Histoire de Miss Clarisse Harlove/Lettre 117

Traduction par Abbé Prévost.
Boulé (Ip. 463-464).


Miss Clarisse Harlove, à Miss Howe.

samedi, après-midi. Mon vieux messager n’étant point en bonne santé, j’arrête le vôtre pour le charger de ma réponse. Vous ne fortifiez pas mon courage par vos dernières réflexions. Si ces apparences de réformation ne sont que des apparences, quelles peuvent être ses vues ? Mais un homme est-il capable d’avoir le cœur si bas ? Oserait-il insulter au tout-puissant, ne suis-je pas autorisée à juger plus favorablement de lui par cette triste réflexion, que, dans la dépendance où je suis de son pouvoir, il n’a pas besoin d’un si horrible excès d’hypocrisie, à moins que ses desseins sur moi ne soient de la dernière bassesse ? Il doit être du moins de bonne foi dans le temps qu’il me donne de meilleures espérances. Comment pouvoir en douter ? Vous devez vous joindre à moi dans cette idée, ou vous ne sauriez souhaiter de me voir sous un joug si terrible. Mais, après tout, j’aimerais mieux être indépendante de lui et de sa famille, quoique j’aie une haute opinion de tous ses proches. Je l’aimerais beaucoup mieux ; du moins jusqu’à ce que j’aie vu à quoi les miens se laisseront engager. Sans une raison si forte, il me semble que le meilleur parti serait de me jeter tout d’un coup sous la protection de Miladi Lawrance. Tout serait conduit alors avec décence : et peut-être m’épargnerais-je une infinité de mortifications. Mais aussi, dans cette supposition, il faudrait me regarder comme nécessairement à lui, et passer pour une fille qui brave sa propre famille. Ne dois-je pas attendre quel sera le succès de ma première tentative ? Je le dois sans doute ; et cependant je ne puis en faire aucune avant que d’être établie dans quelque lieu sûr, et séparée de lui. Madame Sorlings m’a communiqué ce matin une lettre qu’elle reçut hier au soir. Elle est de sa sœur Greme, qui, " espérant, dit-elle, que je lui pardonnerai l’excès de son zèle, si sa sœur juge à propos de me faire voir sa lettre, souhaite, pour l’intérêt de la noble famille et pour le mien, que je me détermine à rendre son jeune seigneur heureux ". Ce sont ses termes. Elle fonde son empressement sur la réponse qu’il lui fit hier, en allant à Windsor. Elle avait pris, dit-elle, la liberté de lui demander si le temps des félicitations approchoit. Il lui répondit " que jamais on n’avait eu, pour une femme, plus de tendresse qu’il en avait pour moi ; que jamais une femme n’avait mérité plus d’attachement ; que chaque entretien qu’il avait avec moi, lui donnait de nouveaux sujets d’admiration ; qu’il m’aimait avec une pureté de sentimens dont il ne s’était jamais cru capable ; et qu’il me regardait comme un ange descendu du ciel pour le rappeler de ses égaremens : mais qu’il appréhendait que son bonheur ne fût plus éloigné qu’il ne désirait, et qu’il avait à se plaindre des loix trop sévères que je lui avais imposées ; loix néanmoins aussi sacrées pour lui, que si elles faisaient partie du contrat de notre mariage, etc. ". Que dois-je dire, ma chère ? Que dois-je penser ? Madame Greme et Madame Sorlings sont d’honnêtes femmes : et cette lettre s’accorde avec la conversation qui m’a paru agréable, et qui me le paraît encore. Cependant, que se proposait-il, lorsqu’il a laissé échapper l’occasion de me déclarer ses sentimens ? Pourquoi faire des plaintes à Madame Greme ? Ce n’est point un homme timide. Mais j’inspire de l’effroi, dites-vous. De l’effroi ! Ma chère. Dites-moi donc comment ? Je suis quelquefois hors de moi-même, de la nécessité où je me trouve d’observer la manœuvre de cet esprit subtil, ou de cette tête folle ; je ne sais quel nom je dois lui donner. Qu’elle est sévèrement punie, me dis-je souvent à moi-même, cette vanité qui m’a fait espérer de servir de modèle aux jeunes personnes de mon sexe ! Si mon exemple sert désormais à leur inspirer des précautions, je dois être assez contente. à quelque sort que le ciel me destine, il ne faut plus compter que je puisse jamais lever la tête entre mes meilleurs amis et mes plus dignes compagnes. C’est une des plus cruelles circonstances du malheur d’une fille imprudente, d’accabler de douleur tous ceux dont elle est aimée, et de ne causer de la joie qu’à ses ennemis et à ceux de sa famille. Que cette leçon serait utile, si l’on prenait soin de se la rappeler vivement dans l’attention, lorsque l’esprit balance sur une démarche douteuse ! Vous ne connaissez pas, ma chère, tout le prix d’un homme vertueux ; et, malgré la noblesse de votre ame, vous participez à la foiblesse commune de la nature, en faisant trop peu de cas du bien qui est entre vos mains. Si c’était M Lovelace qui vous rendît des soins, vous ne le traiteriez pas comme vous traitez M Hickman, qui mérite d’être mieux traité que lui. Dites ; le traiteriez-vous de même ? Vous savez qui disait, en parlant de ma mère : celui qui souffre beaucoup, s’apprête beaucoup à souffrir . Je m’imagine que M Hickman apprendrait volontiers de qui vient cette observation. Il aurait peine à croire qu’une personne qui pense si bien, ne tirât pas quelque fruit de sa propre remarque, et il souhaiterait sans doute qu’elle fût en liaison d’amitié avec sa chère Miss Howe. La douceur, loin d’être une qualité méprisable dans un homme, entre nécessairement dans l’idée du galant homme ; c’est-à-dire qu’elle fait une partie essentielle de la perfection qui convient à ce sexe. Un prince peut être indigne d’un si beau titre ; car ce sont les sentimens et les manières, plus que la fortune, la naissance et les dignités, qui forment cet honorable caractère. Sera-t-il dit généralement que la préférence de notre sexe est pour les hommes violens, impétueux ? Et Miss Howe ne sera-t-elle pas du moins une exception ? Pardon, ma chère ; et que votre amitié pour moi n’en souffre pas. Ma fortune est changée ; mais mon cœur sera toujours le même. Cl Harlove.