Hetzel (p. 171-202).


NOTES


1830
PREMIÈRE ÉDITION


Shakespeare, par la bouche d’Hamlet, donne aux comédiens des conseils qui prouvent que le grand poëte était aussi un grand comédien. Molière, comédien comme Shakespeare, et non moins admirable poëte, indique en maint endroit de quelle façon il comprend que ses pièces soient jouées. Beaumarchais, qui n’est pas indigne d’être cité après de si grands noms, se complaît également à ces détails minutieux qui guident et conseillent l’acteur dans la manière de composer un rôle. Ces exemples, donnés par les maîtres de l’art, nous paraissent bons à suivre, et nous croyons que rien n’est plus utile à l’acteur que les explications, bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, du poëte. C’était l’avis de Talma, c’est le nôtre. Pour nous, si nous avions un avis à offrir aux acteurs qui pourraient être appelés à jouer les principaux rôles de cette pièce, nous leur conseillerions de bien marquer dans Hernani l’âpreté sauvage du montagnard mêlée à la fierté native du grand d’Espagne ; dans le don Carlos des trois premiers actes, la gaîté, l’insouciance, l’esprit d’aventure et de plaisir, et qu’à travers tout cela, à la fermeté, à la hauteur, à je ne sais quoi de prudent dans l’audace, on distingue déjà en germe le Charles-Quint du quatrième acte ; enfin, dans le don Ruy Gomez, la dignité, la passion mélancolique et profonde, le respect des aïeux, de l’hospitalité et des serments, en un mot, un vieillard homérique selon le moyen âge. Au reste, nous signalons ces nuances aux comédiens qui n’auraient pas pu étudier la manière dont ces rôles sont représentés à Paris par trois excellents acteurs, M. Firmin, dont le jeu plein d’âme électrise si souvent l’auditoire ; M. Michelot, que sert une si rare intelligence ; M. Joanny, qui empreint tous ses rôles d’une originalité si vraie et si individuelle.

Quant à Mademoiselle Mars, un de nos meilleurs journaux a dit, avec raison, que le rôle de doña Sol avait été pour elle ce que Charles VI a été pour Talma, c’est-à-dire son triomphe et son chef-d’œuvre. Espérons seulement que la comparaison ne sera pas entièrement juste, et que Mademoiselle Mars, plus heureuse que Talma, ajoutera encore bien des créations à celle-ci. Il est impossible, du reste, à moins de l’avoir vue, de se faire une idée de l’effet que la grande actrice produit dans ce rôle. Dans les quatre premiers actes, c’est bien la jeune catalane, simple, grave, ardente, concentrée. Mais, au cinquième, Mademoiselle Mars donne au rôle un développement immense. Elle y parcourt en quelques instants toute la gamme de son talent, du gracieux au sublime, du sublime au pathétique le plus déchirant. Après les applaudissements elle arrache tant de larmes, que le spectateur perd jusqu’à la force d’applaudir. Arrêtons-nous à cet éloge ; car, on l’a dit spirituellement, les larmes qu’ils font verser parlent contre les rois et pour les comédiens.



ÉDITION DE 1836


NOTE I.

Nous avons jugé inutile d’indiquer, dans les deux premiers actes, les différences assez nombreuses entre le texte des précédentes éditions et le texte de l’édition actuelle. Ces différences, comme nous l’avons déjà dit, proviennent toutes des mutilations faites à la représentation. La question littéraire était encore trop peu comprise en 1830 pour que Hernani pût être représenté tel qu’il avait été écrit. Il faut dire pourtant que les retranchements n’avaient pas essentiellement altéré les deux premiers actes, mais ils avaient assez profondément modifié le troisième, pour que nous croyions nécessaire de réimprimer ici les scènes v, vi et vii de cet acte comme on les a imprimées en 1830, comme on les a jouées à cette époque, et comme on les joue encore aujourd’hui. De cette façon, le lecteur peut confronter les deux textes, l’œuvre mutilée et l’œuvre complète, et décider qui avait raison alors et qui a raison maintenant.



Scène IV.

HERNANI, DOÑA SOL.
Hernani, immobile, considère avec un regard froid l’écrin nuptial placé sur la table, puis hoche la tête, et ses yeux s’enflamment.
HERNANI.

Je vous fais compliment ! — Plus que je ne puis dire
La parure me charme, et m’enchante, et j’admire !

Examinant le coffret.
Sans doute tout est vrai, tout est bon, tout est beau,

Il n’oserait tromper, lui qui touche au tombeau !

Il prend l’une après l’autre toutes les pièces de l’écrin.
Rien n’y manque ! colliers, brillants, pendants d’oreille,

Couronne de duchesse, anneau d’or… — À merveille !
Grand merci de l’amour sûr, fidèle et profond !
Le précieux écrin !

DOÑA SOL.
Elle va au coffret, y fouille, et en tire un poignard.

Le précieux écrin !Vous n’allez pas au fond !

Hernani pousse un cri et tombe prosterné à ses pieds.
C’est le poignard qu’avec l’aide de ma patronne

Je pris au roi Carlos, lorsqu’il m’offrit un trône
Et que je refusai, pour vous qui m’outragez !

HERNANI, toujours à genoux.

Oh ! laisse qu’à genoux, dans tes yeux affligés
J’efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes ;
Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes !

DOÑA SOL, attendrie.

Hernani ! je vous aime et vous pardonne, et n’ai
Que de l’amour pour vous.

HERNANI.

Que de l’amour pour vous.Elle m’a pardonné,
Et m’aime ! Qui pourra faire aussi que moi-même,
Après ce que j’ai dit, je me pardonne et m’aime ?
Oh ! je voudrais savoir, ange au ciel réservé,
Où vous avez marché, pour baiser le pavé !

DOÑA SOL

Croire que mon amour eût si peu de mémoire !
Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire,
Jusqu’à d’autres amours, plus nobles à leur gré,
Rapetisser un cœur où son nom est entré !

HERNANI.

Hélas ! j’ai blasphémé ! Si j’étais à ta place,
Doña Sol, j’en aurais assez, je serais lasse
De ce fou furieux, de ce sombre insensé
Qui ne sait caresser qu’après qu’il a blessé.

DOÑA SOL.

Ah ! vous ne m’aimez plus !

HERNANI.

Ah ! vous ne m’aimez plus !Oh ! mon cœur et mon âme,
C’est toi ! l’ardent foyer d’où me vient toute flamme,
C’est toi ! ne m’en veux pas de fuir, être adoré !

DOÑA SOL.

Je ne vous en veux pas, seulement j’en mourrai.

HERNANI.

Mourir, grand Dieu ! pour moi se peut-il que tu meures ?

DOŃA SOL, pleurant et tombant dans un fauteuil.

Pour qui, sinon pour vous ?

HERNANI, s’asseyant près d’elle.

Pour qui, sinon pour vous ?Oh ! tu pleures ! tu pleures !
Et c’est encor ma faute ! et qui me punira ?
Car tu pardonneras encor ! Qui te dira
Ce que je souffre, au moins, lorsqu’une larme noie
La flamme de tes yeux dont l’éclair est ma joie.
Oh ! mes amis sont morts ! oh ! je suis insensé !
Pardonne. Je voudrais aimer, je ne le sai !
Hélas ! j’aime pourtant d’une amour bien profonde !
Ne pleure pas ! mourons plutôt ! — Que n’ai-je un monde !
Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !

DOÑA SOL, se jetant à son cou.

Vous êtes mon seigneur vaillant et généreux !
Je vous aime.

HERNANI.

Je vous aime.Ah ! l’amour serait un bien suprême
Si l’on pouvait mourir de trop aimer !

DOÑA SOL.

Si l’on pouvait mourir de trop aimer !Je t’aime !
Hernani ! je vous aime et je suis toute à vous.

HERNANI, laissant tomber sa tête sur son épaule.

Oh ! qu’un coup de poignard de toi me serait doux !

DOÑA SOL, suppliante.

Quoi ! ne craignez-vous pas que Dieu ne vous punisse
De parler de la sorte ?

HERNANI.

De parler de la sorte ? Eh bien ! qu’il nous unisse !
Tu le veux ?… qu’il en soit ainsi ! J’ai résisté.

Tous deux, dans les bras l’un de l’autre, se regardent avec extase, sans voir, sans entendre, et absorbés dans leurs regards. Don Ruy Gomez entre et s’arrête comme pétrifié sur le seuil.

Scène V.

HERNANI, DON RUY GOMEZ, DOÑA SOL.
DON RUY GOLEZ, immobile et croisant les bras.

Voilà donc le paîment de l’hospitalité !
Voilà ce que céans notre hôte nous apporte.

Tous deux se détournent comme réveillés en sursaut.
— Bon seigneur, va-t’en voir si ta muraille est forte,

Si la porte est bien close et l’archer dans sa tour,
De ton château pour nous fais et refais le tour,
Cherche en ton arsenal une armure à ta taille,
Ressaie à soixante ans ton harnois de bataille !
Voici la loyauté dont nous paierons ta foi !
Tu fais cela pour nous, et nous ceci pour toi. —
Saints du ciel ! j’ai vécu plus de soixante années,
J’ai bien vu des bandits aux mains empoisonnées,
J’en ai vu qui mouraient sans croix ni sans pater ;
J’ai vu Sforce, j’ai vu Borgia, je vois Luther ;
Mais je n’ai jamais vu perversité si haute
Qui n’eût craint le tonnerre en trahissant son hôte.
Ce n’est pas de mon temps. — Si notre trahison
Pétrifie un vieillard au seuil de sa maison,
Et fait que le vieux maître, en attendant qu’il tombe,
A l’air d’une statue à mettre sur sa tombe !
Maures et castillans ! quel est cet homme-ci ?

Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle.
Ô vous, tous les Silva, qui m’écoutez ici,

Pardon si, devant tous, pardon, si ma colère
Dit l’hospitalité mauvaise conseillère !
Oh ! je me vengerai !

Hernani.

Oh ! je me vengerai ! Ruy Gomez de Silva,
Si jamais vers le ciel noble front s’éleva,
Si jamais cœur fut grand, si jamais âme haute,
C’est la vôtre, seigneur ! c’est la tienne, ô mon hôte !
Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n’ai
Rien à dire, sinon que je suis bien damné.
Oui, j’ai voulu te prendre et t’enlever ta femme ;
Oui, j’ai voulu souiller ton lit ; oui, c’est infâme !
J’ai du sang, tu feras très bien de le verser,
D’essuyer ton épée et de n’y plus penser.

Doña Sol.

Seigneur, ce n’est pas lui ! ne frappes que moi-même !

Hernani.

Attendez, doña Sol. Car cette heure est suprême,
Cette heure m’appartient ; je n’ai plus qu’elle. Ainsi,
Laissez-moi m’expliquer avec le duc ici.
Duc ! crois aux derniers mots de ma bouche : j’en jure,
Je suis coupable ; mais sois tranquille, — elle est pure !

Doña Sol.

Ah ! moi seule ai tout fait. Car je l’aime.

À ce mot, don Ruy Gomez se détourne en tressaillant, et fixe sur doña Sol un regard terrible. Elle se jette à ses genoux.
Ah ! moi seule ai tout fait. Car je l’aime.Oui, pardon !

Je l’aime, monseigneur !

Don Ruy Gomez.

Je l’aime, monseigneur ! Vous l’aimez !

À Hernani.
Je l’aime, monseigneur ! Vous l’aimez ! Tremble donc !
Bruit de trompettes au dehors. — Entre le page.
Au page.

Qu’est ce bruit ?

Le page.

Qu’est ce bruit ?C’est le roi, monseigneur, en personne,

Avec un gros d’archers et son héraut qui sonne.

Doña sol.

Dieu ! le roi ! dernier coup !

Le page, au duc.

Dieu ! le roi ! dernier coup ! Il demande pourquoi
La porte est close, et veut qu’on ouvre.

Don Ruy Gomez.

La porte est close, et veut qu’on ouvre.Ouvrez au roi.

Le page s’incline et sort.
Doña sol.

Il est perdu.

Don Ruy Gomez va à l’un des tableaux, qui est son propre portrait, et le dernier à gauche ; il presse un ressort ; le portrait s’ouvre comme une porte et laisse voir une cachette pratiquée dans le mur. Le duc se tourne vers Hernani.
Don Ruy Gomez.

Il est perdu.Monsieur, entrez ici.

Hernani.

Il est perdu.Monsieur, entrez ici.Ma tête
Est à toi. Livre-la, seigneur. Je la tiens prête.
Je suis ton prisonnier.

Il entre dans la cachette. Don Ruy Gomez presse de nouveau le ressort, tout se referme, et le portrait revient à sa place.
Doña Sol, au duc.

Je suis ton prisonnier.Seigneur, pitié pour lui !

Le page, entrant.

Son altesse le roi !

Doña Sol baisse précipitamment son voile. La porte s’ouvre à deux battants. Entre don Carlos en habit de guerre, suivi d’une foule de gentilshommes également armés de pertuisaniers, d’arquebusiers, d’arbalétriers. Il s’avance à pas lents, la main gauche sur le pommeau de son épée, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un œil de défiance et de colère. Le duc va au-devant du roi et le salue profondément. — Silence. — Attente et terreur alentour. Enfin le roi, arrivé en face, du duc, lève brusquement la tête.

Scène VI


DON RUY GOMEZ, DOÑA SOL voilée ; DON CARLOS ; SUITE.
Don Carlos.

Son altesse le roi !D’où vient donc aujourd’hui,
Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée ?
Par les saints ! je croyais ta dague plus rouillée !
Et je ne savais pas qu’elle eût hâte à ce point,
Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing !

Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux.
C’est s’y prendre un peu tard pour faire le jeune homme !

Avons-nous des turbans ? serait-ce qu’on me nomme
Boabdil ou Mahom, et non Carlos, répond !
Pour nous baisser la herse et nous lever le pont ?

Don Ruy Gomez, s’inclinant.

Seigneur…

Don Carlos, à ses gentilshommes.

Seigneur…Prenez les clés ! saisissez-vous des portes !

Deux officiers sortent, plusieurs autres rangent les soldats en triple haie dans la salle. Don Carlos se tourne vers le duc.

Ah ! vous réveillez donc les rébellions mortes ?
Pardieu ! si vous prenez de ces airs avec moi,
Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi,
Et j’irai par les monts, de mes mains aguerries,
Dans leurs nids crénelés, tuer les seigneuries !

Don Ruy Gomez, se redressant.

Altesse, les Silva sont loyaux…

Don Carlos, dont la colère éclate.

Altesse, les Silva sont loyaux…Sans détours
Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours !
De l’incendie éteint il reste une étincelle,
Des bandits morts il reste un chef. — Qui le recèle ?
C’est toi ! — Ce Hernani, rebelle empoisonneur,
Ici, dans ton château, tu le caches !

Don Ruy Gomez.

Ici, dans ton château, tu le caches !Seigneur,
C’est vrai.

Don Carlos.

C’est vrai.Fort bien. Je veux sa tête ou bien la tienne,
Entends-tu, mon cousin ?

Don Ruy Gomez, s’inclinant.

Entends-tu, mon cousin ? Mais qu’à cela ne tienne !
Vous serez satisfait.

Doña Sol se cache la tête dans ses mains et tombe sur un fauteuil.
Don Carlos, radouci.

Vous serez satisfait.Ah ! Tu t’amendes. — Va
Chercher mon prisonnier.

Le duc croise les bras, baisse la tête et reste un instant rêveur. Le roi et doña Sol l’observent en silence et agités d’émotions contraires. Enfin le duc relève son front, va au roi, lui prend la main, et le mène à pas lents devant le plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite du spectateur.
Don Ruy Gomez, montrant au roi le vieux portrait.

Chercher mon prisonnier.Écoutez ! — Des Silva
C’est l’aîné, c’est l’aïeul, l’ancêtre, le grand homme,
Don Silvius, qui fut trois fois consul de Rome.

Mouvement d’impatience de don Carlos
À un autre portrait.

Voici Ruy Gomez De Silva,
Grand-maître de Saint-Jacque et de Calatrava.
Son armure géante irait mal à nos tailles ;
Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles,
Conquit au roi Motril, Antequera, Suez,
Nijar, et mourut pauvre. — Altesse, saluez !

Il s’incline, se découvre et passe à un autre. — Le roi l’écoute avec une impatience et une colère toujours croissantes.

Près de lui, Juan, son fils, cher aux âmes loyales.
Sa main, pour un serment, valait les mains royales.
À un autre.
— Don Gaspar, de Mendoce et de Silva l’honneur !
Toute noble maison tient à Silva, seigneur.
Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse.
Manrique nous envie et Lara nous jalouse.
Alencastre nous hait. Nous touchons à la fois
Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois !
— Vasquez, qui soixante ans garda la foi jurée.

Geste d’impatience du roi.

J’en passe, et des meilleurs. — Cette tête sacrée,
C’est mon père. Il fut grand, quoiqu’il vînt le dernier.
Les maures de Grenade avaient fait prisonnier
Le comte Alvar Giron son ami. Mais mon père
Prit pour l’aller chercher six cents hommes de guerre,
Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron
Qu’à sa suite il traîna, jurant par son patron
De ne point reculer que le comte de pierre
Ne tournât front lui-même et n’allât en arrière.
Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.

Don Carlos, hors de lui.

Mon prisonnier !

Don Ruy Gomez

Mon prisonnier ! C’était un Gomez de Silva !
Voilà donc ce qu’on dit quand dans cette demeure
On voit tous ces héros…

Don Carlos, frappant du pied.

On voit tous ces héros…Mon prisonnier, sur l’heure !

Don Ruy Gomez.
Il s’incline profondément devant le roi, lui prend la main et le mène devant le dernier portrait, celui qui sert de porte à la cachette où il a fait entrer Hernani. Doña Sol le suit des yeux avec anxiété.

Ce portrait, c’est le mien. — Roi don Carlos, merci !
Car vous voulez qu’on dise en le voyant ici :
« Ce dernier, digne fils d’une race si haute,
Fut un traître, et vendit la tête de son hôte ! »

Le roi, déconcerté, s’éloigne avec colère, puis reste quelques instants silencieux, les lèvres tremblantes et l’œil enflammé.
Don Carlos.

Duc, ton château me gêne et je le mettrai bas.

Don Ruy Gomez.

Car vous me la paîriez, altesse, n’est-ce pas ?

Don Carlos.

Duc, j’en ferai raser les tours pour tant d’audace,
Et je ferai semer du chanvre sur la place.

Don Ruy Gomez.

Mieux voir croître du chanvre où ma tour s’éleva,
Qu’une tache ronger le vieux nom de Silva.
Aux portraits.
N’est-il pas vrai, vous tous ?

Don Carlos.

N’est-il pas vrai, vous tous ? Duc, cette tête est nôtre,
Et tu m’avais promis…

Don Ruy Gomez.

Et tu m’avais promis…J’ai promis l’une ou l’autre.

Se découvrant.
Je donne celle-ci. Prenez-la.
Don Carlos.

Je donne celle-ci. Prenez-la.Ma bonté
Est à bout. Livre-moi cet homme.

Don Ruy Gomez.

Livre-moi cet homme.En vérité,
J’ai dit.

Don Carlos, à sa suite.

J’ai dit.Fouillez partout ! et qu’il ne soit point d’aile,
De cave, ni de tour…

Don Ruy Gomez.

De cave, ni de tour…Mon donjon est fidèle
Comme moi. Seul il sait le secret avec moi.
Nous le garderons bien tous deux.

Don Carlos.

Nous le garderons bien tous deux.Je suis le roi.

Don Ruy Gomez.

Hors que de mon château démoli pierre à pierre,
On ne fasse ma tombe, on n’aura rien.

Don Carlos.

On ne fasse ma tombe, on n’aura rien ! Prière,

Menace, tout est vain ? — Livre-moi le bandit,
Duc ! ou tête et château, j’abattrai tout.

Don Ruy Gomez.

Duc ! ou tête et château, j’abattrai tout.J’ai dit.

Don Carlos.

Eh bien donc, au lieu d’une, alors j’aurai deux têtes.
Au duc d’Alcala.
Jorge, arrêtez le duc.

Le reste conforme à l’édition actuelle. —

NOTE II.

ACTE IV, SCÈNE I.

Basse-cour, où le roi mendié sans pudeur,
À tous ces affamés émiette la grandeur !

Ces deux vers furent supprimés par la censure, qui n’était pas moins plate et moins inepte en 1830 qu’en 1836, et qui n’a jamais su échapper à l’odieux que par le ridicule. À la représentation, on disait les deux vers que voici :

Pour un titre ils vendraient leur âme, en vérité !
Vanité ! vanité ! tout n’est que vanité !

Oui, tout est vanité, tout, jusqu’aux révolutions prometteuses qui aboutissent en trois jours à la république et en trois mois à la censure.

NOTE III.

ACTE IV, SCÈNE I.

Toujours trois voix de moins ! Ah ! ce sont ceux qui l’ont, etc.

Tout ce développement du caractère de Charles-Quint jusqu’à Va-t’en ! c’est l’heure où vont venir les conjurés, est donné ici au public pour la première fois.

NOTE IV.

Par les raisons exprimées dans la note I, nous croyons devoir réimprimer ici le monologue tronqué qui se disait et qui se dit encore sur le théâtre :


Scène II.

DON CARLOS, seul.
Don Carlos, resté seul, tombe dans une profonde rêverie. Ses bras se croisent, sa tête fléchit sur sa poitrine ; puis il la relève et se tourne vers le tombeau.

Charlemagne, pardon ! ces voûtes solitaires
Ne devraient répéter que paroles austères.
Tu t’indignes sans doute à ce bourdonnement
Que nos ambitions font sur ton monument.
— Ah ! c’est un beau spectacle à ravir la pensée
Que l’Europe ainsi faite et comme il l’a laissée !
Un édifice avec deux hommes au sommet,
Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet.
Presque tous les états, duchés, fiefs militaires,
Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires ;
Mais le peuple a parfois son pape ou son césar,
Tout marche, et le hasard corrige le hasard.
De là vient l’équilibre, et toujours l’ordre éclate ;
Électeurs de drap d’or, cardinaux d’écarlate,
Double sénat sacré dont la terre s’émeut,
Ne sont là qu’en parade, et Dieu veut ce qu’il veut.
Qu’une idée, au besoin des temps, un jour éclose,
Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose,
Se fait homme, saisit les cœurs, creuse un sillon,
Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ;
Mais qu’elle entre un matin à la diète, au conclave,
Et tous les rois soudain verront l’idée esclave
Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont
Surgir, le globe en main ou la tiare au front.
Le pape et l’empereur sont tout. Rien n’est sur terre
Que par eux et pour eux. Un suprême mystère
Vit en eux ; et le ciel, dont ils ont tous les droits,
Leur fait un grand festin des peuples et des rois.
Le monde au-dessous d’eux s’échelonne et se groupe.
Ils font et défont. L’un délie, et l’autre coupe.

L’un est la vérité, l’autre est la force. Ils ont
Leur raison en eux-même, et sont parce qu’ils sont.
Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,
L’un dans sa pourpre, et l’autre avec son blanc suaire,
L’univers ébloui contemple avec terreur
Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l’empereur.
— L’empereur ! l’empereur ! être empereur ! — Ô rage,
Ne pas l’être ! et sentir son cœur plein de courage !
Qu’il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau !
Qu’il fut grand ! De son temps c’était encor plus beau.
Oh ! quel destin ! — Pourtant cette tombe est la sienne !
Tout est-il donc si peu que ce soit là qu’on vienne ?
Quoi donc ! avoir été prince, empereur et roi !
Avoir été l’épée, avoir été la loi !
Vivant, pour piédestal avoir eu l’Allemagne !
Quoi ! pour titre césar, et pour nom Charlemagne !
Avoir été plus grand qu’Annibal, qu’Attila,
Aussi grand que le monde !… Et que tout tienne là !
Ah ! briguez donc l’empire ! et voyez la poussière
Que fait un empereur ! Couvrez la terre entière
De bruit et de tumulte. Élevez, bâtissez
Votre empire, et jamais ne dites : C’est assez !
Si haut que soit le but où votre orgueil aspire,
Voilà le dernier terme !… — Oh ! l’empire ! l’empire !
Que m’importe ? j’y touche, et le trouve à mon gré.
Quelque chose me dit : Tu l’auras ! Je l’aurai.
Si je l’avais !… — Ô ciel ! être ce qui commence !
Seul, debout, au plus haut de la spirale immense !
D’une foule d’états l’un sur l’autre étagés
Être la clef de voûte, et voir sous soi rangés
Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales :
Voir au-dessous des rois les maisons féodales,
Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ;
Puis évêques, abbés, chefs de clan, hauts barons ;
Puis clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes,
Dans l’ombre, tout au fond de l’abîme, — les hommes.
Les hommes ; c’est-à-dire une foule, une mer,
Un grand bruit ; pleurs et cris ; parfois un rire amer.
Ah ! le peuple ! océan ! onde sans cesse émue,
Où l’on ne jette rien sans que tout ne remue !
Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau !
Miroir où rarement un roi se voit en beau !
Ah ! si l’on regardait parfois dans ce flot sombre,
On y verrait au fond des empires sans nombre,
Grands vaisseaux naufragés, que son flux et reflux

Roule, et qui le gênaient, et qu’il ne connaît plus !
Gouverner tout cela ! monter, si l’on vous nomme,
À ce faîte ! y monter, sachant qu’on n’est qu’un homme
Avoir l’abîme là ! — Malheureux ! qu’ai-je en moi ?
Être empereur ? mon Dieu ! j’avais trop d’être roi !
Certe, il n’est qu’un mortel de race peu commune
Dont puisse s’élargir l’âme avec la fortune.
Mais, moi ! qui me fera grand ? qui sera ma loi ?
Qui me conseillera ?

Il tombe à genoux devant le tombeau.
Qui me conseillera ? Charlemagne ! c’est toi !

Ah ! puisque Dieu, pour qui tout obstacle s’efface,
Prend nos deux majestés et les met face à face,
Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau,
Quelque chose de grand, de sublime et de beau !
Oh ! par tous ses côtés fais-moi voir toute chose !
Montre-moi que le monde est petit, car je n’ose
Y toucher. Apprends-moi ton secret de régner,
Et dis-moi qu’il vaut mieux punir que pardonner !
— N’est-ce pas ? — Ombre auguste, empereur d’Allemagne !
Oh ! dis-moi ce qu’on peut faire après Charlemagne !
Parle ! dût en parlant ton souffle souverain
Me briser sur le front cette porte d’airain !
Ou, si tu ne dis rien, laisse en ta paix profonds
Carlos étudier ta tête comme un monde ;
Laisse qu’il te mesure à loisir, ô géant !
Car rien n’est ici-bas si grand que ton néant !
Que la cendre à défaut de l’ombre me conseille !

Il approche la clef de la serrure.


ÉDITION DÉFINITIVE
1880


NOTE I.

LE MANUSCRIT ORIGINAL.

Le manuscrit original d’Hernani porte, sur la première page, cette épigraphe : Tres para una.

Chaque acte est daté au commencement et à la fin.

Le premier acte a été commencé le 29 août 1829. Le second acte, commencé le 3 septembre, terminé le 6. Le troisième acte, commencé le 8 septembre, terminé le 14. Le quatrième acte, commencé le 15 septembre, terminé le 20. Le cinquième, commencé le 21, terminé le 25.

Voici, d’après le manuscrit, les variantes et les fragments inédits, vers remplacés et vers supprimés.


ACTE I.


Scène II.

HERNANI, DON CARLOS, DOÑA SOL.
On frappe à la porte
Hernani, montrant l’armoire à don Carlos.

Cachons-nous.

Don Carlos.

Cachons-nous.Dans l’armoire ?

Hernani.

Cachons-nous.Dans l’armoire ? Entrez-y, je m’en charge.
Nous y tiendrons tous deux.

Don Carlos.

Nous y tiendrons tous deux.Grand merci, c’est trop large.
Monsieur, est-ce une gaîne à mettre des chrétiens ?
Voyons, nous nous serrons, vous y tenez, j’y tiens,
Le duc ouvre en entrant cette boîte où nous sommes
Pour y prendre un cigare, il y trouve deux hommes !

ACTE II.


Scène I.

DON CARLOS, LES SEIGNEURS.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Don Carlos.

Que j’achèterais bien de trois de mes Espagnes
Trois espagnols pareils à ce roi des montagnes !

Don Matias.

Vous gagneriez peut-être au marché. Car on dit
Qu’un grand nom est caché sous son nom de bandit.

Don Carlos.

Ce que si haut en lui j’estime et je proclame,
Ce n’est pas le grand nom, marquis, c’est la grande âme.
Mais quel est ce grand nom ? — Ce doit être un de ceux
Qui pour m’avouer roi furent si paresseux
Que je n’ai jamais vu leurs visages…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Don Matias.

Enfin, dans tous ces bruits qu’on invente et qu’on forge,
Ce Hernani, dit-on, n’est autre que don Jorge
D’Aragon, se disant duc de Segorbe, né
Dans l’exil, fils proscrit d’un père infortuné
Qui, pour avoir aimé la reine comme une autre,
Finit sur l’échafaud sa lutte avec le vôtre.

Et, lui, veut se tailler, dit-on, le déloyal,
Un bon manteau de duc dans le manteau royal.

Don Carlos.

Oui, voilà qui ressemble à mon homme !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Don Carlos.
Regardant la croisée de doña Sol qui reste obscure.

Rien encore ! Il faut pourtant finir,
Messieurs. À tout moment l’autre peut survenir.
Quelle heure est-il ?

Don Matias.

Quelle heure est-il ? Seigneur, je ne sais.

Une lanterne traverse lentement le fond, portée, au bout d’un long bâton, par un homme vêtu de noir qu’on distingue à peine dans la nuit profonde.
Don Carlos.

Quelle heure est-il ? Seigneur, je ne sais.Dans la place
Qui brille ainsi là-bas ?

Don Ricardo.

Qui brille ainsi là-bas ? C’est le crieur qui passe.

Don Carlos.

Il dit l’heure. Écoutons. Paix !

Le crieur, au fond.

Il dit l’heure. Écoutons. Paix ! Minuit. Priez tous
Pour les âmes des morts !

Tous trois se mettent à genoux et prient. Le crieur passe lentement et disparaît. Ils se relèvent.
Don Carlos, achevant tout haut sa prière.

Pour les âmes des morts ! … Ils espèrent en vous,
Mon Dieu ! pardonnez-leur leurs péchés et leurs fautes !
De votre paradis les murailles sont hautes,
Laissez-les-leur franchir, Seigneur, ainsi qu’à nous !

Don Ricardo, montrant les murailles de l’hôtel.

Faut-il aussi franchir celles-là ?

Don Carlos.

Faut-il aussi franchir celles-là ? Taisez-vous !
Vous êtes un impie !…

La fenêtre de doña Sol s’éclaire.
Don Carlos.

........Allez tous trois dans l’ombre,
Là-bas, épier l’autre, et faites de façon
Qu’il ne puisse mêler sa flûte à ma chanson.
Ce qui gâterait l’air.


ACTE III.


Scène III.

HERNANI, DON RUY GOMEZ, DOÑA SOL, PAGES, VALETS.
Hernani, à un jeune valet.

........Viens, toi ! Tu gagneras la somme.

À doña Sol qui veut le retenir.
Pardieu ! ne puis-je pas faire à ces gens du bien ?

Moi, je donne ma tête ; eux, ils en veulent bien.
C’est pour eux. Ils iront la vendre à Saragosse,
Si vous n’en voulez pas pour le cadeau de noce !


Scène IV.

HERNANI, DOÑA SOL.
Doña Sol revient tout éperdue vers Hernani immobile.
Doña Sol.

Êtes-vous insensé ? Quelle étrange démence !
Je vous revois, la vie en mon cœur recommence,
Et vous voulez vous perdre ! Et quel est mon forfait ?
Ah ! vous êtes sauvé malgré vous. C’est bien fait !
Vous mériteriez bien que de vous je me venge,
Mais je suis bonne. — Hélas ! mon Hernani, mon ange,

Que je baise à genoux le bord de ton manteau !
Ah ! tu m’es donc rendu !

Hernani, regardant sa ceinture désarmée. — À part.

Ah ! tu m’es donc rendu !Quoi, pas même un couteau !

Doña Sol.

Quel bonheur ! c’est bien lui ! c’est bien lui ! Quelle joie !
Dieu permet qu’il soit là, près de moi ! que je voie
Encor ses yeux, son front, sa brave et noble main !
Hélas ! il était temps ! c’était trop tard demain !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Hernani.

Ah ! qu’un coup de poignard de toi me serait doux !

Doña Sol.

Hernani !

Hernani, appuyé sur son sein.

Hernani !Reçois donc mon âme dans ton âme,
Mon pas dans ton sentier, ma cendre dans ta flamme !
Tu le veux. Qu’il en soit ainsi ! J’ai résisté.


Scène V.

HERNANI, DOÑA SOL, DON RUY GOMEZ.
Don Ruy Gomez, s’adressant aux portraits.

....................
Avez-vous de vos jours vu rien de pareil ? Non !
Don Manuel ! toi qui vis les frères Transtamare
Blas ! qui vis de Luna déchirer la simarre !
Sanchez ! toi qui connus les assassins d’Inès !
Nuño ! toi qui fus pris par les maures !…

Hernani.

Nuño ! toi qui fus pris par les maures !…Daignez,
Seigneur duc…

Don Ruy Gomez

Seigneur duc…Voyez-vous ? il veut parler, l’infâme !…


Scène VI.

— Scène des portraits. —
DON RUY GOMEZ, DON CARLOS, DOÑA SOL, ETC.
Don Ruy Gomez.

....................
Christoval prit la plume et donna son cheval.
Il y mourut. — Cet autre est don Nuño, le père
De Sanchez que voici. Tous deux dans son repaire
Tuèrent Mauregat, l’usurpateur maudit.
— Celui-ci, c’est don Juan de Silva, qui vendit
Ses terres pour payer la rançon de Ramire…

Sortie des courtisans, suivant le roi et doña Sol.
Don Pedro, au vieux duc d’Alcala.

Duc, que dis-tu du roi ?

Le duc d’Alcala.

Duc, que dis-tu du roi ? Pour un homme, une fille,
Laide ou jolie ! au lieu d’une épée, une aiguille !
Gomez et le bandit se tirent de ce pas,
Mais l’altesse est dupée ! et moi je ne vois pas
Que monseigneur le roi dans tout ce qui se passe
Ait son compte.

Don Ricardo, bas à don Matias.

Ait son compte.Le duc a la vue un peu basse !


ACTE IV.


Scène III.

— Scène des conjurés. —
Hernani.

… Ma vie, à vous, la sienne, à moi !

Don Ruy Gomez, tirant le cor de sa ceinture.

Elle ! je te la cède, et te rends ce cor.

Hernani.

Elle ! je te la cède, et te rends ce cor.Quoi !
La vie et doña Sol ! — Non ! je tiens ma vengeance !
Avec Dieu dans ceci je suis d’intelligence.
J’ai mon père à venger… peut-être plus encor !

Don Ruy Gomez.

Elle ! je te la donne, et je te rends ce cor.


Scène IV.

— Après le pardon du roi. —
Hernani, regardant doña Sol avec amour.

........Ah ! ma haine s’en va !
Mon Dieu ! n’interromps pas ce rêve, ce beau rêve
Commencé !

Doña Sol.

Commencé ! C’en est un funèbre qui s’achève !

Hernani.

Non ! c’est trop de bonheur, et j’en ai du remords.
— Doña Sol ! doña Sol ! mon père est chez les morts.
Mon père veut du sang, mon père veut sa proie.
— Me voici ton époux. Fêtes, fanfares, joie !
Me voici duc, puissant, riche, envié de tous,
Et surtout, ô bonheur ! me voici ton époux !
C’est bien. — Mais tout cela ne venge pas mon père !

Doña Sol.

Que dis-tu ?

Hernani.

Que dis-tu ? Fais-je ici ce que je devrais faire ?
Il faudrait refuser, et frapper !

Doña Sol.

Il faudrait refuser, et frapper ! Hernani !

Hernani.

Ah ! Dieu me punira de n’avoir pas puni


ACTE V.


Scène II.

HERNANI, DOÑA SOL.
Hernani

......Ô Dieu !
C’est le vieillard !

Doña Sol, écoutant.

C’est le vieillard ! C’est l’air qu’on sonne au couvre-feu,
Que je chantais le soir à mes jeunes compagnes…
— Mais l’aubade est pour vous. C’est le cor des montagnes.
Gageons que c’est pour vous.

Hernani

Gageons que c’est pour vous.Pour moi ?

Doña Sol, souriant.

Gageons que c’est pour vous.Pour moi ? Gageons !
Gageons que c’est pour vous.Pour moi ? Le cor recommence.

Hernani

Gageons que c’est pour vous.Pour moi ? Gageons ! Encor !


Scène III.

HERNANI, LE MASQUE.
Le masque.

... Je te trouve en retard.

Hernani.

... Je te trouve en retard.Bien. Quel est ton plaisir ?
Le poison ? le poignard ? Parle.

Le masque

Le poison ? le poignard ? Parle.Tu peux choisir.
À mon dernier banquet, mon hôte, je t’invite.
Ce que tu laisseras sera pour moi. Fais vite.
— Que prends-tu ?

Hernani.

Que prends-tu ? Le poison.

Le masque.

— Que prends-tu ? Le poison.C’est le plus long. — Ta main !

Il lui remet la fiole. Lui, prend le poignard.
Bois, — pour que je finisse…

....................
Puisque ton honneur fait aux serments banqueroute,
Créancier mal payé, je me remets en route.


Scène IV.

HERNANI, DON RUY GOMEZ, DOÑA SOL.
Doña Sol rentre, apportant le coffret.

Je n’en ai pu trouver la clef.

Hernani.

Je n’en ai pu trouver la clef.C’est, à présent,
Inutile.

Doña Sol.

Inutile.Es-tu mieux ?

Hernani.

Inutile.Es-tu mieux ? Oui, — le front moins pesant.

Doña Sol.

Jésus ! qu’est-ce que c’est que cette fiole noire ?

Hernani.

C’est un calmant, — qu’on m’a donné, — que je vais boire.

Doña Sol, à don Ruy.

....................
Je suis de votre sang, mon oncle ! prenez garde !
— Mais non — c’est un fantôme ! et, plus je vous regarde…
Vous n’êtes pas le duc ! Il est en Flandre. Ainsi !
Mensonge, trahison, magie en tout ceci !
À l’essai de ce fer je mettrai le prestige.
Mais, fussiez-vous mon oncle, et mon père, oui, vous dis-je,
Malheur, si vous portez la main sur mon époux !
....................

Doña Sol, prenant la main d’Hernani.

Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ?

Hernani.

Oh ! tes traits par la mort encor sont embellis !
— Souffres-tu ?

Doña Sol.

— Souffres-tu ? Non, plus rien. Mais toi ? — Dieu ! tu pâlis !

Hernani.

Hélas ! c’est de te voir souffrir !

Doña Sol.

Hélas ! c’est de te voir souffrir ! Non, sois tranquille.
Je suis bien. N’es-tu pas mon don Juan, mon asile ?
Près de toi la douleur me quitte. Près de toi
Je ne sens plus qu’amour et joie… — Oh ! sauve-mol !
Sauve-moi ! Je l’ai là qui brûle mes entrailles !
Ah ! c’est à se jeter le front sur les murailles !
Je te l’assure, ami ! je souffre trop ! — Mon Dieu !
Toi qui m’aimes, don Juan, sauve-moi ! c’est du feu !
....................

NOTE II.

LA PREMIÈRE ÉDITION. (1830.)

Dans l’édition princeps de 1830, le drame a un sous-titre, il est intitulé : Hernani, ou l’Honneur castillan. En revanche, les actes n’ont pas de titre.

Cette première édition contient quelques vers qui ont été changés et remplacés depuis. Acte I, scène iii, don Ruy Gomez ne dit pas :

Ah ! vous l’avez brisé, le hochet. Mais Dieu fasse
Qu’il vous puisse en éclats rejaillir à la face !

Il dit :

Ah ! vous l’avez brisé, le hochet !…

Et, Hernani l’interrompant une seconde fois :

Ah ! vous l’avez brisé, le hochet !…Excellence !

Don Ruy Gomez s’écrie :

Qui donc ose parler lorsque j’ai dit : Silence !

Ces vers ont été repris dans les Burgraves.

Acte II, scène ii, doña Sol dit à don Carlos :

Roi, je proclame,
Que si l’homme naissait où le place son âme,
Si le cœur seul faisait le brigand et le roi,
À lui serait le sceptre et le poignard à toi.

NOTE III.

LES REPRÉSENTATONS

Hernani a été représenté pour la première fois sur le Théâtre-Français le 25 février 1830.

Après une première série de représentations, le drame n’a plus été repris qu’en 1838, et s’est maintenu au répertoire jusqu’en 1851.

Interrompu pendant seize ans, sous l’empire, Hernani a été repris en 1867, et joué plus de cent fois pendant l’Exposition universelle, puis remonté en 1877. Il n’a pas quitté, depuis, le répertoire.

Le cinquantième anniversaire de la première représentation, 25 février 1880, était la 341e représentation du drame.

Ci-joint le tableau des distributions successives d’Hernani.


1830 1838
Commissaire royal Directeur
M. le baron Taylor. M. Védel.
PERSONNAGES. ACTEURS. ACTEURS.
HERNANI. MM. Firmin. MM. Firmin.
DON CARLOS. Michelet. Ligier.
DON RUY GOMEZ DE SILVA. Joanny. Joanny.
DOÑA SOL DE SILVA. Mlle Mars. Mme Dorval.
 
LE DUC DE BAVIÈRE. MM. Saint-Aulaire. MM. Saint-Aulaire.
LE DUC DE GOTHA. Geoffroy. Monlaur.
LE DUC DE LUTZELBOURG. Faure. Faure.
DON SANCHO. Menjaud. Marius.
DON MATIAS. Bouchet. Leroy.
DON RICARDO. Samson. Regnier.
DON GARCI SUAREZ. Geoffroy. Mirecour.
DON FRANCISCO. Mirecour. Monlaur.
DON JUAN DE HARO. Casaneuve. Arsène.
DON GIL TELLEZ GIRON. Montigny. Fonta.
Premier Conjuré. Menjaud. Brévanne.
Un Montagnard. Montigny. Fonta.
IAQUEZ. Mlle Despréaux. Mlle Weiss.
DOÑA JOSEFA DUARTE. Mme Tousez. Mme Tousez.
Une Dame. Mlle Thénard. Mlle Larché.


1841 1867 1877
Commissaire royal Administrat. général Administrat. général
M. Bulas. M. Édouard Thierry. M. Émile Perrin.
PERSONNAGES. ACTEURS. ACTEURS. ACTEURS.
HERNANI. MM. Beauvallet. MM. Delaunay. MM. Mounet-Sully.
DON CARLOS. Ligier. Bressant. Worms.
DON RUY GOMEZ DE SILVA. Guyon. Maubant. Maubant.
DOÑA SOL DE SILVA. Mlle Émilie Guyon. Mlle Favart. Mlle Sarah Bernhardt.
 
LE DUC DE BAVIÈRE. MM. Darcourt. MM. Chéry. MM. Richard.
LE DUC DE GOTHA. Rey. Garraud. Villain.
LE DUC DE LUTZELBOURG. Laba. Gibaud. Joliet.
DON SANCHO. Marius. Sénéchal. Baillet.
DON MATIAS. Mathieu. Garraud. Prudhon.
DON RICARDO. Regnier. Masset. Dupont-Vernon.
DON GARCI SUAREZ. Drouville. Boucher. Boucher.
DON FRANCISCO. Robert. Prudhon. Davrigny.
DON JUAN DE HARO. Robert. Gibaud. Martel.
DON GIL TELLEZ GIRON. Lefèvre. Boucher. Joliet.
IAQUEZ. Mlle Denain. Mlle Lloyd. Mmes Martin.
DOÑA JOSEFA DUARTE. Mmes Tousez. Mme Jouassain. Thénard.
Une Dame. Payne. Mlle Rose Barretta. Léonne.



1889
Administrateur général
M. Jules Claretie.
PERSONNAGES. ACTEURS.
HERNANI. MM. Mounet-Sully.
DON CARLOS. Le Bargy.
DON RUY GOMEZ DE SILVA. Silvain.
DOÑA SOL DE SILVA. Mlle A. Dudlay.
 
LE DUC DE LUTZELBOURG. MM. Martel.
LE DUC DE HOHENBOURG. Joliet.
LE DUC DE GOTHA. Villain.
DON MATIAS. H. Samary.
DON GIL TELLEZ GIRON. Falconnier.
LE DUC DE BAVIÈRE. Hamel.
DON FRANCISCO. Gravollet.
DON RICARDO. Pierre Laugier.
DON GARCI SUAREZ. Georges Berr.
DON SANCHO. Leitner.
 
DOÑA JOSEFA DUARTE. Mmes Amel.
LA MARQUISE. Jamaux.
UN PAGE. Laurence.