Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre II/Chapitre 4


CHAPITRE IV

NUIT DU 4 AOÛT


Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. — Désordres ; danger de la France. — L’Assemblée crée le comité des recherches, 27 juillet. — Tentatives de la Cour : elle veut empêcher le jugement de Besenval ; le parti royaliste veut se faire une arme de la charité publique. — La noblesse révolutionnaire offre l’abandon des droits féodaux. — Nuit du 4 août, abandon des privilèges de classe ; résistance du Clergé ; abandon des privilèges de provinces.


Au-dessus de ce grand mouvement, dans une région plus sereine, sans se laisser distraire aux bruits, aux clameurs, l’Assemblée nationale pensait, méditait.

La violence des partis qui la divisait sembla dominée, contenue dans la grande discussion par laquelle s’ouvraient ses travaux. On vit alors combien l’aristocratie, adversaire-née des intérêts de la Révolution, avait été elle-même atteinte au cœur de ses idées. Tous étaient Français après tout, tous fils du dix-huitième siècle et de la philosophie.

Les deux côtés de l’Assemblée, en conservant leur opposition, n’en apportèrent pas moins un sentiment de religion au solennel examen de la Déclaration des droits.

Il ne s’agissait point d’une Pétition de droits, comme en Angleterre, d’un appel au droit écrit, aux chartes contestées, aux libertés, vraies ou fausses, du Moyen-âge.

Il ne s’agissait pas, comme en Amérique, d’aller chercher, d’État en État, les principes que chacun d’eux reconnaissait, de les résumer, généraliser, et d’en construire, a posteriori, la formule totale qu’accepterait la fédération.

Il s’agissait de donner d’en haut, en vertu d’une autorité souveraine, impériale, pontificale, le credo du nouvel âge. Quelle autorité ? La raison, discutée par tout un siècle de philosophes, de profonds penseurs, acceptée de tous les esprits et pénétrant dans les mœurs, arrêtée enfin, formulée par les logiciens de l’Assemblée constituante… Il s’agissait d’imposer comme autorité à la raison ce que la raison avait trouvé au fond du libre examen.

C’était la philosophie du siècle, son législateur, son Moïse, qui descendait de la montagne, portant au front les rayons lumineux et les tables dans ses mains…

On a beaucoup discuté pour et contre la Déclaration des droits, et disputé dans le vide.

D’abord nous n’avons rien à dire aux Bentham, aux Dumont, aux utilitaires, aux empiriques, qui ne connaissent de loi que la loi écrite, qui ne savent point que le droit n’est droit qu’autant qu’il est conforme au droit, à la raison absolue. Simples procureurs, rien de plus, sous l’habit de philosophes, quelle raison ont-ils eue de mépriser les praticiens ? Comme eux, ils écrivent la loi sur papier et parchemin ; nous, nous voulions graver la nôtre sur la pierre du droit éternel, sur le roc qui porte le monde : l’invariable justice et l’indestructible équité.

Pour répondre à nos ennemis, qu’il nous suffise d’eux-mêmes et de leurs contradictions. Ils raillent la Déclaration, et ils s’y soumettent ; ils lui font la guerre trente ans, en promettant à leurs peuples les libertés qu’elle consacre. Vainqueurs en 1814, le premier mot qu’ils adressent à la France, ils l’empruntent à la grande formule qu’elle a posée[1]… Vainqueurs ? Non, vaincus plutôt, et vaincus dans leur propre cœur, puisque leur acte le plus personnel, le traité de la Sainte-Alliance, reproduit le droit qu’ils ont blasphémé.

La Déclaration des droits atteste l’Être suprême, garant de la morale humaine. Elle respire le sentiment du devoir. Le devoir, non exprimé, n’y est pas moins présent partout ; partout vous y sentez sa gravité austère. Quelques mots empruntés à la langue de Condillac n’empêchent pas de reconnaître dans l’ensemble le vrai génie de la Révolution, gravité romaine, esprit stoïcien.

C’est du droit qu’il fallait parler, dans un tel moment[2], c’est le droit qu’il fallait attester, revendiquer pour le peuple. On avait cru jusque-là qu’il n’avait que des devoirs.

Quelque haut et général que soit un tel acte, et fait pour durer toujours, peut-on bien lui demander de ne rappeler en rien l’heure agitée de sa naissance, de ne pas porter le signe de la tempête ?

La première parole est dite trois jours avant le 14 juillet et la prise de la Bastille ; la dernière, quelques jours avant que le peuple n’amène le roi à Paris (6 octobre)… Sublime apparition du droit entre l’orage et l’orage.

Nulles circonstances ne furent plus terribles, nulle discussion plus majestueuse, plus grave, dans l’émotion même. La crise prêtait des arguments spécieux aux deux partis.

« Prenez garde, disait l’un, vous enseignez à l’homme son droit, lorsqu’il le sent trop bien lui-même ; vous le transportez sur une haute montagne, vous lui montrez son empire sans limites… Qu’adviendra-t-il, lorsque, descendu, il se verra arrêté par les lois spéciales que vous allez faire, lorsqu’il va rencontrer des bornes à chaque pas ? » (Discours de Malouet.)

Il y avait plus d’une réponse, mais certainement la plus forte était dans la situation. On était en pleine crise, dans un combat douteux encore. On ne pouvait trouver une trop haute montagne pour y planter le drapeau… Il fallait, s’il était possible, le placer si haut, ce drapeau, que la terre entière le vît, que sa flamme tricolore ralliât les nations. Reconnu pour le drapeau commun de l’humanité, il devenait invincible.

Il y a encore des gens qui pensent que cette grande discussion agita, arma le peuple, qu’elle lui mit la torche à la main, qu’elle fit la guerre et l’incendie. La première difficulté à cela, c’est que les violences commencèrent avant la discussion. Les paysans n’eurent pas besoin de cette métaphysique pour se mettre en mouvement. Même après, elle influa peu. Ce qui arma les campagnes, ce fut, nous l’avons dit, la nécessité de repousser le pillage, ce fut la contagion des villes qui prenaient les armes, ce fut plus que toutes choses l’ivresse et l’exaltation de la prise de la Bastille.

La grandeur de ce spectacle, la variété de ses accidents terribles, a troublé la vue de l’histoire. Elle a mêlé et confondu trois faits distincts et même opposés qui se passaient en même temps :

1° Les courses des vagabonds, des affamés, qui coupaient les blés la nuit, rasaient la terre, comme les sauterelles. Ces bandes, quand elles étaient fortes, forçaient les maisons isolées, les fermes, les châteaux même.

2° Le paysan, pour repousser ces bandes, eut besoin d’armes, les demanda, les exigea des châteaux. Arme et maître, il détruisit les chartes où il voyait un instrument d’oppression. Malheur au seigneur haï ! On ne s’en prenait pas seulement à ses parchemins, mais à sa personne même.

3° Les villes, dont l’armement avait entraîné celui des campagnes, furent contraintes de les réprimer. Les gardes nationales, qui alors n’avaient rien d’aristocratique, puisqu’elles comprenaient tout le monde, marchèrent pour rétablir l’ordre ; elles allèrent secourir ces châteaux qu’elles détestaient. Elles ramenaient souvent à la ville les paysans prisonniers, mais on les relâchait bientôt[3].

Je parle des paysans domiciliés du voisinage. Quant aux bandes de gens sans aveu, de pillards, aux brigands, comme on disait, les tribunaux, les municipalités même, en firent souvent de cruelles justices ; un grand nombre furent mis à mort. La sécurité fut rétablie à la longue, et la culture assurée. Si, les désordres continuant, la culture avait cessé, la France mourait l’année suivante.

Étrange situation d’une assemblée qui discute, calcule, pèse les syllabes au sommet de ce monde en feu. Deux dangers : à droite, à gauche. Pour réprimer le désordre, elle n’a, ce semble, qu’un moyen : relever l’ordre ancien, qui n’est qu’un désordre pire.

On suppose communément qu’elle fut impatiente de se saisir du pouvoir ; cela est vrai de tels de ses membres, faux et très faux du grand nombre. Le caractère de cette assemblée prise en masse, son originalité, comme celle de l’époque, c’était une foi singulière à la puissance des idées. Elle croyait fermement que la vérité, une fois trouvée, formulée en lois, était invincible. Il ne fallait que deux mois (c’était le calcul d’hommes pourtant fort sérieux), dans deux mois la constitution était faite ; elle allait, de sa vertu toute-puissante, contenir tout à la fois et le pouvoir et le peuple ; la Révolution alors était achevée, le monde allait refleurir.

En attendant, la situation était véritablement bizarre. Le pouvoir était ici brisé, là très fort, organisé sur tel point, là en dissolution complète, faible pour l’action générale et régulière, formidable encore pour la corruption, l’intrigue, la violence peut-être. Les comptes de ces dernières années, qui parurent plus tard, montrent assez quelles ressources avait la cour, et comme elle les employait, comme elle travaillait la presse, les journaux, l’Assemblée même. L’émigration commençait, et avec elle l’appel à l’étranger, à l’ennemi, un système persévérant de trahison, de calomnie contre la France.

L’Assemblée se sentait assise sur un tonneau de poudre. Il lui fallut bien, pour le salut commun, descendre des hauteurs où elle faisait la loi, et regarder de près ce qui se passait sur la terre. Grande chute ! Solon, Lycurgue, Moïse, ramené aux soins misérables de la surveillance publique, forcé d’espionner les espions, de se faire lieutenant de police !

Le premier éveil fut donné par les lettres de Dorset au comte d’Artois, par ses explications plus alarmantes encore, par l’avis du complot de Brest, caché si longtemps par la cour. Le 27 juillet, Duport proposa de créer un comité de recherches, composé de quatre personnes. Il dit ces paroles sinistres : « Dispensez-moi d’entrer dans aucune discussion. On trame des complots… Il ne doit pas être question de renvoi devant les tribunaux. Nous devons acquérir d’affreuses et indispensables connaissances. »

Le nombre quatre rappelait de trop près les trois inquisiteurs d’État. On le porta jusqu’à douze.

L’esprit de l’Assemblée, quelles que fussent ses nécessités, n’était nullement celui de police et d’inquisition. Une discussion très grave eut lieu pour savoir si l’on violerait le secret des lettres, si l’on ouvrirait cette correspondance suspecte, adressée à un prince qui, par sa fuite précipitée, se déclarait ennemi. Gouy d’Arcy et Robespierre voulaient qu’on ouvrît. L’Assemblée, sur l’avis de Chapelier, de Mirabeau, et de Duport même, qui venait de demander une sorte d’inquisition d’État, l’Assemblée magnanimement déclara le secret des lettres inviolable, refusa de les ouvrir et les fît restituer.

Cette décision rendit courage aux partisans de la cour. Ils firent trois choses hardies.

Sieyès était porté à la présidence. Ils lui opposèrent un homme fort estimé, fort agréable à l’Assemblée, l’éminent légiste de Rouen, Thouret. Son mérite à leurs yeux était d’avoir voté, le 17 juin, contre le titre d’Assemblée nationale, cette simple formule de Sieyès qui contenait la Révolution. Opposer ces deux hommes, disons mieux, ces deux systèmes, dans la question de la présidence, c’était mettre la Révolution en cause, essayer de voir si l’on pourrait la faire reculer au 16 juin.

La seconde tentative était d’empêcher le jugement de Besenval. Ce général de la reine contre Paris avait été arrêté dans sa fuite. Le juger, le condamner, c’était condamner aussi les ordres d’après lesquels il avait agi. Necker, revenant, l’avait vu sur son passage, lui avait donné espoir. Il ne fut pas difficile d’obtenir de son bon cœur une démarche solennelle auprès de la Ville de Paris[4]. Emporter l’amnistie générale, dans la joie de son retour, finir la Révolution, ramener la sérénité, apparaître, comme, après le déluge, l’arc-en-ciel dans les nuées, quoi de plus charmant pour la vanité de Necker ?

Il vint à l’Hôtel de Ville, obtint tout de ceux qui s’y trouvaient, électeurs, représentants des districts, simples citoyens, une foule mêlée, confuse et sans caractère légal. L’ivresse était au comble, dans la salle et sur la place. Il se montra à la fenêtre, sa femme à droite, sa fille à gauche, qui pleuraient et lui baisaient les mains… Sa fille, Mme de Staël, s’évanouit de bonheur[5].

Cela fait, rien n’était fait. Les districts de Paris réclamèrent avec raison ; cette clémence surprise à une assemblée émue, accordée au nom de Paris par une foule sans autorité, une question nationale tranchée par une seule ville, par quelques-uns de ses habitants… et cela au moment où l’Assemblée nationale créait un comité de recherches, préparait un tribunal… c’était étrange, audacieux. Malgré Lally et Mounier, qui défendaient l’amnistie, Mirabeau, Barnave et Robespierre obtinrent qu’il y aurait jugement.

La cour fut vaincue encore ; elle emportait toutefois une grande consolation, digne de sa sagesse ordinaire : elle avait compromis Necker, détruit la popularité du seul homme qui eût quelque chance de la sauver.

La cour échoua de même dans l’affaire de la présidence. Thouret s’alarma de la fermentation du peuple, des menaces de Paris, et se désista.

Une troisième tentative du parti royaliste, bien autrement grave, fut faite par Malouet ; ce fut l’une des épreuves les plus fortes, les plus dangereuses que la Révolution ait rencontrées dans sa périlleuse route, où chaque jour ses ennemis mettaient devant elle une pierre d’achoppement, lui creusaient un précipice.

On se rappelle ce jour où, les ordres n’étant pas encore réunis, le Clergé vint hypocritement montrer au Tiers le pain noir que mangeait le peuple, et l’engager, au nom de la charité, à laisser les vaines disputes pour s’occuper avec lui du bien des pauvres. C’est précisément ce qu’un homme (du reste honorable, mais aveugle partisan d’une royauté impossible), c’est ce que fit Malouet.

Il proposa d’organiser une vaste taxe des pauvres, des bureaux de secours et de travail, dont les premiers fonds seraient faits par les établissements de charité, le reste par un impôt sur tous et par un emprunt.

Belle et honorable proposition, appuyée dans un tel moment par la nécessité urgente, mais qui donnait au parti royaliste une redoutable initiative politique. Elle mettait entre les mains du roi un triple fonds, dont le dernier, l’emprunt, était illimité ; elle en faisait le chef des pauvres, peut-être le général des mendiants contre l’Assemblée… Elle le prenait détrôné, et elle le replaçait sur un trône, plus absolu, plus solide, le faisant roi de la famine, régnant par ce qu’il y a de plus impérieux, la nourriture et le pain… Que devenait la liberté ?

Pour que la chose effrayât moins, qu’elle parût toute petite, Malouet rabaissait le nombre des pauvres au chiffre de quatre cent mille, évidemment faux.

S’il ne réussissait pas, il n’en tirait pas moins un grand avantage, celui de donner à son parti, celui du roi, une belle couleur aux yeux du peuple, la gloire de la charité. La majorité, trop compromise en refusant, allait être obligée de suivre, d’obéir, de placer dans la main du roi cette grande machine populaire.

Malouet, en dernier lieu, proposait de consulter les chambres de commerce, les villes de manufacture, afin d’aider les ouvriers, « d’augmenter le travail et les salaires ».

Une sorte d’enchère, de concurrence, allait s’établir entre les deux partis. Il s’agissait d’acquérir ou de ramener le peuple. À la proposition de donner aux indigents, une seule pouvait être opposée, celle qui autoriserait les travailleurs à ne plus payer, qui du moins permettrait aux travailleurs des campagnes de ne plus payer les droits les plus odieux, les droits féodaux.

Ces droits périclitaient fort. Pour mieux les détruire, pour anéantir les actes qui les consacraient, on brûlait les châteaux mêmes. Les grands propriétaires qui siégeaient à l’Assemblée étaient pleins d’inquiétude. Une propriété si haïe, si dangereuse, qui compromettait tout le reste de leur fortune, commençait à leur paraître un fardeau. Pour sauver ces droits, il fallait ou en sacrifier une partie ou les défendre à main armée, rallier ce qu’on avait d’amis, de clients, de domestiques, commencer une guerre terrible contre tout le peuple.

Sauf un petit nombre de vieillards qui avaient fait la Guerre de Sept-Ans ou de jeunes gens qui avaient pris part à celle d’Amérique, nos nobles n’avaient fait d’autres campagnes que dans les garnisons. Ils étaient pourtant individuellement braves dans les querelles privées. La petite noblesse de Vendée et de Bretagne, jusque-là si inconnue, apparut tout à coup et se trouva héroïque. Beaucoup de nobles, d’émigrés, se signalèrent dans les grandes guerres de l’Empire. Peut-être, s’ils s’étaient entendus, serrés ensemble, auraient-ils quelque temps arrêté la Révolution. Elle les trouva dispersés, isolés, faibles de leur isolement. Une cause aussi de leur faiblesse, très honorable pour eux, c’est que beaucoup d’entre eux étaient de cœur contre eux-mêmes, contre la vieille tyrannie féodale, qu’ils en étaient à la fois les héritiers et les ennemis ; élevés dans les idées généreuses de la philosophie du temps, ils applaudissaient à cette merveilleuse résurrection du genre humain, et faisaient des vœux pour elle, dut-il en coûter leur ruine.

Le plus riche seigneur, après le roi, en propriétés féodales était le duc d’Aiguillon[6]. Il avait les droits régaliens dans deux provinces du Midi. Le tout d’origine odieuse, que son grand-oncle Richelieu s’était donné à lui-même. Son père, collègue de Terray, ministre de la banqueroute, avait été méprisé encore plus que détesté. Le jeune duc d’Aiguillon éprouvait d’autant plus le besoin de se rendre populaire ; il était, avec Duport, Chapelier, l’un des chefs du club breton. Il y fit la proposition généreuse et politique de faire la part au feu dans ce grand incendie, d’abattre une partie du bâtiment pour sauver le reste ; il voulait, non pas sacrifier les droits féodaux (beaucoup de nobles n’avaient nulle autre fortune), mais offrir au paysan de s’en racheter à des conditions modérées.

Le vicomte de Noailles n’était pas au club, mais il eut vent de la proposition, et il en déroba la glorieuse initiative. Cadet de famille et ne possédant nuls droits féodaux, il fut encore plus généreux que le duc d’Aiguillon. Il proposa non seulement de permettre le rachat des droits, mais d’abolir sans rachat les corvées seigneuriales et autres servitudes personnelles.

Cela fut pris pour une attaque, une menace, rien de plus. Deux cents députés arrivèrent. On venait de lire un projet d’arrêté où l’Assemblée rappelait le devoir de respecter les propriétés, de payer les redevances, etc.

Le duc d’Aiguillon produisit un tout autre effet.

Il dit qu’en votant la veille des mesures de rigueur contre ceux qui attaquaient les châteaux, un scrupule lui était venu, qu’il s’était demandé à lui-même si ces hommes étaient bien coupables… Et il continua avec chaleur, avec violence, contre la tyrannie féodale, c’est-à-dire contre lui-même.

C’était le 4 août, à huit heures du soir, heure solennelle où la féodalité, au bout d’un règne de mille ans, abdique, abjure, se maudit.

La féodalité a parlé. Le peuple prend la parole. Un bas Breton, en costume de bas Breton, député inconnu, qui ne parla jamais ni avant ni après, M. Le Guen de Kerengal, monte à la tribune et lit environ vingt lignes accusatrices et menaçantes. Il reprochait à l’Assemblée, avec une force, une autorité singulière, de n’avoir pas prévenu l’incendie des châteaux, en brisant, dit-il, les armes cruelles qu’ils contiennent, ces actes iniques qui ravalent l’homme à la bête, qui attellent à la charrette l’homme et l’animal, qui outragent la pudeur… « Soyons justes ; qu’on nous les apporte, ces titres, monuments de la barbarie de nos pères. Qui de nous ne ferait un bûcher expiatoire de ces infâmes parchemins ?… Vous n’avez pas un moment à perdre ; un jour de délai occasionne de nouveaux embrasements ; la chute des empires est annoncée avec moins de fracas. Ne voulez-vous donner des lois qu’à la France dévastée ? »

L’impression fut profonde. Un autre Breton l’affaiblit en rappelant des droits bizarres, cruels, incroyables : le droit qu’aurait eu le seigneur d’éventrer deux de ses vassaux au retour de la chasse et de mettre ses pieds dans leur corps sanglant !


Un gentilhomme de province, M. de Foucault, s’attaquant aux grands seigneurs qui avaient ouvert cette discussion fâcheuse, demanda qu’avant tout les grands sacrifiassent les pensions et traitements, les dons monstrueux qu’ils tirent du roi, ruinant doublement le peuple, et par l’argent qu’ils extorquent, et par l’abandon où tombe la province, tous les riches suivant leur exemple, désertant leurs terres et s’attachant à la cour.

MM. de Guiche et de Mortemart crurent l’attaque personnelle et répondirent vivement que ceux que l’on désignait sacrifieraient tout.

L’enthousiasme gagna. M. de Beauharnais proposa que les peines fussent désormais les mêmes pour tous, nobles et roturiers, les emplois ouverts à tous. Quelqu’un demanda la justice gratuite ; un autre, l’abolition des justices seigneuriales, dont les agents inférieurs sont le fléau des campagnes.

M. de Custine dit que les conditions de rachat proposées par le duc d’Aiguillon étaient difficiles, qu’il fallait aplanir la chose, venir en aide au paysan.

M. de La Rochefoucauld, étendant la bienveillance de la France au genre humain, demanda des adoucissements pour l’esclavage des noirs.

Jamais le caractère français n’éclata d’une manière plus touchante, dans sa sensibilité facile, sa vivacité, son entraînement généreux. Ces hommes qui mettaient tant de temps, tant de pesanteur à discuter la Déclaration des droits, à compter, peser les syllabes, dès qu’on fit appel à leur désintéressement, répondirent sans hésitation ; ils mirent l’argent sous les pieds, les droits honorifiques même qu’ils aimaient plus que l’argent… Grand exemple que la noblesse expirante a légué à notre aristocratie bourgeoise !

Parmi l’enthousiasme et l’attendrissement, il y avait aussi une fière insouciance, la vivacité d’un noble joueur qui prend plaisir à jeter l’or. Tous ces sacrifices se faisaient par des riches et par des pauvres, avec une gaieté égale, avec malice parfois (comme la motion de Foucault), avec de vives saillies.

« Et moi donc, qu’offrirai-je ? disait le comte de Virieu… au moins le moineau de Catulle… » Il proposa la destruction des pigeons, destructeurs du colombier féodal.

Le jeune Montmorency demandait que tous ces vœux fussent sur-le-champ convertis en lois. Lepelletier de Saint-Fargeau désirait que le peuple jouît immédiatement de ces bienfaits. Lui-même, immensément riche, il voulait que les riches, les nobles, les exempts d’impôts, se cotisassent à cet effet.

Le président Chapelier, pressé de faire voter l’Assemblée, observa malicieusement qu’aucun de MM. du Clergé n’ayant pu encore se faire entendre, il se reprocherait de leur fermer la tribune[7].

L’évêque de Nancy exprima alors, au nom des seigneurs ecclésiastiques, le vœu que le prix du rachat des droits féodaux ne revînt pas au possesseur actuel, mais fît l’objet d’un placement utile au bénéfice même[8].

Ceci était d’économie et de bon ménage, plus que de générosité. L’évêque de Chartres, homme d’esprit, qui parla ensuite, trouva moyen d’être généreux aux dépens de la Noblesse. Il sacrifiait les droits de chasse, très importants pour les nobles, minimes pour le Clergé.

Les nobles ne reculèrent pas ; ils demandèrent à consommer cette renonciation. Elle coûtait à plusieurs. Le duc du Châtelet dit en souriant à ses voisins : « L’évêque nous ôte la chasse ; je vais lui ôter ses dîmes. » Et il proposa que les dîmes en nature fussent converties en redevances pécuniaires, rachetables à volonté.

Le Clergé laissa tomber cette dangereuse parole et suivit sa tactique de mettre en avant la Noblesse ; l’archevêque d’Aix parla fortement contre la féodalité, demandant que l’on défendît à l’avenir toute convention féodale.

« Je voudrais avoir une terre, disait l’évêque d’Uzès, il me serait doux de la remettre entre les mains des laboureurs. Mais nous ne sommes que dépositaires… »

Les évêques de Nîmes et de Montpellier ne donnèrent rien, mais demandèrent que les artisans et manœuvres fussent exempts de charges et d’impôts.

Les pauvres ecclésiastiques furent seuls généreux. Des curés déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas d’avoir plus d’un bénéfice. D’autres dirent : « Nous offrons notre casuel… » Duport objecta qu’alors il faudrait y suppléer. L’Assemblée fut émue et refusa de prendre ce denier de la veuve.

L’attendrissement, l’exaltation, étaient montés, de proche en proche, à un point extraordinaire. Ce n’était dans toute l’Assemblée qu’applaudissements, félicitations, expressions de bienveillance mutuelle. Les étrangers présents à la séance étaient muets d’étonnement ; pour la première fois, ils avaient vu la France, toute sa richesse de cœur… Ce que des siècles d’efforts n’avaient pas fait chez eux, elle venait de le faire en peu d’heures par le désintéressement et le sacrifice… L’argent, l’orgueil immolé, toutes les vieilles insolences héréditaires, l’antiquité, la tradition même… le monstrueux chêne féodal abattu d’un coup, l’arbre maudit dont les branches couvraient la terre d’une ombre froide, tandis que ses racines infinies allaient dans les profondeurs chercher, sucer la vie, l’empêcher de monter à la lumière…

Tout semblait fini. Une scène non moins grande commençait.

Après les privilèges de classes vinrent ceux des provinces.

Celles qu’on appelait pays d’États, qui avaient des privilèges à elles, des avantages divers pour les libertés, pour l’impôt, elles voulurent être France, quoi qu’il pût en coûter à leur intérêt personnel, à leurs vieux et chers souvenirs.

Le Dauphiné, dès 1788, l’avait offert magnanimement pour lui-même, conseillé aux autres provinces. Il renouvela cette offre. Les plus obstinés, les Bretons, quoique liés par leurs mandats, liés par les anciens traités de leur province avec la France, n’en manifestèrent pas moins le désir de se réunir. La Provence en dit autant, puis la Bourgogne et la Bresse, la Normandie, le Poitou, l’Auvergne, l’Artois. La Lorraine, en termes touchants, dit qu’elle ne regretterait pas la domination de ses souverains adorés, qui furent les pères du peuple, si elle avait le bonheur de se réunir à ses frères, d’entrer avec eux tous ensemble dans cette maison maternelle de la France, dans cette immense et glorieuse famille !

Puis ce fut le tour des villes. Leurs députés vinrent en foule déposer leurs privilèges sur l’autel de la patrie.

Les officiers de justice ne pouvaient percer la foule qui entourait la tribune pour y apporter leur tribut. Un membre du Parlement de Paris se joignit à eux, renonçant à l’hérédité des offices, à la noblesse transmissible.

L’archevêque de Paris demanda qu’on se souvînt de Dieu dans ce grand jour, qu’on chantât un Te Deum.

« Et le roi, Messieurs, dit Lally, le roi qui nous a convoqués après une si longue interruption de deux siècles, n’aura-t-il pas sa récompense ?… Proclamons-le le restaurateur de la liberté française ! »


La nuit était avancée, il était deux heures. Elle emportait, cette nuit, l’immense et pénible songe des mille ans du Moyen-âge. L’aube, qui commença bientôt, était celle de la liberté.

Depuis cette merveilleuse nuit, plus de classes, des Français ; plus de provinces, une France !


Vive la France !

  1. Emprunt bien volontaire, puisqu’il est fait, par tous les rois de l’Europe, à la tête de huit cent mille soldats. Ils reconnaissent que chaque peuple a droit de choisir son gouvernement. (Voir Alexandre de Lameth, p. 121.)
  2. De droit et de liberté seulement : rien de plus d’abord, dans cette charte d’affranchissement. Je m’explique davantage dans l’Introduction et les autres volumes.
  3. Tout ceci est fort embrouillé par les historiens, selon leurs passions. J’ai consulté les vieillards, spécialement mes illustres et vénérables amis, MM. Béranger et de Lamennais.
  4. Il dit expressément qu’il parlait de la part du roi. (Voir son discours, Hist. Révol., par deux amis de la liberté, II, 235.)
  5. Staël, Considérations, 1re partie, ch. xxiii. (Voir aussi Necker, t. VI, IX.)
  6. Alex. de Lameth, Histoire de l’Assemblée constituante, I, 96.
  7. Omis dans le Moniteur et dans l’Histoire parlementaire. (Voir l’Histoire des deux amis de la liberté, II, 321.)
  8. Arrangé et défiguré dans le Moniteur et dans les historiens qui veulent cacher l’égoïsme du Clergé. Le Procès-verbal dit seulement : « Il a adhéré, en son nom et au nom de plusieurs membres du Clergé, à ce système de rachat des droits féodaux, en se soumettant (par les bénéficiers) au placement et à l’emploi des fonds à en provenir. » (Archives du royaume, Procès-verbaux de l’Assemblée nationale, 4 août 1789, B 2.)