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Hetzel (p. 267-279).
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CHAPITRE XXII


QUI SE TERMINE PAR UNE PETITE EXPÉRIENCE ASSEZ CURIEUSE DE PHYSIQUE AMUSANTE.


La lune ! Si c’était la lune, pourquoi avait-elle disparu ? Et si elle reparaissait, d’où venait-elle ? Jusqu’alors, aucun satellite n’avait, accompagné Gallia dans son mouvement de translation autour du soleil. L’infidèle Diane venait-elle donc d’abandonner la terre pour passer au service du nouvel astre ?

« Non ! c’est impossible, dit le lieutenant Procope. La terre est à plusieurs millions de lieues de nous, et la lune n’a pas discontinué de graviter autour d’elle !

— Eh ! nous n’en savons rien, fit observer Hector Servadac. Pourquoi la lune ne serait-elle pas tombée depuis peu dans le centre d’attraction de Gallia, et devenue son satellite ?

— Elle se serait déjà montrée sur notre horizon, dit le comte Timascheff, et nous n’aurions pas attendu trois mois avant de la revoir.

— Ma foi ! répondit le capitaine Servadac, tout ce qui nous arrive est si étrange !

— Monsieur Servadac, reprit le lieutenant Procope, l’hypothèse que l’attraction de Gallia ait été assez forte pour enlever à la terre son satellite est absolument inadmissible !

— Bon, lieutenant ! répondit le capitaine Servadac. Et qui vous dit que le même phénomène qui nous a arrachés au globe terrestre n’a pas, du même coup, dévoyé la lune ? Errante alors dans le monde solaire, elle serait venue s’attacher à nous…

— Non, capitaine, non, répondit le lieutenant Procope, et pour une raison sans réplique !

— Et quelle est cette raison ?

— C’est que la masse de Gallia étant évidemment inférieure à celle du satellite terrestre, c’est Gallia qui serait devenue sa lune, et non lui qui fût devenu la sienne.

— Je vous accorde cela, lieutenant, reprit Hector Servadac. Mais qui prouve que nous ne sommes pas lune de lune, et que, le satellite terrestre ayant été lancé sur une orbite nouvelle, nous ne l’accompagnons pas dans le monde interplanétaire ?

— Tenez-vous beaucoup à ce que je réfute cette nouvelle hypothèse ? demanda le lieutenant Procope.

— Non, répondit en souriant le capitaine Servadac, car, en vérité, si notre astéroïde n’était qu’un sous-satellite, il n’emploierait pas trois mois à faire le demi-tour de la lune, et celle-ci nous serait déjà apparue plusieurs fois depuis la catastrophe ! »

Pendant cette discussion, le satellite de Gallia, quel qu’il fût, montait rapidement sur l’horizon, — ce qui justifiait déjà le dernier argument du capitaine Servadac. On put donc l’observer avec attention. Les lunettes furent apportées, et bientôt il fut constant que ce n’était pas là l’ancienne Phœbé des nuits terrestres.

En effet, bien que ce satellite parût plus rapproché de Gallia que la lune ne l’est de la terre, il semblait être beaucoup plus petit, et il ne présentait en surface que la dixième partie du satellite terrestre. Ce n’était donc qu’une réduction de lune, qui réfléchissait assez faiblement la lumière du soleil et n’eût pas éteint les étoiles de huitième grandeur. Elle s’était levée dans l’ouest, précisément en opposition avec l’astre radieux, et elle devait être pleine en ce moment Quant à la confondre avec la lune, ce n’était pas possible. Le capitaine Servadac dut convenir qu’on n’y voyait ni mers, ni rainures, ni cratères, ni montagnes, ni aucun de ces détails qui se dessinent si nettement sur les cartes sélénographiques Ce n’était plus cette douce figure de la sœur d’Apollon qui, fraîche et jeune selon les uns, vieille et ridée suivant les autres, contemple tranquillement depuis tant de siècles les mortels sublunaires.

Donc, c’était une lune spéciale, et, ainsi que le fit observer le comte Timascheff, très-probablement quelque astéroïde que Gallia avait capté en traversant la zone des planètes télescopiques. Maintenant, s’agissait-il de l’une des cent soixante-neuf petites planètes cataloguées à cette époque, ou de quelque autre dont les astronomes n’avaient pas encore connaissance ? peut-être le saurait-on plus tard, il y a tel de ces astéroïdes, à dimensions extrêmement réduites, dont un bon marcheur ferait aisément le tour en vingt-quatre heures. Leur masse, dans ce cas, est donc très-inférieure à la masse de Gallia, dont la puissance attractive avait parfaitement pu s’exercer sur un de ces microcosmes en miniature.

La première nuit passée à Nina-Ruche s’écoula sans aucun incident. Le lendemain, la vie commune fut organisée définitivement. « Monseigneur le gouverneur, » ainsi que disait emphatiquement Ben-Zouf, n’entendait pas que l’on restât à rien faire. Par-dessus tout, en effet, le capitaine Servadac redoutait l’oisiveté et ses mauvaises conséquences. Les occupations journalières furent donc réglées avec le plus grand soin, et le travail ne manquait pas. Le soin des animaux domestiques constituait une assez grosse besogne. La préparation des conserves alimentaires, la pêche, tandis que la mer était libre encore, l’aménagement des galeries qu’il fallut évider en de certains endroits pour les rendre plus praticables, mille détails enfin qui se renouvelaient sans cesse, ne laissèrent pas un instant les bras oisifs.

Il convient d’ajouter que la plus complète entente régnait dans la petite colonie. Russes et Espagnols s’accordaient parfaitement et commençaient à employer quelques mots de ce français, qui était la langue, officielle de Gallia. Pablo et Nina étaient devenus les élèves du capitaine Servadac, qui les instruisait. Quant à les amuser, c’était l’affaire de Ben-Zouf. L’ordonnance leur apprenait non-seulement sa langue, mais le parisien, qui est encore plus distingué. Puis, il leur promettait de les conduire un jour dans une ville, « bâtie au pied d’une montagne, » qui n’avait pas sa pareille au monde et dont il faisait des descriptions enchanteresses. On devine de quelle ville l’enthousiaste professeur voulait parler.

Une question d’étiquette fut également réglée à cette époque.

On se souvient que Ben-Zouf avait présenté son capitaine comme le gouverneur général de la colonie. Mais, ne se contentant pas de lui donner ce titre, il le qualifiait de « Monseigneur » à tout propos. Cela finit par agacer particulièrement Hector Servadac, qui enjoignit à son ordonnance de ne plus lui donner cette appellation honorifique.

« Cependant, Monseigneur ?… répondait invariablement Ben-Zouf.

— Te tairas-tu, animal !

— Oui, Monseigneur ! »

Enfin, — le capitaine Servadac, ne sachant plus comment se faire, obéir, dit un jour à Ben-Zouf :

« Veux-tu enfin renoncer à m’appeler Monseigneur !

— Comme il vous plaira, Monseigneur, répondit Ben-Zouf :

— Mais, entêté, sais-tu bien ce que tu fais en m’appelant ainsi ?

— Non, Monseigneur.

— Ignores-tu ce que veut dire ce mot, que tu emploies sans même le comprendre ?

— Non, Monseigneur !

— Eh bien, cela veut dire : « Mon vieux » en latin, et tu manques au respect dû à ton supérieur, quand tu l’appelles mon vieux ! »

Et, ma foi, depuis cette petite leçon, l’honorifique qualification disparut du vocabulaire de Ben-Zouf.

Cependant, les grands froids n’étaient pas arrivés avec la dernière quinzaine de mars, et, par conséquent, Hector Servadac et ses compagnons ne se séquestrèrent pas encore. Quelques excursions furent même organisées le long du littoral et à la surface de ce nouveau continent. On l’explora dans un rayon de cinq ou six kilomètres autour de la Terre-Chaude. C’était toujours l’horrible désert rocheux, sans trace de végétation. Quelques filets d’eau congelée, çà et là des plaques de neige, provenant des vapeurs condensées dans l’atmosphère, indiquaient l’apparition de l’élément liquide à sa surface. Mais que de siècles, sans doute, se passeraient avant qu’un fleuve eût pu creuser son lit dans ce sol pierreux et rouler ses eaux jusqu’à la mer ! Quant à cette concrétion homogène, à laquelle les Galliens avaient donné le nom de Terre-Chaude, était-ce un continent, était-ce une île, s’étendait-elle ou non jusqu’au pôle austral ? on ne pouvait le dire, et une expédition à travers ces cristallisations métalliques devait être considérée comme impossible.

Du reste, le capitaine Servadac et le comte Timascheff purent se former une idée générale de cette contrée, en l’observant un jour du sommet du volcan. Ce mont se dressait à l’extrémité du promontoire de la Terre-Chaude, et il mesurait environ neuf cents à mille mètres d’altitude au-dessus du niveau de la mer. C’était un énorme bloc, assez régulièrement construit, qui affectait la forme d’un cône tronqué. À la troncature même s’évasait l’étroit cratère par lequel s’épanchaient les matières éruptives que couronnait incessamment un immense panache de vapeurs.

Ce volcan, transporté sur l’ancienne terre, n’eût pas été gravi sans difficultés, sans fatigues. Ses pentes très-raides, ses déclivités fort glissantes ne se fussent aucunement prêtées aux efforts des ascensionnistes les plus déterminés. En tout cas, cette expédition eût exigé une grande dépense de forces, et son but n’aurait pas été atteint sans peine. Ici, au contraire, grâce à la sérieuse diminution de la pesanteur et à l’accroissement de la puissance musculaire qui en était la conséquence, Hector Servadac et le comte Timascheff accomplirent des prodiges de souplesse et de vigueur. Un chamois n’eût pas été plus agile à s’élancer d’une roche à l’autre, un oiseau n’aurait pas couru plus légèrement sur ces étroites arêtes qui côtoyaient l’abîme. À peine mirent-ils une heure à s’élever des trois mille pieds qui séparaient du sol la cime de la montagne. Lorsqu’ils arrivèrent sur les bords du cratère, ils n’étaient pas plus fatigués que s’ils eussent marché pendant un kilomètre et demi en suivant une ligne horizontale. Décidément, si l’habitabilité de Gallia présentait certains inconvénients, elle offrait aussi quelques avantages.

De la cime du mont, les deux explorateurs, la lunette aux yeux, purent reconnaître que l’aspect de l’astéroïde restait sensiblement le même. Au nord s’étendait l’immense mer Gallienne, unie comme une glace, car il ne faisait pas plus de vent que si les gaz de l’air eussent été solidifiés par les froids de la haute atmosphère. Un petit point, légèrement estompé dans la brume, marquait la place occupée par l’île Gourbi. À l’est et à l’ouest se développait la plaine liquide, déserte comme toujours.

Vers le sud, au delà des limites de l’horizon, allait se perdre la Terre Chaude. Ce bout de continent semblait former un vaste triangle dont le volcan formait le sommet, sans qu’on pût en apercevoir la base. Vu de cette hauteur, qui aurait dû en niveler toutes les aspérités, le sol de ce territoire inconnu ne paraissait pas être praticable. Ces millions de lamelles hexagonales qui le hérissaient l’eussent rendu absolument impropre à la marche d’un piéton.

« Un ballon ou des ailes ! dit le capitaine Servadac, voilà ce qu’il nous faudrait pour explorer ce nouveau territoire ! Mordioux ! Nous sommes emportés sur un véritable produit chimique, aussi curieux, à coup sûr, que ceux qu’on expose sous la vitrine des Muséums !

— Vous remarquez, capitaine, dit le comte Timascheff, combien la convexité de Gallia s’accuse rapidement à nos regards, et, par conséquent, combien est relativement courte la distance qui nous sépare de l’horizon ?

— Oui, comte Timascheff, répondit Hector Servadac. C’est l’effet, plus agrandi, que j’avais déjà observé du haut des falaises de l’île. Pour un observateur placé à une hauteur de mille mètres sur notre ancienne terre, l’horizon ne se fermerait qu’à une distance plus considérable.

— C’est un bien petit globe que Gallia, si on le compare au sphéroïde terrestre ! répondit le comte Timascheff.

— Sans doute, mais il est plus que suffisant pour la population qui l’habite ! Remarquez, d’ailleurs, que sa partie fertile se réduit actuellement aux trois cent cinquante hectares cultivés de l’île Gourbi.

— Oui, capitaine, partie fertile pendant deux ou trois mois d’été, et infertile pendant des milliers d’années d’hiver peut-être !

— Que voulez-vous ? répondit le capitaine Servadac en souriant. On ne nous a pas consultés avant de nous embarquer sur Gallia, et le mieux est d’être philosophes !

— Non-seulement philosophes, capitaine, mais reconnaissants aussi envers Celui dont la main a allumé les laves de ce volcan ! Sans cet épanchement des feux de Gallia, nous étions condamnés à périr par le froid.

— Et j’ai le ferme espoir, comte Timascheff, que ces feux ne s’éteindront pas avant là fin…

— Quelle fin, capitaine ?

— Celle que Dieu voudra ! Lui sait, et il n’y a que Lui qui sache ! »

Le capitaine Servadac et le comte Timascheff, après avoir jeté un dernier regard sur le continent et la mer, songèrent à redescendre. Mais, auparavant, ils voulurent observer le cratère du volcan. Ils remarquèrent, tout d’abord, que l’éruption s’accomplissait avec un calme assez singulier. Elle n’était pas accompagnée de ces fracas désordonnés, de ces tonnerres assourdissants, qui signalent ordinairement les projections de matières volcaniques. Ce calme relatif ne pouvait échapper à l’attention des explorateurs. Il n’y avait même pas bouillonnement de laves. Ces substances liquides, portées à l’état incandescent, s’élevaient dans le cratère par un mouvement continu, et elles s’épanchaient tranquillement, comme le trop-plein d’un paisible lac qui s’enfuit par son déversoir. Que l’on permette cette comparaison : le cratère ne ressemblait point à une bouilloire, soumise à un feu ardent, et dont l’eau s’échappe avec violence ; c’était plutôt une cuvette, emplie jusqu’aux bords, qui se déversait sans effort et presque sans bruit. Aussi, point d’autres matières éruptives que ces laves, point de jets de pierres ignées à travers les volutes fuligineuses qui couronnaient la cime du mont, point de cendres mêlées à ces fumées, — ce qui expliquait pourquoi la base de la montagne n’était pas semée de ces pierres ponces, de ces obsidiennes et autres minéraux d’origine plutonienne, qui parsèment le sol aux approches des volcans. Il ne se voyait pas non plus un seul bloc erratique, puisqu’aucun glacier n’avait pu se former encore.

Cette particularité, ainsi que le fit observer le capitaine Servadac, était de bon augure et permettait de croire à l’infinie continuation de l’éruption volcanique. La violence, dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, est exclusive de la durée. Les orages les plus terribles, aussi bien que les emportements les plus excessifs, ne se prolongent jamais. Ici, cette eau de feu coulait avec tant de régularité, s’épanchait avec tant de calme, que la source qui l’alimentait semblait devoir être intarissable. En présence des chutes du Niagara, dont les eaux d’amont glissent si paisiblement sur le trapp de leur lit, la pensée ne vient pas qu’elles puissent s’arrêter jamais dans leur course. Au sommet de ce volcan, l’effet était le même, et la raison eût refusé d’admettre que ces laves ne dussent pas éternellement déborder de leur cratère.

Ce jour-là, un changement se produisit dans l’état physique de l’un des éléments de Gallia ; mais il faut constater qu’il fut l’œuvre des colons eux-mêmes.

En effet, toute la colonie étant installée à la Terre-Chaude, après l’entier déménagement de l’île Gourbi, il parut convenable de provoquer la solidification de la surface de la mer Gallienne. Les communications avec l’île seraient alors possibles sur les eaux glacées, et les chasseurs verraient par là même s’agrandir leur terrain de chasse. Donc, ce jour-là, le capitaine Servadac, le comte Timascheff et le lieutenant Procope réunirent toute la population sur un rocher qui dominait la mer à l’extrémité même du promontoire.

Malgré l’abaissement de la température, la mer était liquide encore. Cette circonstance était due à son absolue immobilité, car pas un souffle d’air n’en troublait la surface. Dans ces conditions, on le sait, l’eau peut, sans se congeler, supporter un certain nombre de degrés au-dessous de zéro. Un simple choc, il est vrai, suffit à la faire prendre subitement.

La petite Nina et son ami Pablo n’avaient eu garde de manquer au rendez-vous.

« Mignonne, dit le capitaine Servadac, saurais-tu bien lancer un morceau de glace dans la mer ?

— Oh oui ! répondit la petite fille, mais mon ami Pablo le jetterait bien plus loin que moi.

— Essaye tout de même, » reprit Hector Servadac, en mettant un petit fragment de glace dans la main de Nina.

Puis, il ajouta :

« Regarde bien, Pablo ! Tu vas voir quelle petite fée est notre petite Nina ! »

Nina balança deux ou trois fois sa main et lança le morceau de glace, qui tomba dans l’eau calme…

Aussitôt une sorte d’immense grésillement se fit entendre, qui se propagea jusqu’au delà des limites de l’horizon.

La mer Gallienne venait de se solidifier sur sa surface tout entière !