Histoire d’un annexé/Édition 1887/9

Hachette (p. 44-47).


IX

Quelles amères réflexions je faisais en marchant sur le chemin étroit, qui conduisait au village, entre la voie ferrée et le bois !

J’allais donc être obligé de retourner à Nancy, sans espoir d’en pouvoir sortir ! Et cela avec une escorte de Prussiens, comme un malfaiteur ! Cette pensée n’était pas cependant la plus cruelle : ce qui me faisait le plus souffrir, c’était de me voir forcé de rester inutile, dans un pays occupé, tandis que j’aurais été si heureux de combattre ces Allemands.

Je marchais ainsi près des deux uhlans, cherchant en vain un moyen d’échapper au sort qui me menaçait, mais je n’en trouvais aucun.

Déjà le village était devant nous. Sur la route, allaient par longues files des troupes allemandes de toutes sortes. Je vis tour à tour passer près de nous, un régiment de cuirassiers blancs, des dragons, de l’artillerie.

Tous se dirigeaient vers Metz.

Il était six ou sept heures, quand nous atteignîmes Courcelles. Ce pauvre village était à demi ruiné : la gare, l’église, beaucoup de maisons, ne conservaient plus que quelques pans de murs noircis. La rue qui longeait la grande route, était pleine de troupes, de voitures, de canons.

Jamais je n’avais vu un pareil brouhaha ! Sur le chemin de fer, un train arrivait chargé de soldats, et je ne vis pas sans surprise de nombreux prisonniers français[1], qui attendaient, sur la voie, qu’un train les emmenât sans doute en Prusse.

Je pensais que je pourrais profiter de ce désordre tumultueux, pour m’échapper, car, à tout moment, je me trouvais séparé de mes gardiens, qui pourtant me surveillaient de près.

Enfin nous arrivâmes devant une maison où était écrit, en grosses lettres, ce mot : Commandatur.

Un des uhlans descendit de cheval et entra dans la maison, pendant que l’autre soldat et moi, nous restions devant la porte.

La rue étroite était encombrée de voitures d’ambulance, et, en ce moment, arrivaient d’autres convois qui n’avaient pour passer que l’espace très resserré, occupé par le cheval du uhlan.

Je me jetai entre les voitures d’ambulance et celles qui passaient, et, pendant que le soldat faisait tourner son cheval, pour éviter un choc, je me glissai sous les roues du convoi arrêté, et j’entrai dans le corridor d’une maison, vis-à-vis.

Le uhlan n’avait pu me voir : d’ailleurs me poursuivre lui eût été impossible, car aucun passage n’existait pour son cheval. Je ne sais ce qu’il fit.

Quant à moi, sans m’arrêter, je cours le long du corridor, je traverse une écurie, j’entre dans un jardin, d’où je sors en sautant une petite haie, et je me trouve sur les bords d’une rivière. C’était sans doute la Nied. Sans tarder, je vais me cacher dans les roseaux qui bordent la rive et là j’attends sans souffler. J’avais raison en pensant que le uhlan n’avait pu voir dans quelle direction j’avais fui, car personne ne parut sur l’étroit sentier qui séparait la haie de la rivière.

J’étais d’ailleurs invisible dans ma cachette. Mes pieds commençaient à prendre l’humidité. Cependant je n’osais me montrer, car j’étais persuadé qu’on avait dû donner des ordres pour me faire rechercher dans le village, ou surveiller l’entrée et la sortie de la rue.

Je restai pendant une heure dans l’eau, où j’enfonçais de plus en plus. Cependant la nuit arrivait : je résolus de suivre la rivière jusqu’à ce que le village eût disparu.

J’avançais lentement, restant le plus possible dans les roseaux et les touffes de saules. Au moindre bruit, je m’arrêtais et m’abaissais. Après avoir marché ainsi quelque temps, j’arrivai près d’un pont, sur lequel passait la grande route que nous avions suivie dans la soirée.

La rivière baignait les deux côtés du pont : il fallait retourner ou traverser la route. Mais je vis parfaitement deux sentinelles, qui se promenaient à chaque extrémité du passage, et me hasarder à le traverser malgré les voitures qui circulaient, c’eût été me faire prendre.

Peut-être l’eau sous la voûte était-elle peu profonde et je pouvais tenter de passer le long d’un des côtés. Je continuai donc à suivre le bord de la rivière et j’entrai dans l’eau le plus doucement possible.

Il y avait, en effet, peu d’eau : jusqu’au genou à peine. J’avais atteint l’autre côté sans avoir été aperçu, lorsqu’en voulant grimper le long du talus, pour regagner la rive, je glissai dans l’eau avec bruit. Mon sac m’échappa ; en même temps, une sentinelle cria sur le pont et comme je ne répondais pas, un coup de feu partit.

J’avais senti comme un coup de fouet sur l’épaule gauche, mais sans m’occuper de ce qui m’avait frappé, je m’élançai sur le bord et courus à travers champs.

Il faisait assez noir et je ne voyais plus le pont, mais j’entendais beaucoup de bruit dans la direction de la route. Excité par le désir d’échapper enfin à ces Allemands, et de me voir libre de nouveau, je continuais à courir dans les terres, distinguant à peine le terrain à trois pas devant moi.

Mais peu à peu je sentis mes jambes fléchir sous moi, une douleur vive me dévorait à l’épaule. Je m’arrêtai affaibli, pour y porter la main : mon paletot était déchiré et je retirai ma main humide. Je compris que j’avais été atteint par la balle du Prussien. La pensée d’être blessé gravement et de rester sans secours au milieu des champs, me rendit quelque force.

Je marchai péniblement vers des lumières que je voyais au loin. C’était un village.

  1. Ils appartenaient en grande partie à la garde impériale.