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CHAPITRE V.

Proclamation royale au sujet de la religion chrétienne. — Dernières exécutions. — Résumé.


À l’occasion des procès moitié politiques, moitié religieux, d’Augustin Mou et d’Alexandre Hoang, les ennemis de la religion et du parti Nam-in, peu satisfaits que plusieurs personnages importants eussent été seulement exilés, et que les familles des martyrs n’eussent pas été entièrement anéanties, résolurent de faire une nouvelle tentative.

Ils présentèrent donc une requête à la régente, demandant que l’on appelât de nouveau en jugement tous ces exilés, que l’on poursuivît les femmes et les enfants des grandes familles dont les chefs seuls avaient été mis à mort, et finalement que l’on confisquât les maisons et les biens de tous les condamnés sans exception. Le gouvernement ne fit pas d’abord de réponse. Sans se rebuter, les pétitionnaires, parmi lesquels plusieurs personnes honorées des plus hautes charges publiques, s’assemblèrent un grand nombre de fois pour s’entendre sur les meilleurs moyens d’arriver à leur but, et de forcer la main à la régente et à ses ministres. Mais un obstacle imprévu les arrêta tout à coup. Le jeune roi, âgé seulement de douze à treize ans, et qui n’avait pas encore de part dans l’administration du royaume, fut informé de leurs projets. Il se plaignit amèrement de ce que tous les grands du royaume, au lieu de chercher à sauver la vie de ses sujets, ne cessaient de comploter leur mort ; puis il fit, comme roi, défense absolue de revenir sur les jugements déjà rendus, et de faire désormais de nouvelles démarches pour obtenir leur révision. Cet acte éclatant déconcerta les auteurs de la requête, et sauva d’une ruine complète les débris de plusieurs grandes familles, qui jusqu’à ce jour conservent une vive reconnaissance pour la générosité royale.

C’était dans le courant de la onzième lune, le jour même, dit-on, du martyre d’Alexandre Hoang. Après cet acte de vigoureuse initiative de la part du jeune roi, la persécution ne pouvait plus guère continuer officiellement. Aussi la régente donna-t-elle, bien à contre-cœur, l’ordre de ne plus faire de nouvelles poursuites, et le tribunal extraordinaire fut dissous. En même temps les ministres préparèrent, sous forme de proclamation ou d’instruction au peuple, un compte rendu de la persécution et une apologie de leur conduite.


Voici cette pièce, qui fut promulguée le 22 de la douzième lune (25 janvier 1802) :

« Instruction contre la mauvaise religion, rédigée par le Tai-tiei-hak (maître des cérémonies et grand sacrificateur) Ni Man-siou sur l’ordre du gouvernement.

« Ainsi parle le Roi : Par la protection secrète dont le ciel et nos glorieux ancêtres entourent notre royaume, la racine du mal ayant été arrachée, et ses principaux chefs enfin terrassés, nous le faisons savoir à toute la cour et à notre peuple. C’est un bien dont les huit provinces doivent se féliciter ; c’est pour toutes les générations futures le développement assuré des principes naturels et sociaux. Le royaume concédé à Kei-tsa[1] jouissait d’une très-grande paix, depuis quatre cents ans, dans toute l’étendue de son territoire de deux mille lys et plus. Son peuple se compose de lettrés, de cultivateurs, d’artisans et de marchands ; ses livres classiques sont le Si-tsien et le Se-tsien[2], puis les livres de civilité, de rites et de musique. Ce que l’on présente à l’étude et à l’imitation du peuple, sont les enseignements de Io, Sioun, Ou, Tang, Moun-oang, Koung-fou-tse (Confucius), Meng-tse, Tsiang-tsa et Tsiou-tsa[3]. Les fondements de sa morale sont les relations de roi à sujet, de père à fils, d’époux à épouse, de vieillard à jeune homme et des amis entre eux.

« Pendant la longue succession des rois de notre royaume, les vertus de Tsiou-nam et So-nam se firent particulièrement remarquer, les principaux fondements des vertus et de la morale furent en honneur, et par le moyen d’une foule d’homme sages et célèbres, on fit ressortir le sens des livres sacrés, et on se transmit les sentiments de mille saints. Qu’il fut grand notre feu roi, pendant les vingt-quatre années de son règne éclatant ! N’ayant en pensée que la droite doctrine, il protégea la morale et s’attacha à la religion des lettrés ; il mit au grand jour les écrits de Tsiou-tsa : il resta fidèle à l’Empereur, et repoussa les barbares ; il mit en pratique les principes si grands du livre Printemps et Automne[4]. Pour faire fleurir dans tout le royaume la piété filiale, il la pratiqua lui-même, et répandant au dehors tout ce dont son cœur était richement imbu, les quatre mers se tournèrent au bien. Partout sur ses pas surgissaient la paix et l’harmonie ; partout où il apparaissait, d’admirables effets se faisaient sentir. Qui aurait pu prévoir que du fond de l’Occident un air corrompu et empoisonné, secrètement introduit dans ce royaume civilisé, aurait pu venir souiller la pureté de son territoire ?

« Ce qu’adorent les sectateurs de cette religion perverse, ce sont des serpents génies et des bœufs génies, et ils avaient infecté presque la moitié du monde. Ils parlent d’un enfer et d’un paradis. Ceux qu’ils appellent pères spirituels et évêques, ils les révèrent plus même qu’on ne faisait autrefois les Si-tong[5]. Ce qu’ils nomment les dix commandements et les sept vertus capitales sont des mensonges analogues à ceux de ces livres qui prétendent enseigner l’art des prophéties et des sorcelleries. L’amour de la vie et l’horreur de la mort sont des sentiments naturels à l’homme, et, toutefois, ils regardent le sabre et la scie comme une couche délicieuse. Rendre grâces aux parents pour la vie que l’on a reçue d’eux, est une loi tracée par le ciel lui-même ; malgré cela ils ne voient dans l’offrande des sacrifices qu’une chose vaine et futile. Les esprits de leurs ancêtres pourraient-ils ne pas mourir d’inanition[6] ?

« Enfin, le désordre de leurs mœurs est quelque chose de plus honteux encore. Des familles déchues et quelques nobles de rebut, conservant rancune contre le gouvernement, se sont liés avec des bandes de gens perdus, et grâce à un certain appareil extérieur, ont semé leur venin parmi la foule ; ils ont appelé à eux des gens de la classe marchande ; ils se sont recrutés parmi les cultivateurs et parmi les femmes ; puis détruisant et troublant l’ordre des différentes classes de la société, ont corrompu tous les usages. Par le moyen de deux ou trois caractères chinois, ils se donnent à chacun un nom secret pour se reconnaître[7]. Avec quelques feuilles de peintures déshonnêtes, ils ornent en secret leurs trous et lanières. Au milieu de la profondeur de la nuit, et dans les appartements dérobés, se pressant têtes sur têtes, ils récitent leurs livres et font la prédication ; et quelquefois aussi, paraissant au grand jour, ils agitent l’éventail au milieu de la foule assemblée. Ils se sont ainsi multipliés, bien plus que la bande du rebelle Kang-i-tsien-i, dissipée dernièrement. Qu’un jour quelque chose éclate, comment pourrait-ce n’être pas plus grave que l’affaire des troubles de Hoang-tsi[8] ?

« Seng-houn-i suivant l’ambassade de Péking, acheta et apportâtes livres dépravés et, allant au temple des Européens, devint le disciple de cette race étrangère. Iak-tsiong (Augustin Tieng), avec toute sa maison, avec son frère aine et son frère cadet, fut pris de la contagion. T’siel-sin-i (Jean T’soi), reste bâtard du rebelle Hei[9], s’y fit une réputation de savoir et de connaissances, Nak-min-i (Luc Hong), qui jouissait d’une dignité élevée à la cour, se fit général de la milice, et abjurant les bienfaits du roi, refusa jusqu’à la fin de changer ses idées perverses. Plus corrompu encore que T’siang-hien et Pil-kong-i, renversant le temple de ses ancêtres, et détruisant les relations naturelles, il surpassa aussi la malice invétérée de Tsi-tsioung-hi et de Sang-ien-i.

« Hélas ! même dans une famille brillante par sa fidélité, c’est Ken-sioun-i[10] qui abandonne les rites reçus, étudie les livres dépravés, se fait toucher le front (baptiser), reçoit un nom inconnu, détourne le sens des livres sacrés pour en confirmer une fausse doctrine, et finalement s’obstine à vouloir courber la tête sous le glaive de la loi.

« Ka-hoan-i, couvert des nombreux bienfaits de deux rois, a déshonoré par son imprudence sa dignité du deuxième degré ; quoiqu’il eût la réputation de grand lettré, son mesquin talent finit par ne produire que de honteux et déshonnêtes pamphlets. Du reste ses yeux de guêpe et sa voix de loup ne pouvaient longtemps lui permettre de cacher la corruption et la méchanceté de son naturel. Le véritable chef était le fils de sa sœur, le rebelle Ni Seng-houn-i qui, pour propager et répandre le mal, unit ses efforts à ceux de son ami Piek-i. Toute cette race de vrais barbares sont ses disciples.

« Le méprisable Tsou-tsiang (Louis de Gonzague Ni), avec toute sa bande, faisait jouer sa langue comme une clarinette et protégeait secrètement les affreux projets de Ka-hoan-i. Il se montra au public et se fit remarquer de tous, et, quoique le roi, par une indulgence aussi large que le ciel et la terre, ait différé son supplice en lui pardonnant, il avait bien vu par sa perspicacité, aussi lucide que le soleil et la lune, le fond caché sous cet extérieur fourbe et sournois. En ce même temps Tsiou Moun-mo (le P. Tsiou) se présenta, pour appuyer la doctrine des Européens. Ayant d’abord pendant quelques années fait parvenir de ses nouvelles sur les frontières du Nord, il vint du Kiang-nan (province de Chine) à dix mille lys d’ici, et trompa la surveillance de la douane à Pien-men. Ce fut une guêpe venimeuse entrée dans la manche. Les individus Hoan (Sabas Tsi) et Il (Paul Ioun Iou-ir-i) lui prêtaient main forte de l’avant ; derrière lui, Sim (Thomas Hoang) et Hei (Ok Tsien-hei) étaient ses commissionnaires ; Oan-siou-ki (Colombe Kang), femme naturellement fourbe et corrompue, devint la maîtresse de sa demeure, et on acheta In-kir-i (Matthias T’soi) pour le faire livrer à la mort à la place du chef de la mauvaise religion. Le rebelle Ni In, voulant se frayer la route au trône, se fit du rebelle Im[11] un rempart au dehors, et, dépouillant en quelque sorte la grossière enveloppe du corps, il savait, quoique caché dans les montagnes, communiquer avec les gens restés à sa maison, et, de sa retraite de Kang-hoa, sur les bords de la mer, s’entendait secrètement avec les rebelles restés à l’intérieur, et connaissait l’état des choses.

« Quand les affreux projets de ces méchants commencèrent à se dévoiler, on osa bien dire par une fausse allusion aux annales de Chine, que les innocents calomniés étaient plus nombreux que dans l’affaire du complot sous la dynastie Tsong[12]. Les rebelles, profitant tout d’abord du moment où nous montions sur le trône dans un âge tendre, purent se remuer, et, depuis le décès du feu roi, leur audace ne fit qu’augmenter. Hélas ! un germe de trouble existait, tout le monde désignait du doigt le danger, et bientôt la révolte arriva à un tel point, que tout ne tenait plus qu’à un fil. C’est effrayant ! Un être comme Sa-ieng-i (Alexandre Hoang) au cœur de tigre, à la figure et à l’œil de chacal et de fouine, appuyé sur la réputation qu’il avait eue dans l’art magique et la sorcellerie, osa bien prendre la fuite, et, pour essayer de sauver sa petite existence, eut l’audace de prendre un morceau de soie et d’y écrire le détail de trois affreux stratagèmes. Vraiment ! comment a-t-il bien pu avoir la pensée d’ouvrir les portes des trois cents districts de ce royaume tout dévoué à la belle religion des lettrés, pour les livrer à des brigands étrangers ? Comment a-t-il bien pu appeler de quatre-vingt mille lys, les navires de l’Occident, et convenir du jour pour faire invasion dans ce pays ? Sa haine et sa rébellion sont cent fois au-dessus de celles de Iak-tsiong.

« Les rapports avec l’étranger se faisaient d’accord avec Hoang Sim-i ; Hien Kiei-heun-i semait l’agitation dans la province de Tsien-la ; Hang-kem-i faisait ses préparatifs, se mettait en action, et semait des milliers de taëls ; tous les bataillons de la mauvaise secte étaient donc organisés et fixés, c’était une affaire conclue pour en finir sur un seul champ de bataille. On peut voir par là les bases et l’étendue de cet horrible complot. En vérité, les quatre fameux rebelles, Koal, Ien, In, et Liang, n’auraient jamais pu concevoir de telles pensées ; les conspirateurs Oun, Hai, Ha, et Kong n’auraient pu agir de la sorte ; et toi, un être vivant entre le ciel et la terre, comment as-tu bien pu vouloir de telles choses ? Depuis toutes les anciennes dynasties Tang-koun, Kei-tsa, Sin-la, Korie, jusqu’aujourd’hui, jamais on n’entendit parler de telles atrocités.

« Mais notre clémente et sainte régente, n’ayant d’autres pensées que celles du feu roi, ne cherchant sa tranquillité que dans celle de tout le royaume, devina leur complot, et semblable en cela à la reine Nie-oa-si (en chinois, Niù-ouà-sy), qui eut le mérite de radouber la voûte du ciel[13], elle sut déjouer leur malice. Elle lance le blâme et donne ses ordres avec une imposante majesté. Son administration rappelle le règne de la reine Ma, qui fut digne d’être assimilée au grand empereur Io[14]. Mettant à mort et punissant avec équité, elle fait briller les vrais principes aux yeux de toutes les races futures. Répandant d’une main la pluie et la rosée, de l’autre lançant la gelée blanche et les neiges, elle place le gouvernement sur le terrain de la doctrine et de la véritable justice. Gravement inquiète, et voyant le danger de la position, elle émet des vues lucides comme le soleil et les étoiles. C’est pourquoi, à la troisième lune de cette année[15], elle donna ses ordres au tribunal Keum-pou, commanda de faire siéger une chambre extraordinaire pour juger cette affaire, et par là tout fut arrêté.

« Déjà Tsi-tsiong-i, Siang-ien-i, In-kir-i, Iou-ir-i, et Hoang avaient, depuis plusieurs années, subi la sévérité de la loi ; mais, dès lors, l’épouse et la belle-fille du prince rebelle In périssent par le poison ; Ka-hoan-i et T’siel-sin-i meurent sous les coups ; Tsiou Moun-mo subit le supplice de l’exécution militaire, pour frapper tous les regards ; Seng-houn-i, Iak-tsiong, etc., etc., en un mot, tous les principaux chefs de cette ligue insensée, sont condamnés et mis à mort. À la huitième lune[16], Sa-ieng-i fut pris et traité selon la loi, avec Hang-kem-i, Tsi-hen-i, Hoang Sim-i, Tsien-hei et leurs complices. Ceux qui avaient infatué le peuple, furent envoyés dans leurs provinces respectives pour y être exécutés. Les ministres et dignitaires du palais unissant leurs efforts, et tous d’une voix répétant que pour détruire le mal, il fallait le prendre par sa base et sa racine, ordre fut donné, sur leurs pressantes sollicitations, de dépouiller le ministre T’sai de toutes ses dignités[17]. C’est ainsi que pour n’avoir pas lâché le fil céleste et avoir tenu aux principes naturels, l’empereur Ha-ou-si élevant l’énorme marmite, les mauvais esprits ne purent s’évader ; c’est ainsi que pour avoir été très-éclairé sur la doctrine du ciel, l’empereur Hen-ouen-si s’avançant sur un char mystérieux, dissipa toutes les vapeurs sombres et malignes dont son ennemi l’entourait[18].

« Tous ces reins turbulents ayant été domptés, et tous ces gosiers de désordre ayant été coupés, les fondements du mal ont disparu, et toute l’horrible secte a été anéantie. Femmes ou lettrés, grands ou petits, tous les vils agents de la bande ont reçu le salaire de leurs crimes. Mais sans la protection des génies du ciel et de la terre et des génies de nos ancêtres, le royaume eût-il pu rester sur pied jusqu’aujourd’hui ? Pour moi, j’ai toujours entendu dire que le ciel matériel s’appelle ciel, et celui qui le gouverne, empereur, et en tout j’adhère à la pure doctrine orthodoxe. Mais ces affreux rebelles parlent faussement de ceci et de cela, et induisent en erreur sur toute espèce de questions.

« Bien plus, leur doctrine est très-fourbe, très-artificieuse et très-peu profonde ; leurs actes sont très-imprudents et très-corrompus ; toutes leurs paroles sont vaines et futiles. Ce qu’ils disent des esprits, n’est qu’un ramassis de la lie de Siek-si (doctrine de Fo), et le mélange qu’ils en font est tout semblable au langage des sorciers. Quant aux livres par lesquels ils trompent le peuple, détruisent les rapports naturels et tous les principes, sous le règne des dynasties les plus florissantes, on eût pu seulement les livrer au feu ou à l’eau, mais pour ceux qui désormais en adopteraient un seul article, on doit savoir qu’ils sont bien au-dessous des chiens et des pourceaux. Ils portent leur aveuglement jusqu’à vouloir mourir, comment ne serait-ce pas opposé au sens commun ? Le tout bien considéré pendant nombre d’années, il nous paraît certain qu’ils ont au fond du cœur quelque autre but caché. À l’extérieur, ils s’appuient sur la magie, et à l’intérieur, couvent d’affreux projets. D’abord, ils mettent en avant le mot de religion sublime, et secrètement ils ourdissent une trame qui s’élèverait jusqu’au ciel. Finalement, ils regardent rois et parents comme des ennemis ; ils veulent réaliser librement leurs complots qui tournent à la ruine générale.

« Étant père du peuple, comment pourrions-nous ne pas descendre de notre char, et avoir l’envie de pleurer ? Vous, notre peuple, sachez comprendre le but de nos prières, et quel est notre dessein en ouvrant le filet pour vous laisser échapper. Vous tous, écoutez attentivement notre voix, afin que tous, revenus au bien, s’efforcent de pratiquer la vertu ; que le sujet pense à la fidélité, le fils à la piété filiale, que la femme s’applique au tissage, que l’homme adonné à la culture des champs pense en même temps à honorer le roi et à être utile au peuple ; qu’il aime ses parents et respecte ses supérieurs ; selon les livres Tso-tsa et Pou-ei. Les rites consistent surtout dans les sacrifices, que vos vases donc et vos habits soient conformes à ceux de nos établissements publics d’instruction. Ne perdez pas la vertu que nous avons reçue du ciel ; ne vous éloignez pas de tout ce qui a constamment été en usage parmi nous. La curiosité est, ce nous semble, une manie qui aveugle les siècles modernes ; on s’agite pour scruter les noms et les choses, puis on en vient à vouloir tourner le dos aux anciens lettrés, et on se dispute. Entraîné par l’exemple, on s’engoue de tout ce qui est extraordinaire, et on répand des choses étranges. Tout ceci ne décèle que des langues bien légères. D’abord on en vient à des actes singuliers qui inclinent vers le mal, puis dans deux ou trois tours, comment ne tomberait-on pas dans la superstition ? Cet état est bien effrayant. On doit donc rejeter tout ce qui n’est pas dans les règles des six beaux arts et dans la doctrine de Confucius ; là, seulement, se trouve le véritable fondement des cinq relations naturelles et des rites et cérémonies légitimes. C’est par là qu’on connaît le ciel et la terre, et qu’on éclaire la volonté des hommes ; c’est par là qu’on fait briller la vraie doctrine et relève l’autorité des rois.

« À partir de ce jour, 22 de la douzième lune, le tonnerre et la pluie commencent à avoir produit leurs effets sur le peuple ; une grande paix revient au ciel et sur la terre, c’est un heureux événement comme on n’en vit pas dans toute l’antiquité. Le plus grand des attributs étant de donner et de conserver la vie, il eût fallu pardonner le tout, mais en vérité, avec cette mauvaise doctrine, ne trouvant aucun moyen de faire changer ses sectateurs, il faut absolument les frapper de mort, pour détruire les germes de leur folie. Hélas ! si quelque chose se transmettait dans les familles, la loi serait encore là. Nous espérons qu’il n’en sera pas besoin. Un nouvel air commence à souffler ; c’est signe que le ciel nous redevient favorable. Un fondement solide pour dix mille ans a été de nouveau placé, les esprits se sont renouvelés, et les destinées du royaume apparaissent maintenant inébranlables comme les rochers et les montagnes. Les paroles du roi devant être brèves, pourquoi s’étendre davantage ? Le fond de la mer s’étant éclairci, nous espérons que le changement en bien continuera de plus en plus, tel est le but des instructions que nous présentons, et nous pensons que chacun saura les comprendre. »

Que le lecteur nous pardonne d’avoir cité tout au long ce fatras indigeste et stupide. Telle qu’elle est, cette pièce est une des plus importantes de notre histoire, non-seulement parce que les Coréens y voient un chef-d’œuvre de style, et une réfutation sans réplique de la religion chrétienne, mais, ce qui est beaucoup plus grave, parce qu’elle est devenue loi fondamentale de l’État, parce qu’elle a fixé la législation contre les chrétiens, et qu’il est presque impossible, sans une révolution complète à l’intérieur, ou sans une pression extérieure suffisante, qu’elle soit jamais rapportée. Cette loi de proscription est appliquée avec plus ou moins de rigueur selon les circonstances, mais elle existe toujours, et chacune des persécutions que nous aurons à raconter a été motivée par elle. De plus, les Coréens, comme tous les Asiatiques, ou, pour parler plus juste, comme tous les peuples païens d’autrefois et d’aujourd’hui, confondant invinciblement ce qui est de l’ordre politique et ce qui est de l’ordre religieux, la croyance que le christianisme est par essence hostile à l’état, aussi bien qu’à la religion nationale, est devenue un article de foi. C’est ce préjugé, maintenant enraciné, qui s’oppose le plus à la propagation de l’Évangile.

Nous ne perdrons pas le temps à réfuter les accusations de toute nature accumulées ici contre les chrétiens, mais il est bon de constater la ressemblance ou plutôt l’identité des calomnies, que tous les persécuteurs, depuis les empereurs païens de Rome jusqu’aux princes de la Chine, du Tong-king, ou de la Corée, ont toujours mises en avant pour justifier leur cruauté. Toujours il est question de magie, de sorcellerie, de mystères cachés, de débauche, de violation des lois de la nature, etc… Et cependant la régente de Corée et ses ministres ne songeaient certes guère à copier les décrets de Néron ou de Dioclétien ; mais, comme ceux-ci, ils écrivaient sous la dictée du même esprit de mensonge, qui de tout temps s’est servi, et de tout temps se servira des mêmes armes contre Dieu et son Église.


La proclamation officielle fut envoyée à tous les gouverneurs de province, de façon a être publiée le jour du nouvel an ; et en même temps ordre fut donné aux tribunaux d’exécuter immédiatement les sentences déjà rendues, de terminer en toute hâte, avant la fin de Tannée, les procès de chrétiens encore pendants, et de ne plus commencer de nouvelles poursuites. En conséquence, deux exécutions eurent lieu coup sur coup, à la capitale ; l’une le 26 de la douzième lune (29 janvier 1802) ; l’autre deux jours après. Cette dernière est celle de Luthgarde Ni, de ses belles-sœurs et de son cousin Mathieu. Nous l’avons racontée plus haut. Disons maintenant quelques mots de la première dans laquelle, d’après le témoignage de témoins oculaires, huit chrétiens obtinrent la palme du martyre.

Le chef de cette glorieuse troupe fut Charles Ni Kieng-to, frère aîné de Luthgarde. Né à la capitale en l’année 1780, il était, à la douzième ou quinzième génération, le principal descendant d’un fils naturel du roi Tai-tso, fondateur de la dynastie aujourd’hui régnante. Sa famille anoblie sous le nom de Kieng-hieng-koun ne comptait plus, depuis plusieurs générations, parmi les princes ; elle avait néanmoins conservé un rang très-distingué dans le royaume, et se trouvait à la tête du parti Nam-in. D’un caractère doux, généreux et grave, Charles, dès l’enfance, n’avait pas de conversations légères. Il se fit de bonne heure remarquer par des talents naturels peu communs, et par ses progrès dans les lettres. À l’âge de dix-sept ans, il fut marié selon sa condition, et trois mois après, son père étant venu à mourir, il se trouva, en qualité d’aîné, à la tête d’une riche et nombreuse famille. Il lui était difficile, à l’occasion de la mort de son père, de ne pas participer aux superstitions si nombreuses en pareil cas, surtout parmi les nobles ; toutefois, à force de prudence et de fermeté, il réussit à se conserver pur de toute coopération illicite. Déjà depuis longtemps, pour se tenir éloigné du siècle, et éviter les tentations journalières qui ne peuvent manquer d’assaillir un jeune homme dans sa haute position, il affectait d’être bossu, et demandait instamment à Dieu de lui envoyer cette infirmité. Il ne marchait jamais qu’en se courbant, et ayant l’air de se traîner à grand’peine. Peu à peu l’épine dorsale, dérangée, se courba en avant, ses jambes s’affaiblirent, et il devint tellement infirme, que plus tard on fut obligé de le porter au tribunal pour y subir les interrogatoires.

Chef d’une grande maison, il s’appliquait à la conduire convenablement, y réglait tout, instruisait ses subordonnés, et ne laissait rien voir que de conforme à la gravité chrétienne. Il ne sortait jamais pour aller visiter ses parents et amis, et ne se mêlait en rien aux conversations et amusements futiles. Une vie aussi modeste et aussi retirée ne pouvait manquer de lui attirer bien des blâmes et des réprimandes ; il les recevait humblement, mais ne changeait rien à ses résolutions. Ce fut bien pis encore, lors du mariage de sa sœur Luthgarde avec Jean Niou ; une véritable tempête de murmures et de protestations s’éleva contre lui, mais décidé à tout pour son propre salut et celui des siens, il laissa passer l’orage sans se troubler.

Arrêté en 1801, il semble avoir eu d’abord quelques instants de faiblesse, mais bientôt sa foi reprit le dessus, sa résolution devint ferme et ne se démentit plus jusqu’au jour du supplice. Nous ne connaissons pas les détails de son procès. Il ne fut accusé ni de conspiration ni de révolte, mais condamné purement et simplement comme chrétien. Voici la lettre qu’il écrivit à sa mère la veille de sa mort.

« Moi, votre fils, je vous écris aujourd’hui pour la dernière fois. Quoique je sois le plus grand des pécheurs, le Seigneur, par un bienfait extraordinaire, daigne m’appeler à lui d’une manière toute spéciale. Je devrais être rempli de contrition et d’amour, je devrais essayer, par ma mort, de payer quelque peu cette faveur ; mais la masse des péchés de toute ma vie, atteignant jusqu’au ciel, mon cœur, semblable au bois et à la pierre, ne laisse pas encore couler de larmes pour cette grâce insigne. J’ai beau considérer l’infinie bonté de Dieu, comment pourrais-je n’être pas honteux, et ne pas craindre ses terribles punitions ? Toutefois, quand je réfléchis, je me dis : Mes péchés, il est vrai, sont sans bornes, mais la miséricorde de Dieu est aussi sans limites. Si de sa main clémente il veut bien m’attirer, devrais-je mourir dix mille fois, qu’ai-je à regretter et sur quoi peuvent porter mes inquiétudes ?

« Faible comme je suis, ne pouvant prendre une détermination courageuse, je me disais souvent : Si par une grâce spéciale de Dieu la mort me devenait inévitable, quel bonheur ce serait pour moi ! Et voilà qu’aujourd’hui Dieu me sert selon mes désirs ; n’est-ce pas le plus grand des bienfaits ? Tant que j’ai été dans ce monde, je crains de n’avoir pas su remplir mes devoirs de fils et de ne pas vous avoir témoigné toute la soumission que je devais ; c’est là le sujet de ma peine et de mes regrets. Ne vous séparez pas les uns des autres, et j’espère vous revoir sous peu pour toujours, dans le ciel. Je n’oublierai pas mon fils Koui-pir-i ; cher enfant, sois bien obéissant, reste avec tous les autres sans jamais t’éloigner d’eux, et quand il en sera temps, viens me retrouver. J’aurais bien des choses à dire, mais je ne puis le faire longuement. Surtout ne vous contristez pas trop, et après avoir conservé ici-bas le corps et l’âme en bon état, réunissons-nous pour toujours.

« Année sin-iou, le 25 de la douzième lune,

« Charles Ni. »


Le lendemain, le martyr eut la tête tranchée au lieu ordinaire des exécutions. Il était âgé de vingt-deux ans.

Un des compagnons de Charles Ni fut le catéchiste Son Kieng-ioun-i. D’une famille honnête de la capitale, il se convertit dès avant l’entrée du prêtre. Ayant été ensuite établi catéchiste, il s’acquitta de ses fonctions avec beaucoup d’assiduité et de zèle. Il avait acheté une énorme maison, dont le devant était disposé en cabaret, et où il vendait du vin à quantité de païens. Efficacement protégé par ces dehors bruyants, il réunissait à l’arrière un très-grand nombre de chrétiens pour les instruire et les exhorter. Dénoncé, dès le commencement de la persécution, il prit d’abord la fuite ; mais toute sa famille ayant été saisie à sa place, il crut devoir se livrer lui-même pour les faire relâcher. Il eut, dit-on, à souffrir des tortures affreuses, mais, soutenu de la grâce, il sortit victorieux de toutes les épreuves, et reçut la couronne à l’âge de quarante-deux ans.

Simon Kim Païk-sim-i, né, lui aussi, d’une famille honnête de la capitale, montra le même courage et la même persévérance. Ayant été quelque temps serviteur dans une maison que le prêtre habitait, il sut profiter de cette heureuse occasion pour s’affermir dans la foi, et s’exercer à la pratique des vertus. Recherché dès le printemps de 1801, il se sauva et resta longtemps caché, puis ayant appris que son père était retenu captif comme caution, il alla se présenter de lui-même, et confessa hardiment Jésus-Christ. Le juge qui avait reçu secrètement de l’argent pour le relâcher, l’envoya passer trois jours dans sa famille, pensant par là ébranler sa constance. Quand Simon revint, il lui dit : « Eh ! bien, as-tu changé maintenant ? — Oui, répondit le confesseur. — Très-bien, reprit le juge ; désormais donc, tu ne suivras plus cette mauvaise secte. — J’ai bien changé, repartit Simon, mais c’est en prenant une résolution ferme de pratiquer mieux que par le passé, en me convertissant plus complètement à la loi de Dieu. » Le juge fut stupéfait de cette réponse, et Simon, ne voulant entendre parler d’aucune concession, même la plus légère, fut condamné à mort et exécuté avec les précédents.

Le quatrième de ces généreux confesseurs fut Antoine Hong, plus connu sous le nom d’An-tang. Nous n’avons pu retrouver aucun détail sur le lieu de son origine, sur sa parenté, ni sur les circonstances de sa vie. On sait seulement qu’il habita, pendant quelque temps, la maison voisine du palais, et eut de fréquents rapports avec le P. Tsiou.

Venait ensuite une femme chrétienne nommée Sie-rai. La principale accusation portée contre elle, était d’avoir confectionné un habit de deuil à Alexandre Hoang, pour l’aider à se soustraire aux perquisitions. Les trois autres compagnons de ces cinq martyrs sont restés inconnus.

Philippe et Jacques, les deux beaux-fils d’Antoine Hong, auxquels divers témoignages joignent aussi sa femme, le suivirent de près au supplice ; on ne sait pas quel jour. On ignore également la date précise du martyre des trois autres chrétiens : Pien Tenk-siong-i, le teinturier Kim Kieng-sie, et Pak, dont le fils Pak Mieng-koang-i, fut martyrisé à son tour en 1839. On sait seulement qu’ils souffrirent à la capitale, vers cette époque.


En vertu des ordres du gouvernement, un certain nombre d’exécutions eurent lieu également dans les provinces, pendant les derniers jours de cette année.

À Tsieng-tsiou, nous avons à citer le martyre de François Kim Sa-tsip-i. Né au village de Pépang-kotsi, district de Tek-san, d’une famille honnête, François s’était adonné aux lettres, et avait acquis en peu de temps des connaissances suffisantes pour concourir honorablement aux examens publics. Mais à peine eut-il été converti à la foi chrétienne, qu’il laissa de côté les sciences humaines, pour ne plus s’occuper que d’études religieuses. La prière et la lecture faisaient ses délices. Une conduite exemplaire, jointe à sa prudence naturelle et à ses rares talents, lui procura bientôt beaucoup de réputation et d’autorité dans le voisinage. Il profitait de son influence pour répandre la religion, exhortant les faibles, expliquant la doctrine aux ignorants, et ses paroles étaient d’autant mieux accueillies, qu’il était le premier à les mettre en pratique. Il faisait volontiers l’aumône. Se procurait-il un habillement neuf, il donnait de suite au plus pauvre celui qu’il dépouillait. Il secourait avec sollicitude les nécessiteux de son village, et s’il entendait dire qu’une femme en couches ou quelque pauvre infirme ne pouvaient se procurer les petits soulagements nécessaires, il les lui envoyait sur-le-champ, en sorte que tous les malheureux et les délaissés le regardaient comme un père. Non moins dévoué envers ses parents, il ne manqua jamais de remplir minutieusement ses devoirs envers eux, et à leur mort, observa strictement l’abstinence pendant tout le temps du deuil, c’est-à-dire deux ans entiers. Habile en calligraphie, il copiait beaucoup de livres de religion, et donnait gratis les plus nécessaires aux chrétiens qui n’avaient pas le moyen d’en acheter.

C’est ainsi que par une vie toute pleine de bonnes œuvres, François travaillait à obtenir la grâce de Dieu. À la persécution, beaucoup de livres copiés de sa main ayant été saisis, il fut tout d’abord signalé aux mandarins. Deux traîtres, feignant d’être attirés par sa réputation, vinrent examiner sa maison sous prétexte d’acheter quelques livres, et bientôt après, amenèrent les satellites pour le prendre. François fut d’abord conduit à sa propre ville de Tek-san. Le juge lui promit de le mettre immédiatement en liberté, s’il voulait apostasier ; mais il répondit : « Moi qui sers le grand Dieu du ciel, comment pourrais-je le renier ? » Le mandarin lui infligea quelques tortures, le dégrada au rang de satellite, et le renvoya à la prison. Cité de nouveau, François montra la même constance sous les coups, et fut condamné à l’avilissant office de fustigateur ; mais il ne se laissa pas ébranler et écrivit à ses enfants : « Appuyé sur l’assistance de Dieu et de sa sainte Mère, tâchez de passer votre vie chrétiennement, et n’ayez pas la pensée de me revoir. » C’est que son parti était pris, et son sacrifice déjà consommé dans son cœur.

À la dixième lune, transféré au tribunal criminel de Hai-mi, il reçut quatre-vingt-dix coups de la planche à voleurs. Les supplices ne pouvant vaincre sa constance, il fut, à la douzième lune, renvoyé à Tsieng-tsiou, chef-lieu militaire de la province. Ce voyage fut pour lui une cruelle torture. Par un froid rigoureux, chargé d’une lourde cangue, et alors que ses blessures n’étaient pas encore fermées, il dut parcourir à pied l’espace de 480 lys. Ses cheveux blancs étaient épars sur ses épaules, le sang coulait de ses plaies, mouillait ses habits et les collait sur la peau, en sorte que chaque pas, chaque mouvement, lui causaient des souffrances aiguës. Cet horrible voyage dura trois jours, pendant lesquels la résignation et le calme de François ne le quittèrent pas un seul instant. Il fut de suite condamné à mort, et le 22 de la douzième lune (25 janvier), après avoir été donné en spectacle sur le marché et frappé de quatre-vingt-un coups de planche, il rendit doucement son âme à Dieu. Jusqu’à la fin, disaient des témoins oculaires, sa foi, son espérance et sa charité parurent des plus vives, et son cœur ferme comme le fer et la pierre. Il était âgé de cinquante-huit ans.

Avec lui fut aussi exécutée une chrétienne nommée Colombe, épouse d’un noble du nom de Ni, qui habitait à Piel-am, district de Tek-san ; nous n’avons sur sa vie et sa mort absolument aucun détail digne de foi.

Cinq jours après, au district de Po-tsien, ce fut le tour de Léon Hong, qui, arrêté avec son père François-Xavier Hong Kio-man-i, le 14 de la deuxième lune, avait été renvoyé à la prison de Po-tsien, pendant que son père était gardé à la capitale. D’un caractère doux et tranquille, Léon avait passé sa jeunesse dans ce district, ne rêvant pour l’avenir que les grandeurs humaines, dont sa naissance et sa position lui frayaient la route. Mais à peine eut-il connu notre sainte religion, qu’il l’embrassa avez zèle, et oublia de suite toute autre ambition que celle de servir Dieu et de propager sa loi. La piété filiale lui faisait un devoir de commencer par son père, qui, bien qu’instruit du christianisme, hésitait à l’embrasser. Léon sut éclaircir ses doutes, fixer ses irrésolutions, il parvint à l’affermir solidement dans la foi. Son zèle se porta ensuite sur les autres membres de sa famille qu’il instruisait assidûment, sur les chrétiens tièdes qu’il excitait avec une patiente énergie, et sur les païens dont il convertit un grand nombre. Son humilité surtout était admirable ; il ne parlait de lui-même que dans les termes les plus modestes, et se plaisait à relever les qualités, les talents, et les bonnes actions des autres. Aussi était-il estimé et aimé de tous.

Emprisonné d’abord avec son père, puis ramené à sa ville natale, il eut à subir de fréquentes tortures, mais la pensée de la glorieuse mort de ce père que lui-même avait converti, et le désir de marcher sur ses traces, le soutinrent merveilleusement, et son courage fit plus d’une fois l’admiration des satellites. Dix mois de détention, au milieu de toutes sortes de souffrances et d’épreuves, ne purent en rien ébranler sa foi ; et il mérita enfin d’être condamné à mort, pour Jésus-Christ. Il avait quarante-quatre ans, lorsqu’il fut décapité, à Po-tsien, le 27 de la douzième lune (30 janvier 1802). Après sa mort, pendant plusieurs jours, une vive lumière environna son corps, qui conservait toutes les apparences de la vie. Les satellites et une grande foule de païens furent témoins de ce prodige.

Le même jour, à Iang-keun, où avait déjà coulé le sang de tant de chrétiens, eut lieu le martyre de Sébastien Kouen Siang-moun-i, second fils de François-Xavier Kouen, et devenu par adoption fils et héritier d’Ambroise Kouen. Le nom qu’il portait, la réputation que ses talents et ses bonnes qualités lui avaient déjà acquise, sa ferveur à pratiquer la religion, étaient des causes de proscription plus que suffisantes. Il fut donc pris, et incarcéré d’abord dans la prison de Iang-keun, où il souffrit des tourments si atroces, que son cœur faiblit un instant, et laissa échapper une parole d’apostasie. Mais transféré devant les tribunaux de la capitale, il se rétracta, et au milieu des tortures qui ne lui furent pas épargnées, confessa de nouveau la religion chrétienne. Après environ dix mois de détention, il fut condamné à mort et renvoyé à Iang-keun pour y être exécuté. Le 27 de la douzième lune (30 janvier), sa tête tombait sous le sabre ; il était alors dans la trente-troisième année de son âge.

Le même jour encore, dans la grande ville de T’siong-tsiou, autrefois capitale de la province de T’siong-t’sieng, la foi de Jésus-Christ eut de nouveaux témoins.

Le premier était un noble nommé Ni Kei-ien-i, qui avait été exilé, après apostasie, à la fin de Tannée précédente. Rappelé de son exil, il subit avec plus de courage de nouveaux interrogatoires, et eut le bonheur, cette fois, d’être condamné à mort. Il fut décapité à l’âge de soixante-trois ans.

Trois autres confesseurs, que Ni Kei-ien-i avait lui-même convertis et instruits des vérités de la religion, l’accompagnaient au supplice ; c’étaient Ni Pou-tsioun-i, Ni Siek-tsiong-i, et une femme nommée Ni Aki-nien-i.

Ni Pou-tsioun-i, prétorien de cette même ville, homme d’une certaine éducation, d’une grande facilité de parole et d’un extérieur avantageux, s’était toujours montré très-attaché à sa foi, et fidèle à en observer les pratiques. Ni Siek-tsiong-i était fils du précédent et, comme lui, fervent chrétien. Bien qu’il exerçât le métier de marchand, métier très-dangereux dans ce pays pour la conscience, il savait mettre avant tout les intérêts de son âme, et s’occupait de gagner le ciel, bien plus que de gagner des richesses périssables. Le père et le fils avaient été arrêtés à des époques différentes, mais leur constance fut la même dans les supplices, et ils firent l’étonnement des païens qui ne connaissaient pas encore les prodiges qu’opère la grâce divine dans le cœur des fidèles. Ils furent décapités ensemble. Le premier avait soixante-huit ans, et le second vingt-neuf ans.

Ni Aki-nien-i, fille de prétorien, fut mariée dans cette même classe, et perdit son mari après en avoir eu deux fils. Quoique ceux-ci refusassent de pratiquer la religion, la veuve chrétienne n’en fut pas moins un modèle d’assiduité à ses devoirs et à ses exercices de piété. Jamais, dit-on, la moindre froideur ou la moindre paresse ne se fit sentir chez elle ; aussi Dieu daigna-t-il récompenser sa noble persévérance. Il permit qu’elle fût arrêtée comme chrétienne et que, dans d’horribles supplices, son calme et son courage fissent l’honneur de la religion. Elle eut la tête tranchée, avec les autres martyrs que nous venons de nommer, le 27 de la douzième lune (30 janvier).

Enfin, à Koang-tsiou, province de Kieng-kei, nous avons à signaler deux martyrs. Le premier est Ou Tek-oun-i, sur lequel nous n’avons pas de détails. Sa sentence d’ailleurs très-claire, nous montre un homme décidé, qui prit souvent soin de la sépulture des martyrs, et, en diverses circonstances, reprocha publiquement et énergiquement aux apostats leur lâche faiblesse. Il fut décapité le 28 de la douzième lune (31 janvier 1802), à l’âge le cinquante ans.

Le second est Thomas Han Tek-ouen-i. Né d’une famille noble lu district de Sioun-ouen, province de Kieng-kei, il avait émigré sur le territoire de Koang-tsiou. C’était un homme austère, dévoué, assidu à la prière et aux lectures pieuses. Il aimait à réunir les chrétiens pour les instruire et les exhorter, et alors, disent les mémoires du temps, ses paroles étaient fermes et tranchantes comme son cœur lui-même. Sa principale application était de se conformer en tout à la volonté de Dieu, et il le faisait avec une constance invariable. Saisi en 1801 par les satellites de Koang-siou, il fut traduit devant le juge, qui voulait à tout prix obtenir de lui des dénonciations. Thomas refusa d’en faire aucune, et supporta les tortures avec une sainte joie, sans changer de visage. Soumis, quelque temps après, à de nouveaux supplices, il dit au mandarin : « Si vous deviez donner des récompenses à ceux que je désignerais, je le ferais aussitôt, mais, loin de là, vous les feriez saisir, leur presseriez le cou jusqu’à les étrangler, et à mesure qu’ils viendraient, vous leur trancheriez la tête ; je ne puis donc vous dénoncer personne. » Sa sentence de mort fut envoyée à la capitale et confirmée au nom du roi. Il se rendit joyeusement au lieu du supplice, soutint lui-même le billot sur lequel il posait la tête, et, regardant le bourreau fixement, lui dit : « Coupez-moi la tête d’un seul coup. » Celui-ci, saisi de crainte et tout tremblant, frappa à faux, et la tête ne tomba qu’au troisième coup. C’était le 30 de la douzième lune (2 février 1802). Thomas était dans la cinquante-deuxième année de son âge.


En terminant l’histoire de cette affreuse persécution de 1801, mentionnons encore quelques autres martyrs qui n’ont pas été indiqués dans notre récit, parce que le lieu ou la date de leur exécution n’ont pas été retrouvés. Ces noms sont à tout jamais glorieux dans ciel, et il serait injuste de les laisser tomber, ici-bas, dans un complet oubli.

Le premier est Mathias Pai, chrétien zélé, qui employa toutes les forces et toutes ses ressources pour le bien général, et rendit à l’église de Corée d’importants services. Il était frère cadet de François Pai, martyrisé en 1799. Depuis le jour de sa conversion le grand désir de Mathias avait été de faire à tout prix pénétrer des prêtres en Corée. En conséquence, il s’offrit à faire le périlleux voyage de Péking, y alla en effet plusieurs fois, y reçut les sacrements et, selon toute probabilité, fit partie de la troupe qui introduisit le P. Tsiou. La droiture de Mathias, son dévouement, sa ferveur, lui avaient concilié l’estime générale, et les chrétiens aimaient à suivre ses avis. La persécution ayant éclaté, il se cacha, continuant toujours à exhorter ses frères, à célébrer le courage des martyrs, à publier, comme un exemple et un encouragement, le récit de fleurs souffrances. Lui-même se préparait au combat, en supportant avec joie les peines de la vie, en renonçant à tous les plaisirs, et en vivant avec sa femme dans une continence absolue.

Il fut arrêté, et montra un grand courage dans les tourments. Quatre ou cinq mois de supplices continuels ne purent l’ébranler, et le juge, désespérant de venir à bout de son prisonnier par les voies ordinaires, essaya d’un moyen plus perfide. Il mit en jeu la famille de Mathias, et quelques-uns de ses compagnons de captivité, chrétiens indignes qui avaient renoncé à leur foi. Dieu, qui voulait purifier son martyr de tout levain d’orgueil, permit que, cédant un instant à la voix de la nature et aux obsessions de ses amis, Mathias laissât échapper une parole d’apostasie. On le mit immédiatement en liberté. Mais il avait à peine passé le seuil de la prison, que la foi et la grâce reprirent le dessus ; il rentra sur-le-champ, versant des larmes, poussant des gémissements sur le crime qu’il venait de commettre, et invoquant à haute voix les saints noms de Jésus et de Marie. — « Es-tu fou ? » cria le juge, « il n’y a qu’une minute que tu as renoncé à tout cela. — Oui, » dit Mathias, « j’étais fou de prononcer une telle parole, mais maintenant la raison m’est revenue, et dussé-je mourir, je professe hautement la foi de mon Dieu. » Il fut aussitôt condamné à mort, et étranglé dans la prison. Il avait alors trente-trois ans.

Un chrétien du district de Po-rieng, dont le nom même est inconnu, s’était rendu à la capitale pour acheter des images religieuses. Il fut pris, conduit en prison, et mis à la torture. Comme il persistait, après une longue détention et des supplices répétés, à montrer une fermeté peu commune, il fut condamné à mort. On envoya des satellites qui lui dirent de se passer la corde au cou ; il refusa de le faire lui-même, et fut étranglé par eux. Dieu permit qu’un prisonnier chrétien se trouvât dans la chambre voisine, et entendit très-distinctement tout ce qui se passa entre la victime et les bourreaux. C’est ce chrétien qui, sorti de prison, a raconté à sa famille ce fait édifiant.

Un autre martyr, Jean Ni Ik-oun-i, appelé aussi Mieng-ho, montra le même courage, et mourut d’une manière moins glorieuse peut-être aux yeux des hommes, mais non moins méritoire devant Dieu. Descendu d’une noble famille du parti Nam-in, Ni Ik-oun-i était gouverneur de la province de Kieng-kei avant et pendant la persécution de 1801. Ayant embrassé la religion, il travailla à réprimer son caractère trop vif, et à régler toutes ses actions d’après les exemples de Jésus-Christ et des saints. Il se mortifiait continuellement dans ses repas, ne fréquentait plus les sociétés mondaines, et vivait seul dans un appartement retiré. Le dimanche seulement, il sortait pour aller se joindre à quelques chrétiens, et se livrer en leur compagnie à la prière, à des lectures et conversations pieuses. Son père, alarmé du danger qu’une telle conduite faisait courir à toute la famille, ne négligea rien pour lui faire abandonner la foi, mais sans succès. Le péril devenait de plus en plus imminent, et la haute position de sa maison ne permettait pas à Jean de s’y soustraire par la fuite. Il attendait donc avec résignation les ordres de la Providence, quand son père, aveuglé par la peur et par la colère, lui ordonna de prendre du poison. Jean refusa de le faire ; mais plusieurs personnes s’étant réunies à son père, on le saisit violemment, et on parvint à le lui faire avaler de force. Il en mourut après quelques heures.

À la ville de Niei-tsiou, on signale une jeune veuve nommée Ni, de la branche de Oan-san, fervente chrétienne, qui fut prise et exécutée avec un de ses parents.

Au district de Piek-tieng, province de T’siong-t’sieng, un noble nommé T’soi, plus connu des chrétiens sous le nom de T’soi-pan, après s’être séparé, pour devenir chrétien, d’une concubine qu’il aimait tendrement, et avoir donné, pendant plusieurs années, l’exemple d’une fervente exactitude à tous ses devoirs, fut pris et décapité.

Thomas Kim, natif du district de Tek-san, qui avait accompagné le P. Tsiou dans ses courses, comme conducteur de son cheval, eut aussi la tête tranchée.

Paul Ioun, de Tsiour-oul, district de Tek-san, et Thomas Han de Olkou-tsi, district de Tien-t’sien, furent tous deux martyrisés à la ville de Hong-tsiou.

À Kong-tsiou, furent exécutés un homme et une femme, de la famille Ouen.

Enfin, Sin Koang-sie, natif de Han-té, au district de Tieng-sa, émigré près de Tsien-tsiou, fut traduit devant le tribunal de cette ville, et y eut la tête tranchée, en compagnie de Ni Kouk-i et de deux ou trois autres confesseurs.


Cette liste des victimes de la persécution de 1801, quelque longue qu’elle soit, est loin d’être complète. L’homme le plus à même de bien connaître les événements, Tieng Iak-iong, porte à deux cents au moins le nombre des martyrs. Alexandre Hoang assure que, dès la fin d’octobre, les païens estimaient à trois cents les exécutions qui avaient eu lieu, dans la capitale seulement. Jamais pareille boucherie n’avait ensanglanté les tribunaux du pays. Malheureusement beaucoup d’écrits originaux ont disparu. Les missionnaires européens, arrivés trente ans plus tard, eurent, en entrant en Corée, autre chose à faire d’abord que de recueillir les anciennes traditions au sujet des martyrs ; et quand, longtemps après, Mgr Berneux, devenu vicaire apostolique, s’occupa le premier de réunir tous les documents authentiques, un grand nombre de témoins oculaires de la persécution étaient morts, et avaient emporté avec eux dans la tombe des souvenirs à jamais perdus.

Nous avons donc à regretter bien des détails édifiants, bien des exemples de charité héroïque, qui ne seront connus et glorifiés que dans le ciel. Nous avons à regretter surtout l’impossibilité où l’on se trouve maintenant de constater d’une manière juridique un grand nombre de miracles, dont il ne reste plus qu’un vague souvenir. Dans le cours du récit, nous avons noté ceux seulement qui ont un certain caractère d’authenticité ; mais, s’il faut en croire la tradition générale. Dieu en fit beaucoup d’autres pour glorifier les confesseurs, et protéger leurs précieuses reliques. Un fait hors de doute, c’est que les païens, aussi bien que les chrétiens, croient encore aujourd’hui à la fréquence et à la réalité des prodiges qui eurent lieu à cette époque.


Les païens, aussi bien que les chrétiens, remarquèrent également la punition frappante de quelques-uns des persécuteurs. Le ministre Hong Nak-an-i, ennemi acharné des chrétiens, toujours le premier à élever la voix contre eux, fut, on ne sait pourquoi, exilé à l’île de Quelpaert, où il mourut après vingt ans de détention.

Le frère de l’apostat Pierre Seng-houn-i, nommé Ni Tsi-houn-i, qui avait été, lui aussi, très-hostile à la religion, mourut en exil à l’île de Ke-tsiei.

Tsieng Tsiou-seng-i, mandarin de Iang-keun, qui faisait ses barbares délices de tourmenter et massacrer les chrétiens, devint aveugle, perdit son fils unique, et vit, avant de mourir, sa maison entièrement ruinée. On dit que les débris de cette famille végètent encore aujourd’hui, dans la plus grande misère, au district de T’siong-tsiou, abhorrés des païens eux-mêmes qui les montrent au doigt, comme une race maudite du ciel.

Pierre Ni Seng-hoa raconte dans ses mémoires, comme un fait connu de tous, l’histoire d’un malheureux apostat qui, d’accord avec les satellites, vexait, dénonçait, pillait les chrétiens. Envoyé plus tard en exil pour quelque crime, il se pendit de désespoir ; son corps, brûlé par accident, resta sans sépulture ; sa famille perdit tout ce qu’elle possédait, et ses descendants sont maintenant réduits à la mendicité.

Dans le Nai-po, un traître, nommé Tsio Hoa-tsin-i, qui par ses délations, avait causé la mort de plusieurs chrétiens, continua après la persécution sa vie de scélératesse et de brigandages, jusqu’à ce que, poursuivi par les tribunaux, il se fit à lui-même justice en se suicidant.

Un autre, du nom de Kang Tong-ok-i, s’étant rendu coupable de divers crimes, fut envoyé en exil, où, par son insolence, sa mauvaise foi et ses escroqueries, il exaspéra tellement les gens du pays, qu’ils mirent le feu à sa maison, et le brûlèrent vif. Ses parents étant venus chercher son cadavre pour l’ensevelir, le déposèrent, pendant la nuit, près d’une rivière vis-à-vis de l’auberge. Une pluie abondante survint inopinément, la rivière déborda, et le cadavre fut emporté sans qu’on pût en retrouver aucun vestige ; punition redoutable dans ce pays, où, de même qu’en Chine, la privation de sépulture est considérée comme une peine plus terrible que la mort.

Des faits analogues eurent lieu dans d’autres provinces, mais ceux-là suffisent pour prouver qu’en Corée aussi bien qu’ailleurs, Dieu punit presque toujours, dès ce monde, les ennemis de son Christ et de son Église.


D’après les ordres précis du gouvernement, les exécutions sanglantes cessèrent avec l’année sin-iou ; la proclamation royale fut affichée dans toute la Corée, pour les fêtes du nouvel an, et, les prisons étant vides de chrétiens, les bourreaux purent se reposer quelque temps. Le succès des persécuteurs semblait assuré. Leurs rancunes politiques et leurs haines religieuses étaient également satisfaites, et la double campagne entreprise par eux aboutissait enfin à une double victoire.

Politiquement parlant, le résultat obtenu était complet. Le parti des Nam-in écrasé, presque anéanti, n’a jamais pu se remettre du coup porté alors. Il n’a plus dans le pays qu’un souffle de vie, et son influence a entièrement disparu. Le parti des No-ron n’a cessé de se maintenir au pouvoir ; il augmente et se fortifie chaque jour, et il n’y a plus de rivaux pour lui disputer l’omnipotence.

Sous le rapport religieux, la régente et ses adhérents crurent également à un triomphe définitif. Le seul prêtre qu’il y eût en Corée avait été tué ; tous les chefs des chrétiens, tous les hommes influents parmi eux avaient disparu. Les néophytes survivants, plongés dans la misère, déshonorés aux yeux de leurs concitoyens, mis au ban de la loi, ne pouvaient donner le moindre ombrage au pouvoir le plus jaloux, et certainement, si la religion de Jésus-Christ était l’œuvre de l’homme, elle aurait dû alors périr en Corée. Mais Dieu est plus puissant que les gouvernements, il se plaît à tirer le bien du mal, et l’acharnement des persécuteurs eut, pour le christianisme, des résultats que ses ennemis ne prévoyaient guère. Les édits, les proclamations, firent connaître l’Évangile dans les coins les plus reculés du royaume, d’une manière plus rapide et plus universelle, qu’aucune prédication n’eût pu le faire, si active et si zélée qu’on la suppose. Le courage des martyrs en face de la mort, dans les districts où il y avait des chrétiens, dans les autres endroits, la patience des exilés, furent une révélation pour ce peuple idolâtre et plongé dans la matière. Le fait plusieurs fois cité dans les actes officiels, d’hommes recommandables par leur science, leur vertu, leur position sociale, qui avaient tout sacrifié pour suivre la nouvelle doctrine, ce fait, même, disons-nous, devint une éloquente apologie. Enfin, la persécution eut un dernier résultat plus précieux encore aux yeux de la foi. Le ciel se peupla de nouveaux élus, l’église de Corée eut devant Dieu une légion de puissants intercesseurs, et si plus tard, malgré tous les obstacles, la parole des missionnaires fut féconde en fruits du salut, c’est grâce aux prières des martyrs.

  1. Voir, plus haut la lettre du roi de Corée à l’Empereur de Chine, troisième note, p. 210.
  2. Ce sont deux ouvrages historiques, en vers et en prose, arrangés en forme de Morale en action.
  3. L’empereur Io ne donna pas l’empire en héritage à ses propres enfants, mais à Sioun, à cause de sa vertu éminente. Ou fut aussi appelé au trône pour sa vertu. Tang et Moun-oang sont des empereurs également célèbres ; ce dernier, toutefois, ne régna pas réellement, car il refusa par conscience, dit-on, de prendre le royaume d’autrui ; mais son fils, Mou-oang, moins scrupuleux, étant devenu empereur, suivit l’usage de ce pays en donnant à son père le titre honorifique d’empereur. Tsiang-tsa et Tsiou-tsa sont des lettrés de grande réputation qui ont beaucoup complété la partie des Rites, et dont les institutions sont en usage jusqu’à ce jour en Corée.
  4. L’un des livres de Confucius.
  5. Avant l’invention des tablettes, pour offrir les sacrifices aux parents, on faisait venir un enfant, petit-fils du défunt, et on lui offrait le sacrifice. Cet enfant, en qui était supposé venir l’esprit des ancêtres, prenait le nom de Si-tons. Le texte signifie par conséquent : Ils les révèrent plus que les tablettes des ancêtres.
  6. Le double but de ces sacrifices aux parents est de leur payer le bienfait de l’existence que l’on a reçue d’eux, et de nourrir leurs âmes de la fumée des offrandes.
  7. Le nom de baptême.
  8. Ces deux dernières phrases font allusion à quelques troubles partiels causés par la misère dans les années précédentes, mais de peu d’importance politique, puisqu’il n’y avait ni chefs influents ni complot sérieux.
  9. Ceci est une injure purement gratuite, car Jean T’soi n’appartenait ni de près ni de loin à la famille de Hei.
  10. Il s’agit ici de Josaphat Kim, lequel, ainsi que nous l’avons remarqué était de l’une des principales familles du parti No-ron, alors au pouvoir.
  11. Cet individu était un païen compromis dans l’affaire du prince exilé.
  12. Sous cette dynastie, il y eut en Chine une tentative de révolte, comprimée avec une barbarie sans exemple, et dont le souvenir s’est conservé dans la mémoire du peuple, à cause du grand nombre des victimes dont l’innocence fut plus tard reconnue.
  13. Dans les anciennes histoires de la Chine, il est dit que la reine Nie-oa-si s’étant battue avec Kong-koung, cette dernière saisit un des piliers du ciel, le renversa et fit ainsi un trou à la voûte céleste. Les eaux coulant par ce trou, l’inondation menaçait tout l’univers. Heureusement, Nie-oa-si sut trouver une pierre précieuse, parvint à la fixer à la voûte pour boucher le trou fatal, et rendit ainsi à l’humanité un service dont toutes les races de l’extrême Orient la remercient de génération en génération.
  14. Il s’agit ici de l’empereur T’a-yu ; c’est-à-dire Yu le Grand, celui qui, en creusant des canaux, livra à l’agriculture une immense étendue de terrain auparavant couverte de marais.
  15. Cette date est inexacte ; l’édit de persécution est daté du 11 de la première lune.
  16. Cette date aussi est inexacte. Est-ce de propos délibéré ? et dans quel but ? nous l’ignorons.
  17. Ce ministre, jadis accusé de rébellion, était mort depuis un certain temps quand cet ordre posthume fut rendu contre sa mémoire.
  18. Allusion à quelques légendes ridicules de l’histoire chinoise.