les mains impuissantes de Bailly. Le lieutenant de police avait donné sa démission et n’était pas remplacé.

Point de justice. La vieille justice criminelle se trouva tout à coup si contraire aux idées, aux mœurs, elle parut si barbare, que M. de La Fayette en demanda la réforme immédiate. Les juges durent changer tout d’un coup leurs vieilles habitudes, apprendre des formes nouvelles, suivre une procédure plus humaine, mais aussi plus lente. Les prisons s’encombrèrent ; des foules s’y entassèrent ; ce qu’on avait désormais le plus à craindre, c’était d’y être oublié.

Plus d’autorités de corporations. Les doyens, syndics, etc., les règlements des métiers, furent paralysés, annulés par le seul effet du 4 août. Les métiers les plus jaloux, ceux dont l’accès jusque-là était difficile, les bouchers, dont les étaux étaient des sortes de fiefs, les imprimeurs, les perruquiers, se multiplièrent. L’imprimerie, il est vrai, prenait un immense essor. Les perruquiers, au contraire, voyaient en même temps leur nombre augmenter, leurs pratiques disparaître. Tous les riches quittaient Paris. Un journal affirme qu’en trois mois soixante mille passeports furent signés à l’Hôtel de Ville[5].

De grands rassemblements avaient lieu au Louvre, aux Champs-Élysées ; les perruquiers, les cordonniers, les tailleurs. La garde nationale venait, les dissipait avec brutalité parfois, avec maladresse. Ils adressaient à la Ville des plaintes, des demandes impossibles : maintenir les anciens règlements ou bien en faire de nouveaux, fixer le prix des journées, etc. Les domestiques, laissés sur le pavé par leurs maîtres qui partaient, voulaient qu’on renvoyât tous les Savoyards chez eux.

Ce qui étonnera toujours ceux qui connaissent l’histoire des autres révolutions, c’est que, dans cette situation misérable et affamée de Paris, laissé sans autorité, il y ait eu au total très peu de violences graves. Un mot, une observation raisonnable, parfois une plaisanterie suffisait pour les arrêter. Aux premiers jours seulement qui suivirent le 14 juillet, il y eut des voies de fait. Le peuple, plein de l’idée qu’il était trahi, cherchait l’ennemi à l’aveugle et faillit faire de cruelles méprises. Plusieurs fois M. de La Fayette intervint à point et fut écouté. Il sauva plusieurs personnes[6].

Quand je songe aux temps qui suivirent, à notre époque si molle, si intéressée, je ne puis m’empêcher d’admirer que l’extrême misère ne brisa nullement ce peuple, ne lui arracha nul regret de son esclavage. Ils surent souffrir, ils surent jeûner. Les grandes choses qui s’étaient faites en si peu de temps, le serment du Jeu de paume, la prise de la Bastille, la nuit du 4 août, avaient exalté les courages, mis en tous une idée nouvelle de la dignité humaine. Necker part le 11 juillet, il revient trois semaines après, et il ne reconnaît plus le peuple. Dussaulx, qui avait passé soixante ans sous l’ancien régime, ne sait plus où est la vieille France. « Tout est changé, dit-il, la démarche, le costume, l’aspect des rues, les enseignes. Les couvents sont pleins de soldats ; les échoppes sont des corps de garde. Partout des jeunes gens qui s’exercent aux armes ; les enfants tâchent d’imiter, ils suivent, se mettent au pas. Des octogénaires montent la garde avec leurs arrière-petits-fils : « Qui l’aurait cru, me disent-ils, que nous aurions le bonheur de mourir libres ! »

Chose peu remarquée : malgré telle et telle violence du peuple, sa sensibilité avait augmenté ; il ne voyait plus de sang-froid les supplices atroces qui, sous l’Ancien-Régime, étaient un spectacle pour lui. À Versailles, un homme allait être roué comme parricide ; il avait levé le couteau sur une femme, et son père, se jetant entre eux, avait été tué du coup. Le peuple trouva le supplice plus barbare encore que l’acte, il empêcha l’exécution et renversa l’échafaud.

Le cœur de l’homme s’était ouvert à la jeune chaleur de notre Révolution. Il battait plus vite, il était plus passionné qu’il ne fut jamais, plus violent, mais plus généreux. Chaque séance de l’Assemblée offrait l’intérêt touchant des dons patriotiques qu’on y apportait en foule. L’Assemblée nationale était obligée de se faire caissier, receveur ; c’est à elle qu’on venait pour tout, qu’on envoyait tout, les demandes, les dons, les plaintes. Son étroite enceinte était comme la maison de la France. Les pauvres surtout donnaient. C’était un jeune homme qui envoyait ses économies, six cents livres péniblement amassées. C’étaient des pauvres femmes d’artistes qui apportaient ce qu’elles avaient, leurs bijoux, la parure qu’elles reçurent au mariage. Un laboureur venait déclarer qu’il donnait telle quantité de blé. Un écolier offrait telle collection que lui envoyaient ses parents, ses étrennes peut-être, sa petite récompense… Dons d’enfants, de femmes, générosité du pauvre, denier de la veuve, petites choses, et si grande devant la patrie ! devant Dieu !

L’Assemblée, parmi les ambitions, les dissidences, les misères morales qui la travaillaient, était émue, soulevée au-dessus d’elle-même par cette magnanimité du peuple. Lorsque M. Necker vint exposer la misère, le dénuement de la France, et solliciter, pour vivre au moins deux mois encore, un emprunt de trente millions, plusieurs députés demandèrent qu’il fût garanti par leurs propres biens, par ceux des membres de l’Assemblée. M. de Foucault, en vrai gentilhomme, fit la première proposition, il offrit d’y engager six cent mille livres qui faisaient toute sa fortune.

Un sacrifice plus grand encore qu’aucun sacrifice d’argent, c’est celui que tous, riches et pauvres, faisaient à la chose publique, celui de leur temps, de leur pensée constante, de toute leur activité. Les municipalités qui se formaient, les administrations départementales qui s’organisèrent bientôt, absorbaient le citoyen tout entier et sans réserve. Plusieurs faisaient porter leur lit dans les bureaux et travaillaient nuit et jour[7]. À la fatigue joignez le danger. Les masses souffrantes se défiaient toujours, elles accusaient, menaçaient. Les trahisons de l’ancienne administration rendaient la nouvelle suspecte. C’était au péril de leur vie que ces nouveaux magistrats travaillaient à sauver la France.

Et le pauvre ! le pauvre ! qui dira ses sacrifices ? La nuit, il montait la garde ; le matin, à quatre ou cinq heures, il se mettait à la queue à la porte du boulanger ; tard, bien tard, il avait le pain. La journée était entamée, l’atelier fermé… Et que dis-je, l’atelier ? Presque tous chômaient. Que dis-je, le boulanger ? Le pain manquait, plus souvent encore l’argent pour avoir le pain. Triste, à jeun, le malheureux errait, traînait sur les places, aimant mieux être dehors que d’entendre au logis les plaintes, les pleurs de ses enfants. Ainsi l’homme qui n’avait que son temps, ses bras pour vivre et nourrir sa famille, les consacrait de préférence à la grande affaire, le salut public. Il en oubliait le sien.

Noble et généreuse nation ! Pourquoi faut-il que nous connaissions trop mal cette époque héroïque ? Les choses terribles, violentes, poignantes, qui suivirent, ont fait oublier la multitude des dévouements qui marquèrent le début de la Révolution. Un phénomène plus grand que tout événement politique apparut alors au monde : la puissance de l’homme, par quoi l’homme est dieu, la puissance du sacrifice, avait augmenté.

  1. Imprimé à la suite de Dussaulx, Œuvre des sept jours. Il dit encore ailleurs admirablement : « Nous avons atteint le milieu des temps… Les tyrans sont mûrs… » (Voir ses trois discours sur la liberté, prononcés à Saint-Jacques, à Sainte-Marguerite et à Notre-Dame.)
  2. Voir son portrait dans les Mémoires de Madame Roland, t. II.
  3. Il essaye de s’en justifier, dans la Notice sur sa vie, et n’y parvient pas.
  4. Voir l’article Saint-Priest, dans la Biographie Michaud, visiblement écrit sur les renseignements de sa famille, partial, mais curieux.
  5. Révolutions de Paris, t. II, n° 9, p. 8.
  6. Dans ces moments, M. de La Fayette fut vraiment admirable. Il trouva dans son cœur, dans son amour pour l’ordre et la justice, des paroles, des à-propos, au-dessus de sa nature, qui était, il faut le dire, plutôt médiocre. — Au moment où il s’efforçait de sauver l’abbé Cordier que le peuple prenait pour un autre, un ami amenait à l’Hôtel de Ville le jeune fils de M. de La Fayette. Il saisit l’occasion, et, se tournant vers la foule : « Messieurs, dit-il, j’ai l’honneur de vous présenter mon fils… » Surprise, effusion ; la foule s’arrête. Les amis de La Fayette font entrer l’abbé, il est sauvé. (Vois ses Mémoires, II, 264.)
  7. C’est ce que firent les administrateurs du Finistère. (Voir, sur cette activité vraiment admirable, Duchatellier, La Révolution en Bretagne, passim.)