Han d’Islande/Chapitre XXXVII

Han d’Islande, Texte établi par Gustave SimonImprimerie Nationale ; OllendorffRoman, tome I (p. 246-254).
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XXXVII


caupolican.
xxxxMarchez avec tant de précaution que la terre elle-même n’entende pas le bruit de vos pas… Redoublez de soins, mes amis… Si nous arrivons sans être entendus, je vous réponds de la victoire
tucapel.
xxxxLa nuit a tout couvert de ses voiles ; une obscurité effrayante enveloppe la terre. Nous n’entendons aucune sentinelle, nous n’avons point aperçu d’espions.
ringo.
xxxxAvançons !
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
tucapel.
xxxxQu’entends-je ? serions-nous découverts ?
Lope de Vega, l’Arauque dompté.



— Dis-moi, Guldon Stayper, mon vieux camarade, sais-tu que la bise du soir commence à me rabattre vigoureusement les poils de mon bonnet sur le visage ?

C’était Kennybol, qui, détachant un moment son regard du géant qui marchait en tête des révoltés, s’était tourné à demi vers l’un des montagnards que le hasard d’une course désordonnée avait placé près de lui.

Celui-ci secoua la tête, et changea d’épaule la bannière qu’il portait, avec un grand soupir de lassitude.

— Hum ! je crois, notre capitaine, que dans ces maudites gorges du Pilier-Noir, où le vent se précipite comme un torrent, nous n’aurons pas tout à fait aussi chaud cette nuit qu’une flamme qui danse sur la braise.

— Il faudra faire de tels feux que les vieilles chouettes en soient éveillées au haut des rochers, dans leurs palais de ruines. Je n’aime pas les chouettes ; dans cette horrible nuit où j’ai vu la fée Ubfem, elle avait la forme d’une chouette.

— Par saint Sylvestre ! interrompit Guldon Stayper en détournant la tête, l’ange du vent nous donne de furieux coups d’ailes ! — Si l’on m’en croit, capitaine Kennybol, on mettra le feu à tous les sapins d’une montagne. D’ailleurs ce sera une belle chose à voir qu’une armée se chauffant avec une forêt. — À Dieu ne plaise, mon cher Guldon ! et les chevreuils ! et les gerfauts ! et les faisans ! fais cuire le gibier, à merveille ; mais ne le fais pas brûler.

Le vieux Guldon se mit à rire :

— Notre capitaine, tu es bien toujours le même démon Kennybol, le loup des chevreuils, l’ours des loups, et le buffle des ours !

— Sommes-nous encore loin du Pilier-Noir ? demanda une voix parmi les chasseurs.

— Compagnon, répondit Kennybol, nous entrerons dans les gorges à la nuit tombante ; nous voici dans un instant aux Quatre-Croix.

Il se fit un moment de silence, pendant lequel on n’entendit que le bruit multiplié des pas, le gémissement de la bise, et le chant éloigné de la bande des forgerons du lac Smiasen.

— Ami Guldon Stayper, reprit Kennybol après avoir sifflé l’air du chasseur Rollon, tu viens de passer quelques jours à Drontheim ?

— Oui, notre capitaine ; notre frère Georges Stayper le pêcheur était malade, et j’ai été le remplacer pendant quelque temps dans sa barque, afin que sa pauvre famille ne mourût pas de faim pendant qu’il serait mort de maladie.

— Eh ! puisque tu arrives de Drontheim, as-tu eu occasion de voir ce comte, le prisonnier… Stumacher… Gleffenhem… quel est son nom déjà ? cet homme enfin au nom duquel nous nous révoltons contre la tutelle royale, et dont tu portes sans doute les armoiries brodées sur cette grande bannière couleur de feu ?

— Elle est bien lourde ! dit Guldon. — Tu veux parler du prisonnier du château-fort de Munckholm, le comte ?… enfin soit. Et comment veux-tu, notre brave capitaine, que je l’aie vu ? il m’aurait fallu, ajouta-t-il en baissant la voix, les yeux de ce démon qui marche devant nous, sans pourtant laisser derrière lui l’odeur du soufre, de ce Han d’Islande qui voit à travers les murs, ou l’anneau de la fée Mab qui passe par le trou des serrures. — Il n’y a en ce moment parmi nous, j’en suis sûr, qu’un seul homme qui ait vu le comte… le prisonnier dont tu me parles.

— Un seul ? Ah ! le seigneur Hacket ! Mais ce Hacket n’est plus parmi nous. Il nous a quittés cette nuit pour retourner…

— Ce n’est point le seigneur Hacket que je veux dire, notre capitaine.

— Et qui donc ?

— Ce jeune homme au manteau vert, à la plume noire, qui est tombé au milieu de nous cette nuit.

— Eh bien ?

— Eh bien ! dit Guldon en se rapprochant de Kennybol, c’est celui-là qui connaît le comte… ce fameux comte, enfin, comme je te connais, notre capitaine Kennybol.

Kennybol regarda Guldon, cligna de l’œil gauche en faisant claquer ses dents, et lui frappa sur l’épaule avec cette exclamation triomphale qui échappe à notre amour-propre, quand nous sommes contents de notre pénétration : — Je m’en doutais !

— Oui, notre capitaine, poursuivit Guldon Stayper en replaçant l’étendard couleur de feu sur l’épaule délassée, je te proteste que le jeune homme vert a vu le comte… — je ne sais comment tu l’appelles, celui donc pour qui nous allons nous battre… — dans le donjon même de Munckholm, et qu’il ne paraissait pas attacher moins d’importance à entrer dans cette prison que toi ou moi à pénétrer dans un parc royal.

— Et comment sais-tu cela, notre frère Guldon ?

Le vieux montagnard saisit le bras de Kennybol, puis, entr’ouvrant sa peau de loutre avec une précaution presque soupçonneuse : — Regarde ! lui dit-il.

— Par mon très saint patron ! s’écria Kennybol, cela brille comme du diamant !

C’était en effet une riche boucle de diamants, qui attachait le grossier ceinturon de Guldon Stayper.

— Et il est aussi vrai que c’est du diamant, repartit celui-ci en laissant tomber le pan de sa casaque, qu’il est vrai que la lune est à deux journées de marche de la terre, et que le cuir de mon ceinturon est du cuir de buffle mort.

Mais les traits de Kennybol s’étaient rembrunis, et avaient passé de l’étonnement à la sévérité. Il baissa les yeux vers la terre en disant avec une sorte de solennité sauvage :

— Guldon Stayper, du village de Chol-Sœ, dans les montagnes de Kole, ton père, Medprath Stayper, est mort à cent deux ans, sans avoir rien à se reprocher, car ce ne sont pas des forfaitures que de tuer par mégarde un daim ou un élan du roi. — Guldon Stayper, tu as sur ta tête grise cinquante-sept bonnes années, ce qui n’est jeunesse que pour le hibou. — Guldon Stayper, notre camarade, j’aimerais mieux pour toi que les diamants de cette boucle fussent des grains de mil, si tu ne l’as pas acquise légitimement, aussi légitimement que le faisan royal acquiert la balle de plomb du mousquet.

En prononçant cette singulière admonestation, il y avait dans l’accent du chef montagnard à la fois de la menace et de l’onction.

— Aussi vrai que notre capitaine Kennybol est le plus hardi chasseur de Kole, répondit Guldon sans s’émouvoir, et que ces diamants sont des diamants, je les possède en légitime propriété.

— Vraiment ! reprit Kennybol avec une inflexion de voix qui tenait le milieu entre la confiance et le doute.

— Dieu et mon patron béni savent, reprit Guldon, que c’était un soir, au moment où je venais d’indiquer le Spladgest de Drontheim à des enfants de notre bonne mère la Norvège, qui apportaient le corps d’un officier trouvé sur les grèves d’Urchtal. — Il y a de ceci huit jours environ. — Un jeune homme s’avança vers ma barque : — À Munckholm ! me dit-il. Je m’en souciais peu, notre capitaine : un oiseau ne vole pas volontiers autour d’une cage. Cependant le jeune seigneur avait la mine haute et fière, il était suivi d’un domestique qui menait deux chevaux ; il avait sauté dans ma barque d’un air d’autorité ; je pris mes rames, — c’est-à-dire les rames de mon frère. C’était mon bon ange qui le voulait. En arrivant, le jeune passager, après avoir parlé au seigneur sergent, qui commandait sans doute le fort, m’a jeté pour paiement, et Dieu m’entend, notre capitaine, oui, cette boucle de diamants que je viens de te montrer, et qui eût dû appartenir à mon frère Georges, et non à moi, si, à l’heure où le voyageur, que le ciel assiste, m’a pris, la journée que je faisais pour Georges n’eût été finie. Cela est la vérité, capitaine Kennybol.

— Bien.

Peu à peu la physionomie du chef reprit autant de sérénité que son expression, naturellement sombre et dure, le lui permettait, et il demanda à Guldon, d’une voix radoucie :

— Et tu es sûr, notre vieux camarade, que ce jeune homme est le même qui est maintenant derrière nous avec ceux de Norbith ?

— Sûr. Je n’oublierais pas, entre mille visages, le visage de celui qui a fait ma fortune. D’ailleurs, c’est le même manteau, la même plume noire.

— Je te crois, Guldon.

— Et il est clair qu’il allait voir le fameux prisonnier ; car, si ce n’eût pas été pour quelque grand mystère, il n’eût point récompensé ainsi le batelier qui l’amenait ; et d’ailleurs, maintenant qu’il se retrouve avec nous…

— Tu as raison.

— Et j’imagine, notre capitaine, que le jeune étranger est peut-être bien plus en crédit auprès du comte que nous allons délivrer que le seigneur Hacket, qui ne me semble bon, sur mon âme, qu’à miauler comme un chat sauvage.

Kennybol fit un signe de tête expressif.

— Notre camarade, tu as dit ce que j’allais dire. Je serais, dans toute cette affaire, bien plus tenté d’obéir à ce jeune seigneur qu’à l’envoyé Hacket. Que saint Sylvestre et saint Olaüs me soient en aide, si le démon islandais nous commande, je pense, camarade Guldon, que nous le devons beaucoup moins au corbeau bavard Hacket qu’à cet inconnu.

— Vrai, notre capitaine ? demanda Guldon.

Kennybol ouvrait la bouche pour répondre, quand il se sentit frapper sur l’épaule. C’était Norbith.

— Kennybol, nous sommes trahis ! Gormon Woëstrœm vient du sud. Tout le régiment des arquebusiers marche contre nous. Les hulans de Slesvig sont à Sparbo ; trois compagnies de dragons danois attendent des chevaux au village de Lœvig. Tout le long de la route, il a vu autant de casaques vertes que de buissons. Hâtons-nous de gagner Skongen ; ne faisons point halte avant d’y être entrés. Là, du moins, nous pourrons nous défendre. Encore, Gormon croit-il avoir vu des mousquetons briller à travers les broussailles, en longeant les gorges du Pilier-Noir.

Le jeune chef était pâle, agité ; cependant son regard et le son de sa voix annonçaient encore l’audace et la résolution.

— Impossible ! s’écria Kennybol.

— Certain ! certain ! dit Norbith.

— Mais le seigneur Hacket…

— Est un traître ou un lâche. Sois sûr de ce que je dis, camarade Kennybol… Où est-il, ce Hacket ?

En ce moment le vieux Jonas aborda les deux chefs. Au découragement profond empreint dans tous ses traits, il était facile de voir qu’il était instruit de la fatale nouvelle.

Les regards des deux vieillards, Jonas et Kennybol, se rencontrèrent, et tous deux se mirent à hocher la tête comme d’un mutuel accord.

— Eh bien ! Jonas ? Eh bien ! Kennybol ? dit Norbith.

Cependant le vieux chef des mineurs de Faroër avait passé lentement sa main sur son front ridé, et il répondait à voix basse au coup d’œil du vieux chef des montagnards de Kole :

— Oui, cela est trop vrai, cela est trop sûr. C’est Gormon Woëstrœm qui les a vus.

— Si la chose est ainsi, dit Kennybol, que faire ?

— Que faire ? répliqua Jonas.

— J’estime, camarade Jonas, que nous agirions sagement de nous arrêter.

— Et plus sagement encore, notre frère Kennybol, de reculer.

— S’arrêter ! reculer ! s’écria Norbith. Il faut avancer !

Les deux vieillards tournèrent vers le jeune homme un regard froid et surpris.

— Avancer ! dit Kennybol. Et les arquebusiers de Munckholm !

— Et les hulans de Slesvig ! ajouta Jonas.

— Et les dragons danois ! reprit Kennybol.

Norbith frappa la terre du pied.

— Et la tutelle royale ! et ma mère, qui meurt de faim et de froid !

— Démons ! la tutelle royale ! dit le mineur Jonas, avec une sorte de frémissement.

— Qu’importe ! dit le montagnard Kennybol.

Jonas prit Kennybol par la main.

— Notre compagnon le chasseur, vous n’avez pas l’honneur d’être pupille de notre glorieux souverain Christiern IV. Puisse le saint roi Olaüs, qui est au ciel, nous délivrer de la tutelle !

— Demande ce bienfait à ton sabre ! dit Norbith d’une voix farouche.

— Les paroles hardies coûtent peu à un jeune homme, camarade Norbith, répondit Kennybol, mais songez que si nous allons plus loin, toutes ces casaques vertes…

— Je songe que nous aurons beau rentrer dans nos montagnes, comme des renards devant les loups, on connaît nos noms et notre révolte ; et, mourir pour mourir, j’aime mieux la balle d’une arquebuse que la corde d’un gibet.

Jonas remua la tête de haut en bas en signe d’adhésion.

— Diable ! la tutelle pour nos frères ! le gibet pour nous ! Norbith pourrait bien avoir raison.

— Donne-moi la main, mon brave Norbith, dit Kennybol ; il y a danger des deux côtés. Il vaut mieux marcher droit au précipice qu’y tomber à reculons.

— Allons ! allons donc ! s’écria le vieux Jonas, en faisant sonner le pommeau de son sabre.

Norbith leur serra vivement la main.

— Frères, écoutez ! Soyez audacieux comme moi, je serai prudent comme vous. Ne nous arrêtons aujourd’hui qu’à Skongen ; la garnison est faible et nous l’écraserons. Franchissons, puisqu’il le faut, les défilés du Pilier-Noir, mais dans un profond silence. Il faut les traverser, quand même ils seraient surveillés par l’ennemi.

— Je crois que les arquebusiers ne sont pas encore au pont de l’Ordals, avant Skongen. Mais, n’importe. Silence !

— Silence ! soit, répéta Kennybol.

— Maintenant, Jonas, reprit Norbith, retournons tous deux à notre poste. Demain peut-être nous serons à Drontheim, malgré les arquebusiers, les hulans, les dragons et tous les justaucorps verts du midi.

Les trois chefs se quittèrent. Bientôt le mot d’ordre silence ! passa de rang en rang, et cette bande de rebelles, un moment auparavant si tumultueuse, ne fut plus, dans ces déserts rembrunis par les approches de la nuit, que comme une troupe de fantômes muets, qui se promène sans bruit dans les sentiers tortueux d’un cimetière.

Cependant la route qu’ils suivaient se rétrécissait de moment en moment, et semblait s’enfoncer par degrés entre deux remparts de rochers qui devenaient de plus en plus escarpés. À l’instant où la lune rougeâtre se leva au milieu d’un amas froid de nuages qui déroulaient autour d’elle leurs formes bizarres avec une mobilité fantastique, Kennybol s’inclina vers Guldon Stayper :

— Nous allons entrer dans le défilé du Pilier-Noir. Silence !

En effet, on entendait déjà le bruit du torrent qui suit entre les deux montagnes tous les détours du chemin, et l’on voyait au midi l’énorme pyramide oblongue de granit, qu’on a nommée le Pilier-Noir, se dessiner sur le gris du ciel et sur la neige des montagnes environnantes ; tandis que l’horizon de l’ouest, chargé de brouillards, était borné par l’extrémité de la forêt du Sparbo et par un long amphithéâtre de rochers, étagés comme un escalier de géants.

Les révoltés, contraints d’allonger leurs colonnes dans ces routes tortueuses étranglées entre deux montagnes, continuèrent leur marche. Ils pénétrèrent dans ces gorges profondes sans allumer de torches, sans pousser de clameurs. Le bruit même de leurs pas ne s’entendait point au milieu du fracas assourdissant des cascades et des rugissements d’un vent violent qui ployait les forêts druidiques et faisait tournoyer les nuées autour des pitons revêtus de glace et de neige. Perdue dans les sombres profondeurs du défilé, la lumière souvent voilée de la lune, ne descendait pas jusqu’aux fers de leurs piques, et les aigles blancs qui passaient par intervalles au-dessus de leurs têtes ne se doutaient pas qu’une aussi grande multitude d’hommes troublât en ce moment leurs solitudes.

Une fois le vieux Guldon Stayper toucha l’épaule de Kennybol de la crosse de sa carabine :

— Capitaine ! notre capitaine ! je vois quelque chose reluire derrière cette touffe de houx et de genêts.

— Je le vois également, répondit le chef montagnard ; c’est l’eau du torrent qui réfléchit les nuages.

Et l’on passa outre.

Une autre fois Guldon arrêta brusquement son chef par le bras :

— Regarde, lui dit-il, ne sont-ce pas des mousquetons qui brillent là-haut dans l’ombre de ce rocher ?

Kennybol secoua la tête, puis après un moment d’attention : — rassure-toi, frère Guldon. C’est un rayon de la lune qui tombe sur un pic de glace.

Aucun sujet d’alarme ne se présenta plus autour d’eux, et les diverses bandes, paisiblement déroulées dans les sinuosités du défilé, oublièrent insensiblement tout ce que la position du lieu présentait de danger.

Après deux heures de marche souvent pénible, au milieu des troncs d’arbres et des quartiers de granit dont le chemin était obstrué, l’avant-garde entra dans le montueux bouquet de sapins qui termine la gorge du Pilier-Noir, et au-dessus duquel pendent de hauts rochers noirs et moussus.

Guldon Stayper se rapprocha de Kennybol, affirmant qu’il se félicitait d’être enfin sur le point de sortir de ce maudit coupe-gorge, et qu’il fallait rendre grâce à saint Sylvestre de ce que le Pilier-Noir ne leur avait pas été fatal.

Kennybol se mit à rire, jurant qu’il n’avait jamais partagé ces terreurs de vieilles femmes ; car pour la plupart des hommes, quand le péril est passé, il n’a point existé, et l’on cherche alors à prouver, par l’incrédulité que l’on montre, le courage qu’on n’aurait peut-être pas montré.

En ce moment, deux petites lueurs rondes, pareilles à deux charbons ardents, qui se mouvaient dans l’épaisseur du taillis, appelèrent son attention.

— Par le salut de mon âme ! dit-il à voix basse, en secouant le bras de Guldon, voilà, certes, deux yeux de braise qui doivent appartenir au plus beau chatpard qui ait jamais miaulé dans un hallier.

— Tu as raison, répondit le vieux Stayper, et s’il ne marchait pas devant nous, je croirais plutôt que ce sont les yeux maudits du démon d’Isl…

— Chut ! cria Kennybol.

Puis, saisissant sa carabine :

— En vérité, poursuivit-il, il ne sera pas dit qu’une aussi belle pièce aura passé impunément sous les yeux de Kennybol.

Le coup était parti avant que Guldon Stayper, qui s’était jeté sur le bras de l’imprudent chasseur, eût pu l’arrêter. — Ce ne fut pas la plainte aiguë d’un chat sauvage qui répondit à la bruyante détonation de la carabine, ce fut un affreux grondement de tigre, suivi d’un éclat de rire humain, plus affreux encore.

On n’entendit pas le retentissement du coup de feu se prolonger, et mourir d’écho en écho dans les profondeurs des montagnes ; car à peine la lumière de la carabine eut-elle brillé dans la nuit, à peine le bruit fatal de la poudre eut-il éclaté dans le silence, qu’un millier de voix formidables s’élevèrent inattendues sur les monts, dans les gorges, dans les forêts ; qu’un cri de vive le Roi ! immense comme un tonnerre roula sur la tête des rebelles, à leurs côtés, devant et derrière eux, et que la lueur meurtrière d’une mousqueterie terrible, éclatant de toutes parts, les frappant et les éclairant à la fois, leur fit voir, parmi les rouges tourbillons de fumée, un bataillon derrière chaque rocher, et un soldat derrière chaque arbre.