Histoire d’une famille de soldats 1/13

Delagrave (p. 307-322).


CHAPITRE XIII

chance et malchance


Trois jours plus tard, comme le chirurgien Larrey pénétrait dans le quartier impérial pour faire sa visite journalière à l’Empereur, il trouva Napoléon en train de dicter des ordres.

Des officiers, plume en main, écrivaient rapidement, les uns appuyés sur leur genou, d’autres sur le coin de la table, et autour du grand chef, Monge, le savant qu’il affectionnait, M. Daru, commis principal à la Guerre, et le fidèle Menneval, étaient debout, immobiles.

Le silence absolu régnait, rompu seulement par la voix brève de Napoléon, nuancée d’un très léger accent corse.

Avec sa faculté d’assimilation prodigieuse, l’Empereur dictait, sans difficulté apparente, des ordres embrassant les opérations les plus compliquées ; il expédiait des dépêches à Paris, à Toulon, en Hollande, à Strasbourg, en Italie, pour l’organisation définitive de ses armées.

Sa pensée claire, génialement lumineuse, ne laissait rien échapper ; c’était pour son entourage (comme ce sera éternellement pour tous ceux qui liront son histoire), un émerveillement et une stupeur que la puissance inouïe du cerveau de cet homme !

On eut dit que, devant l’infini de son regard, le globe entier s’étalait, classé en tableaux méthodiquement synoptiques, tant il passait avec facilité d’un sujet à un autre sans négliger les plus petits détails.

Au moment où Larrey entrait en s’inclinant, Napoléon dictait un ordre enjoignant au général Marmont, commandant au Texel, de préparer son matériel et ses attelages pour mettre son corps d’armée en marche.

Mais, en apercevant son chirurgien, il s’arrêta :

— Eh bien, Larrey, interrogea-t-il ; et mon petit lieutenant, que devient-il ?

— Il va mieux, sire !

— Ah ! bah ! Je ne l’aurais pas cru. Il m’avait semblé perdu.

— Sire, je le pensais aussi ; mais c’est une nature.

— Oui ! la guerre l’a rendu robuste… il m’en faudrait cent mille comme lui !… Et il guérira ?

Larrey eut un geste vague :

— Je ne puis en répondre, sire ? Mais aujourd’hui il ne m’est pas défendu d’espérer.

— Bien ! il faudra lui dire que l’Empereur pense à lui.

— Je n’y manquerai pas, sire !… Dès que le délire aura disparu.

— Ah ! il a le délire ?

— Oui, sire ! sans cesse il crie : « Aux armes ! Vive l’Empereur ! »

Napoléon eut un sourire attristé.

— Pauvre petit ! murmura-t-il.

— Puis, revenant brusquement à sa pensée première, il reprit l’ordre à Marmont au mot même où il l’avait laissé, et de nouveau le silence retomba, les plumes grincèrent.


Larrey avait dit vrai. La robuste constitution de Jean Tapin semblait devoir triompher du mal.

Pourtant la blessure était effroyable : l’éclat de bombe lui avait brisé la clavicule et le haut du bras, l’épaule était pour ainsi dire fracassée. Vous avez déjà dû vous imaginer, mes enfants, l’immense désespoir de la pauvre Lisette lorsqu’elle avait vu apporter son malheureux Jean dans cet état !

Bouleversée déjà par l’arrivée de Junot, ce fut bien pis encore quand elle vit, de ses yeux, son mari ensanglanté… presque mourant ! Pourtant la crise de larmes fut courte chez la jeune femme.

Sous un aspect frêle et gracieux, vous le savez déjà, Lise cachait une âme énergique.

Ce n’est pas pour rien qu’elle avait vu le feu, elle aussi, et que son enfance s’était passée au milieu des inquiétudes de la guerre.

Elle était, comme Jean Tapin, une enfant de Valmy, et la période qui se déroulait depuis 1792 était une bonne école pour tremper fortement les âmes.


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Grimbalet l’entendit murmurer : Vive l’Empereur !

Elle sécha donc ses larmes, et, tout en conservant au fond d’elle-même une inquiétude mortelle, elle se mit en devoir de donner les premiers soins à son mari.

Aidée par deux grenadiers, Lise coupa les vêtements du blessé, étancha le sang qui coulait encore en abondance, et Jean venait d’être installé sur son lit quand Larrey était arrivé au galop de son cheval et avait mis pied à terre devant la porte.

L’examen de la blessure n’avait pas été rassurant pour le médecin ; pourtant, après un premier pansement, Jean, à l’aide de soins énergiques, était revenu un instant à lui.

Ses yeux avaient erré, hagards, mais il n’avait pas prononcé une parole ; puis la fièvre l’avait envahi, sans toutefois provoquer le délire.

Notre pauvre ami était resté étendu dans son lit, en proie à un coma prolongé, qui n’était pas sans inquiéter Larrey et surtout Lison, qui voyait passer dans les yeux du chirurgien l’anxiété la plus vive.

Enfin, le soir du deuxième jour, la fièvre avait pris une autre allure, car le délire s’était déclaré.

Il fallut même que Cancalot et un des grenadiers que le commandant Merle avait envoyés pour avoir des nouvelles, maintinssent leur officier qui inconscient, voulait à toutes forces se lever pour marcher aux Anglais.

Les yeux brillants, Jean Cardignac ne reconnaissait personne ; mais, de sa gorge oppressée, un flux de paroles ardentes jaillissait :

— … Lison ! gare !., voilà un boulet !… Belle-Rose, à moi !… Venez par ici, maman Catherine !… Par le flanc droit !… À gauche en bataille !… Nous les tenons ! les brigands d’Anglais !… À vous, mon capitaine !… Vive l’Empereur !… Vive l’Empereur !… Vive l’Empereur !!…

Ce fut une nuit terrible, car le blessé ne se calma un peu que vers le matin. Encore proférait-il souvent des commandements, des cris de : Vive l’Empereur ! auxquels il mêlait le doux nom de Lisette.

C’est ainsi que Larrey l’avait trouvé et comme on l’a vu, il en avait rendu compte à l’Empereur.

Le délire persista pendant plusieurs jours, mais en diminuant graduellement d’intensité. Au bout d’une semaine, qui parut mortellement longue à la jeune femme, notre ami Jean put être considéré comme définitivement sauvé.

Il n’eut pourtant pas la possibilité de remercier son sauveur, le chirurgien Larrey. Car, la veille même du jour où Jean Cardignac reprit connaissance, le 29 août 1805, l’armée avait quitté Boulogne pour se diriger sur l’Allemagne. Napoléon lui-même n’était plus là.

Abandonnant définitivement et à regret son plan de descente en Angleterre, plan que le retard de la flotte de l’amiral Villeneuve rendait impraticable, l’Empereur avait pris la résolution de frapper la coalition sur le continent et d’anéantir d’un seul coup deux de nos ennemis coalisés : l’Autriche et la Russie.

Jean restait donc à Boulogne, soigné maintenant par le chirurgien-major d’un des régiments laissés au camp.

Lorsqu’il reprit contact avec la vie extérieure, notre camarade était, vous le comprendrez, fort affaibli. Mais autour de lui des dévouements veillaient, car, indépendamment de Lisette, Catherine était arrivée, elle aussi, auprès du blessé.

La première impression de Tapin fut même gaie, en apercevant au pied de son lit Grimbalet, en tenue de conscrit. Oui, mes enfants, le commis n’avait pas attendu la conscription pour partir. Il s’était engagé, et justement à l’ancien régiment de Jean Tapin : au 9e de ligne.

Grimbalet était vraiment comique avec sa grande culotte, sa petite veste, son haut bonnet de police carré qui tranchait sur le roux de sa tignasse, coupée maintenant tout ras à l’ordonnance ; et son visage glabre, ahuri, marqué de taches de rousseur, lui donnait un air tout à fait drôle.

À parler franc, il n’était pas beau.

— Tiens ! tu es soldat, mon garçon ? demanda le blessé.

— Pour sûr, mon lieutenant. Plus souvent que j’aurais resté à Paris quand le Grand Homme part pour la guerre. Ravi de voir le sourire que sa phrase amenait sur les lèvres de Jean Tapin, Grimbalet se mit à chanter d’une voix abominablement fausse, le refrain populaire d’alors :

    Ran plan plan ! Tirelire !
Mon Dieu ! qu’nous allons rire !
    On va leur percer les flancs.
Et ran ! et ran ! et ran tan plan !

— Allons ! dit Jean ; je vois que tu as des instincts belliqueux, et je ne m’en serais jamais douté… Pourvu qu’une bombe maladroite ne t’arrange pas comme moi, ça marchera.

— Brr ! fit Grimbalet avec une grimace. M’en parlez pas, mon officier ! ça ne serait pas rigolo.

— Bah ! on en revient… Regarde-moi ! Le docteur me promet que je ne suis pas hors de service.

— Bien sûr ! Mais c’est égal, j’aimerais mieux autre chose, les galons de caporal, par exemple.

— Sapristi ! tu y penses déjà ! attends donc d’avoir été simple soldat et d’avoir vu deux ou trois batailles.

— J’attendrai, mon officier ; j’attendrai ; puis après tout, si je trinque, nous verrons bien ! Ousqu’y n’y a pas d’risque, n’y a pas d’gloire ! Et vive l’Empereur !

— Bien parlé, Grimbalet.

Puis s’adressant à Catherine :

— Alors, continua Jean, le docteur dit que j’en ai pour longtemps ?

— Hélas ! oui, mon enfant ! six mois au moins. Le visage du blessé s’assombrit. Puis, après un silence :

— Alors, questionna-t-il, je ne ferai pas la campagne ?… je ne…

— Non ! interrompit nettement Lisette. Non !… tu ne peux pas.

— Quelle malchance ! murmura Jean.

Et une larme perla sur ses cils.

— Mais, poursuivit Catherine, tu n’y perds rien.

— Comment cela ?

— Oui ! l’Empereur a pris de tes nouvelles… il a pensé à toi, l’Empereur !

Jean, le cou tendu, l’œil étincelant, buvait les paroles de Catherine ; et lorsqu’il l’entendit ajouter :

— Il t’a nommé lieutenant.

Le blessé se redressa d’un effort, il voulut crier sa reconnaissance mais il ne le put, car sa faiblesse était trop grande pour tant d’émotion.

Il retomba presque évanoui, et Grimbalet qui s’était élancé pour le soutenir, l’entendit murmurer :

— Vive l’Empereur !

— Mon Dieu, fit Catherine, nous qui avions tardé à lui apprendre cela pour éviter une émotion trop vive… J’ai parlé trop tôt.

Mais la joie ne fait point mourir. Jean revint bientôt à lui et demanda des détails qu’on lui raconta par le menu.

— C’est égal, dit-il, quand le récit fut terminé, tout le monde n’a pas ma chance ! Avoir été blessé devant l’Empereur… avoir été soutenu par Lui ! Beaucoup m’envieront… Je ne me plains pas ! Si seulement j’avais pu faire la campagne.

— Faut pas être trop exigeant, mon lieutenant, dit gravement Grimbalet.

À partir de ce moment, Jean n’eut plus qu’une idée : suivre l’Empereur par la pensée puisqu’il ne pouvait le suivre réellement.

Il se faisait lire par Catherine ou par Lisette tous les bulletins de la guerre. Et vous savez que l’Empereur envoyait très régulièrement en France le récit de ses opérations.

Jean avait exigé qu’on plaçât sur son lit une carte du théâtre de la guerre, et, fiévreusement, il l’étudiait constamment, cherchant à deviner le plan de Napoléon, la marche du lendemain. Lorsqu’il avait réussi, lorsque l’évènement confirmait ses prévisions, le blessé avait des accès de joie triomphante, des emballements qui n’étaient pas sans inquiéter sa femme ; car on craignait que la blessure, encore insuffisamment cicatrisée, ne se rouvrît brusquement et ne provoquât des complications.

Heureusement il n’en fut rien.

Bien au contraire, il semblait que l’illusion de la guerre que se donnait Jean Tapin lui fut plutôt favorable, car les couleurs revenaient à ses joues pâlies. Le blessé apprit ainsi la marche de concentration de l’armée française, baptisée par Napoléon du nom de Grande Armée, marche tellement imprévue, si bien organisée, que ce fut dans toute l’Europe une immense stupeur, lorsqu’on apprit qu’en vingt jours Napoléon avait réussi à rassembler toutes ses troupes sur le Rhin, le Mein et le Necker, sans qu’on soupçonnât seulement cette manœuvre hardie.

Puis le 26 septembre, ce fut l’entrée en Allemagne, le Rhin passé à Strasbourg et ensuite la marche en avant pour séparer les Autrichiens des Russes.

Enfin, le 15 octobre, la bataille gagnée par le maréchal Ney et qui devait lui donner le titre de Duc d’Elchingen, suivie le 20 octobre de la reddition d’Ulm, qui livrait à Napoléon l’armée autrichienne toute entière, avec son commandant, le général Mack.

— Ainsi ! s’écria Jean, en apprenant cette nouvelle, en vingt jours l’Empereur a détruit une armée de quatre-vingt mille hommes ! Ah ! si j’y avais été, moi aussi… si je pouvais y être maintenant… car ce n’est pas fini ! Sûrement, il ne s’arrêtera qu’à Vienne. Du coup, je veux me lever !… Je suis fort maintenant.

Il se leva, en effet — malgré les supplications de sa femme — incapable qu’il était de rester plus longtemps immobilisé.

Les premiers jours, ce fut dur, fatigant pour lui ; mais il reprit vite ses forces.

Il en avait besoin du reste, car, presque en même temps, une triste nouvelle arriva, qui atténua chez Jean la joie de la victoire de son Empereur.

L’amiral Villeneuve s’était fait battre par les Anglais à Trafalgar. Sa flotte, après une lutte héroïque, était entièrement détruite.

Elle avait, il est vrai, fortement endommagé la flotte anglaise ; l’amiral anglais, Nelson, avait été tué. Mais cela c’était de la gloire négative, puisque nous perdions notre meilleure force navale.

Heureusement Napoléon allait par une inoubliable victoire, réparer l’effet moral de ce désastre, car le jour approchait où devait briller le soleil d’Austerlitz.

À la mi-novembre, Jean fut autorisé par le médecin à quitter Boulogne, pour aller terminer sa convalescence à Paris.

Il partit donc avec Lise et Catherine. Quant à Grimbalet, il avait déjà quitté le camp, son régiment ayant été désigné, vers la fin d’octobre, pour renforcer, avec plusieurs autres, les effectifs de la Grande-Armée.

L’ex-commis épicier avait promis de donner de ses nouvelles et il tint parole, car Jean reçut, rue de la Huchette, une lettre datée d’Austerlitz.

Déjà les courriers de l’Empereur avait annoncé la nouvelle de cette grande victoire au peuple parisien enthousiasmé.

Ce n’était donc pas une nouvelle que la lettre de Grimbalet apportait à Jean Cardignac ; pourtant, il en fut tout heureux.

— C’est une lettre qui vient de là-bas, dit-il ; elle sent la poudre !

Je vous dirai, mes enfants, que Grimbalet n’était ferré ni sur l’écriture, ni sur l’orthographe. Aussi ai-je pris soin, tout en conservant la naïveté du style, de corriger les fautes dont la lettre pullulait, et qui la rendaient presque indéchiffrable, à première lecture, pour son destinataire. La voici :

« Mon lieutenant et tout le monde, je me porte bien et je souhaite que la présente vous trouve de même, et que le lieutenant il soit guéri tout à fait.

« Que c’est dommage qu’il n’ait pas été là, qu’il aurait été rudement content !

« Que donc maintenant je peux dire que je suis soldat pour de bon, mon lieutenant ; que je m’ai battu comme un lion, à ce que dit le caporal de la 8e escouade dont j’en suis ; et qu’il a fait comme vous la campagne de l’Égypte ; que par conséquent, il s’y connaît.

« Qu’il faut vous dire que, jusqu’à Austerlitz, j’avais été tout le temps par derrière en réserve et que ça m’ennuyait tout en me faisant plaisir, rapport que les camarades chevronnés ils s’amusaient à raconter aux conscrits qu’on peut pas voir une bataille sans être haché menu en mille millions de petits morceaux. Pour lors, comme ça, lorsque j’entendais le canon au loin, ça me faisait un drôle d’effet que ça me résonnait jusque dans le ventre. Pourtant que je m’habituais petit à petit. Quand voilà que, le 30 novembre, on nous met avec le général Caffarelli.

« — Que ça va vraisemblablement chauffer pour nous, conscrit ! que me dit le caporal de la 8e escouade dont j’en suis.

« Moi, je ne dis rien ; mais, dans le fond, je n’en pense guère plus.

« — Alors, que je me dis, Grimbalet mon garçon, va falloir tirer ta peau de là, si tu peux !

« Et nous v’là partis.

« Il ne faisait pas chaud, bon sang !

« De la neige et de la glace sur les chemins, que le froid ça vous collait la peau des doigts sur le canon du fusil.

« N’importe, nous arrivons et nous faisons le bivouac en arrière de la Garde, juste auprès de votre régiment, mon lieutenant !

« D’où que j’étais, on voyait bien, sur un coteau, la tente de l’Empereur. C’était le 1er décembre au soir, et v’là la nuit qui tombe comme j’étais en faction.

« Tout d’un coup, v’là que je vois dans le bivouac de la Garde, comme si qu’y avait le feu. On y voyait clair comme en plein jour et qu’est-ce que je distingue ?… Le petit Tondu qui se promenait au milieu des grenadiers, et tout du long qu’ils allumaient des torches de paille pour l’éclairer, en criant comme des enragés :

« — Vive l’Empereur !

« Pour lors, moi que ça m’a fait quelque chose, et comme si que le Tondu il aurait pu m’entendre, v’là que je cric aussi : Vive l’Empereur !

« — Cré nom de nom ! Mille millions de pétards ! C’qui t’a permis de parler en faction ? »

« Je me retourne !

« V’lan ! C’était l’adjudant Michebol qui faisait sa ronde et qu’il me colle quatre jours de garde au camp, pour « m’apprendre à respecter la consigne » qu’il a dit.

« — Eh bien, mon vieux, que je m’dis, t’as bien réussi, tu peux t’en flatter ! Une autre fois, ça t’apprendra à fermer ta boite en faction.

« N’importe, je n’en mourrai pas !

« Et v’là que, sur le coup de quatre heures du matin, on sonne la diane. Tout le monde debout, sac au dos, on nous passe l’inspection des cartouches, et nous v’là l’arme au pied dans la gelée. C’qu’il faisait froid, mon lieutenant ! Ah ! mes pauvres pieds… ! je ne les sentais plus…

« Et puis on n’y voyait pas, rapport au brouillard.

« — Si faut s’battre avec un brouillard pareil, que je m’dis, j’veux être pendu si que j’distingue un Russe à cent pas !

« Mais tout d’un coup, v’là l’soleil qui s’lève, et, en une minute, le brouillard s’enlève comme si qu’on aurait soufflé dessus. Et je vois sur un mamelon, l’Empereur avec son état-major, des officiers qui partent au galop, et tout partout, des troupes et puis des canons ; et puis, dans le fond, on distinguait les Russes, des lignes noires, épaisses, épaisses jusqu’à perte de vue.

« C’est ça qui m’a fait le plus d’effet. Mais tout d’même, on est soldat ! que je m’dis !

« Mon commandant, le chef de bataillon Jolibois qu’il vous doit une chandelle, qu’il m’a dit, était près de moi.

« — Eh bien, conscrit, qu’il m’adresse ces mots, veux-tu boire un coup à la santé de Jean Tapin ?

« — Pas de refus, mon commandant ! que j’y dis.

« Alors, j’ai bu un coup de rhum à son « sauve-la-vie » [1] ; et on nous met en marche ; et puis v’là les canons qui commencent la pétarade.

« Jamais je ne les avais entendus d’aussi près, et c’est pas pour dire, mais ça vous fait quèque chose. J’en avais comme des gargouillements dans tout l’estomac et un tic-tac du diable un peu plus haut !

« Et puis c’est le tour de la fusillade ! Ah ! ça ronflait ! Ah ! mon lieutenant, si que vous auriez été là !

« Et puis un méli-mélo, de la cavalerie, de l’infanterie ; tout ça qui s’empoigne que c’était vraiment effrayant.

« Nous étions devant un village qu’ils appellent à ce qu’on m’a dit

Pratzen ; mais je non suis pas sûr, rapport qu’ils ont par ici des noms à coucher dehors. Paraît aussi qu’il y avait dans ce village les deux empereurs Russes et des Autrichiens.


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Je saute dessus et l’étourdit d’un coup de crosse.

« — Bon ! que j’pense, ça va être notre tour, Grimbalet, mon vieux ; gare à toi !

« Ça ne manque pas. Le général Morand il passe devant nous avec le 10e léger ; puis c’est le général Thiébault avec le 14e et le 36e de ligne. Nous suivons le mouvement et nous v’là, je ne sais pas comment, à nous flanquer des coups de fusils avec les Russes qui avaient l’air de vrais sauvages avec leurs chapeaux pointus !

« Et, tout d’un coup, v’là qu’nous recevons des coups de fusil dans le dos.

« Ces coquins-là nous avaient tournés !

« Une balle traverse mon shako. Ah ! pour le coup que je me fâche !

« — Cré nom d’une pipe ! que je crie. En avant ! Vive l’empereur.

« Et v’là l’tic tac de mon intérieur qui s’arrête subito. J’allonge mes guiboles, nous fonçons dessus, on empoigne le village, et je vous assure, mon lieutenant, que le canon, les balles, et tout le fourbi, ça m’était bien égal à ce moment-là !

« Comme j’entrais dans un jardin, pan ! un coup de pistolet me part dans la figure. Il m’a pas touché, heureusement ! Il m’a seulement brûlé ma belle moustache rouge. C’était un officier russe. Alors je lui saute dessus, je l’étourdis et je le ramène au commandant Jolibois.

« Pour le restant, je ne sais pas ce qui s’est passé. On s’est battu comme des loups, et, sur la fin, l’Empereur a fait tirer sur des étangs qu’étaient gelés. Turellement ça a crevé la glace et les Russes sont tombés dedans. Quel bain froid, mon Empereur !

« Voilà, mon lieutenant, la bataille d'Austerlick que dont à laquelle je suis fier d’y avoir été, car le soir même que j’ai été nommé caporal, rapport à mon Russe qu’était à ce qu’il paraît, un colonel, et que je m’ai battu comme un lion qu’a dit le caporal de la 8e.

« Faut aussi que vous sachiez que l’adjudant Michebol, il m’a levé mes quatre jours de garde au camp. Il a bien fait puisque je ne pouvais plus les faire, attendu qu’un caporal, ça ne monte plus la garde. Bonne affaire ça, mon lieutenant, parce que la faction, par des froids pareils, c’est bon pour les autres.

« Et voilà !

« Que l’Empereur était si content qu'il nous l’a écrit dans un ordre où qu’il dit : Soldats ! je suis content de vous !

« Et moi aussi que je suis content d’avoir pas eu peur et puis d’avoir des galons que ça vous fera plaisir aussi, pas vrai, mon lieutenant ? et puis à Mme Lise, à Mme Catherine, à mon patron M. Bailly, et puis aussi à mon ancien M. Belle-Rose, que je suis toujours votre bien respectueux et que la présente vous trouve de même.

« Athanase Grimbalet,
caporal à la 8e du bataillon du 9e de ligne. »


Le ton de bravoure naïve qui s’exhalait de l’épître enchanta Jean Cardignac.

— Allons ! dit-il après l’avoir lue à haute voix à toute la famille assemblée, il y a encore de beaux jours pour la France, du moment que les conscrits se mettent à devenir d’un seul coup des soldats accomplis. L’Empereur peut avoir confiance : la nation est riche en courages, et nous n’avons pas périclité sous ce rapport depuis Valmy !

Certes, mes enfants, Napoléon pouvait être fier de son armée ! Et jamais le proverbe : « Tel chef, tels soldats » ne fut plus justifié ; car si l’armée était aussi forte, aussi belle, c’est que Napoléon l’avait faite avec son génie.

Il est vrai néanmoins que son génie avait trouvé dans la nation française, une race incomparable de guerriers.

Cette foi dans ses soldats devait surexciter l’ambition du héros jusqu’à lui faire oublier, dans la suite, que l’effort et la volonté de l’homme, même de l’homme de génie, ont une limite qu’il est dangereux de vouloir dépasser. Mais, pour le moment, il était le triomphateur universel.

Vivant, il entrait déjà dans la légende. Le peuple entier ne se contentait pas de l’acclamer, mais l’adorait comme un demi-dieu.

Jean Tapin, soldat dans l’âme, devait subir plus violemment qu’un autre ce sentiment d’extrême enthousiasme.

Aussi, à présent que sa blessure, en voie de guérison complète, lui permettait de sortir, vous pensez bien qu’il s’intéressait à tout ce qui touchait à la gloire de son Empereur.

Et le 1er janvier 1806, il tint à assister au passage des drapeaux pris sur l’ennemi.

Napoléon les avait envoyés à Paris, par une délégation des corps de la Grande Armée, et avait ordonné qu’ils seraient répartis entre la ville de Paris, le Sénat, le Tribunat et Notre-Dame.

Il y en avait cent-vingt ! Et ces trophées arrivèrent à destination au milieu d’une foule en délire, qui acclamait les vainqueurs d’Austerlitz.

Puis, le 26 janvier 1806, Napoléon revint à Paris, après avoir imposé aux vaincus le traité de Schœnbrün, et organisé dans son esprit la Confédération du Rhin, qui donnait le trône de Naples à son frère Joseph et celui de Hollande à son frère Louis.

Arrivé dans le rayonnement de sa gloire, l’Empereur reprit de suite en main la direction du gouvernement. Voulant exalter encore le respect et l’admiration pour l’armée dans l’âme du peuple, il ordonna que la Grande Armée, rentrant à Paris, y serait reçue au milieu d’une fête grandiose par les autorités parisiennes.

Ainsi Paris, représentant la France entière, devait fêter et remercier la nation elle-même dans sa plus noble et sa plus glorieuse incarnation : l’Armée.

Puis, profitant de la paix, l’Empereur, sans négliger ni ses soldats, ni les relations extérieures, tint à s’occuper des réformes pacifiques : il prescrivit dans Paris de grands travaux qui devaient commencer à modifier l’aspect de la grande ville.

Il fit continuer les quais sur la Seine ; il donna au pont du Jardin des Plantes le nom d’Austerlitz, et ce fut par son ordre qu’on commença celui qui devait porter et porte toujours le nom de Pont d’Iéna.

C’est à cette époque qu’on entreprit les travaux des canaux du Rhône, de l’Ourcq, de Saint-Quentin, de Bourgogne.

On perça des voies nouvelles, entre autres la célèbre route de la Corniche, allant de Nice à Gênes.

À Anvers (qui nous appartenait alors), on créa un arsenal.

À Paris même, avec les canons pris à l’ennemi, on commença la fonte de cette colonne fameuse que des générations ont saluée et salueront : la colonne de la Place Vendôme.

Puis Napoléon arrêta les projets des deux arcs de triomphe du Carrousel et de l’Étoile. Il désirait relier ce dernier monument à la place de l’Hôtel-de-Ville par une voie triomphale qui porterait le nom de Rue Impériale, et ce plan grandiose est, à l’heure actuelle, en partie réalisé par les Champs-Élysées, les jardins du Carrousel et le square du Louvre.

C’est de cette grande année 1806 que datent aussi pour nous la fondation de l’Université, du Conseil d’État, la réglementation de la Banque de France, l’achèvement des Codes français.

Cette prodigieuse activité de Napoléon stupéfiait l’Europe, jalouse de nous voir si forts, si puissants, gouvernés par un chef unique dans l’histoire.

La Russie et l’Autriche, récemment vaincues, n’osaient encore relever la tête ; mais notre éternelle ennemie, la Prusse, commençait sournoisement des armements contre nous.

Napoléon le savait bien, et ne se laissait pas prendre au dépourvu ; pourtant, il voulait temporiser, tout en se faisant tenir au courant des menées qui se tramaient contre la France.

Or, en juillet 1806, il se produisit des incidents diplomatiques d’une certaine gravité, et immédiatement le contre-coup s’en fit sentir à Berlin. Des manifestations de haine violente contre la France eurent lieu dans cette ville, et, ostensiblement cette fois, le roi de Prusse commença à préparer son armée.

Jean Cardignac, complètement guéri, venait de reprendre son service au 1er grenadiers de la Garde.

— Ah ! pour le coup, dit-il à Jacques Bailly, il n’y a pas d’Anglais à Paris pour me casser l’épaule, et cette fois je crois bien que je ne resterai pas inactif.

Le jeune officier ne se trompait pas,

Dans les derniers jours de septembre, Napoléon vint inspecter le 1er grenadiers.

Il le fit avec minutie ; tout lui passa sous le regard, depuis le bonnet à poil, jusqu’aux clous des souliers.

— C’est bien, dit-il enfin, vous partez demain. Vous avez l’après-midi pour faire vos adieux et vous préparer.

Il remonta en selle et partit au galop pour inspecter le reste de la Garde, et le lendemain, Jean, ayant embrassé tendrement tout son monde, quittait Paris avec son régiment.

Belle-Rose et La Ramée avaient voulu voir partir leur ancien conscrit. Ils attendaient au passage le 1er grenadiers ; et, lorsque le jeune lieutenant, marchant en serre-files, passa devant eux :

— Attention ! mon Tapin ! s’écria Belle-Rose. Bonne chance ! Et souviens-toi de la 9e et de Bernadieu !

— Vive l’Empereur ! souligna La Ramée.

Jean les salua d’un sourire en inclinant légèrement son épée.

Et pendant que les hauts bonnets à poil défilaient dans un ordre admirable, les deux vétérans restèrent là, immobiles, contemplant avec des yeux étincelants, où brillait une pointe d’envie, cette belle troupe qui, un mois plus tard, devait faire, derrière Napoléon, son entrée triomphale à Berlin.

  1. Ainsi appelait-on la gourde dans les armées du Premier Empire.