Histoire d’une famille de soldats 1/4

Delagrave (p. 49-70).


CHAPITRE IV

comment jean tapin reçut le baptême du feu.


En sortant du camp, Jean aperçut, à quatre cents mètres environ, un feu de bivouac. C’était dans la direction de la vallée, et il devina le poste de grand’garde, chargé de fournir les sentinelles postées à la lisière des bois.

Il se dirigea de leur côté, ne songeant pas à se demander comment ce poste pouvait commettre la faute d’allumer des feux si près de l’ennemi, révélant ainsi sa présence et s’exposant à être surpris.

Si vous vous le demandez à sa place, mes enfants, je vous renverrai à ce que je vous ai déjà dit de la discipline, dans ces troupes de formation si récente ; elle était remplacée par une extrême bonne volonté, ce qui n’est pas toujours suffisant.

Pourtant le poste dont il s’agit veillait, car les hommes qui le composaient, au nombre d’une trentaine, avaient quitté le feu autour duquel ils étaient groupés en entendant la rumeur qui montait de la vallée et, tapis à droite et à gauche de la route, ils attendaient.

Tous, sauf trois hussards démontés, appartenaient à la compagnie franche des « Ransonnets ».

Jean n’était plus qu’à une centaine de mètres d’eux, lorsque, au changement de pente, le fond de la vallée lui apparut, et, sur la route même, se dessina, montant vers le plateau, une longue colonne sombre, sur laquelle les premières lueurs de l’aurore faisaient scintiller des armes.

Son premier mouvement fut de revenir en arrière et de donner l’alerte. Mais il se dit bien vite que si cette colonne était prussienne, les sentinelles françaises, établies en avant des postes, à la lisière des bois, l’auraient déjà signalée. D’ailleurs les mots de ralliement s’échangeaient déjà, et Jean entendit les nouveaux arrivants crier : France ! C’étaient donc des soldats français.

Mais quels soldats !

Et l’enfant vit, pour la première fois, à quel degré de lâcheté peut arriver une troupe qui n’a pas confiance en ses chefs, et que la discipline n’a pas prémunie contre les paniques et la peur.

C’était la garnison de Verdun qui, après la triste capitulation de la ville, battait en retraite sur Châlons.

Il y avait là quatre bataillons, portant des noms de départements français, et je ne vous les citerai pas, mes enfants, parce que je ne voudrais pas laisser dans votre mémoire les noms des régions qui avaient fourni ces lamentables soldats, régions qui d’ailleurs, à d’autres époques ou en d’autres lieux, ont certainement fourni des héros à notre armée ; mais sachez, par le tableau qu’offrait cette marche honteuse de gens décidés à ne plus se battre, quelle chose déshonorante est la peur !

L’histoire militaire de la France, d’ailleurs, si elle fourmille de traits de courage, a enregistré aussi, à toutes les époques, des défaillances regrettables ; un vrai Français doit les connaître pour les éviter.

On appelle « chauvins » ceux qui affirment à tout propos que leur pays est le premier de tous par la bravoure et les succès de toutes sortes. Ne soyez pas chauvins, mes enfants, c’est-à-dire de ces aveugles volontaires qui ne veulent pas reconnaître les défectuosités de notre organisation ou les tristesses de notre histoire. Ce sont les chauvins qui mènent aux pires désastres. Ils crient et ne raisonnent pas. Ils déclament et ne travaillent pas.

Plus tard, lorsqu’il traversa les plaines glacées de Russie, suivi par les débris encore compacts des braves qui restaient de son régiment, Jean Cardignac devait se souvenir de cette débâcle des volontaires de Verdun, et surtout se remémorer la profonde émotion qu’elle amenait à sa suite.

Les bataillons dont il s’agit avaient, de par la capitulation conclue avec les Prussiens, conservé leurs armes, mais déjà la plupart des soldats les avaient jetées. « Nous ne voulons plus nous battre, dirent-ils en arrivant au Poste de garde ; en nous trouvant désarmés, les Prussiens nous épargneront ! »


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« Nous ramenons le corps de notre chef, le commandant Beaurepaire. »

Puis leur foule désordonnée envahit les abords du camp ; les cris de « trahison », que poussent toujours les mauvais soldats, éclatèrent sur le front de bandière, et, bousculant les volontaires du poste, la tourbe indisciplinée, formée par les trois bataillons qui marchaient en tête, essaya de se répandre au milieu des volontaires de la 9e demi-brigade.

Jean s’était trouvé entraîné dans ce tourbillon : un grand diable de grenadier, sans chapeau et sans arme, le voyant au bord de la route, l’avait pris par la main et entraîné en hurlant des phrases sans suite, au milieu desquelles l’enfant comprit que les Prussiens étaient victorieux et invincibles, que leurs bataillons couvraient les hauteurs du mont Saint-Michel, que c’était folie de leur résister, et qu’il fallait finir la guerre.

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Soudain, devant la multitude hurlante, deux hommes paraissent : le premier est le général Galbaud, commandant le camp de Biesme.

Il essaye de leur parler d’honneur, de vengeance, les conjure de se reformer, de rester avec lui pour défendre cette porte de la France ; mais ses paroles se perdent dans le tumulte.

L’autre est le lieutenant-colonel du bataillon d’Eure-et-Loir. Il n’a que vingt-sept ans et s’appelle Marceau : dans quatre ans il sera un des généraux les plus brillants de l’armée de Sambre-et-Meuse et tombera glorieusement sur le champ de bataille d’Altenkirchen. Ses yeux lancent des éclairs.

« Lâches ! leur crie-t-il, trois fois lâches, qui abandonnez la patrie ! »

Et, tirant son pistolet, il le braque sur la foule qui recule, en répétant le mot fatal : Trahison.

« Oui, trahison, crie encore Marceau ; mais trahison par vous et honte sur vos têtes ! Vous êtes indignes d’être Français ! »

Et nul ne sait comment tout cela va finir ; la plupart des fuyards, renonçant à entraîner les soldats de Bernadieu, se répandent sur la route, dans la direction de Sainte-Menehould ; d’autres tirent des coups de feu dans les arbres, lorsque soudain un groupe imposant et marchant en ordre se présente devant le maréchal de camp.

Quatre soldats portent sur leurs épaules un cercueil, recouvert d’un drapeau tricolore ; en tête marche un vieux capitaine, dont l’histoire a conservé le nom, le capitaine Péhu, et le reste du bataillon de Mayenne et Loire — on peut nommer celui-là — suit dans un ordre relatif, ayant conservé ses armes.

« Citoyen général, dit le capitaine Péhu, en s’avançant au-devant du général Galbaud, nous ramenons le corps de notre chef, le commandant Beaurepaire ; nous n’avons pas voulu l’inhumer en terre ennemie et nous le conduisons à Sainte-Menehould.

— Je connais Beaurepaire, dit le général Galbaud en se découvrant ; il a dû mourir face à l’ennemi et vous donner à tous l’exemple du courage.

— Il a fait mieux, reprend le capitaine Péhu ; il commandait Verdun, il n’a pas voulu survivre à la honte de rendre une place de guerre sans l’avoir défendue : et quand les Prussiens sont entrés dans la ville, il s’est tué d’un coup de pistolet.

Le remous des fuyards a poussé Jean Cardignac jusqu’auprès du groupe funèbre : une émotion inexprimable envahit son cœur d’enfant :

Ainsi il y a des hommes capables de pareils héroïsme !

L’honneur est donc un bien supérieur à la vie !

Celui qui dort là, sous les plis du drapeau, a préféré quitter la vie que de laisser un nom terni !

Et une grosse larme roule sur les yeux de Jean : il regarde avec un saint respect ce cercueil, qu’à travers bois, de rares soldats fidèles ont ramené dans les lignes françaises [1], et dans sa jeune âme, commencent à se graver les grands mots de devoir et d’honneur, qui seront plus tard la devise de sa vie.

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Ce jour-là, par la faute de quelques centaines de lâches, le défilé des Islettes fut, pendant douze heures, complètement abandonné. La panique avait gagné toutes les troupes, malgré les efforts des chefs, et, si l’avant-garde de Dumouriez, forte de six mille hommes, n’était arrivée, cinquante hussards prussiens, s’avançant sur la grande route, pouvaient changer le sort de la guerre.

Le premier mot du colonel Bernadieu, en recevant de Galbaud l’ordre de quitter la côte de Biesme et les retranchements élevés à grand’peine, avait été celui-ci :

« Allons retrouver Dumouriez ; celui-là est un chef ! »

Et, sans vouloir rentrer dans la ville, aidé d’un paysan qui s’offrit à le guider, il s’engagea dans le profond chemin boisé qui, par la Pierre croisée, conduit directement, à travers la forêt, sur Grandpré.

C’était une marche hardie, dangereuse même, car ce chemin, ancienne chaussée romaine, devait être battu par la cavalerie de Brunswick ; mais elle s’effectua sans incident, et, le soir même, la 9e demi-brigade débouchait dans la pittoresque vallée de l’Aire, petit affluent de l’Aisne, qui forme boucle en avant de cette dernière rivière.

Au sortir des bois sombres où on marchait depuis six heures en silence, le spectacle le plus réconfortant attendait les vaillants qui, sans se laisser émouvoir par la panique de la garnison de Verdun, avaient suivi leur colonel. En face d’eux, les hauteurs escarpées de Grandpré et de Saint-Juvin étaient couvertes par les soldats de Dumouriez ; les tentes alternaient avec les abris de branchages ; des milliers d’hommes travaillaient aux retranchements dans un désordre de fourmilière. Sur toutes les hauteurs voisines, des postes observaient l’horizon boisé : plus de quarante pièces d’artillerie, canons et mortiers, étaient braquées sur les passages de la vallée, des patrouilles de cavalerie circulaient au loin.

La véritable armée française, celle qui devait repousser l’invasion, était là !

Le chef qui la commandait avait su la galvaniser ; celle-là ferait son devoir et, au spectacle imposant de son déploiement, les trois bataillons de la 9e demi-brigade poussèrent une longue acclamation.

Une heure après, ils fusionnaient avec l’armée de Dumouriez et bivouaquaient près de l’artillerie, avec mission de lui servir de soutien en cas d’attaque, car il faut savoir que l’artillerie, qui est puissante dans la lutte éloignée, parce que ses projectiles portent loin, a besoin d’être protégée contre la cavalerie et l’infanterie ennemies, qui, en arrivant sur elle à l’improviste, tuent aisément les canonniers et enclouent les canons.

À la brume, une ligne noire apparut sur les hauteurs d’un village peu éloigné, nommé Saint-Georges, et Belle-Rose, qui possédait une lunette d’approche, objet de luxe à cette époque, reconnut en elle une forte reconnaissance de cavalerie ennemie.

Elle évolua jusqu’à la nuit close au sommet du plateau, de l’autre côté de la rivière, et Jean, hypnotisé par la vue de l’ennemi, qui lui apparaissait pour la première fois, ne mangea, ce soir-là, que du bout des dents.

Pendant la nuit, il ne put réussir à trouver le sommeil.

Il songeait que, cette fois, il était un soldat « pour de bon », qu’il était à la guerre « pour de vrai ».

Et, en pensant à la bataille prochaine, il était envahi par une émotion étrange.

C’était une inquiétude délicieuse, faite, à la fois, de fierté, de curiosité et d’enthousiasme !

Fierté de se sentir — lui, enfant, — l’égal de ces hommes hardis, pleins d’audace, qui l’entouraient.

Enthousiasme irraisonné peut-être, tout impulsif, mais puissant, qui faisait vibrer son âme bien française !

Curiosité ! Oh ! certes !

« Comment sont-ils, ces Prussiens, ces étrangers qui nous haïssent ? pensait l’enfant. Quand donc vais-je les voir ? Comment est-ce, le bruit de la fusillade ?… Comment sifflent les balles ?… Quel fracas font les canons ?… Oh ! comme je voudrais y être ! »

Et il frissonnait, se retournait, fiévreux, sur l’amas de fougères sèches où il reposait, ce soir-là, à côté du tambour-maître.

« Ah ! comme ça doit être beau ! » dit-il tout haut.

Mais soudain il se redressa vivement, prêtant l’oreille.

Au loin, très loin, du côté de la vallée, un bruit de coups de feu perçait la nuit. Peu nombreux, ils se succédaient à courts intervalles ; parfois, deux ou trois éclataient ensemble, suivis d’autres isolés.

Jean Tapin s’était levé. Poussé par une force irrésistible, il saisit son sabre et sortit comme il l’avait fait l’avant-veille.

Debout près de la charrette, la poignée de son arme nerveusement serrée, les yeux brillants, il regarda, tout là-bas, l’horizon embrumé.

Pan ! Pan !


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« Général, c’est parce que j’avais entendu des coups de fusil… »

Deux coups de fusil partirent encore, trouant la nuit de deux taches de flamme subitement éteintes, et leur écho roula, se répercutant à travers les grands bois. Puis, plus rien.

Le silence reprit, rompu seulement par le pas de sentinelles qui allaient et venaient comme des ombres, et par leur : « Qui vive ? » lorsque s’avançaient les patrouilles.

« C’est drôle, murmura le petit tambour, personne ne bouge ! »

À cet instant, un bruit de pas lui fit tourner la tête, et il aperçut un groupe d’hommes qui s’approchait. Devant le groupe marchaient deux officiers, enveloppés de longs manteaux, et Jean entendit le plus petit dire à l’autre : « Et surtout, mon brave Stengel, pas de folie !… »

Stengel ! l’enfant sursauta : il connaissait ce nom célèbre dans toute l’armée du Centre. Colonel du 1er hussards et nommé lieutenant général depuis la veille, Stengel était le plus brave et le plus habile cavalier de son époque : on l’a appelé le Murat de la Révolution.

Mais qui pouvait parler aussi familièrement à ce redouté sabreur ? Quel autre que le chef suprême pouvait lui donner aussi amicalement des conseils de prudence !

Les rayons d’une lanterne que portait un soldat ordonnance éclairèrent un instant les deux interlocuteurs et, au portrait qu’il en avait entendu faire, l’enfant devina Dumouriez.

C’était lui, en effet.

Il était petit et laid : les traits fortement accusés, le teint presque olivâtre, le front large, le nez aquilin, la bouche grande et souriante, parfois dédaigneuse, les yeux noirs pleins de flamme : il gesticulait avec vivacité suivant son habitude, et ses mains, qu’il avait petites et ridées, faisaient scintiller les diamants de ses bagues.

Jean était toujours dans la même posture, mais en voyant le général se diriger vers lui, il fit un pas en arrière, tomba à son tour dans le rayon de la lanterne, et Dumouriez s’arrêta, étonné de voir à pareille heure, dans le camp, ce gamin, sabre en main :

« Hé ! qu’est-ce que tu fais là ? » questionna-t-il.

Un peu troublé, Jean, se rappelant les recommandations de Belle-Rose, prit aussitôt la position militaire ; et, les talons joints, bien droit, la tête haute, son sabre bien placé, la poignée à la hanche, il répondit :

« Général ! c’est parce que j’avais entendu des coups de fusil… Je croyais que c’étaient les Prussiens. »

Dumouriez et Stengel se mirent à rire.

« Et tu avais tout de suite pris les armes ?

— Dame ! oui !

— C’est bien, mon petit gars ! C’est bien, reprit Dumouriez, en lui caressant la joue, mais tu peux dormir tranquille ; ce n’est qu’une petite escarmouche entre les patrouilles de nuit.

— Ah ! tant pis ! » dit Jean désappointé.

Les deux officiers généraux sourirent.

« Tu es brave, à ce que je vois ! dit Dumouriez ; quel âge as-tu ?

— Douze ans, général.

— Et tu t’appelles ?

— Jean Cardignac, ou Jean Tapin.

— Tu es tambour à la neuvième ?

— Oui, général.

— Allons ! c’est bien, je n’oublierai pas ton nom. Tu es un bon petit soldat. Va dormir.

Dumouriez, suivi de son escorte, continua sa ronde nocturne, et Jean rentra se coucher, la tête remplie de visions de combats.

Au reste, il n’eut pas occasion de calmer son impatience pendant les journées qui suivirent.

L’ennemi semblait rempli de prudence. Redoutait-il d’attaquer les formidables positions de Grand-Pré ? Était-ce, de sa part, une tactique ?

Toujours est-il que, jusqu’au 10 septembre, il n’y eut pas de vrai combat entre nos troupes et les siennes.

Il ne fut livré que quelques escarmouches d’avant-postes, que nos soldats repoussèrent victorieusement.

Le 11, une attaque générale se dessina pourtant de la part de l’ennemi, qui fut vigoureusement repoussé. Il n’y eut qu’une partie des troupes françaises engagée : les brigades des généraux Miranda et Stengel.

La 9e demi-brigade qui, comme toute l’armée, avait pris les armes, resta placée en réserve, au grand désappointement du petit Jean.

Cependant, grimpé sur une roche, il put voir, mais de loin, l’action engagée.

Il vit quelques bataillons prussiens monter à l’assaut des retranchements de Saint-Juvin ; puis les grands chapeaux de nos soldats émergèrent des abatis et des redoutes, et aussitôt les Français, hurlant, se précipitèrent à la baïonnette sur l’ennemi, qui descendit la côte plus vite qu’il ne l’avait montée.

Jean battit des mains, les yeux brillants de fièvre.

— Ça ne sera donc jamais notre tour ? dit-il à la cantinière quand l’action eut pris fin.

— Mon pauvre enfant ! répondit-elle avec un sourire triste, il sera toujours assez tôt.

Mais Jean n’était pas seul à juger le temps long : officiers et soldats s’impatientaient, et commençaient à trouver pénible l’inaction dans laquelle les maintenaient les lenteurs de Brunswick.

— Pas la peine, vraiment, de nous avoir dérangés ! disait Belle-Rose à ses tambours. Nous étions subséquemment aussi bien dedans la capitale.

— Tu peux même dire qu’on était mieux ! riposta le caporal Rongeard ; car dont auquel que ça c’est pas le « frichti » qui nous étouffe.

— Ça, ça n’est rien ! dit un tambour ; je ne réclame pas pour la gamelle. Mais, au moins, qu’on nous occupe : j’en attraperai la jaunisse ! qu’on nous lâche « dessur » ces Prussiens : on leur fera la conduite jusque chez eux, une fois pour toutes.

En effet, les distributions n’étaient pas précisément régulières. Certains jours, des régiments entiers ne reçurent pas leur ration ; mais aucun ne se plaignit !

— On se serre le ceinturon d’un cran ! disaient en riant les hommes.

Le patriotisme leur faisait oublier la faim.

Songez, mes enfants, que l’approvisionnement régulier d’une armée est peut-être la chose la plus difficile qui soit au monde.

Il faut pour cela des vivres d’abord ; par suite, beaucoup d’argent pour en acheter ; et cela n’est pas le plus difficile !

Il faut, de plus, les transporter en temps utile vers chacun des corps de troupe, ce qui ne peut se faire qu’avec beaucoup d’ordre et un énorme matériel de voitures et de chevaux.

C’est ce qui vous explique en partie l’inaction dans laquelle était restée l’armée prussienne après la prise de Verdun. — C’est dans cette ville qu’elle avait installé ses boulangeries, et elle n’osait s’éloigner trop de son centre de ravitaillement.

Aujourd’hui, les boulangeries de campagne, installées sur des voitures spéciales, roulent derrière les troupes, et c’est tout au plus si on ne pourrait pas cuire du pain en marchant : de plus les transports ont été facilités dans une mesure considérable par la découverte de la vapeur : les chemins de fer simplifient la besogne par leur rapidité, et aussi grâce au poids considérable qu’une locomotive peut traîner. Mais à cette époque où, comme nous l’avons dit, l’argent manquait et était remplacé par des assignats sans valeur, il se produisait fatalement des retards ; de plus, les routes étaient encombrées, en mauvais état, et la pluie commençait, qui allait les rendre impraticables sur bien des points.

Les cœurs étaient si bien placés, à cette époque héroïque, que nul ne récriminait. Le général en chef donnait lui-même l’exemple du stoïcisme et de la frugalité : on le voyait dicter des ordres à ses officiers d’ordonnance, tout en déjeunant d’un morceau de pain ; et comme il était d’une inaltérable bonne humeur, ses soldats trouvaient tout simple de l’imiter.

— Dumouriez se brosse le ventre aujourd’hui, disaient-ils ; il déjeune d’un oignon… Faisons comme lui.

Jean du moins mangea, il faut l’avouer, toujours à sa faim, grâce aux réserves de la provision de Catherine.

Le 13 septembre au matin, le petit tambour, frais et dispos, était assis sur le brancard de la charrette, discutant avec Lison sur les mérites incomparables de deux énormes tartines de beurre salé que la cantinière venait de leur tailler dans une miche de pain noir, quand il vit passer le colonel Bernadieu.

Celui-ci causait d’un air plein d’animation avec un jeune officier de l’escorte de Dumouriez.

— Alors ! disait le colonel Bernadieu, la Croix-aux-Bois est enlevée !

— Oui, colonel. Le général vient de l’apprendre par un émissaire, un paysan qui est venu, à travers la forêt, apporter la nouvelle. Nos troupes se sont repliées sur le Chêne-Populeux.

— Mais nous risquons d’être tournés ! En tous cas, nous sommes coupés.

— Dame ! C’est afin d’essayer de reprendre la position que vous partez avec le général Chazot.

— Cela, ça me va ! Mais quelle imprudence d’avoir confié ce passage à la garde de six compagnies ! c’était insuffisant.

— C’est mon avis. Enfin ! le mal est fait, il faut le réparer. Voici votre ordre.

— Merci. Au revoir !

— Au revoir !

— Cette fois, ça y est dit Jean Tapin, qui lâcha sa tartine et courut d’une traite à sa tente.

En un clin d’œil, il fut équipé ; il était le premier prêt du régiment, à sa place de bataille.

La neuvième rassemblée, on fit l’appel par compagnie ; puis le colonel Bernadieu prévint tout son monde que, dans la marche qu’on allait exécuter en pleine forêt, en longeant, en quelque sorte, l’ennemi, une active surveillance devenait plus indispensable que jamais. Par suite, le silence absolu était obligatoire.

Enfin, on fit par le flanc, la neuvième en tête des deux brigades, c’est-à-dire des quatre régiments que Dumouriez confiait au général Chazot pour reprendre la position de la Croix-aux-Bois.

La cavalerie, comprenant cinq escadrons des hussards de Chamborand, éclairait les flancs de l’infanterie en suivant la lisière des bois ; et, sous l’escorte d’un autre escadron, partirent quatre pièces de huit.

Mais les chemins étaient en mauvais état : l’artillerie s’embourba plusieurs fois, et les fantassins durent s’atteler aux roues pour les sortir des ornières profondes. Les fourgons des vivres ne purent suivre, et, après douze heures d’une marche harassante, la colonne n’arrivait à Vouziers que le lendemain matin.

Les troupes étaient incapables de faire encore ce jour-là les deux lieues qui les séparaient du défilé. Chazot remit l’attaque au jour suivant.

Le 14 septembre, à trois heures du matin, il quittait Vouziers avec son détachement, qui comptait environ cinq mille hommes.

Bientôt l’avant-garde se trouva en contact avec les avant-postes autrichiens et les premiers coups de feu s’échangèrent.

Ce fut la 9e demi-brigade qui engagea l’action, et pour la première fois, elle appliqua le nouveau principe des tirailleurs en grandes bandes qui devait, pendant toutes les guerres de la Révolution et de l’Empire, dérouter la tactique routinière des successeurs du grand Frédéric.

Sachez, en effet, mes enfants, que, jusqu’alors, on n’avait songé à marcher au combat que coude à coude, et en formant des colonnes serrées. Les officiers tenaient ainsi mieux leurs hommes en main ; mais les soldats du premier et ceux du deuxième rang seuls pouvaient tirer ; ceux qui marchaient en arrière ne servaient à rien, au point de vue du feu, et, au contraire, leur formation en profondeur rendait ces colonnes très vulnérables. Quand un boulet arrivait, il emportait une file entière de six à sept hommes, et les sergents devaient se borner à commander :

« Serrez les rangs !… »

En dispersant les hommes en tirailleurs par lignes minces, on leur permet de s’abriter derrière tous les obstacles du terrain et de faire bon usage de leur fusil : un boulet passe facilement entre deux files, et, s’il en emporte une, ce n’est jamais qu’une perte de deux hommes.

Aujourd’hui d’ailleurs vous pourrez remarquer, si vous assistez à des manœuvres, petites ou grandes, que toute troupe marchant à l’ennemi est formée sur un seul rang.

Le bataillon du commandant Dorval, puis celui du commandant de Lideuil se déployèrent donc successivement, à droite et à gauche de la route, en laissant la chaussée libre pour les canons ; puis se mettant en marche résolument, ils ouvrirent un feu nourri sur les soldats du prince de Ligne.

Ainsi s’appelait le général autrichien qui commandait l’ennemi, et c’est un nom que vous connaîtrez mieux plus tard, quand vous aurez lu les souvenirs que son père, le prince de Ligne, nous a laissés, en de si jolies pages, sur ses contemporains et sur lui-même.

Jean se trouvait en arrière, avec les tambours.

Non loin de lui, en avant du bataillon de réserve, le colonel Bernadieu, très calme, caressait l’encolure de son grand cheval qu’énervait la fusillade.

À cette époque, les fusils à pierre ne portaient pas à trois mille mètres, comme les fusils Lebel d’à présent. Lorsqu’on tiraillait sur l’ennemi à deux cents mètres, cela était considéré comme une portée très respectable ; mais, en revanche, les détonations des anciens fusils étaient formidables, et la fumée, très épaisse, voilait rapidement l’aspect du combat.

Jean Cardignac, tout pâle d’émotion, le cœur battant très fort, n’eut pas le plaisir de considérer longtemps les tirailleurs. Ceux-ci, accotés aux arbres, à environ cinquante mètres devant lui, tiraient, en ajustant bien, dans la direction de l’ennemi que le petit tambour ne put, dès le premier moment, apercevoir.

Bientôt la fumée envahit le bois ; et Jean, le cou tendu, les tempes battantes, les mains crispées sur les baguettes d’ébène, se sentit comme transporté en plein rêve.

À travers le voile gris de la fumée que le vent soulevait en longues traînes, ainsi que des écharpes de gaze, Jean voyait se mouvoir les silhouettes des soldats ; il percevait les éclairs rouges des coups de feu, et leur bruit terrible et crépitant qui lui emplissait le crâne ; la bataille l’enveloppait comme d’une atmosphère spéciale.

Il voyait tout, percevait tout avec netteté, et cependant il ne songeait plus à ses compagnons les tambours ; dans la tension exagérée de ses nerfs, il les oubliait.

Soudain, un bourdonnement passa dans les branches, comme si un vol d’abeilles géantes eût fait frissonner l’air ; et Régulus, le tambour qui se trouvait à la droite de Jean Tapin, s’écroula en poussant un cri étouffé !



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Ce n’étaient pas des abeilles, mais des balles qui passaient !

Dans sa chute, Régulus heurta l’enfant, puis tomba sur le dos, les bras étendus, la gorge traversée. Il eut un sursaut, et ne bougea plus.

« Mort ! dit Belle-Rose de sa voix creuse. Serrez les rangs !… serrez ! »

Les tambours qui avaient jeté un coup d’œil triste sur leur camarade tué se redressèrent, face en tête.

Mais Jean, en proie à une émotion indescriptible, en face de la mort brutale et rapide, de la mort qu’il voyait pour la première fois, restait là, les yeux agrandis, aussi pale que le cadavre du pauvre tambour.

— Eh bien ! clampin ! gronda Belle-Rose, à ta place !… et dépêchons !

Cet ordre arracha l’enfant à sa contemplation épouvantée.

Vivement, il reprit sa place, à la gauche ; et dans ce mouvement, il eut, à travers la fumée, la vision rapide de la voiture de dame Catherine, là-bas, en arrière, à deux cents mètres.

Et il eut peur, pour elle et pour Lison.

— Pourvu qu’une balle n’aille pas les tuer ! pensa-t-il.

Aussi, tout en avançant, car les Français avançaient maintenant, avec lenteur, c’est vrai, mais sans arrêt, le petit tambour tournait souvent la tête, pour regarder cette charrette qui renfermait deux de ses plus chères affections.

La petite voiture était abritée par un groupe de gros chênes, dont Carabi, indifférent, broutait les branches basses.

À l’ouverture de la bâche, apparaissait la cantinière immobile, calme et grave. Mais Jean ne vit pas Lison. Sans doute elle était cachée dans la voiture.

Au bout de quelques instants, comme on avançait encore en contournant un épais bouquet d’arbustes, Jean perdit de vue la voiture ; et, à cet instant, une nouvelle volée de balles passa.

L’enfant qui, aux premiers sifflements entendus, n’avait pas bronché et ne s’était rendu compte du passage de la mort que par la chute du tambour, savait maintenant à quoi s’en tenir.

Instinctivement, il courba la tête et rentra le cou dans les épaules.

Mais Belle-Rose l’avait aperçu :

— Qu’est-ce que c’est ? s’écria le géant. Voilà qu’on salue les balles à présent : Pas d’ça à la neuvième, bornebleu ! T’as pas besoin de les regarder. Tu n’as aucun moyen superlatif de les voir. Et quant au reste, qu’elles ont pas la politesse de prévenir, les coquines ! Que si on les entend, c’est qu’elles ne vous touchent pas… T’as compris ?… Et haut la tête, bornebleu !

— Oui, citoyen Belle-Rose.

— À la bonne heure !

À partir de cette paternelle semonce, Jean Cardignac dompta, tout enfant qu’il fût, la peur instinctive des balles ; et, au lieu de les « saluer », il mit à se redresser, lorsqu’elles sifflèrent de nouveau, tout ce qu’il avait de volonté dans l’âme.

On entrait du reste en pleine tourmente. Le bois traversé, une vaste prairie s’ouvrit devant la ligne des tirailleurs, qui s’étendait à droite et à gauche. La neuvième se soudait aux demi-brigades voisines, et des retranchements de la Croix-aux-Bois, les Autrichiens dirigeaient sur les nôtres un feu d’enfer.

Beaucoup tombèrent. Un tambour fut encore tué, un autre blessé. À mesure qu’on avançait, la ligne des combattants laissait derrière elle de nombreux morts.

Le général Chazot, qui arrivait au galop, s’arrêta non loin du centre de la neuvième.

Là, il donna des ordres à ses aides de camp qui partirent dans la fumée.

Et Jean vit alors les réserves s’avancer au pas de charge,

Le colonel Bernadieu tira son sabre :

— La charge ! cria-t-il en se tournant vers les tambours.

— Attention ! dit Belle-Rose qui, toujours calme comme à une parade, leva sa haute canne.

Les tambours roulèrent, et Jean partit avec eux, au pas de course.

Une exaltation l’empoigna, et il se mit à crier : « En avant ! en avant ! » d’une voix aiguë qui perçait, au milieu du fracas général. Des cris, des hurlements, le « Ça ira » et la « Marche de l’armée du Rhin » retentirent, poussés par des milliers de poitrines.

Une houle humaine se précipita, baïonnette haute, sur les Autrichiens.

Jean suivait, criant toujours, perdant haleine, mais battant à tours de bras, sans voir, sans entendre.

Il eut la sensation d’une ronde folle, sauvage, frénétique, qui se dansait autour de lui dans un chaos d’uniformes, dans un bruit effroyable, traversé des éclairs des baïonnettes rougies.

Puis, plus rien ! Rien qu’un bourdonnement qui lui battait sous le crâne.

La lutte était finie ; les Français vainqueurs avaient chassé de la Croix-aux-Bois les Autrichiens dont beaucoup jonchaient le sol ; des commandements retentirent ; les officiers rassemblaient leurs hommes.

Jean, apercevant alors le colonel Bernadieu qui ralliait la neuvième autour du drapeau troué par plusieurs balles, se ressaisit et courut à lui.

— Ah ! te voilà, dit l’officier. Tu n’as rien ?

— Non !

— Je suis content, mon petit Jean.

Et le colonel ému l’embrassa.

— Mais, reprit-il, si tu n’as pas été touché, tu as perdu ton pompon.

L’enfant, pour voir, retira son chapeau.

— Tiens ! c’est vrai, fit-il.

Mais le colonel le lui avait enlevé et le regardait sérieusement.

— Ah ! mon pauvre petit Tapin, dit-il, tu l’as échappé belle !

Et devant l’interrogation muette de l’enfant.

— Tiens ! reprit-il, regarde, une balle dans ta cocarde… en plein milieu… elle y est restée… deux pouces plus bas… pauvre enfant !

Mais Jean était rouge de plaisir.

Il avait été touché ! songez donc ! et en face, bien en face !

Le gamin s’apprêtait à retirer la balle.

— Mais non ! mais non ! dit vivement le colonel ; laisse-la, au contraire. Cela fait très bien ; c’est une jolie agrafe pour ta cocarde ! C’est ton brevet de soldat, ton brevet d’homme !

Et c’est ainsi que Jean Cardignac reçut le baptême du feu.



Driant, Histoire d’une famille de soldats 1, 1901 (page 78 crop).jpg

  1. Beaurepaire fut enterré le jour même, à Sainte-Menehould, dans le cimetière de la ville. D’après le témoignage d’une femme qui vit encore, assista à la cérémonie et se rappelle encore les coups de fusil tirés sur la fosse, il repose au-dessous de la première ou de la deuxième fenêtre de la chapelle de Sainte-Catherine, à droite du portail qui regarde l’Argonne. Or, aucun monument ne marque cette place et aucune fouille n’a été faite pour retrouver le corps, malgré les efforts du général Chanzy. La France est-elle donc si riche en dévouements héroïques qu’elle puisse oublier celui-là ? Et la vaillante petite ville de Sainte-Menehould, qui s’était honorée en offrant une place à la statue de Beaurepaire, jadis commandée à M. René de Saint-Marceaux, ne se décidera-t-elle pas à reprendre ce projet ? (Note de l’auteur.)