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Librairie Victor Palmé (1p. 109-127).

CHAPITRE III.

Régence. — Persécution générale. — Martyre de Jean T’soi, d’Augustin Tieng, de Louis de Gonzague Ni, etc…


La mort du roi Tieng-tsong tai-oang était un malheur pour tout le royaume qui perdait en lui un prince sage, modéré, ami de son peuple ; mais pour les Nam-in et les chrétiens, c’était un véritable coup de foudre. Ils voyaient disparaître tout à coup le dernier obstacle qui pouvait s’opposer à la rage de leurs ennemis. Voici comment Alexandre Hoang, dans ses mémoires, nous décrit la position respective des partis politiques en Corée, à cette époque :

« Depuis longtemps les nobles étaient divisés en quatre partis nommés No-ron, Sio-ron, Nam-in et Sio-pouk. Les deux principaux étaient celui des No-ron et celui des Nam-in. Vers la fin du dernier règne, ces partis s’étaient subdivisés en deux camps ou deux fractions. On appelait Si-pai, ceux des divers partis qui étaient sincèrement dévoués au roi et disposés à le seconder dans ses vues. Ceux au contraire qui, attachés à leurs idées particulières, étaient toujours prêts à faire de l’opposition, étaient nommés Piek-pai. Tous les ennemis les plus acharnés des chrétiens étaient Piek-pai. Les Nam-in Si-pai étaient en petit nombre. C’est parmi eux que la religion se propagea d’abord, et quoique plusieurs eussent renoncé à l’Évangile pour conserver leur vie et leurs emplois, cependant ils n’étaient pas foncièrement hostiles aux chrétiens. Les chefs des Nam-in Si-pai étaient Ni Ka-hoan-i, Ni Seng-houn-i, Tieng Iak-iong, etc. La fraction des Nam-in Piek-pai avait pour chefs Hong Hei-ho et Mok Man-tsiong. »

Le roi redoutait les Piek-pai qui étaient nombreux et puissants, et dont les rangs se grossissaient tous les jours. Il favorisait au contraire les Nam-in Si-pai, lesquels étaient presque tous des hommes d’un grand mérite. Ni Ka-hoan-i était le premier lettré du royaume ; Tieng Iak-iong avait comme savant et comme homme d’État des talents extraordinaires. Le roi les avait en particulière affection, et tous deux, avant 1795, furent souvent honorés des plus hautes dignités. Les Piek-pai détestaient ces deux hommes et leurs partisans, aussi, comme nous l’avons vu, se servirent-ils du prétexte de la religion chrétienne pour les perdre, et réussirent-ils, après l’entrée du P. Tsiou en Corée, aies faire éloigner de la cour comme suspects. C’est alors qu’ils furent privés de leurs fonctions et relégués dans des postes inférieurs. Néanmoins le roi les protégea toujours, et repoussa toutes les accusations portées contre eux.

Mais à la mort de ce prince, son fils et successeur étant trop jeune pour gouverner lui-même, la régence fut dévolue de droit à son aïeule Kim Tieng-sioun-i, seconde femme du père du feu roi. Aussitôt elle prit en main la conduite des affaires et abaissa la grille (c’est-à-dire le store en bambous derrière lequel elle devait assister au conseil des ministres, car, quoique nommée par tous grande reine et mère du peuple, elle ne pouvait, suivant les usages, être assise près des hommes). Tous ses parents appartenaient au parti No-ron et Piek-pai, et avaient été éloignés des charges publiques sous le règne précédent. Ils se préparèrent à profiter du pouvoir absolu qui tombait inopinément entre leurs mains, et à satisfaire leurs rancunes politiques et religieuses, en ruinant à la fois le parti Nam-in et la religion chrétienne.

La tempête, toutefois, ne se déchaîna pas immédiatement. La loi coréenne, par respect et par superstition, défend de s’occuper d’affaires importantes avant l’enterrement du roi défunt. Or, le temps marqué entre la mort et les obsèques de l’empereur de Chine étant de sept mois, le roi de Corée, qui est son vassal, ne doit attendre que cinq mois, tandis que pour les membres de la haute noblesse l’intervalle est de trois mois. Pendant cinq mois donc, on eut à accomplir tous les jours diverses cérémonies en présence du corps du défunt, et l’on ne put s’occuper que des immenses préparatifs nécessaires pour lui donner la sépulture selon toutes les règles.

Les cérémonies funèbres à peine terminées, vers la fin de la onzième lune, la régente cassa tous les dignitaires du parti Si-pai, et renvoya tous les ministres jusqu’alors en fonction. Ces derniers furent remplacés par Ni Pieng-mo, Kim Kouen-tsiou et Sim Oan-tsi, tous trois du parti No-ron. Ce brusque changement était un coup d’État, car, d’après la loi coréenne, on ne peut pas ainsi improviser des ministres à volonté. La dignité de ministre est à vie, c’est-à-dire qu’ils conservent toujours le titre, même quand ils ne sont plus en fonction, et ceux-là seuls peuvent être faits ministres, par un simple décret royal, qui ont déjà rempli cette charge. Pour en créer de nouveaux, il faut observer une foule de règles, de cérémonies, de formalités longues et minutieuses, qui demandent un temps considérable. Mais la régente ne tint nul compte des lois et coutumes, et passa par-dessus tous ces obstacles, pour avoir de suite sous la main des agents dévoués à son parti. Quelques jours après parut, au nom du jeune roi et de la régente, le décret impie qui prohibait la religion chrétienne dans tout le royaume, mettait au ban de la loi tous ses adhérents, ordonnait à tous les fonctionnaires publics de les saisir, et leur donnait plein pouvoir de les juger sans miséricorde.

D’anciennes lettres, imprimées en Europe, portent qu’un ministre eut alors le courage de défendre les chrétiens en plein conseil, et qu’il reçut la palme du martyre en récompense de sa généreuse apologie. Mais toutes nos recherches n’ont pu jusqu’à ce jour nous faire rencontrer des traces de ce fait, et nous ne voyons pas de qui il pourrait être question.

Le décret de persécution était à peine publié que les arrestations commencèrent. Le premier saisi fut Thomas T’soi, le même qui, l’année précédente, avait soutenu avec tant de talent et de courage la cause de l’Évangile, devant le roi lui-même. Quelques jours après, le 19 de la douzième lune, fête de la Purification, Pierre T’soi Pil-tiei-i, cousin germain de Thomas, fut pris à son tour. Il était en prière, à l’aube du jour, avec quelques autres chrétiens, dans une pharmacie qui donnait sur une des grandes rues de la capitale. Des agents de police entendirent en passant ces néophytes qui se frappaient la poitrine, et croyant reconnaître le bruit d’un jeu de cartes prohibé, enfoncèrent la fenêtre, se précipitèrent dans l’appartement, fouillèrent toutes les personnes présentes, et trouvèrent, non des cartes, mais un calendrier chrétien. Comme aucun d’eux ne savait lire, ils le portèrent de suite à des camarades plus instruits, et apprenant que c’était un écrit de religion, revinrent en toute hâte saisir les délinquants. Tous s’étaient enfuis, excepté Pierre T’soi et Etienne O, qui furent conduits au mandarin et enfermés dans la même prison que Thomas T’soi.

Deux chrétiens nobles, du parti des Nam-in, furent pris dans ces mêmes jours, l’un au district de Iang-keun, et l’autre dans la ville de Tsiong-tsiou. Le premier était ce même Justin Tsio Tong-siem-i, que nous avons vu autrefois se livrer aux exercices de la retraite spirituelle avec Xavier Kouen. Il fut de suite jeté en prison. L’autre, nommé Ni Kei-ien-i, échappa à la prison par l’apostasie et fut exilé.

Les perquisitions se multipliaient de toutes parts ; toutes les maisons suspectes étaient fouillées par les satellites et souvent dévastées ; l’effroi se répandait parmi les chrétiens, lorsque, à la fin de cette douzième lune, les fêtes du nouvel an coréen leur procurèrent un sursis de quelques jours, et donnèrent à plusieurs le temps de se mettre en sûreté, eux et leurs familles.

L’année qui commençait, l’année sin-iou (1801), devait être à jamais mémorable entre toutes pour ses désastres. Elle est gravée en caractères de sang dans les annales de la Corée. C’est alors surtout que cette Église naissante acquit droit de cité dans l’Église catholique ; c’est alors surtout que la foi de Jésus-Christ planta dans cette terre infidèle des racines que l’enfer ne saurait arracher et que le temps ne fera jamais périr. Les fêtes du nouvel an étaient à peine terminées lorsque le 11 de la première lune fut publié, au nom de la régente, un nouveau décret dont voici le texte :

« Le feu roi disait souvent que si l’on s’appliquait à faire briller la droite doctrine, la doctrine perverse s’éteindrait d’elle-même. Maintenant j’entends dire que la doctrine déréglée se maintient, et que depuis la capitale jusque dans le fond des provinces, surtout dans le Ho-tsiong, elle se répand de jour en jour davantage ; comment pourrais-je ne pas en trembler ? L’homme ne devient vraiment homme que par l’observation des relations naturelles, et un royaume ne trouve sa vie que dans l’instruction et la vraie doctrine. Or, la doctrine déréglée dont il est question ne reconnaît ni parents, ni roi ; elle rejette tout principe, elle ravale l’homme au rang des sauvages et des animaux. Le peuple ignorant s’en laisse pénétrer de plus en plus, et s’égare dans une fausse voie ; c’est un enfant qui court à la rivière et s’y perd. Comment mon cœur ne serait-il pas touché ? et comment pourrais-je ne pas prendre en pitié ces pauvres malheureux ?

« Les gouverneurs et mandarins des villes doivent donc ouvrir les yeux aux ignorants, faire en sorte que les adeptes de cette religion nouvelle s’amendent sincèrement, et que ceux qui ne la suivent pas soient fortement éclairés et avertis. Par là, nous ne foulerons pas aux pieds les instructions que le feu roi s’est si généreusement efforcé de donner, et les lumières qu’il a fait briller. Après cette stricte prohibition, s’il y a encore des êtres qui ne reviennent pas à résipiscence, il faut les poursuivre comme rebelles. En conséquence, les mandarins de chaque district établiront, chacun dans toute l’étendue de sa juridiction, le système des cinq maisons solidaires l’une de l’autre. Si parmi les cinq maisons il y en a qui suivent la mauvaise doctrine, le chef préposé à leur surveillance avertira le mandarin pour les faire corriger. Après quoi, s’ils ne veulent pas encore changer, la loi est là ; qu’on les extermine de façon à n’en laisser aucun germe. Telle est notre volonté ; qu’elle soit connue et exécutée, tant dans la ville capitale que dans les provinces. »

Cet édit sanglant n’était que l’écho des cris de mort que poussaient de toutes parts les ennemis du nom chrétien, car pendant tout le cours de la première et de la deuxième lune, on vit publier une foule d’adresses au roi, de pétitions aux ministres, de circulaires des nobles, etc., venues de tous les points du royaume. Nous eu avons sous les yeux une collection qui, bien que très-incomplète, montre à quel point les esprits étaient montés, et prouve à elle seule qu’aucune force humaine ne pouvait arrêter la persécution.

Comme il arrive toujours en pareille circonstance, l’enfer suscita parmi les chrétiens eux-mêmes quelques traîtres qui vendirent leurs frères. Entre ces malheureux un surtout acquit une triste célébrité par les désastres qu’il occasionna. C’était Kim Ie-sam-i, originaire du district de Ho-tsiong, dans la province de Tsiang-tsien. Ses trois frères aînés ayant quitté leur pays pour échapper à la persécution, étaient venus s’établir à la capitale. Ie-sam-i les y suivit. Mais bientôt il se perdit par la fréquentation des mauvaises compagnies et, malgré les avis de ses frères, tomba dans les plus grands excès. Réduit à la misère, il extorqua d’abord quelques aumônes à un chrétien de sa connaissance, originaire de la même province, nommé Ni An-tsieng-i. Puis, celui-ci ne pouvant ou ne voulant satisfaire à ses demandes, il lui voua une haine acharnée.

Ni An-tsieng-i fréquentait les sacrements, Ie-sam-i, qui le savait, se dit à lui-même : « Si le prêtre l’exhortait à faire l’aumône, il ne pourrait s’empêcher de la faire, et s’il ne la fait pas, c’est que le prêtre ne l’y pousse pas. » Afin de se venger du prêtre, il s’en alla faire une déclaration aux chefs des satellites. Ceux-ci qui, depuis l’entrée du prêtre en Corée, n’avaient encore pu pénétrer les secrets des chrétiens, furent transportés de joie et lui dirent : « Si l’affaire réussit, nous te ferons obtenir une place grassement rétribuée. Tâche seulement de savoir où est maintenant cet homme. » Le prêtre restait à cette époque chez Colombe Kang, et Ie-sam-i s’en doutait. Il convint avec les satellites d’un jour où ils pourraient venir chez lui, promettant de leur faire savoir la retraite du prêtre. Mais il tomba gravement malade, et son projet échoua. Le P. Tsiou, averti secrètement, se retira ailleurs.

En vain Ni An-tsieng-i essaya de ramener cet infortuné en lui donnant, à diverses reprises, des sommes assez considérables, Kim Ie-sam-i, toujours plus avide, lié d’ailleurs par ses déclarations antécédentes, retourna à ses habitudes coupables, et se mêla plus que jamais aux complots contre les chrétiens. Ce fut lui qui, deux jours avant le second décret de la régente, conduisit les satellites chez le catéchiste en chef, Jean T’soi Koan-tsien-i. Pour échapper à la persécution, Jean T’soi s’était d’abord retiré chez d’autres chrétiens, mais une indisposition l’avait forcé à revenir chez lui pour se soigner. Il fut saisi au milieu de la nuit et jeté en prison. Peu après, il eut à subir un premier interrogatoire, reçut treize coups de planche, et quoique étendu sans mouvement sur le sol, retrouva assez de force pour expliquer au juge les dix commandements de Dieu, et la vanité du culte des ancêtres.

Beaucoup d’autres chrétiens furent arrêtés, surtout des gens du peuple, des pauvres, des ignorants et des femmes. On eût dit que le nouveau gouvernement n’osait pas s’attaquer de suite aux personnes influentes par leur noblesse ou leur fortune.

Sur ces entrefaites, survint un très-fâcheux accident. Une caisse qui renfermait des livres et des objets de religion, ainsi que des lettres du P. Tsiou et d’autres objets compromettants, avait été déposée dans une maison que l’on croyait sûre. Quand parurent les nouveaux édits de persécution, le dépositaire effrayé voulut la faire reporter au propriétaire, et par précaution l’enveloppa dans des branches de sapin, espérant que le tout passerait pour du bois lié en fagot. Un chrétien nommé Thomas Im consentit à s’en charger. Mais l’étrange forme de ce fardeau fit soupçonner à un agent de police que ce pourrait bien être de la viande de bœuf tué en fraude. Il arrêta donc le porteur et le conduisit jusqu’au poste de la mairie. La caisse fut ouverte devant le mandarin ; tout ce qu’elle contenait, livres, objets de religion et lettres du prêtre, fut confisqué, et Thomas envoyé immédiatement sous escorte au tribunal des voleurs. Ce fut de l’huile jetée sur le feu, et l’agitation devint extrême. Ceci se passait le 19 de la première lune. Cette caisse, au dire d’Alexandre Hoang et des chrétiens de l’époque, appartenait à Augustin Tieng Iak-tsiong, et le mandarin de la mairie le déclara ainsi dans son rapport au grand juge criminel Ni Iou-kieng-i. Celui-ci, soit qu’il conservât des doutes, soit qu’il fût effrayé de la gravité de cette affaire, ne fit pas de plus ample information pour le moment.

Dans les premiers jours de la deuxième lune, ce grand juge criminel fut cassé et remplacé par Sin Tai-hien-i, qui, on ne sait dans quelle pensée, relâcha immédiatement tous les apostats dont la prison regorgeait, et ne garda enchaînés que quatre chrétiens fidèles : Thomas T’soi, Pierre T’soi, Jean T’soi et Thomas Im. Les uns disent qu’on voulait les faire périr sous les coups, d’autres qu’on songeait à les envoyer en exil. En même temps, Sin Tai-hien-i fit cesser les arrestations ; mais les ennemis de la foi se concertèrent aussitôt, et, dans une adresse à la régente, demandèrent qu’on traitât les chrétiens en rebelles, et que le grand juge fût puni comme eux pour leur avoir montré trop d’indulgence. La régente furieuse destitua Sin Tai-hien-i, annula tous ses actes, ordonna de reprendre tous ceux qu’il avait mis en liberté, et fit transférer les quatre chrétiens à la prison du tribunal appelé Keum-pou.

D’après la loi coréenne, les dignitaires publics et les individus accusés de lèse-majesté ou de rébellion sont seuls justiciables du Keum-pou. Le tribunal des voleurs ne s’occupe que des délits contre la propriété. Pour les autres genres de délits, il y a le tribunal des crimes, auquel sont amenables non-seulement les gens du peuple, mais tous les nobles qui n’exercent aucune fonction publique. Les chrétiens avaient jusqu’alors été envoyés au tribunal des voleurs. Les transférer au Keum-pou, c’était les accuser de rébellion afin de pouvoir les punir en conséquence.

Tout d’abord, ainsi que nous l’avons remarqué, on n’avait saisi que des hommes du peuple ou de la classe moyenne. Le parti nouvellement au pouvoir essayait ses forces. Bientôt il se sentit assez puissant pour frapper un coup décisif, et le 9 de la deuxième lune, un mandat d’arrêt fut lancé avec toutes les formalités requises contre Ni Ka-hoan-i, ministre de second ordre, Jean Tieng Iak-iong, dignitaire du quatrième degré, Pierre Ni Seng-houn-i, ex-mandarin, et Luc Hong Nak-min-i, haut fonctionnaire. Ils furent tous les quatre conduits à la prison du Keum-pou. Le 11 de la même lune, Ambroise Kouen T’siel-sin-i et Augustin Tieng Iak-tsiong furent pris à leur tour. Le 14, François-Xaxier Hong Kio-man-i fut arrêté avec son fils Léon ; mais ce dernier fut envoyé à la prison de Po-tsien, ville où sa famille résidait.

On cherchait et on jetait en prison des néophytes de toutes conditions et de tout âge. On fit même venir à la capitale, pour y être jugés par le tribunal Keum-pou, les chrétiens détenus dans les villes de Nie-tsiou et de Iang-keun. Les allées et venues des satellites dans tous les quartiers ne discontinuaient ni jour ni nuit. Le Keum-pou, les deux divisions du tribunal des voleurs, la prison du tribunal des crimes, tout regorgeait de prisonniers. Des arrestations si nombreuses firent beaucoup de bruit dans la ville. Chacun était épouvanté ; les chrétiens surtout étaient dans la consternation, et leur frayeur fut portée à son comble, quand, le 24, on vit les satellites, en violation de tous les usages du pays, ne plus épargner même les femmes nobles, forcer la maison de Colombe Kang, et la saisir avec ses esclaves. Ce premier pas une fois fait, le même jour et les jours suivants, beaucoup d’autres femmes nobles furent aussi jetées en prison.

La plupart de ces personnages importants ont été souvent mentionnés dans cette histoire ; nous ajoutons ici quelques mots pour faire connaître les autres.

Ambroise Kouen T’siel-sin-i était le frère aîné du célèbre François-Xaxier et le chef de cette famille des Kouen, que Ni Piek-i choisit pour établir solidement la religion dans ce pays. Nous avons déjà dit quelle réputation de science et de vertu il s’était acquise. Quand il entendit parler de la religion, il eut d’abord peine à y croire, et ce ne fut qu’après avoir approfondi avec précaution et prudence les divers points de doctrine, qu’il se résolut à l’embrasser ; mais une fois son parti pris, il ne se démentit jamais. Près de ses parents il s’exerçait aux devoirs de la piété filiale ; dans ses rapports de société, il savait par sa libéralité et son dévouement gagner la confiance de tous, et tous avaient pour lui le plus grand respect. L’autorité de son nom attira beaucoup de païens à l’Évangile. « Puisque cet homme-là regarde la religion comme vraie, se disait-on, comment pourrions-nous ne pas y croire ? » Cependant il ne faisait pas de propagande directe, et ne se mêla jamais aux affaires de la chrétienté. Il restait toujours chez lui occupé de ses études et de ses pratiques religieuses, ne s’inquiétant en aucune manière des injures dont on l’accablait dans des circulaires et écrits publics, ni des calomnies dont on chercha souvent à le noircir auprès du roi.

Entendant parler des actes d’apostasie que les supplices arrachaient aux chrétiens, il disait en soupirant : « Pauvres gens ! quel dommage ! ils rendent par là inutiles les travaux de la moitié de leur vie, et perdent la couronne due à leurs souffrances. » Pris lui-même et conduit devant les juges, il fit une courageuse apologie de la religion et de ses pratiques. Dans les supplices, son visage ne changea point et il répondit avec calme et tranquillité, au point qu’un de ses ennemis les plus acharnés, que sa fonction obligeait d’être présent quand on le mit à la question, disait en sortant à ceux qu’il rencontrait : « Pendant les interrogatoires, les autres coupables sont tout hors d’eux-mêmes, mais pour Kouen T’siel-sin-i, il ressemble à un homme tranquillement assis à un festin. »

Un des principaux compagnons de captivité d’Ambroise Kouen était Augustin Tieng Iak-tsiong, descendant de l’illustre famille des Tieng de Ma-tsai, dont nous avons souvent parlé, et l’un des frères aînés de Jean Tieng Iak-iong. D’un caractère droit, d’un esprit sagace et profond, il s’appliqua de bonne heure aux études et obtint dos succès dans les lettres. Il se plaisait dans la compagnie des personnes graves et instruites, et devint l’ami du fameux Ni Ka-hoan-i, et des plus célèbres lettrés alors existants. Regardant la littérature des examens comme trop légère, il l’abandonna entièrement et, par cela même, renonça d’avance aux dignités dont l’accès lui était d’ailleurs si facile, afin de se livrer sans obstacle aux recherches de philosophie et de morale. Pendant quelque temps il s’appliqua à la doctrine de Lao-tse, pour obtenir l’immortalité qu’elle promet à ses adeptes ; mais il reconnut bientôt le vide et le ridicule de cette théorie. Il étudia aussi la médecine et s’y acquit beaucoup de réputation.

Dès que la religion se répandit en Corée, il s’en fit instruire, mais ne se rendit pas de suite. Il répétait souvent que Ni Piek-i sortait de la vraie voie, et ce ne fut que quatre ou cinq ans plus tard qu’il céda aux sollicitations de la grâce ; et reconnaissant dans ses hésitations quelque chose de semblable à celles de saint Augustin, il voulut prendre ce saint pour patron au baptême. Devenu chrétien, il ne regarda plus en arrière et pratiqua sa religion avec une ferveur et une persévérance au-dessus de tout éloge. En 1791, l’exemple funeste donné par ses frères et tant d’autres de ses amis qui apostasièrent misérablement, ne l’ébranla pas. Il ne s’émut pas davantage des persécutions de sa famille. Son père non-seulement avait refusé de pratiquer, mais encore il décriait la religion et la prohibait sévèrement à ses enfants. Augustin, tout en continuant de se montrer fils pieux et dévoué, demeura fidèle à tous ses exercices religieux, et supporta avec une patience inaltérable tous les mauvais traitements.

Il avait été marié, mais sa femme mourut très-jeune, lui laissant un fils nommé Charles, qu’il instruisait avec soin de tous les devoirs de chrétien. Cédant aux instances de sa famille, il se remaria peu de temps après, avec le dessein de vivre dans la continence avec sa femme. Les chrétiens l’en dissuadèrent, et il eut plusieurs enfants dont nous parlerons dans la suite.

Alexandre Hoang, qui avait intimement connu Augustin, nous trace de lui ce portrait ; « Ne s’occupant nullement des affaires du monde, il se plaisait surtout à l’étude de la philosophie et de la religion. Un point de doctrine était-il obscur pour lui, dans l’ardeur de ses recherches il oubliait la nourriture et le sommeil, et ne se donnait point de repos qu’il ne l’eût éclairci. En chemin ou dans sa maison, à cheval ou en bateau, il ne discontinuait pas ses profondes méditations. S’il rencontrait des ignorants, il mettait tous ses soins à les instruire, et quelque fatigué qu’il pût être, on ne voyait chez lui ni paresse, ni ennui à le faire ; il réussissait merveilleusement à se faire comprendre de ses auditeurs, quelque grossiers qu’ils fussent. Il composa en coréen deux volumes intitulés : Principaux articles de la religion, où il réunit ce qu’il avait vu dans les livres religieux, y ajoutant quelque peu du sien et s’efforçant surtout d’être clair. C’est un livre précieux pour les nouveaux chrétiens de ce pays, et le prêtre l’a approuvé. Quand Augustin rencontrait des chrétiens, après les premiers compliments d’usage, il parlait de suite de doctrine, et pendant tout le jour on ne pouvait placer une parole inutile. Si on lui donnait la solution de quelque difficulté qu’il n’avait pu pénétrer, il en avait le cœur tout rempli de joie, et remerciait chaleureusement son interlocuteur. Lorsque des gens tièdes ou stupides n’entendaient pas volontiers les vérités du salut, il ne pouvait contenir sa peine et sa tristesse. On l’interrogeait sur toute espèce de sujet et, grâce à la précision admirable de son esprit, grâce à sa parole simple et claire, il fortifiait la foi et échauffait la charité dans le cœur de tous. Sa vertu était moins grande peut-être et sa réputation moins brillante que celles du chef catéchiste Jean T’soi, mais il était supérieur à ce dernier en talents et en connaissances. »

Outre le livre qu’Alexandre Hoang vient de citer, Augustin, de concert avec Josaphat Kim Ken-sioun-i, s’occupa de composer un traité complet, montrant toutes les vérités de la religion dans leur ordre et enchaînement méthodique. Ils en avaient à peine fait la moitié quand la persécution les surprit. Un ouvrage de ce genre, rédigé par des hommes du pays, eût été certainement beaucoup plus à la portée des peuples de ce royaume ; malheureusement il n’en reste aucun vestige.

Pendant son séjour à la capitale, Augustin eut des rapports très-fréquents avec le P. Tsiou, le reçut nombre de fois dans sa maison, et fut nommé par lui président de la confrérie Mieng-to. On rapporte que peu de temps avant son arrestation, un de ses amis, chrétien de la classe des interprètes, étant venu le trouver. vit sur ses habits mille petites croix resplendissantes de clarté, et lui demanda ce que c’était. Augustin, sans répondre directement, détourna la conversation d’une manière adroite, mais les chrétiens y virent un présage des souffrances qu’il allait bientôt endurer, et leurs prévisions ne furent pas trompées.

Le 11 de la première lune, revenant à cheval de Mat-sai à la capitale, Augustin rencontra sur la route un mandarin du tribunal Keum-pou. Il l’avait déjà dépassé quand, soupçonnant que ce mandarin allait pour le prendre, il lui envoya son esclave demander qui l’on voulait saisir, ajoutant que si c’était lui-même, il était inutile d’aller plus loin. Le mandarin allait en effet le chercher ; Augustin fut donc pris en ce même lieu, et conduit droit à la prison. Dans les interrogatoires, il fit noblement sa profession de foi, développa les vérités de la religion devant ses juges, et déclara nettement que jamais il ne consentirait à renier son Dieu pour se sauver la vie.

Au sujet de la caisse d’objets de religion, prise le 19 de la première lune, il déclara qu’elle lui appartenait, mais interrogé ensuite sur les lettres qui y étaient renfermées, il garda le silence. Le juge n’en pouvant rien tirer, s’avisa d’envoyer à la maison d’Augustin et de faire dire à sa famille : « Si votre père voulait seulement indiquer les noms et la demeure du prêtre, il n’y aurait plus de raison pour le faire mourir ; mais il préfère subir de violents supplices plutôt que d’ouvrir la bouche. Vous, sa famille, ses enfants, songez-y bien, et pour sauver la vie de votre chef, avouez tout franchement. » La famille répondit qu’elle ne savait pas de quoi il était question.

Augustin était accusé non-seulement, comme les autres chrétiens, d’avoir violé la loi, mais d’avoir commis le double crime de lèse-majesté et de rébellion. En faisant l’apologie de la religion, il avait dit qu’on ne devait pas la prohiber. C’était accuser d’injustice le roi lui-même, puisqu’on venait de la proscrire en son nom ; c’était par conséquent crime de lèse-majesté. De plus, dans son livre des : Principaux articles de la religion chrétienne, il avait mentionné le monde, la chair et le démon comme les trois grands ennemis contre lesquels les fidèles doivent lutter sans cesse. Or cette expression : le monde, ne pouvant signifier que le gouvernement du roi, la rébellion était évidente. Le tribunal admit et consacra cette ridicule interprétation. Il ne faut pas trop s’en étonner, car en Corée, comme partout ailleurs, toute parole ou objection contre la religion trouvera d’autant plus de croyants, qu’elle sera plus inepte, plus niaise et plus stupide. Nous avons entre les mains une réfutation du christianisme, composée par un mandarin de la même époque, où il est dit : « Cette religion ordonne de haïr ses parents, puisqu’elle ordonne de haïr le corps que les parents ont engendré ; elle ordonne de traiter le roi en ennemi, puisqu’elle dénonce comme ennemi le monde que le roi gouverne ; enfin elle veut anéantir le genre humain, puisqu’elle enseigne que la virginité est plus parfaite que le mariage. » Cette phrase a été écrite sérieusement, et, aujourd’hui encore, elle est regardée par la plupart des païens comme un résumé complet de l’Évangile.

L’autre prisonnier, François-Xavier Hong Kio-man-i, plus connu parmi les chrétiens sous le nom de Hong de Nam-iang, descendait lui aussi d’une noble famille du parti Nam-in, depuis longtemps honorée de charges importantes. Livré de bonne heure à l’étude, François-Xavier était tsin-sa ou licencié, et son caractère grave et réfléchi, aussi bien que l’étendue et la variété de ses connaissances, lui avaient obtenu l’estime générale. Après avoir résidé quelque temps à la capitale, il alla s’établir au district de Po-tsien, à huit ou dix lieues de là, où il entendit parler du christianisme, vraisemblablement par la famille des Kouen de Iang-keun, dont il était allié. Il ne l’embrassa pas de suite, mais plus tard, éclairé et pressé par son fils Léon, il en reconnut la vérité, se mit à la pratiquer avec ferveur, et reçut le baptême des mains du P. Tsiou. Quoique dans une belle position, il n’eut plus dès lors de pensées pour les grandeurs humaines ; il cessa ses relations avec ses nombreux amis païens, sans s’inquiéter des reproches que cette conduite lui attirait. Tout appliqué à ses devoirs et à l’instruction de sa famille, il s’efforçait de réchauffer les tièdes et de propager la religion, et passait fréquemment les soirées à exhorter les chrétiens du pays, réunis chez lui à cet effet. Quand l’édit de persécution fut publié, François-Xavier Hong se cacha pendant quelques jours, puis voyant qu’il ne pouvait échapper longtemps à ses ennemis, il prit le parti de retourner chez lui, accompagné de son fils, et d’y attendre l’ordre de Dieu. Sur la route même, il fut rencontré par les satellites, qui l’arrêtèrent et le conduisirent à la capitale.

Le procès de tous ces hommes marquants ne devait pas durer bien longtemps, leur sort était décidé d’avance. Il reste peu de détails sur les interrogatoires et les supplices qu’ils ont subis, mais quelques pièces détachées des actes civils, que nous avons entre les mains, nous les montrent accusés tous d’être sectateurs d’une religion étrangère et dépravée. Augustin Tieng seulement est accusé en outre de lèse-majesté et de rébellion. Avant la fin des débats, le 21 de la deuxième lune, Ambroise Kouen mourut dans la prison, à l’âge de soixante-six ans, tué sous les coups, au rapport des uns, des suites de ses blessures ou d’inanition, selon les autres.

Quatre jours plus tard, tous les prisonniers furent condamnés à mort. Les deux frères d’Augustin, Jean Tieng Iak-iong et Tieng Iak-tsien, qui déjà, dans une circonstance semblable, avaient donné un triste exemple de faiblesse, eurent de nouveau la lâcheté de fouler aux pieds les exhortations, les prières, les larmes et les nobles exemples de leur frère, et de racheter leur vie par l’apostasie. La sentence de mort fut pour eux commuée en une condamnation à l’exil. Ajoutons de suite que Jean Tieng, gracié quelques années après, fit une longue et sincère pénitence de son crime, qu’il consola les chrétiens par sa ferveur et sa mortification exemplaires, et fit une mort très-édifiante. Il a laissé plusieurs écrits religieux, et principalement des mémoires sur l’introduction de l’Évangile en Corée, où sont recueillis la plupart des faits jusqu’à présent relatés dans notre histoire.

Ni Ka-hoan-i, dont tout le crime était d’avoir été l’un des plus illustres chefs du parti vaincu, fut condamné à mort comme chrétien, et enfermé, sans nourriture, dans une chambre où il expira, après sept jours de souffrances. Il connaissait très-bien la religion, mais, comme tant d’autres savants, il aima mieux la gloire des hommes que celle de Dieu, et ne donna jamais aucun signe de conversion. Kut-il, à quelqu’une des heures de sa longue et solitaire agonie, le bonheur de reconnaître et d’adorer ce Christ, pour le nom duquel on le faisait mourir ? C’est le secret de Dieu. Quoiqu’il en soit, un grand nombre des descendants de cet infortuné ministre sont aujourd’hui de fervents chrétiens.

Les six autres condamnés, savoir : Pierre Ni Seng-houn-i, Thomas T’soi Pil-kong-i, Jean T’soi Tsiang-hien-i, François-Xavier Hong Kio-man-i, Luc Hong Nak-min-i, et Augustin Tieng-Iak-tsiong, furent décapités en dehors de la porte de l’Ouest, le 26 de la deuxième lune (8 avril 1801).

Pierre Ni Seng-houn-i avait alors quarante-cinq ans. Voici le texte officiel de sa sentence :

« Les mauvais livres de l’Occident sont une monstruosité sans exemple dans les temps anciens et modernes. Par des paroles mensongères, ils prêchent un certain Jésus, et trompent le monde. Ce qu’ils appellent paradis et enfer n’est qu’une maladroite imitation de la doctrine de Fo ; ce qu’ils appellent père spirituel, n’est que l’anéantissement des rapports naturels de l’homme. Ils disent que les biens et les femmes peuvent être mis en commun, et que les supplices et la mort ne doivent pas être redoutés. Toutes leurs paroles sont fourbes, désordonnées et impudentes ; les saints doivent les rejeter, et le peuple les repousser. Malgré cela, l’accusé a reçu le baptême, a acheté ces livres, les a apportés d’une distance de dix mille lys, les a répandus parmi ses parents et alliés, à la capitale et en province, au près et au loin. C’est encore peu. Il a communiqué avec les étrangers et s’est lié avec eux ; il a ourdi avec Iou-i-ri (Paul Ioun) de mauvais et secrets complots, et s’est uni dans de coupables démarches avec Iak-tsiong (Augustin). Quand le roi eut fait afficher la loi, l’accusé vit comme dans un miroir les mauvais génies qui le dirigeaient ; il fit au dehors semblant de changer, mais au dedans son cœur continua d’être perdu et aveuglé. Dans cette clique fourbe et cette race dégoûtante des chrétiens, il n’est personne qui ne l’ait regardé comme chef de religion, et ne l’ait appelé père. Comment, après de telles fautes, pourrait-il être supporté entre le ciel et la terre ? Toutes les preuves sont révélées, tous ses crimes ont paru au grand jour ; la loi du ciel brille avec éclat, la loi du roi est justement sévère. Je le reconnais. » Ces trois derniers mots, qui se retrouvent à la fin de toutes les pièces analogues, sont la formule habituelle d’acquiescement, que l’on fait signer de gré ou de force à tous les condamnés.

La mort de Seng-houn-i fut plus triste encore que celle de Ni Ka-hoan-i. Jamais peut-être, plus belle et plus facile occasion de se repentir n’avait été offerte à un pécheur. Chrétien ou non, il lui fallait mourir ; l’apostasie même ne pouvait lui sauver la vie, tandis qu’un simple acte de retour à Dieu pouvait changer en triomphe ce supplice inévitable. Mais ses défections, ses lâchetés réitérées et persistantes semblent avoir lassé la patience de Dieu, et il expira sans rétracter son apostasie, sans donner le moindre signe de contrition. Lui, le premier baptisé ; lui, qui avait apporté à ses compatriotes le baptême et l’Évangile, marcha à la mort avec les martyrs et ne fut pas martyr ; il eut la tête tranchée comme chrétien et mourut en renégat. Ô mon Dieu, que vos jugements sont justes et terribles !

Cette mort épouvantable consterna les païens eux-mêmes. Le corps de Seng-houn-i, ayant été après trois jours reporté dans sa maison, personne n’osa y aller faire les visites habituelles de condoléance. Seul, un de ses parents et amis, Sim-iou, s’y rendit vêtu de deuil, mais sa conduite excita les murmures du peuple.

Depuis cette époque, dans la nombreuse parenté de Pierre Ni Seng-houn-i, on ne compte que très-peu de fidèles, et le plus grand nombre de ses parents se sont toujours signalés par leur hostilité contre la religion chrétienne. Il laissait trois fils, qui furent la souche d’autant de familles, dont deux seulement font aujourd’hui profession de christianisme.

Détournons maintenant nos regards de ces scènes attristantes, et reportons-les sur la mort précieuse de nos martyrs. Thomas T’soi, dont le caractère si droit et la noble franchise avaient conquis les sympathies du feu roi, marcha résolument au supplice. Le bourreau, encore peu expérimenté, ne put lui trancher la tête du premier coup. Thomas, portant la main sur sa blessure, la retira tout ensanglantée, et la fixant avec attention, s’écria : « Précieux sang ! » Précieux, en effet, car c’était le prix du ciel, dont un second coup de sabre lui ouvrit immédiatement les portes.

Vint ensuite le zélé catéchiste Jean T’soi. Dans un des interrogatoires subis au tribunal des voleurs, il avait eu un moment de faiblesse ; mais Dieu vint à son aide, et la grâce reprit bientôt le dessus. À peine arrivé devant le tribunal supérieur, il rétracta courageusement ses paroles ambiguës. Il fit plus, comme on le voit par le texte de sa sentence ; il composa alors même une apologie écrite de la religion chrétienne, la présenta aux juges, et le lendemain la scella de son sang. Il était âgé de quarante-trois ans.

François Xavier Hong en avait soixante-quatre. Nous n’avons aucun détail sur ses derniers moments ; mais les juges eux-mêmes ont fait un éloge magnifique de sa persévérance, en inscrivant dans son arrêt de mort ces paroles : « Il ose dire impudemment que c’est un bonheur de mourir pour cette religion. Son obstination est plus forte que le bois et la pierre. Pour lui, tous les supplices sont trop légers. »

Luc Nak-min-i ayant, quelques années auparavant, renié le christianisme publiquement et à plusieurs reprises, le tribunal lui fit grâce de la vie. Il fut donc condamné à l’exil, et, selon l’usage, il reçut d’abord une forte bastonnade sur les jambes. C’est là que Dieu l’attendait. Pendant cette torture, la foi, le repentir, les sentiments généreux se réveillèrent dans son âme, et relevant la tête, il dit cases juges : « Tout ce que j’ai fait par le passé n’était que pour conserver lâchement ma vie. Maintenant que je suis encore battu et déshonoré, j’aime mieux vous dire franchement tout ce que j’ai sur le cœur, et mourir avec courage. Le Dieu que je sers, c’est le souverain Seigneur du ciel, de la terre, des esprits, des hommes et de toutes choses. Mathieu Ni (nom coréen du P. Matthieu Ricci, l’apôtre de la Chine), et les autres missionnaires, sont des hommes admirables de doctrine et de sainteté ; toutes leurs paroles sont vraies. Je désire donc maintenant mourir pour Dieu, et par là confesser la vérité de la foi chrétienne. » Les premiers ministres qui présidaient le tribunal furent aussi irrités que surpris des paroles du confesseur de la foi, et une grande rumeur s’éleva dans toute l’assemblée. Un exprès fut immédiatement envoyé à la régente pour l’informer de ce qui venait d’avoir lieu, et celle-ci furieuse envoya l’ordre de soumettre Luc à une cruelle torture. Son corps fut brisé de coups. Renvoyé à la prison, il disait, en lavant le sang qui découlait de ses blessures : « Maintenant, je suis heureux, et j’ai le cœur à l’aise. » S’il faut en croire la sentence, Luc aurait dit aussi qu’il souffrait la mort avec joie, comme une punition de ses anciennes apostasies. Quand il monta sur le chariot pour aller au supplice, sa figure rayonnait de bonheur. Les yeux levés au ciel, il ne cessait d’exhorter le peuple. Il mourut ainsi, à l’âge de cinquante-un ans.

L’auteur contemporain qui nous a conservé ces faits, ajoute quelques paroles bien dignes d’attention : « Après avoir été fermes au commencement, dit-il, beaucoup fléchissent à la fin. Se relever après la chute, et devenir martyr après l’apostasie, n’est pas chose commune, ni facile. Luc Hong, à ce qu’on assure, récitait tous les jours son rosaire ; même au milieu de ses fonctions publiques, et de la foule des hôtes et des amis qui s’empressaient chez lui, il ne l’omit jamais un seul jour. C’est sans doute cette pratique qui lui aura mérité une grâce aussi extraordinaire. » — On est heureux de trouver cette réflexion touchante sous la plume d’un néophyte. C’est une preuve de plus que partout et toujours, les vrais chrétiens ont, pour ainsi dire instinctivement, la même foi inébranlable dans la toute-puissante intercession de Marie, mère de Dieu,

Les derniers moments d’Augustin Tieng furent dignes de sa vie. Quand on le conduisit au supplice, son visage paraissait tout lumineux. Pendant le trajet il appela le conducteur et lui dit qu’il avait soif. Les assistants l’ayant réprimandé, il répondit : « C’est pour imiter mon grand modèle que je demande à boire.» Infatigable prédicateur dans la prison et devant le tribunal, il fit encore du théâtre de son martyre une chaire bien éloquente. Assis en face des instruments de supplice, il les contempla avec bonheur, puis, élevant la voix de manière à être entendu de tout le peuple, il s’écria : « Le Seigneur suprême du ciel, de la terre, et de toutes choses, existant par lui-même et infiniment adorable, vous a créés et vous conserve. Tous vous devez vous convertir à votre premier principe ; n’en faites pas follement un sujet de mépris et de raillerie. Ce que vous regardez comme une honte et un opprobre sera bientôt pour moi le sujet d’une gloire éternelle. » On l’interrompit en l’avertissant de mettre sa tête sur le billot ; il se plaça de manière à voir le ciel, disant : « Il vaut mieux mourir en regardant le ciel, qu’en regardant la terre. » Le bourreau tremblait et n’osait frapper ; mais enfin la crainte du châtiment l’emportant sur l’admiration, d’une main mal assurée il donna un premier coup de sabre. La tête n’était tranchée qu’à moitié, Augustin se redressa, fit ostensiblement un grand signe de croix, et se replaça paisiblement dans sa première posture pour recevoir le coup mortel.

Ainsi mourut, à l’âge de quarante-deux ans, l’un des hommes les plus remarquables et l’un des plus grands martyrs que la religion chrétienne ait comptés dans ce pays. Son corps fut recueilli avec soin, et on l’emporta dans la ville où résidait sa famille pour lui donner la sépulture. Ses parents et alliés, tant païens que chrétiens, affirment que plusieurs guérisons miraculeuses ont eu lieu sur son tombeau. Augustin avait été accusé du crime de rébellion ; tous ses biens furent, en conséquence, confisqués par un ordre spécial du gouvernement. Il est probable que ses ennemis voulurent par là empêcher à tout jamais la réhabilitation de sa famille, et lui rendre la vengeance impossible.

Le même jour, 26 de la deuxième lune, une autre sentence de mort avait été portée. C’était celle de Louis de Gonzague Ni Tan-ouen-i, l’apôtre du Nai-po. Après son apostasie, en 1791, touché d’un sincère repentir, il avait repris avec ferveur ses pratiques religieuses. Il put voir le P. Tsiou, et même demeurer quelque temps auprès de lui. Le prêtre lui répétait souvent : « Après avoir commis tant de fautes, après avoir administré les sacrements sans autorité, après avoir scandalisé les fidèles par ton apostasie, comment pourrais-tu faire assez pénitence ? Le martyre seul pourra te faire pardonner. » Aussi Louis pensait-il sans cesse à s’y préparer. Arrêté par ordre du gouverneur de la province, vers la fin de l’année 1795, il eut à souffrir de cruels supplices, mais il ne faiblit pas et fut renvoyé à T’ien-an, sa ville natale, pour y être mis au rang des fustigateurs. Ce châtiment, fréquent en Corée, est très-honteux pour une personne de condition honnête ; mais le mandarin ne fit pas exercer à Louis cette vile fonction, et se contenta de le placer sous caution chez un particulier. Il resta ainsi sous la surveillance de la police pendant six ans environ, jusqu’au moment où l’on reprit son procès en 1801.

L’ordre avait été donné de le mettre à la question, le 1er et le 15 de chaque mois. Il est probable toutefois que les prétoriens ne firent pas trop souffrir un homme qui avait conquis leur estime, et s’était dévoué à l’éducation de leurs enfants. Louis demeura ferme pendant cette longue épreuve. Il pratiqua constamment sa religion au vu et su de tout le monde, et, par ses paroles aussi bien que par ses exemples, fit un grand bien dans le pays. Ayant obtenu un jour la permission d’aller visiter sa famille à Ie-sa-ol, il s’y informa de l’état de la religion. Il apprit alors que, cédant à la crainte, les chrétiens avaient réuni et brûlé sur la place publique du village tous leurs livres de religion. À cette nouvelle, il ne put retenir ses larmes, et le cœur rempli d’amertume, il demanda si aucun volume n’avait échappé à l’incendie. On lui en apporta deux, enlevés secrètement.

Lorsque, après la mort du roi, la persécution redoubla de rigueur, Louis fut transféré d’abord à Tsieng-tsiou pour y subir la question, puis à la capitale, oîi il fut condamné à mort avec Jean T’soi, Augustin Tieng et leurs compagnons. Afin d’effrayer les populations, le gouvernement donna ordre de l’exécuter à Kong-tsiou, chef-lieu de la province où il avait, pendant longtemps, prêché l’Évangile. C’est là qu’il fut décapité, deux jours après les martyrs de la capitale, le 28 de la deuxième lune (10 avril 1801). Sa tête ne tomba, dit-on, qu’au sixième coup de sabre. Louis avait alors plus de cinquante ans. Quelques-uns de ses parents avaient assisté à l’exécution, mais ce ne fut que plusieurs jours après, qu’ils purent recouvrer ses précieux restes et les transporter dans le tombeau de sa famille. On assure qu’au moment où ils recueillirent le corps, la tête se trouva solidement attachée au cou, sans autre trace du supplice qu’une cicatrice circulaire, qui ressemblait à un fil blanchâtre.

Louis de Gonzague Ni Tan-ouen-i, malgré sa faiblesse lors de la première persécution, est, sans contredit, l’un de ceux qui ont le plus travaillé à la propagation de l’Évangile en Corée. Une grande partie de nos chrétiens d’aujourd’hui sont les descendants de ceux qu’il convertit alors. Aussi sa mémoire est-elle en vénération dans le Nai-po et les districts voisins. Par une coïncidence assez singulière, les deux premiers prêtres coréens étaient de sa famille : le P. André Kim, petit-fils d’une de ses nièces, et le P. Thomas T’soi, petit-fils d’un de ses neveux. Sa descendance directe est aujourd’hui éteinte.

Quinze jours après le triomphe de Louis de Gonzague Ni, eut lieu dans cette même ville de Kong-tsiou l’exécution d’un autre chrétien, assez peu connu. Les quelques détails qui suivent ont été racontés par un vieillard octogénaire, que des circonstances avaient alors amené près de la prison, et qui entendit distinctement tout ce qui s’y passait. Ni T’siong-kouk-i, dont on ignore la famille et le nom de baptême, avait été pris à T’siong-tsiou et conduit au chef-lieu de la province. La veille de sa mort, vers le milieu du troisième mois, la lune étant dans tout son éclat, il se tint, toute la nuit, appuyé sur le seuil de la porte de sa prison, récitant ses prières. Au point du jour, il entr’ouvrit la porte et regardant du côté de l’Orient, il s’écria à diverses reprises : « Pourquoi le jour tarde-t-il tant à paraître ? » Puis, entendant un coup de fusil, il se leva tout rempli de joie et dit : « Voilà qui est un bon signe, on ne tardera pas à m’appeler, » et il se remit en prières avec un redoublement de ferveur.

Quelques minutes après, un nouveau coup de fusil se fit encore entendre, la porte de la prison s’ouvrit, et les geôliers lui apportèrent le repas des condamnés à mort. Ni T’siong-kouk-i se mit à table, remercia Dieu longuement d’avoir créé dans le monde une telle abondance de biens, puis goûta de chacun des mets qu’on lui avait présentés, et, renvoyant la table, se mit de nouveau à prier. Tout à coup, un cri fut entendu : « Faites sortir Ni T’siong-kouk-i. » Il se leva aussitôt et appelant par leur nom chacun des chrétiens qui étaient prisonniers avec lui, il leur dit : « Pour moi, par la miséricorde infinie de Dieu et le secours de Marie, je vais maintenant jouir du bonheur du ciel ; vous tous ne perdez pas confiance, faites comme moi. » Il les exhortait ainsi chaleureusement et à haute voix, lorsque les soldats le pressèrent de sortir. On le plaça sur un cheval, la figure tournée vers la queue. Le visage rayonnant de joie, il fut conduit au lieu de l’exécution, et décapité, dans la vingt-septième année de son âge.