Histoire de l’Église de Corée/Partie 2/Livre 3/03

CHAPITRE III.

Troisième voyage d’André Kim. — Mgr Ferréol et M. Daveluy entrent en Corée.


À la fin de l’année 1844, Mgr Ferréol, fidèle au rendez-vous donné par le courrier François Kim, se mit en route pour la Corée. M. Maistre restait en Mongolie avec Thomas T’soi, et André accompagnait l’évêque. Ils arrivèrent à Pien-men, le 1er janvier 1845, au moment même où la légation coréenne franchissait la frontière pour passer en Chine. François Kim était dans la suite des ambassadeurs, et, la nuit suivante, il se rendit secrètement à l’auberge où l’évêque était descendu. En voyant ce généreux chrétien, le cœur de Mgr Ferréol tressaillit de joie ; il était à la porte de sa nouvelle patrie, de cette terre qui lui avait été promise, et dans laquelle il cherchait à pénétrer depuis si longtemps.

Hélas ! sa joie se changea bientôt en tristesse, lorsque François lui eut déclaré que son entrée était impossible pour le moment. Sur sept chrétiens partis de la capitale et parvenus sans obstacles à Ei-tsiou, douane la plus voisine de la Chine, trois seulement avaient pu la franchir ; les autres, objets de graves soupçons, entourés partout de soldats qui les accablaient de questions insidieuses et pressantes, s’étaient hâtés de regagner l’intérieur, emmenant les chevaux et les habits qui devaient servir à l’évêque. Depuis la persécution, le gouvernement coréen, ayant su que les missionnaires étaient entrés par Pien-men, avait redoublé de surveillance sur ce point. Tous ceux qui étaient attachés à l’ambassade, ou qui la suivaient en qualité de marchands, devaient recevoir pour passe-port, à Ei-tsiou, une petite planche de trois pouces de long et d’un pouce de large, sur laquelle étaient écrits le nom du voyageur et celui de son pays avec le sceau du mandarin au bas. Ce passeport n’était délivré qu’après des interrogations très-embarrassantes, et, au retour de Chine, il fallait le remettre au chef de douane de qui on l’avait reçu. Des postes de soldats étaient échelonnés sur une longue étendue de la frontière, et le signalement des trois Français mis à mort en 1839 avait été donné partout. Toutes ces précautions prises par le gouvernement coréen afin d’empêcher les étrangers de pénétrer dans le pays, ne permettaient pas de songer, pour le moment, à introduire l’évêque par Pien-men.

Ne pouvant suivre la voie de terre, Mgr Ferréol songea à pénétrer en Corée par mer ; mais l’expédition n’était pas moins périlleuse, car les côtes de ce pays sont gardées avec plus de jalousie encore que les frontières. Les pêcheurs coréens ne quittent pas le rivage pour s’aventurer en haute mer, et aucune relation de commerce n’existe entre les Chinois et les Coréens. Si la tempête jette une barque de l’un de ces peuples sur les rivages de l’autre, le capitaine et l’équipage naufragé sont conduits sous bonne escorte à la capitale, pour être remis entre les mains de leur gouvernement respectif ; avec cette différence cependant, qu’une jonque coréenne naufragée sur la côte chinoise sera sur-le-champ mise en pièces et livrée aux flammes, tandis qu’une jonque chinoise, dans un cas analogue, doit être réparée et remise à flot aux frais du gouvernement coréen. Ces difficultés ne découragèrent pas Mgr Ferréol, et il obtint des courriers coréens qu’on essayerait au moins d’introduire le diacre André Kim. Celui-ci, s’il avait le bonheur de pénétrer en Corée, devait chercher à établir des relations par mer avec la Chine, et venir lui-même sur une barque jusqu’à Chang-haï pour chercher son évêque.

« N’ayant plus rien qui me retînt à Pien-men, écrivait alors Mgr Ferréol, je m’en arrachai, le cœur rempli d’amertume ; mais je retrouvai bientôt ma tranquillité, en pensant que mon entrée dans la mission n’était pas, pour le moment, conforme à la volonté de Dieu, volonté qui doit nous être plus chère que la conversion du monde entier. Avant de quitter la frontière, je voulus voir défiler devant moi les mandarins et les soldats qui composaient la légation coréenne ; je ne pus me défendre de leur adresser intérieurement ces paroles : « Oh ! si vous saviez le don de Dieu, et quels sont ceux qui viennent à vous, loin de nous rejeter et de nous mettre à mort comme des malfaiteurs, vous nous recevriez à bras ouverts comme des envoyés du ciel. »

L’évêque donna à son diacre ses dernières instructions, le confia à la garde de Dieu, et en attendant le résultat de son aventureuse tentative, vint lui-même s’embarquer au Léao-tong pour retourner à Macao. Il avait une dernière lueur d’espérance. Les commandants des navires français avaient manifesté le désir d’aller en Corée ; s’ils accomplissaient ce projet, un missionnaire pourrait les accompagner et pénétrer enfin dans ce pays. En 1840, Mgr Ferréol avait employé cinq mois et demi pour se rendre de Macao en Tartarie ; son voyage de retour ne fut que de quinze jours, car la guerre des Anglais avait rendu les communications plus fréquentes et plus faciles.

À la suite de cette guerre, l’Église de Chine avait vu luire l’aurore de sa liberté. Une convention passée entre M. de Lagrenée, ministre plénipotentiaire français, et Ki-in, délégué impérial, et approuvée dans un édit du 28 décembre 1844, par l’empereur Tao-koang, portait que désormais la religion chrétienne serait tolérée en Chine. Le droit des missionnaires de prêcher la religion dans l’intérieur du pays n’était pas reconnu, mais il était statué que si un prêtre étranger osait franchir les frontières, il serait arrêté par les autorités locales qui ne lui infligeraient aucun châtiment, mais le remettraient entre les mains du consul de sa nation le plus rapproché, pour être par celui-ci puni et contenu dans le devoir. Comme on le voit, ce n’était pas encore la liberté, mais c’en était le premier germe, et il est certain que cette convention a été le point de départ d’une ère toute nouvelle pour les chrétientés de l’extrême Orient, qui en accueillirent la nouvelle avec la joie la plus vive.

Malheureusement, la tolérance accordée aux chrétiens de l’empire ne s’étendait pas à ceux des royaumes vassaux ou tributaires de la Chine. Rien n’était donc changé dans l’état de la chrétienté coréenne. D’un autre côté, Mgr Ferréol apprit bientôt que les Français ne songeaient plus à aller en Corée, et il ne savait quel parti prendre, quand tout à coup, au mois de juin 1845, une nouvelle inattendue vint ranimer ses espérances. Son diacre André Kim venait d’arriver à Wou-song, près de Chang-haï, sur une petite barque coréenne. Avec une simple boussole, il avait traversé une mer tout à fait inconnue pour lui comme pour son équipage. Il venait chercher son évêque pour le conduire par mer dans son pays. Les deux lettres suivantes adressées par André à M. Libois, procureur des Missions-Étrangères à Macao, et qui sont comme le journal de son voyage, nous feront connaître à travers quels périls et quelles difficultés l’intrépide jeune homme avait dû passer, pour réaliser son héroïque entreprise.

La première de ces lettres est datée de Séoul, capitale de la Corée, le 27 mars 1845. (Traduction du latin.)


« Très-révérend Père,

« L’année passée, comme vous le savez déjà, parti de Mongolie avec le très-révérend évêque Ferréol, j’arrivai sans accident avec Sa Grandeur jusqu’à Pien-men. Là, les chrétiens venus de Corée ayant exposé à Monseigneur les difficultés qui s’opposaient à son entrée dans sa mission, Sa Grandeur résolut de m’envoyer seul pour examiner l’état des choses, et autant que possible préparer son entrée. Ayant donc reçu sa bénédiction, je me mis en route avec les chrétiens vers le milieu de la nuit, et le jour suivant nous aperçûmes à l’occident la ville d’Ei-tsiou. Je dis alors aux courriers de prendre les devants, en les priant de m’attendre en un lieu désigné. Pour moi, me dirigeant vers les vallées les plus sombres, je me cachai sous des arbres touffus ; j’étais à deux lieues de distance de la ville. Entouré d’un rempart de neige, j’attendais la nuit, et pour chasser l’ennui qui me gagnait, je disais le chapelet.

« Dès que les ténèbres eurent couvert la campagne, j’invoquai le secours divin, et sortant de ma retraite, je me dirigeai vers la ville. Pour ne point faire de bruit, je marchais sans chaussure. Après avoir passé deux fleuves et couru par des chemins détournés et difficiles, car la neige assemblée par le vent avait, dans certains endroits, de cinq à dix pieds de profondeur, je parvins au lieu marqué ; mais les chrétiens n’y étaient pas. Triste, j’entrai une première, puis une seconde fois dans la ville, les cherchant de tous côtés, mais inutilement. Étant enfin retourné au lieu du rendez-vous, je m’assis dans un champ, et une multitude de pensées sombres commencèrent à rouler dans mon esprit. Je croyais les courriers pris, car je ne trouvais aucun autre moyen d’expliquer leur absence. Le regret de leur arrestation, l’extrême péril auquel je m’exposais en continuant ma route, le manque d’argent et de vêtements, la grande difficulté de retourner en Chine, l’impossibilité de recevoir le missionnaire, tout me jetait dans une grande angoisse. Épuisé de froid, de faim, de fatigue et de tristesse, couché, pour ne pas être vu, auprès d’un tas de fumier, je languissais privé de tout secours humain, attendant uniquement celui du ciel, lorsque vinrent enfin les chrétiens qui me cherchaient. Ils étaient arrivés les premiers au lieu indiqué, et ne m’ayant pas trouvé, étaient repartis. Revenant une seconde fois, ils m’attendirent quelque temps, et puis allèrent me chercher une demi-lieue plus loin. Là, ne me rencontrant point, ils passèrent une grande partie de la nuit dans la douleur, et enfin ils s’en retournaient, désespérant de ma venue, lorsqu’ils rencontrèrent celui qui les cherchait ; alors, grâces à Dieu, nous nous sommes réjouis ensemble dans le Seigneur.

« Sept chrétiens étaient venus avec deux chevaux au-devant de l’évêque ; mais quatre d’entre eux, désespérant, à cause des difficultés et des périls, de pouvoir introduire les missionnaires, étaient repartis avec les chevaux, laissant les trois autres aller jusqu’à Pien-men. Ces quatre étaient Charles Seu, Thomas Y et deux domestiques. Le jour venu, laissant à Ei-tsiou deux chrétiens qui devaient me suivre après que toutes les affaires seraient arrangées, je me mis en chemin avec un seul compagnon. Je pouvais à peine marcher, et après avoir fait trois lieues, j’entrai dans une auberge pour y passer la nuit. Le lendemain je me procurai deux chevaux et je continuai ma route. Le cinquième jour nous trouvâmes à Pen-gi-ang, Charles et Thomas qui nous attendaient avec leurs chevaux. Voyageant ensemble pendant sept jours, nous arrivâmes enfin à Séoul, la ville capitale. Je fus reçu dans une chaumière qu’avaient achetée les chrétiens. Mais à cause de leur curiosité et de leur indiscrétion, et aussi à cause des périls que je cours, — car le gouvernement sait que nous sommes allés trois à Macao il y a huit ans, et on nous attend pour nous prendre, — j’ai voulu que les seuls fidèles qui m’étaient nécessaires connussent ma présence, et je n’ai point permis qu’on annonçât mon arrivée à ma mère.

« Après être resté quelques jours emprisonné dans ma chambre, et en proie, je ne sais pourquoi, à de fréquents accès de tristesse, je fus atteint d’une maladie qui consistait principalement en d’intolérables douleurs dans la poitrine, l’estomac et les reins. Les attaques de ce mal se renouvelaient de temps en temps ; elles me firent souffrir pendant plus de quinze jours. Pour me guérir je vis deux médecins, dont l’un était païen et l’autre chrétien ; j’employai tous leurs remèdes. Aujourd’hui ma santé est bonne quoique faible ; mais je ne puis ni écrire ni agir comme je voudrais ; de plus, depuis vingt jours, je suis contrarié par un affaiblissement de ma vue. Cependant pauvre et infirme que je suis, aidé dans mon travail du secours de Dieu miséricordieux, je dispose tout pour la réception du très-grand prélat Mgr Ferréol et de ses missionnaires. J’ai acheté à Séoul une maison, j’ai aussi acheté un navire qui coûte cent quarante-six piastres, et maintenant je fais les préparatifs de mon voyage pour la province chinoise de Kiang-nan.

« Mais de peur que nos matelots chrétiens ne s’effrayent d’un aussi long trajet, je ne leur ai point dit vers quelles contrées nous nous dirigerions. Du reste ils ont bien quelque raison de craindre, car ils n’ont jamais vu la haute mer, et pour la plupart ne connaissent point la navigation ; ils se sont persuadé que j’étais en habileté le premier des pilotes. D’ailleurs il existe entre la Chine et la Corée un traité d’après lequel les équipages des navires coréens qui abordent en Chine doivent être ramenés en Corée par Péking, et si après enquête ils sont trouvés coupables, il y a peine de mort pour l’équipage. Il en est de même des navires chinois qui viendraient en Corée. Mais j’espère que, se souvenant de son amour et de sa bonté, la bienheureuse Vierge Marie, la meilleure des mères, nous conduira au Kiang-nan et nous ramènera sains et saufs.

« Enfin je prie votre paternité, si elle le juge convenable, de vouloir bien m’envoyer un compas, une carte géographique donnant principalement la description de la mer Jaune et des côtes de la Chine et de la Corée, et une paire de lunettes vertes de forme chinoise, pour soulager mes yeux.

« De votre Révérence l’inutile et très-indigne serviteur,

« André Kim-hai-kim. »


La seconde lettre, datée de Chang-haï, nous donne la suite des aventures d’André.


« Très-révérend Père,

« Après avoir fait tous mes préparatifs, je m’embarquai avec onze chrétiens parmi lesquels se trouvaient seulement quatre pêcheurs ; les autres n’avaient jamais vu la mer. Forcé d’agir en secret et à la hâte, je n’ai pu me procurer de bons matelots, ni faire d’autres provisions utiles ; j’ai même abandonné des choses qui m’étaient absolument nécessaires. Mettant donc à la voile le vingt-quatrième jour de la troisième lune, nous entrâmes en mer. En la voyant, les chrétiens étonnés se demandaient les uns aux autres : « Où allons-nous ? » Mais ils n’osaient m’interroger moi-même ; j’avais défendu que l’on me fît aucune question sur le but de mon entreprise.

« Après un jour de navigation par un temps favorable, nous fûmes assaillis d’une grande tempête, accompagnée de pluie, qui dura trois jours et trois nuits, et pendant laquelle, à ce qu’on rapporte, plus de trente navires de Kiang-nan se perdirent. Notre barque, vivement battue par les flots, était agitée d’une manière effrayante, et semblait sur le point d’être submergée, car elle est beaucoup trop petite, et n’est point faite pour la mer. Je fis détacher le canot que nous avions à la traîne. Enfin, le péril croissant, nous coupâmes les deux mâts, et nous nous vîmes forcés de jeter à la mer presque toutes nos provisions. Un peu allégée, notre barque était soulevée et poussée par la violence de la tempête à travers des montagnes d’eau. N’ayant presque point mangé pendant trois jours, les chrétiens étaient extrêmement affaiblis, et perdant bientôt tout espoir, ils s’abandonnèrent à la tristesse ; ils disaient en pleurant : « C’en est fait, nous sommes perdus ! » Je leur montrai une image de la très-sainte Vierge, qui après Dieu était notre unique espérance, et je leur dis : « Ne craignez pas, voici la sainte Mère qui est près de nous pour nous secourir. » Par ces paroles et d’autres semblables, je m’efforçais de les consoler et de leur donner du courage. J’étais moi-même malade, mais, prenant un peu de nourriture malgré ma répugnance, je travaillais et cachais mes craintes. Je baptisai alors un païen, déjà catéchumène, que j’avais pris pour mon premier matelot. Peu après, notre gouvernail fut brisé par la fureur des vagues ; c’est pourquoi, ayant lié les voiles ensemble, nous les jetâmes à la mer en les retenant avec des cordes ; mais ces cordes se rompirent et nos voiles furent emportées. Nous essayâmes encore de lutter contre les flots avec des nattes liées à des morceaux de bois ; mais ayant perdu bientôt cette dernière ressource, privés de tout secours humain, nous mîmes notre seule espérance en Dieu et en la Vierge Marie, nous récitâmes nos prières, et nous nous endormîmes.

« À mon réveil la tempête avait diminué et la pluie avait cessé, nous sentîmes nos forces se ranimer ; j’ordonnai à tous de prendre quelque nourriture et de revivre dans le Seigneur. Ainsi fortifiés, nous cherchâmes à gouverner notre barque ; mais que pouvions-nous sans mâts, sans voiles, sans gouvernail, sans canot ? Toujours pleins d’une inaltérable confiance en la très-glorieuse Vierge Marie, nous rassemblâmes tout ce qui nous restait de bois, et nous pûmes confectionner des mâts et un gouvernail. Enfin, après avoir navigué par un vent contraire pendant cinq jours, nous nous trouvâmes près des côtes de la province de Kiang-nan, dont nous vîmes une montagne. Mais n’ayant que des mâts insuffisants, et manquant de toutes les choses nécessaires à la manœuvre, nous désespérions de pouvoir aborder à Chang-haï. Nous désirions demander aux Chinois de l’aide, ou au moins quelques indications sur la route à suivre ; mais nous n’avions pas de canot pour aller à eux, et, de leur côté, ils fuyaient à notre vue. Sans aucun secours humain, nous attendions uniquement celui du ciel. Enfin vint à passer un navire de Canton, qui s’éloignait comme les autres ; je lui fis un signal de détresse en agitant une toile, et en frappant un tambour ; il refusait d’abord de venir, mais il s’approcha enfin poussé par la pitié. Je montai à bord, et après avoir salué le capitaine, je lui demandai de nous conduire à Cliang-haï. Sourd à mes demandes et à mes prières, il me conseilla de le suivre à Canton, pour retourner en Corée par Péking, selon la coutume. Je lui répondis que je ne voulais point repasser par Péking, et qu’il me fallait absolument aller à Chang-haï pour réparer mon navire. Enfin la promesse de mille piastres le décida à accepter et il nous prit à la remorque.

« Après avoir encore navigué huit jours par un vent contraire, nous eûmes à essuyer une tempête qui, par la protection de Dieu, ne nous mit point en danger ; mais la jonque d’un ami de notre capitaine, qui marchait de conserve avec la nôtre, fit naufrage, et tout l’équipage périt à l’exception d’un seul homme. Un peu plus tard vinrent à nous des pirates qui disaient au capitaine : « Cesse de traîner la barque de ces gens, nous voulons la piller. » À ces mots, je donnai l’ordre de tirer sur eux, et ils passèrent outre. Après sept jours environ, nous arrivâmes à Wou-song-hien. Les mandarins envoyèrent des satellites nous demander d’où, comment, et pourquoi nous étions venus. Je leur répondis : « Nous sommes Coréens ; c’est un grand vent qui nous a poussés ici, nous voulons aller à Chang-haï pour réparer notre vaisseau. »

« Des officiers de la marine anglaise nous visitèrent. Je leur exposai que nous étions Coréens et que nous venions chercher des missionnaires ; en même temps je les priai de nous protéger contre les Chinois, et de nous indiquer la maison du consul. Ils satisfirent avec bienveillance à mes demandes, nous donnèrent du vin et de la viande, et m’invitèrent à dîner. Nous restâmes un jour à Wousong. J’allai voir les mandarins du lieu qui me firent un grand nombre de questions, et voulaient nous dénoncer à l’empereur pour nous faire renvoyer par terre en Corée. Je leur répondis : « Je n’ignore pas la loi ; mais je ne veux pas retourner par terre en Corée ; je ne veux pas non plus que l’empereur soit averti de notre arrivée ; ne lui faites donc aucun rapport. Au reste, que vous avertissiez l’empereur ou non, peu m’importe ; une fois mon navire réparé, je retournerai de moi-même en Corée ; n’ayez donc de nous aucun souci. Il vous suffit de savoir que nous avons abordé à la côte de votre empire, et il me suffit d’avoir bu de l’eau de votre pays, et d’avoir mis le pied sur votre terre ; seulement je veux avoir ma pleine liberté. De plus, je vous prie d’écrire au mandarin de Chang-haï qu’un navire coréen y va pour se réparer. Je ne veux pas que le grand-mandarin de Chang-haï éprouve à ce sujet aucun embarras ni aucune inquiétude, et je demande qu’il me permette de séjourner en toute sécurité. »

« Les mandarins, me voyant communiquer avec les Anglais, disaient : « Comment cet homme qui est Coréen est-il l’ami intime des Anglais, et comprend-il leur langue ? » Ils en étaient tout stupéfaits. Faisant voile de Wou-song, nous entrâmes dans le port de Chang-haï. Deux Anglais vinrent à nous et voulurent que j’allasse avec eux. C’est pourquoi, confiant mon embarcation au pilote chinois, je descendis dans leur canot et arrivai avec eux à Chang-haï. Je demandai aux Anglais un guide pour me conduire au consul. M. Arthur John Empson, officier anglais qui parlait le français, écrivit pour moi une lettre au consul qui me reçut très-bien. Je lui exposai notre situation en le priant de me protéger contre les Chinois. Mgr Ferréol l’avait déjà prévenu de notre arrivée et réclamé pour nous sa protection. J’allai ensuite chez les chrétiens, et après deux jours d’attente, arriva le Père Gotteland, de la Compagnie de Jésus, que j’avais connu à Macao et au Kiang-nan. Je reçus de lui cinq cent quatre-vingts piastres ; j’en donnai quatre cents au pilote chinois, et j’en dépensai trente pour les chrétiens.

« Cependant les mandarins de Chang-haï envoyèrent leurs agents faire aux Coréens un grand nombre de questions, et placèrent près d’eux des sentinelles pendant la nuit. Le Tao-tai vint lui-même avec ses ministres visiter le navire, et à son retour y envoya vingt mesures de riz et vingt livres de viande. En revenant je trouvai les chrétiens tout troublés de ce que les mandarins leur avaient fait une foule de questions, et de ce que des milliers de Chinois étaient accourus pour les voir. Les mandarins, me sachant de retour au navire, envoyèrent leurs employés me demander les raisons pour lesquelles nous étions venus, et les noms, l’âge, le domicile de chacun de nous, etc.

« Je satisfis à leurs demandes, en avertissant, du reste, les mandarins de ne plus envoyer personne nous molester : puis, j’ordonnai de remporter le riz et la viande. Je dus aller deux fois chez les mandarins pour régler diverses affaires, et faire cesser quelque molestations. Ils firent un rapport détaillé au magistrat de Song-king-fou, qui répondit qu’il me connaissait (il avait peut-être entendu parler de moi lorsque j’étais avec le capitaine Cécile), et qu’il m’accordait la permission de séjourner à Changhaï, aussi longtemps que je voudrais. D’ailleurs, je reçus à coups de bâton les Chinois que leur curiosité entraînait trop loin, et je tançai vertement certains employés subalternes qui usaient à mon égard de procédés incivils ; ils furent punis par les mandarins.

« Les habitants de Chang-haï s’imaginent que je suis un grand personnage ; les mandarins me voyant converser amicalement avec les Anglais, n’y comprennent rien et se cassent la tête pour deviner mon secret. Un jour ils ont envoyé me demander quand nous partirions. Je leur ai dit : « Je dois encore séjourner ici pour réparer mon embarcation ; de plus, j’ai ouï dire que le grand mandarin français Cécile arrivera sous peu, je veux rester pour le voir. » Les mandarins attendent impatiemment le jour de mon départ, parce qu’ils ont peur d’être compromis et de perdre leurs dignités. Il est inutile, je pense, et d’ailleurs je n’ai plus le temps de vous en raconter davantage ; je m’arrête donc ici.

« Déjà j’ai réparé toute mon embarcation, je fais faire maintenant un canot. Nous nous portons tous bien dans le Seigneur, et nous attendons chaque jour l’arrivée du révérend évêque de la Corée. Le consul anglais va bien et prend grand soin de nous. Mgr de Bézi n’est pas de retour, il est resté malade en route. À Nanking s’est élevée une petite persécution. Je vous demande, mon Père, des images et des médailles pour les matelots, et pour tous ceux qui ont rendu de grands services à la mission : envoyez-moi aussi l’image de saint Thomas, docteur de l’Église, de saint Charles, de saint Joseph, père nourricier de Notre-Seigneur, et de l’apôtre saint Jean. J’ai apporté de Corée quelques petits objets pour vous ; je ne puis maintenant vous les envoyer ; j’espère, après l’arrivée de Monseigneur, avoir les moyens de vous les faire passer.

« Je suis de votre paternité l’indigne et inutile serviteur,

« André Kim-hai-kim. »


L’apparition de la barque d’André dans la rade de Wou-song avait été un phénomène pour le pays. La construction singulière de cette barque, les costumes étrangers de ceux qui la montaient, éveillaient au plus haut point la curiosité publique, et André aurait couru les plus grands dangers s’il n’avait eu la présence d’esprit de mouiller au milieu des bâtiments anglais en station. La surprise des officiers fut grande lorsqu’ils entendirent André leur crier en français : « Moi Coréen, je demande votre protection. » Cette protection lui fut généreusement accordée. Le consul le fit porter en palanquin dans une famille chrétienne, d’où il écrivit en toute hâte au P. Gotteland.

« Je me rendis bien vite, écrivait ce missionnaire à un de ses confrères, chez le chrétien qui logeait André et qui avait beaucoup plus peur que lui, à son sujet. Je lui fis donner l’argent nécessaire pour subvenir aux premiers besoins de son équipage ; puis je le fis reporter à sa jonque, en lui recommandant de ne plus revenir dans cette famille, parce qu’elle était dans l’appréhension que les mandarins ne lui fissent un crime de l’hospitalité qu’elle lui avait un instant donnée. Cette maladie de la peur est un peu épidémique chez les Chinois, et nous sommes obligés d’user de beaucoup de ménagements avec nos pauvres chrétiens.

« Après avoir renvoyé André à son équipage, qui avait grand besoin de lui dans les premiers moments d’une position si critique, je m’empressai d’aller visiter ces braves gens à leur bord. Vous pouvez juger, mon révérend Père, de la consolation que j’éprouvai en me voyant au milieu de douze chrétiens, presque tous pères, fils, ou parents de martyrs. L’un deux a eu sa famille presque tout entière immolée pour la cause du Seigneur ; il n’y a pas jusqu’à son petit enfant de onze ans qui n’ait voulu s’en aller au ciel par la voie du martyre. Dès la première entrevue il fut question de confession, mais André voulut d’abord remettre sa jonque un peu en état, afin que je pusse y dire la messe. Quand elle fut prête, on vint m’avertir et je m’y rendis le soir, résolu d’y passer la nuit, pour célébrer les saints mystères le lendemain. Mais il fallait d’abord confesser nos braves Coréens, qui le désiraient grandement. Il y avait six à sept ans qu’ils n’avaient pas vu de prêtre ; Mgr Imbert et MM. Maubant et Chastan, les derniers missionnaires de la Corée, ayant été martyrisés en 1839.

« Comme ces bons néophytes n’entendaient guère mieux le chinois que je ne comprenais leur coréen, je leur fis exposer nettement ce que la théologie enseigne sur l’intégrité de la confession, quand on ne peut l’accomplir que par interprète ; mais ils ne voulurent point user de l’indulgence accordée en pareille occasion. « Il y a si longtemps que nous n’avons pu nous confesser, » disaient-ils, « nous voulons tout dire. » Donc, après m’être assuré qu’ils étaient suffisamment instruits des mystères de la religion, je m’assis sur une caisse, et mon cher diacre vint le premier. Sa confession faite, il resta en place, à genoux, appuyé sur ses talons, pour servir d’interprète aux matelots, qui arrivèrent l’un après l’autre, se jetant à genoux à côté de lui ; il tenait ainsi le milieu entre le confesseur et le pénitent. Avant de commencer la confession, je faisais répéter par l’interprète à chacun des pénitents ce que j’avais dit d’abord à tous de la non-obligation de confesser toutes ses fautes en pareil cas ; mais j’obtenais constamment la même réponse : « Je veux tout dire. »

« Ces confessions me retinrent donc plus de temps que je ne pensais : tous firent l’aveu de leurs fautes avec une ferveur admirable ; quand je finis, il était à peu près l’heure de dire la messe. La jonque avait été ornée dès la veille, et les derniers préparatifs furent bientôt faits. J’offris donc le saint Sacrifice sur un tout petit navire, près d’une grande ville remplie d’idolâtres, et environné de quelques fidèles, heureux, après une si longue privation, de pouvoir participer à nos saints mystères. »

Les Coréens eurent encore, quelques jours après, une joie bien vive : elle fut causée par l’arrivée de Mgr Ferréol qui, avec un jeune missionnaire récemment arrivé de France, accourait pour les rejoindre. Quand il fut permis à ces pauvres chrétiens de voir leur pasteur, de recevoir sa bénédiction, quand ils virent un autre prêtre disposé à venir les secourir, leur émotion fut extrême. Une certaine tristesse diminuait cependant un peu la joie qu’ils éprouvaient. En jetant les yeux sur ces deux hommes qui avaient tout sacrifié pour venir jusqu’à eux, en pensant à leur vie passée, puis aux travaux et aux souffrances qui les attendaient en Corée, leurs cœurs étaient oppressés, et ils s’affligeaient de les conduire ainsi, au milieu des persécutions, à une mort presque certaine. « Ils ne savaient pas encore sans doute, écrit le compagnon de Mgr Ferréol, ils ne savaient pas les délices dont notre âme est inondée, et le bonheur dont Dieu récompense déjà en ce monde les sacrifices faits pour sa gloire. Bientôt, j’espère, ils verront que nous partons de grand cœur ; et, s’il y a des souffrances. Dieu nous accordera la force de le suivre jusqu’au Calvaire. »

Vingt ans plus tard, le jour même du vendredi saint, M. Daveluy, le missionnaire qui a écrit ces lignes, suivait, en effet, son Dieu jusqu’au Calvaire, et donnait sa vie pour ses chers Coréens après leur avoir donné, pendant ces vingt années, comme prêtre et comme évêque, ses soins et ses travaux de chaque jour. Arrêtons-nous ici un instant pour faire connaître ce nouvel apôtre.

Marie-Antoine-Nicolas Daveluy naquit à Amiens, le lundi saint, 16 mars 1818. Il était le troisième enfant de Marie-Pierre-Isidore-Nicolas Daveluy, et de Marie-Anne-Thérèse Laroche. Dès son enfance, il se montra doué des plus heureuses qualités. Vif et turbulent à l’excès, il eût pu tomber dans de grands défauts, si la vigilance de ses parents n’eût, de bonne heure, implanté dans son âme la foi et l’amour de Dieu, mais ils s’acquittèrent de ce devoir en véritables parents chrétiens, et Dieu récompensa leurs efforts. En 1827, l’enfant entra en sixième au petit séminaire de Blamont, dépendance de Saint-Acheul, et l’année suivante, les établissements des PP. Jésuites ayant été fermés par suite des ordonnances de 1828, il alla continuer ses études au séminaire de Saint-Riquier. Ses professeurs et ses camarades ont conservé de lui un excellent souvenir. Toujours le premier au jeu, il était aussi un des premiers à l’étude, et occupait une bonne place dans sa classe. Son excellent cœur, sa franchise lui faisaient aisément pardonner sa pétulance et ses espiègleries.

En octobre 1834, le jeune Daveluy alla faire sa philosophie à Issy, et du moment qu’il eut revêtu l’habit ecclésiastique, une véritable transformation commença à s’opérer en lui. Quoiqu’il eût été jusque-là sincèrement pieux, c’était pour ainsi dire sans le paraître ; sa vivacité naturelle n’était point comprimée, son caractère violent et indompté perçait à chaque instant, mais à dater de ce jour, il fit des progrès rapides dans la mortification et la vertu. Il réfléchit sérieusement sur le sacerdoce qu’il voulait recevoir, sur la préparation qu’une telle grâce demande de celui que Dieu y appelle, et se mit à l’œuvre avec d’autant plus de résolution que, dès lors, comme il l’a lui-même dit plus tard, il songeait à se consacrer à l’apostolat des infidèles. En 1836, sa philosophie terminée, il entra à Saint-Sulpice pour suivre le cours de théologie. Il serait difficile de dire combien le séjour qu’il fit dans cette sainte maison lui fut profitable. Sa ferveur, son humilité, sa dévotion, augmentaient chaque jour ; mais, ce que l’on remarquait surtout en lui, c’était sa piété filiale envers la Sainte Vierge. On raconte qu’un ami de sa famille étant venu le demander au parloir, le portier ne le trouva point, et répondit pour s’excuser : « Je ne sais plus où le chercher ; il aura rencontré quelque image de la Sainte Vierge sur son passage, et sera resté là, à genoux, en prières. »

La pensée des missions ne le quittait plus, et après sa première année de théologie, il demanda à entrer dans la Compagnie de Jésus, et alla à Saint-Acheul faire une retraite préparatoire pour consulter la volonté de Dieu. Le médecin de la maison jugea que sa santé ne lui permettait pas alors de donner suite à son pieux dessein. Il revint donc continuer ses études à Saint-Sulpice, et fut bientôt chargé de faire le catéchisme à la paroisse. En 1838, se trouvait au séminaire des Missions-Étrangères un de ses amis, M. l’abbé Dupont, depuis évêque d’Azoth et vicaire apostolique de Siam, qui se préparait à partir pour l’Asie. Cette heureuse circonstance procura à M. Daveluy l’occasion de venir assez fréquemment au séminaire des Missions-Étrangères, et son désir de prêcher l’Évangile aux païens s’en accrut prodigieusement. Mais sa santé s’affaiblissait de plus en plus, et lorsqu’il fut sous-diacre, il dut interrompre ses études pendant une année entière. Ce ne fut pas pas une année perdue. Le curé de la paroisse de campagne chez qui il s’était retiré, obtint la permission de le faire prêcher, et des fruits abondants de salut, des conversions inespérées montrèrent combien était agréable à Dieu le zèle du jeune apôtre.

Enfin, M. Daveluy fut ordonné prêtre le 18 décembre 1841, et quelques jours après, envoyé à Roye comme troisième vicaire. Il y resta vingt mois. La lettre suivante écrite à son père, le 2 septembre 1843, par le vénérable curé de cette paroisse, montre bien quel saint prêtre était dès lors notre futur martyr.

« Monsieur, votre fils va me quitter ; il me laisse des regrets profonds que le temps seul pourra adoucir. Depuis qu’il est avec moi, j’ai été à même d’apprécier sa piété qui ne s’est démentie en aucune circonstance, son zèle éclairé, son dévouement parfait, son aptitude pour toutes les fonctions du saint ministère, son caractère aimable, et toutes les vertus qui font le bon prêtre. Mes regrets sont partagés par ses autres confrères, et par tous les habitants de cette ville. Aucun ecclésiastique jusqu’à présent n’a en si peu de temps conquis une aussi haute confiance dans cette paroisse, et je ne me console de le perdre que par la pensée du bien qu’il a fait, et de celui, plus grand encore, qu’il est appelé à faire. J’admire sa détermination, et je suis porté à croire que Dieu a de grands desseins sur lui. Quand il m’eut appris que, depuis plusieurs années, il avait résolu d’aller vers les infidèles, qu’il avait été affermi dans sa résolution par les hommes les plus dignes de sa confiance, je n’ai point essayé de combattre le parti qu’il prenait, et mes vœux comme mes regrets le suivront partout où il ira. Je dirai seulement à Mgr l’évêque quel est le collaborateur que je perds, et le prêtre éminent dont il se prive. »

Mais rien ne pouvait plus retenir M. Daveluy. Des médecins consciencieux lui avaient déclaré que sa santé était suffisamment affermie ; d’un autre côté Mgr Miolland, en véritable évêque catholique, avait, pendant la retraite ecclésiastique, le 15 juillet de cette même année, déclaré publiquement qu’il accorderait toujours la permission, à ceux de ses prêtres qui témoigneraient le désir de se faire missionnaires. Les dernières dispositions furent bientôt prises, et le 4 octobre, M. Daveluy entra au séminaire des Misssions-Étrangères. Après quelques mois de probation, il s’embarqua à Brest avec MM. Chauveau et Thivet[1], sur l’Archimède, qui transportait en Chine le secrétaire de l’ambassade française. M. Daveluy était envoyé provisoirement à Macao, où il devait recevoir sa destination définitive.

Le voyage des missionnaires fut heureux, et après avoir relâché successivement à Gorée, au cap de Bonne-Espérance, à la Réunion, à Pondichéry, à Syngapour, ils jetèrent l’ancre à Macao à la fin de septembre 1844. Au mois de décembre suivant, M. Chauveau partait pour le Yun-nan, et quelques semaines plus tard, M. Thivet conduisait à Pinang plusieurs élèves envoyés par diverses missions de Chine. M. Daveluy, resté à la procure, s’occupait avec ardeur de l’étude du chinois. Un moment, il put croire qu’on l’enverrait aux îles Liéou-kiou, rejoindre M. Forcade[2], mais la Providence en décida autrement, et dans les derniers jours de juillet 1845, il s’embarqua pour Chang-haï avec Mgr Ferréol.

« Je dois essayer, écrivait-il alors à sa famille, de pénétrer avec Monseigneur en Corée, dans ce pauvre pays depuis si longtemps privé de ses pasteurs. Vous ne doutez pas de mon bonheur. Je n’osais espérer cette mission si belle, si consolante, et qui donne de si douces espérances. Je ne crains qu’une chose : c’est que les circonstances ne mettent obstacle à mon entrée, mais je compte sur vos prières, et si, à cette nouvelle, votre cœur se serre, si ce nom de Corée a un retentissement qui fait frémir la nature, rappelez-vous que le bon Maître nous dit qu’un seul cheveu ne peut tomber de notre tête sans sa permission. Je suis heureux, plus heureux que jamais ; partagez mon bonheur, et remercions ensemble le bon Dieu de ses bontés pour moi. »

Mgr Ferréol et son compagnon mirent douze jours pour se rendre de Macao à Chang-haï ; aucun incident remarquable ne signala leur voyage. Quelques jours après leur arrivée, une cérémonie bien touchante eut lieu, dans la chapelle de Kin-ka-ham, chrétienté distante de Chang-haï de deux ou trois lieues. Le dimanche 17 août 1845, Mgr Ferréol ordonna le premier prêtre indigène de la Corée, l’intrépide André Kim. Les chrétiens étaient accourus en foule à cette ordination, à laquelle assistaient un prêtre chinois et quatre prêtres européens. La fête fut complétée le dimanche suivant 24 : André, assisté par M. Daveluy, célébra sa première messe au petit séminaire de Wam-dam. Huit jours après, le nouveau prêtre remonta sur sa barque, prit secrètement à bord son évêque et le missionnaire qui l’accompagnait, et, rempli d’un nouveau courage, fit voile vers la Corée. Nous allons laisser Mgr Ferréol nous raconter lui-même les épisodes de ce périlleux voyage, dans une lettre adressée à M. Barran, directeur du séminaire des Missions-Étrangères.


« Kang-kien-in, dans la province méridionale de la Corée, 29 octobre 1845.

« Monsieur et cher confrère,

« Après six ans de tentatives, je suis enfin arrivé dans ma mission. Le Seigneur en soit mille fois béni ! Vous me demandez quelques détails sur mon entrée dans ce royaume ; je m’empresse de satisfaire à vos désirs…

« D’abord, vous serez peut-être bien aise de connaître la barque qui nous a portés en Corée à travers la mer Jaune. Elle a vingt-cinq pieds de long, sur neuf de large, et sept de profondeur. Pas un clou n’est entré dans sa construction, des chevilles en retiennent les ais unis entre eux ; point de goudron, point de calfatage ; les Coréens ne connaissent pas ce perfectionnement. À deux mâts d’une hauteur démesurée, sont attachées deux voiles en nattes de paille, mal cousues les unes aux autres. L’avant est ouvert jusqu’à la cale ; il occupe le tiers de la barque. C’est là que se trouve placé le cabestan, entouré d’une grosse corde tressée d’herbes à demi pourries, et qui se couvrent de champignons dans les temps humides. À l’extrémité de cette corde est liée une ancre de bois, notre espoir de salut. Le pont est formé partie de nattes, partie de planches mises à côté l’une de l’autre, sans être fixées par aucune attache. Ajoutez à cela trois ouvertures pour entrer dans l’intérieur. Aussi, lorsqu’il pleut ou que les vagues déferlent par-dessus le bastingage, on ne perd pas une goutte d’eau. Il faut la recevoir sur le dos, et puis à force de bras la rejeter dehors.

« Les Coréens, quand ils naviguent, ne quittent jamais la côte. Dès que le ciel se charge, ils jettent l’ancre, étendent sur leurs barques une couverture de chaume, et attendent patiemment que le beau temps revienne. Il n’est pas nécessaire de vous dire, monsieur et cher confrère, que nous n’étions pas fort à l’aise dans la nôtre. Souvent inondés par la vague, nous vivions habituellement en compagnie des rats, des cancres, et, ce qui était plus ennuyeux, de la vermine. Sur la fin de notre navigation, il s’exhalait une odeur fétide de la cale, dont nous n’étions séparés que par un faible plancher.

« L’équipage était digne du navire, il se composait du P. André Kim, que j’avais ordonné prêtre quelques jours auparavant, et qui était notre capitaine ; vous devinez facilement la portée de sa science nautique ; plus, d’un batelier, qui nous servait de pilote, d’un menuisier, qui remplissait les fonctions de charpentier ; le reste avait été pris pêle-mêle dans la classe agricole. En tout douze hommes. N’est-ce pas là un équipage improvisé ? Cependant, parmi ces braves gens se trouvaient des confesseurs de la foi, des pères, des fils, des frères de martyrs. Nous nommâmes notre barque le Raphaël.

« Vous avez appris les dangers qu’elle courut pour se rendre en Chine et y demeurer sans être capturée. Son départ nous offrait une autre difficulté ; c’était, pour M. Daveluy et moi, de monter à son bord à l’insu des mandarins qui la faisaient surveiller sans relâche. Le dernier jour du mois d’août, vers le soir, elle quitta le port de Chang-haï, descendit dans le canal à la faveur de la marée, et vint mouiller en face de la résidence de Mgr de Bézi, où nous l’attendions. Un instant après, une chaloupe du gouvernement, qui l’avait suivie de loin, jeta l’ancre auprès d’elle. Toutefois, ce contre-temps n’empêcha pas le P. André de descendre à terre, et de venir nous avertir. Le ciel était couvert, la nuit était sombre, tout semblait nous favoriser. Mgr de Bézi qui, depuis notre arrivée au Kiang-nan, nous avait prodigué l’hospitalité la plus généreuse, eut encore la bonté de nous accompagner jusqu’à la barque. La chaloupe du mandarin, emportée probablement par le courant, s’était un peu écartée ; nous eûmes donc la liberté de monter à bord sans que personne nous aperçût.

« Le lendemain nous allâmes mouiller à l’embouchure du canal, auprès d’une jonque chinoise, qui faisait voile pour le Léao-tong ; elle appartenait à un chrétien qui nous avait promis de nous remorquer jusqu’à la hauteur du Chan-tong. M. Faivre, missionnaire lazariste, se trouvait sur la jonque ; il allait en Mongolie. Les premiers jours de septembre furent pluvieux, les vents nous étaient contraires et soufflaient avec violence : trois fois nous essayâmes de gagner le large, trois fois nous fûmes contraints de revenir au port. En pleine mer, il est rare que le Chinois coure des bordées contre le vent ; au lieu de louvoyer, il retourne au plus proche mouillage, serait-il à cent lieues de distance.

« Près de l’île de Tsong-min se trouve une rade sûre ; plus de cent navires, qui devaient se rendre dans le nord, y étaient à l’ancre, attendant une brise favorable ; nous allâmes nous y réfugier. Le capitaine de la jonque chinoise nous invita à célébrer, à son bord, la fête de la Nativité de la Sainte Vierge. Nous acceptâmes d’autant plus volontiers que nous devions jouir encore de la compagnie de l’excellent M. Faivre ; les équipages de plusieurs autres barques chrétiennes se rendirent à la fête. Quatre messes furent dites ; tout ce qu’il y avait là de fidèles communièrent. Le soir, des fusées s’élancèrent dans les airs en gerbes de feu ; c’étaient nos adieux à la Chine et le signal du départ.

« Nous levâmes l’ancre, nous attachâmes notre barque à la jonque chinoise avec un gros câble, et nous reprîmes notre course vers la Corée.

« Le commencement de notre navigation fut assez heureux ; mais bientôt à la brise qui enflait nos voiles, succéda un vent trop violent pour notre frôle embarcation ; des lames d’une grosseur énorme semblaient à chaque instant devoir l’engloutir. Néanmoins nous soutînmes sans avarie leurs assauts pendant vingt-quatre heures. La seconde nuit, notre gouvernail fut brisé, nos voiles se déchirèrent ; nous nous traînions péniblement à la remorque. Chaque vague jetait dans notre barque son tribut d’eau ; un homme était sans cesse occupé à vider la cale. Oh ! la triste nuit que nous passâmes !

« À la pointe du jour, nous entendîmes crier le P. André d’une voix à demi étouffée par la terreur ; nous montâmes sur le pont, M. Daveluy et moi. Nous y étions à peine, qu’il s’en écroula une partie ; c’était l’endroit au-dessous duquel nous habitions ; un moment plus tard, nous eussions été écrasés par la chute des planches. André s’efforçait d’avertir le capitaine chinois de changer de direction, celle qu’il suivait nous conduisant vers la Chine ; mais le bruissement des flots couvrait sa voix. Nous criâmes aussi de notre côté ; nous parvînmes enfin à nous faire entendre, et quelqu’un parut sur l’arrière de la jonque ; mais il ne put rien comprendre à nos paroles, ni à nos signaux.

« Dans le péril où nous étions, le P. André nous dit qu’il était prudent pour les deux missionnaires de quitter la barque coréenne, et de monter sur la jonque ; que pour lui et ses gens, ils ne pouvaient nous suivre en Chine, parce que d’après la loi d’extradition ils seraient conduits à Péking, et de là dans leur patrie, où une mort cruelle leur était réservée ; que la mer, toute orageuse qu’elle était, leur offrait moins de péril ; qu’enfin la Providence disposerait d’eux comme elle le voudrait, mais qu’il importait avant tout de conserver à la mission de Corée son évêque.

« Quelque peine que nous eussions à abandonner ainsi des hommes qui s’étaient exposés à tant de dangers pour venir à nous, cependant, dans l’extrémité où nous étions, nous crûmes devoir adopter leur avis. Nous nous mîmes alors à faire signe à nos compagnons de voyage de nous amener à eux, ce qui étant fait, nous leur exprimâmes le désir de passer à leur bord. On joignit aussitôt les deux barques assez près l’une de l’autre pour que nous pussions être tirés sur la leur avec des cordes. On était à les préparer et à nous lier la ceinture, lorsque le câble qui nous retenait à la jonque se rompit, et nous abandonna à la fureur des vagues. On nous jette aussitôt le même câble ; nous ne pouvons le saisir. C’en est fait. Emportés par le vent, nos Chinois sont déjà loin de nous. Nous leur tendions les bras en signe d’adieu, lorsque nous les voyons revenir. En passant devant notre barque, ils nous jettent des cordes ; vaine tentative ! nous n’en pouvons atteindre aucune. Ils reviennent une seconde fois et avec aussi peu de succès. Considérant alors l’inutilité de leurs efforts et le danger qu’ils couraient eux-mêmes de sombrer, ils continuent leur route, et disparaissent pour toujours à nos yeux.

« Quoique nous fussions loin d’en juger ainsi dans le moment, ce fut un bonheur pour nous de n’avoir pas quitté notre barque ; nous ne serions pas aujourd’hui dans notre chère mission, si une main invisible, disposant les choses mieux que notre prudence, n’avait enchaîné notre sort à celui de nos braves Coréens.

« Voilà donc notre Raphaël au milieu d’une mer en courroux, sans voiles et sans gouvernail. Je vous laisse à penser comme il a été ballotté et nous avec lui. Déjà il s’emplissait d’eau. On fut d’avis de couper les mâts. Nous avertîmes nos gens de ne pas les abandonner à la mer une fois abattus, comme ils avaient fait à leur premier voyage. Que les coups de hache me paraissaient lugubres ! Les mâts en tombant brisèrent une partie de notre frêle bastingage ; quand ils furent à l’eau, nous voulûmes les retirer sur le pont, ce qui aurait pu se faire, malgré l’agitation des vagues ; mais nos marins étaient si découragés, que nous ne pûmes les déterminer à cet acte de prévoyance. Ils se retirèrent dans leur cabine, prièrent un instant, puis s’endormirent.

« Cependant ces mâts, poussés par les flots, venaient par intervalle donner de rudes coups contre la barque ; il était à craindre qu’ils n’enfonçassent ses flancs déjà ébranlés, mais Dieu veillait sur nous, il ne nous arriva aucun malheur. Le jour suivant l’orage s’apaisa, la mer fut moins agitée ; notre équipage avait repris un peu de force et de courage dans le sommeil. On retira les mâts, on les mit debout ; ils étaient raccourcis de huit pieds ; sans doute un Européen les aurait trouvés encore assez hauts ; aux yeux d’un Coréen, ils n’étaient plus en proportion avec la barque. Un nouveau gouvernail fut construit et les voiles raccommodées. Ce fut l’affaire de trois jours, pendant lesquels le calme nous favorisa. Pendant ce travail, nous avions constamment en vue de dix à quinze jonques chinoises ; nous avions hissé notre pavillon de détresse ; elles l’apercevaient très-bien : pas une ne vint à notre secours. L’humanité est un sentiment inconnu au Chinois, il lui faut du lucre ; s’il n’en espère point, il laissera mourir d’un œil sec ceux qu’il pourrait sauver.

« Nous avions été séparés de notre remorqueur à vingt-cinq lieues environ du Chan-tong ; mais depuis lors, où les courants nous avaient-ils entraînés ? où étions-nous ? nous l’ignorions. Nous mîmes le cap sur l’archipel coréen. Peu après, le P. André nous dit qu’il lui semblait reconnaître ces îles, et que bientôt nous apercevrions l’embouchure du fleuve qui conduit à la capitale.

« Jugez, monsieur et cher confrère, de notre joie ; nous croyions toucher au terme de notre voyage et à la fin de nos misères ! Mais, hélas ! ce pauvre P. André était dans une grande erreur. Quelle fut notre surprise et notre douleur le lendemain, lorsque, abordant au premier îlot, nous apprîmes des habitants que nous étions au midi de la péninsule, en face de Quelpaert, à plus de cent lieues de l’endroit où nous voulions débarquer ! Nous crûmes, cette fois, que nous étions poursuivis par le malheur ; nous nous trompions cependant, car ici encore la Providence nous dirigeait. Si nous avions été droit à la capitale, nous aurions probablement été pris. Nous sûmes plus tard que l’apparition d’un navire anglais dans le midi du royaume, avait mis le gouvernement en émoi ; on surveillait les abords de la ville, on examinait avec une sévérité minutieuse toutes les barques qui entraient dans la rivière. La longue absence de la nôtre avait soulevé des soupçons dans l’esprit de ceux qui avaient été témoins de son départ ; ils l’avaient vu s’approvisionner d’une manière extraordinaire ; ils disaient même qu’elle partait pour un pays étranger. À notre arrivée, ils nous auraient suscité mille tracasseries ; Dieu nous en délivra.

« Il nous restait encore une course périlleuse à fournir au milieu d’un labyrinthe d’îles inconnues de nous tous, sur une embarcation qui faisait eau et qui avait peine à tenir la mer. La corde de notre ancre était usée ; si elle se rompait, nous devions nous faire échouer sur la côte et nous mettre à la discrétion des premiers venus, ce qui aurait entraîné notre perte. Nous décidâmes qu’il fallait modifier notre plan, et aller mouiller au port de Kang-kien-in, situé au nord de la province méridionale, dans une petite rivière, à six lieues dans l’intérieur. Il s’y trouvait quelques familles de néophytes convertis depuis peu à la foi. Ce fut un trajet de quinze jours au milieu d’alarmes continuelles. Nous avions constamment le vent debout ; les courants étaient rapides, les écueils nombreux. Plusieurs fois nous touchâmes sur les rochers ; nous étions souvent engagés dans le sable, plus souvent encore nous nous trouvions arrêtés au fond d’une baie où nous espérions rencontrer un passage. Nous envoyions alors notre canot à terre pour demander notre route. Enfin le 12 octobre, nous jetâmes l’ancre à quelque distance du port, dans un lieu isolé.

« Notre descente devait se faire le plus secrètement possible. Nous envoyâmes un homme informer les chrétiens de notre arrivée. Ils vinrent deux, la nuit, pour nous conduire à leur habitation. Comme ils jugèrent à propos de me faire descendre en habit de deuil, on m’affubla d’un surtout de grosse toile écrue, on mit sur ma tête un grand chapeau de paille, lequel me tombait jusque sur les épaules ; il était de la forme d’un petit parapluie à demi fermé ; ma main fut armée de deux bâtonnets, soutenant un voile qui devait soustraire ma figure aux regards des curieux, et mes pieds furent chaussés de sandales de chanvre. Mon accoutrement était des plus grotesques. Ici, plus un habit de deuil est grossier, mieux il exprime la douleur causée par la perte des parents. M. Daveluy fut habillé avec plus d’élégance.

« Ces préparatifs achevés, deux matelots nous chargèrent sur leur dos, et nous portèrent à la terre des martyrs. Ma prise de possession ne fut pas très-brillante. Dans ce pays, il faut faire tout en silence et à huis clos. Nous nous dirigeâmes à la faveur de la nuit vers la demeure du chrétien qui marchait en avant. C’était une misérable hutte bâtie en terre, couverte de chaume, composée de deux pièces, ayant à la fois pour porte et pour fenêtre une ouverture de trois pieds de haut. Un homme s’y tient à peine debout. La femme de notre généreux hôte était malade ; il la fit transporter ailleurs pour nous donner un logement. Dans ces chaumières, point de chaises, point de table ; ces sortes de délicatesses ne se trouvent, nous dit-on, que dans les maisons des riches. On est assis sur le sol couvert de nattes ; par-dessous est installé le fourneau de la cuisine, qui entretient une douce chaleur. Je vous écris, monsieur et cher confrère, accroupi sur mes jambes ; une caisse ou mes genoux me servent de pupitre. Je reste tout le jour enfermé dans ma cabane, ce n’est que la nuit qu’il m’est permis de respirer l’air du dehors. On souffre beaucoup dans celle mission, mais cela dure peu, et le ciel récompense bien amplement ces peines en les couronnant du martyre.

« Je me séparai aussitôt de M. Daveluy ; je renvoyai dans une petite chrétienté étudier la langue. Il est plein de zèle, très-pieux, doué de toutes les qualités d’un missionnaire apostolique. Je désire pour le bonheur des Coréens que Dieu lui conserve longtemps la vie. Nos matelots retournèrent dans leurs familles, qui avaient perdu tout espoir de les revoir jamais : depuis sept mois ils en étaient absents. On m’assure que la capitale est l’endroit où j’aurai le moins de dangers à courir ; je m’y rendrai peut-être au cœur de l’hiver prochain. En attendant, nous sommes comme l’oiseau sur la branche, nous pouvons être pris à chaque instant.

« Tout est à refaire dans cette mission ; et malheureusement il est plus difficile d’agir que du temps de nos confrères, parce que le gouvernement connaît mieux tout ce qui nous concerne, et aussi parce que la persécution a dispersé les chrétiens en bien des endroits. La première occupation sera d’envoyer çà et là des hommes pour savoir où ils habitent. Si les mandarins nous en laissent le temps, nous pourrons commencer l’administration de ce troupeau désolé, en nous entourant des plus grandes précautions pour que rien ne trahisse le secret de notre présence. Je me recommande instamment à vos ferventes prières, et j’ai l’honneur d’être avec un profond respect et l’affection la plus vive,


« Monsieur et cher confrère,

« Votre très-humble et très-dévoué serviteur.

« Joseph Ferréol, évêque de Belline et vic. ap. de la Corée. »


« P. S. Il paraît que sur la route qui conduit à la frontière, on surveille maintenant les voyageurs avec la dernière sévérité ; on dit même qu’on ne peut porter aucune lettre. J’espère néanmoins que celle-ci vous parviendra. Dans quelques mois, des courriers se dirigeront vers le nord pour introduire M. Maistre et le diacre coréen qui l’accompagne. »

  1. M. Thivet est mort dans la l’île de Poulo-pinang, en 1849. Mgr Chauveau est maintenant vicaire apostolique du Thibet.
  2. Mgr Forcade après avoir été successivement vicaire apostolique du Japon, évêque de La Basse-Terre, évêque de Nevers, est actuellement archevêque d’Aix.