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Librairie Victor Palmé (2p. 256-279).

CHAPITRE II.

La guerre de l’opium. — Double tentative d’André Kim pour pénétrer en Corée. — M. Ferréol est nommé Vicaire Apostolique.


L’année 1842 restera célèbre dans l’histoire des relations de l’Europe avec l’extrême Orient. Pour la première fois les Européens ou, selon l’expression chinoise, les Barbares de l’Occident se trouvèrent directement aux prises avec le Céleste-Empire, et montrèrent à l’Asie étonnée l’inconcevable faiblesse de ce colosse aux pieds d’argile, pourri d’orgueil et d’immoralité.

C’était la première guerre anglo-chinoise, bien connue sous le nom de guerre de l’opium, et dont il suffit de rappeler les causes en deux mots. Les marchands anglais trouvaient un grand profit à vendre aux Chinois l’opium préparé dans l’Inde ; les Chinois de leur côté s’adonnaient avec une passion de plus en plus fatale à l’usage de ce narcotique. On sait que l’habitude de l’opium est cent fois plus funeste et plus difficile à vaincre que l’habitude des liqueurs fortes, et que l’ivresse ainsi produite mène rapidement ses victimes à l’abrutissement et à la mort. Les mesures de prohibition employées d’abord par le gouvernement chinois avaient été inutiles ; il se faisait, par contrebande, un commerce considérable d’opium, et un très-grand nombre de mandarins favorisaient en secret, à prix d’or, ce trafic illicite. À la fin, pour couper le mal dans sa racine, le vice-roi de Canton fit saisir et brûler publiquement toutes les caisses d’opium qui se trouvaient dans les factoreries anglaises de Canton.

Les marchands, furieux de cette perte, exaspérés d’ailleurs par l’orgueilleuse conduite des mandarins et par les avanies qu’on leur faisait continuellement subir, entraînèrent facilement le gouvernement anglais à prendre leur cause en main. En quelques mois, une poignée d’hommes battit les représentants du Fils du Ciel, leur imposa les conditions les plus dures et les plus humiliantes, et en faisant ouvrir les ports libres, ébranla la barrière séculaire qui isolait la Chine du reste du monde.

Dans cette guerre, les Anglais avaient évidemment tort, et le principe de liberté de commerce, invoqué par eux, n’était qu’une moquerie, car on ne peut pas, licitement, forcer un peuple à s’empoisonner, ou un gouvernement à laisser empoisonner le peuple qui lui est confié, pour le plus grand profit de quelques marchands. Mais la Providence fait coopérer les passions et même les injustices des hommes à l’accomplissement de ses desseins. Dieu voulait humilier l’orgueil du peuple chinois, cet orgueil insensé qui lui fait regarder la Chine comme l’unique centre du monde, de la civilisation et de la science, cet orgueil ridicule qui lui permet à peine de soupçonner qu’il existe d’autres peuples, ou qu’ils puissent ne pas être ses vassaux et ses esclaves, cet orgueil satanique qui depuis tant de siècles lui fait rejeter le vrai Dieu et mépriser son Christ. La guerre de l’opium fut la première leçon donnée à cet orgueil, et par un contre-coup auquel ne pensaient nullement ses auteurs, elle commença à aplanir les voies aux prédicateurs de l’Évangile.

La France n’était pas mêlée à cette première querelle. Depuis la perte de ses colonies à la fin du xviiie siècle, on ne voyait que bien rarement son pavillon dans les mers d’Asie, où il avait si fièrement flotté autrefois. En cette circonstance cependant, le gouvernement de Louis-Philippe s’émut des événements qui se passaient à l’extrémité du monde ; afin de les surveiller et d’en tirer profit si possible, il envoya en Chine deux frégates : l’Érigone commandée par le capitaine Cécile, et la Favorite par le capitaine Page. L’Érigone jeta l’ancre dans la rade de Macao le 7 septembre 1841, au moment où la guerre était très-vivement poussée par les Anglais. Le capitaine Cécile chercha aussitôt à se rendre compte de l’état des affaires, et à examiner s’il pourrait retirer de son expédition quelque avantage pour le commerce et l’influence de la France. Il songeait à occuper quelque point important, par exemple l’une des îles situées au sud du Japon, pour en faire une position à la fois stratégique et commerciale. Il avait aussi l’intention de conclure des traites de commerce avec les royaumes voisins de la Chine, spécialement avec la Corée.

Dans ce but, en février 1842, il demanda à M. Libois, procureur de la congrégation des Missions-Étrangères à Macao, de lui confier pour quelque temps un des jeunes Coréens élevés chez lui, afin qu’il pût lui servir d’interprète dans le cas où il irait en Corée. M. Libois accepta avec joie cette proposition, espérant par là renouer les communications, interrompues depuis plusieurs années, avec l’Église de Corée. André Kim, l’un des deux élèves coréens, s’embarqua donc sur l’Érigone, et comme son office aurait été difficile à remplir, parce qu’il parlait très-peu le français et qu’il lui fallait se servir du latin pour interpréter le coréen, M. Maistre l’accompagna, avec la mission de pénétrer lui-même en Corée dès que l’occasion se présenterait.

M. Ambroise Maistre était né en Entremont, au diocèse d’Annecy, le 19 septembre 1808. À l’âge de trente et un ans, après avoir exercé le saint ministère pendant quelques années, il résolut de se dévouer au salut des infidèles, et fut reçu au séminaire des Missions-Étrangères. Il quitta la France, le 8 janvier 1840, avec un autre prêtre nommé Siméon Berneux. Ce dernier que la Providence destinait à devenir, après une longue et glorieuse carrière, vicaire apostolique de Corée et martyr, était envoyé dans la mission de Tong-king. M. Maistre n’avait pas encore de destination définitive ; le procureur des missions devait lui en donner une, d’après les circonstances. Les deux missionnaires étant arrivés à Macao, le 8 janvier 1840, M. Berneux partit peu après pour le Tong-king, et son compagnon resta à la maison de procure, occupé à aider le supérieur de cet établissement dans les soins assidus que réclament la correspondance avec l’Europe et les missions, l’envoi des aumônes et objets divers nécessaires aux missionnaires, enfin l’introduction si difficile de nouveaux prêtres dans les pays persécutés. M. Maistre était, de plus, à peu près seul chargé de l’éducation des élèves coréens et chinois qui se trouvaient à la procure. Nous avons vu plus haut que, des trois jeunes gens envoyés par M. Maubant en 1836, l’un, nommé François-Xavier Tseng, était mort quinze mois après son arrivée à Macao. Les deux survivants étaient André Kim et Thomas T’soi.

M. Maistre s’embarqua donc avec André sur l’Érigone, en février 1842, et quelques mois plus tard, Thomas, à son tour, accompagnait sur la Favorite un autre missionnaire : M. de la Brunière, destiné à la Tartarie. Thomas devait aller rejoindre M. Ferréol.

Le 27 juin, l’Érigone mouillait à l’embouchure du fleuve Bleu ; la Favorite vint l’y rejoindre le 23 août. La guerre touchait à sa fin ; la prise de Nang-king et l’occupation des îles Chusan avaient décidé les Chinois à conclure la paix avec les Anglais. Par le traité du 29 août, l’empereur leur céda la propriété de l’île de Hong-kong, une indemnité de vingt-un millions de piastres pour les frais de la guerre, le libre accès et séjour dans six ports différents, etc. Les commandants français ne voulurent pas s’avancer plus au nord, et l’expédition de Corée fut ajournée indéfiniment.

Dans ces conjonctures, les deux missionnaires qui s’étaient rencontrés, crurent qu’ils devaient quitter les navires et continuer leur route vers leurs missions. Ils s’embarquèrent donc sur une jonque chinoise avec les deux élèves coréens, et firent voile pour les côtes du Léao-tong, où ils arrivèrent le 25 octobre 1842. Ils y opérèrent leur descente en plein jour, mais furent immédiatement signalés à une douane voisine dont les satellites, renforcés par une troupe de païens, ne tardèrent pas à les envelopper.

« À cette vue, écrit M. Maistre, nos guides effrayés perdent la parole. On nous interroge ; on nous prend par les bras pour nous conduire au mandarin ; chacun s’agite en tumulte autour de nous. M. de la Brunière qui parlait chinois a beau répondre en bonne langue mandarine à toutes leurs questions : « Je suis étranger ; je ne vous comprends pas ; laissez-moi tranquille, je ne veux pas vous parler ; » le silence des chrétiens consternés nous compromettait de plus en plus. Cependant le jeune élève coréen André Kim, plein d’esprit et de feu, fit aux assaillants un long discours, leur reprochant d’être venus à nous comme à des voleurs, de nous avoir perdus de réputation, d’avoir odieusement vexé des hommes inoffensifs qui émigraient de la province de Kiang-nan pour affaires, etc. Tandis que la vivacité de sa déclamation les tenait en respect, arriva un homme tout essoufflé accompagné d’un domestique. À la réception que lui firent les satellites, on pouvait juger qu’il était considéré dans le pays ; il paraissait d’ailleurs fort inquiet à notre sujet, et ses yeux semblaient nous dire qu’il venait à notre secours. Il prit donc la place du Coréen, parla, gesticula et cria avec tant de force que les douaniers lâchèrent leur proie. J’étais bien curieux de savoir qui était notre libérateur. Quelle fut ma surprise lorsque j’appris qu’il était idolâtre, et qu’il ignorait entièrement notre qualité d’Européens ! mais nous lui avions été recommandés par notre catéchiste qui était son ami. Après un tel vacarme, nos guides n’avaient presque plus l’usage de leurs facultés, ils ne pensaient plus, ne voyaient plus. Bref, au lieu de nous conduire au char qui nous attendait à quelque distance, ils se trompèrent de route, et nous promenèrent au hasard pendant près de deux heures sur un grand chemin couvert de piétons, au risque d’être à chaque pas reconnus. »

M. Maistre eut beaucoup de peine à trouver un refuge dans un village à huit lieues de la mer ; André Kim demeura avec lui. Thomas T’soi suivit M. de la Brunière, pour aller ensuite rejoindre M. Ferréol en Mongolie. Le 7 novembre arriva, dans le village où M. Maistre était caché, un courrier chinois qui venait des frontières de la Corée. Il n’y avait encore aucune nouvelle positive ; aucun chrétien coréen n’avait paru, mais les marchands disaient que deux ou trois étrangers avaient été mis à mort avec Augustin Niou, comme coupables d’avoir prêché au peuple une religion perverse. Voulant à tout prix sortir d’une aussi cruelle incertitude, M. Maistre et son élève conçurent le hardi projet de pénétrer en Corée, à la onzième lune, déguisés en mendiants. Ils se procurèrent quelques haillons, et tout était prêt pour leur départ, lorsqu’arriva Mgr Verrolles, vicaire apostolique de Mandchourie, qui désapprouva ce projet comme contraire aux règles de la prudence. Il fut donc résolu que l’élève André irait seul à la découverte.

Le 23 décembre, il se mit en route avec deux courriers. Ils n’étaient plus qu’à deux lieues de Pien-men, la dernière ville chinoise, lorsqu’ils rencontrèrent l’ambassade coréenne allant à Péking ; elle formait une caravane d’environ trois cents personnes. Surpris de cette rencontre inopinée, André s’arrête et regarde défiler les Coréens devant lui. Il s’approche de l’un d’eux afin de voir son passeport, que les envoyés coréens portent ordinairement à leur ceinture d’une manière ostensible. « Comment t’appelles-tu, » lui dit-il. « Je m’appelle Kim, » répond le Coréen et il continue sa marche. André le voit s’éloigner avec regret : « Ce Coréen, disait-il en lui-même, parait meilleur que les autres, il n’y a pas grand danger à l’interroger sur les affaires de Corée. Je n’aurai plus de longtemps une occasion si favorable. » Se rapprochant alors de lui, il lui dit sans détour : « Es-tu chrétien ? — Oui, » répond le Coréen, « je le suis. — Quel est ton nom ? — François. » André le considère alors plus attentivement, et reconnaît un fervent chrétien qu’il a vu autrefois en Corée. Il se fait connaître à son tour, et apprend que l’évêque et les deux prêtres ont eu la tête tranchée. Plus de deux cents chrétiens ont été conduits au supplice. Son propre père a été décapité, et sa mère réduite à la mendicité n’a plus de demeure fixe : les chrétiens lui donnent tour à tour asile. Le père de son ami et condisciple Thomas est mort sous les coups, et sa mère a été décapitée. Maintenant la persécution est apaisée, et un calme apparent a succédé à cette terrible tempête, mais les pauvres chrétiens sont encore saisis de frayeur, et craignent de rencontrer à chaque pas un satellite ou un faux frère, car les décrets lancés contre eux ne sont pas rapportés, et tous les prisonniers n’ont pas été relâchés.

Le courrier François remit ensuite à André tout ému divers papiers cachés dans sa ceinture. C’étaient : la relation de la persécution, écrite par Mgr Imbert jusqu’au jour de son arrestation ; les lettres de MM. Maubant et Chastan, et une lettre des chrétiens dans laquelle était exprimé leur désir de recevoir de nouveaux pasteurs.

André engagea François à revenir avec lui à Pien-men pour préparer rentrée de M. Maistre ; mais François lui représenta que la chose n’était pas possible. Ses compagnons de voyage étaient tous païens, et c’était par la faveur de quelques-uns d’entre eux qu’il avait obtenu la permission d’aller à Péking. Il était inscrit sur la liste de ceux qui accompagnaient les ambassadeurs, et s’il venait à disparaître, on concevrait des soupçons qui pourraient devenir la cause d’une nouvelle persécution.

L’intrépide André Kim résolut alors d’entrer seul en Corée, afin de tout disposer pour l’introduction de M. Maistre au mois de février. Il se dirigea vers Pien-men où il séjourna un jour, occupé à façonner comme il put des habits de pauvre, dans lesquels il cacha cent taëls d’argent et quarante d’or. Il se procura aussi quelques petits pains et un peu de viande salée. Le lendemain, au point du jour, il fit ses adieux aux deux courriers chinois, et s’avança seul dans le désert qui sépare la Chine de la Corée. Il marcha tout le jour, et le soir, au coucher du soleil, il aperçut dans le lointain la ville d’Ei-tsiou. Son dessein était de couper des broussailles, d’en charger un fagot sur ses épaules, et de passer ainsi la douane comme un pauvre de la ville. Mais lorsqu’il voulut se mettre à l’œuvre, il s’aperçut qu’il avait oublié son couteau à Pien-men. Cet accident ne le découragea pas.

« Appuyé, écrit-il lui-même, sur la miséricorde de Dieu, et sur la protection de la bienheureuse Vierge Marie qui n’a jamais délaissé ceux qui ont eu recours à elle, je m’avançai vers la porte de la ville. Un soldat était sur le seuil, pour demander les passeports à ceux qui entraient. En ce moment arrivèrent des Coréens qui revenaient de Pien-men avec un troupeau de bœufs ; je me joignis à eux. Au moment où le soldat allait me demander mon passeport, il se rapprocha du bureau de la douane. Je me glissai de suite au milieu des bœufs, dont la haute taille me déroba un instant à ses regards. Tout n’était pas fini cependant, car on ordonnait à chacun de se présenter au bureau, et de décliner son nom, et comme il faisait déjà nuit, l’examen se faisait à la lueur des torches. Il y avait encore un autre officier qui se tenait sur un lieu plus élevé, afin que personne ne pût s’enfuir. Je ne savais trop que faire. Les premiers qui avaient été examinés commençaient à s’en aller : je me mis à les suivre, sans mot dire. Mais l’officier m’appela par derrière, me reprochant de m’en aller avant d’avoir donné mon passeport. Comme il continuait à m’appeler, je lui répondis : « On a déjà donné les passeports. » Puis croyant qu’on allait me poursuivre, je m’esquivai en toute hâte à travers une petite ruelle du faubourg. Je ne connaissais personne, je ne pouvais demander asile nulle part. Il me fallut donc continuer ma route pendant toute la nuit ; je fis environ dix lieues.

« À l’aurore, le froid me força d’entrer dans une petite auberge, où plusieurs hommes étaient assis. En voyant ma figure et mes vêtements, en m’entendant parler, ils dirent que j’étais un étranger. On s’empara de moi, on me découvrit la tête, on remarqua mes bas qui étaient chinois ; tous ces hommes, excepté un qui me prit en pitié, parlaient de me dénoncer sur-le-champ, et de me faire arrêter comme transfuge, espion, ou malfaiteur. Je leur répondis que j’étais Coréen et innocent, que toutes leurs paroles ne pouvaient pas changer la nature des choses, et que si j’étais pris, ils n’avaient pas à s’inquiéter, puisqu’il n’est pas difficile à un innocent de plaider sa cause. Ayant entendu ces mots ils me chassèrent, et comme je leur avais dit que je voulais aller à Séoul, ils envoyèrent quelqu’un pour me suivre de loin, et voir de quel côté je me dirigerais. J’étais très-exposé à tomber entre les mains des satellites ; l’argent que je portais pouvait être regardé comme une preuve de brigandage et me faire condamner à mort, d’après la loi coréenne. J’attendis donc que l’espion, rentré à l’auberge, eût pu dire que je marchais effectivement dans la direction de la capitale, et aussitôt je fis un assez grand détour, et je repris le chemin de la Chine. Après le lever du soleil, n’osant plus suivre la route, je me cachai sur une montagne couverte d’arbres, et à la nuit je m’avançai vers Ei-tsiou. »

Il y avait deux jours qu’André n’avait pas pris de nourriture. N’en pouvant plus de lassitude, il sentit ses forces l’abandonner, tomba et s’endormit sur la neige. Il fut bientôt éveillé par une voix qui disait : « Lève-toi et marche, » et en même temps, il crut voir une ombre lui indiquant la route au milieu des ténèbres. En racontant plus tard ce fait, André disait : « Je pris cette voix et ce fantôme pour une illusion de mon imagination, exaltée par la faim et par l’horreur de la solitude. Toutefois, la Providence me rendit par là un grand service, car très-probablement, j’aurais été gelé, et ne me serais réveillé que dans l’autre monde. »

Il se remit donc en marche, et laissant la ville d’Ei-tsiou sur la gauche, s’avança à grand’peine à travers les broussailles. Au lever du soleil il était sur les bords du fleuve ; il se hâta de le traverser, mais plusieurs fois la glace manqua sous ses pieds, et il n’échappa à la mort que par miracle. Enfin, exténué de faim, de froid et de fatigue, il arriva dans une auberge de Pien-men. Là encore nouvel embarras. On lui refusa l’hospitalité, en lui disant qu’il n’était ni Chinois, ni Coréen, et en effet, ses haillons et son visage tout crevassé par le froid lui donnaient un air si étrange qu’il ne ressemblait ni aux uns, ni aux autres. On voulait le livrer au mandarin : mais sa présence d’esprit ou plutôt la divine Providence le sauva. Il eut enfin le bonheur de rencontrer un individu plus intéressé que charitable, qui à prix d’argent consentit à lui donner un gîte. André reprit des habits chinois, et regagna la retraite de M. Maistre à qui il conta ses aventures.

Tel fut le coup d’essai du généreux André Kim dans cette vie de travaux et de périls qui allait être désormais son partage, et dont le récit devait un jour arracher ce cri à ses juges : « Pauvre jeune homme, dans quels terribles travaux il a toujours été depuis l’enfance ! »

Cependant M. Ferréol, dans le village de Mongolie où il s’était réfugié, fut bientôt instruit de toutes les nouvelles apportées par François Kim. Il venait de recevoir des brefs du Pape qui le nommaient évêque de Belline, et coadjuteur du vicaire apostolique de Corée avec future succession. Cette succession était ouverte, et elle était trop belle pour qu’il pût songer un seul instant à la refuser. Il répondit au souverain Pontife Grégoire XVI : « Très-Saint Père : Appuyé sur la bonté du Dieu des miséricordes, qui donne plus abondamment son secours à ceux qui sont dans l’indigence, je reçois avec humilité le fardeau que vous m’imposez. Je remercie Votre Sainteté, et mes actions de grâces sont d’autant plus grandes que la partie de la vigne du Père de famille qui m’est assignée, est plus abandonnée et d’un travail plus difficile… »

Les sentiments apostoliques du missionnaire sont encore mieux exprimés dans une lettre qu’il écrivit à cette époque aux directeurs du séminaire des Missions-Étrangères. « Ainsi, Messieurs, leur disait-il, il ne manque à la mission de Corée rien de ce qui fait ici-bas le partage de l’heureuse famille d’un Dieu persécuté, conspué, crucifié. Prions le Seigneur de réaliser l’espérance exprimée par Mgr de Capse mourant, de voir son peuple se ranger bientôt sous les lois de l’Évangile. Le sang de tant de martyrs n’aura point coulé en vain ; il sera pour cette jeune terre, comme il a été pour notre vieille Europe, une semence de nouveaux fidèles. Eh ! n’est-ce pas la bonté divine qui, touchée des gémissements de tant d’orphelins, des prières de nos vénérables martyrs inclinés devant le trône de la gloire, des vœux enfin des fervents associés de la Propagation de la Foi, dont on n’apprécie bien les secours que sur ces plages lointaines, n’est-ce pas elle qui leur a suscité au milieu des dangers de tout genre, deux missionnaires tout prêts à voler à leur secours. Bientôt nous franchirons, nous aussi, déguisés en bûcherons, le dos chargé de ramée, cette redoutable barrière de la première douane coréenne ; nous irons consoler ce peuple désolé, essuyer ses larmes, panser ses plaies encore saignantes, et réparer, autant qu’il nous sera donné, les maux sans nombre de la persécution. Nous le suivrons dans l’épaisseur des bois, sur le sommet des montagnes ; nous pénétrerons avec lui dans les cavernes pour y offrir la victime sainte, nous partagerons son pain de tribulation, nous serons les pères des orphelins, nous épancherons dans le sein des indigents les offrandes de la charité de nos frères d’Europe, et surtout les bénédictions spirituelles dont la miséricorde divine nous a rendus dépositaires ; et si l’effusion de notre sang est nécessaire pour son salut, Dieu nous donnera aussi le courage d’aller courber nos têtes sous la hache du bourreau.

« Je ne pense pas que le monde puisse, avec ses richesses et ses plaisirs, offrir à ses partisans une position qui ait pour eux le charme qu’a pour nous celle à laquelle nous aspirons. Voilà deux pauvres missionnaires, éloignés de quatre à cinq mille lieues de leur patrie, de leurs parents, de leurs amis, sans secours humain, sans protecteurs, presque sans asile au milieu d’un peuple étranger de mœurs et de langage, proscrits par les lois, traqués comme des bêtes malfaisantes, ne rencontrant semées sous leurs pas que des peines, n’ayant devant eux que la perspective d’une mort cruelle ; assurément il semble qu’il ne devrait pas y avoir au monde une situation plus accablante. Eh bien, non ; le Fils de Dieu qui a bien voulu devenir fils de l’homme pour se faire le compagnon de notre exil, nous comble de joie au milieu de nos tribulations, et nous rend au centuple les consolations dont nous nous sommes privés en quittant, pour son amour et celui de nos frères abandonnés, nos familles et nos amis. Quoique nos jours s’écoulent dans la fatigue comme ceux du mercenaire, le salaire qui nous attend à leur déclin en fait des jours de délices. Oh ! qu’ils sont fous les sages du siècle de ne pas chercher la sagesse dans la folie de la croix !

« Novice comme je le suis dans les missions, c’eût été pour moi un bien grand bonheur de me former à l’école de Mgr de Capse, de profiter des lumières et de l’expérience de cet ancien apôtre ; mais le Seigneur m’en a privé : que sa sainte volonté soit faite ! Vous voudrez bien, Messieurs et très-chers Confrères, prier Dieu de venir au secours de ma faiblesse, de me donner la force et le courage nécessaires pour porter le lourd fardeau qui m’est imposé…

« J’ai la confiance de voir à la fin de cette année s’ouvrir devant moi cette porte, à laquelle je frappe depuis trois ans. Les chrétiens réclament de nouveaux missionnaires : ils en ont écrit la demande sur une bande de papier, dont ils ont fait une corde qui ceignait les reins du courrier coréen. La sévérité des douanes nécessite de pareilles précautions. M. Maistre est arrivé heureusement sur les côtes du Léao-tong. Probablement ce cher confrère sera forcé, comme je l’ai été moi-même, de faire une longue quarantaine avant de pouvoir entrer. Nous avons nos deux élèves coréens avec nous : ils sont bien pieux et bien instruits ; ils poursuivent leur cours de théologie ; Dieu en fera les prémices du clergé de leur nation.

« Séparé de Mgr Verrolles par dix journées de chemin, je n’ai pu encore recevoir la consécration épiscopale ; j’ai lieu de croire qu’elle se fera dans le courant du printemps prochain. La vie des apôtres est bien précaire dans ce pays ; c’est donc une nécessité pour nous, de nous jeter tête baissée au milieu des dangers, sans autre bouclier que notre confiance en Dieu. Veillez donc, chers Confrères, à ce qu’après nous cette mission ne retombe plus dans le veuvage. Des deux premiers évêques envoyés à la Corée, l’un meurt à la frontière, sans pouvoir y pénétrer ; l’autre n’y prolonge pas ses jours au delà de vingt mois. Qu’en sera-t-il du troisième ?… D’après ce qu’on dit, c’est une terre qui dévore les ouvriers évangéliques. Me voilà très-avantagé dans l’héritage des croix ; ma position n’en est que plus digne d’envie. »

M. Maistre n’était ni moins résolu, ni moins heureux de l’avenir qui s’ouvrait devant lui. « Je sais, écrivait-il à M. Albrand, directeur du séminaire des Missions-Étrangères, je sais tout ce qui m’est réservé de fatigues, de privations et de dangers. Dieu soit béni ! C’est là ce que je suis venu chercher. Soyez béni à jamais, Seigneur, et que toutes les créatures ne cessent point de vous louer ! Que partout désormais, votre croix dans une main, vos saintes Écritures dans l’autre, baisant successivement l’évangile du salut et le cher et auguste signe de ma rédemption, je vous offre à chaque instant un nouvel hymne d’amour et de reconnaissance ! C’est donc à présent que je vais commencer à être missionnaire ! »

Tels étaient les nouveaux pasteurs que Dieu avait préparés pour ses fidèles de Corée.

Mgr Ferréol fut sacré évêque par Mgr Verrolles, vicaire apostolique de la Mandchourie, à Kay-tcheou, le 31 décembre 1843. De cette ville, il se rendit à Moukden pour y attendre le passage de l’ambassade coréenne. François Kim, le courageux chrétien qui avait succédé à Augustin Nion dans le rôle périlleux de courrier de la mission, avait promis de venir de nouveau comme marchand à la suite des ambassadeurs. Il arriva en effet, le soir du 24 janvier 1844, et pendant la nuit, vint secrètement saluer son évêque dans la maison qui lui donnait asile. Les nouvelles étaient mauvaises ; la persécution, bien qu’assoupie depuis quelque temps, menaçait toujours les chrétiens. Le cruel Tsio, régent du royaume, avait envoyé dans les provinces méridionales un gouverneur très-hostile à la religion, et on craignait une nouvelle tempête. Pour le moment, il n’était pas possible d’introduire un missionnaire. Si la paix n’était pas troublée, on pourrait peut-être le faire à la onzième lune de l’année suivante, c’est-à-dire au commencement de 1845. Forcé de reprendre avec M. Maistre le chemin de la Mongolie, Mgr Ferréol envoya André Kim faire une nouvelle tentative au nord-est de la Corée. À l’embouchure du Mi-kiang, près de la mer du Japon, se trouve sur la frontière de la Corée un bourg tartare nommé Houng-tchoung, et chaque seconde année, une foire considérable y réunit pendant quelques heures le peuple des deux pays limitrophes. Il avait été convenu l’année précédente que des chrétiens coréens s’y rendraient pour explorer le passage. André partit, accompagné d’un chrétien chinois, afin de s’aboucher avec eux et d’étudier cette route. Voici, traduit du chinois, le compte rendu de son voyage, tel qu’il l’écrivit lui-même à son évêque.

« Monseigneur, après avoir reçu la bénédiction de Votre Grandeur et pris congé d’Elle, nous nous assîmes sur notre traîneau, et, glissant rapidement sur la neige, nous arrivâmes en peu d’heures à Kouan-tcheng-tse. Nous y passâmes la nuit. Le second jour, nous franchissions la barrière de pieux, et nous entrions en Mandchourie. Les campagnes toutes couvertes de neige, et ne présentant partout que la monotonie de leur blancheur uniforme, offraient cependant à nos yeux un spectacle intéressant par la multitude des traîneaux qui, pour se rendre d’une habitation à une autre, sillonnaient l’espace en tous sens, avec une vitesse que l’on voit rarement en Chine.

« La première ville que nous rencontrâmes fut Ghirin, chef-lieu de la province qui porte le même nom, et résidence d’un hiang-kiun, ou général d’armée. Elle est assise sur la rive orientale du Soungari, dont le froid de février enchaînait encore le cours. Une chaîne de montagnes, courant de l’occident à l’orient, et dont les cimes s’effaçaient alors dans un léger nuage de vapeur, l’abrite contre le vent glacial du nord. Comme presque toutes les villes chinoises, Ghirin n’a rien de remarquable ; c’est un amas irrégulier de chaumières, bâties en briques ou en terre, couvertes en paille, n’ayant que le rez-de-chaussée. La fumée qui s’élevait de ses toits montait perpendiculaire, et se répandant ensuite dans l’atmosphère à peu de hauteur, formait comme un manteau immense de couleur bleuâtre, qui enveloppait toute la ville. Mandchoux et Chinois l’habitent conjointement ; mais les derniers sont beaucoup plus nombreux. Les uns et les autres, m’a-t-on dit, forment une population de six cent mille âmes ; mais comme le recensement est inconnu dans ce pays, et que la première qualité d’un récit chinois est l’exagération, je pense qu’il faut en retrancher les trois quarts pour avoir le chiffre réel de ses habitants.

« Ainsi que dans les villes méridionales, les rues sont très-animées. Le commerce y est florissant ; c’est un entrepôt de fourrures d’animaux de mille espèces, de tissus de coton, de soieries, de fleurs artificielles dont les femmes de toutes classes ornent leurs têtes, et de bois de construction qu’on tire des forêts impériales.

« L’abord de ces forêts est peu éloigné de Ghirin : nous les apercevions à l’horizon, élevant leurs grandes masses noires au-dessus de l’éclatante blancheur de la neige. Elles sont interposées entre l’empire céleste et la Corée comme une vaste barrière, pour empêcher, ce semble, toute communication entre les deux peuples, et maintenir cette division haineuse, qui existe depuis que les Coréens ont été refoulés dans la péninsule. De l’est à l’ouest, elles occupent une espace de plus de soixante lieues ; je ne sais quelle est leur étendue du nord au midi. S’il nous avait été possible de les traverser en cet endroit, et de pousser en droite ligne vers la Corée, nous aurions abrégé notre chemin de moitié ; mais elles nous opposaient un rempart impénétrable. Nous dûmes faire un long circuit, et aller vers Ningoustra chercher une route frayée.

« Une difficulté nous arrêtait : nous ne connaissions pas le chemin qui conduit à cette ville. La Providence vint à notre secours, et nous envoya pour guides deux marchands du pays, qui retournaient dans leur patrie. En leur compagnie, nous voyageâmes quelque temps encore sur la glace de la rivière, en la remontant vers sa source. L’inégalité du terrain, les montagnes dont il est entrecoupé, les bois qui le couvrent, le défaut de roule tracée, forcent les voyageurs à prendre la voie des fleuves. Aussi, en quittant le Soungari, nous allâmes nous jeter sur un de ses affluents, qui va, plus loin au nord, grossir de ses eaux le courant principal. Les Chinois nomment cette rivière Mou-touan ; sur la carte européenne elle est marquée Hur-dia ; serait-ce son nom tartare ? je l’ignore. Des auberges sont échelonnées sur ses rives. Nous fûmes, un jour, agréablement surpris d’en rencontrer une chrétienne : on nous y reçut en frères ; non-seulement on n’exigea rien pour notre logement, mais on nous contraignit même d’accepter des provisions de bouche. C’est une justice à rendre aux néophytes chinois : ils pratiquent envers leurs frères étrangers l’hospitalité la plus généreuse.

« Nous nous avancions, tantôt sur la glace du fleuve, tantôt sur l’un ou sur l’autre de ses bords, suivant que la route nous offrait moins d’aspérité. À droite et à gauche s’élevaient de hautes montagnes couronnées d’arbres gigantesques, et habitées par les tigres, les panthères, les ours, les loups, et autres bêtes féroces, qui se réunissent pour faire la guerre aux passants. Malheur à l’imprudent qui oserait s’engager seul au milieu de cette affreuse solitude ; il n’irait pas loin sans être dévoré. On nous dit que dans le courant de l’hiver, plus de quatre-vingts hommes, et plus de cent bœufs ou chevaux étaient devenus la proie de ces animaux carnassiers. Aussi les voyageurs ne marchent-ils que bien armés et en forte caravane. Pour nous, nous formions un bataillon redoutable à nos ennemis. De temps en temps, nous en voyions sortir quelques-uns de leur repaire ; mais notre bonne contenance leur imposait, ils n’avaient garde de nous attaquer.

« Si ces animaux luttent contre les hommes, ceux-ci en revanche leur font une guerre d’extermination. Chaque année, vers l’automne, l’empereur envoie dans ces forêts une armée de chasseurs ; cette dernière année, ils étaient cinq mille. Il y a toujours plusieurs de ces preux qui payent leur bravoure de leur vie. J’en rencontrai un que ses compagnons ramenaient au tombeau de ses pères, à plus de cent lieues de là : il avait succombé au champ d’honneur ; sur sa bière étaient étalés avec orgueil les trophées de sa victoire, le bois d’un cerf et la peau d’un tigre. Le chef du convoi funèbre jetait par intervalle sur la voie publique du papier monnaie, que l’âme du défunt devait ramasser pour s’en servir au pays d’outre-tombe. Ces pauvres gens, hélas ! étaient loin de penser que la foi et les bonnes œuvres sont, dans l’autre monde, la seule monnaie de bon aloi. Sa Majesté chinoise s’est réservé à elle seule le droit de chasser dans ces forêts, ce qui n’empêche pas une foule de braconniers chinois et coréens de les exploiter à leur profit.

« Avant d’atteindre la route qui perce la forêt jusqu’à la mer orientale, nous traversâmes un petit lac de sept à huit lieues de large ; il était glacé comme la rivière qui l’alimente. Il est célèbre dans le pays par le nombre de perles qu’on y pêche pour le compte de l’empereur. On le nomme Hei-hou ou Hing-tchou-men : Lac noir ou Porte aux pierres précieuses. La pêche s’y fait en été. En sortant de la Porte aux perles, nous entrâmes dans une hôtellerie. Le premier jour du nouvel an chinois approchait, jour de grande fête, de grands festins et de joyeuse vie. Tout voyageur doit interrompre sa course pour le célébrer. L’aubergiste nous demanda d’où nous venions et où nous allions. « De Kouan-tcheng-tse, » lui dîmes-nous, « et nous allons à Houng-tchoung ; mais nous ne savons pas le chemin qui y conduit. — En ce cas, » poursuivit-il, « vous allez demeurer chez moi ; voici la nouvelle année : dans huit jours, mes chariots doivent se rendre au même endroit : vous mettrez dessus votre bagage et vos provisions, et vous partirez à leur suite ; en attendant, vous serez bien traités. » Son offre fut acceptée avec remercîment. Nos chevaux, d’ailleurs, étaient si fatigués qu’une halte de quelques jours leur était nécessaire.

« À l’époque du nouvel an, les païens se livrent à de curieuses superstitions. Les gens de l’auberge passèrent la première nuit en veille. Vers l’heure de minuit, je vis s’approcher du khang ou fourneau qui me servait de lit, un maître de cérémonies affublé de je ne sais quel habit étrange. Je devinai son intention ; je fis semblant de dormir. Il me frappa légèrement à plusieurs reprises sur la tête pour m’éveiller. Alors comme sortant d’un sommeil profond : « Qu’est-ce donc ? qu’y a-t-il ? » lui dis-je. — « Levez-vous : voici que les dieux approchent ; il faut aller les recevoir. — Les dieux approchent !… D’où viennent-ils ? quels sont ces dieux ? — Oui, les dieux, les grands dieux vont venir ; levez-vous, il faut aller à leur rencontre. — Eh ! mon ami, un instant. Tu le vois, je suis en possession du dieu du sommeil ; en est-il un parmi ceux qui viennent qui puisse m’être aussi agréable à l’heure qu’il est ? De grâce, permets que je jouisse tranquillement de sa présence ; je ne connais pas les autres dont tu me parles. » Le maître de cérémonies s’en alla grommelant je ne sais quelles paroles. Il est à présumer qu’il ne fut pas fort édifié de ma dévotion pour ses grands dieux, et qu’il augura mal du succès de mon voyage.

« Voici la manière dont se fait cette réception nocturne. Le moment venu, c’est-à-dire à minuit, hommes, femmes, enfants, vieillards, tous sortent au milieu de la cour, chacun revêtu de ses plus beaux habits. Là, on se tient debout ; le père de famille qui préside à la cérémonie, promène ses regards vers les différents points du ciel. Il a seul le privilège d’apercevoir les dieux. Dès qu’ils se sont montrés à lui, il s’écrie : « Ils arrivent ! qu’on se prosterne ! les voilà de tel côté ! » Tous à l’instant se prosternent vers le point qu’il indique. On y tourne aussi la tête des animaux, le devant des voitures ; il faut que chaque chose dans la nature accueille les dieux à sa manière : il serait malséant que, à l’arrivée de ces hôtes célestes, leurs yeux rencontrassent la croupe d’un cheval. Les divinités étant ainsi reçues, tout le monde rentre dans la maison, et se livre à la joie d’un copieux festin en leur honneur.

« Nous demeurâmes huit jours à Hing-tchou-men. Le 4 de la première lune, laissant là notre traîneau désormais inutile, nous sellâmes nos chevaux et nous partîmes avec les chariots de l’aubergiste. Ses gens s’étaient engagés, moyennant un prix convenu, à fournir du fourrage à nos montures et à porter nos provisions pendant que nous traverserions la forêt, car on n’y trouve que du bois pour se chauffer et faire cuire ses aliments. Enfin nous arrivâmes à Ma-tien-ho près de Ningoustra, où commençait la route, dont l’autre bout atteignait la mer à une distance de soixante lieues. Il y a sept à huit ans, on ne rencontrait sur le chemin aucune habitation, aucune cabane qui donnât un abri aux voyageurs. Ceux-ci se réunissaient en caravanes et campaient à l’endroit où la nuit les surprenait, en ayant soin pour écarter les tigres d’entretenir des feux jusqu’au matin. Aujourd’hui des hôtelleries sont échelonnées sur les bords de la route : ce sont de grandes huttes, construites à la manière des sauvages, avec des branches et des troncs d’arbres superposés, dont les intervalles ainsi que les plus grosses fentes sont bouchés avec de la boue. Les architectes et maîtres de ces caravansérails enfumés sont deux ou trois Chinois, qu’on appelle en langage du pays Kouang-koun-tze (gens sans famille), venus de loin, la plupart déserteurs de la maison paternelle et vivant de rapine. C’est pendant l’hiver seulement qu’ils sont là ; le beau temps revenu, ils quittent leurs cabanes, et s’en vont braconner dans les bois, ou chercher le jen-seng, cette racine précieuse qui se vend en Chine le double de son poids d’or.

« L’intérieur de ces taudis est encore plus sale que le dehors n’est misérable. Au milieu, montée sur trois pierres, repose une grande marmite, seule vaisselle de ces restaurants. On met le feu par-dessus ; la fumée s’échappe par où elle peut. Je vous laisse à juger de la suie qui s’attache aux parois. Des fusils et des couteaux de chasse, enfumés comme le reste, sont appendus aux troncs qui forment les murailles ; le sol est couvert d’écorces d’arbres : c’est sur ce duvet que le voyageur doit reposer ses membres fatigués et réparer ses forces. Nous nous trouvions quelquefois plus de cent étendus là pêle-mêle, presque les uns sur les autres. La fumée m’étouffait, j’en étais asphyxié, je devais sortir de temps en temps pour respirer l’air extérieur et reprendre haleine ; le matin, j’expectorais la suie avalée pendant la nuit.

« Les Kouang-koun-tze n’offrent à leurs hôtes que de l’eau et un abri. C’est donc une nécessité pour ceux-ci de faire leurs provisions, avant de pénétrer dans la forêt. Là, la monnaie de cuivre n’a pas cours : l’argent y est presque inconnu ; les maîtres d’auberge reçoivent, en échange de l’hospitalité qu’ils donnent, du riz, du millet, de petits pains cuits à la vapeur ou sous la cendre, de la viande, du vin de maïs, etc. Quant aux bêtes de somme, elles sont logées à la belle étoile, et il faut faire sentinelle pour les soustraire à la voracité des loups et des tigres, dont l’approche nous était signalée par les chevaux qui hennissaient, ou qui soufflaient avec force de leurs naseaux dilatés par la peur. On s’armait alors de torches, on frappait du tam-tam, on criait, on hurlait, et on mettait l’ennemi en fuite.

« Ces forêts m’ont paru très-anciennes ; les arbres sont énormes et d’une hauteur prodigieuse. Ce n’est que sur la lisière que la hache les abat ; à l’intérieur, la vieillesse seule les renverse. Des nuées d’oiseaux habitent dans leurs branches ; il y en a d’une grandeur démesurée, qui enlèvent de jeunes cerfs ; leurs noms me sont inconnus. Les faisans surtout abondent : on ne saurait se faire une idée de leur multitude, quoique les aigles et les vautours leur fassent une guerre cruelle. Un jour, nous vîmes un de ces oiseaux rapaces fondre sur un malheureux faisan ; nous effrayâmes le ravisseur, qui s’envola n’emportant que la tête de sa proie ; le reste nous servit de régal.

« Quand nous ne fûmes plus qu’à une journée de Houng-tchoung, nous laissâmes en arrière nos lourds chariots, et prenant les devants, nous arrivâmes enfin, un mois après avoir quitté Votre Grandeur, au terme de notre voyage. Houng-tchoung, situé à peu de distance de la mer, à l’embouchure du Mi-kiang, qui sépare la Corée de la Mandchourie, est un petit village d’une centaine de familles tartares. Après Foung Pien-men, dans le midi, c’est le seul lieu de contact entre la Chine et la Corée. Un mandarin de deuxième classe, et Mandchou d’origine, y maintient la police, aidé de deux ou trois cents soldats sous ses ordres. Une foule de Chinois s’y rendent de fort loin pour trafiquer. Ils livrent aux Coréens des chiens, des chats, des pipes, des cuirs, des cornes de cerf, du cuivre, des chevaux, des mulets, des ânes ; en retour ils reçoivent des paniers, des ustensiles de cuisine, du riz, du blé, des porcs, du papier, des nattes, des bœufs, des pelleteries et de petits chevaux, estimés pour leur vitesse. Ce commerce n’a lieu pour le peuple qu’une fois tous les deux ans, et ne dure qu’une demi-journée ; l’échange des marchandises se fait à Kieu-wen, ville la plus voisine de la Corée, à quatre lieues de Houng-tchoung. Si, à l’approche de la nuit, les Chinois n’ont pas regagné la frontière, les soldats coréens les poursuivent l’épée dans les reins.

« Il y a un peu plus de liberté pour quelques mandarins de Moukden, de Ghirin, de Ningoustra et de Houng-tchoung : ils peuvent trafiquer toutes les années ; on leur accorde cinq jours pour expédier leurs affaires ; mais ils sont gardés à vue et doivent passer la nuit en dehors de la Corée. Chacun d’eux a sous lui cinq officiers, et chacun de ceux-ci cinq marchands principaux, ce qui fait une petite caravane. Avant de s’enfoncer dans la forêt, ils dressent une tente sur le sommet d’une montagne, et immolent des porcs aux dieux des bois ; tous doivent prendre leur part de la victime. Ces quelques heures de commerce par an sont les seules relations qu’aient entre eux les deux peuples. En tout autre temps, quiconque passe la frontière est fait esclave ou impitoyablement massacré.

« Il existe une grande haine entre les deux nations, surtout depuis l’époque, encore récente, où des Chinois entrèrent dans la péninsule et enlevèrent des enfants et des femmes. J’ai vu, dans une auberge, un de ces Coréens ravi jeune encore à ses parents ; il peut avoir une vingtaine d’années. Je lui demandai s’il ne désirait pas retourner dans sa famille. « Je m’en garderai bien, » me dit-il, « on me prendrait pour Chinois et on me couperait la tête. » Je l’invitai ensuite à me parler coréen ; il s’en excusa en me disant qu’il avait oublié sa langue, et que d’ailleurs je ne le comprendrais pas. Il était loin de soupçonner que j’étais un de ses compatriotes.

« Outre son marché international, le village de Houng-tchoung est encore célèbre dans le pays par le commerce du hai-tshai (herbe marine), qu’on pêche dans la mer du Japon à peu de distance du rivage. Les hommes qui le recueillent montent dans des barques, s’écartent de la côte, puis se ceignant les reins d’une espèce de sac, plongent dans l’eau, remplissent le sac, remontent pour le vider, et plongent de nouveau jusqu’à ce que la nacelle soit comble. Les Chinois sont friands de ce légume et en font une grande consommation ; on rencontre sur les routes des convois de charrettes qui en sont chargées.

« Quand nous arrivâmes à la frontière, il devait s’écouler huit jours avant l’ouverture de la foire. Que le temps me parut long ! Qu’il me tardait de reconnaître, au signal convenu, les néophytes coréens et de m’aboucher avec eux ! Mais force fut bien d’attendre. « Hélas ! me disais-je, ces peuples en sont encore à cet état de barbarie de ne voir, dans un étranger, qu’un ennemi dont il faut se défaire, et qu’on doit rejeter avec horreur de son pays ! » Comme je comprenais alors cette vérité, que l’homme n’a pas de demeure permanente ici-bas, qu’il n’est qu’un voyageur de quelques jours sur la terre ! Moi-même je n’étais souffert en Chine que parce que l’on me croyait Chinois, et je ne pouvais fouler le sol de ma patrie que pour un instant et en qualité d’étranger. Oh ! quand viendra le jour où le Père commun de la grande famille humaine fera embrasser tous ses enfants dans l’effusion d’un baiser fraternel, dans cet amour immense que Jésus, son Fils, est venu communiquer à tous les hommes !

« Avant de partir, vous m’aviez recommandé, Monseigneur, de prendre des renseignements sur le pays que j’aurais à parcourir. J’ai tâché de me conformer aux intentions de Votre Grandeur. En observant moi-même, en interrogeant les autres, en faisant un appel aux souvenirs de ma première jeunesse, passée dans les écoles de la Corée, j’ai pu recueillir les détails que je vais vous soumettre. Je serai le plus bref possible.

« Les Mandchoux proprement dits sont disséminés sur un vaste terrain, moins étendu cependant que ne l’indique la carte européenne que j’ai sous les yeux ; ils ne vont guère au delà du 46° de latitude. Bornés, à l’occident, par la barrière de pieux et le Soungari, qui les séparent de la Mongolie ; au nord, par les deux petits États des Ou-kin et des Tu-pi-latse ou Tartares aux peaux de poissons ; à l’orient, par la mer du Japon, ils confinent avec la Corée au midi.

« Depuis qu’ils ont conquis la Chine, leur pays est désert ; d’immenses forêts, où le voyageur ne rencontre aucun être humain, en couvrent une partie ; le reste est occupé par quelques stations militaires, s’il faut appeler de ce nom un petit nombre de familles tartares, groupées ensemble à des distances très-considérables. Ces familles sont entretenues aux frais de l’empereur ; il leur est défendu de cultiver la terre. Il semble qu’elles ne sont là que pour faire acte de présence, et dire aux peuplades du nord, très-timides d’ailleurs et se trouvant assez au large dans leurs bois : « Ne descendez pas ; le pays est occupé. » Des Chinois clair-semés qui défrichent, en fraude de la loi, quelques coins du pays, leur vendent le grain nécessaire à leur subsistance.

« La Mandchourie paraît très-fertile ; on le reconnaît à l’herbe luxuriante qui s’élève à hauteur d’homme. Dans les endroits cultivés, elle produit le maïs, le millet, le sarrasin, le froment en très-petite quantité. Si cette dernière récolte n’est pas plus abondante, il faut l’imputer, je crois, à l’humidité du sol et aux brouillards dont il est souvent couvert.

« Votre Grandeur demandera peut-être la cause de la solitude qui règne en Mandchourie. Ce fut une politique du chef de la dynastie chinoise actuelle, de transplanter, lors de la conquête, son premier peuple dans le pays envahi. Quand il fit irruption dans l’empire, il emmena avec lui tous ses soldats avec leurs familles, c’est-à-dire tous ses sujets ; il en laissa une partie dans le Léao-tong, et distribua le reste dans les principales cités chinoises. Il s’assurait ainsi la possession de ces villes, en y jetant une population nouvelle, intéressée à les maintenir dans le devoir, à étouffer les révoltes dans leur naissance, et à consolider sa puissance sur le trône impérial.

« Cet état de choses a duré jusqu’à nos jours. Ces deux nations, les Chinois et les Mandchoux, quoique habitant depuis deux siècles dans la même enceinte de remparts, et parlant le même langage, ne se sont pas fondues : chacune conserve sa généalogie distincte. Aussi, en entrant dans une auberge, en abordant un inconnu, rien de plus commun que cette question : « Ni che ming jeu, khi jeu ? — Es-tu Chinois ou Mandchou ? » On désigne les premiers par le nom de la dynastie des Ming, et les seconds par le nom de bannière. C’est que les Mandchoux, dans le principe, furent divisés en huit tribus, se ralliant chacune sous un étendard dont elle conserve la dénomination.

« Les Mandchoux n’ont pas de littérature nationale : tous les livres écrits en leur langue sont des traductions d’ouvrages chinois, faites par un tribunal spécial établi à Péking. Ils n’ont pas même d’écriture propre ; ils ont emprunté aux Mongols les caractères dont ils se servent. Leur langue se perd insensiblement ; il en est assez peu qui la parlent ; encore cent ans, et elle ne sera dans les livres qu’un souvenir du passé. Elle a beaucoup d’affinité avec la nôtre ; cela doit être, puisqu’il y a quelques siècles, la Corée étendait ses limites au delà du pays des Mandchoux proprement dits, et ne faisait des deux États qu’un seul royaume, habité par le même peuple. On trouve encore dans la Mandchourie certaines familles dont la généalogie, religieusement conservée, atteste une origine coréenne ; on y rencontre aussi des tombeaux renfermant des armes, des monnaies, des vases et des livres coréens.

« Je vous ai parlé plus haut des Ou-kin et des Tu-pi-latse. Je n’ai pu recueillir sur leur compte que des données incomplètes. Les derniers sont ainsi appelés par les Chinois, parce qu’ils se revêtent d’habits faits de peaux de poissons. Habitant sur les rives du Soungari et sur les bords des rivières qui grossissent ses eaux, ou errant dans les bois, ils se livrent à la pêche et à la chasse, et vendent aux Chinois les fourrures des animaux qu’ils ont tués et le poisson qu’ils ont pris. Le commerce se fait en hiver ; le poisson, qui est alors gelé, alimente les marchés à plus de deux cents lieues au loin ; les Tu-pi-latse reçoivent en échange des toiles, du riz et de l’eau-de-vie extraite du millet. Ils ont une langue à eux. Leurs états sont indépendants de l’empereur de Chine, et ils n’admettent pas les étrangers sur leur territoire. Les Chinois disent qu’ils sont d’une malpropreté dégoûtante. Cela peut être ; mais pour avoir le droit de leur faire un pareil reproche, ceux qui les accusent devraient eux-mêmes changer de linge un peu plus souvent qu’ils ne font, et détruire la vermine qui les dévore.

« Au delà du pays occupé par les Tu-pi-latse, et jusqu’à la frontière de la Russie asiatique, il est à présumer qu’il existe d’autres hordes errantes. Cette opinion que j’émets n’est qu’une simple conjecture ; car on n’a aucune donnée positive. Au midi de cette tribu, du côté de la mer, est un pays qu’on m’a nommé Ta-tcho-sou, sorte de terrain franc où se sont réunis, il n’y a pas longtemps, et où se réunissent encore tous les jours, une foule de vagabonds chinois et coréens : les uns poussés par l’esprit d’indépendance ; les autres pressés d’échapper au châtiment dû à leurs méfaits ou à la poursuite de leurs créanciers. Accoutumés au brigandage et au crime, ils n’ont ni mœurs ni principes. Ils viennent cependant, m’a-t-on dit, de se choisir un chef pour réprimer leurs propres désordres, et se donner une existence plus régulière. D’un commun accord, ils ont décidé qu’on enterrerait vif tout homme coupable d’homicide ; leur chef lui-même est soumis à cette loi. Comme ils n’ont pas de femmes, ils en enlèvent partout où ils en trouvent. Ce petit État, qui ne ressemble pas mal à l’antique Rome dans ses premières années, en aura-t-il les développements ? C’est ce que l’avenir dévoilera.

« Non loin de la frontière coréenne, au milieu de la forêt, s’élance vers les nues le Ta-pei-chan ou la Grande-Montagne-Blanche, devenue célèbre en Chine par le berceau de Han Wang, chef de la famille impériale actuellement sur le trône. Sur le versant occidental a été conservée, à l’aide de réparations, son antique demeure, lieu entouré, par la superstition chinoise, d’un culte religieux ; le dévot pèlerin y vient des contrées les plus lointaines incliner son front dans la poussière. Les auteurs sont partagés sur l’origine de Han Wang : les uns disent qu’il fut d’abord chef de voleurs et qu’il exploitait les pays d’alentour ; que, se voyant à la tête d’un parti nombreux, il jeta les fondements d’une puissance royale. D’autres soutiennent, pour sauver son honneur, que c’était un de ces petits roitelets comme il y en a beaucoup en Tartarie, et qu’il ne fit qu’agrandir l’héritage qu’il avait reçu de ses pères…

« Je reviens au récit de mon voyage. Le 20 de la première lune, le mandarin coréen de Kien-wen transmit à Houng-tchoung la nouvelle que le commerce serait libre le lendemain. Dès que le jour parut, nous nous hâtâmes, mon compagnon et moi, d’arriver au marché. Les approches de la ville étaient encombrées de monde ; nous marchions au milieu de la foule, tenant en main notre mouchoir blanc, et portant à la ceinture un petit sac à thé de couleur rouge : c’était le signe dont on était convenu et auquel les courriers coréens devaient nous reconnaître ; de plus, c’était à eux de nous aborder.

« Nous entrions dans la ville, nous en sortions, personne ne se présentait. Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi ; nous commencions à être dans l’inquiétude. « Auraient-ils manqué au rendez-vous ? » nous disions-nous l’un à l’autre. Enfin, étant allés abreuver nos chevaux à un ruisseau qui coule à trois cents pas de la ville, nous voyons venir à nous un inconnu qui avait aperçu notre signalement. Je lui parle chinois, il ne me comprend point. « Comment t’appelles-tu ? » lui dis-je alors en coréen. — « Han est mon nom, » me répondit-il. — « Es-tu disciple de Jésus ? — Je le suis. » Nous y voici, pensai-je.

« Le néophyte nous conduisit auprès de ses compagnons. Ils étaient venus quatre, et il y avait plus d’un mois qu’ils attendaient notre arrivée. Nous ne pûmes pas avoir ensemble un long entretien : les Chinois et les Coréens nous environnaient de toutes parts. Ces pauvres chrétiens paraissaient abattus par la tristesse. L’air mystérieux qui régnait dans l’échange de nos paroles, intriguait les païens. Quand ceux-ci semblaient moins attentifs à nos discours, nous glissions quelques mots sur nos affaires religieuses, et puis tout de suite nous revenions au marché de nos animaux. « Combien en veux-tu ? — Quatre-vingts ligatures. — C’est trop cher. Tiens, prends ces cinquante ligatures et livre-moi ta bête. — Impossible, tu ne l’auras pas à moins. » C’est ainsi que nous donnions le change à ceux qui nous observaient.

« J’appris de ces chrétiens que depuis la persécution l’Église coréenne était assez tranquille ; qu’un grand nombre de fidèles s’étaient retirés dans les provinces méridionales, comme moins exposées aux coups de la tempête ; que plusieurs familles s’étaient récemment converties à la foi ; qu’il serait difficile aux néophytes de conserver longtemps un missionnaire européen dans le pays, mais que se confiant en la bonté divine, ils feraient tout ce qui dépendrait d’eux pour le recevoir ; que Pien-men serait moins dangereux que Houng-tchoung pour son introduction, par la raison qu’en entrant par le nord, outre la difficulté de passer la frontière, il lui faudrait encore traverser tout le royaume.

« Notre entretien étant fini, nous nous prîmes les mains en signe d’adieu. Eux sanglotaient, de grosses larmes coulaient sur leurs joues ; pour nous, nous regagnâmes la ville, et nous disparûmes dans la foule.

« Le marché de Kien-wen nous offrit un spectacle curieux. Les vendeurs n’ont pas le droit d’étaler leurs marchandises dès qu’ils sont arrivés ; il faut qu’ils attendent le signal. Aussitôt que le soleil est parvenu au milieu de sa course, on hisse un pavillon, on bat du tam-tam : à l’instant la foule immense, compacte, se rue sur la place publique ; Coréens, Chinois, Tartares, tout est mêlé ; chacun parle sa langue ; on crie à fendre la tête ; et tel est le mugissement de ce flot populaire, que les échos des montagnes voisines répètent ces clameurs discordantes.

« Quatre ou cinq heures, c’est tout ce qu’on accorde de temps pour vendre et acheter ; aussi le mouvement qu’on se donne, les rixes qui ont lieu, les coups de poing qui s’échangent, les rapines qui se font presqu’à main armée, donnent à Kien-wen l’aspect, non d’une foire, mais d’une ville prise d’assaut et livrée au pillage. Le soir venu, le signal du retour pour les étrangers est donné ; on se retire dans le même désordre, les soldats poussant les traînards avec la pointe de leurs lances. Nous eûmes bien de la peine à nous tirer de cette cohue. Nous regagnions Houng-tchoung, lorsque nous vîmes de nouveau venir à nous les courriers coréens ; ils ne pouvaient se résoudre à nous quitter ; ils voulaient encore s’entretenir avec nous, nous dire un dernier adieu. Mon compagnon sauta à bas de son cheval pour échanger encore quelques paroles amies ; je lui fis signe de remonter, de peur que les satellites qui nous environnaient, ne soupçonnassent en nous des personnes qui avaient d’autres intérêts que ceux du négoce : ensuite, saluant l’ange qui préside aux destinées de l’Église coréenne, et nous recommandant aux prières de ses martyrs, nous franchîmes le Mi-kiang et nous rentrâmes en Tartarie.

« À notre retour, nous trouvâmes le chemin bien changé. Le fleuve, sur la glace duquel nous avions glissé auparavant, était alors en grande voie de dégel. Des ruisseaux, descendant du haut des montagnes, grossissaient son cours, qui entraînait pêle-mêle des troncs de vieux arbres et d’énormes glaçons. De nouveaux voyageurs avec leurs voitures arrivaient toujours et s’encombraient sur ses bords. Leurs cris, les hurlements des bêtes féroces mêlés au fracas des eaux, faisaient de cette vallée un spectacle étrange et terrible. Personne n’osait s’aventurer au milieu du danger. Chaque année, nous dit-on, beaucoup de personnes périssent ensevelies sous la glace. Plein de confiance en la divine Providence qui nous avait conduits jusque-là, je cherchai un endroit guéable, et je gagnai l’autre rive. Mon compagnon fut plus prudent ; il prit un guide, et alla faire un long circuit. Nous n’eûmes à regretter que la perte d’un de nos chevaux. »

Après ce voyage d’exploration, André Kim rejoignit en Mongolie Mgr Ferréol, M. Maistre et son ami Thomas T’soi. Ces deux jeunes élèves coréens donnaient les plus belles espérances. Le tempérament d’André, jusqu’alors faible et maladif, s’était amélioré ; ses voyages sur terre et sur mer, tout en développant ses forces physiques, avaient augmenté et mûri l’énergie et l’intrépidité naturelle de son âme. Dieu n’avait pas donné à son compagnon Thomas la même virilité de caractère. Calme et réfléchi, il paraissait moins propre aux expéditions difficiles, mais sa ferveur, ses talents remarquables, et la régularité constante de sa conduite, montraient dès lors quel saint prêtre il serait un jour. Ils étaient âgés tous les deux de vingt-trois ans, leurs études théologiques étaient achevées, leur foi et leur piété croissaient tous les jours, aussi Mgr Ferréol fut-il heureux de combler leurs vœux en les élevant à la cléricature. Dans le cours de cette année, il leur conféra successivement les saints ordres, jusqu’au diaconat, leur âge ne permettant pas encore de les ordonner prêtres. L’année 1844 s’écoula rapidement pour Mgr Ferréol et son missionnaire, dans les soins attentifs qu’ils donnaient à former les prémices du clergé coréen ; la suite de cette histoire nous montrera combien cette œuvre fut féconde en fruits de salut.