Histoire d’une Parisienne/V

Calmann Lévy (p. 78-95).
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V


Ce ne fut pas sans une certaine agitation intérieure que Jeanne de Maurescamp monta le lendemain dans son coupé pour se rendre, avec son mari, chez la comtesse de Lerne. Elle avait été fort préoccupée de savoir quelle toilette elle mettrait : après y avoir mûrement réfléchi, elle s’était décidée pour une toilette austère, en harmonie avec la gravité du rôle qu’elle était appelée à jouer ce soir-là. Elle avait mis tout simplement une robe de velours d’une couleur ponceau sombre. C’était dommage que ses bras et ses épaules fussent hors de la robe dans leur étincelante nudité. Elle sentait que la sévérité de sa tenue en était un peu altérée. Mais elle ne pouvait pas faire autrement.

Elle fut placée à table à la gauche de Jacques de Lerne, qui avait madame d’Hermany à sa droite. Comme elle s’était un peu monté l’imagination sur ce culte secret que Jacques était censé avoir pour elle, elle ne laissa pas de trouver d’abord que ce culte secret était un peu trop discret. M. de Lerne lui adressait à peine la parole, et se consacrait tout entier à sa voisine de droite. Faute de mieux, Jeanne prêta sa fine oreille à leur conversation : elle entendit entre autres choses que madame d’Hermany, après avoir échangé avec Jacques des attaques et des ripostes fort brillantes, lui reprochait sa méchante manie d’infliger des surnoms à tout le monde :

— Je suppose, dit-elle, que j’ai aussi le mien ?

— Cela ne fait pas l’ombre d’un doute, dit Jacques.

— Et quel est-il ? demanda la blonde jeune femme en tendant vers lui son front angélique.

L’eau qui dort ! répondit Jacques à demi-voix, en se penchant un peu.

Madame d’Hermany rougit : puis, le regardant en face avec sa candeur de jeune communiante :

— Pourquoi l’eau qui dort ? dit-elle.

— Pour rien !… C’est un nom indien.

— Et moi, Monsieur, demanda Jeanne en riant, ai-je aussi mon surnom ?

— Vous ? dit-il.

Il fixa ses yeux sur elle, la salua légèrement, et ajouta d’un ton sérieux :

— Non !

La voyant un peu embarrassée, il changea aussitôt l’entretien et se mit à lui parler des pièces nouvelles, des musées, des pays étrangers qu’elle avait visités, paraissant lui poser ses brèves questions uniquement pour avoir le plaisir de l’entendre répondre, et la regardant d’un air grave et doux comme pour l’encourager à bien dire.

Eh bien, décidément, oui, il y avait là quelque chose d’extraordinaire ! il y avait dans la manière dont ce Jacques lui parlait, l’écoutait et la regardait, une nuance indéfinissable de bonté et d’estime, qu’il semblait réserver pour elle seule. Comment ne s’en était-elle pas aperçue plus tôt ?… Comme c’était singulier !… et cela était d’autant plus singulier qu’elle n’était pas du tout, mais du tout, l’espèce de femme qu’un monsieur comme ça devait apprécier. Enfin, cependant, c’était aimable de sa part, et Jeanne, dès ce moment, se voua avec plus de zèle et de cœur qu’auparavant à la tâche de marier un jeune homme qui, malgré ses mauvaises relations, avait encore quelques bons sentiments. Elle passa même immédiatement en revue dans sa tête les jeunes filles qu’elle connaissait, et qui pouvaient lui convenir ; mais, pour l’instant, elle n’en trouva aucune.

Après le dîner, une partie des convives passa au fumoir : M. de Lerne les suivait, quand sa mère l’arrêta.

— Jacques, lui dit-elle, joue donc ta dernière valse à madame de Maurescamp, avant que tout le monde n’arrive… elle ne la connaît pas… je suis sûre qu’elle lui plaira beaucoup !

— Je vous en prie, Monsieur ! dit Jeanne.

M. de Lerne salua et s’assit devant le piano. Il joua sa valse nouvelle, puis quelques autres morceaux que Jeanne lui demanda. Peu à peu, comme il arrive en pareil cas, la plupart des assistants, après avoir prêté pendant quelques minutes une attention courtoise à la musique, reprirent leur conversation, chacun dans leur coin. Madame de Maurescamp demeura seule en dilettante obstinée auprès du piano et de Jacques, à l’une des extrémités du vaste salon.

Comme le jeune homme venait de terminer une ritournelle brillante et promenait vaguement ses doigts sur le clavier, madame de Maurescamp jugea que le moment psychologique était arrivé :

— Quel talent vous avez ! dit-elle. — Et vous peignez très bien, avec cela, dit-on ?

— Je barbouille un peu.

— Comme il y a des choses drôles en ce monde… des choses inexplicables ! murmura la jeune femme, comme se parlant à elle-même.

— C’est moi, Madame, qui vous suggère cette réflexion ?

— Oui,… vous avez tous les goûts qui peuvent attacher un homme à son intérieur,… et vous vivez… au dehors… au cercle !

— Mon Dieu !… voilà ! dit M. de Lerne.

— Monsieur Jacques,… reprit Jeanne, dont l’éventail palpita plus rapidement.

— Madame ?

— Vous allez me trouver bien indiscrète ?

— Je suis si indulgent !

— Votre mère désire beaucoup vous marier.

— Je n’en doute pas, Madame.

— Et vous ne voulez pas ?

— Non, Madame, pas du tout.

— Vous avez des raisons pour cela ?

— Une seule : c’est que je ne connais pas en ce monde une femme qui soit digne de moi.

— Ah ! mon Dieu !

— C’est-à-dire, pardon…, reprit Jacques, avec la même gravité : il y a vous !… mais vous n’êtes pas libre,… et d’ailleurs…

— D’ailleurs… demanda la jeune femme en tendant l’arc de ses sourcils.

— D’ailleurs… vous-même, vous êtes sur le point de mal tourner.

— Mais, monsieur Jacques !

— Veuillez m’excuser,… c’est mon opinion.

— Parce que ? dit Jeanne.

— Parce que vous choisissez mal vos amis.

— Cela veut dire, je suppose, que j’ai tort de ne pas choisir M. Jacques de Lerne ?

— Non… en vérité, non !… Et cependant, tel que vous me voyez, j’étais né pour comprendre et même pour partager les amours des anges.

— Ah ! franchement, dit en riant madame de Maurescamp, si j’en crois le bruit public, vous en êtes loin des amours des anges !

— Que voulez-vous ? on m’a découragé ! dit M. de Lerne, riant à son tour. — Voyons, Madame, voulez-vous me permettre de vous conter une histoire scandaleuse ?

— Cela m’intéressera infiniment… mais je présume que je m’en irai au milieu.

— Je ne crois pas. — C’est une histoire qui vous expliquera bien des choses… c’est celle de mon premier amour… où je me conduisis comme un misérable… Mais n’anticipons pas ! — J’avais, Madame, vingt et un ans, et, si étrange que la chose puisse paraître, je n’avais jamais aimé… Je me faisais alors, il faut vous le dire, des femmes et de l’amour une idée extraordinairement élevée, une idée presque sainte. J’avais dans le cœur un trésor véritable de dévoûment, de passion et de respect que je n’entendais pas placer légèrement. — Enfin, une femme se rencontra que j’aimai comme elle voulait être aimée et qui m’aima comme elle voulut. Elle appartenait au monde le plus patricien. Elle était mal mariée, cela va sans dire, et très malheureuse. Elle n’était plus très jeune, mais je ne l’en aimais que davantage parce qu’elle en avait souffert plus longtemps… Du reste, extrêmement belle encore, quoique blonde : en outre, d’une honnêteté timorée qui me désespéra plus d’une fois… car enfin, quoiqu’elle me fût sacrée, j’avais vingt ans… Mais il fallait la respecter ou la quitter. — Nos tête-à-tête étaient rares et courts. Son mari était jaloux et la surveillait de près. Il y aurait bien eu quelques moyens vulgaires de nous donner des rendez-vous au dehors… dans un fiacre ou chez un ami. Mais tout ce qui était vulgaire, tout ce qui eût pu dégrader notre amour nous répugnait également à tous deux… Des mois se passèrent dans ce charme et dans cette contrainte. Malgré les réserves, assurément très pénibles, que sa conscience m’imposait, — peut-être à cause de ces réserves même, — j’étais aussi amoureux et aussi heureux qu’on peut l’être en ce monde : j’avais la joie profonde de rendre à cette chère créature tout son bonheur arriéré et de n’y avoir mêlé aucun remords sérieux, car le peu qu’elle me donnait, elle l’eût donné à un frère, et cependant ce peu était pour moi une suprême volupté.

Par une belle nuit du mois d’octobre, pendant les chasses… nous étions voisins à la campagne… son mari était allé passer vingt-quatre heures à Paris,… j’obtins à force de supplications et sous la foi des serments d’être reçu dans sa chambre pendant une heure…

— Pardon ! dit madame de Maurescamp en se soulevant sur son fauteuil, — si je m’en allais ?

— Non, non, ne craignez rien. — La chambre était au rez-de-chaussée du château et s’ouvrait sur le parc… J’y pénétrai vers minuit par une fenêtre un peu haute et d’un accès assez difficile autour de laquelle il y avait, je m’en souviens, des lianes de jasmins et de clématites qui répandaient dans la nuit une odeur exquise… Je ne sais si ce fut cette odeur un peu capiteuse ou l’impression, nouvelle pour moi, de cette chambre personnelle,… mais je dois vous avouer que je me montrai cette nuit-là moins résigné que de coutume aux scrupules impitoyables qu’on m’opposait… Ce fut une scène douloureuse que je ne me rappelle pas sans honte… La pauvre femme finit par se jeter à mes genoux, les mains jointes, me suppliant d’être honnête homme, me demandant avec larmes si je n’étais pas heureux, si jamais je pouvais l’être davantage, si je voudrais l’être aux dépens de son repos, de son honneur, de sa vie même,… car elle ne survivrait pas à une faute !… Enfin, elle vainquit. Je cédai moitié à ses pleurs, moitié à mon propre sentiment qui me disait en effet qu’il n’y avait rien au delà des ivresses de cette amitié passionnée et innocente… Elle me remercia en me baisant follement les mains, et je sortis par où j’étais venu… À peine eus-je posé le pied sur le sable de l’allée que je me retournai pour lui envoyer un dernier baiser en murmurant : — À demain ! — Je la vis aux clartés de la lune debout et immobile dans le cadre de la fenêtre, les bras croisés sur le sein, le buste un peu en arrière. — À l’envoi de mon baiser elle répondit par un léger mouvement d’épaules ; puis, de sa belle voix de contralto que j’adorais, elle laissa tomber lentement ces deux mots :

— « Adieu… imbécile !… »

Je ne l’ai plus revue. Dès ce moment, elle me ferma sa porte, sa fenêtre et son cœur !

Madame de Maurescamp l’avait écouté avec une extrême attention. Quand il eut fini, elle le regarda fixement :

— Et vous en avez conclu ? dit-elle.

— J’en ai conclu que les honnêtes femmes étaient trop fortes pour moi.

— Sérieusement, Monsieur, si, pour justifier votre mépris général de notre sexe, vous n’avez pas d’autre motif que ce souvenir de jeunesse…

— Oh ! j’en ai d’autres ! dit M. de Lerne.

Il prononça ces mots d’un ton si singulier que Jeanne jeta vivement les yeux sur lui. Elle fut surprise de l’expression presque douloureuse qui avait subitement contracté le front et les lèvres de Jacques.

— J’en ai d’affreux ! ajouta-t-il en insistant.

Puis, d’un accent très ému :

— Vous êtes une jeune femme pleine de bonté et d’honneur… que j’estime infiniment… mais je ne puis les dire, ces motifs, même à vous !

Elle se leva un peu embarrassée, et, en drapant sa robe :

— Je crois que je me compromets ! dit-elle gaiement.

Il s’était levé lui-même aussitôt :

— Pardon de vous avoir retenue si longtemps !

— Mais je ne renonce pas ! dit-elle gracieusement en s’éloignant.

Il s’inclina sans répondre.

Le long entretien de madame de Maurescamp et de Jacques n’avait pas manqué d’éveiller la curiosité plus ou moins bienveillante des invités de madame de Lerne. Jeanne s’en aperçut, et, pour enlever à leur tête-à-tête tout caractère suspect, elle dit à haute voix à la comtesse en passant près d’elle :

— Aucun espoir, chère Madame ! j’ai perdu mes peines !

La mère de Jacques, qui avait épié de loin avec un vif intérêt la physionomie des deux interlocuteurs, ne fut pas de l’avis de Jeanne. Elle jugea, tout au contraire, que la jeune femme n’avait pas perdu ses peines et qu’il y avait de l’espoir.