Histoire de fleurs

C. Marpon et E. Flammarion (p. 179-190).

HISTOIRE DE FLEURS


I

Vous avez raison, marquise. Il s’en va temps que je me réhabilite aux yeux de mes lectrices par quelque aventure bien poétique, par quelque bouquet à Chloris, et que le conteur gaulois fasse place à l’homme du monde. Or, de quoi mieux parler aux dames que de leurs sœurs naturelles, que de leurs rivales en beauté et en parfum, les reines de nos parterres ? A moi l’aimable palette où se broient côte à côte la neige des lys, le sang des roses et le cœur d’argent des camélias !

Donc, madame la comtesse Berthe de Fessaride adorait les fleurs, les œillets surtout, et vous ne l’auriez jamais rencontrée dans les larges allées de son parc sans une de ces caryophyllées (ô botanique, j’admirerai toujours tes noms !) piquée dans sa brune chevelure.

Il ne faut pas des gens juger sur l’apparence,

dit un vers justement renommé pour son lyrisme, ni des personnes par leur nom. Mme la comtesse Berthe de Fessaride était l’antiphrase du sien, assez mignonne de corsage, mais assise sur un coussin naturel dont Antiope, elle-même, la femme la mieux rembourrée de l’antiquité, eût été fière. Ce joli morceau de croupe était surmonté, d’une part, par un buste aimable et une physionomie riante éclairée de deux yeux bleus ; posé, de l’autre, sur deux jambes d’un fort noble dessin et deux pieds d’enfant. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. Enfin, M. de Fessaride, son époux, eût pu être un homme parfaitement heureux s’il n’eût pas été, avant tout un imbécile. Ah ! la buse que ce gentilhomme ! Toujours à la chasse et animé d’une telle fureur guerrière contre les bêtes qu’on aurait pu penser qu’il voulait demeurer la seule de la création. Et, pendant qu’il arpentait ses terres, son fusil sous le bras et ses chiens au derrière, elle rêvait, la comtesse Berthe, dans la mélancolie du paysage, son éternel œillet au chignon, pareille aux madones des livres de légendes,

Dans un flot de velours noyant leurs petits pieds.

Et vous, les gens du monde mes confrères, vous l’auriez certainement aimée pour la convenance parfaite de sa tenue, son aristocratique allure et les grandes façons de son embêtement.

II

Le canon tonnait depuis le matin aux alentours du château. Ne croyez pas, au moins, que je vous reporte aux jours de l’invasion. Non ! J’ai le cœur trop gros encore de ce que j’ai vu pour en pouvoir parler ni écrire. Je voudrais oublier si la haine de l’envahisseur n’était une piété et un devoir. Non ! vous dis-je. Le canon tonnait parce que c’était le temps des grandes manœuvres d’automne, et, qu’après un combat simulé et ardent, le général Molinchard devait prendre, à cinq heures pour le quart, la ville de Château-Chinon, voisine du castel de Fessaride, et défendue par le général Leloup de la Pétardière. Sous le ciel déjà pâle et dont le fond de topaze était rayé de larges bandes de cuivre, montaient les panaches blancs des mousqueteries, flottants comme des bulles puis s’évanouissant dans l’air, tandis que des éclairs passaient dans les dentelures noires des futaies. Tout ce vacarme laissait la belle comtesse bien indifférente. Il se tut enfin quand à cinq heures dix-sept minutes, - avec deux minutes de retard comme vous le voyez, - le général Molinchard fit capituler le général Leloup de la Pétardière. Il y eut même une altercation assez vive entre les deux officiers, altercation qui prit fin par la constatation publique que la montre du général Molinchard retardait de deux minutes sur celle du général Leloup de la Pétardière, et se termina par un double verre d’absinthe accompagné des toasts les plus amicaux ! Quelques instants après on sonnaît à la grand’porte du manoir de Fessaride, et deux jeunes lieutenants poudreux, les bottes tombantes, visiblement harassés des travaux de la journée, faisaient passer leurs cartes à la comtesse, deux cartes sur l’une desquelles on lisait : *Baron Malhuché de Vessendeuil*, et sur l’autre *Thomas*. Ces messieurs, munis d’un bon billet de logement en règle, venaient demander l’hospitalité pour la nuit.

III

Vous m’en voudriez à mort, ce dont le ciel me préserve ! si je ne vous faisais faire un bout de connaissance avec ces deux militaires. Comme le longueur des vocables qui le désignent l’indique, le baron Oscar Malhuché de Vessendeuil appartenait à la meilleure noblesse. C’était ce que nous appelons, nous autres hommes du monde, un gentleman accompli. Bien de sa personne, élégant dans ses façons, aristocratique dans ses idées, ce n’était certes pas un aigle, mais ce n’était pas non plus un dindon. C’eût été plutôt un paon ; car il était vaniteux, content de lui, et aimait, comme cet oiseau, à faire parade en société de ses avantages. Vous jugez si les femmes devaient l’aimer ! Elles allaient jusqu’à lui trouver de l’esprit ! Il est vrai que les femmes le placent volontiers dans une partie de notre être qui n’est pas la plus voisine du cerveau. A ce compte-là, il en avait et du meilleur, et beaucoup plus que Rivarol vraisemblablement. Il en éclatait quelquefois. Et Thomas ? Ce benoît Thomas dont nous ne parlons guère ? Eh bien ! Tout l’indique. Le benoît Thomas n’avait pas eu d’aïeux aux croisades, à moins qu’ils n’y eussent été conduits à coups de bâton par les seigneurs. Car enfin, il n’y avait pas que des Montmorency dans ces expéditions glorieuses, et, à côté des gentilshommes qui y contractaient noblement la gale, il se trouvait de pauvres diables qui avaient la bedaine trouée indignement par les flèches des Sarrasins. Seulement ceux-là passaient pour des pas grand’chose. Revenons à Thomas. Comment était-il le compagnon ordinaire du baron Oscar Malhuché de Vessendeuil, malgré son peu de naissance personnelle ? Tout simplement parce qu’ils avaient été camarades à Saint-Cyr, d’où le baron fût sorti certainement fruit sec si son généreux copain n’eût fait régulièrement ses devoirs à sa place. De là une amitié qui était faite surtout chez Vessendeuil, d’habitude et du sentiment qu’il ne pouvait se passer de Thomas, - chez Thomas d’habitude aussi et du secret désir de se venger un jour de toutes les humiliations sournoises dont Vessendeuil l’avait abreuvé depuis longtemps. On a dit et même écrit que, dans toute amitié, il n’y avait qu’un des amis qui aimât l’autre. J’en ai vu où ni l’un ni l’autre n’aimait son ami et qui ne duraient que grâce à la force d’inertie qui rend les hommes comme les choses paresseux à changer leurs conditions d’équilibre.

- Au moins, Thomas, n’avait pas manqué de dire le baron, en agitant la sonnette du castel, comporte-toi ici comme on le doit faire dans une noble maison, et ne me fais pas rougir d’avoir été vu en ta compagnie par des personnes de mon monde.

- Sois donc tranquille, avait répondu Thomas, visiblement impatienté. Et qui eût pu lire dans son âme comme dans un roman de Zola, y eût vu ces mots inscrits en lettres de feu : Ah ! mais, tu m’ennuies !

IV

M. le comte ne parut que fort tard dans la soirée. Il avait chassé la grosse bête toute la journée, profitant de la battue inconsciemment faite dans les environs par le développement des grandes manœuvres. Il avait même failli se tuer. Quand il rentra, Oscar de Vessendeuil, redevenu pimpant après un bout de toilette, avait visiblement fait un bout de chemin dans le cœur de Mme de Fessaride. La preuve, c’est que le retour du mari interrompit net le petit entretien que le brillant lieutenant et la noble dame avaient commencé, tout près l’un de l’autre, sur un coin de canapé. Plusieurs fois déjà, pour lui montrer de beaux missels de famille ou des bibelots précieux, la comtesse avait emmené l’heureux militaire, en s’excusant auprès de Thomas de le laisser seul. Celui-ci avait été parfait de tenue et le moins gênant du monde. Bien plus, il devint précieux et utile quand l’époux légitime fut là. N’entraîna-t-il pas cet imbécile de Fessaride dans l’encoignure d’une croisée pour entamer avec lui une discussion interminable sur la supériorité des armes à percussion centrale et le nouveau système du colonel Peterson ! Pendant cet insupportable dialogue, les deux amoureux s’en purent donner, coude contre coude, genou contre genou, le pied sur le pied, savourant le charme de ces invisibles et imparfaites étreintes, quand l’âme tout entière frémit au simple frôlement d’une boucle de cheveux sur la joue ou d’une main gantée effleurant la main. O délices de la flirtation mystérieuse dans un salon plein de monde, dangereux mais pénétrant plaisir, qui te méprise est un sot ! Quand on se quitta après le souper, un plus clairvoyant que le comte eût certainement saisi le geste par lequel le baron Oscar Malhuché de Vessendeuil glissa un petit billet bien des fois replié entre les jolis doigts roses de la comtesse Berthe.

Le lendemain matin, dès l’aube, le lieutenant avait été faire un tour dans le parc. Puis, avant que leurs hôtes fussent levés, les deux militaires s’étaient mis en route pour rejoindre leur régiment, qui, sous les ordres du général Leloup de la Pétardière, devait, à huit heures vingt et une minutes, mettre en fuite l’arrière-garde maladroitement laissée hors des remparts de Château-Chinon par le général Molinchard.

V

- Je suis content de ta tenue, Thomas, dit tout en cheminant le baron Oscar Malhuché de Vessendeuil à son compagnon. Tu t’es comporté comme un homme mieux élevé que toi. Je suis aise de voir l’honneur que te fait ma compagnie, et que tu t’efforces de t’en montrer digne.

- En effet, dit Thomas. Mais j’ai tout de même été bien ennuyé cette nuit.

- Que t’est-il donc arrivé ?

- Une effroyable colique.

- Eh bien ! tu as trouvé, je suppose, l’endroit où se guérit cette maladie ?

- Justement non. Et, après d’inutiles recherches, j’ai dû recourir à l’urne de porcelaine qu’une main prévoyante avait mise à ma portée.

- Ah ! mon Dieu ! Mais, au moins, tu as fait disparaître ensuite les traces fâcheuses de ton incommodité.

- Hélas ! non.

- Malheureux ! Animal ! Bélître ! hurla le baron fou de colère. Mais tu ne sais donc pas pour quel malotru tu vas passer !

- Pour ça, non ! répliqua Thomas avec un méchant sourire ; car j’ai porté le tout dans ta chambre.

Le baron pâlit et faillit se trouver mal, suffoqué par un tel désespoir que la force lui manquait pour accabler d’injures son indigne compagnon et lui sauter à la gorge. Pour comprendre son état affreux, il faut que vous sachiez le contenu du billet qu’il avait glissé, la veille au soir, aux mains de la belle comtesse. Le voici :

- « Madame, c’est un désespoir pour moi de vous quitter sans vous laisser même un souvenir ! Entrez de grâce dans ma chambre demain matin et promettez-moi de porter toute la journée dans votre adorable chevelure, après l’avoir longuement respiré, ce que vous y trouverez. »

Et, avant l’aurore, il avait été cueillir, dans le parterre, un magnifique œillet rouge qu’il avait déposé sur sa cheminée.

Cet œillet rouge, il venait, par un surcroît d’infortune, de l’apercevoir au képi de cet abominable Thomas !

Ici finit mon histoire de fleurs spécialement dédiée aux dames sentimentales et aux hommes du monde dont je fais dorénavant partie.