Histoire d’une Parisienne/IX

Calmann Lévy (p. 144-150).
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IX


Dans les premiers jours d’avril 1877, cette singulière personne eut l’idée de pendre la crémaillère dans son hôtel en conviant quelques amis à déjeuner. Elle dressa elle-même la liste des invités, et, au grand ennui de M. de Maurescamp, elle inscrivit sur cette liste le nom du comte de Lerne, qu’elle connaissait à peine, mais dont elle avait beaucoup entendu parler : car il avait laissé dans la haute bohème parisienne une réputation d’aimable compagnon et de galant homme. Jacques avait définitivement rompu toutes relations avec la société dont Diana Grey était une des étoiles ; mais il craignit (bien à tort) de froisser M. de Maurescamp s’il refusait l’invitation de sa maîtresse, et il l’accepta.

Diana Grey plaça M. de Lerne à sa droite, et, dès le commencement du déjeuner, elle s’occupa de lui avec une prédilection marquée. Jacques parlait parfaitement l’anglais ; elle prit plaisir à s’entretenir avec lui dans cette langue, que M. de Maurescamp n’avait pas l’avantage de comprendre. Jacques se dérobait, autant qu’il pouvait le faire honnêtement, aux amabilités excessives de sa voisine et essayait de lui parler français, mais elle ne le voulait pas et continuait résolûment de lui parler anglais, en vidant à sa santé de pleines coupes de pale ale entremêlées de verres de porto. En même temps, elle lançait des regards méprisants et provocateurs à M. de Maurescamp, qui lui faisait face au centre de la table et qui visiblement n’était pas content. — Les femmes de l’espèce de Diana Grey ont de ces représailles farouches contre les hommes qui les achètent.

Le déjeuner fut un peu froid. La maîtresse de la maison parut seule s’y divertir franchement. Dès qu’il fut terminé, Jacques de Lerne, pressé de se soustraire à une situation ennuyeuse, prit prétexte d’un rendez-vous d’affaires et se retira.

Diana Grey, après son départ, alluma une cigarette et, se renversant sur un divan, à l’américaine, y cuva son porto. — Elle s’aperçut que M. de Maurescamp la boudait, et pour raccommoder les choses :

— Mon gros boy, lui dit-elle à très haute voix, avec son léger accent, il est très gentil, l’amant de votre femme… J’ai un caprice pour lui, vous savez ?

— Vous êtes grise, Diana, dit M. de Maurescamp, qui devint fort rouge ; vous êtes grise… et vous oubliez de qui vous parlez !

— Parce que je parle de votre femme ?… Pourquoi m’en parlez-vous vous-même, cher ami ?… Vous m’avez dit que c’était un glaçon !… un glaçon !… Ah ! bon ! et vous croyez ça… pauvre ange !… C’est une chose extrêmement drôle que tous les maris croient que leurs femmes sont des glaçons… Mais nous autres, nous savons le contraire… par leurs amants !

Et elle continua de pousser tranquillement entre ses lèvres roses des petits nuages de fumée vers le plafond.

— Elle est absolument grise, dit un des convives à M. de Maurescamp. C’est dommage qu’elle ait ce défaut… Sans cela, elle serait parfaite.

Une heure plus tard, quand tout le monde fut parti, Diana Grey confia secrètement à M. de Maurescamp qu’en effet elle était grise et qu’en conséquence, tout ce qu’elle avait dit et rien, c’était la même chose : après quoi, elle demanda son pardon et l’obtint.

Mais madame de Maurescamp n’obtint pas le sien. Il y avait longtemps déjà que son mari avait cessé de l’aimer, et il y avait longtemps aussi qu’il avait commencé de la haïr. — Car, dans ces mariages mal assortis, il est rare que le dissentiment s’arrête à l’indifférence. — Les odieuses et cyniques paroles proférées publiquement par Diana Grey étaient au reste heureusement choisies pour exaspérer M. de Maurescamp. Sans avoir beaucoup d’imagination, il en avait pourtant assez pour se représenter sa femme, dont il n’avait jamais éprouvé que les froideurs méprisantes, s’abandonnant avec un autre aux plus vifs transports de la passion, et cette image, désagréable pour tout le monde, l’était au suprême degré pour un homme aussi vaniteux, aussi hautain, aussi gâté et aussi sanguin que l’était le baron de Maurescamp. Il ne songea pas à se dire qu’il pouvait être un peu injuste de faire dépendre le repos, l’honneur et la vie de sa femme des bavardages avinés de sa maîtresse. Il sentit déborder dans son cœur les sentiments de dépit, de jalousie et de haine qui s’y amassaient depuis longtemps contre sa femme et contre Jacques de Lerne, et il résolut de mettre fin à leurs relations, en se vengeant tout à la fois de l’un et de l’autre.

L’occasion d’un duel avec Jacques lui parut particulièrement opportune : les incidents du déjeuner pouvaient lui fournir pour ce duel un prétexte spécieux qui aurait le double avantage de laisser le nom de madame de Maurescamp en dehors de leur querelle, et de lui assurer à lui-même le choix des armes. Il était d’une force remarquable à l’épée, et, quoique brave par tempérament, il n’était pas d’humeur à négliger cet avantage.