Histoire d’une famille de soldats 1/6


CHAPITRE VI

où jean tapin dut manger de la soupe « au chat »
et comment il fit la connaissance du général kléber


La France était — une première fois — sauvée de l’invasion !

La victoire de Valmy, due à la ténacité et au génie de Dumouriez, remplit tous les cœurs d’allégresse ; le danger, pourtant, était bien loin d’être conjuré.

En effet, si les Prussiens battus à Valmy s’étaient immédiatement mis en retraite et rentraient en Allemagne, les Autrichiens étaient encore chez nous.

Sous les ordres du duc de Saxe-Teschen, ils venaient de mettre le siège devant Lille ; et ce fut grâce à l’indomptable énergie des habitants de cette place forte que les Autrichiens ne purent avancer plus loin. Les Lillois subirent, avec un stoïcisme admirable, un bombardement furieux qui dura six jours ; mais ils tinrent bon, et vous avez peut-être entendu parler de ce barbier qui, ramassant un éclat de bombe, y fit mousser du savon et rasa en pleine rue tous ceux qui osèrent se présenter.

L’anecdote remonte à ce siège fameux, et il paraît que nombreux furent les clients de ce barbier sans peur.

La résistance de Lille donna aux généraux Labourdonnaie et Beurnonville le temps de se porter à son secours, et l’arrivée des troupes françaises força les Autrichiens à lever le siège.

Mais — direz-vous — puisque les Prussiens vaincus s’enfuyaient, Dumouriez dut les poursuivre l’épée dans les reins et les anéantir ?

C’est, en effet, mes enfants, ce qu’il eut dû faire. Mais, malheureusement, il le fit avec mollesse, négociant avec eux, et dupé par le roi de Prusse qui, après s’être engagé à abandonner la coalition, oublia toutes ses promesses dès qu’il fut hors d’atteinte. Aussi, l’ennemi — tout en perdant beaucoup de monde et beaucoup de bagages — put-il néanmoins s’en tirer sans trop de mal.

L’armée de Valmy s’était, après la victoire, scindée en plusieurs tronçons. La 9e demi-brigade fut affectée au corps d’armée du général Custine qui, de suite, prit l’offensive et pénétra dans le Palatinat.

Ce fut une marche hardie, trop audacieuse même, car elle séparait cette armée du gros des forces françaises.

Mais Custine était ardent, et tous ses soldats le suivaient avec enthousiasme. C’est ainsi qu’il remonta le Rhin et prit successivement trois villes : Spire, Worms et Frankenthal.

Enfin, grisé par le succès, le général français poussa jusqu’à Mayence. Cette place se rendit à lui le 21 octobre 1792.

Jean Tapin nageait dans la joie ! Maintenant il n’aurait pas fallu lui marcher sur le pied !

Songez donc : avoir, à treize ans, assisté à plusieurs combats et à une bataille rangée ! Avoir parcouru à pied la distance de Paris à Mayence !

Cela vous baptise déjà : « vieux soldat » ; et moitié sérieux, moitié plaisants, ses camarades de la 9e donnaient parfois ce titre au petit tambour.

Aussi, quand son régiment cantonnait dans une ville conquise, Jean, le bicorne de travers, la tête haute, très fier de son uniforme, dévisageait d’un air de supériorité les gros Allemands qui, sur le seuil de leur porte, fumaient leur longue pipe de porcelaine et considéraient le gamin d’un œil étonné.

Tout allait donc au mieux de ses désirs, car Jean, ayant pris goût aux opérations de guerre, avait horreur de l’inaction. Il fut servi à souhait : la 9e demi-brigade, placée sous les ordres de Kléber, prit part à presque toutes les opérations que le général Custine entreprit dans la région.

Malheureusement, les Prussiens, que Dumouriez avait eu le tort de laisser se reformer tranquillement, voulurent reprendre l’offensive. Remontant la rive droite du Rhin, ils vinrent attaquer les Français.

Leur effort, combiné avec celui d’un corps d’Autrichiens et de Hessois qui arrivait du nord, réussit à repousser Custine. Vingt mille soldats français parmi lesquels la 9e demi-brigade, après avoir été coupés du corps principal, furent rejetés dans Mayence. Ils s’y enfermèrent et presque aussitôt l’investissement de la place commença.

On était au début d’avril 1793.

Les généraux Kléber, Aubert-Dubayet et Meunier commandaient les troupes, de concert avec le représentant du peuple Merlin. Leur premier soin, en se trouvant ainsi cernés, fut d’inventorier les ressources en vivres.

En effet, dans une ville assiégée, il ne suffit pas d’avoir des soldats bien armés, bien disciplinés et pourvus de munitions ; les soldats, pour bien se battre, ont besoin d’être bien nourris. C’est pourquoi, je vous l’ai déjà dit, le service des approvisionnements joue à la guerre un rôle si prépondérant.

Or, à Mayence, le cas d’un siège n’avait pas été prévu ; les magasins ne contenaient qu’une quantité restreinte de grains et de farine.

Quant à la viande fraîche, elle faisait presque totalement défaut, puisqu’on n’avait pas eu le temps de rentrer du bétail, et en même temps du fourrage pour l’alimenter.

Est-il besoin de vous dire, mes enfants, qu’à cette époque les conserves (d’un usage si courant et si pratique aujourd’hui) n’existaient pas encore ? En fait de conserves, on ne connaissait que les salaisons et les viandes fumées.

Mais — rien n’ayant été préparé — il n’en existait que fort peu dans la ville. Les légumes secs eux-mêmes étaient rares, puisqu’on en avait consommé une grande quantité pendant l’hiver qui venait de finir.

Vous voyez que la situation n’était certes pas brillante.

— Ma foi, tant pis ! — dit Kléber de sa grosse voix, à la fois bonne et rude — si nous sommes forcés de manger nos bottes, nous verrons bien. En attendant, tachons de faire rentrer un peu de bétail qu’on abattra et qu’on salera… Ce sera toujours autant de pris sur l’ennemi… en même temps, cela peut nous donner de l’air, nous permettre d’enlever une position et de tendre la main à Custine… Enfin, ça empêchera les hommes de songer qu’ils ont le ventre creux !

Et le général se mit à rire.

C’est ainsi que, le 11 avril, une vigoureuse sortie de nuit fut décidée.

Nos troupes sortirent de Cassel — faubourg de Mayence — se dirigeant silencieusement vers une forte position ennemie qu’on voulait enlever par surprise.

Par malheur, dans l’une de nos colonnes qui s’avançaient dans l’ombre, un coup de feu éclata, tiré sans ordre par un soldat qui sans doute avait perdu son sang-froid.


Le siège de Mayence.

Et voyez comme la faute d’un seul peut, à guerre, amener de graves complications !

Ce coup de feu isolé donna l’éveil aux Hessois qu’on allait aborder, et annihila toutes les dispositions prises : en un clin d’œil, la fusillade crépita sur toute la ligne.

La 9e demi-brigade était engagée sur la droite, tout près d’un petit village ; et, au bruit de la détonation, tout le monde s’arrêta d’instinct. Jean Tapin, sa caisse ballante à la cuisse, aperçut, non loin de là, la haute silhouette du colonel Bernadieu à pied — car, hors les généraux, aucun officier n’avait été autorisé à monter à cheval pour cette sortie de nuit.

Jean entendit le colonel dire à mi-voix :

— Bon sang ! qu’est-ce qui se passe ?

Masquée par les maisons, la neuvième n’avait pas souffert. Mais sur la gauche, on entendait des cris, des rumeurs : la lutte corps à corps s’engageait. Soudain un bruit de galop perça les ténèbres, en même temps que la voix connue de Kléber retentissait :

— Bernadieu ! Bernadieu ! rugissait-il, un bataillon face à gauche ! Foncez dessus ! Prenez-les en flanc ! La charge !… À la baïonnette !

Déjà l’ordre était transmis, et le commandant de Lideuil partait au pas de charge avec son bataillon et les tambours.

Jean suivait, quand Bernadieu le rappela :

« Reste avec moi ! » ordonna-t-il.

Le gamin obéit et put ainsi assister au colloque de Kléber et de Bernadieu.

« Le coup est manqué ! dit le premier… au moins ne perdons pas tout… Empoignez-moi le bétail du village et, lestement, faites-le filer sur Mayence.

— Bien !

— Une compagnie suffit. Avec le reste, occupez solidement le village pour menacer le flanc ennemi et protéger l’opération. Vite ! vite ! »

Ce ne fut pas long. La compagnie du capitaine Romain défonça les portes des étables, rassembla ainsi quarante vaches que les hommes entourèrent, les poussant, baïonnette au flanc, vers Mayence ; pendant que le reste de la neuvième gardait les issues du village et tiraillait dans le noir.

Jean Tapin, très ému (c’était, en effet, le premier combat de nuit auquel il assistait), avait grimpé sur une haute borne, pour voir un peu mieux.

À trois pas de lui, au coin d’une ruelle, il distingua la double silhouette de Bernadieu et de Kléber qui se détachaient par instants, sous la lueur rouge des coups de feu.

Sur la gauche, le bruit diminuait, s’éloignant.

Tout à coup, Jean aperçut avec stupeur un groupe de Hessois, la plupart en manches de chemise. Ils se glissaient avec prudence le long des maisons, par une rue latérale, et allaient déboucher juste derrière Kléber et Bernadieu.

Mais notre petit ami ne perdit pas la tête.

Mû par son seul instinct, sans aucun ordre, il se mit à battre le ralliement, n criant à pleins poumons :

« Gare à nous ! Par ici !… Ils arrivent !… »

Ce fut le salut.

Dix secondes plus tard, Kléber et Bernadieu étaient tués ou pris. Mis sur leur garde par l’heureuse initiative de Jean qui battait la charge à tour de bras, et rapidement soutenus par les camarades de la neuvième, ils sautèrent comme des lions sur les Hessois.

Ce fut une tuerie sauvage dans laquelle notre petit ami eut une vision rapide qui devait lui demeurer toujours présente à l’esprit : celle de La Ramée clouant, d’un coup de baïonnette, contre la porte d’une grange, un officier hessois. Dans la violence du choc, la lame se cassa net au ras du canon, et le malheureux resta là, crucifié, les bras tordus par l’agonie, râlant lamentablement pendant que le vieux troupier— sans même le regarder — courait à d’autres ennemis que maintenant il frappait à coups de crosse…

L’engagement fut du reste très court. Tout ce qui fut trouvé d’ennemis dans la rue fut tué, « nettoyé », comme le dit La Ramée en arrivant au rassemblement, aussi calme que s’il eût été à la cantine en train de fumer sa pipe.

Pour ce vieux soldat, les sauvageries, inhérentes à la guerre, semblaient une chose très simple et très naturelle.

La Ramée se battait comme il respirait. C’était sa vie ! On se reforma, et, emmenant quelques blessés, le bataillon reprit la direction de Mayence.

« Aussi bien, dit Kléber, les nôtres sont rentrés… on n’entend plus rien. »

La colonne française avait réussi effectivement à regagner la place. L’ennemi, s’étant heurté aux travaux de défense, avait fait demi-tour ; et la neuvième, lorsqu’elle rentra vers Mayence, heurta une de ses colonnes. Pendant un quart d’heure, elle dut former le carré, tout en reculant vers la ville. Enfin elle arriva à portée des retranchements, d’où partit sur l’ennemi une fusillade nourrie qui le força à abandonner définitivement la partie. La sortie était manquée, mais on avait tout de même enlevé quarante têtes de bétail.

Avant de regagner le quartier où Catherine l’attendait avec angoisse, Jean s’entendit appeler.

C’était Kléber qui lui criait :

« Eh ! gamin, viens ici me faire voir ta trompette ! »

Puis, quand le petit tambour se fut approché :

« Comment s’appelle-t-il, cet enfant-là ? demanda Kléber à Bernadieu.

— Jean Cardignac, dit Jean Tapin !

— Eh bien, mon petit gars, merci ! tu t’es bien conduit. Tu nous as tiré une belle épine du pied… Sans toi, nous serions peut-être là-bas à dormir pour longtemps… Bernadieu ! ajouta-t-il, vous porterez Jean Tapin à l’ordre de la neuvième. »

Jean rougit de plaisir et d’orgueil. Il en avait bien le droit, n’est-il pas vrai ?

« Tu dois être las ; va te coucher, reprit Kléber en lui donnant une poignée de main — et n’aie pas peur… je me souviendrai de toi, mon petit gars ! »

Fatigué, certes, il l’était, le petit tambour ! mais, énervé par l’émotion du combat, il rentra pourtant au pas de course, et sautant au cou de Catherine, toute pâle, mais toute heureuse de le voir vivant, Jean Tapin s’écria :

« Maman Catherine, je suis à l’ordre ! C’est le général qui l’a dit ! »

Malgré sa fatigue, Jean ne voulut se reposer qu’après avoir tout raconté à Catherine et à Belle-Rose qui, lui aussi, venait de rentrer sain et sauf.

Le tambour-maître, peu expansif cependant, l’embrassa.

« Tonnerre ! dit-il ; que je suis vraiment fier de toi, clampin ! que tu es superlatif, absolument superlatif ! Que je n’aurais jamais cru ça quand tu es arrivé à la neuvième. »

Et, sentencieux, il ajouta :

« Que c’est mon avis superlatif que, décidément, tu iras loin ! »

« Superlatif » était décidément le mot de prédilection du géant.

Quant à Lison, si elle n’assista pas au retour triomphal de son petit camarade, c’est — vous le comprendrez — qu’elle dormait bien tranquille, et que sa maman ne voulut pas la réveiller ; mais elle se rattrapa le lendemain.

Ne croyez pas que cette première opération bien que manquée eût abattu le courage des assiégés ; bien au contraire !

Les ennemis de la France savent parfaitement qu’ils nous calomnient lorsque (même encore aujourd’hui) ils crient sur tous les tons que le Français, malgré ses qualités brillantes dans l’attaque et surtout dans le succès, s’abat rapidement dans la défensive et, perdant confiance, n’est plus bon à rien.

Quelle erreur, mes enfants ! Et comme l’histoire est là pour démentir cette appréciation perfide !

Aussi bien pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire que dans les dernières guerres modernes, nous avons démontré que nous sommes au contraire capables de la plus grande ténacité, et que, si les revers nous impressionnent, ils ne nous abattent pas.

Toutes les fois que le sort des armes donna aux troupes françaises des villes à défendre, elles forcèrent l’admiration de l’ennemi. Faut-il vous citer la défense de Gênes, celles de Dantzig et de Huningue, sans oublier, en 1870, la belle défense de Paris, assiégé par les Prussiens, et l’héroïque résistance de Strasbourg et de Belfort ?

N’avons-nous pas, plus près de nous encore, pendant la campagne du Tonkin, la sublime défense de Tuyen-Quan, où une poignée de braves, commandée par le colonel Dominé, se défendit avec un acharnement admirable ; où l’on vit un simple sergent du génie, le sergent Bobillot, mériter par sa belle conduite la statue de bronze que lui a élevée Paris, sa ville natale ?

Eh bien, mes petits amis, au milieu de tous ces beaux exemples, la défense de Mayence par les troupes de Kléber restera comme l’une des plus remarquables.

Le siège dura quatre mois !

C’est long, de rester ainsi quatre mois enfermés, sans nouvelles de France, avec l’unique préoccupation d’empêcher l’ennemi d’aborder le rempart.

C’est long de vivre quatre mois sous une pluie de bombes et de boulets, s’abattant sans trêve comme un orage de fer et de feu.

Oh ! qu’il faut pour cela de courage et d’abnégation, surtout quand les vivres manquent et que l’on n’a pas à manger tous les jours !

C’était le cas des défenseurs de Mayence.

Presque toutes les farines avaient été employées : on rationnait même le pain. La viande faisait complètement défaut, en dehors des chevaux morts ou tués.

Les joues creuses, leurs uniformes usés dans les combats et devenus trop larges pour leur corps amaigri, pas un de ces grands gaillards, défenseurs héroïques de Mayence, ne se plaignait de la faim. Seul, dans leurs yeux qui brillaient de fièvre, se lisait le même désir : combattre, — et les grenadiers eussent écharpé celui qui leur eût parlé de se rendre.

La 9e avait quitté Mayence et cantonnait presque en dehors du faubourg de Cassel, au poste le plus avancé, le plus dangereux.

Catherine, navrée, n’avait plus de vivres en réserve dans sa charrette. C’en était fini des douceurs pour Lison et Jean Tapin ; et la pauvre femme pleurait parfois, en considérant la petite figure amaigrie de sa fillette, qui pourtant ne se plaignait pas.

Jean non plus, du reste ! Son caractère d’enfant s’était trempé. C’était maintenant un homme ! Il avait beaucoup grandi ; le manque d’aliments réconfortants avait aminci son visage, aux joues autrefois rosées, aujourd’hui toutes pales, et donnait au petit tambour un air très sérieux, très réfléchi.

Pour suppléer au défaut de viande, les hommes s’ingéniaient, passant tout le temps que le service leur laissait, à chasser ou à pêcher du poisson dans le Rhin. La chasse cependant n’était pas commode, car on ne pouvait employer à cela les fusils.

C’était interdit. D’abord pour ne pas user de munitions, ensuite pour ne pas provoquer des alertes à tout instant.

Aussi tendait-on des pièges aux oiseaux, aux chiens errants, aux chats, aux souris, en un mot à tous les animaux qu’on pouvait convertir en rôti ou en ragoût.

Lorsqu’on avait réussi à mettre la main sur une pièce importante, c’était une fête dans l’escouade où tombait cette manne inespérée.

Jean imita ses camarades : pour prendre les moineaux, il organisa un trébuchet.

Un trou creusé en terre, une tuile posée par-dessus, en équilibre sur de petits bouts de bois taillés en pointe, tel est, sommairement, le dispositif de ce piège. Les bouts de bois sont placés de façon que le plus léger choc les renverse : la tuile tombe alors, emprisonnant les oiseaux.

Dès son coup d’essai, Jean Tapin prit deux moineaux francs et un rouge-gorge.

Introduisant la main sous la tuile, il saisit les pauvres bestioles et les enferma dans le panier dont il s’était muni.

— Quelle chance ! se dit-il. Je vais les porter à Lisette. Elle va bien dîner. Prenant sa course, Jean rentra au cantonnement.

Pourtant la première joie passée, il éprouva une certaine tristesse.

— Pauvres petites bêtes ! pensa-t-il. Ils ne se doutent pas qu’on va les tuer. Je les entends qui volent dans le panier… Ils voudraient bien s’en aller !

Cette idée l’impressionna, le rendit soucieux. Mais la joie de faire plaisir à sa petite amie le domina.


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La fillette coula son regard vers les oiseaux effarés.

— Lisette ! cria-t-il en arrivant vers la carriole de Catherine ; viens voir ! viens vite ! j’ai des oiseaux pour ton dîner.

Curieuse et joyeuse, Lison accourut.

— Fais voir, mon Jean, dit-elle.

Alors, soulevant prudemment le couvercle du panier.

— Tiens ! regarde ;

La fillette, penchée, coula son regard bleu vers les oiseaux effarés.

— Oh ! dit-elle, comme ils sont jolis ! le petit rouge surtout !

Puis, redressant sa tête blonde :

— Mais… articula-t-elle, hésitante et la voix troublée… Dis donc, Jean… pour les manger, il va falloir les tuer…, ça va leur faire du mal.

Ses yeux étaient tristes.

— Oui ! répondit Jean avec un soupir, oui ! ça leur fera du mal… pour sûr… Pauvres petits oiseaux !

Tous deux se regardèrent, silencieux. Enfin, Lisette, tout émue, déclara :

— Moi, vois-tu, je ne veux pas manger ces pauvres petits… j’en aurais trop de chagrin.

— Moi aussi !…

— Sais-tu, Jean… si on les lâchait ?

Déjà le petit garçon avait saisi le couvercle. Pourtant, il hésita.

— Tu le veux, Lisette ? dit-il… Tu dois avoir faim, pourtant !

— Oh oui !… mais nous avons du pain aujourd’hui ! Sans ajouter un mot, Jean ouvrit le panier. Les trois captifs s’envolèrent à tire d’ailes. Un bon sourire éclaira les visages de Jean et de Lison ; et sans rien se dire, très émus, presque avec une envie de pleurer, ils s’embrassèrent.

...........................

— Eh bien, les gamins ! arrivez un peu par ici… Y a du nanan !

C’était la grosse voix joyeuse de Belle-Rose, dont la tête venait d’apparaître au coin de la charrette.

Lise et Jean s’approchèrent et virent, non sans étonnement, le géant qui brandissait à bout de bras un énorme chat qu’il tenait par la queue.

Près de lui, La Ramée riait silencieusement.

— Voilà ! reprit le tambour-maître ; nous revenons de la chasse et nous rapportons un gibier superlatif !… Ça vaut mieux qu’un lièvre, par le temps qui court… Vous m’en direz des nouvelles… c’est succulent !… superlativement succulent !

Jean fit une légère grimace.

— Qu’est-ce que c’est, clampin ?… tu fais le dégoûté ?

— Non, citoyen tambour-maître ! mais…

— Tu sauras, mon garçon, interrompit Belle-Rose, que le chat c’est un mets de prince, à Mayence surtout ! Et pour le surplus, tu en as peut-être mangé souvent pour du lapin… pas vrai, La Ramée ?

— Que j’obtempère à ton raisonnement, Belle-Rose ! appuya le vieux troupier.

— D’abord, reprit le tambour-maître, que nous devons être honorés d’une manière subséquente, puisque nous aurons ce soir le même rôti que le général Kléber.

— Comment ça ? dit Tapin.

— Oui, mon fiston ! nous avions, La Ramée et moi, récolté deux chats… Kléber il nous aperçoit en passant : « Que vous en avez une chance ! qu’il nous dit. Vous pourriez pas m’en céder un, Belle-Rose ? » qu’il nous fait. — Superlativement que si, général, que je réponds — rien à vous refuser. — « Merci, mon brave, qu’il reprend. Je dîne ce soir avec le général Aubert-Dubayet. Ça fait que j’apporterai mon plat ! nous avons déjà trois rats et une douzaine de souris. » — « Pour lorss, mon général, qu’a dit La Ramée, vous avez peut-être tort de mettre un chat avec… S’il allait les manger ? »

— Qu’alors Kléber il a ri comme tu penses, eh ! clampin ! Il a pris le chat, l’a attaché au sanglon de sa fonte, et il est parti en nous faisant cadeau de sa blague avec plein de tabac.

— Superlatif !… Superlatif !… conclut le géant… Dépouillons le gibier !

Il se mettait en devoir d’écorcher le chat, quand Catherine apparut.

Belle-Rose lui donnait les indications pour faire un pot-au-feu avec le malheureux matou, lorsqu’un boulet arriva en ronflant, atteignit en plein flanc la charrette de la cantinière et brisa la roue droite.

Carabi effrayé tirait sur sa longe et s’ébrouait.

Belle-Rose et La Ramée s’étaient retournés furieux vers l’ennemi, pendant que Catherine entraînait Jean et Lison derrière un pan de mur.

— Bon sang ! tas de Kaiserlicks ! Vous allez peut-être nous flanquer la paix !… Pas moyen de dîner tranquilles, pour lors ! s’écria La Ramée.

Mais un second boulet arriva et tomba plus loin, tuant deux hommes dans le cantonnement.

Une rumeur courut à travers la neuvième. Le colonel Bernadieu se précipita au milieu de ses hommes, accompagné du commandant Dorval.

— Du calme ! cria-t-il ; rassemblement en arrière de la première ligne de défense ; les capitaines y installeront le nouveau cantonnement.

L’ordre fut exécuté avec rapidité. Cinq minutes plus tard, la neuvième, tout en conservant une position avantageuse, se trouvait à l’abri des canons ennemis.

On put alors manger la soupe au chat dont l’artillerie austro-prussienne avait failli interrompre la confection, et Jean Tapin avait une faim telle qu’il la trouva délicieuse.


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Tout en dégustant en gourmet, Belle-Rose causait avec son invité La Ramée.

— Dis donc, vieux ! as-tu vu d’où venaient ces satanés boulets ?

— Oui !… Ces brigands ont organisé des planchers sur bateaux au milieu du Rhin. Dessus, ils ont collé deux pièces de canon… C’est de là qu’ils tiraient… J’ai bien vu !.. »

— C’est ça même. Alors, tu as dû voir aussi que les pontons sont amarrés par des cordes ?

— C’est sûr ; ils sont attachés à des pieux plantés dans la rivière.

Belle-Rose cligna de l’œil ; et baissant la voix :

— Si qu’on leur ficherait leur ponton au diable ? dit-il.

— Comment ça ?

— Dame !… En coupant les cordes.

— Oui… mais pour approcher ?

— À la nage, donc !

L’œil de La Ramée s’alluma.

— Tiens ! tiens !… t’as une idée, Belle-Rose !

— Tu sais nager ? reprit le géant.

— Subséquemment ! affirma le vieux soldat.

— Eh bien… cette nuit, à nous deux… ça te va-t-il ?

— Dont auquel j’obtempère.

— Entendu !

Un peu effrayée du projet, Catherine n’intervint pourtant pas : l’héroïsme de l’époque l’imprégnait, elle aussi. Ses yeux, arrêtés sur son père, disaient à la fois sa crainte et son orgueil.

Mais Jean intervint.

— Oh ! s’écria-t-il, si je pouvais aller avec vous ?

— Trop petit ! riposta La Ramée. D’ailleurs… sais peut-être pas nager ?

— C’est vrai, soupira l’enfant.

— Écoute ! dit Belle-Rose ; tu viendras quand même avec nous ; mais tu nous attendras sur le bord, pour nous aider au besoin.

— C’est ça ! dit Jean tout heureux. Je prendrai ma carabine.

Il avait, en effet, récolté un petit mousqueton de hussard et des cartouches qu’il avait placés dans la voiture de la cantinière.

C’est ainsi qu’à la nuit noire, La Ramée, Belle-Rose et Jean Tapin se glissaient hors du cantonnement.

Les deux hommes n’avaient que leur culotte ; le haut du torse était nu. Chacun d’eux portait, pendue au cou par une longue lanière, une hachette très effilée. De plus, Belle-Rose avait un rouleau de filin en sautoir.

Quant à Jean, il marchait tout gaillard, son mousqueton sous le bras, comme s’il partait à la chasse.

Un quart d’heure plus tard, Belle-Rose et La Ramée se mettaient à l’eau, laissant notre petit camarade installé sur le bord du fleuve, près d’un vieux tronc de saule où Belle-Rose avait, au préalable, attaché solidement son filin.

Le tambour-maître avait lié l’autre extrémité à sa ceinture ; à mesure que le nageur gagnait du champ, Jean vit le filin se dérouler et s’enfoncer dans l’eau comme une grosse anguille qui regagne la rivière.

La Ramée et son compagnon avaient de la chance : il faisait noir comme dans un four ; pas de lune, pas d’étoiles !

Nageant prudemment et sans bruit, il arrivèrent à portée du ponton d’artillerie, qu’une grosse lanterne leur permettait de distinguer dans l’obscurité, l’abordèrent sans être vus et commencèrent par attacher le bout du filin à l’un des madriers de l’avant.

La scène était bizarre et terrible ; car, à quelques pas d’eux, presque sur leur tête, la sentinelle autrichienne allait et venait l’arme au bras ; mais ils agissaient avec un tel calme, avec une telle présence d’esprit, que l’Autrichien ne se douta pas un instant qu’en allongeant seulement sa baïonnette, il aurait pu tuer les deux audacieux soldats.

Le filin attaché, Belle-Rose et La Ramée se remirent à nager vers les amarres. Arrivés là, d’un seul coup de hache ils les tranchèrent net.

Puis, insouciants du danger, exaltés par leur héroïsme, tous deux poussèrent en même temps un grand éclat de rire et s’écrièrent :

— Vive la France ! Enfoncés, les Kaiserlicks !

L’oreille au guet, Jean, qui n’attendait que ce signal, lâcha en l’air un coup de feu ; puis, sautant sur le filin lié au tronc d’arbre, l’enfant s’arc-bouta des jambes et se mit à tirer de toutes ses forces.

Le bruit de la détonation avait été entendu dans le camp français.

Tout en halant, Jean Tapin écoutait, et il respira en percevant le cri : « Aux armes ! » poussé par les sentinelles.

Une rumeur lui parvint : il entendit le cliquètement des fusils, le choc des sabres, le bruit des pas d’une troupe qui accourait.

C’était le sergent Jolibois qui amenait une section au pas gymnastique.

Puis ce fut le colonel Bernadieu lui-même, avec deux compagnies.

Et Tapin, ayant mis l’officier au courant, celui-ci prit ses dispositions.

En un clin d’œil, la rive fut garnie de tirailleurs ; une compagnie resta en arrière, en réserve, l’arme au pied.

Chez l’ennemi, l’alarme avait été vive : une stupeur indicible s’était emparée des artilleurs autrichiens, lorsqu’ils avaient senti leur ponton se mettre en mouvement.

La sentinelle avait bien lâché un coup de fusil ; plusieurs hommes s’étaient jetés à l’eau ; l’étonnement et la peur avaient immobilisé les autres.

Mais aucun d’eux — dans la nuit noire — ne pouvait se rendre compte que le radeau était attiré vers la rive française par une corde qu’il leur était impossible d’apercevoir.

Les Autrichiens croyaient, simplement, dériver au fil du courant ; et ce fut avec une terreur folle qu’ils distinguèrent enfin, au milieu des roseaux, sur la rive toute proche, des soldats qui les couchaient en joue.

Le sentiment de la conservation les domina. Jetant leurs armes, ils s’écrièrent :

— Pardone, Françose !

Ce fut au milieu de l’hilarité générale qu’ils débarquèrent, navrés et honteux comme le renard de la fable ; et derrière eux on vit sortir de l’eau nos deux amis, Belle-Rose et La Ramée, noirs de vase, trempés comme des soupes, mais riant à s’en tenir les côtes.

— Eh bien ! citoyen colonel, s’écria le tambour-maître, je suppose que c’est un peu superlatif !

— Tu l’as dit, mon vieux Marcellus, répliqua Bernadieu enchanté. C’est un fait d’armes dont la neuvième tout entière a lieu de s’enorgueillir.

Le colonel serra la main aux deux braves qui venaient, avec une audace inouïe, de s’emparer de deux canons et de quatre-vingts prisonniers.

Vous pensez bien, mes enfants, qu’on garda les canons.

Quant aux prisonniers, on les échangea, dès le lendemain, contre quatre vingts de nos soldats, qui avaient été pris par l’ennemi au cours des diverses sorties.

Kléber en effet ne voulait pas nourrir des bouches inutiles :

— Il n’y a pas déjà si gras à manger pour nous — avait-il dit avec beaucoup de logique ; — j’aurais mieux aimé, au besoin, relâcher nos prisonniers.

Le surlendemain, devant toute la garnison rassemblée, Belle-Rose, La


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Tout en hêlant, Jean écoutait.

Ramée et notre ami Jean, en souvenir de leur mémorable action recevaient

chacun, des mains de Merlin, le représentant du peuple, un superbe sabre d’honneur, sur la lame duquel était gravée une inscription à leur nom.

Sur celui du petit tambour étaient inscrits ces mots :


à jean cardignac, dit jean tapin

la nation
a offert ce sabre d’honneur

pour son héroïsme au siège de mayence


Cet épisode peut donner une idée exacte de l’énergie déployée dans la défense ; et plus le siège avançait, plus il fallait de courage et d’abnégation aux défenseurs de la place.

Les Prussiens avaient réussi à brûller les moulins : on dut installer des moulins à bras pour broyer les graines destinées à la fabrication du pain.

Les vivres diminuaient chaque jour. Un chat se payait six livres ; le cheval mort valait quarante-cinq sols la livre.

De plus, on était toujours sans nouvelles de Custine et des armées françaises.

Dans ces conditions, la résistance devenait impossible ; aussi Merlin rassembla-t-il en conseil les généraux et les colonels.

— Évidemment — dit le représentant du peuple, nous pouvons résister jusqu’au bout ; nous pouvons mourir de faim, s’il le faut ; nous pouvons même nous ensevelir jusqu’au dernier sous les ruines de Mayence. Mais cela servira-t-il à la nation ? Je ne le crois pas !… Nous sacrifierions de la sorte une armée aguerrie, dont le concours peut devenir ultérieurement d’une grande utilité pour le pays, et cela, sans conserver Mayence. Je crois donc que le mieux, au point où nous en sommes, serait de rendre la place, mais en réclamant les honneurs de la guerre. Qu’en pensez-vous ?

Commençant par le plus jeune, Merlin demanda l’avis de tous les officiers présents. Tous reconnurent la justesse de son raisonnement.

Le lendemain, le colonel Bernadieu, désigné comme parlementaire et escorté de quelques hussards, portait au camp ennemi les propositions du conseil des généraux.

Il est juste de dire, mes enfants, que le roi de Prusse, ayant appris à
Le colonel Bernadieu désigné comme parlementaire…


estimer les défenseurs de Mayence, reçut le colonel avec tous les égards possibles.

Il consentit aux conditions réclamées en n’y faisant qu’une seule restriction : les Français pourraient sortir avec leurs armes, leurs drapeaux, leurs bagages ; mais ils devaient s’engager, sur l’honneur, à ne pas combattre pendant une année contre le roi de Prusse ni contre ses alliés.

Au nom de la nation, le représentant Merlin accepta, et le 25 juillet 1793, l’armée de Mayence quittait la place qu’elle avait si âprement défendue.

Nos soldats défilèrent en bon ordre devant le roi Frédéric-Guillaume. Celui-ci leur rendit les honneurs militaires et tint même à féliciter personnellement plusieurs de nos officiers de leur belle conduite.

Puis les « Mayençais » reprirent la route de Paris.

On les surnomma, en effet, « les Mayençais » ; ce nom devint un titre de gloire, car il était synonyme de brave !

Le cœur battit bien fort à Jean lorsqu’il entra, à droite du premier rang des tambours, dans le faubourg Saint-Antoine.

La foule, massée sur les trottoirs, applaudissait avec frénésie sur le passage des défenseurs de Mayence ; des fenêtres on leur jetait des fleurs et des couronnes. Hâves, pâles, leurs vêtements en loques, mais leurs armes brillantes et le regard assuré, les hommes marchaient alignés et au pas, sous le grondement des tambours et les acclamations des Parisiens.

Jean sentit alors une grande émotion l’envahir au contact de cet enthousiasme populaire. Cet accueil des citoyens d’une même patrie est en effet la plus douce récompense du soldat victorieux, le rayon le plus pur de la gloire acquise sur les champs de bataille.

Son regard tomba sur le drapeau qu’un officier portait derrière le colonel, entouré des plus vieux sous-officiers du corps ; l’étoffe en était noire et les couleurs passées ; de glorieuses déchirures le zébraient près de la hampe, et mieux que jamais l’enfant comprit tout ce que le culte de cet emblème, qu’il avait suivi de la Seine jusqu’aux bords du Rhin, et qui revenait de si loin escorté par le régiment décimé, renfermait de noblesse et de grandeur.

Une femme, jeune et ravissante sous son bonnet de dentelles, distingua le petit tambour, s’approcha de lui, un bouquet d’œillets rouges à la main, marcha quelques minutes à ses côtés et lui attacha ses fleurs sur la poitrine, puis, se penchant vers lui, l’embrassa.

Autour d’eux les acclamations redoublèrent et Jean, très rouge, s’interrompant de battre, prit sa course pour rattraper sa place, sous le sourire indulgent du tambour-maître.

Il y avait juste onze mois qu’il avait quitté la grande ville par ce même faubourg, sans famille, sans autre avenir que celui dont il voyait, dans ses rêves d’enfant, le séduisant mirage. Par la force de sa jeune volonté, il avait forcé les premiers sourires de la fortune, et rapportait, de cette première campagne, une récompense dont un vieux soldat eût pu s’enorgueillir. Il était estimé de ses chefs, adoré des soldats qui tous le connaissaient et, grâce à son instruction développée un peu chaque jour par l’observation et la lecture, il pouvait, à l’aurore de ce siècle d’égalité, prétendre à un avenir brillant.

Mais c’était surtout à son ancien maître qu’il songeait, quand la 9e demi-brigade arriva devant le Louvre, et il ne voulut pas remettre au lendemain plaisir de la surprise qu’il lui ménageait.

Lorsque, après avoir traversé fièrement la rue de la Huchette, dans son uniforme élimé, rapiécé et devenu trop court, il apparut, vers le soir, sur le seuil de la boutique, maître Sansonneau, assis derrière son comptoir, ne le reconnut pas tout d’abord et ôta son chapeau.

« Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur le soldat ? demanda-t-il.

— Il faut dire « citoyen », fit Jean en grossissant sa voix pour prolonger la méprise. Seriez-vous un ci-devant, maître Sansonneau ?… »



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L’épicier examinait avec respect le sabre d’honneur.

Mais, du fond de la boutique, un cri avait retenti : dame Sansonneau avait reconnu le petit soldat.

« Jésus ! fit-elle, c’est notre petit Jean ! »

Et je vous laisse à penser, mes enfants, quelles effusions s’ensuivirent. L’épicier avait eu un moment d’émotion, car on vivait à une époque où il suffisait d’un mot malheureux pour faire condamner un homme, et sa joie de retrouver son ancien commis en fut accrue.

« Quelle superbe tournure il a ! fit-il ; vois, maîtresse.

— Tu reviens avec nous, cette fois-ci ? » demanda l’excellente femme. Mais l’enfant l’eut vite détrompée.

« Je suis soldat pour toute ma vie, déclara-t-il.

— Qui aurait jamais supposé cela ? » murmurait l’épicier en examinant avec respect le sabre d’honneur, sur lequel le nom de Jean Cardignac s’étalait lettres flamboyantes.

Et ce soir-là, Jean, muni d’une permission, dîna avec ses anciens maîtres.

Il voulut revoir la soupente où il couchait, l’atelier où il confectionnait chandelles, les cachettes où il mettait livres et gazettes.

Personne ne l’avait remplacé.

« L’argent est trop rare et la misère trop grande, dit l’épicier. Comment tout cela finira-t-il ? »

Et le bouillant petit tambour n’eut pas de peine à deviner que maître Sansonneau n’était guère enthousiaste du régime nouveau qui arrêtait toutes les affaires et faisait disparaître l’argent monnayé.

Le tempérament mou et pacifique de l’épicier était en effet comme dépaysé dans la tourmente qui bouleversait Paris, la France et même l’Europe. Les pusillanimes, dont le but avait été jusque-là le culte de l’argent, ne comprenaient rien à l’enfièvrement qui empoignait tout un peuple, à son désintéressement, à son mépris du danger, et, lorsque, le lendemain, 23 août 1795, Jean Tapin fit lire à son ancien maître le décret du Comité de salut public qui appelait tous les Français sous les drapeaux, maître Sansonneau leva les bras au ciel.

« Ils vont bientôt me faire marcher moi-même, avec mes cinquante-deux ans, s’exclama-t-il.

— Marcher, non, mais vous rendre utile, il le faudra bien, maître, » dit l'enfant, et il lut le vibrant appel.

« Dès ce moment — disait le décret — jusqu au jour où les ennemis seront chassés du territoire de la République, tous les Français seront en réquisition permanente pour le service des armées. Les jeunes gens iront au combat ; les hommes mariés forgeront des armes et transporteront les vivres ; Les femmes feront des tentes, des habits, et serviront dans les hôpitaux ; les enfants mettront le vieux linge en charpie ; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers. »

En lisant ce passage, vous comprendrez, mes enfants, toute l’histoire de cette époque extraordinaire.

C’était la levée en masse, avec toutes ses conséquences, puisque les enfants eux-mêmes étaient réquisitionnés pour la défense du sol.

Il est vrai que la besogne à laquelle on les conviait était simple et sans danger ; mais ceux qui se sentaient capables d’un effort plus énergique avaient la faculté de courir aux armées ou de préparer des armes aux combattants.

C’est que jamais le danger n’avait été aussi grave ! Jamais, même lorsque Jean Tapin, un an auparavant, s’était engagé au cri de : « La patrie est en danger ! »

La victoire de Valmy, le déblocus de Lille n’avaient pas en effet porté le fruit qu’on eût pu en attendre : l’ennemi, revenu à la charge, nous menaçait à nouveau. La France était envahie au nord, sur le Rhin, à la frontière des Alpes, même aux Pyrénées. L’Europe entière se coalisait contre la France.

De plus, comme si ce n’eût pas été assez de l’Europe, il y eut même, en France, des Français qui, sourds aux appels du patriotisme, n’hésitèrent pas à déchaîner dans leur pays la plus atroce des guerres : la guerre civile.

La Vendée, Marseille, Lyon et Toulon s’étaient insurgés. Pour avoir raison de leur résistance, on dut envoyer, hélas ! des troupes françaises contre les Français, alors que l’ennemi menaçait nos portes.

Vous apprendrez, mes enfants, les faits de cette triste époque dans l’histoire ; nous ne vous les raconterons pas, d’autant plus que notre petit camarade eut la chance de n’y être pas mêlé. Voici comment :

Celui des membres du Comité de salut public auquel était dévolu le soin de s’occuper des armées se nommait Carnot.

Son nom, qui appartient à l’histoire, est doublement consacré dans la mémoire des hommes, car, tout près de nous, son petit-fils fut le président de notre troisième République, et vous savez que, victime de son devoir, il périt, assassiné lâchement par un fanatique. Ses restes mortels ont reçu les honneurs de la sépulture nationale et reposent au Panthéon.

Donc, lorsque les Mayençais arrivèrent à Paris, Carnot voulut féliciter lui-même les chefs de cette héroïque phalange ; il se fit présenter les généraux et les colonels par le représentant Merlin.

Au cours de cette entrevue, le colonel Bernadieu fut signalé à Carnot comme un officier d’avenir, intelligent, instruit, énergique et brave, et lendemain, le protecteur de Jean Tapin recevait un pli de service lui donnant l’ordre de remettre le commandement de la 9e demi-brigade au comandant Dorval, nommé colonel.

Quant à Bernadieu, Carnot le désignait pour remplir auprès de sa personne les fonctions d’adjudant, c’est-à-dire, pour être en quelque sorte ce qu’on nomme aujourd’hui un officier d’état-major. Ce fut pour le colonel une joie et une déception.

Joie de se sentir apprécié comme officier ; déception, parce qu’il quittait les soldats qu’il aimait, avec lesquels il avait combattu tant de fois déjà !

Mais il n’y avait qu’à s’incliner, et Bernadieu n’eut que le temps de faire ses adieux à ses soldats, car la 9e était désignée pour rejoindre en poste — c’est-à-dire en voiture — l’armée qui opérait en Vendée. On l’utilisait ainsi, lorsqu’elle avait contracté l’engagement d’honneur de ne pas servir pendant un an contre l’étranger.

Cependant le colonel Bernadieu, voulant garder auprès de lui son petit protégé, avait facilement obtenu que Jean Tapin fût attaché à sa personne ; En plus il avait insisté auprès de Catherine pour qu’elle n’emmenât pas Lison en Vendée. La cantinière avait fini par céder, malgré le chagrin qu’elle éprouvait à se séparer de son père, et vint habiter avec Lisette dans un logement que maître Sansonneau mit à sa disposition.

Jean logea avec sa maman et sa sœur d’adoption, et Bernadieu s’installa, tout près d’eux, rue de la Harpe.

Ainsi commençait pour Jean Tapin une existence nouvelle.

Après avoir fait la guerre comme soldat, il allait, aux côtés de son chef, rendre compte — d’une façon superficielle il est vrai, mais néanmoins intéressante — de la façon dont s’organisent les armées et comment se préparent les plans de victoires.