Astronomie populaire (Silvestre)

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C. Marpon et E. Flammarion (p. 165-176).

ASTRONOMIE POPULAIRE


I

« Lorsque vous lirez ces lignes, j’aurai cessé de vivre. Ne voulant pas voler à votre souvenir des larmes imméritées, je me résous, sur le seuil de la tombe, au plus pénible des aveux. Ne me pleurez pas, Bergace ! Si bon enfant que vous soyez, ne me pleurez pas ! Je vous trompais abominablement. Et avec qui, Seigneur ? Avec votre meilleur ami, avec l’indigne compagnon de votre enfance. D’ailleurs, lui aussi, Papoul, comprend l’horreur de sa conduite et succombe au remords. La résolution que je vous annonce, nous l’avons prise en commun. Elle vous délivrera à la fois d’une épouse adultère et d’un faux camarade. Notre vie, à tous trois, était cependant bien douce ; et je me demandais quelquefois comment le crime peut ainsi goûter les sérénités de l’innocence ! Vous étiez aveugle, Bergace, autant qu’on le puisse désirer, et nous nous aimions, Papoul et moi, plus qu’on ne le rêvera jamais, O conscience, pourquoi as-tu élevé la voix dans notre délicieux bonheur ?... Enfin ! notre parti est pris. Papoul et moi, nous mourrons ensemble, et vous, Bergace, vous vous consolerez. Si jamais vous retrouvez nos tristes dépouilles, ne nous séparez pas dans le tombeau. Adieu, le meilleur des maris ! Je vous quitte à regret. Mais Papoul me prie de lui laisser un peu de place pour vous envoyer le suprême bonjour.

« Celle qui préfère le trépas à la trahison,

» MICHELINE. »

Au-dessous on lisait, d’une autre écriture, les lignes suivantes :

« Adieu, le meilleur des amis ! Maintenant que tu sais, je n’ose pas te dire que je t’embrasse, mais le cœur y est. Pourquoi as-tu été si jobard ! Si, au début, tu t’étais aperçu de quelque chose, tu m’aurais mis à la porte et tu n’aurais pas causé la mort de deux personnes incapables d’infamie. Enfin ! je ne veux pas te faire de reproche. Ta femme et moi, nous te pardonnons en quittant cette terre.

» Celui qui regrette franchement de t’avoir connu, » PAPOUL. »


II

Lorsqu’au retour de son bureau, sur le coup de cinq heures du soir, M. Bergace Papillon trouva ce double écrit sur la table où il espérait voir le couvert à moitié mis comme de coutume, il faillit tomber à la renverse. Après l’avoir lu dans le plus parfait hébêtement, après s’être frotté vigoureusement les paupières pour bien s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’un mauvais rêve, il se mit à parcourir sa maison, comme un fou, en appelant, en hurlant, en se cognant la tête aux murailles. Mais tout ce vacarme n’éveilla aucun écho humain. Alors il sortit en courant et se rendit chez le commissaire. Celui-ci, qu’un ami attendait pour prendre le vermouth, le reçut assez mal. Sa déclaration fut cependant consignée tant bien que mal sur un registre crasseux. Mais Bergace ne s’en tint pas là. Sautant dans un fiacre, il se fit trimballer, durant la nuit entière, partout où un pressentiment fugitif lui montrait les deux coupables et, la gorge pleine de pardons entrecoupés, il gémissait des mots sans suite ! « Revenez, malheureux !... j’aime mieux être cocu !... Mon petit Papoul… ma chère Micheline !... C’est moi qui ai tous les torts !... Je m’en irai si vous voulez, mais ne mourez pas !... » Tandis qu’il se lamentait dans l’ombre, des rôdeurs de barrière assommèrent son cocher et lui volèrent tout ce qu’il possédait lui-même. L’aube aux doigts de corail le trouva sur un tertre de gazon, tout endolori de coups et sa cravate déchirée. A peine rentré dans l’enceinte de Paris, il acheta le *Petit Journal* et y lut ces lignes magistralement rédigées : « Hier soir, un double suicide émut douloureusement les tranquilles promeneurs qui prenaient le frais aux abords du pont de l’Alma. Un jeune homme et une jeune femme, qui n’avaient jusque-là éveillé l’attention par aucun acte excentrique, enjambèrent rapidement le parapet et se précipitèrent dans les eaux bouillonnantes du fleuve. Des mariniers coururent aussitôt à leur secours, mais après deux heures d’inutiles recherches, ils renoncèrent à rendre même la dépouille de ces infortunés à l’inquiétude de leur famille. » Le bon Bergace fondit en larmes en parcourant cet entrefilet. Pendant deux mois, il alla tous les jours à la Morgue et entra en correspondance avec les autorités de toutes les villes riveraines depuis Saint-Cloud jusqu’à Rouen. Rien ! Rien ! Rien ! Le goufre avait positivement refusé de rendre sa double proie.

III

Oh ! ce fut dur pour le pauvre bureaucrate ! Il adorait Micheline, bien que celle-ci le traitât avec un mépris bienveillant, et Papoul lui était nécessaire, quoique Papoul eût toujours l’air ennuyé avec lui. Les premières solitudes furent affreuses ; un an s’écoula avant que Bergace eût le courage de chercher une diversion à sa douleur. Il s’y résolut enfin et prit une maîtresse ; mais il s’aperçut rapidement qu’on pouvait être trompé, même par une simple concubine, et renonça définitivement à l’amour. Alors il essaya de la politique, et se présenta comme candidat au conseil municipal. Mais l’implacable honnêteté de sa nature fut bientôt révoltée par tous les compromis que comporte aujourd’hui la vie publique. Victime des manœuvres de la dernière heure, il se jura de ne plus descendre dans une lice où les armes ordinaires sont le mensonge, la mauvaise foi, l’indifférence parfaite au bien commun et l’ambition sans scrupule. Il tenta ensuite la pêche à la ligne, mais un gardon ne pouvait pas effleurer son amorce que, dans la transparence verte des flots, il ne crût apercevoir deux cadavres flottants entre deux eaux et pris par les cheveux à son hameçon. La science lui restait et il se rua dans la science. Cette *alma parens*, comme dit M. Bouguereau, le reçut avec bienveillance dans son sein, ce qui évoque une singulière image, mais l’expression est consacrée. Bergace étudia, comme peut le faire un bon bourgeois qui ne peut donner à ce genre de travaux que les loisirs d’une vie d’ailleurs laborieusement occupée. Les œuvres d’Arago, qui ne demandent pas une grande culture antérieure, le charmèrent infiniment et, comme il ne s’en rapportait pas même à ses confrères en science, mais aimait à expérimenter directement, il acheta un tas de lorgnettes coûteuses pour examiner les étoiles pendant les calmes nuits d’été. Il commença même à écrire et obtint une mention honorable au concours de l’Institut de Pont-à-Mousson. C’est ainsi qu’il ébaucha une petite renommée provinciale, laquelle devait toujours aller en grandissant.

IV

Ses moyens personnels et les gratifications dont l’encourageait son ministère ne lui ayant jamais permis de s’acheter un télescope, il allait d’ordinaire, trois fois par semaine, place de la Concorde, et, moyennant un abonnement consenti par l’astronome en plein vent, qui y montre la lune, il s’en donnait à cœur joie d’approfondir la constitution de ce curieux satellite de la Terre. Bergace, en dépit de sa nouvelle éducation, était demeuré avant tout un homme d’imagination, et il bâtissait un tas de petits romans psychologiques à la Jean Raynaud autour des excentricités visibles de cet astre. Où le vulgaire ne croit apercevoir que des chaînes de volcan, il devinait des villes détruites et des cités en train de renaître. Car il n’admettait pas un seul instant que la lune fût inhabitée. Il en avait vu, en mainte occasion, tressaillir les molécules lumineuses de façon à n’avoir aucun doute sur ses propriétés populeuses. Il avait même, à ce sujet, avec le propriétaire de l’instrument, lequel était un sceptique et un athée, des discussions philosophiques du plus haut intérêt.

Or, un soir qu’une brume naissante peuplait l’atmosphère de rêves et d’indécises clartés, Bergace était en contemplation véhémente, tout comme Panurge, l’oeil plongé dans l’immense tube, quand un roquet, qui n’aimait pas vraisemblablement les gens curieux, vint sournoisement lui grignoter un mollet. Le temps de lui allonger un coup de pied formidable en se retournant et de reprendre la pose, Bergace plongeait de nouveau quand une exclamation de surprise s’exhala de sa poitrine. En même temps, il se mit à trembler de tout son corps, et de grosses larmes vinrent troubler, de leur scintillement, la clarté de sa vision. Tout à coup, n’y tenant plus, il se dégagea brusquement, jeta tout ce qu’il avait dans ses poches à l’astronome étonné, et rentra chez lui en courant comme un homme dont la raison est enveloppée de fumées.

V

Qu’avait-il donc vu ?... Dans cette lumière diffuse que créait l’état particulier de l’air, il avait nettement aperçu deux figures connues, Micheline et Papoul échangeant des baisers à sa barbe dans l’immensité. Ainsi leurs âmes habitaient la lune, leurs corps y étaient ressuscités et leur amour y revivait, rajeuni par les métamorphoses. Quelle découverte ! Cette lune, que les ignorants imaginent déserte, elle a une destination personnelle dans le monde planétaire. Elle reçoit les amoureux et donne asile à l’adultère ! Ce n’est pas un métier honorable, mais on fait ce qu’on peut. C’est vers elle que doivent monter toutes les malédictions posthumes des cocus inconsolés. Mais Bergace n’était pas de ceux-là. Uniquement épris désormais de la science, il était fort indifférent à l’idée que là-haut se poursuivait son déshonneur parmi l’hilarité des sphères célestes. Il prit sa bonne plume et, s’enfermant chez lui, il commença la rédaction d’un mémoire destiné, pour le coup, à l’Institut de Paris, d’un mémoire où il sacrifiait sa propre renommée aux intérêts sacrés de l’astronomie, en disant les choses telles qu’elles étaient et dans leur moindre détail. Ce précieux document était sous presse quand, un beau matin, un article de journal portant cette rubrique : *deux ressuscités*, attira l’attention de Bergace. En substance le voici : « En faisant des recherches après un vol considérable, la police venait de découvrir, dans une villa du Bas-Meudon, qu’on croyait inhabitée, deux personnages dont l’identité n’avait été établie qu’à grand’-peine. Il était certain cependant aujourd’hui qu’on avait pas eu affaire à des malfaiteurs, mais bien à des amoureux. La femme est une dame Micheline P…, qui avait disparu depuis deux ans du toit conjugal, en faisant croire à son suicide. L’homme est un sieur Papoul V…, qui s’était associé à cette comédie et avait arrangé lui-même et envoyé à un journal le récit de leur mort. Ces deux fumistes… » Bergace n’en lut pas davantage. Il sentait sa tête éclater. Et son mémoire !... et sa tranquillité !... Mais comment ? Il les avait vus clairement, comme je vous vois, dans la lune ! Ah ! bien oui ! C’était le maudit chien ! En le chassant, Bergace avait fait dévier la direction du télescope, sans s’en apercevoir, et l’avait braqué inconsciemment… je vous demande un peu où ? Sur la fenêtre de la villa du Bas-Meudon où, profitant de la nuit venue, nos amants, épris de mystère, prenaient le frais, ne se doutant guère que l’un des plus formidables instruments de l’astronomie moderne épiait leurs baisers. Car Bergace avait vu des choses !... Enfin, il a repris sa femme et Papoul est rentré dans la maison.