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CHAPITRE III.

Mgr Daveluy est sacré coadjuteur. — Arrivée de M. Féron. — Progrès de l’Évangile pendant les années 1857 et 1858. — Mort de M. Maistre.


Avant son départ pour la Corée, Mgr Berneux avait reçu du Saint-Siège les pouvoirs nécessaires pour se choisir et consacrer un coadjuteur. Il ne voulut pas rester plus longtemps sans en faire usage. L’état toujours précaire de la chrétienté, le souvenir des anciens désastres, les difficultés inouïes que l’on avait eues à surmonter pour faire entrer des missionnaires, la crainte que de nouvelles persécutions ne vinssent bientôt, en frappant le premier pasteur, anéantir l’espérance de perpétuer le sacerdoce en Corée, toutes ces considérations réunies lui faisaient un devoir de ne pas tarder. Son choix tomba sur M. Daveluy, que onze ans de travaux, une connaissance exacte du pays, un zèle tout apostolique et les solides vertus d’un vrai missionnaire, désignaient clairement comme le plus digne. Mais il eut à lutter contre l’humilité de ce saint prêtre, et dut, pour ainsi dire, lui imposer de force cette charge redoutable.

« Mes répugnances naturelles, » écrivait Mgr Daveluy quelques semaines plus tard, « mes répugnances naturelles pour cette position suffisaient seules pour me porter au refus. Je ne me suis jamais cru fait pour commander ; c’est déjà beaucoup pour moi de savoir obéir. D’autre part, l’épuisement réel de mes forces, suivi de la perte de mes facultés intellectuelles, ne me permettait pas d’accepter ce fardeau. Mais Sa Grandeur me parla dans des termes qui me firent craindre qu’un refus obstiné ne me mît hors de la voie de la Providence, et j’eus le malheur de donner mon consentement. Le jour de la consécration fut donc fixé au 25 mars, fête de l’Annonciation. MM. Maistre, Petitnicolas et le P. Thomas furent réunis pour cette cérémonie que la prudence ne permit pas de faire au milieu des chrétiens. Elle eut lieu dans la maison de Sa Grandeur, pendant la nuit, en présence des catéchistes de la capitale et d’un petit nombre des principaux chrétiens. La localité et le secret ne permirent pas de grande pompe ; c’était presque comme dans les catacombes. Qu’il nous fut pénible de ne pouvoir satisfaire au désir de tous nos néophytes ! Jamais il ne leur a été donné de contempler la majesté de nos cérémonies, et ils sont inconsolables de n’avoir pu assister à la seule de ce genre peut-être qui aura lieu de leur vivant.

« Aujourd’hui tout est fini, mais, s’il ne s’agissait pas de moi, ce serait une grande consolation de penser à la marche progressive de la religion dans ce pays. Ici aussi, la consécration épiscopale s’est donnée, la hiérarchie s’établit selon les règles habituelles de l’Église. N’est-ce pas un progrès réel ? un acte de la plus grande conséquence pour l’avenir ? Oui, cette terre fécondée par le sang de tant de martyrs portera ses fruits ; oui, j’ose compter sur la protection de tant de vaillants athlètes, dont les têtes tombées sous le sabre servent de fondation à la sainte Église de Dieu dans ce pays. Terre des martyrs, la Corée deviendra chrétienne, je n’en doute pas, et c’est ce qui me console au milieu de l’accablement où je suis. Les événements se pressent, et tous semblent nous annoncer une ère de développement rapide. Dès le lendemain de mon sacre, notre chère mission pouvait contempler son nombreux clergé — l’expression est devenue juste — réuni en synode, selon l’esprit de l’Église, pour régler ce qui peut concourir à l’avancement de la religion. Pressés par les circonstances, nous ne consacrâmes que trois jours à cette heureuse réunion, où furent arrêtées plus clairement nos règles de conduite et le plan des opérations que semblent nous permettre les circonstances. La discipline est raffermie, les esprits tendent plus facilement vers le même but, et surtout l’union de charité entre nous se resserre admirablement. Quelles actions de grâces ne devons-nous pas rendre à Dieu ? »

Ce premier synode était à peine terminé et les missionnaires étaient encore réunis, quand l’arrivée inattendue de M. Féron, nouveau confrère que tous croyaient encore pour longtemps en Chine, vint mettre le comble à leur joie. Voici les détails donnés par M. Féron lui-même dans une lettre à ses parents :

« Quelque inexpérimenté que l’on soit en fait de voyages, avec la protection du bon Dieu, on se tire d’affaire assez aisément. Or cette protection divine a été bien plus sensible que je n’osais l’espérer moi-même. Mon arrivée si heureuse en Corée est un vrai miracle. En effet, pendant que je partais de Chang-haï, Monseigneur le Vicaire apostolique écrivait à notre procureur et à moi qu’il ne pourrait pas envoyer de barque à notre rencontre, et qu’il me faudrait, en conséquence, retourner à Hong-kong pour deux ans. Les communications ordinaires étant interrompues dans le nord, par les glaces, la lettre de Sa Grandeur dut attendre, plus de deux mois, au Léao-tong-, et, pendant ce temps-là, je partais joyeusement pour ma bien-aimée mission. La barque que je rencontrai était celle d’un païen venu pour Caire le commerce, en contrebande, avec les banques chinoises qui se rendent dans l’archipel coréen pour la pèche du hareng. Il y a peut-être dans toute la Corée une douzaine de matelots chrétiens, lesquels sont ordinairement occupés aux travaux des champs et ne s’embarquent guère que sur les ordres de l’évêque ou des Pères, lorsqu’il faut aller chercher des missionnaires. Comment se fait-il que ce païen en ait réuni sept qui composaient tout son équipage, bien qu’ils habitassent à je ne sais quelle distance les uns des autres ? C’est ce que nous n’avons jamais pu comprendre ; mais, enfin, c’est ce qui est arrivé. Aussi n’eurent-ils rien de plus pressé, en voyant un Père destiné pour la Corée, que de déclarer à leur patron qu’ils renonçaient, s’il le fallait, à leur salaire, mais qu’ils m’emmenaient avec eux.

« Le païen s’exécuta de bonne grâce, et, pendant les cinq jours que je demeurai à son bord, nous fûmes les meilleurs amis du monde. Je n’avais point d’habits coréens, un matelot me prêta les siens ; Dieu sait en quel état ils se trouvaient. Mais lorsque le moment fut venu de quitter la barque, un des hommes de l’équipage remarqua que mes bas chinois n’avaient pas la couture faite comme celle des bas coréens. Grande affaire ! Un des chrétiens ôta les siens aussitôt et me pria de les mettre : j’avoue que le cœur me manquait. Je réussis à leur faire comprendre que, descendant de la barque au milieu de la nuit pour arriver avant le jour auprès de notre évêque, il n’était pas probable qu’aucun païen s’amusât a considérer la couture de mes bas. Ils le comprirent, et nous voilà partis. À moitié chemin de la ville, nous nous arrêtâmes chez un des matelots pour prendre une petite collation, composée de navets salés et de vermicelle fait avec de la farine de sarrasin.

« Enfin, au point du jour, nous entrâmes chez Mgr Berneux, qui crut son domestique fou lorsque celui-ci, en l’éveillant, lui annonça l’arrivée d’un nouveau Père. Je trouvai là presque tous les confrères réunis. Mgr Berneux venait de sacrer son coadjuteur et de terminer un synode : j’arrivais à temps pour manger ma part de la croûte du pain dont la mie avait servi pour essuyer les onctions de la consécration. Jugez quelle fête ! Mais elle n’eût pas été complète si le bon Dieu ne nous eût rappelés à la pensée des misères humaines, en mêlant à notre bonheur un peu du bois de la croix. Nous en étions encore aux premiers moments de joie, quand le patron païen, qui connaissait bien notre position et savait que nous n’avions aucun recours contre lui, mettait la main sur mon bagage, qu’il a refusé jusqu’à présent de lâcher à moins d’une somme très-forte : encore ne consent-il à en rendre qu’une faible partie, car il a déjà vendu la plus considérable. Il est vrai que sa tête est entre nos mains et que d’un seul mot nous pourrions le faire condamner à mort comme voleur ; mais il nous connaît trop pour craindre que ce mot nous échappe. »

Après le sacre de Mgr Daveluy et la célébration du premier synode de l’Église coréenne, chacun des missionnaires retourna à son poste avec plus d’ardeur et de confiance que jamais. Voici comment le P. Thomas T’soi, dans une lettre, du 14 septembre 1857, à M. Legrégeois, continue son récit de l’année précédente et rend compte des principaux faits arrivés dans son district :

« Quand j’écrivis au Père ma dernière lettre, j’étais sur le point de partir pour une nouvelle chrétienté éloignée, et je lui promis, une fois de retour, de lui raconter tout ce qui m’aurait paru digne d’attention. J’accomplis aujourd’hui ma promesse. Ceux qui déposèrent les premiers germes de la foi dans cette chrétienté furent une pauvre femme exilée et sa famille. Lors de la dernière persécution générale de 1839, cette femme s’était enfuie de la capitale pour se soustraire à la fureur des bourreaux. Elle vint se réfugier dans cette ville, où elle entra au service d’une famille très-riche. Peu à peu la maîtresse de la maison, grâce à sa servante, connut la vérité de la religion chrétienne, se mit à la pratiquer avec ferveur, et la fit connaître elle-même à d’autres personnes qui l’embrassèrent également. Mais son mari ne tarda pas à s’apercevoir de ce changement. Transporté de fureur, il essaya, à force de mauvais traitements, de la détourner de notre sainte religion. Comme il n’aboutissait à rien, il la prit un jour et la traîna à travers les rues de la ville, menaçant de la faire condamner à mort par le mandarin si elle ne revenait au culte des idoles. Cette fidèle servante de Jésus-Christ, calme en face du péril, se laissait conduire au tribunal sans mot dire, quand enfin son barbare mari, vaincu par cette inébranlable constance, la ramena à la maison. L’unique résultat de sa démarche fut de faire savoir au loin qu’il y avait des chrétiens dans la ville. Les parents de la pauvre exilée, qui vivaient dans une bourgade du voisinage, furent remplis de joie en entendant cette nouvelle. Privés eux-mêmes, depuis de longues années, de tout commerce avec les chrétiens et plongés dans une profonde ignorance, ils gémissaient sur leur triste sort, et ne désiraient rien tant que de rencontrer quelques chrétiens, pour apprendre d’eux plus à fond les vérités nécessaires au salut. Aussi, quittant à la hâte leur village, ils vinrent habiter auprès de leur parente chrétienne.

« Là, chrétiens et catéchumènes, ne faisant pour ainsi dire plus qu’une seule famille et s’appuyant les uns sur les autres, devinrent plus fermes dans la foi et plus fervents dans la pratique de la religion. Bien plus, par leurs efforts réunis, ils parvinrent à convertir plusieurs personnes, parmi lesquelles se trouvait la femme d’un des grands de la ville, qui combattit vaillamment le combat du Seigneur. Tourmentée de mille manières par son mari, elle opposa à ses menaces, à ses coups et à ses persécutions de tout genre une fermeté invincible. Impossible de dépeindre la sainte avidité avec laquelle cette pauvre âme, lors de mon arrivée, écouta mes paroles et reçut les sacrements. Depuis longtemps, elle ne faisait que soupirer : « Quand donc verrai-je de mes yeux le prêtre du Seigneur ? Quand donc recevrai-je de sa bouche les divins enseignements ? Lorsque cette grâce m’aura été accordée, oh ! alors je pourrai mourir en paix. »

« Tel était l’état des choses, quand, hélas ! un épouvantable ouragan vint s’abattre sur la pauvre chrétienté. La veille de mon départ, une vieille femme, toute transportée de joie au sortir de l’oratoire où elle avait, avec les autres chrétiens, entendu la divine parole et participé aux sacrements, s’en alla trouver une de ses amies qui, sourde jusque-là à toutes ses exhortations, n’avait jamais consenti à embrasser la religion chrétienne. Elle lui raconta tout ce qu’elle venait de voir dans l’oratoire, persuadée qu’elle la convertirait en lui révélant toutes les merveilles auxquelles elle avait pris part, et qui remplissaient son cœur d’une joie indicible. Mais cette amie insensée rapporta tout à son mari. Celui-ci convoqua pendant la nuit tous les maris de ces femmes qui honoraient Dieu en secret, à l’insu ou contre le gré de leurs familles, et leur dévoila ce qu’il venait d’apprendre. Là-dessus, grand émoi ; on résolut de chasser immédiatement de la ville la famille de cette femme exilée, laquelle, étant tout entière chrétienne, avait seule pu dresser un oratoire dans sa maison.

« Je venais de célébrer la sainte messe et de terminer l’administration des sacrements, j’étais à peine sorti de la ville et le plus jeune des membres de cette maison, qui m’avait accompagné, n’avait pas encore eu le temps de revenir auprès des siens, quand la populace, se précipitant sur l’oratoire, démolit la maison, pilla et dévasta tout ce qui appartenait à cette infortunée famille et la chassa du pays. Je ne sais comment, dans la suite, les chrétiennes de ce lieu pourront être visitées par le missionnaire. Il n’y a pas une maison dont on puisse faire un lieu de réunion, car ce qui reste de néophytes sont des femmes qui honorent Dieu en secret, et, d’un autre côté, elles ne peuvent sortir de la ville. Que le Seigneur daigne jeter un regard de miséricorde sur ces infortunées et tienne compte de leur bonne volonté !

« Dans une autre chrétienté, éloignée de toutes les autres de plus de trois jours de marche, j’ai rencontré cinq pauvres familles. Elles s’y étaient fixées depuis peu de temps, parce que, dans le lieu qu’elles habitaient auparavant, elles ne pouvaient vaquer à la pratique de la religion chrétienne. Leur village est situé au sommet d’une montagne horrible appelée Man-san. C’est là que je m’installai pour faire la visite et administrer les sacrements. Or, à cent dix lys (onze lieues) plus loin, se trouve un autre village chrétien où venaient d’arriver quelques pauvres familles qui, n’ayant pas encore eu le temps de se construire des demeures ni par conséquent un oratoire, étaient toutes obligées de venir à Man-san pour y recevoir les sacrements. Les vingt personnes environ qui les composaient se divisèrent en deux bandes, et, pendant que l’une se rendait à Man-san, l’autre demeura pour garder les bestiaux et le petit mobilier. Quand les premiers eurent reçu les sacrements, ils s’en retournèrent, et la seconde bande se mit en route à son tour. Elle était formée de deux hommes, d’une jeune fille de seize ans, de deux enfants, l’une de treize ans, l’autre de onze, et enfin d’un petit garçon de neuf ans. Cette petite troupe pacifique avait cent dix lys à faire en un seul jour. Partie de grand matin, elle avait déjà parcouru plus de la moitié de la route, quand, arrivée à un certain village, elle fut assaillie par une vingtaine d’hommes de l’endroit, qui, armés de bâtons, ne rougirent pas de se précipiter sur les pauvres voyageurs. Mais, pendant le conflit, un vieillard vénérable sortit du village, reprocha à ces furieux leur impudence et délivra nos malheureux captifs. Ces vaillants chrétiens, quoique épuisés par la fatigue, la faim et la secousse de cette attaque inopinée, continuèrent leur marche et, sur le soir, arrivèrent tout triomphants à l’oratoire. Le Père conçoit avec quels transports de joie et quels sentiments de commisération nous les reçûmes, les chrétiens du village et moi, et avec quel empressement nous allâmes ensemble rendre à Dieu les plus vives actions de grâces.

« J’arrivai deux jours plus tard dans un autre village où quelques chrétiens vivent en secret au milieu des païens. Ces derniers, soupçonnant la présence d’un missionnaire, firent bonne garde tout le jour suivant autour de la maison dans laquelle j’étais caché, et voulurent même l’envahir pour me prendre. Mais un catéchumène, que les païens regardaient comme un de leurs plus fidèles coreligionnaires, les détourna de ce projet, et leur montra la gravité du danger qu’ils allaient courir en pénétrant ainsi de force dans une maison étrangère ; car, s’ils n’y trouvaient rien de suspect, ils s’exposaient, pour leur témérité, à être punis du dernier supplice. Touchés par cette considération, ils n’osèrent pénétrer dans la maison, mais ne laissèrent pas cependant d’en garder toutes les issues, afin de me prendre si je sortais. Je parvins néanmoins à m’évader de grand matin à la faveur des ténèbres, laissant plongés dans la désolation et privés des sacrements ces malheureux chrétiens qui les attendaient avec impatience depuis deux ans. Oh ! qu’il est douloureux d’être contraint, à cause des persécutions des méchants, d’abandonner ces pauvres faméliques sans les avoir rassasiés, et de les voir réduits à une telle détresse, sans espérance, au moins pour le moment, de les en tirer !

« Mais détournons nos regards de ce triste spectacle pour les reposer sur un sujet plus agréable. Un jeune homme ayant entendu dire que dans le village de Kan-ouel, éloigné de plusieurs jours de marche de sa ville natale, il y avait des hommes pratiquant une religion particulière, s’en vint, poussé par la curiosité, trouver le catéchiste de ce lieu, le priant de l’instruire de cette sainte doctrine. Celui-ci, suspectant ses intentions, refusa de condescendre à ses désirs et le renvoya aussi ignorant qu’il était venu. Le jeune homme revint à la charge quelque temps après, et s’efforça de tout son pouvoir de prouver au catéchiste la sincérité de son cœur. Vains efforts ! Chassé une seconde fois, il revint une troisième. Enfin le catéchiste, cédant à ses importunités, et convaincu que cet homme cherchait la vérité, consentit à lui expliquer les éléments de la religion chrétienne, et lui donna même un petit manuel de piété, un recueil de prières et un catéchisme. Ravi de joie, notre catéchumène transcrivit de sa propre main les livres qui lui étaient nécessaires ; puis, riche de ce trésor inestimable, il s’en retourna chez lui où il n’eut rien de plus pressé que de faire participer ses amis intimes, ses parents et toute sa famille au bienfait de la vérité qu’il venait de recevoir. Peu après, lui et tous ceux qu’il avait convertis quittèrent leur ville natale, où ils ne pouvaient pratiquer assez librement les devoirs de la religion, pour venir s’établir près de Kan-ouel. Lors de ma dernière administration, il m’amena six hommes parfaitement préparés à recevoir le baptême, et me promit de faire élever un oratoire dans son village et de revenir l’année prochaine avec tous les siens aussi bien préparés que ceux-ci. Un autre village, composé de cinq ou six familles, a été converti et évangélisé de la même manière.

« Mais il faut que je raconte au Père l’histoire de la conversion d’une famille en particulier. Cette famille était obsédée par le démon depuis plusieurs générations. Hommes, femmes, enfants étaient tourmentés par de mauvais génies qui leur apparaissaient sous la figure de leur père ou de leur aïeul, et mille fois, le jour comme la nuit, écrasaient leurs épaules ou leur dos d’un poids énorme. Ces malheureux étaient plongés dans une consternation et un désespoir inexprimables. Il ne leur était même pas permis d’habiter un peu de temps dans le même endroit, car les mauvais génies les forçaient d’émigrer ailleurs, avec défense d’emporter aucun de leurs ustensiles domestiques ; s’ils transgressaient cette défense, le démon les obsédait avec tant d’opiniâtreté pendant la route qu’il les obligeait à reporter ce qu’ils avaient pris. Aussi étaient-ils réduits à la plus épouvantable misère. Sur ces entrefaites, un néophyte ayant eu connaissance de leur infortune, et persuadé que, s’ils embrassaient la foi chrétienne, ils ne tarderaient pas à être délivrés par la grâce de Jésus-Christ des poursuites du démon, leur enseigna notre sainte religion, et les conduisit dans un village de chrétiens. Là, cette famille commença tout d’abord par éprouver un soulagement sensible. Tandis qu’elle apprenait avec ferveur les prières et le catéchisme, elle était complètement délivrée ; mais lorsqu’au contraire, elle se relâchait dans cette étude et priait d’un cœur tiède, les vexations recommençaient ; et ainsi, le démon lui-même semblait prendre à tâche de les former à la piété. Quand tous eurent été baptisés, ils furent entièrement délivrés, et l’on m’assure que maintenant ils se portent à merveille et vivent, dans la joie et la paix, de la culture de leurs champs.

« Au reste, si je voulais raconter en détail tous les autres traits de ce genre, je ne pourrais finir cette lettre.

« Dans tout le cours de l’année, j’ai entendu deux mille huit cent soixante-sept confessions, baptisé cent soixante-onze adultes, renouvelé les cérémonies du baptême à dix-sept adultes, enrôlé cent quatre-vingt-une personnes dans l’œuvre de la Propagation de la Foi. Le nombre des chrétiens de mon district s’élève en tout à quatre mille soixante-quinze, celui des catéchumènes à cent huit.

« Les apostats qui étaient venus l’an dernier avec des satellites dans le village où je célébrais les saints mystères, pour se saisir de ma personne, et qui avaient été repoussés par nos néophytes, ont mis tout en œuvre pour se venger de cet échec. Ils avaient même juré d’exterminer le nom chrétien du milieu de la Corée. Ils sont allés trouver quelques-uns des principaux mandarins, dans l’espoir d’obtenir d’eux l’autorisation de massacrer les chrétiens, et de déposer accusations sur accusations contre notre sainte religion. Mais ils ont été éconduits ignominieusement ; et, à l’heure qu’il est, ils semblent avoir perdu, sinon leur haine, du moins toute leur puissance. Les néophytes qui à cette occasion avaient été pris et jetés dans les fers, ont été remis en liberté. Bien plus, à la suite de ces troubles excités par nos ennemis, un village tout entier s’est converti et s’est fait chrétien. »

De son côté, Mgr Daveluy écrivait, à la même époque : « Dans la partie orientale de la Corée, où se trouve maintenant notre collège sous la direction de M. Pourthié, la croix porte encore ses fruits. Des vexations graves faites à des chrétiens des environs firent craindre pendant un certain temps des difficultés sérieuses. Tous étaient sur le qui-vive. On cacha sous terre les livres et le mobilier, et chaque nuit, les élèves et le missionnaire se tenaient prêts à fuir au premier signal. Mais le Seigneur commanda aux vents et à la mer, et il se fit une grande tranquillité. Le mandarin, saisi de ce procès par les chrétiens, leur rendit justice sans que le mot de religion eût été même prononcé. C’est de sa part, une marque de bon vouloir dont nous lui sommes très-reconnaissants. Sur d’autres points de la mission, il y a eu aussi quelques conflits, car le bon Dieu ne veut pas que nous puissions nous endormir dans une sécurité trompeuse. Mais, en somme, chacun des missionnaires a pu faire sa visite en paix ; tous nos chrétiens ont été administrés, et cinq cents baptêmes d’adultes ont augmenté d’autant notre petit troupeau. À Dieu seul toute la gloire !

« Et voyez combien admirables sont ses desseins ! Un catéchumène meurt baptisé par un catéchiste à l’heure de la mort. Cette même nuit une espèce d’arc-en-ciel paraît sur la maison du défunt, au grand étonnement de quelques spectateurs païens et chrétiens. Les païens croient y voir un signe du ciel, et une quinzaine d’entre eux ont commencé à s’instruire de notre saine religion. Quelle qu’ait été la cause de ce phénomène ou prodige, Dieu en a tiré déjà sa gloire et le salut de quelques âmes. Certaines conversions se font, pardonnez-moi l’expression, contre toutes les règles. Dernièrement une jeune fille chrétienne est donnée en mariage à un païen, au mépris des lois de l’Église. Mgr de Capse met en interdit les parents de la jeune personne. Ne sachant que faire, ceux-ci vont trouver le jeune marié païen et lui disent : « Nous sommes à cause de toi sous le poids d’une punition grave ; il faut de suite apprendre notre doctrine, et nous faire délivrer. » Celui-ci écoute, tout étonné, se fait expliquer le comment et le pourquoi, et finit par dire : « Il paraît que tout est bien ordonné dans votre religion : elle doit être bonne ; » et il se met à apprendre le catéchisme. On espère qu’il sera baptisé sous peu.

« Une femme qui pratiquait à l’insu de son mari ne savait guère de catéchisme ; on la presse d’apprendre un peu mieux. Elle prétexte l’impossibilité où elle se trouve et les difficultés de sa position ; mais ses raisons ne sont pas admises, et on la menace du refus des sacrements. Toute désolée, elle dit : « Puisque c’est ainsi, je n’ai plus qu’un moyen, c’est d’avertir mon mari et d’essayer de le convertir. — Fais comme tu voudras. » Elle tint parole, et le mari, docile à la grâce qui le sollicitait par la bouche de sa femme, consentit à être chrétien. Ces petits détails sont mesquins en eux-mêmes ; mais pour moi il me paraît si consolant de voir tous les moyens que Dieu prend pour attirer ses élus, que j’ai cru vous faire plaisir en vous les rapportant, tels qu’ils se présentent à ma mémoire. »

Mgr Berneux, dans sa lettre au Conseil de la Propagation de la Foi, du 23 novembre 1857, résume ainsi les travaux de cette année, qu’il nomme une année de bénédictions :

« Mettant à profit cette petite paix dont on nous laisse jouir, je me suis hasardé à appeler tous mes missionnaires à la capitale, pour assister à la consécration de mon coadjuteur. C’était la première fois qu’une aussi touchante cérémonie avait lieu en Corée ; nos chrétiens eussent été heureux d’y prendre part, mais la prudence ne nous permit pas de les admettre. Malgré la tranquillité dont nous avons à rendre grâce au Seigneur, nous devons cependant user de précautions extrêmes, et ne pas nous hâter de sortir de nos catacombes. C’est donc à huis clos, et au milieu des ténèbres de la nuit, que M. Daveluy, qui depuis onze ans a rendu de si importants services à cette mission, a reçu la consécration épiscopale, sous le titre d’évêque d’Acônes. Nous étions encore tous réunis, et terminions un synode de trois jours, où nous avons pris des mesures pour procurer l’avancement de nos chrétiens et la conversion des idolâtres, quand nous arriva, le 31 mars, d’une manière toute providentielle, et amené par l’ange de la Corée, un confrère que personne n’attendait, M. l’abbé Féron. Ainsi cette mission de Corée, autrefois presque inaccessible aux Européens, qui, il y a deux ans, n’avait pas d’évêque, et pesait tout entière sur deux missionnaires et un prêtre indigène, la voilà maintenant avec deux évêques, quatre apôtres étrangers et un prêtre coréen. N’est-il pas vrai, Messieurs, que le sang des martyrs commence à porter ses fruits, et que le Seigneur paraît avoir sur ce peuple de Corée de grands desseins de miséricorde ? Serait-ce trop se flatter d’espérer que cette chrétienté, qui s’est fondée elle-même, sans le secours d’aucun missionnaire, qui, pendant de longues années, par la seule vivacité de sa foi et l’énergie de son caractère, s’est soutenue, a pu même s’accroître, malgré de sanglantes persécutions ; est-ce trop se flatter, dis-je, d’espérer qu’elle va nous donner d’abondantes moissons, maintenant que le Seigneur lui prodigue tant de secours, dans le zèle intelligent de mon vénéré coadjuteur et des cinq missionnaires qui l’arrosent de leurs sueurs apostoliques ? Il nous semble les voir, ces espérances, commencer déjà à se réaliser. Nous avons encore, sans doute, bien des ennemis dans toutes les classes ; il est cependant incontestable qu’il y a une tendance plus sensible que jamais à se rapprocher de notre sainte religion. Les persécuteurs eux-mêmes le constatent, et des mandarins, comme autrefois cet empereur apostat, avouaient, il y a peu de mois, dans une de leurs réunions, que le Christ triomphait, et que, malgré leurs efforts, avant dix ans, la moitié du royaume aurait embrassé le christianisme. Que diraient-ils s’ils voyaient le fils d’un ministre du roi, mandarin lui-même, nous envoyer des présents, et solliciter, comme une grâce, la permission de nous venir visiter ; s’ils savaient que la femme d’un des oncles du roi a engagé ses frères à se faire catholiques, et que, dans ce même palais où tant de fois on a juré d’exterminer jusqu’au dernier vestige du nom chrétien, le vrai Dieu a ses adorateurs qui n’attendent que des temps plus calmes pour se présenter au baptême ? Ils verraient peut-être, dans ces faits, l’accomplissement des oracles de la sibylle coréenne, qui annoncent que la reine mère doit mourir cette année (au fait elle vient de mourir), que le roi mourra l’an prochain (on le dit atteint d’une maladie récente, qui ne laisse aucun espoir de guérison), et que dans deux ans la religion chrétienne sera florissante dans le royaume.

« Nous devons donc, Messieurs, remercier le Seigneur des bénédictions qu’il répand si abondamment sur ce pays, et le conjurer en même temps de nous les continuer. Les espérances que nous donne l’état actuel de la Corée sont fondées, mais une persécution générale pourrait les renverser, et cette persécution, nous en sommes menacés prochainement. La reine mère, qui nous protégeait un peu, vient de mourir. Le crédit des hommes qui partageaient sa modération tombe sensiblement, tandis que nos ennemis arrivent aux premières charges. Déjà une adresse a été présentée au roi, demandant qu’on recherchât les chrétiens ; les commissaires spéciaux, qui parcourent en ce moment le royaume, reçoivent de nombreuses listes, en tête desquelles les missionnaires figurent et où des villages entiers sont dénoncés. Déjà un vieillard de soixante-dix-huit ans vient d’être jeté en prison. Dans quelques semaines, au retour des commissaires, on délibérera au conseil royal sur le parti à prendre à notre égard. Dieu, qui tient en ses mains le cœur des rois, et sans la permission duquel un cheveu ne se détache pas de nos têtes, détournera peut-être les coups dont est menacé ce troupeau, qui déjà a tant souffert. Que s’il entrait dans ses adorables desseins qu’il fût encore frappé, et que nous fussions appelés à partager le sort de nos glorieux prédécesseurs, notre dernière bénédiction, Messieurs, serait pour vous et pour les pieux associés de votre sainte œuvre, auxquels nous n’avons cessé de donner chaque jour une grande part dans nos prières.

« Le résultat de nos travaux pour l’année 1856-1857, est : confessions annuelles, neuf mille neuf cent quatre-vingt-une : baptêmes d’adultes, cinq cent dix-huit ; baptêmes d’enfants de chrétiens, six cent deux ; baptêmes d’enfants de païens à l’article de la mort, huit cent quatre ; confirmations, deux cent vingt-six ; mariages, cent quatre-vingt-quinze ; extrêmes-onctions, deux cent dix-huit ; non confessés pour cause d’absence, cent quatre-vingt-un. Total de la population chrétienne, quinze mille deux cent six. »

On sera surpris peut-être d’apprendre que le même courrier qui portait cette lettre de Mgr Berneux était chargé d’une autre lettre, dans laquelle le prélat suppliait la Sacrée Congrégation de la Propagande d’accepter sa démission de vicaire apostolique de Corée. Cette demande, on le pense bien, ne fut pas accueillie. Dieu réservait à son serviteur de plus longs combats couronnés par un glorieux triomphe. Voici comment, deux ans plus tard, il expliquait lui-même à M. Albrand, supérieur du séminaire des Missions-Étrangères, cette démarche inattendue. « N’allez pas en chercher la cause ailleurs que dans le motif exprimé : l’état de ma santé. Je suis parti du Léao-tong avec la pensée que je ne rendrais d’autre service à la Corée que celui de lui sacrer un évêque. Ma santé, depuis longtemps ruinée et qui me rend de plus en plus incapable de rien faire, ne permettait pas d’espérer autre chose. Mais ce service me sembla assez important pour ne laisser lieu à aucune hésitation. Depuis mon entrée ici, je suis réduit, pendant au moins six mois chaque année, à ne pouvoir rien faire. L’hiver, j’administre un district aussi étendu, autant et plus fatigant que celui d’aucun confrère, parce que, dans une mission comme celle-ci, où le travail est excessif, où les privations sont continuelles, un moyen de tout faire supporter gaiement aux confrères, c’est que le vicaire apostolique prenne pour lui la plus large part de ce travail et de ces privations, et ne laisse aux missionnaires que ce qu’évidemment il ne peut pas faire. Mais, ce district administré, je ne puis me livrer à aucun travail ; pas de sommeil, impossibilité de prendre des aliments, de rester même assis, de réunir deux idées : voilà mon état habituel. Ma conscience s’inquiète, parce que l’œuvre de Dieu souffre. Sans tête qui le dirige, le zèle des missionnaires devient inutile, et cette Corée, qui ne demande qu’à marcher, reste stationnaire. Voilà la raison qui m’a fait faire cette démarche, et qui me fait désirer que ma demande soit écoutée, quoi qu’il doive m’en coûter. Mon cœur se brisera en quittant cette mission ; Dieu sait combien je l’aime ; la pensée seule que je cesserai de travailler dans notre société à laquelle je suis attaché du fond des entrailles, me remplit d’amertume. Mais l’intérêt de cette mission doit parler plus haut et faire taire toute autre considération. »

Comme on le voit, ce n’étaient ni le découragement produit par l’excès du travail, ni la crainte du danger, c’était l’humilité profonde de Mgr Berneux qui le faisait reculer devant les terribles responsabilités de sa position. Ce qui le prouve mieux que tout le reste, c’est qu’après avoir accompli cet acte que sa conscience lui faisait considérer comme un devoir, après avoir essayé de secouer ce fardeau qu’il se croyait incapable de porter, il s’abandonna résolument à la sainte volonté de Dieu, et continua de remplir tous ses devoirs de supérieur avec plus de soin et de zèle que jamais.

À l’époque même où il demandait à être déchargé du vicariat apostolique, il insistait énergiquement auprès de ses confrères, les directeurs du séminaire des Missions-Étrangères, sur la nécessité de nouveaux ouvriers. « Les renforts que vous avez envoyés à cette mission semblent déjà produire leurs fruits qui, j’ose l’espérer, deviendront de plus en plus abondants. Nos chrétiens, pleins d’une bonne volonté admirable, font pour s’instruire des efforts qui dépassent tout ce que je pouvais attendre ; la ferveur augmente, et ce mouvement paraît se communiquer aux païens. C’est à nous d’entretenir et d’augmenter ces heureuses dispositions qui sont l’effet de la grâce, en leur procurant les moyens de recevoir les sacrements dont ils sont saintement avides. Cette terre de Corée, Messieurs et vénérés confrères, ne demande qu’à produire ; mais il faut des bras pour y jeter la divine semence et la cultiver, et les bras nous manquent ! Mgr le coadjuteur qui a presque terminé son dictionnaire coréen-chinois-français, s’occupe activement à recueillir les documents qui concernent nos martyrs depuis l’introduction de l’Évangile dans ce pays. Ce travail aussi difficile qu’important nous mettra à même de rédiger d’une manière complète l’histoire de la religion en Corée. M. Pourthié enseigne les élèves de notre séminaire, et M. Petitnicolas, dont la santé exige du repos, va aider mon vénéré coadjuteur dans ses travaux. En sorte que sur sept missionnaires que nous sommes ici, quatre seulement peuvent faire mission ; c’est trop peu.

« Chargé d’un immense district, le missionnaire aura beau se consumer de travaux d’un bout de l’année à l’autre, il succombera à la fatigue, mais il ne réussira pas à suffire aux besoins spirituels de son troupeau. Il ne faut pas oublier que la mission de Corée, depuis son origine, a été bouleversée par de continuelles persécutions et que, jusqu’à présent, les missionnaires y ont été si peu nombreux que, malgré le zèle qui les dévorait, il leur a été impossible de consacrer plus d’un quart d’heure à chaque néophyte dans le cours d’une année. Maintenant, grâce aux bénédictions du Seigneur, nous sommes plus tranquilles, et le nombre des chrétiens augmente chaque jour, il importe de les bien former. Plus tard, les difficultés seront plus sérieuses. Un des besoins les plus pressants, c’est l’instruction. Or, dans l’état où nous sommes réduits, nous ne pouvons instruire que par les livres, et les livres manquent ; il est donc indispensable que quelques missionnaires abandonnent toute administration pour se livrer à l’étude de la langue et se mettre en état de pouvoir traduire nos livres de doctrine chrétienne. C’est pour cette raison, Messieurs et chers confrères, que je vous ai demandé encore des missionnaires pour le printemps de 1859. Le temps semble arrivé où l’œuvre de Dieu peut être avancée dans ce royaume, veuillez donc nous venir en aide et croyez bien que, sans un besoin extrême, je ne ferais pas d’instances, parce qu’ici tout ce qui n’est pas nécessaire entrave. Connaissant votre zèle à subvenir aux plus urgentes nécessités, je regarde comme assuré que deux confrères arriveront à l’époque indiquée ; et en conséquence je ferai tous les préparatifs pour les envoyer chercher. Ils doivent être à Chang-haï en novembre ou en décembre 1858, et partiront en janvier 1859 pour arriver, vers le 19 mars, aux îles où un bateau les ira prendre. Que s’ils ne viennent pas à ce rendez-vous, je ne sais comment nous passerons l’année 1859 ; l’argent va nous manquer, et déjà nous sommes grevés d’une dette de trente mille francs. »

Par suite de cette demande, deux nouveaux missionnaires, MM. Landre et Joanno, furent envoyés en Corée, où ils essayèrent de pénétrer par mer dans le courant de l’année 1859. Mais l’impéritie ou le mauvais vouloir du capitaine chinois fut cause qu’ils manquèrent au rendez-vous, et durent rentrer à Chang-haï, après trois mois d’inutile navigation.

L’histoire de l’année suivante (1857-1858), nous est racontée dans diverses lettres adressées au séminaire des Missions-Étrangères par Mgr Berneux, M. Pourthié et Mgr Daveluy. Le fait le plus saillant est la mort de M. Maistre, mort qui fut pour ses confrères, déjà surchargés de travail, une bien douloureuse épreuve. Du reste, l’état général de la mission n’a pas changé. Ce n’est, comme les années précédentes, ni la guerre ni la paix, ni la persécution proprement dite ni la tranquillité. L’œuvre de Dieu va toujours en progressant, au milieu de difficultés de toutes sortes. Mais au lieu d’en résumer les détails, laissons, au risque de quelques redites inévitables, les missionnaires eux-mêmes nous raconter, chacun de son côté, leurs tribulations et leurs joies, leurs craintes et leurs espérances. Ces lettres que nous citons ont été écrites par des martyrs ; elles sont, à ce titre seul, des monuments précieux, chers aux cœurs chrétiens.

La lettre de Mgr Berneux est du 14 août 1858.

« À l’époque où je vous écrivais l’année dernière, notre horizon était sombre ; on parlait de persécution générale, et déjà des arrestations avaient eu lieu. Dans le cœur de l’hiver, sur différents points du royaume, des chrétiens furent saisis et emprisonnés. Dans le district de Mgr d’Acônes, un village entier, pour se soustraire aux poursuites des satellites, s’enfuit sur les montagnes, abandonnant ses maisons et ses champs, tandis que d’autres familles du voisinage cherchaient leur salut dans une émigration lointaine. La persécution s’annonçait donc en grand, lorsque tout d’un coup les prisonniers sont élargis, sans apostasie, un seul excepté ; les fuyards descendent de leurs montagnes, et Monseigneur le Coadjuteur, qui avait aussi pris la fuite, rentre dans sa retraite. Marie, la Consolatrice des affligés, avait abaissé un regard de compassion sur ce petit troupeau tant de fois et si cruellement éprouvé, et l’orage s’était dissipé soudain. Les captifs ont été relâchés, tandis qu’un de leurs accusateurs, qui s’était présenté au mandarin et au commissaire royal avec une liste de cent chefs de familles chrétiennes, a été garrotté, jeté en prison et roué de coups. L’issue de cette affaire est une victoire pour nous ; victoire importante, en ce qu’elle donne du cœur à nos néophytes, et rassure les païens que la crainte seule arrête encore. Les familles qui émigrent au loin, dans ces circonstances, sont réduites à une grande misère et ont beaucoup à souffrir. Tout en compatissant à leurs épreuves, nous nous consolons dans l’espérance du bien qui en résultera. Ces émigrants portent avec eux, dans les contrées où elle n’a pas brillé encore, la lumière de l’Évangile, et nous attirent presque toujours un certain nombre de païens. C’est la semence emportée par la tempête ; déposée sur une terre inculte, elle ne tarde pas à la féconder.

« Le nombre des baptêmes d’adultes n’atteindra peut-être pas, cette année, le chiffre de l’an dernier ; cela tient à la résolution que nous avons prise d’exiger, des nouveaux convertis, plus d’instruction et une plus longue épreuve. Mais, en revanche, le nombre de nos catéchumènes a presque triplé ; près de douze cents sont inscrits sur mes listes. Nous avons tous remarqué, avec actions de grâces envers le bon Dieu, le mouvement qui se fait sentir dans tout le vicariat : la capitale surtout semble se remuer. On fait des efforts inouïs pour s’instruire ; on y est généralement plein de ferveur malgré les obstacles qu’il faut surmonter. Ce mouvement des chrétiens gagne les infidèles et déborde en dehors des murs de la ville royale. Une famille des plus nobles du royaume a embrassé la foi ; le chef de cette maison, beau-père d’un proche parent du roi actuel, a été baptisé pendant l’hiver. Bien d’autres conversions suivront celle de cette famille, si elle devient fervente. Dans la ville où résident les Japonais nous avons un catéchumène habile et plein de zèle. Huit nouvelles chrétientés se sont formées dans le district du P. T’soi, et sept autres s’annoncent pour l’année prochaine. Une conversion, que vous connaissez sans doute, promet de grands résultats, parce que le doigt de Dieu s’y montre clairement.

« Il y a deux ans, un bateau coréen fut porté par une tempête dans les parages de Canton. Les hommes qui le montaient mouraient de faim, lorsqu’ils furent aperçus par un navire anglais. Un seul d’entre eux put être recueilli et conduit à Hong-kong, où se trouvait un de nos élèves coréens. Dans l’intention des hommes, ce jeune élève avait été envoyé de Pinang à Hong-kong pour rétablir sa santé ; mais la divine Providence voulait se servir de lui pour sauver une âme, et, avec elle, peut-être beaucoup d’autres. Instruit par cet élève, sous la direction de M. Rousseille, ce naufragé a été baptisé. Il est revenu heureusement cette année en Corée, où il a pu rencontrer M. Féron et le P. T’soi, qui l’ont muni de livres, et lui ont indiqué les moyens de se mettre en communication avec moi. Ce nouveau chrétien est de Quelpaert ; il est intelligent et d’une foi vive ; il ne doute pas que sa famille, environ quarante personnes, ne se convertisse entièrement. Daigne le Seigneur donner de l’accroissement à ce grain de sénevé ! »

Ajoutons de suite que Félix-Pierre (c’est le nom de ce converti) revint en Corée à la fin de 1860, pendant les fêtes de Noël, pour recevoir les sacrements. Il avait eu beaucoup à souffrir de la part des parents de ses compagnons de naufrage, qui l’accusaient de les avoir tous assassinés. Le mandarin eut le bon sens de le renvoyer de la plainte, en disant aux accusateurs : « Êtes-vous fous ? je comprendrais que six hommes en eussent assassiné un ; mais qu’un seul en ait tué six, c’est par trop fort. » Félix avait converti déjà une vingtaine de personnes, la plupart membres de sa famille. Il avait acheté une barque dont tous les matelots, excepté un qu’il espérait gagner plus tard, étaient catéchumènes. Un de ces derniers, nommé Kô, fut baptisé par M. Petitnicolas sous le nom de Pierre, et ainsi que Félix, voulut de suite s’enrôler dans l’œuvre de la Propagation de la Foi. Mgr Berneux leur avait promis de leur envoyer un missionnaire aussitôt que possible, mais il ne put tenir sa parole. En 1866, au fort de la persécution, Félix revint de nouveau en Corée, amenant au prêtre deux autres nouveaux convertis tout préparés au baptême. Il avait, dans l’intervalle, été jeté par un naufrage sur la côte du Japon, où il vit les missionnaires, entre autres le vicaire apostolique, Mgr Petitjean.

« Parmi nos catéchumènes, « continue Mgr Berneux, « un certain nombre montrent une foi et une constance si touchantes que je ne puis résister au plaisir de vous en citer quelques traits ; ils vous édifieront et vous feront prier pour nous. Un enfant de quinze ans veut se faire chrétien ; en quelques mois il apprend les prières et le catéchisme. Mais son père et sa mère, instruits de sa détermination, cherchent à l’ébranler par toutes sortes de moyens. On lui représente la mort qui le menace, s’il est découvert ; mais la mort devant lui ouvrir le ciel, il ne la craint pas. On le frappe cruellement ; il souffre les coups en silence, et, quand son père est fatigué de frapper, il se lève et proteste qu’il sera chrétien. Il n’est pas encore baptisé.

« Touché de la foi de ces néophytes, le Seigneur semble vouloir la confirmer encore en glorifiant ceux qui, sur cette terre coréenne, l’ont généreusement confessée par l’effusion de leur sang. Voici ce que m’a écrit M. Féron : « À Mang-sang-i, province de Kang-ouen, faisant l’administration, je trouvai un enfant de douze à treize ans, nommé Hoang, infirme de naissance. Il ne pouvait se tenir debout, et n’avait jamais marché qu’en rampant sur les coudes et les genoux ; il était d’ailleurs pieux et assez bien instruit. Touché de son état, j’invitai les habitants du village à demander à Dieu sa guérison, par l’intercession des martyrs de la Corée. Ma proposition fut accueillie avec une sorte d’incrédulité. Néanmoins, sur mon ordre formel, on commença une neuvaine le jour de mon départ, 30 novembre ; j’avais donné, de mémoire, les noms de quarante martyrs principaux, et promis de dire la sainte messe le jour de la clôture, fête de L’immaculée-Conception de la Sainte Vierge. Une lettre des chrétiens de Mang-sang-i m’apprend que, le jour même, l’enfant a été guéri. Je n’ai aucun détail certain sur le moment où s’est opérée la guérison. Un oncle de l’enfant a dit, dans une chrétienté peu éloignée de chez moi, qu’au moment où, les prières récitées, les chrétiens se levaient, les jambes malades s’étaient étendues avec un craquement, et l’enfant s’était levé comme les autres. Je ne dois pas taire une circonstance dont Votre Grandeur pourra rechercher et apprécier la cause, c’est que la guérison est incomplète, en ce sens que l’enfant se sert encore d’un bâton pour s’aider en marchant. »

« La distance des lieux ne m’a pas encore permis de faire dresser un procès-verbal. Une autre guérison a été obtenue de la même manière dans mon district ; mais les documents que j’ai reçus ne sont pas assez authentiques pour que je puisse en écrire maintenant les détails.

« Voilà, Messieurs et chers Confrères, les consolations que le Seigneur nous ménage ; les épreuves ne nous manquent pas non plus. Le lion Dieu nous en a envoyé une, cette année, qui nous a tous douloureusement affectés : M. Maistre est mort. Ce cher confrère était venu me voir, l’an dernier, à la fin de mars, en terminant son administration. Malgré sa lassitude, il semblait bien portant. Dans le courant du mois d’août j’allai, à vingt lieues, passer un jour avec lui ; sa santé était encore bonne. Néanmoins, comme je savais qu’il avait été fatigué de sa précédente administration, je lui donnai un district un peu moins pénible. Il se mit en campagne au commencement de novembre. Le 18 décembre, j’appris que ce cher confrère, atteint d’une maladie grave, se mourait à huit lieues du village où je faisais mission. Je partis en toute hâte et j’arrivai à la nuit auprès de lui. Son état était en effet bien alarmant ; trop faible pour articuler un seul mot, il me reconnut cependant et me prit la main en souriant. Craignant qu’il ne passât pas la nuit, je lui donnai l’absolution et lui offris l’extrême-onction qu’il refusa, me donnant à entendre par signes que le danger n’était pas encore pressant, et qu’il désirait attendre. La nuit fut assez bonne. Le lendemain 19, M. Petitnicolas arriva, après une marche continue de vingt heures. Nous passâmes la journée dans la chambre du malade, lui prodiguant tous les secours qu’il était en notre pouvoir de lui procurer. Le mal semblait parfois offrir quelques lueurs d’espérance, qui ne tardaient pas à s’évanouir. Le 20 décembre, avant le jour, je lui donnai le saint viatique, l’extrême-onction et l’indulgence plénière, au milieu des sanglots de nombreux chrétiens, que mes ordres avaient été impuissants à écarter de la chambre du malade : ils voulaient voir une dernière fois celui qui avait eu pour eux l’affection d’une mère, et assister à la mort d’un saint. Je le laissai seul faire son action de grâces et s’entretenir avec son Dieu qu’il devait bientôt posséder. Sur les dix ou onze heures du matin, pendant que je récitais mon office, on vint m’avertir que le mal faisait des progrès rapides. Nous allâmes, M. Petitnicolas et moi, dans l’appartement du malade, d’où nous ne devions sortir qu’après avoir recueilli son dernier soupir. Son regard était fixe, sa respiration courte et pénible ; il ne reconnaissait plus personne. Enfin, à midi, il rendit paisiblement, sans violence et sans douleur apparente, sa belle âme à Dieu. Lorsque j’en donnai la nouvelle aux chrétiens qui se tenaient en grand nombre dans la cour, leurs sanglots, expression d’une douleur bien sincère, annoncèrent à tout le village que leur père venait de leur être enlevé. En ce jour, 20 décembre, les chrétiens de Corée perdaient un père, un apôtre ; les missionnaires un modèle de toutes les vertus apostoliques ; et moi, je perdais un ami dont les conseils m’ont été plus d’une fois utiles dans cette mission. Enfin, le 20 décembre, à 9 heures du soir, assisté de M. Petitnicolas, et au milieu d’un concours de plus de trois cents chrétiens, je déposai sa dépouille mortelle dans le tombeau qui lui avait été préparé sur le sommet d’une petite montagne. M. Maistre a laissé parmi nos chrétiens une réputation bien méritée de grande sainteté. Toutes les vertus dont il n’a cessé de nous édifier avaient leur principe dans un entier abandon à la volonté de Dieu, auquel, dès son entrée dans la carrière apostolique, il s’était donné sans réserve. Dieu seul connaît ce qu’il a eu à souffrir, pendant dix ans de courses incessantes et inutiles, pour entrer dans cette mission. Au milieu de tant et de si longues souffrances, son calme et son aménité ne se sont jamais démentis un instant ; au point que des hommes qui ne pouvaient comprendre tant de vertu, l’accusèrent de ne pas désirer sérieusement d’entrer en Corée. Toute la vie de M. Maistre se résume dans un mot qu’il me dit quelques instants avant sa mort. Je lui demandais s’il faisait volontiers à Dieu le sacrifice de sa vie ; recueillant alors le peu de forces qui lui restaient : « Je l’ai fait dès le premier jour, Monseigneur, » me répondit-il. Et, dans une autre circonstance, lorsque, à la prière des chrétiens, je lui offrais un poste qui me semblait devoir répugner à ses goûts, il m’écrivit ces mots, dignes d’un saint missionnaire : « Je fais tout par devoir, rien par plaisir, mais « tout avec plaisir. »

« La mort du bien regrettable M. Maistre, » écrivait de son côté M. Pourthié, « a été le grand accident de notre mission. Ce bon confrère, obligé de traverser un petit bras de mer, a attendu pendant quatre heures, les pieds dans la boue et par un froid terrible, qu’une barque chrétienne vînt le prendre ; cette embarcation arrivée, il dut encore passer quatre heures dans l’humidité. Aussi ne tarda-t-il pas à ressentir les premiers symptômes de la maladie qui nous l’a ravi.

« À part cet événement, il n’est rien arrivé d’extraordinaire ; le bon Dieu augmente toujours son petit troupeau de quelques additions annuelles, et sa souveraine Majesté a daigné nous favoriser de consolations assaisonnées, comme toujours, de tribulations et d’épreuves. Les unes comme les autres vous ont été décrites par des personnes plus compétentes que moi ; je m’abstiens donc d’entrer dans ces récits, et vais d’un autre bord.

« Me voici toujours enfoncé dans les montagnes centrales de la Corée, donnant mes soins à quelques enfants et à une petite chrétienté qui s’épanouit autour de moi. Comme cela doit être dans un pays qui semble encore bien loin de reconnaître la liberté religieuse, nos affaires se font à petits pas, sans bruit et dans les ténèbres : à ces conditions, si nous ne passons pas inaperçus, du moins on feint de ne pas nous apercevoir. D’ailleurs certains événements, qui sont grands pour ce petit royaume, occupent l’esprit de nos païens et même de nos gouvernants. L’année dernière, à l’automne, la mort de la vieille reine, mère adoptive du roi, entraîna le deuil général commandé à tout le peuple coréen. Incontinent après, la femme du dernier roi défunt voulut obtenir, avec le titre de reine mère, une large part à l’autorité : elle était secondée dans cette entreprise par un parti puissant, à la tête duquel se trouve la famille de cette femme. Comme le gouvernement résistait à ses prétentions, elle a poussé la hardiesse jusqu’à tenter de se défaire du souverain actuel. On s’en est avisé à temps, et le roi n’a pas pris le breuvage empoisonné. Cette méchante femme a continué ses criminelles intrigues ; plusieurs fois elle a essayé d’incendier la capitale. Le gouvernement, fatigué de ces menées, a fait mourir les deux chefs de cette famille remuante.

« Vous ne soupçonneriez pas, monsieur le Supérieur, avec quelle courtoisie le roi de Corée se défait des puissants personnages qu’il ne veut pas livrer aux tribunaux. Il leur envoie fort poliment un présent, qui consiste en une bonne dose de poison ; cela veut dire : Faites vos dispositions testamentaires, et puis avalez ma potion. Ces hauts dignitaires ne désobéissent jamais, ils prennent leur parti en braves, et en peu de jours se font mourir. Les deux mandarins en question sont morts de cette manière, et en même temps que le gouvernement était délivré d’une entrave, nous l’étions aussi d’une menace de persécution ; car ce parti est très-hostile à notre foi.

« À l’agitation causée par ces événements a succédé la crainte de la famine ; et, pour plus grande complication, voilà qu’une brillante comète apparaît à l’occident, court avec grande vitesse du nord au sud, double Arcturus dans la journée du 7 octobre, et se trouve en ce moment dans la constellation du Serpent. Ce bel astre a achevé de décontenancer le peuple coréen ; c’est presque une épouvante comme au jugement dernier. De tous côtés l’on vous affirmera qu’il y a guerre imminente, que les armées sont en marche ; beaucoup de païens ont déjà couru se cacher dans les montagnes les plus affreuses ; ceux qui restent sont pâles de terreur. Qu’arrivera-t-il ? on ne peut rien assurer ; mais l’histoire coréenne prouve que, dans ces années de panique, il se trouve toujours des aventuriers qui, exploitant l’effroi général, en profitent pour piller, pour faire des levées en masse, mettre tout à feu et à sang, et même parfois s’emparer du trône. On n’en viendra peut-être pas jusque-là, mais très-probablement cette année nous aurons beaucoup à souffrir, ne fût-ce que des voleurs, qui déjà s’organisent en bandes pour le pillage, et au besoin pour l’assassinat.

« Nos chrétiens et nous, sachant qu’il ne peut guère arriver quelque chose de pire, nous nous tenons tranquilles, appuyés que nous sommes sur la volonté divine, et convaincus qu’elle fera tourner les événements à sa plus grande gloire et à notre bien spirituel. »

Quelques semaines plus tard, en novembre, Mgr Daveluy écrivait à son tour :

« Notre année se résume ainsi : misères sur misères, mais partout grande protection de Dieu, et, au milieu des tribulations, avancement de l’œuvre apostolique.

« Dès avant le départ de nos dernières lettres, un chrétien âgé de soixante-treize ans avait été saisi et emprisonné, sur l’ordre d’un grand inquisiteur envoyé par le roi, avec des pouvoirs illimités, pour visiter secrètement les provinces. Le néophyte fut enfermé dans une ville, à deux lieues de ma résidence. Bien qu’il fût arrêté pour cause de religion, il y avait aussi probablement quelque autre motif étranger à la foi. Quoi qu’il en soit, il avait été assez bien traité, quand le juge, auquel avait été confié son procès, sembla vouloir soulever une affaire plus grave. Il interrogea l’accusé sur notre présence dans le royaume, sur nos allées et venues dans son village, sur d’autres détails fort peu rassurants pour nous, et ajouta quelques tortures à ses questions. Le bon vieux répondit assez adroitement, sut décliner les réponses directes, et, sans avoir eu le courage de confesser hautement sa foi, put éviter une apostasie formelle. L’inquisiteur, qui n’était pas mal disposé, ne se montra pas difficile et le chrétien fut relâché sans bruit, après environ deux mois de captivité.

« À cette même époque, un païen ennemi de la religion, et qui en connaît assez bien tous les secrets parce que plusieurs de ses parents la pratiquent, voulut soulever une persécution générale. Il dressa donc une liste de cent chrétiens choisis entre les plus notables, et la fit présenter au grand inquisiteur. Quand ce chef de la police la reçut, il était en compagnie d’un autre mandarin très-haut placé. Celui-ci, en ayant pris lecture, dit : « Voilà d’un seul coup plus de cinq cents victimes (il parlait des familles des personnes dénoncées). Est-il juste de faire cette boucherie, ou bien ne vaut-il pas mieux ne punir qu’un seul homme ? C’est à vous d’en décider. » Sur ce, l’inquisiteur envoie aussitôt ses satellites pour saisir l’accusateur, et le fait lier de la corde rouge réservée aux voleurs et aux grands criminels. Le païen tut battu, traîné de prison en prison, et eut grand’peine à obtenir la vie sauve, après plus de deux mois de détention. J’ignore si la pensée de dénoncer les chrétiens lui reviendra encore en tête. Ce châtiment n’est-il pas un coup de la Providence ?

« Toujours vers le même temps, c’est-à-dire fin novembre, des idolâtres poussés par la cupidité, voulurent rançonner les néophytes, et, pour y mieux réussir, contrefirent le sceau du grand inquisiteur. Les chrétiens reconnurent la fraude et la signalèrent au mandarin, qui fit arrêter les faussaires. L’esclandre avait eu lieu dans un village situé à deux lieues de ma retraite. Un des païens compromis était initié à toutes les affaires de la mission ; il savait notre présence dans le pays et connaissait même, dit-on, ma résidence. Pour se justifier devant le juge, il accusa nos chrétiens, et l’un d’eux fut cité au tribunal du mandarin, qui l’interrogea en termes très-modérés, cherchant moins à le mettre dans l’embarras par ses questions qu’à lui fournir des moyens de défense.

« Le pauvre homme ne comprit pas les intentions bienveillantes du juge ; il perdit la carte et, disant ce qu’on ne lui demandait pas, se déclara chrétien. Il n’y avait plus à hésiter ; le mandarin le fait battre assez légèrement, et du premier coup obtient, avec l’apostasie, l’aveu qu’il a chez lui des livres de religion. Quelques paroles de dépit, qu’il laisse échapper, irritent le juge omnipotent et le font envoyer au chef-lieu militaire de la province. Bientôt il est mis à la question, les aveux se confirment et sont aggravés par les charges de l’accusateur païen, qui lui aussi avait été transféré à ce nouveau tribunal. Aussitôt on envoie des satellites pour chercher les livres dénoncés. Les satellites de cette ville sont renommés pour leur férocité, et nos annales font foi de leur haine contre la religion ; mais cette fois ils eurent sans doute une consigne sévère, car leur conduite fut honnête et digne d’agents civilisés. Arrivés sur les lieux, ils font leur visite et ne trouvent rien ; tous les objets suspects avaient été cachés. Ils pressent et menacent le père du prisonnier, lui déclarant qu’ils ne quitteront son domicile qu’après avoir atteint le but de leurs perquisitions. Celui-ci se trouble, va secrètement chercher dans leur cachette les livres réclamés, et en voulant les retirer, fait tomber une caisse d’objets religieux, presque tous venus d’Europe. À ce bruit, les satellites accourent, mettent la main sur le tout, et repartent bondissants de joie.

« L’affaire devenait des plus graves ; les objets européens surtout allaient provoquer un examen sévère, et toute la chrétienté se voyait déjà compromise. Aussi les néophytes des environs furent bouleversés ; chacun partit à la débandade, abandonnant son mobilier et sa récolte. Ce fut un moment de désolation. Des courriers m’arrivaient jour et nuit, et les fidèles m’engageaient à fuir, craignant que mon domicile ne fût aussi dénoncé. À la vue des nouvelles pièces de conviction, les satellites furent expédiés de nouveau pour saisir quelques chrétiens ; le village était évacué. Ne trouvant donc personne, les hommes de police se bornèrent à d’insignifiantes recherches sur les montagnes, attendirent quelque temps, mais en vain, le retour de la population, et se retirèrent on ne sait où, sans même avoir visité les villages voisins, chose inouïe jusqu’à ce jour. Depuis lors, plus de nouvelles. La conjecture la plus probable, et confirmée par des amis de l’inquisiteur, c’est qu’ayant sur nous les données les plus précises, il craignit de me faire prendre, incertain de ce qu’en penserait le gouvernement, et il continua ses courses sans plus s’occuper de la question. Pour notre prisonnier, il dut souffrir encore pendant quatre mois ; on parvint à faire intervenir quelques amis du gouverneur, et le jour de Pâques il reparut chez les chrétiens. Aucune autre suite ne fut donnée à ce procès. Sommes-nous donc en Corée ? Autrefois de telles affaires eussent causé un embrasement général, maintenant il semble que chacun cherche à les étouffer dès l’origine. Cependant il reste toujours un parti hostile à notre foi, et depuis le printemps, à diverses reprises, des menaces se sont fait entendre ; plusieurs de nos amis païens en craignent l’effet dans un avenir peu éloigné. En attendant, nous marchons, et nous avons encore un peu progressé. Vous verrez par notre compte rendu que le chiffre des baptêmes d’adultes est assez satisfaisant. Nous remarquons dans certaines localités et surtout à la capitale un mouvement bien prononcé ; les catéchumènes se présentent en grand nombre.

« Les faits édifiants ne manquent pas. Je veux vous en citer un tout récent, et qui dure encore. Une jeune femme, pour éviter de coopérer aux superstitions dans la maison de son mari, feint une maladie qui semble lui raidir les bras et lui coller les deux mains contre les épaules. Depuis deux ans elle se tient, jour et nuit, dans cette terrible position, sans que sa constance faiblisse. Elle a dû, en outre, avaler mille drogues commandées pour la guérir, et subir des opérations douloureuses. Mais tout lui parait facile, parce qu’il s’agit du salut de son âme. Ce printemps, elle a pu s’échapper un instant de la maison, et aller recevoir les sacrements près de Mgr de Capse.

« Plusieurs de ces vexations domestiques, courageusement supportées il y a peu d’années, portent déjà leurs fruits. La constance d’un néophyte nous a récemment amené au moins trente ou quarante personnes, aujourd’hui baptisées ou catéchumènes. D’autres ont converti seulement leur propre famille, et ces cas sont fréquents. Certains villages aussi semblent fortement ébranlés, et nous y ferons des recrues. Une nouvelle à laquelle vous ne serez pas insensible, c’est que nous avons un catéchumène capable et influent dans la ville où résident les Japonais. Il s’est mis en rapport avec le missionnaire, et lui a fait espérer un noyau de fidèles pour l’administration qui va commencer. Qu’en résultera-t-il ? Priez beaucoup pour cette chrétienté au berceau, mais priez encore plus pour la grande île. Vous savez qu’un Coréen avait été sauvé de la mort, près de Canton, par un navire anglais, et que, recueilli par notre procureur de Hongkong, il y fut baptisé. Ce brave homme est revenu par Péking et Pien-men. Il eut beaucoup de peine à se faire recevoir par nos néophytes, mais enfin sa constance fut couronnée, et on le reconnut comme un frère. Or, après avoir vu deux d’entre nous, il est retourné à Quelpaert dans sa famille, espérant la convertir tout entière, et il a promis de venir nous voir l’été prochain. Vous comprenez quelles heureuses conséquences aurait la réussite de ses efforts. Cette île, qui est fort peuplée, n’a sans doute jamais entendu la bonne nouvelle. N’est-ce pas un coup de la Providence que le retour de ce naufragé converti en apôtre ?

« Je ne puis me refuser à vous tracer ici une ébauche du bien merveilleux qui s’opère aujourd’hui dans une chrétienté perdue au fond de la province du sud-est. C’est absolument le grain de sénevé jeté en terre par la main de la Providence. En 1801, un chrétien fut envoyé en exil dans cette contrée lointaine, que d’énormes montages isolent des autres districts. C’était un néophyte fervent et capable. Sa conduite digne et régulière lui gagna tous les cœurs, et toutefois on ne cite qu’une famille convertie alors par ses soins. Plus tard, une seconde famille fut amenée par la première, mais les fruits ne se hâtaient pas de mûrir. Aussi, quand nos confrères y firent l’administration en 1837 et 1838, le peu de chrétiens qui se trouvaient là, trop éloignés des autres pour jouir facilement des secours religieux, émigrèrent pour se rapprocher de la masse des fidèles. En 1839, la persécution ne faisant grâce nulle part, tout fut dispersé ; ne sachant alors où planter sa tente, une de ces familles chrétiennes retourna au pays natal et y trouva le calme. Fidèle à ses devoirs, et pleine de la ferveur que les sacrements lui avaient conférée, elle ne cacha pas sa religion ; d’ailleurs on avait bien deviné le motif de son émigration. Elle parla de Dieu aux parents, puis aux amis, et un nouveau groupe se forma presque aussitôt. Les rapports avec d’autres chrétiens ne pouvaient avoir lieu que de loin en loin ; mais Dieu seul ne suffit-il pas à celui qui le cherche d’un cœur droit ? Chaque jour le petit troupeau croissait en nombre et en ferveur ; et quand nous y arrivâmes en 1845, il y avait déjà environ cent cinquante catéchumènes, sans compter beaucoup d’autres qui avaient émigré pour se rapprocher des centres chrétiens. Huit et dix jours de marche n’effrayèrent pas ces fervents néophytes. N’ayant pu me rendre dans leurs montagnes, j’en vis arriver vingt ou trente dans Phi ver de 1846, et parmi eux quelques femmes. Les impressions que j’éprouvai à la vue de ces frères, venus comme d’un autre monde, étaient plus fortes encore dans leurs âmes attendries. Ces braves gens, d’une simplicité admirable qui est, ce me semble, le caractère propre de cette contrée lointaine, joignent à cette heureuse disposition une foi profonde et une grande fermeté. Ils ne voyaient en moi que l’envoyé de Dieu, et des pleurs continuels témoignaient de leur bonheur : aurais-je pu rester les yeux secs ? Je promis de faire tous mes efforts pour aller bientôt les visiter, et de retour chez eux, l’ardeur de leur prosélytisme, doublée par la grâce des sacrements, échauffa leurs voisins et augmenta le nombre des catéchumènes.

« En 1847, je partis pour ce pays ; mais j’en étais encore bien loin, quand un accident impossible à réparer m’empêcha de continuer mon voyage. Même tentative en 1848, et cette fois encore obstacles insurmontables. Ces pauvres délaissés, en voyant leurs courriers revenir seuls, se réunirent à l’oratoire, et tournés vers l’autel que surmontait un crucifix, poussèrent de longs gémissements. Ce ne fut qu’au commencement de 1850 qu’ils purent enfin recevoir chez eux le P. Thomas T’soi. Qui pourrait décrire le spectacle touchant qu’il eut sous les yeux pendant le peu de jours qu’il put leur accorder ?

« Cependant, chaque année de nombreuses émigrations sortent de ces montagnes, le mouvement prend un accroissement rapide, et le prêtre, à chacune de ses visites annuelles, confère le baptême à beaucoup de nouveaux frères. Notre culte est un fait publie ; le catéchiste est connu comme tel par tous les habitants, et chaque jour quelque idolâtre vient lui demander ce que c’est que l’Évangile. Loin de désigner ici notre foi par un terme de mépris, comme on le fait ailleurs, on ne l’appelle que la sainte Religion ! Le gouverneur a connaissance de ces faits ; mais comme il croit que presque tout le peuple y prend part, et qu’il ne pense pas pouvoir arrêter le mouvement, il se tait ; d’ailleurs les prétoriens sont pour nous, et savent par leurs rapports aux mandarins prévenir les mesures rigoureuses. Il y a bien quelques vexations de la part des païens, mais jusqu’à présent on a pu leur tenir tête. Ainsi, il y a trois ans, un grand village, poussé par son chef, tint conseil et décréta de chasser tous les chrétiens établis sur son territoire. Sur ce, le chef étant allé passer quelques jours chez un païen de sa connaissance, leur entretien roula sur la religion. L’ami en parla favorablement, et dit que surtout il fallait bien se garder de toucher aux chrétiens, parce que ce serait s’exposer à de graves accidents. Notre homme revint donc au village, bien décidé à révoquer le décret d’expulsion ; mais pendant son absence, l’ordre avait été déjà intimé aux fidèles de déguerpir, et, sur leur refus, des dommages commis et un néophyte blessé. Le chef, dont les idées étaient changées, se mit en colère de ce qu’on avait fait cette démarche sans lui, punit sévèrement ceux qui avaient molesté les chrétiens et se posa en protecteur de la religion, qui continue de faire des prosélytes.

« Vers la même époque, un païen de la capitale va passer un mois ou deux dans ce pays pour ses affaires. Le bruit public lui apprend que tels et tels sont chrétiens ; il les fréquente et, les trouvant d’une rare probité, leur demande à connaître la religion. Son désir est aussitôt satisfait ; il lit nos livres de prières, devient l’ami des chrétiens, avoue que leur foi est bonne, et, touché de la misère de ces pauvres gens qui ne pouvaient se bâtir un oratoire convenable, il leur donne cent francs pour aider à la construction d’une église.

« Il y a deux ans, un de nos néophytes a été exilé dans le chef-lieu de ce district. Chrétiens, païens, prétoriens, tous lui sont favorables, et il vit là beaucoup mieux qu’il n’eût pu faire dans son pays. Il a appelé près de lui sa famille, et pratique fort tranquillement son culte. Quelques personnes influentes, gagnées sans doute par l’exemple de sa vertu, ont reçu le baptême. Cette chrétienté est aujourd’hui dans un état bien consolant : l’administration y a eu lieu, l’automne passé, dans huit stations différentes. Le prêtre n’a pas à se cacher des païens, qui s’informent de lui avec intérêt : c’est vraiment la liberté. On parle de dix ou douze stations pour l’an prochain. Un village de treize maisons, tout récemment converti, a envoyé une députation pour solliciter la visite d’un prêtre. N’est-ce pas admirable, que tous ces fruits de salut soient l’œuvre d’un seul exilé ? Puisse ce petit coin de terre, qui doit sa tranquillité à son isolement, nous amener encore bon nombre d’adorateurs du divin Maître ! »