Ouvrir le menu principal

Hetzel (p. 239-252).
◄  XIX
XXI  ►

CHAPITRE XX


QUI TEND À PROUVER QU’EN REGARDANT BIEN, ON FINIT TOUJOURS PAR APERCEVOIR UN FEU À L’HORIZON.


Le lendemain, 6 mars, sans plus se préoccuper de savoir ce que croyait ou ce que ne croyait, pas Isac Hakhabut, le capitaine Servadac donna ordre de conduire la Hansa au port du Chéliff. D’ailleurs, le juif ne fit aucune observation, car ce déplacement de la tartane sauvegardait ses intérêts. Mais il espérait bien débaucher secrètement deux ou trois matelots de la goëlette, afin de gagner Alger ou tout autre port de la côte.

Les travaux furent immédiatement entrepris en vue d’un prochain hivernage. Ces travaux étaient, d’ailleurs, facilités par la plus grande force musculaire que les travailleurs pouvaient développer. Ils étaient faits à ces phénomènes de moindre attraction, comme aussi à cette décompression de l’air, qui avait activé leur respiration, et ils ne s’en apercevaient même plus.

Les Espagnols, aussi bien que les Russes, se mirent donc à la besogne avec ardeur. On commença par approprier aux besoins de la petite colonie le poste, qui, jusqu’à nouvel ordre, devait servir de logement commun. C’est là que vinrent demeurer les Espagnols, les Russes restant sur leur goëlette, et le juif à bord de sa tartane.

Mais, navires ou maisons de pierres ne pouvaient être que des habitations provisoires. Il faudrait, avant que l’hiver arrivât, trouver de plus sûrs abris contre les froids des espaces interplanétaires, abris qui fussent chauds par eux-mêmes, puisque la température n’y saurait être élevée, faute de combustible.

Des silos, sortes d’excavations profondément creusées dans le sol, pouvaient seuls offrir un refuge suffisant aux habitants de l’île Gourbi. Lorsque la surface de Gallia serait couverte d’une épaisse couche de glace, substance qui est mauvaise conductrice de la chaleur, on pouvait espérer que la température intérieure de ces silos se fixerait à un degré supportable. Le capitaine Servadac et ses compagnons mèneraient là une véritable existence de troglodytes, mais ils n’avaient pas le choix du logement.

Très-heureusement, ils ne se trouvaient pas dans les mêmes conditions que les explorateurs ou les baleiniers des océans polaires. À ces hiverneurs, le plus souvent, le sol ferme manque sous le pied. Ils vivent à la surface de la mer glacée et ne peuvent chercher dans ses profondeurs un refuge contre le froid. Ou ils restent sur leurs navires, ou ils élèvent des habitations de bois et de neige, et, dans tous les cas, ils sont mal garantis contre les grands abaissements de la température.

Ici, au contraire, sur Gallia, le sol était solide, et, lors même qu’ils devraient se creuser une demeure à quelques centaines de pieds au-dessous, les Galliens pouvaient espérer d’y braver les plus rigoureuses chutes de la colonne thermométrique.

Les travaux furent donc immédiatement commencés. Pelles, pioches, pics, outils de diverses sortes, on le sait, ne manquaient pas au gourbi, et, sous la conduite du contre-maître Ben-Zouf, majos espagnols et matelots russes se mirent lestement à la besogne.

Mais une déconvenue attendait les travailleurs et l’ingénieur Servadac qui les dirigeait.

L’endroit choisi pour y creuser le silo était situé sur la droite du poste, dans un lieu où le sol formait une légère intumescence. Pendant le premier jour, le déblaiement des terres se fit sans difficultés ; mais, arrivés à une profondeur de huit pieds, les travailleurs se heurtèrent contre une substance si dure, que leurs outils ne purent l’entamer.

Hector Servadac et le comte Timascheff, prévenus par Ben-Zouf, reconnurent dans cette substance la matière inconnue qui composait aussi bien le littoral de la mer Gallienne que son sous-sol marin. Il était évident qu’elle formait aussi la charpente de Gallia. Or, les moyens manquaient pour la creuser assez profondément. La poudre ordinaire n’eût peut-être pas suffi à désagréger cette substruction, plus résistante que du granit, et sans doute il aurait fallu employer la dynamite pour la faire voler en éclats.

« Mordioux ! quel est donc ce minéral ? s’écria le capitaine Servadac, et comment un morceau de notre vieux globe peut-il être formé de cette matière, à laquelle nous ne pouvons donner un nom !

— C’est absolument inexplicable, répondit le comte Timascheff ; mais, si nous ne parvenons pas à creuser notre demeure dans ce sol, c’est la mort à bref délai ! »

En effet, si les chiffres fournis par le document étaient justes, et si la distance de Gallia au soleil s’était progressivement accrue, suivant les lois de la mécanique, Gallia devait en être maintenant à cent millions de lieues environ, distance presque égale à trois fois celle qui sépare la terre de l’astre radieux, lorsqu’elle passe à son aphélie. On conçoit donc combien la chaleur en même temps que la lumière solaire en devaient être amoindries. Il est vrai que, par suite de la disposition de l’axe de Gallia, qui faisait un angle de quatre-vingt-dix degrés avec le plan de son orbite, le soleil ne s’écartait jamais de son équateur, et que l’île Gourbi, traversée par le parallèle zéro, bénéficiait de cette situation. Sous cette zone, l’été était pour elle à l’état permanent, mais son éloignement du soleil ne pouvait être compensé, et sa température allait toujours s’abaissant Déjà, la glace s’était formée entre les roches, au grand émoi de la petite fille, et la mer ne tarderait pas à se congeler tout entière.

Or, avec des froids qui, plus tard, pouvaient dépasser soixante degrés centigrades, c’était, faute d’une demeure convenable, la mort à bref délai. Cependant, le thermomètre se maintenait encore à une moyenne de six degrés au-dessous de zéro, et le poêle, installé dans le poste, dévorait le bois disponible tout en ne donnant qu’une médiocre chaleur. On ne pouvait donc compter sur ce genre de combustible ; et il fallait trouver une autre installation qui fût à l’abri de ces abaissements de température, car, avant peu, on verrait se geler le mercure et peut-être l’alcool des thermomètres !

Quant à la Dobryna et à la Hansa, on l’a dit, ces deux bâtiments étaient insuffisants contre des froids déjà si vifs. On ne pouvait donc pas songer à les habiter. Qui sait, d’ailleurs, ce que deviendraient ces navires, lorsque les glaces s’accumuleraient autour d’eux en masses énormes ?

Si le capitaine Servadac, le comte Timascheff, le lieutenant Procope eussent été hommes à se décourager, l’occasion était belle ! En effet, qu’auraient-ils pu imaginer, puisque l’étrange dureté des assises du sol s’opposait à ce qu’ils parvinssent à y creuser un silo ?

Cependant, les circonstances devenaient très-pressantes. La dimension apparente du disque solaire se réduisait de plus en plus par l’éloignement. Lorsqu’il passait au zénith, ses rayons perpendiculaires émettaient encore une certaine chaleur ; mais, pendant la nuit, le froid se faisait déjà sentir très-vivement.

Le capitaine Servadac et le comte Timascheff, montés sur Zéphyr et Galette, parcoururent entièrement l’île pour chercher quelque retraite habitable. Les deux chevaux volaient au-dessus des obstacles comme s’ils avaient eu des ailes. Vaine exploration ! En divers points, des sondages furent pratiqués, qui rencontrèrent invariablement la dure charpente à quelques pieds seulement au-dessous de la surface du sol. Il fallut renoncer à se loger sous terre.

Il fut donc décidé que, faute d’un silo, les Galliens habiteraient le poste, et qu’on le défendrait autant qu’il serait possible contre les froids extérieurs. Ordre fut donné d’amasser tout le bois, sec ou vert, que produisait l’île, et d’abattre les arbres dont la plaine était couverte. Il n’y avait pas à hésiter. L’abatage fut commencé sans retard.

Et pourtant — le capitaine Servadac et ses compagnons le savaient bien — cela ne pouvait suffire ! Ce combustible s’épuiserait promptement. L’officier d’état-major, inquiet au plus haut point, sans en rien laisser paraître, parcourait l’ile en répétant :

« Une idée ! une idée ! »

Puis, s’adressant, un jour, à Ben-Zouf :

« Mordioux ! Est-ce que tu n’as pas une idée, toi ?

— Non, mon capitaine, » répondit l’ordonnance. Et il ajouta :

« Ah ! si nous étions seulement à Montmartre ! C’est là qu’il y a de belles carrières toutes faites !

— Mais, imbécile ! répliqua le capitaine Servadac, si nous étions à Montmartre, je n’aurais pas besoin de tes carrières ! »

Cependant, la nature allait procurer aux colons précisément l’indispensable abri qu’il leur fallait pour lutter contre les froids de l’espace. Voici dans quelles circonstances il leur fut signalé.

Le 10 mars, le lieutenant Procope et le capitaine Servadac avaient été explorer la pointe sud-ouest de l’île. Tout en marchant, ils causaient de ces terribles éventualités que leur réservait l’avenir ! Ils discutaient avec une certaine animation, n’étant point du même avis sur la manière de parer à ces éventualités. L’un persistait à chercher jusque dans l’impossible la demeure introuvable, l’autre s’ingéniait à imaginer un nouveau mode de chauffage pour la demeure déjà occupée. Le lieutenant Procope tenait pour cette dernière combinaison, et il déduisait ses motifs, lorsqu’il s’arrêta soudain au milieu de son argumentation. Il était, à ce moment, tourné vers le sud, et le capitaine Servadac le vit passer sa main sur ses yeux, comme pour les éclaircir, puis regarder de nouveau avec une attention extrême.

« Non ! Je ne me trompe pas ! s’écria-t-il. C’est bien une lueur que j’aperçois là-bas !

— Une lueur ?

— Oui, dans cette direction !

— En effet, » répondit le capitaine Servadac, qui venait, aussi lui, d’apercevoir le point signalé par le lieutenant.

Le fait n’était plus douteux. Une lueur apparaissait au-dessus de l’horizon du sud et se montrait sous la forme d’un gros point vif, qui devint plus lumineux à mesure que l’obscurité se fit.

« Serait-ce un navire ? demanda le capitaine Servadac.

— Il faudrait que ce fût un navire en flammes, répondit le lieutenant Procope, car aucun fanal ne pourrait être visible à cette distance, ni, en tout cas, à cette hauteur !

— D’ailleurs, ajouta le capitaine Servadac, ce feu ne bouge pas, et il semble même qu’une sorte de réverbération commence à s’établir dans les brumes du soir. »

Les deux observateurs regardèrent avec une extrême attention pendant quelques instants encore. Puis, une révélation se fit soudain dans l’esprit de l’officier d’état-major.

« Le volcan ! s’écria-t-il, c’est le volcan que nous avons doublé au retour de la Dobryna ! »

Et, comme inspiré :

« Lieutenant Procope, là est la demeure que nous cherchons ! ajouta-t-il. Là est une habitation dont la nature fait tous les frais de chauffage ! Oui ! cette inépuisable et ardente lave que déverse la montagne, nous saurons bien l’employer à tous nos besoins. Ah ! lieutenant, le ciel ne nous abandonne pas ! Venez ! venez ! Demain, il faut que nous soyons là, sur ce littoral, et, s’il le faut, nous irons chercher la chaleur, c’est-à-dire la vie, jusque dans les entrailles de Gallia ! »

Pendant que le capitaine Servadac parlait avec cette enthousiaste conviction, le lieutenant Procope cherchait à rappeler ses souvenirs. Tout d’abord l’existence du volcan dans cette direction lui parut certaine. Il se rappela qu’au retour de la Dobryna, alors qu’elle prolongeait la côte méridionale de la mer Gallienne, un long promontoire lui barra le passage et l’obligea à remonter jusqu’à l’ancienne latitude d’Oran. Là, elle dut contourner une haute montagne rocheuse, dont le sommet était empanaché de fumée. À cette fumée avait évidemment succédé une projection de flammes ou de laves incandescentes, et c’était cette projection qui illuminait actuellement l’horizon méridional et se reflétait sur les nuages.

« Vous avez raison, capitaine, dit le lieutenant Procope. Oui ! c’est bien le volcan, et nous l’explorerons dès demain ! »

Hector Servadac et le lieutenant Procope revinrent rapidement au gourbi, et, là, ils ne firent d’abord connaître leurs projets d’expédition qu’au comte Timascheff.

« Je vous accompagnerai, répondit le comte, et la Dobryna est à votre disposition.

— Je pense, dit alors le lieutenant Procope, que la goëlette peut rester au port du Chéliff. Sa chaloupe à vapeur sera suffisante, par ce beau temps, pour une traversée de huit lieues au plus.

— Fais donc comme tu l’entendras, Procope, » répondit le comte Timascheff.

Ainsi que plusieurs de ces luxueuses goëlettes de plaisance, la Dobryna possédait une chaloupe à vapeur de grande vitesse, dont l’hélice était mise en mouvement par une puissante petite chaudière, du système Oriolle. Le lieutenant Procope, ignorant quelle était la nature des atterrages qu’il allait parcourir, avait raison de préférer cette légère embarcation à la goëlette, car elle lui permettrait de visiter sans danger les moindres criques du littoral.

C’est pourquoi le lendemain, 11 mars, la chaloupe à vapeur était chargée de ce charbon, dont il restait encore une dizaine de tonnes à bord de la Dobryna. Puis, montée par le capitaine, le comte et le lieutenant, elle quittait le port du Chéliff, à la grande surprise de Ben-Zouf, qui n’avait même pas été mis dans le secret. Mais enfin, l’ordonnance demeurait sur l’île Gourbi avec les pleins pouvoirs du gouverneur général, — ce dont il n’était pas peu fier.

Les trente kilomètres qui séparaient l’île de la pointe sur laquelle se dressait le volcan furent franchis par la rapide embarcation en moins de trois heures. La cime du haut promontoire apparut alors tout en feu. L’éruption semblait être considérable. L’oxygène de l’atmosphère emportée par Gallia s’était-il donc récemment combiné avec les matières éruptives de ses entrailles pour produire cette intense déflagration, ou, ce qui était plus probable, ce volcan, comme ceux de la lune, ne s’alimentait-il pas à une source d’oxygène qui lui était propre ?

La chaloupe à vapeur longea la côte, cherchant un point convenable de débarquement. Après une demi-heure d’exploration, elle trouva enfin une sorte d’enrochement semi-circulaire, formant une petite crique, qui pourrait plus tard offrir un mouillage sûr à la goëlette et à la tartane, si les circonstances permettaient de les y conduire.

La chaloupe fut amarrée, et ses passagers débarquèrent sur une partie de la côte opposée à celle dont le torrent lavique suivait les pentes pour se rendre à la mer. Mais, en s’approchant, le capitaine Servadac et ses compagnons reconnurent avec une extrême satisfaction combien la température de l’atmosphère s’élevait sensiblement. Peut-être les espérances de l’officier seraient-elles réalisables ! Peut-être, s’il se rencontrait dans cet énorme massif quelque excavation habitable, les Galliens échapperaient-ils au plus grand danger dont ils fussent menacés.

Les voilà donc, cherchant, furetant, contournant les angles de la montagne, gravissant ses talus les plus raides, escaladant ses larges assises, sautant d’une, roche à l’autre comme ces lestes isards, dont ils avaient maintenant l’extraordinaire légèreté spécifique, mais sans jamais fouler du pied d’autre matière que cette substance aux prismes hexagonaux, qui semblait former l’unique minéral de l’astéroïde.

Leurs recherches ne devaient pas être vaines.

Derrière un grand pan de roches, dont le sommet se projetait comme un pyramidion vers le ciel, une sorte d’étroite galerie, ou plutôt, un sombre boyau creusé dans le flanc de la montagne, s’ouvrit devant eux. Ils en franchirent aussitôt l’orifice, qui était situé à vingt mètres environ au-dessus du niveau de la mer.

Le capitaine Servadac et ses deux compagnons s’avancèrent en rampant au milieu d’une obscurité profonde, tâtant les parois de l’obscur tunnel, sondant les dépressions du sol. Aux grondements qui s’accroissaient, ils comprenaient bien que la cheminée centrale ne pouvait être éloignée. Toute leur crainte était de se voir subitement arrêtés dans leur exploration par une paroi terminale qu’il leur serait impossible de franchir.

Mais le capitaine Servadac avait une confiance inébranlable qui se communiquait au comte Timascheff et au lieutenant Procope.

« Allons ! allons ! criait-il. C’est dans les circonstances exceptionnelles qu’il faut recourir aux moyens exceptionnels ! Le feu est allumé, la cheminée n’est pas loin ! La nature fournit le combustible ! Mordioux ! nous nous chaufferons à bon compte. »

La température alors était là au moins de quinze degrés au-dessus de zéro. Lorsque les explorateurs appuyaient la main sur les parois de la sinueuse galerie, ils les sentaient brûlantes. Il semblait que cette matière rocheuse, dont le mont était formé, eût le pouvoir de conduire la chaleur, comme si elle eût été métallique.

« Vous le voyez bien, répétait Hector Servadac, il y a un véritable calorifère là dedans ! »

Enfin, une lueur énorme illumina le sombre boyau, et une vaste caverne apparut, qui resplendissait de lumière. La température y était fort élevée, mais supportable.

À quel phénomène cette excavation creusée dans l’épais massif devait-elle cet éclat et cette température ? Tout simplement à un torrent de laves qui se précipitait devant sa baie, largement ouverte sur la mer ! On eût dit les nappes du Niagara central, tendues à la célèbre grotte des Vents. Seulement, ici, ce n’était pas un rideau liquide, c’était un rideau de flammes qui se déroulait devant la vaste baie de la caverne.

« Ah ! ciel secourable ! s’écria le capitaine Servadac, je ne t’en demandais pas tant ! »