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Librairie Victor Palmé (1p. 176-197).

CHAPITRE III.

Procès de la famille Niou. — Martyre de Jean Niou et de sa femme Luthgarde Ni. — Lettres de Luthgarde.


Depuis le martyre de Paul Ioun, en 1791, jusqu’à la grande persécution de 1801, la province de Tsien-la avait joui d’une paix profonde, et les chrétiens y étaient devenus très-nombreux. Celui qui avait le plus contribué à cette propagation rapide de l’Évangile était Augustin Niou Hang-kem-i ; aussi fut-il un des premiers enveloppés dans la proscription. Dès la troisième lune, il avait été saisi avec plusieurs autres membres de sa famille, et conduit dans les prisons de Tsien-tsiou, capitale de cette province, dont Kim Tal-sioun-i était alors gouverneur. Nous ignorons les détails des interrogatoires qu’ils eurent à subir, mais il paraît malheureusement assez probable qu’Augustin eut la faiblesse d’apostasier.

Un de ses frères naturels, Niou Koang-kem-i, porta plus loin la lâcheté. Non-seulement il céda aux tortures, mais il se montra prêt à faire toutes les dénonciations que les juges exigèrent de lui, et à révéler plus qu’on ne lui demandait. Le gouverneur ne manqua pas de profiler d’une si bonne occasion, et d’exploiter la frayeur de cet infortuné. Il lui remit sous les yeux l’état désespéré de toute sa famille, lui faisant en même temps espérer qu’une grande franchise à déclarer tout ce qu’il savait serait le moyen non-seulement d’éviter la mort, mais de s’attirer les bonnes grâces de la cour et d’obtenir les plus grandes dignités. Koang-kem-i, aveuglé par la crainte et par l’ambition, donna facilement dans le piège. Il commença par brûler tous ses livres, et fit une longue liste des chrétiens de sa connaissance. On s’en servit immédiatement. En peu de jours, les districts de Tsien-tsiou, Keum-san, Ko-san, Ieng-koang, Mou-tsang, Kim-tiei et autres furent sillonnés par les bandes des satellites, et plus de 200 personnes, dit un mémoire du temps, furent jetées dans les prisons et soumises à d’affreuses tortures. Il est triste de constater que la plupart d’entre eux n’eurent pas le courage de rester fidèles à leur Dieu. Plusieurs même firent des aveux très-compromettants sur les allées et venues des courriers que l’on avait, à diverses reprises, envoyés à Péking, elles choses se compliquèrent étrangement. Koang-kem-i surtout semble avoir complètement perdu la tête.

Un fragment des actes de son procès nous apprend qu’il fit devant le tribunal les déclarations suivantes : « Pour pratiquer la religion, il faut absolument des prêtres ; sans eux, on ne peut recevoir les sept sacrements ; c’est pourquoi on a dû faire venir le P. Tsiou, et cacher sa présence en Corée avec toutes les précautions imaginables. De plus, pour administrer les sacrements de Baptême et de Confirmation, il faut des saintes huiles, et ces saintes huiles doivent être renouvelées chaque année ; on a dû, en conséquence, envoyer tous les ans quelqu’un les chercher à Péking. En 1797, Hoang Sim-i y alla, plus tard un des Kim de Ko-san… Mais ces voyages offrant tant de difficultés, la situation restait trop précaire. Pour remédier à tous ces inconvénients, on a formé le projet d’appeler sur les côtes de Corée des navires européens qui pussent traiter avec le gouvernement, et faire accorder la liberté de religion… » Koang-kem-i dénonça ensuite quelques-uns de ceux qui auraient fourni de l’argent pour subvenir aux frais d’exécution d’un pareil plan.

Parmi ces noms, on est étonné de trouver celui de Ni Seng-houn-i qui, lors de l’entrée du prêtre en Corée, ne pratiquait plus depuis longtemps, et celui de Ni Ka-hoan-i, qui n’a jamais eu de rapports avec les chrétiens. Nous inclinons à croire que Koang-kem-i, pour épargner les chrétiens vivants, a voulu rejeter sur ces hommes déjà exécutés tout l’odieux des faits qu’il racontait ou qu’il inventait, ou, ce qui est plus probable encore, qu’on lui a extorqué à plaisir des accusations sans fondement, comme cela a souvent lieu dans les procès de ce pays.

Plusieurs des principaux chrétiens exécutés le 26 de la deuxième lune se trouvaient aussi compris dans cette dénonciation. L’affaire prenant ainsi une tournure de plus en plus sérieuse, on se hâta de relâcher ou d’exiler les apostats, tandis qu’un certain nombre des accusés les plus influents ou les plus compromis furent envoyés à la capitale, pour y être jugés par le tribunal suprême. De ce nombre, nous ne connaissons que Augustin Niou, son frère Koang-kem-i, Ioun Tsi-hen-i, Kim Iou-san-i, Ou Tsip-i, Stanislas Han, Mathias T’soi et André T’sien-ai. Ces trois derniers toutefois n’étaient point accusés d’avoir pris part au complot pour faire venir les étrangers, mais uniquement de pratiquer la religion chrétienne ; aussi leur procès fut-il terminé beaucoup plus rapidement. Nous avons, plus haut, raconté leur martyre.

Les cinq autres prisonniers étaient accusés en outre de complot contre la sûreté de l’État. L’instruction de leur procès traîna en longueur, et les débats et interrogatoires furent multipliés en conséquence. Tout le peuple en était dans l’agitation, attendant le dénouement de cette importante affaire. Ennemis de la religion et ennemis des Nam-in, tous se remuaient à l’envi pour faire un grand éclat. Enfin, on décida de traiter les accusés en rebelles, et le 11 ou 12 de la neuvième lune, leur sentence fut définitivement portée. Ils furent condamnés comme coupables d’avoir suivi une mauvaise religion, d’avoir communiqué avec les étrangers, et d’avoir formé le complot d’appeler les navires européens pour forcer la volonté du gouvernement. Ordre était donné de les conduire tous les cinq à la ville de Tsien-tsiou, capitale de leur province, pour y être exécutés devant le peuple. Augustin Niou Hang-kem-i, son frère Niou Koang-kem-i et François Ioun Tsi-hen-i, devaient être décapités et coupés en six. Ce supplice consiste, après avoir tranché la tête, à couper les quatre membres, ce qui, avec le tronc, forme six morceaux. Kim Iou-san-i et Ou Tsip-i devaient seulement avoir la tête tranchée.

On les expédia donc de suite à la ville de Tsien-tsiou, et le 17 de la neuvième lune (24 octobre), le gouverneur fit exécuter de point en point la sentence. De plus, la famille de chacun d’eux fut mise au ban de la loi, et, selon l’usage en pareil cas, leurs maisons et tous leurs biens furent confisqués. Niou Koang-kem-i avait alors trente-quatre ans. Eut-il, avant de mourir, le bonheur de rétracter son apostasie, et d’implorer le pardon de Dieu pour tous les maux qu’il venait de causer ? On l’ignore. Nous avons dit que, d’après l’opinion commune, Augustin Niou Hang-kem-i, son frère aîné et le chef de la famille, jadis si zélé à pratiquer la religion et à la répandre dans toute la province, avait eu tout d’abord, ainsi que les trois autres, la faiblesse de donner un signe d’apostasie. Toutefois, nous aimons à espérer que leurs souffrances n’auront pas été inutiles, et que Dieu leur aura fait, à la dernière heure, la grâce de laver leur péché dans leur sang. Augustin mourut à l’âge de quarante-six ans.

François Ioun Tsi-hen-i était le frère cadet d’un de nos premiers martyrs, Paul Ioun Tsi-t’siong-i. Après la mort de son frère, il avait quitté son pays natal pour se retirer à Tsie-kou-ri, district de Ko-san, où il continua de pratiquer sincèrement la religion. Pendant le procès, il déclara le lieu où étaient cachés ses livres, et c’est cette circonstance surtout qui a fait douter de sa persévérance dans la foi. La violence des tourments lui fit aussi avouer que les chrétiens voulaient faire venir les navires européens, ainsi que Koang-kem-i l’avait déclaré. Lors de son supplice, François avait trente-huit ans. Sa femme fut exilée à l’île Ket-siei, où elle mourut vers 1828. Ses trois fils furent exilés aussi dans diverses îles, et l’on prétend que l’un d’eux vit encore aujourd’hui. Ou-tsip-i, dont le nom de famille et de baptême ne nous sont pas connus, était allié à la famille d’Augustin Niou. Nous ne savons rien sur sa vie. Enfin, Kim Iou-san-i était un homme de la classe du peuple, qui allait de côté et d’autre pour le service de la famille Niou et d’autres familles chrétiennes. Il fit aussi, à ce qu’il semble, plusieurs fois le voyage de Péking, pour y porter ou en rapporter des lettres. C’est pour cela qu’il fut impliqué dans le prétendu complot. Il est probable qu’il s’appelait Thomas. Il était âgé de quarante ans quand il fut décapité.

S’il nous faut maintenant dire notre opinion sur toute cette affaire, nous pensons que sur un fond vrai, on a bâti un échafaudage de calomnies. Ce qui est vrai, c’est que les chrétiens désiraient et sollicitaient l’intervention pacifique, par le moyen d’ambassadeurs, des puissances chrétiennes de l’Occident, pour faire cesser la persécution. Nous avons vu le P. Tsiou lui-même développer ce plan à l’évêque de Péking. Ce qui est faux, c’est qu’Augustin Niou et ceux qui furent condamnés comme ses complices eussent jamais comploté la ruine du gouvernement coréen, par une invasion étrangère. Il n’y a absolument aucune preuve contre eux, et les nombreux détails qui ont été recueillis de la bouche de témoins oculaires ne peuvent pas laisser le moindre doute à ce sujet. L’argent en question était destiné aux dépenses personnelles des missionnaires et aux frais des chrétiens que, de temps à autre, on envoyait à Péking. Quant aux diverses confessions et dénonciations arrachées par la bastonnade ou d’autres tortures, il serait puéril d’y attacher aucune valeur.

Avant de passer au récit d’autres faits, c’est-à-dire d’autres procès et d’au très supplices, il sera mieux de compléter ici l’histoire de la famille Niou, bien qu’une partie des événements que nous allons raconter n’aient eu lieu que quelques mois plus tard.

Augustin Niou, en mourant, laissait sa mère très-avancée en âge, sa femme et six enfants. L’aîné, Jean Niou Tsiong-sien-i, marié à Luthgarde Ni ; la seconde, une fille mariée récemment, mais non encore envoyée à la maison de son mari ; le troisième, Jean Niou Moun-tsiel-i, non marié ; les trois derniers avaient l’un neuf, l’autre six et l’autre trois ans. De plus Mathieu, fils d’un frère d’Augustin, qui était mort avant que la religion se répandit en Corée ; ce jeune homme, âgé de quinze à dix-huit ans, portait alors le nom de Kang-tsiou-to-rieng. (C’est celui que les Lettres édifiantes appellent Ouen-tsiou.) Enfin, la mère de Mathieu et la veuve de Koang-kem-i. Cette nombreuse famille était distinguée entre toutes par sa ferveur et son attachement à la religion ; mais nous devons signaler tout particulièrement l’épouse de Jean, Luthgarde Ni. Voici quelques détails sur cette jeune femme, l’une de nos plus chères martyres et l’une des plus touchantes figures de cette histoire.

Luthgarde Ni naquit à la capitale, d’une des plus illustres familles du pays. Son père se nommait Ni Ioun et sa mère Kouen ; elle-même reçut le nom de Niou-hei. Elle était sœur cadette de Charles Ni, martyrisé cette même année sin-iou, à la douzième lune, et sœur aînée de Paul Ni, que nous verrons, dans la persécution de 1827, suivre les glorieuses traces de son frère et de sa sœur.

Luthgarde avait reçu du ciel en partage un caractère résolu, un cœur aimant et enthousiaste, une intelligence supérieure ; en un mot, elle était douée de toutes les qualités du corps et de l’esprit, qualités qu’une éducation convenable à son rang put facilement développer. Son père mourut pendant qu’elle était encore en bas âge, et probablement sans avoir entendu jamais parler de la religion. Sa mère, plus heureuse, s’instruisit de la foi chrétienne, et consacra sa vie à élever ses enfants dans la piété. Luthgarde répondit fidèlement aux soins de sa vertueuse mère ; toutes ses pensées étaient pour le salut de son âme, tout l’amour de son cœur pour Jésus-Christ, et elle ne sentait aucun désir des grandeurs et des plaisirs que sa haute naissance lui eût facilement procurés. Elle avait environ quatorze ans, quand elle eut occasion de rencontrer le P. Tsiou, qui venait d’entrer en Corée. Les chrétiens d’alors étaient généralement si peu instruits des dogmes de la foi, que Luthgarde sembla d’abord trop jeune pour être admise aux sacrements, mais déjà elle comprenait le prix de ces dons célestes. Elle s’enferma seule dans une chambre pendant quatre jours, uniquement occupée à s’y disposer, et le prêtre l’ayant jugée capable de les recevoir, elle fut au comble de ses vœux. Son unique soin fut dès lors de bien conserver le fruit de la sainte Eucharistie, son unique désir d’orner son âme de toutes les vertus, et bientôt après, jalouse d’attirer sans partage les bonnes grâces de son divin Époux, elle fit résolution de lui consacrer sa virginité. Mais de grandes difficultés s’y opposaient.

En Corée, comme nous l’avons déjà remarqué, c’est, dans toutes les classes de la société, une chose inouïe de ne pas marier une jeune fille ; mais dans les familles d’un rang distingué, c’est presque un attentat, et il serait dangereux de braver, sur ce point, l’opinion publique. Le Sauveur lui-même vint au secours de sa servante bien-aimée, et lui prépara un époux selon son cœur. Le P. Tsiou qui avait, après mûr examen, approuvé le projet de Luthgarde, connaissait un jeune homme désireux, lui aussi, de garder le célibat pour se donnera Dieu tout entier. C’était Jean Niou, fils aîné d’Augustin. La famille de Jean, quoique noble et très-riche, était cependant d’une condition bien inférieure à celle de Luthgarde, et de plus, Jean habitait à T’son-am-i, près de Tsien-tsiou, province de Tsien-la, c’est-à-dire à une distance considérable de la capitale, dans une région où les grandes familles ne s’établissent guère. Toutefois le P. Tsiou vint à bout d’arranger les choses pour unir ces deux cœurs sous le voile du mariage, et leur permettre de vivre en frère et sœur, selon leurs mutuels désirs. La veuve, mère de Luthgarde, donna volontiers son consentement, et le mariage fut conclu.

Grande fut la colère des membres païens de la famille, quand ils apprirent ce qui s’était passé. Ils éclatèrent en murmures, en récriminations, et réunirent leurs efforts pour faire casser un contrat si inconvenant à leurs yeux. La mère de Luthgarde tint bon contre leurs clameurs. Elle donna pour prétextes les difficultés de sa position de veuve, l’avantage pour elle d’obtenir un gendre d’une grande fortune, etc. Peu à peu l’orage se calma, le mariage eut lieu en 1797, et l’année suivante, à la neuvième lune, la jeune personne se rendit dans la famille de son mari, où ils firent tous deux le vœu de virginité. Nous entendrons tout à l’heure Luthgarde nous donner elle-même de touchants détails sur ce point et sur quelques autres, dans les lettres écrites de sa prison. Après comme avant son mariage, Luthgarde, constamment appliquée à la pratique des vertus chrétiennes, se montra respectueuse et soumise envers ses nouveaux parents, modeste, charitable et exacte à tous ses devoirs. D’une douceur et d’une complaisance admirables, elle n’eut jamais la moindre mésintelligence avec aucun des membres de cette nombreuse famille, et, selon l’expression coréenne, elle parfumait de sa présence et de son bon exemple non-seulement sa maison, mais tout le voisinage. Son mari Jean avait, lui aussi, une piété franche et ouverte, une foi solide, une charité fervente. Assidu à ses devoirs, régulier dans sa vie, méprisant toutes les vanités du siècle, il était considéré, malgré sa jeunesse, comme un homme grave et mûr. Quelle était heureuse, cette union de deux nobles cœurs dans les liens d’un chaste amour ! quelle était belle aux yeux des anges ! Mais, parce que Jean et Luthgarde étaient agréables à Dieu, il était nécessaire que la souffrance vînt les éprouver et les perfectionner.

Dès le printemps de 1801, Jean fut saisi avec son père Augustin et quelques autres personnes de la famille. On peut imaginer quel terrible coup ce fut pour le cœur de Luthgarde. Elle apprit bientôt que son mari était resté prisonnier à la ville de Tsien-tsiou, quoique les autres eussent été transférés à la capitale. Pendant tout l’été, le frère cadet de Jean, nommé aussi Jean, allait continuellement à la ville porter des vivres à son aîné, mais il ne put réussir à lui faire passer des habits. Le confesseur dut donc, au milieu des grandes chaleurs, garder les lourds vêtements d’hiver qu’il portait lors de son arrestation, et bientôt leur saleté, l’odeur qui s’en exhalait et la vermine qui s’y engendra, devinrent un véritable supplice pour un homme élevé dans le luxe et la délicatesse. Nous ignorons quelles tortures il eut à supporter. On sait seulement que pendant tout le temps de son séjour en prison, il fut jour et nuit chargé de la cangue, et qu’elle ne lui fut enlevée qu’au moment du supplice. Du reste, Jean ne se laissa pas ébranler et sut conserver sa foi intacte jusqu’à la fin.

Vers le 15 de la neuvième lune, probablement un jour ou deux avant l’exécution d’Augustin Niou et de ses compagnons. Luthgarde fut arrêtée à son tour, avec tout le reste de la famille. Peu de temps après, on relâcha trois des femmes, savoir : la mère d’Augustin, que son grand âge sans doute fit épargner ; sa fille, nouvellement mariée, qui n’était plus censée faire partie de la famille, et une de ses deux belles-sœurs, peut-être la veuve mère de Mathieu Niou. Mais la maison d’Augustin étant confisquée, elles durent la quitter et furent déposées toutes les trois, sans aucune ressource, dans une misérable cabane, près de là.

À peine arrivée dans la prison, Luthgarde songea à consoler sa mère, que la nouvelle de son arrestation venait de plonger dans la douleur. Elle lui écrivit, et parvint à lui faire remettre une lettre dont voici la traduction aussi littérale que possible.


« À ma mère.

« Au milieu des émotions causées par les événements qui me sont survenus, je pense à vous, ma mère, et je désire vous faire connaître mes sentiments depuis notre séparation, il y a quatre ans. Il m’est impossible de tout rapporter, je vous adresse seulement quelques lignes. Quoique je me trouve sur le point de mourir, ne vous en affligez pas trop, et, sans résister à l’ordre miséricordieux de Dieu, veuillez vous soumettre en paix et avec calme à ses desseins. Si j’obtiens la faveur de ne pas être rejetée de lui, remerciez-le de ce bienfait. En restant dans ce monde, je n’y serais jamais qu’une fille inconstante, une enfant inutile ; mais si, par une grâce signalée, le jour de porter des fruits paraissait, d’une part ma mère pourrait se dire avoir vraiment porté une fille dans son sein, et de l’autre, tout regret serait par le fait superflu.

« À la veille de vous quitter à jamais, et ne devant plus avoir l’occasion de remplir vis-à-vis de vous les devoirs de la piété filiale, comment pourrais-je bien comprimer tout sentiment naturel ? Mais je me dis que le temps, qui passe comme l’étincelle jaillie du caillou, n’est pas de longue durée ; je me dis que moi votre enfant, je vais de ce pas ouvrir à ma mère la porte du ciel et du bonheur éternel, et donner à l’avance pour elle le prix des éternelles joies ; et cette pensée de la mort prochaine, quoique naturellement amère et difficile à supporter, se convertit de suite en douceur et devient un plaisir tout suave. Vous n’ignorez pas tout cela, il est vrai, mais en vous rappelant les paroles de votre fille aux portes de la mort, vous vous aimerez pour vous conserver vous-même, et vous pratiquerez tout de bon la vertu. En dehors de ce souhait ardent de voir l’âme de tous mes parents jouir éternellement de la vue de notre Père commun, quel autre désir pourrais-je éprouver maintenant ?… Vous, mes sœurs, comment vous trouvez-vous ? Beaucoup de paroles d’affection ne serviraient de rien ; je ne vous adresse que deux mots : Ayez un amour fervent, rien ne touche autant le cœur de Dieu ; la réalisation de tous les désirs est du reste une chose qui ne dépend pas de nous, mais de lui. — Que les esclaves soient bien à leur devoir, et par là ils deviendront membres de la famille ; de petits et inutiles enfants qu’ils étaient, ils se rendront de vrais et précieux enfants, j’ose mille fois l’espérer.

« Ne vous affligez pas trop, ma mère, et comprimez toutes vos inquiétudes. Regardez ce monde comme un songe, et, reconnaissant l’éternité pour votre patrie, soyez toujours sur vos gardes. Puis quand, après avoir en tout suivi l’ordre de Dieu, vous sortirez de ce monde, moi, vile et faible enfant, la tête ceinte de la couronne du bonheur sans fin, le cœur inondé de toutes les joies célestes, je vous prendrai par la main et vous introduirai dans l’éternelle patrie. — J’entends dire que mon frère Charles, détenu à la capitale, a courageusement confessé sa foi. Vraiment quelle grâce ! quelle protection ! comment assez en remercier Dieu ? Ma mère, je loue votre bonheur. Séparée de vous depuis quatre ans, j’ai bien souffert de ne plus pouvoir vous communiquer tous les sentiments de mon cœur ; mais cela même est un ordre de Dieu. Il nous a donnés à vous, il nous retire, tout cela est réglé par sa Providence, et s’en émouvoir trop serait pour des chrétiens une faiblesse digne de risée. Dans l’éternité, nous relierons les rapports de mère à fille et les rendrons entièrement parfaits ; j’ose dix mille fois l’espérer.

« Ma belle-sœur, ne vous attristez pas trop. Mon frère viendrait-il à mourir, on peut dire que vous avez vraiment rencontré un époux. Je vous félicite par avance d’être la femme d’un martyr. Dans ce monde unis par les liens du sang ou du mariage, dans l’éternité placés sur un même rang, mère, fils, frère, sœurs, époux, si nous parvenons à jouir de la joie éternelle, ne sera-ce pas bien beau ? Après ma mort, veuillez ne pas rompre les relations avec la famille de mon mari, mais faire comme quand j’y étais.

À mon arrivée chez mon mari, j’obtins facilement ce qui était l’objet de toutes mes inquiétudes, et le souci de toutes mes journées. Je me trouvai avec lui à la neuvième heure ; à la dixième, tous deux nous fîmes serment de garder la virginité, et, pendant quatre ans, nous avons vécu comme frère et sœur. Dans cet intervalle, ayant eu quelques tentations, une dizaine de fois, peu s’en fallut que tout ne fût perdu ; mais, par les mérites du Précieux Sang, que nous invoquions ensemble, nous avons évité les embûches du démon. Je vous dis ceci dans la crainte que vous ne vous tracassiez à mon sujet.

« Veuillez recevoir ce chiffon de papier avec joie, comme si vous receviez ma personne. — Avant d’avoir encore rien fait, vous envoyer ainsi mes pensées et mon écriture, c’est bien léger de ma part, mais je désire parla dissiper les inquiétudes de ma mère, veuillez y trouver quelque consolation. — Pendant que le P. Jacques Tsiou existait, il me recommanda de noter en détail les persécutions subies par toute la famille ; c’est pour cela qu’arrivée ici, j’ai envoyé quelques papiers par l’occasion de Jean ; que sont-ils devenus[1] ? Je vous le répète, réprimez toute espèce de chagrin et de trouble, pensez que ce monde est vain et trompeur. J’aurais mille choses à ajouter, mais je ne puis tout écrire, je m’arrête ici. Année sin-iou, le 27 de la neuvième lune (3 novembre 1801).

« Votre fille, Niou-hei. »


Augustin Niou ayant été condamné et exécuté comme rebelle, le gouvernement, ainsi qu’il est d’usage en pareil cas, donna presque immédiatement des ordres pour qu’on mît à mort ses deux fils aines par la strangulation. Le 6 de la dixième lune, un mandarin, attaché au tribunal du Keum-pou, était député de la capitale pour exécuter cette sentence, et le 9 de cette même lune (14 novembre), Jean Niou Tsiong-sien-i et son frère Jean Niou Moun-tsiel-i furent étranglés dans la prison de Tsien-tsiou.

En même temps, et probablement par la même sentence, les membres survivants de sa famille étaient condamnés à l’exil. Mathieu et Luthgarde réclamèrent : « Suivant les lois, dirent-ils, les chrétiens doivent être mis à mort ; nous demandons à être exécutés promptement. » Ce zèle fut-il indiscret ? Nous n’osons le penser. Sans doute les lois de l’Église ne permettent pas aux confesseurs de provoquer les juges ; elles portaient même autrefois des peines sévères contre ceux qui agissaient ainsi. Mais nos néophytes prisonniers ignoraient ces sages règlements, et, dans la simplicité de leur foi, ils ne suivirent que l’élan de leur cœur. L’histoire des martyrs de la primitive Église offre plusieurs exemples d’un zèle semblable, inspiré ou du moins approuvé par Dieu lui-même, et que l’Église, toujours éclairée par l’Esprit-Saint, a su discerner des écarts de l’orgueil et de la passion.

Les juges n’eurent d’abord aucun égard à ces réclamations, et nos quatre confesseurs, frustrés dans leurs espérances du martyre, prirent à regret le chemin de l’exil. Mais à peine avaient-ils fait quelques lieues que l’ordre vint de les ramener à la prison, pour être jugés de nouveau. Nous ignorons ce qui motiva ce nouvel ordre ; un point cependant semble hors de doute. Si la première sentence avait été rendue en vertu des dispositions légales contre les enfants des rebelles, il est évident que ce nouveau jugement ne peut avoir eu d’autre cause que leur persistance, comme chrétiens, dans la profession de la religion de Jésus-Christ, et la gloire de leur martyre reste parfaitement intacte.

Laissons Luthgarde nous raconter elle-même ces divers événements, dans une longue lettre, écrite de sa prison à ses deux sœurs, c’est-à-dire à sa propre sœur et à sa belle-sœur, femme de Charles Ni, lequel était alors en prison, à la capitale. Cette lettre est plutôt, à proprement parler, un journal de ses émotions, de ses pensées, de ses craintes, de ses souvenirs, de ses espérances ; c’est une série de fragments écrits ? la dérobée, malgré la surveillance jalouse des geôliers. La voici tout entière, d’après les copies précieusement conservées dans diverses familles chrétiennes. Jamais la foi, la chasteté, la simplicité, l’amour de Jésus-Christ, n’ont parlé un plus beau langage ; et quand on se souvient que la jeune fille qui écrit ainsi n’avait pu recevoir qu’une instruction religieuse très-limitée, qu’elle n’avait pu participer que deux ou trois fois aux sacrements, on admire d’autant plus l’action directe de l’Esprit-Saint sur cette belle âme. On sent avec bonheur que lui seul a pu créer dans ce cœur virginal des sentiments d’une aussi exquise délicatesse, et mettre sous la plume de cette jeune néophyte des paroles qui rappellent les plus touchants récits de la primitive Église.


« À mes deux sœurs.

« Je prends la plume et ne vois rien à dire. Mon pauvre frère est-il mort ou en vie ? J’avais eu indirectement de ses nouvelles, dans les premiers jours de la neuvième lune, mais depuis, ayant été prise moi-même, je suis assise enfermée sans qu’aucune nouvelle puisse me parvenir. La pensée de mon frère m’oppresse et me serre le cœur. S’il a signé sa sentence, tout doit être fini maintenant, mais avant sa mort il ne peut entrer en possession du bonheur. Et cependant, quelle position pour toute la famille ! Comment ma mère et ma belle-sœur pourront-elles y résister ? Il me semble qu’il ne doit plus leur rester un seul battement de pouls. Quand je songe à cela, ce n’est qu’inquiétudes et anxiétés, et quelles paroles pourraient rendre ce que je ressens ! Comment aurez-vous supporté tous les embarras du décès ? et puis, si le dénouement n’a pas encore eu lieu, comment Charles pourra-t-il tenir dans cette prison si froide ? Qu’il soit mort ou en vie, les entrailles de ma mère ne peuvent qu’en être également desséchées !

« Pour moi, mes péchés sont si lourds, l’horizon qui m’entoure est si sombre que je ne sais comment tout rendre par écrit, et ne trouve rien à dire. Me voilà parvenue sur le terrain de la mort, et je ne sais quels termes employer, et toutefois je veux vous dire quelques mots de ce qui s’est passé, et vous faire mes adieux de ce monde pour l’éternité. Cette année, quand déjà j’avais les entrailles déchirées par suite de tant de calamités sans remède, je dus encore me voir séparée de ce qui restait de ma famille. Dès lors aucun désir de vivre ne resta dans mon cœur, et je ne pensai plus qu’à donner ma vie pour Dieu pendant que l’occasion était belle. Je pris en moi-même cette résolution, et, méditant cette grande affaire, je m’efforçais de m’y bien préparer.

« Tout à coup, au moment où on y pensait le moins, de nombreux satellites entrent et je suis prise ; c’est pendant que je m’inquiétais sur le manque d’occasion, que tout arrive au gré de mes désirs ; grâces à Dieu pour ce bienfait ! J’étais contente et joyeuse, mais en même temps préoccupée et troublée. Les satellites me pressent, des cris de douleur à faire trembler ciel et terre se font entendre autour de moi ; il faut quitter pour toujours ma mère, ma belle-mère, mes frères et sœurs, mes amis, mes voisins, ma patrie ; et la nature n’étant pas entièrement éteinte en moi, je fais ces adieux au milieu du trouble, et les yeux baignés de larmes ; puis, me retournant, un seul désir me reste, celui d’une bonne mort.

« Je fus d’abord enfermée au lieu nommé Siou-kap-t’ieng ; puis, moins d’une heure après, transférée dans une autre prison, où je rencontrai ma belle-mère, ma tante et deux de mes beaux-frères. De part et d’autre on se regarde, c’étaient des larmes et pas une parole, peu à peu la nuit se fait. C’était le 15 de la neuvième lune, sous un ciel d’automne clair et serein. La lune était dans son plein et toute brillante, et sa clarté se réfléchissait contre la fenêtre ; on pouvait voir ce que chacun de nous pensait et sentait. Tantôt couchés, tantôt assis, ce que nous demandons en silence, ce que nous désirons, c’est la grâce du martyre. Bientôt nos cœurs débordent, chacun prend la parole, et tous les cinq, comme d’une seule voix, nous nous promettons d’être martyrs pour Dieu, nous formons une résolution solide comme le fer et la pierre. Cette confidence mutuelle ayant montré que nos désirs étaient les mêmes, notre affection devient plus entière, notre intimité plus complète, et naturellement tout regret et toute idée d’affliction s’oublient. Plus on avance, plus les bienfaits et les grâces de Dieu s’accumulent ; la joie spirituelle augmente dans nos âmes, nous devenons insouciants à toutes les affaires, aucune préoccupation ne semble rester.

« Et toutefois, mes pensées et affections se reportaient sans cesse sur Jean, mon mari, enfermé dans une autre prison de la même ville. Comment aurais-je pu l’oublier un instant ? Quand j’étais encore à la maison, je lui avais écrit : « Quel bonheur si nous pouvions mourir ensemble et le même jour ! » mais l’occasion n’étant pas sûre, je tardai quelque peu à lui envoyer ce papier, et je n’avais pu encore le lui faire parvenir, quand les relations furent sévèrement interdites, et toute voie de communication coupée. Néanmoins l’objet de mes prières secrètes, mon désir, mon espérance étaient toujours que nous pussions mourir ensemble, le même jour, martyrs pour Dieu. Qui aurait pu deviner les desseins adorables du souverain Maître ? Le 9 de la dixième lune, on nous enleva mon beau-frère, appelé Jean, je ne savais dans quelle intention. « Où va-t-il donc ? demandais-je. — C’est l’ordre du mandarin, répondit le geôlier ; on va le conduire à la grande prison, et l’enfermer avec son frère. » J’étais comme coupée en deux, comme percée de mille glaives. On l’emmena. « Que la volonté de Dieu soit faite, lui dis-je, allez et soyez avec lui ; ne nous oublions pas. » Puis je lui recommandai instamment : « Dites à Jean que mon désir est de mourir avec lui, le même jour. » Par deux et trois fois je répétai cette recommandation ; puis, nous lâchant la main, je me retournai.

« Nous restions quatre, tout déconcertés, et n’ayant d’appui qu’en la protection du Seigneur. Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que la nouvelle de leur mort nous arriva. Le coup porté aux sentiments de la nature n’eut chez moi que le second rang ; le bonheur de Jean me remplissait de joie. Je sentis toutefois quelque anxiété dans le fond de mon âme. — Ô mon Dieu, qu’est-il devenu ? me disais-je ; était-il bien préparé à une mort aussi soudaine ? Dix mille glaives semblaient me déchirer le cœur, et je ne savais où tourner mes pensées. Une heure environ se passa ainsi, et je sentis le calme renaître un peu. « Ce genre de mort même ne serait-il pas une faveur de Dieu ? Après tout, il avait bien quelques mérites ; se pourrait-il que Dieu si bon, si miséricordieux, l’eût rejeté ? » Mon cœur était moins agité, mais mes pensées se reportaient sans cesse sur lui. J’interrogeai un de nos parents qui me dit : « Soyez tranquille, à l’avance il avait bien pris sa détermination. » Enfin, une lettre arriva de la maison ; elle portait : « On a trouvé dans les habits de Jean, un billet adressé à sa sœur (c’est ainsi qu’il m’appelait toujours) ; ce billet était ainsi conçu : Je vous encourage, vous exhorte et vous console ; revoyons-nous au royaume des cieux. » Alors seulement toutes mes inquiétudes furent dissipées. Au fait, quand je pense à toute sa conduite, il n’y a rien à regretter ; il avait dépouillé l’esprit du siècle, et on pouvait le dire un véritable chrétien. Son assiduité, sa ferveur, sa droiture, lui avaient acquis l’estime générale.

« Quand nous avons réalisé ensemble ce que je désirais depuis nombre d’années, il m’a découvert le fond de son cœur, et m’a dit avoir eu, lui aussi, ce même désir dès avant notre mariage. Notre union a donc été une grâce spéciale de Dieu qui approuvait la réalisation de nos projets, et c’est pourquoi tous les deux nous désirions reconnaître ce bienfait si grand, en donnant notre vie pour la foi de Jésus-Christ. Nous nous étions mutuellement promis que quand serait venu le jour où on nous remettrait en main l’administration de la maison et des biens, nous en ferions trois ou quatre parts, l’une pour les pauvres, une autre très-large pour les frères cadets, afin qu’ils pussent bien soigner nos parents, et si les jours devenaient plus heureux, nous devions nous séparer et, avec le reste, vivre chacun en particulier. Enfin nous nous étions engagés à ne jamais violer cet accord.

« L’an passé, c’était à la douzième lune, une tentation des plus violentes se fit sentir ; mon cœur tremblait, semblable à quelqu’un qui marcherait sur la glace prête à se rompre, ou sur le bord d’un abîme. Je demandai instamment, les yeux levés au ciel, la grâce de la victoire, et, par le secours de Dieu, à grand’peine, à grand’peine nous avons triomphé, et nous nous sommes conservés enfants. Notre confiance mutuelle en est devenue solide comme le fer et la pierre, notre amour et noire fidélité inébranlables comme une montagne.

« Depuis cette promesse de vivre en frère et sœur, quatre ans s’étaient écoulés, quand, cette année, il fut pris au printemps. Pendant les quatre saisons, il ne put pas une seule fois changer d’habits. Emprisonné pendant huit mois, il ne fut déchargé de sa cangue qu’au moment de mourir. — Ne viendra-t-il pas à renoncer à Dieu ? pensais-je jour et nuit avec inquiétude ; et j’espérais pour l’encourager aller le rejoindre et mourir avec lui. Qui l’aurait pu penser ? qui aurait pu savoir qu’il prendrait le devant ? C’est encore un plus grand bienfait de Dieu. Ici-bas, de quelque côté que je me tourne, je ne vois rien qui puisse désormais captiver mes affections et me préoccuper. Qu’une pensée s’élève dans mon esprit, c’est vers Dieu ; qu’un soupir s’élève dans mon cœur, c’est vers le ciel.

« Le 13 de la dixième lune, je fus par sentence du tribunal mise au rang des esclaves de préfecture, et condamnée à un exil lointain à la ville de Piek-tong. Je me présentai devant le mandarin et lui fis mille réclamations : « Nous tous qui honorons le Dieu du ciel, d’après la loi du royaume, nous devons mourir ; je veux, moi aussi, mourir pour Dieu, comme les autres personnes de ma maison. » Il me chasse aussitôt et m’ordonne de sortir. Je m’approche davantage, je m’assieds devant lui et lui dis : « Vous qui recevez un payement du gouverneur, comment ne suivez-vous pas les ordres du roi ? » et mille autres choses, mais il ne fait pas même semblant de m’entendre et me fait jeter dehors par ses satellites. N’ayant plus aucune ressource, je me mets en route ; le long du chemin je redoublais mes instantes prières à Dieu, et nous avions fait à peine cent lys, que j’étais rappelée et arrêtée de nouveau. C’est là une faveur insigne, une grâce au-dessus de toutes les grâces. Comment pourrais-je jamais en avoir assez de reconnaissance ? Même après ma mort, veuillez encore remercier Dieu de ce bienfait[2].

« Nous avions passé par quatre villages, je pensais aux quatre quartiers que Jésus traversa pour aller au Calvaire, et je me disais : « Serait-ce une petite ressemblance que Dieu veut me donner avec ce divin Sauveur ? » Je revis les satellites avec une joie indicible, et comme si j’eusse rencontré mes propres parents.

« Au premier interrogatoire qui suivit, je déclarai vouloir mourir en honorant Dieu ; de suite on dépêcha vers le roi, et, la réponse arrivant, on me fit comparaître de nouveau devant le juge criminel ; ma sentence fut portée, je la signai. Le juge me fit donner la bastonnade sur les jambes, on me passa la cangue, et on me remit en prison. Mes chairs étaient tout écorchées, le sang en coulait ; à peine le temps d’un repas se fut-il écoulé, que je ne souffrais plus ; ce sont grâces sur grâces, toutes inespérées ; quatre ou cinq jours après, tout était guéri : qui l’eût pu penser ?

« Depuis ce supplice, une vingtaine de jours se sont écoulés, et je n’ai plus senti la moindre douleur. Les autres disent que je suis dans les souffrances ; l’expression est non-seulement inexacte, mais directement contraire à la vérité ; moi je dis que je suis dans la paix et le bien-être. Quel homme pourrait être, dans sa propre maison, aussi tranquille et aussi heureux que je suis ici ! Quand j’y réfléchis, j’en suis même troublée et dans la crainte ; serait-ce que Dieu ne veut pas de moi ? serait-ce que je ne pourrais supporter des tortures violentes ? J’en tremble et suis remplie de confusion. Depuis qu’on a dépêché au roi, plus de vingt jours se sont passés et pas de nouvelles ; bien plus, certains bruits rapportent qu’il y aurait chance de vie ; je n’ai d’espoir qu’en l’aide du Seigneur, qui, j’en suis sûre, ne voudra pas me rejeter entièrement. Que la réponse vienne donc bien vite, bien vite ; je n’espère que la mort. En attendant, assise et sans occupations pour me distraire, c’est à peine si je puis tromper l’œil des gardiens, et saisir à la dérobée quelques instants pour vous faire mes adieux pour l’éternité, sur une feuille, de papier que vous recevrez comme la représentation de mon propre visage, et qui, j’espère, vous portera quelque consolation. Mais il y a tant de choses à dire, et devant le taire à la hâte, je parle à tort et à travers, et sans suite. Si vous me suivez par la pensée, lisez ces lignes comme si vous me voyiez présente et sous vos yeux.

« En nous quittant, nous nous étions donné rendez-vous à l’année suivante, et de cela voilà quatre ans entiers. Qui l’eût jamais pensé, même en songe ? Mais peut-on jamais rien dire à l’avance des choses de ce monde ? Une séparation de quatre ans nous a paru difficile, que sera-ce d’une séparation sans retour ici-bas ? et combien n’aurez-vous pas le cœur affligé, à l’occasion d’une petite sœur bonne à rien ? Toutefois, ma sœur aînée ayant le cœur grand comme la mer, et étant sage et prudente, ne saura-t-elle pas bien tout supporter ? Oui, vous saurez le faire avec calme, et je dépose toutes mes inquiétudes. Malgré cela, quand je songe à vous, chère sœur, je ne puis ne pas me préoccuper d’inutiles pensées. L’amour des proches est une chose si naturelle qu’on ne peut s’en dépouiller qu’avec la vie. « Pourtant, me dis-je, si j’avais un peu de ferveur, est-ce que je me fatiguerais d’inquiétudes inutiles ? » et je me reproche toutes ces pensées. Votre cœur souffrira beaucoup à mon sujet, sans doute ; mais enfin, si j’ai le bonheur d’être martyre, y a-t-il de quoi s’attrister ? Ne vous affligez donc pas, mais félicitez-vous.

« En pensant à la douleur et à l’affliction qui vont vous accabler, ma mère et mes sœurs, je vous adresse ces derniers vœux comme mon testament. De grâce, ne les rejetez pas. Quand vous apprendrez la nouvelle de ma mort, j’ose l’espérer dix mille fois, ne vous désolez pas trop. Moi, vile et misérable fille, moi, sœur stupide et sans aucuns bons sentiments, si je puis devenir l’enfant du grand Dieu, prendre part au bonheur des justes, devenir l’amie de tous les saints du ciel, jouir d’une félicité parfaite et participer au sacré banquet, quelle gloire ne sera-ce pas ? Voudrait-on l’obtenir de soi-même que ce serait chose impossible. Qu’une fille ou une sœur devienne seulement l’objet des bonnes grâces du prince, on s’en félicite à bon droit ; mais si une enfant devient l’objet de l’amour du grand Roi du ciel et de la terre, en quels termes ne devra-t-on pas s’en féliciter ? On se dispute pour obtenir la faveur du roi ; la recevoir sans l’avoir briguée, n’est-ce pas un bienfait plus grand encore ?

« De tout l’univers, je suis la plus grande pécheresse. Vis-à-vis du monde, je n’ai plus le moyen d’effacer jamais le titre honteux d’esclave de la préfecture de Piek-tong : vis-à-vis de Dieu, j’ai cent fois par mes péchés renié ce divin Maître et ses bienfaits ; toutefois si, finissant bien, je venais à être martyre, en un instant tous mes péchés seront effacés, et j’entrerai dans le sein de dix mille bonheurs ; y a-t-il là de quoi s’affliger ? Entre le titre de sœur d’une esclave de préfecture et celui de sœur d’une martyre, lequel vous sourit le plus ? Et vous, ma mère, si on vous appelle mère d’une martyre, que penserez-vous de ce titre ? Si moi je parviens à être martyre, ne sera-ce pas un incomparable prodige ? Pour les autres saints, c’est chose convenable et bien méritée ; mais qu’un honneur si élevé soit accordé à une misérable créature telle que je suis, y a-t-il rien de plus capable de confondre ?

« Regardez ma mort comme une vraie vie, et ma vie comme une véritable mort. Ne vous affligez pas de ma perte, mais affligez-vous de la perte de Dieu dans le passé, et craignez de le perdre de nouveau. Gardez toute espèce de regret pour pleurer le passé, et efforcez-vous de l’effacer et de le racheter. Appuyées sur la sainte Mère et mettant votre cœur en paix, efforcez-vous de devenir le trône du Seigneur. Si vous vous soumettez paisiblement à cet ordre de Dieu, vous suivrez par là son intention qui est de vous purifier par la douleur, et lui-même vous chérira et vous consolera. Vous avez là une belle occasion d’obtenir ses grâces les plus précieuses et d’acquérir des mérites. Si, au contraire, vous affligeant inutilement, vous en veniez à offenser ce même Dieu, y aurait-il rien de plus déplorable ?

« En toutes choses donc, soumettez-vous à sa providence, et d’un cœur calme profitez de votre affliction pour satisfaire entièrement à sa justice. Livrez-vous à la pratique du bien et à l’acquisition des mérites ; quelque léger que soit un défaut, évitez-le comme un grand péché, et regrettez-le de même ; pour la pratique du bien, au contraire, quelque petit qu’il paraisse, ne négligez pas l’occasion de le faire. Appuyez-vous entièrement sur le secours de Dieu, demandez souvent la grâce d’une bonne mort ; efforcez-vous toujours de produire des actes d’amour fervent. N’auriez-vous aucun amour, aucune contrition, efforcez-vous de les faire naître ; quand on les demande instamment, Dieu les donne. Si vous vous êtes relâchées quelques instants, réveillez-vous aussitôt ; et si vous cherchez Dieu avec ardeur, peu à peu vous vous rapprocherez de lui. Si Dieu, comblant mes désirs, me fait jouir de sa présence, et que frères et sœurs, mère et filles, nous nous rencontrions tous auprès de lui, ne sera-ce pas bien beau ? Chacune devons, indulgente pour les autres, doit s’examiner sévèrement elle-même, et tendre toujours à la concorde ; par là ma mère deviendra, dans ses vieux jours, tout unie à la volonté divine, et mes sœurs deviendront des filles aimantes et soumises.

« Ma belle-sœur, si mon frère est mis à mort, ne vous affligez pas trop, sans aucun profit ; mais, d’un cœur calme, remerciez Dieu de ce bienfait. Il vous soutiendra d’en haut et vous aidera au milieu des difficultés. Appliquez-vous à la contrition, faites tous vos efforts, et employez toutes les facultés de votre âme à suivre les traces de mon frère.

« Ici, ma tante est avec son fils, le seul enfant qu’elle ait eu. Ils désirent donner leur vie pour Dieu avec nous, ils ont subi les mêmes supplices et sont aussi détenus, ils sont parfaitement résignés et calmes. Prenez modèle sur eux, et, imitant notre bonne mère la vierge Marie et tous les saints, ne mettez pas vos affections sur des choses inutiles. Ma belle-sœur et mon beau-frère sont aussi dans une position bien difficile à supporter, mais, pour avancer dans la vertu et acquérir des mérites, de telles occasions sont excellentes ; et jusqu’à présent ils ont montré une patience admirable. Mais s’il est bon de bien commencer, il est meilleur encore de bien finir ; soyez donc toujours sur vos gardes, ne perdez pas les mérites passés. Eussiez-vous des douleurs extrêmes, acceptez-les de grand cœur ; pensez à l’ordre de Dieu, et ayez foi en la rétribution avenir. Si vous repoussez tous les mouvements trop vifs de la nature, le-i choses même douloureuses perdront ce qu’elles ont de pénible. Il me semble qu’il serait bien avantageux de tenir toujours notre cœur dans cette disposition. Toutes les vertus sont bonnes à demander, mais la foi, l’espérance et la charité sont les principales ; si elles sont réellement dans l’âme, les autres vertus suivent tout naturellement.

« Comment se trouve maintenant mon beau-frère ? Quand je pense à la position de ma sœur, j’en ai l’âme bien affligée. Quoique vous ne puissiez pas être en parfaite concorde, tâchez de suivre tout doucement ses désirs pour tout ce qui n’est pas péché, et de ne pas perdre au moins la bonne harmonie. Jean et moi, mariés depuis cinq ans et ayant vécu quatre ans ensemble, nous n’avons pas eu un seul instant de désaccord ; avec toutes les personnes de la maison je n’ai jamais eu aucun mécontentement.

« J’aurais encore mille choses à dire, mais au dehors c’est un tapage affreux et je ne puis écrire qu’à grand’peine, aussi ne le ferai-je pas séparément à ma mère. Je voudrais du moins vous écrire la dix-millième partie de ce qui s’est passé depuis quatre ans, mais chaque fois que l’on crie pour faire comparaître quelqu’un des prisonniers, il me semble toujours que c’est moi qu’on appelle, et je cesse d’écrire ; puis, recommençant, je cesse encore. Mes phrases sont sans suite et peut-être incompréhensibles, mais pensant vous faire plaisir par quelques lignes de ma main, je tâche de saisir les moments et de dire quelques mots. Par l’infinie bonté de Dieu, si, ne me rejetant pas entièrement, il m’accorde la grâce du martyre, et que mon frère aussi l’ait obtenue, vous aurez deux enfants qui vous précéderont ; se pourrait-il que nous ne vous conduisions pas à bon port ? Quoique je meure, pourrais-je oublier ma mère et mes sœurs ? Si j’obtiens l’objet de mes désirs, un jour je vous reverrai ; mais n’ayant aucun mérite, il ne faut pas parler trop haut avant d’avoir fait une bonne mort.

« Ma belle-sœur, si mon frère vient à mourir, veuillez ne pas écouter seulement la nature et vous affliger trop. Les époux ne formant plus qu’un seul être, qu’une des parties monte au ciel, il y conduira facilement l’autre ; ne soyez donc pas lâche pour le bien, n’attristez pas votre cœur inutilement pour faire de la peine à Dieu et à mon frère. Tong-oan-i étant le seul rejeton du sang de mon frère, il est plus précieux que tout autre ; soignez donc bien son corps et son âme, et quand il sera grand, mariez-le et tâchez de faire de lui et de sa femme de saints époux.

« Pour moi, pendant vingt ans de vie, n’ayant passé aucun jour sans faiblesses, et n’ayant de plus jamais rempli mes devoirs de fille, me voilà sur le point de partir sans laisser aucune trace de piété filiale ; ma sœur, soignez d’autant plus ma mère, et faites encore à ma place ce que j’aurais dû faire. La piété envers le corps est bonne, mais celle envers le cœur est encore meilleure. Ayant vécu, moi aussi, près de mon beau-père et de ma belle-mère, j’ai vu que ce qui les satisfait davantage, c’est d’entrer dans toutes leurs vues et sentiments. Si, étant pauvre, vous ne pouvez traiter ma mère entièrement selon vos désirs, entrez du moins dans toutes ses intentions et consolez-la bien ; réveillez souvent son intelligence obscurcie, et si par hasard elle avait quelque petit tort, ne vous contentez pas de lui adresser quelques bonnes paroles, faites-le encore d’un air gai et serein. Si elle est dans la tristesse, déguisez bien la vôtre, faites même l’enfant avec elle, et, par quelque parole agréable ou plaisante, forcez-la à se remettre. Après la mort de mon frère aîné, mes jeunes frères n’ont d’appui qu’en vous ; cumulez la charge de frère et de sœur aînée, élevez-les dans la vertu, lâchez de les établir, de conserver la famille et d’en faire de fervents chrétiens.

« Si mon frère vient à être martyr, et que moi aussi, par la grâce de Dieu, je fasse une bonne mort, j’ose espérer vous retrouver dans l’autre vie. Surtout, aidez ma mère à bien passer le reste de ses années et à obtenir la grâce d’une bonne mort, afin que mère et enfants, frères et sœurs, époux et épouses, nous puissions nous rencontrer dans la joie ; je vous le recommande mille fois. Je sais bien que vous n’agirez pas avec insouciance, mais en pensant à mes recommandations, vous le ferez deux fois mieux. Celui qui a ses parents ne doit pas se laisser aller à la tristesse et se livrera sa propre affliction, pensez-y bien. Je ne dis pas cela par méfiance de votre bonne volonté, mais parce que je sais que vous êtes trop portée à vous abandonner au chagrin.

« Pour Jean, ou l’appelle mon époux et moi je l’appelle mon fidèle ami : s’il a pu parvenir au royaume du ciel, je pense qu’il ne m’oubliera pas. Ici-bas, il avait tant d’égards et de bonté pour moi ; habitant au séjour du bonheur, mes cris, du milieu des craintes et de la douleur, ne pourront sortir de son oreille, et il n’oubliera pas nos promesses ; non, notre amitié ne saurait être rompue. Oh ! quand donc, sortant de cette prison, pourrai-je rencontrer notre grand Roi et Père commun, la reine du ciel, mes parents bien-aimés et mon fidèle ami Jean, pour jouir avec eux de la joie ! Mais n’étant que péché et n’ayant aucun mérite, j’ose bien espérer, il est vrai ; mais mes désirs pourront-ils être comblés de sitôt ?

« Ici, il y a bien des personnes plongées dans l’affliction, comment tout exprimer ? Ma belle-sœur élevée dans l’abondance et l’opulence, après avoir perdu ses parents, ses frères et tous ses biens, a été obligée encore de quitter la grande maison ; elle s’est retirée dans une cabane en ruines avec une de ses tantes, et sa grand’mère accablée de vieillesse. Mariée récemment, elle n’avait pas encore été conduite à la maison de son mari, et on dit que son beau-père ne veut plus la recevoir, à cause des malheurs de sa famille. Quelle déplorable position ! quels termes pourraient la dépeindre ! Mes beaux-frères, âgés de neuf, six et trois ans, sont tous trois envoyés séparément en exil dans les îles Heuk-san-to, Sin-tsi-to et Ke-tsiei ; comment supporter un si affreux spectacle ? Ma belle-mère, ma tante et Mathieu, le cousin germain de mon mari, n’ont avec moi qu’un cœur et une pensée, Ils ont été, eux aussi, mis à la question, et ont eu à subir de cruelles tortures. Ils sont emprisonnés ici ; j’espère que tous finiront bien.

« Ma sœur aînée, parmi cinq frères et sœurs que nous sommes, me chérit entre tous d’une affection toute particulière, par la raison peut-être, dit-elle, qu’elle m’a portée et élevée dans ses bras. Certes il en est bien de même de ma part, et je lui ai voué une bien vive affection, mais raison de plus pour ne pas vous affliger de ma mort. Si, par la grâce de Dieu, j’ai le bonheur de parvenir au royaume du ciel, quand, après avoir assidûment acquis des mérites, vous ferez une bonne mort, je veux moi-même vous y attirer et vous conduire par la main. Ayant pris la plume pour vous faire des adieux éternels, je ne voudrais rien omettre de ce que j’ai à dire, et toutefois, ne pouvant écrire tout ce que je pense, je suis obligée d’abréger. J’espère vivement que vous pratiquerez le bien et recueillerez des mérites ; conservez votre corps en bonne santé et votre âme toute pure, afin de pouvoir monter au ciel, afin que nous jouissions ensemble des joies éternelles. Après ma mort, je le demanderai instamment et sans cesse. Mais si par hasard mes vœux n’étaient pas comblés, si j’étais condamnée à vivre, ah ! ce serait une chose terrible ! Mais non ; j’ai confiance en mon doux sauveur Jésus-Christ.

« Après mon arrestation, craignant que mon procès ne fût de suite terminé, j’ai adressé quelques lignes à ma mère ; lisez-les, et après avoir aussi pris lecture de cette lettre-ci, veuillez l’envoyer aux autres membres de la famille, pour qu’en les lisant, ils se figurent encore une fois me voir moi-même. Voilà une bien longue lettre et bien des paroles. N’ayant moi-même aucune vertu, j’ai eu l’audace d’exhorter les autres ; vraiment ne suis-je pas comme ces bonshommes de bois placés sur le bord des chemins, qui enseignent la route, sans faire jamais eux-mêmes un seul pas ? Toutefois, comme il est dit que les paroles d’un mourant sont droites, peut-être les miennes ne seront-elles pas trop fautives ; lisez-les avec indulgence.

« Niou-hei. »


Nous ne trouvons pas la date de cette lettre, mais, d’après les faits qui y sont mentionnés, elle a dû être écrite à la onzième lune de cette année sin-iou.

Luthgarde et les autres confesseurs, rappelés en prison, lorsqu’ils étaient déjà sur le chemin de l’exil, eurent à subir de nouveaux interrogatoires, dont les détails ne nous ont pas été conservés. On rapporte seulement qu’après leur condamnation à mort, on leur brisa les doigts des pieds sans qu’ils en ressentissent aucune douleur.

Arriva enfin le jour du triomphe. Pendant le trajet de la prison au lieu du supplice, Mathieu prêchait au peuple avec beaucoup de ferveur ; Luthgarde de son côté ranimait et exhortait ses deux compagnes, sa belle-mère surtout, que le souvenir de ses trois petits enfants exilés plongeait dans le trouble et la désolation. Notre vierge héroïque sut lui rendre la confiance en Dieu, lui redonner du courage, détacher son cœur des affections terrestres, et tourner ses pensées vers le ciel dont les portes allaient s’ouvrir. Le bourreau voulut les dépouiller, suivant l’usage ; mais Luthgarde le repoussa par quelques paroles pleines de pudeur et de dignité, puis elle ôta elle-même son vêtement de dessus, ne permit pas qu’on lui liât les mains, et, la première, présenta avec calme sa tête à la hache. Les trois autres eurent aussi la tête tranchée. C’était le 28 de la douzième lune (31 janvier 1802). Luthgarde avait alors vingt ans ; Mathieu était âgé de quinze à dix-huit ans, il n’avait pas encore été marié ; la femme et la belle-sœur d’Augustin pouvaient avoir de trente-cinq à quarante ans. Les trois jeunes enfants, exilés séparément dans des îles éloignées, y moururent sans laisser d’autre postérité qu’une fille qui, dit-on, vivait encore il y a quelques années. La ruine de cette famille fut donc complète, et il n’y a pas à s’étonner si aujourd’hui il n’en reste pas un seul membre chrétien.

  1. On n’a pu retrouver aucune trace de ces documents.
  2. Les deux phrases suivantes manquent dans quelques exemplaires de cette lettre.