Guy Mannering/Texte entier

Traduction par Albert Montémont.
Œuvres de Walter Scott, volume 6
Ménard.


INTRODUCTION.


La nouvelle ou le roman de Waverley fit son chemin dans le public, d’abord lentement, comme il était naturel ; mais ensuite sa popularité s’accrut tellement que l’auteur fut engagé à tenter un second essai. Il chercha un nom et un sujet ; et l’on ne peut mieux faire connaître la manière dont ce roman fut composé, qu’en racontant simplement l’histoire sur laquelle Guy Mannering est fondé, mais avec laquelle, dans le cours de la composition, cet ouvrage cesse d’avoir la ressemblance même la plus éloignée. Cette histoire me fut d’abord racontée par un vieux serviteur de mon père, un excellent vieillard highlandais[1], qui n’avait d’autre défaut que celui de préférer la rosée des montagnes[2] à toutes les autres liqueurs moins fortes, si toutefois c’est là un défaut. Il croyait aussi fermement à cette histoire qu’à toutes les parties de sa foi.

Un homme grave et âgé, suivant le rapport du vieux John Mac-Kinlay, fut surpris par la nuit en traversant les solitudes sauvages du Galloway. Ce ne fut pas sans difficulté qu’il parvint à gagner une maison de campagne où l’hospitalité qui caractérisait l’époque et le pays le fit admettre aussitôt. Le propriétaire de la maison, gentleman d’une fortune honnête, frappé de l’aspect vénérable de son hôte, lui fit des excuses pour la confusion qui accompagnait nécessairement sa réception, et qui ne pouvait échapper à ses yeux : la dame de la maison était, lui dit-il, confinée dans son appartement et sur le point de le rendre père pour la première fois, quoiqu’ils fussent mariés depuis dix ans. Le laird ajouta que, dans une telle conjoncture, il craignait que son hôte ne se trouvât un peu négligé en apparence.

« Non, monsieur, répondit l’étranger, mes besoins sont peu nombreux, j’y pourvois aisément, et je suis sûr que les circonstances présentes peuvent même me fournir l’occasion de vous prouver ma reconnaissance pour votre hospitalité. Je vous prie seulement de me faire connaître la minute précise de la naissance de l’enfant qui va faire son entrée dans ce monde frivole et changeant, et j’espère pouvoir vous révéler quelques particularités qui auront une influence importante sur son avenir. Je ne vous cacherai pas que je suis versé dans l’art de comprendre et d’interpréter les mouvements de ces corps planétaires qui exercent leur empire sur la destinée des mortels. C’est une science que je ne pratique point, comme les hommes qui se nomment eux-mêmes astrologues, pour un salaire ou une récompense, car j’ai un revenu suffisant, et je n’emploie les connaissances que je possède qu’au profit de ceux qui m’inspirent de l’intérêt. » Le laird le salua avec respect et reconnaissance, et l’étranger fut conduit à une chambre d’où il pouvait voir à son aise toutes les régions célestes.

Il passa une partie de la nuit à s’assurer de la position des corps planétaires et à calculer leur influence probable ; enfin le résultat de ses observations l’engagea à envoyer chercher le père et à le conjurer, d’une manière solennelle, de faire retarder l’accouchement s’il était possible, quand ce ne serait que de cinq minutes. Le laird lui répondit que c’était une chose impossible, et presque au même instant on vint leur annoncer la naissance d’un garçon.

Le lendemain l’astrologue se joignit à la compagnie qui était assemblée autour de la table pour déjeuner ; ses regards étaient si graves et de si mauvais augure, qu’ils éveillèrent les craintes du père, lequel jusqu’ici s’était réjoui de la naissance d’un fils qui hériterait de ses domaines et empêcherait qu’ils n’échussent à une branche éloignée de la famille. Il se hâta de conduire l’étranger dans une chambre à l’écart.

« D’après vos regards, dit le père, je crains, monsieur, que vous n’ayez de mauvaises nouvelles à m’annoncer touchant mon jeune héritier : peut-être Dieu me retirera-t-il le fils qu’il m’a donné, avant qu’il ait atteint l’âge d’homme, ou peut-être est-il destiné à ne pas être digne de l’affection que nous sommes naturellement disposés à lui accorder.

— Ni l’un ni l’autre, répondit l’étranger, à moins que mon jugement ne me trompe grossièrement. L’enfant dépassera les années de l’adolescence, et son caractère, ses qualités, seront tels que ses parents peuvent le désirer. Mais dans son horoscope, qui promet d’ailleurs plusieurs choses heureuses, il y a une maligne influence qui prédomine fortement et qui menace de l’exposer à une tentation impie et infernale au moment où il sera près d’atteindre sa vingt-unième année ; cette époque, selon les constellations, sera le moment de crise de sa destinée. Sous quelle forme cette tentation viendra-t-elle l’assiéger ? de quelle influente naîtra-t-elle ? c’est ce que mon art ne saurait découvrir.

— Votre art ne peut donc alors nous être d’aucun secours contre le mal qui le menace ? dit le père inquiet.

— Pardonnez-moi, répondit l’étranger, il le peut. L’influence des constellations est puissante ; mais celui qui a fait les cieux est encore plus puissant, si on invoque son secours avec foi et sincérité. Vous devez consacrer cet enfant au service spécial de son Créateur, avec autant d’abandon que Samuel fut consacré au service du Temple par ses parents. Vous devez le regarder comme un être séparé du reste des hommes. Dans son enfance, dans sa jeunesse, vous devez l’entourer de personnes pieuses et vertueuses, et l’empêcher de tout votre pouvoir de commettre aucun crime, soit en parole, soit en action. Il faut qu’il soit élevé dans les principes de la religion et de la morale la plus stricte. Ne le laissez point entrer dans le monde, de peur qu’il n’en partage les folies, et peut-être les vices. En un mot, préservez-le autant que possible de tout péché, excepté celui auquel est soumise toute la race déchue d’Adam. Lorsque le jour où il aura atteint sa vingt-unième année sera arrivé, alors aura lieu la crise de sa destinée. S’il y survit, il sera heureux, prospérera sur la terre, et sera un vase d’élection parmi les élus du ciel. Mais s’il en arrive autrement… » L’astrologue s’arrêta et poussa un profond soupir.

« Monsieur, répliqua le père encore plus alarmé qu’auparavant, vos paroles sont si affectueuses et vos avis si sérieux, que j’exécuterai avec le plus grand soin vos commandements ; mais ne pouvez-vous m’être d’un plus grand secours dans une affaire aussi importante ? Croyez-moi, je ne serai point ingrat.

Je ne mérite et ne demande pas de reconnaissance pour faire une bonne action, dit l’étranger, surtout pour contribuer autant qu’il est en mon pouvoir à sauver d’un horrible destin l’innocente créature qui est entrée dans la vie la nuit dernière sous une si fatale conjonction des astres. Voici mon adresse ; vous pourrez m’écrire de temps en temps pour me marquer les progrès de l’enfant dans les connaissances religieuses. S’il est élevé comme je le conseille, je pense qu’il vaudra mieux qu’il se rende chez moi lorsque l’époque terrible et décisive arrivera, c’est-à-dire avant que sa vingt-unième année soit révolue. Si vous me l’envoyez tel que je le désire, j’ose assurer, dans mon humilité, que Dieu protégera son serviteur contre toute tentation, quelque forte qu’elle soit, à laquelle son destin peut le soumettre. » Il donna alors son adresse à son hôte (c’était une maison de campagne près d’une ville de poste dans le midi de l’Angleterre), et il prit congé de lui de la manière la plus affectueuse.

L’étranger mystérieux partit, mais ses paroles restèrent gravées dans l’esprit du père, en proie à la plus vive inquiétude. Il perdit son épouse lorsque son fils était encore en bas âge. Ce malheur, je pense, avait été prédit par l’astrologue ; et la confiance que, comme la plupart des gens de cette époque, il accordait naturellement à l’astrologie, se trouva confirmée et mieux affermie que jamais. On eut cependant le plus grand soin de se conformer au plan d’éducation sévère et presque ascétique que le sage avait conseillé. Un précepteur de principes rigides fut choisi pour diriger l’éducation du jeune enfant ; il était entouré de domestiques du caractère le plus éprouvé, et son père le surveillait lui-même avec la plus grande sollicitude.

Les années de l’enfance et celles de l’adolescence se passèrent aussi bien que le père pouvait le désirer. Un jeune Nazaréen n’aurait pas été élevé avec plus de rigueur. Tout ce qui était mal était soustrait à ses regards, il n’entendait que des maximes pures, il n’était témoin que d’actions dignes d’être imitées.

Mais lorsque l’enfant devint jeune homme, son père, toujours attentif, découvrit des causes d’alarmes. Des accès de tristesse, qui prirent graduellement un caractère plus sombre, commencèrent à affecter le moral du jeune homme. Des larmes qui paraissaient involontaires, un sommeil agité, des promenades à la clarté de la lune, et une mélancolie dont il ne pouvait donner la raison, semblaient menacer à la fois sa santé et ses facultés intellectuelles. L’astrologue, consulté par lettre, répondit que cet état d’esprit était le commencement de l’épreuve, et que le pauvre pupille allait avoir à soutenir une lutte de plus en plus terrible avec la maligne influence… Il n’y avait aucun espoir d’y remédier, à moins qu’il ne montrât une grande ardeur dans l’étude des saintes Écritures. « Il souffre, disait le sage dans sa lettre, par l’éveil de ces harpies, les passions, qui ont sommeillé chez lui comme chez les autres hommes, jusqu’à l’âge qu’il va atteindre. Il vaut mieux, mille fois mieux, qu’elles le tourmentent par des sollicitations sans charme, que par des tentations séduisantes qu’il se repentirait d’avoir assouvies par une faiblesse criminelle. »

Les dispositions du jeune homme étaient si excellentes, qu’il combattit par la raison et la religion les noirs accès de mélancolie qui obscurcissaient de temps en temps son esprit, et ce ne fut qu’au moment où il entra dans sa vingt-unième année qu’ils prirent un caractère tel, que le père fut véritablement alarmé sur leurs conséquences. Il semblait que la plus sombre et la plus hideuse maladie mentale eût pris la forme d’un désespoir religieux. Cependant le jeune homme était encore doux, poli, affectueux, et soumis à la volonté de son père ; il résistait de tout son pouvoir aux ténébreuses pensées qui s’élevaient dans son âme, par l’émanation, à ce qu’il me semble, de l’esprit malin qui l’exhortait, comme la femme de Job, à maudire Dieu et à mourir.

Le temps arriva enfin où il devait entreprendre ce qu’on regardait alors comme un long et même dangereux voyage, pour se rendre auprès du vieux ami qui avait calculé son thème de nativité. La route qu’il suivait passait à travers quelques endroits intéressants, et ce voyage lui procura plus de plaisir qu’il ne le croyait possible. Aussi n’arriva-t-il à sa destination que la veille de l’anniversaire de sa naissance, à midi. Il semblait qu’il eut été tellement entraîné par le torrent d’un plaisir nouveau pour lui, qu’il oublia en quelque sorte ce que son père lui avait communiqué sur le but de son voyage. Il s’arrêta enfin devant un vieille maison de bonne apparence, mais solitaire, qu’on lui avait indiquée comme la demeure de l’ami de son père.

Le domestique qui vint prendre son cheval lui dit qu’il était attendu depuis deux jours. On le conduisit dans un cabinet où l’étranger, alors vénérable vieillard, le reçut d’un air grave et mécontent. « Jeune homme, lui dit-il, pourquoi avez-vous fait si lentement un voyage d’une aussi grande importance ?

— Je pensais, répondit le jeune homme en rougissant et en baissant les yeux, qu’il n’y avait point de mal à voyager lentement, et à satisfaire ma curiosité, pourvu que j’atteignisse votre demeure aujourd’hui ; car tels étaient les ordres de mon père.

— Vous méritez d’être blâmé pour votre lenteur, répliqua le sage, car l’ennemi du salut était attaché à vos pas. Mais enfin vous êtes arrivé, il ne faut pas désespérer, quoique le combat que vous avez à soutenir soit maintenant plus terrible parce qu’il a été retardé plus long-temps. Mais auparavant, acceptez la nourriture que réclame la nature pour satisfaire, mais non pour exciter et flatter l’appétit.

Le vieillard le fit passer dans un parloir d’été, où un frugal repas était préparé sur une table. Comme ils s’asseyaient, ils furent joints par une jeune fille d’environ dix-huit ans, si jolie, que sa vue détourna le jeune homme des réflexions qu’il faisait sur la singularité, sur le mystère de son sort ; et il fixa son attention sur tout ce qu’elle faisait ou disait. Elle parlait peu, et seulement sur les sujets les plus sérieux. Elle joua du piano à la demande de son père, mais ce furent des hymnes qu’elle chanta en s’accompagnant. Enfin, sur un signe du sage, elle quitta la chambre, et en sortant elle jeta sur le jeune étranger un regard inexprimable d’inquiétude et d’intérêt.

Le vieillard conduisit alors le jeune homme dans son cabinet, et s’entretint avec lui sur les points les plus importants de la religion, pour s’assurer par lui-même qu’il pouvait rendre raison de la foi qu’il professait. Durant cet examen le jeune homme, en dépit de lui-même, sentait son esprit s’égarer, et ses pensées se porter sur la charmante vision qui lui était apparue pendant le repas. S’apercevant de ces moments d’oubli, l’astrologue devenait grave et secouait la tête ; toutefois, il fut en général satisfait des réponses du jeune homme.

Au coucher du soleil on le conduisit au bain ; lorsqu’il en fut sorti, on le vêtit d’une robe à peu près semblable à celles que portent les Arméniens ; ses longs cheveux tombaient sur ses épaules ; il avait le cou, les mains et les pieds nus. Ainsi vêtu, on le conduisit dans une chambre écartée, entièrement dépourvue d’ameublement, à l’exception d’une lampe, d’une chaise, et d’une table sur laquelle était une Bible. « Je dois vous laisser seul en ces lieux, lui dit l’astrologue, pour passer l’instant le plus critique de votre vie. Si vous pouvez, en vous rappelant les grandes vérités dont nous avons parlé, repousser les attaques qui seront dirigées contre votre courage et vos principes, vous n’avez rien à craindre, mais l’épreuve sera dure et sévère. » Ses traits alors prirent une solennité pathétique, des larmes roulèrent dans ses yeux, et d’une voix que l’émotion rendait tremblante, il lui dit : « Cher enfant, à ta naissance je prévis cette fatale épreuve ; puisse le ciel te faire la grâce de la supporter avec fermeté ! »

Le jeune homme fut laissé seul ; presque aussitôt, le souvenir de tous ses péchés de commission et d’omission, rendu plus terrible encore par la sévérité de son éducation, vint frapper son esprit : comme des furies armées de fouets de feu, ils semblaient vouloir le réduire au désespoir. Tandis qu’il combattait ces terribles images avec des pensées distraites, mais avec un cœur résolu, il s’aperçut qu’un autre que lui répondait à ses arguments par des sophismes, et que la dispute ne se passait plus seulement dans l’intérieur de son âme. L’esprit du mal était à ses côtés sous une forme corporelle : employant la puissance qu’il a sur les esprits mélancoliques, il lui montrait sa misérable situation, et le poussait au suicide, comme le moyen le plus prompt de mettre fin à une vie criminelle. Parmi ses fautes, le plaisir qu’il avait pris en prolongeant son voyage sans nécessité, et l’attention qu’il avait accordée à la beauté d’une femme, lorsque ses pensées auraient dû seulement se porter sur les discours religieux de son père, furent mis devant ses yeux sous les couleurs les plus sombres ; et il fut traité comme un homme qui, ayant péché contre la lumière, était avec justice abandonné comme une proie au prince des ténèbres.

À mesure que l’influence fatidique avançait, les terreurs causées par la présence odieuse du démon faisaient une plus grande impression sur les sens de sa victime, et ses sophismes devenaient plus difficiles à détruire, du moins pour le malheureux qu’ils enlaçaient de toutes parts. Il ne pouvait plus exprimer l’assurance du pardon auquel il croyait, ou prononcer ce nom victorieux dans lequel il plaçait sa confiance. Mais sa foi ne l’abandonna pas, quoiqu’il fût un moment sans pouvoir l’exprimer. « Dites ce que vous voudrez, répondit-il au tentateur ; je sais qu’il y a entre les deux couvertures de ce livre quelque chose qui m’assure le pardon de mes fautes et le salut de mon âme. » Il parlait encore que l’horloge annonça la fin de l’heure fatale ; il recouvra aussitôt la parole et ses facultés intellectuelles ; il se mit en prières et exprima dans les termes les plus ardents sa confiance et sa foi dans l’auteur de l’Évangile. Le démon se retira en poussant des hurlements de rage de se voir vaincu, et le vieillard, les larmes aux yeux, entra dans la chambre, félicitant son hôte de la victoire qu’il venait de remporter en ce combat marqué par la destinée.

Quelque temps après, le jeune homme épousa cette jeune fille si belle qui avait fait sur lui une telle impression à la première vue, et ils jouirent du bonheur domestique le plus parfait. — Ainsi se termine la légende de John Mac-Kinlay.

L’auteur de Waverley avait conçu la possibilité de composer une histoire intéressante, peut-être même édifiante, avec les incidents de la vie d’un homme mélancolique, et dont les efforts vers la vertu seraient toujours détruits par l’intervention de quelque être malveillant, jusqu’à ce qu’enfin il sortît victorieux de cette lutte terrible. En un mot, il avait tracé un plan semblable au conte imaginaire de Sintram et de ses compagnons, par M. le baron de La Motte Fouqué, quoique, s’il existait alors, l’auteur ne l’eût point encore lu.

On peut suivre les traces de ce plan dans les trois ou quatre premiers chapitres de l’ouvrage ; mais de nouvelles considérations engagèrent l’auteur à renoncer à ce projet. Il pensa, après avoir mûrement réfléchi, que l’astrologie, bien que son influence fût reçue et admirée par Bacon lui-même, n’avait pas assez d’empire sur l’esprit de la génération actuelle pour en faire le moyen principal d’un roman. Ensuite il vit que, pour traiter convenablement un tel sujet, il faudrait non seulement plus de talent qu’il ne croit en posséder, mais encore soulever des questions et des discussions d’une nature trop sérieuse pour son but et pour le caractère du récit qu’il entreprenait. Il changea donc son plan ; mais l’impression était déjà commencée, les premières feuilles conservèrent des traces de la conception primitive, quoiqu’elles ne soient plus qu’un hors-d’œuvre aussi inutile que peu naturel. En expliquant et reconnaissant ce défaut, l’auteur espère se concilier l’indulgence de ses lecteurs.

Il n’est peut-être pas sans intérêt de remarquer ici que, tandis que les connaissances astrologiques sont tombées dans un mépris général, et ont été remplacées par des superstitions plus grossières et d’un caractère moins élevé, elles ont, même dans nos temps modernes, conservé encore quelques sectateurs.

Un des croyants les plus remarquables dans cette science oubliée et méprisée, était un vieux et célèbre professeur de tours de passe-passe. On aurait pensé qu’un homme dont la profession consiste à tromper de mille manières les yeux du public, devait être moins accessible qu’un autre à la superstition. Peut-être l’usage habituel de ces calculs abstraits, par lesquels l’artiste, à son propre étonnement, fait tant de tours de cartes, porta ce gentleman à étudier la combinaison des étoiles et des planètes, dans l’espoir d’y découvrir les événements de l’avenir.

Il construisit le thème de sa nativité, et le calcula suivant les règles données par les meilleurs auteurs. Le résultat, quant au passé, s’accordait bien avec ce qui lui était arrivé jusqu’alors, mais dans l’importante partie de l’avenir il se présentait une singulière difficulté : il y avait deux années durant le cours desquelles il ne pouvait, par aucun moyen, savoir exactement si le sujet du thème était mort ou vivant. Inquiet sur une circonstance si importante, il donna le thème à un astrologue son confrère, qui fut également arrêté de la même manière. À une époque il trouva que le sujet était sûrement en vie ; à une autre, qu’il était mort sans aucun doute ; mais un espace de deux ans s’étendait entre ces deux époques, durant lesquelles il ne pouvait avoir la certitude de son existence ou de sa mort.

L’astrologue nota cette circonstance extraordinaire dans son journal, et continua ses tours dans les différentes parties du royaume, jusqu’au terme de la période durant laquelle son sort lui était connu. Enfin, tandis qu’en présence d’un nombreux auditoire il opérait ses tours d’adresse, ses mains, dont l’agilité avait si souvent trompé l’observateur le plus subtil, perdirent tout-à-coup leur pouvoir ; elles laissèrent tomber les cartes : l’escamoteur n’était plus qu’un paralytique impuissant. Il languit deux ans dans cet état, et fut enfin enlevé par la mort. On dit que le journal de cet astrologue moderne va être incessamment livré au public.

Ce fait, s’il est exactement rapporté, est une des singulières coïncidences si bizarrement éloignées des calculs ordinaires, et dont l’irrégularité dérobe aux yeux des mortels la connaissance d’un avenir que le Créateur leur défend de sonder. Si chaque chose arrivait selon le cours ordinaire des événements, l’avenir serait soumis aux règles de l’arithmétique comme les chances du jeu. Mais des événements extraordinaires, des coups du sort merveilleux, défient les calculs de l’esprit humain et jettent un voile impénétrable sur l’avenir.

À cette anecdote nous pouvons en ajouter une plus récente encore. L’auteur fut dernièrement honoré d’une lettre d’un gentleman profondément versé dans cet art mystérieux ; il lui offrit obligeamment de calculer la nativité de l’historien de Guy Mannering, qu’il pouvait supposer partisan de son art divin. Mais il était impossible à l’auteur de fournir une date pour l’établissement de son horoscope, l’eût-il même désiré, puisque tous ceux qui pouvaient donner l’heure et la minute de sa naissance étaient depuis longtemps sortis de ce monde.

Ayant ainsi offert une esquisse rapide de son idée première, l’auteur, en suivant le plan de cette nouvelle édition, va parler des modèles qui lui ont fourni les principaux personnages de Guy Mannering.

Quelques circonstances, dues à sa position locale, donnèrent à l’auteur, dans sa jeunesse, l’occasion de connaître cette classe d’hommes dégradés qu’on appelle Égyptiens, et d’en entendre beaucoup parler : c’est une race mêlée, tenant des anciens Égyptiens qui arrivèrent en Europe vers le commencement du quinzième siècle, et des vagabonds d’une origine européenne.

L’Égyptienne sur laquelle le caractère de Meg Merrilies est fondé était bien connue vers le milieu du siècle dernier sous le nom de Jeanne Gordon ; elle habitait le village de Kirk Yetholm, dans les monts Cheviot, près la frontière d’Angleterre et d’Écosse. Dans un des premiers numéros du Blackwood’s magazine[3] (vol. 1, p. 54), l’auteur donna de la manière suivante quelques détails sur cette femme remarquable :

« Mon père se rappelait de la vieille Jeanne Gordon de Yetholm, qui avait une grande autorité sur sa tribu. C’était tout-à-fait une Meg Merrilies, et elle possédait à un degré aussi élevé la même fidélité sauvage. Elle avait souvent reçu l’hospitalité dans une ferme du Lochside, près de Yetholm, et s’était soigneusement abstenue de commettre aucun vol sur la propriété du fermier. Mais ses fils, au nombre de neuf, n’eurent pas, il paraît, la même délicatesse, et dérobèrent à leur bienfaiteur hospitalier une truie qui allait mettre bas. Jeanne fut mortifiée de cette conduite ingrate, et elle en eut tant de honte qu’elle quitta le Lochside pendant plusieurs années.

« Au bout d’un certain temps il arriva que le bon fermier du Lochside, par suite de quelque gêne pécuniaire momentanée, fut obligé d’aller à Newcastle chercher de l’argent pour payer son fermage. Il en obtint ; mais à son retour, en traversant les monts Cheviot, il fut surpris par la nuit et s’égara.

« Une lumière qu’il vit briller à travers la fenêtre d’une grange délabrée, reste d’une ancienne ferme, l’engagea à se diriger vers cet abri. Il frappa à la porte, qui lui fut ouverte par Jeanne Gordon : sa taille extraordinaire (car elle avait près de six pieds de haut[4]), ses traits et ses vêtements remarquables, la lui firent reconnaître à l’instant, quoiqu’il ne l’eût pas vue depuis quelques années. Rencontrer une telle femme dans un lieu aussi solitaire, et probablement à une petite distance de son clan, fut une surprise désagréable pour le pauvre fermier, qui portait sur lui une somme dont la perte l’aurait ruiné.

Jeanne, qui le reconnut aussi, poussa un cri de joie. « Eh Dieu ! le fermier du Lochside ! Descendez de cheval ; allons, pied à terre : vous n’irez pas plus loin cette nuit, étant si près de la maison d’une amie. » Le fermier fut obligé de descendre de cheval et d’accepter le souper et le lit que lui offrait l’Égyptienne. Il y avait dans la grange une grande quantité de provisions de bouche, n’importe la manière dont on se les était procurées, et il s’y faisait des préparatifs pour un repas abondant ; le fermier sentit son inquiétude redoubler en voyant qu’on attendait dix ou douze convives, probablement du même genre que son hôtesse.

« Jeanne ne le laissa pas long-temps dans le doute à ce sujet ; elle lui rappela le vol de sa truie, et lui dit quelle peine et quel chagrin elle en avait eus. Comme tant de philosophes, elle remarqua que le monde devenait pire tous les jours ; et, comme bien d’autres parents, que ses enfants ne lui obéissaient pas et négligeaient les vieux règlements des Égyptiens, qui commandaient de respecter toujours les propriétés de leurs bienfaiteurs. Elle finit par demander au fermier combien il avait d’argent sur lui, et par l’engager ou plutôt lui commander de lui donner sa bourse à garder, car les garçons (c’est ainsi qu’elle appelait ses fils) allaient bientôt rentrer. Le pauvre fermier fit de nécessité vertu ; il raconta son histoire à Jeanne et confia son or à sa garde ; elle lui fit remettre quelques schellings dans sa poche, observant que si on le voyait voyager sans argent, cela exciterait les soupçons.

« Cet arrangement fait, le fermier s’étendit sur une espèce de shake-down, comme l’appellent les Écossais, c’est-à-dire des draps disposés sur de la paille ; mais, comme on le croira facilement, il ne dormit point.

« Vers minuit, la bande rentra avec le butin fruit de son pillage ; les maraudeurs parlèrent de leurs exploits dans un langage qui fit trembler le fermier. Ils ne furent pas long-temps à découvrir qu’ils avaient un hôte, et demandèrent à Jeanne qui elle avait reçu.

« — C’est le bon fermier du Lochside, le brave homme, répondit Jeanne ; il a été à Newcastle chercher de l’argent pour payer son fermage, l’honnête homme : aussi il est revenu la bourse vide et le cœur triste.

« — Cela peut être, Jeanne, répondit un des bandits, mais nous allons visiter un peu ses poches, et voir si ce conte est vrai ou non. »

« Jeanne eut beau crier avec force contre cette violation de l’hospitalité, elle ne put les faire renoncer à leur dessein. Le fermier les entendit bientôt s’approcher de son lit à pas de loup, et parler à voix basse ; il comprit qu’ils fouillaient ses habits : lorsqu’ils trouvèrent l’argent que la prudence de Jeanne Gordon lui avait fait garder, ils tinrent conseil pour savoir s’ils devaient le prendre ou non ; mais l’exiguïté de la somme et les remontrances sévères de Jeanne les déterminèrent à le laisser : ils soupèrent, et allèrent prendre du repos. Aussitôt que le jour parut, Jeanne fit lever son hôte, lui amena son cheval, qu’elle avait équipé derrière le hallan[5], le guida pendant quelques milles, Jusqu’à ce qu’il fût sur la grande route de Lochside ; elle lui rendit alors tout son argent, et, malgré toutes ses instances, refusa d’accepter même une seule guinée.

« J’ai entendu dire à des vieillards de Jedburgh, que tous les fils de Jeanne avaient été condamnés à mort dans cette ville le même jour. On dit que les opinions du jury étaient également divisées, lorsqu’un ami de la justice qui avait dormi pendant tous les débats se réveilla en sursaut et détermina la condamnation par ces mots emphatiques : « Pendez-les tous. » L’unanimité n’est pas obligatoire dans un jury écossais ; aussi la sentence de mort fut-elle prononcée. Jeanne était présente ; elle se contenta de dire : — Que le Seigneur secoure l’innocent dans un pareil jour ! » Sa propre mort fut accompagnée de circonstances d’une brutalité révoltante, que la pauvre Jeanne ne méritait sous aucun rapport. Elle avait, entre autres défauts ou qualités (le lecteur prononcera), celui d’être une zélée jacobite. Se trouvant par hasard à Carlisle un jour de foire ou de marché, peu de temps après l’année 1746, elle donna cours à sa partialité politique, au grand scandale de la populace de cette ville. Aussi zélés royalistes lorsqu’il n’y avait aucun danger, qu’ils avaient été prompts à se soumettre aux Highlandais en 1745, les habitants infligèrent à la pauvre femme l’horrible châtiment de la plonger dans l’Éden jusqu’à ce que mort s’ensuivît. Ce supplice fut long ; Jeanne, femme vigoureuse, luttait avec ses meurtriers, et mettait souvent la tête hors de l’eau ; tant qu’elle put parler, elle criait dans ces intervalles : « Charles pour toujours ! Oui, Charles pour toujours ! » Étant encore enfant, et habitant des lieux qu’elle avait fréquentés, j’ai souvent entendu raconter ces histoires, et versé des larmes de compassion sur la pauvre Jeanne Gordon.

« Avant de quitter les Égyptiens des frontières, je dois raconter que mon grand-père, traversant à cheval la bruyère de Charterhouse, alors d’une étendue très considérable, tomba tout-à-coup au milieu d’une bande de ces gens qui prenaient leur repas dans un ravin entouré de buissons. Ils saisirent aussitôt la bride de son cheval, en lui criant, car il était bien connu de la plupart d’entre eux, qu’il était le bien-venu, et que, comme ils avaient souvent dîné à ses dépens, il devait ce jour-là s’arrêter à partager leur bonne chère. Mon aïeul fut un peu effrayé ; car, de même que le bon fermier du Lochside, il avait sur lui plus d’argent qu’il ne se souciait d’en risquer en pareille société. Néanmoins, naturellement courageux et hardi, il prit la chose du bon côté, et s’assit au festin, qui consistait en gibier, volailles, cochons et autres mets qu’avait pu fournir un système large et peu scrupuleux de rapine. Le dîner fut très joyeux ; mais mon parent reçut de quelques-uns des plus âgés de la bande le conseil de se retirer lorsque

La joie et la plaisanterie
Allaient prendre un peu plus de vie.

Montant à cheval, il prit congé à la française de ses convives, mais sans qu’ils eussent en aucune manière manqué aux lois de l’hospitalité. Je crois que Jeanne Gordon était à ce festin.

« Malgré le malheur de la postérité de Jeanne, dont

Bien d’autres sans miséricorde
Ont subi le sort de la corde,


une petite-fille lui survécut. Je me rappelle l’avoir vue ; c’est-à-dire comme le docteur Johnson avait un vague souvenir de la reine Anne, qu’il se figurait une dame majestueuse, vêtue de noir, éclatante de diamants. En effet, ma mémoire conserve le souvenir solennel d’une femme d’une taille au dessus de la taille ordinaire, portant une longue robe rouge, qui commença à faire connaissance avec moi en me donnant une pomme, mais que je regardais, malgré cela, avec autant de crainte que le futur docteur, prédestiné à devenir haut dignitaire de l’Église et tory, pouvait regarder la reine. Je crois que cette femme est Madge Gordon, sur laquelle un article, où il est question de sa mère Jeanne Gordon, mais qui n’est pas du même auteur que celui précédemment cité, donne quelques détails intéressants.

« La défunte Madge Gordon était à cette époque reconnue pour reine des dans du Yetholm. Elle était, nous pensons, petite-fille de la célèbre Jeanne Gordon, et l’on disait qu’elle lui ressemblait beaucoup. Les détails suivants sont extraits d’une lettre d’un ami, qui eut pendant de longues années des occasions répétées et favorables d’observer le caractère distinctif des tribus du Yetholm ;

« Madge Gordon descendait des Faas par sa mère ; elle fut mariée à un Young. C’était une femme remarquable, d’un aspect imposant, et d’une haute stature : elle avait près de six pieds. Son nez était aquilin, ses yeux perçants même dans sa vieillesse ; son épaisse chevelure tombait sur ses épaules en s’échappant de dessous un chapeau de paille à l’égyptienne ; elle portait une robe courte d’une mode bizarre, et un long bâton presque aussi grand qu’elle. Je me souviens que chaque semaine elle venait chez mon père demander l’aumône, lorsque j’étais enfant, et la vue de Madge ne m’inspirait pas peu de crainte et de terreur. Lorsqu’elle parlait avec véhémence (car elle se plaignait hautement), elle avait coutume de frapper de son bâton le plancher, et de prendre une attitude qu’il était impossible de regarder sans trouble. Elle disait qu’elle pouvait amener des parties les plus reculées de l’île des amis pour venger sa querelle, tandis qu’elle était assise tranquillement dans sa chaumière ; et elle se vantait souvent d’avoir été pendant un temps d’une plus grande importance encore, car à ses noces il y avait cinquante ânes sellés, et une quantité innombrable d’ânes sans selles. Si Jeanne Gordon a été le prototype du caractère de Meg Merrilies, je pense que Madge doit avoir posé devant l’auteur inconnu pour représenter sa personne[6]

Le lecteur a été informé de ce qu’il y a de vrai et de faux dans les conjectures de l’ingénieux correspondant du Blackwood.

Pour passer à un caractère d’un genre tout-à-fait opposé, à Dominie Sampson, le lecteur peut aisément supposer qu’un pauvre et très humble savant qui a toujours habité les hauteurs classiques, et inhabile à conduire sa barque dans le voyage de la vie, n’est pas un personnage rare dans un pays où une certaine portion de connaissances est facilement acquise par quiconque veut bien souffrir la faim et la soif pour l’amour du grec et du latin. Mais il y a un modèle plus exact du digne Dominie, sur lequel est fondé le rôle qu’il joue dans ce roman, et dont, pour certaines raisons particulières, je ne dois m’exprimer que d’une manière très générale.

Un précepteur qui ressemblait beaucoup à notre Sampson, donnait des leçons dans la famille d’un gentilhomme d’une fortune considérable. Ses jeunes élèves grandirent et entrèrent dans le monde, mais le précepteur continua de rester dans la famille, ce qui n’était pas rare autrefois en Écosse, où l’on était toujours prêt à accorder la nourriture et un abri à des amis peu fortunés et à d’anciens serviteurs. Les ancêtres du laird avaient été peu sages, lui-même était incapable et malheureux. La mort lui enleva ses fils dont le succès dans le cours de leur vie eût pu balancer sa mauvaise fortune et sa nullité. Ses dettes augmentèrent, ses fonds diminuèrent, si bien qu’enfin il fut ruiné. Le domaine fut vendu ; et le vieillard allait quitter la maison de ses pères, pour aller il ne savait où, lorsque, semblable à un vieux meuble qui peut durer longtemps si on le laisse à sa place ordinaire, mais qui se brise en pièces si on essaie de le déranger, il tomba sur le seuil de la porte, frappé de paralysie.

L’instituteur s’éveilla comme d’un songe. Il vit son patron mort, et le seul enfant qui lui survivait, une fille déjà âgée, qui n’était alors ni belle ni gracieuse, si elle avait jamais été l’un ou l’autre, orpheline, sans asile et sans fortune. Il lui adressa à peu près les mêmes paroles que Dominie Sampson adresse à miss Bertram, et lui fit part de sa détermination de ne jamais la quitter. Réveillant donc des talents qui avaient long-temps sommeillé, il ouvrit une petite école, et soutint l’enfant de son patron pendant le reste de sa vie, la traitant avec cet humble respect et cette déférence attentive qu’il avait eus pour elle dans les jours de sa prospérité.

Telle est l’esquisse de la véritable histoire de Dominie Sampson, dans laquelle il n’y a ni incident romanesque, ni passion sentimentale, mais qui peut-être, par la droiture et la simplicité du caractère qu’elle met en action, peut intéresser et émouvoir le lecteur au même degré que si elle lui montrait les malheurs d’un caractère plus élevé ou plus délicat.

Ces notices préliminaires concernant le roman de Guy Mannering et quelques uns des caractères qui y sont introduits, épargneront à l’auteur la peine d’écrire, et au lecteur celle de lire, dans le courant de l’ouvrage, une longue suite de notes détachées.

Abbotsford, janvier 1829.

GUY MANNERING,
ou
L’ASTROLOGUE.



CHAPITRE PREMIER.

LE VOYAGEUR.


Il ne put nier, en jetant autour de lui les yeux sur cette contrée affreuse, et en ne voyant que des champs noircis, des arbres dépouillés, des collines voilées par des brouillards, des plaines couvertes par des inondations, que la mélancolie prit de l’empire sur lui pendant un temps, et qu’il désira alors être sain et sauf chez lui.
Voyages de William Martell.


C’était au commencement du mois de novembre de l’année 17… Un jeune Anglais, récemment sorti de l’université d’Oxford, faisait usage de sa liberté pour visiter quelques parties du nord de l’Angleterre ; la curiosité lui fit étendre ses courses sur la frontière voisine de cette contrée qu’on peut appeler la sœur de la mère patrie. Le jour où commence notre histoire, il avait visité les ruines d’un monastère dans le comté de Dumfries, et passé une grande partie de la journée à les dessiner sous divers points de vue. Aussi, lorsqu’il monta à cheval pour reprendre sa route, le rapide et sombre crépuscule de cette saison avait déjà paru. La route qu’il devait suivre traversait une vaste plaine couverte de bruyères noires : elles s’étendaient à plusieurs milles sur les côtés et devant lui. De petites éminences, semblables à des îles, s’élevaient à la surface de la plaine, portant çà et là des champs de blé qui était encore vert même dans cette saison, et de temps en temps une hutte, ou une ferme ombragée par un ou deux saules et entourée d’épais buissons de sureau. Ces habitations isolées communiquaient l’une à l’autre par des sentiers sinueux pratiqués à travers la bruyère et impraticables pour tous autres que pour les naturels eux-mêmes. La grande route cependant était assez bien entretenue et assez sûre ; ainsi la crainte d’être surpris par la nuit ne faisait redouter aucun danger.

Cependant il est désagréable de voyager seul dans l’obscurité, au milieu d’une contrée qu’on ne connaît pas, et il est peu de cas, ordinairement, où l’imagination agisse sur elle-même plus que dans une situation semblable à celle où se trouvait Mannering.

À mesure que le jour baissait, les bruyères paraissaient de plus en plus noires ; aussi notre voyageur questionnait-il avec plus de soin chaque passant qu’il rencontrait, sur la distance du village de Kippletringan, où il se proposait de passer la nuit. À ses questions il n’obtenait pour réponse qu’une autre question sur l’endroit d’où il venait. Tant que la lumière du jour fut assez grande pour montrer en sa personne l’habillement et l’extérieur d’un gentleman, ces demandes importunes étaient ordinairement faites sous la forme d’une supposition ; comme : « Vous avez été à la vieille abbaye de Holy cross[7], monsieur ? il y a beaucoup de gentlemen anglais qui vont la visiter ; » ou « Votre Honneur vient du château de Pouderloupat ? » Mais lorsqu’on ne distingua plus que le son de sa voix, la réponse était ordinairement : « D’où venez-vous à une telle heure de la nuit ? » ou « Vous n’êtes donc pas de ce pays, l’ami ? » Les réponses positives, lorsqu’il en obtenait une, ne s’accordaient pas entre elles et n’étaient nullement exactes dans l’information qu’elles donnaient. Kippletringan était d’abord éloigné d’un bout de chemin ; ensuite ce bout de chemin était plus exactement fixé à environ trois milles, puis les trois milles se réduisaient à un mille et quelque chose, qui s’étendaient bientôt à quatre milles ou environ. Enfin une femme, qui fit taire un enfant qu’elle portait dans ses bras, assura Guy Mannering que, pour arriver à Kippletringan, il y avait encore une longue route à faire, et que le chemin n’était pas bon pour les voyageurs à pied. Le pauvre cheval que montait Mannering, étant probablement d’avis que le chemin n’était pas meilleur pour lui que pour la femme qui venait de répondre à son maître, commença à ralentir sa marche, répondant par un gémissement à chaque coup d’éperon, et bronchant à chaque pierre qu’il trouvait sur la route ; et il n’y en avait pas peu.

Mannering commençait à s’impatienter. Parfois, en apercevant dans le lointain une ou deux lumières tremblotantes, il concevait l’espérance trompeuse d’arriver au terme de son voyage ; mais lorsqu’il en approchait il était désappointé en reconnaissant que les lumières venaient de quelques-unes de ces fermes qui ornent çà et là la surface de ces plaines marécageuses. Enfin, pour compléter son embarras, il parvint à un endroit où la route se partageait en deux branches. S’il y avait eu assez de clarté pour consulter les restes de l’inscription d’un poteau élevé en cet endroit, il n’en eût tiré qu’un médiocre secours, car, suivant la bonne coutume d’Écosse, les inscriptions sont aussitôt effacées que placées. Notre voyageur fut donc forcé, comme un chevalier errant de l’ancien temps, de s’en rapporter à la sagacité de son cheval, qui sans hésitation choisit la branche gauche de la route ; il semblait marcher plus vite qu’auparavant, ce qui fit espérer à Mannering qu’il sentait quelque endroit où il lui serait possible de passer la nuit. Cet espoir cependant ne fut pas promptement accompli, et Mannering, dont l’impatience triplait la longueur du chemin, commença à croire que Kippletringan s’éloignait maintenant devant lui à mesure qu’il avançait.

La nuit était alors très obscure, quoique de temps en temps les étoiles montrassent une lumière tremblante et incertaine ; le silence qui l’environnait n’était interrompu que par le cri lugubre du blitter ou taureau des fondrières, grande espèce de butor, et par les sifflements du vent qui passait sur la prairie solitaire ; à ce bruit vinrent bientôt se joindre les mugissements lointains de l’Océan, dont le voyageur semblait approcher, ce qui n’était pas une circonstance propre à le tranquilliser. Plusieurs routes de cette contrée côtoient les bords de la mer et sont exposées à être couvertes par les marées, qui s’élèvent à une grande hauteur et qui avancent avec une extrême rapidité ; quelques autres sont coupées par des criques et de petites baies qu’on ne peut traverser sans danger qu’à certaines époques de l’année. Aucune de ces circonstances n’était rassurante pour un voyageur qui ne connaissait point la localité, monté sur un cheval fatigué, et pendant une nuit obscure ; Mannering résolut donc de s’arrêter définitivement, pour y passer la nuit, à la première habitation que le hasard lui ferait rencontrer, quelque pauvre qu’elle fût, s’il ne pouvait se procurer un guide pour arriver à ce malencontreux Kippletringan.

Une misérable cabane lui fournit le moyen d’exécuter son projet ; mais ce ne fut pas sans difficulté qu’il parvint à trouver la porte, et pendant quelque temps il frappa sans obtenir d’autre réponse qu’un duo entre une femme et un chien de basse-cour, celui-ci aboyant comme s’il eut voulu vomir ses poumons ; celle-là hurlant en chœur pour le faire taire. Par degrés la voix humaine prit le dessus, mais les cris aigus du chien s’étant changés à l’instant en un hurlement plaintif, il est probable que ce ne fut pas seulement la force des poumons de son adversaire qui décida la victoire.

« Malédiction sur ta gueule ! tels furent les premiers mots articulés ; ne me laisseras-tu pas savoir ce qu’on veut, avec tes hurlements ? — Suis-je loin de Kippletringan, bonne femme ? — De Kippletringan !!! » répéta la bonne femme d’un ton de surprise, et que nous ne pouvons bien rendre que par trois points d’admiration. « Eh, l’homme ! vous auriez dû prendre par l’est pour aller à Kipplelringan ; maintenant il faut retourner sur vos pas jusqu’au whaap[8], et suivre le whaap jusqu’à ce que vous soyez à Ballenloan, et alors… — Cela est impossible, bonne femme ; mon cheval est presque mort de fatigue. Ne pourriez-vous pas me donner à loger pour une nuit ? — En vérité, je ne le puis ; je suis seule : car James est allé à la foire de Drumshourloch avec les moutons de l’année, et pour ma vie je n’oserais ouvrir la porte à des coureurs de nuit de votre espèce. — Mais que dois-je donc faire, bonne femme ? car je ne puis pas dormir sur la route toute la nuit. — En vérité, je n’en sais rien, à moins que vous ne vouliez descendre à la Place, et demander un logement pour cette nuit ; je vous assure qu’on vous y recevra, que vous soyez un gentilhomme ou un roturier. — Oui, simple assez en effet pour errer à une telle heure de la nuit, » pensa Mannering, qui ignorait le sens de la phrase. « Mais comment irai-je à la Place, ainsi que vous l’appelez ? — Vous prendrez à l’ouest au bout du loan[9] ; et vous ferez attention à la mare. — Oh ! si vous me parlez encore d’est et d’ouest, je suis perdu. Est-ce qu’il n’y aurait personne pour me conduire à cette Place ? je le paierais généreusement. »

Ce mot payer opéra comme un talisman. « Jack, paresseux ! cria la voix de l’intérieur, avez-vous là pris racine, quand un jeune gentleman cherche le chemin de la Place ? Debout ! allons, coquin ! et montrez-lui le chemin par le bas du loaning[10]. — Il vous montrera le chemin, monsieur, et je vous jure que vous serez bien reçu, car jamais on n’a refusé la porte à personne ; et vous arriverez dans un moment opportun, je pense, car le domestique du laird, pour ne pas dire son valet-de-chambre, mais celui qui l’aide comme… vient de passer à cheval pour aller chercher la sage-femme, et il s’est arrêté seulement pour boire deux pintes de tippenny[11], et pour nous dire que milady vient de ressentir les douleurs de l’enfantement.

— Peut-être que dans une telle circonstance l’arrivée d’un étranger sera peu agréable ? répliqua Mannering.

— Oh ! non, vous ne devez rien craindre à cet égard ; leur maison assez grande, et le moment où une femme accouche est toujours un heureux moment. »

Pendant ce dialogue, Jack, ayant trouvé moyen d’éviter les trous d’une veste déguenillée et d’une culotte plus mauvaise encore, sortit de la maison ; sa grosse tête était couverte de cheveux blancs, ses jambes étaient nues : c’était un gros garçon de douze ans, autant que Mannering en put juger à la lueur d’une lampe de veillée que la mère de cet enfant, à demi nue, tenait de façon à pouvoir jeter un coup d’œil sur l’étranger, sans oser beaucoup s’exposer à ses regards. Jack tourna à gauche en quittant la maison, conduisant le cheval de Mannering par la bride, et prit par le sentier étroit qui longeait la formidable mare, dont la proximité se faisait sentir à d’autres organes que le sien ; menant alors le cheval fatigué le long d’un chemin rompu, plein de cailloux et d’ornières, il entra enfin dans un champ labouré, ouvrit ensuite un slap[12], comme il l’appelait, dans un vieux mur en pierre, tira l’animal docile à travers la brèche, environ un quart d’arpent, sur les débris de la maçonnerie grossière qui se brisaient en éclats sous ses pieds. Enfin il passa à travers un guichet, et prit un chemin qui ressemblait encore un peu à une avenue, quoique bon nombre d’arbres eussent été abattus.

On entendait alors très distinctement les mugissements de l’Océan, et la lune, qui commençait à paraître, éclairait un bâtiment d’une étendue considérable, garni de tours, et qui paraissait tombé en ruine. Mannering fixa ses regards sur ce bâtiment avec une sensation douloureuse.

« Eh ! mon petit ami, dit-il, ce sont des ruines et non une maison.

— Ah, c’était pourtant la demeure des lairds, il y a long-temps ; c’est la vieille Place d’Ellangowan. Il y revient des esprits ; mais ne craignez rien, je n’en ai jamais vu un seul, moi qui vous parle… et nous voici à la porte de la nouvelle Place. »

En effet, laissant les ruines sur la droite, le voyageur arriva bientôt devant une petite maison moderne, à laquelle son guide frappa avec beaucoup d’importance[13]. Mannering expliqua sa situation à un domestique, et le maître de la maison, qui du parloir avait entendu son histoire, sortit, et lui annonça qu’il était le bienvenu dans la demeure hospitalière d’Ellangowan. L’enfant, joyeux d’avoir reçu une demi-couronne, fut renvoyé à sa chaumière, le cheval fatigué fut conduit à l’écurie ; quelques minutes après, Mannering était assis auprès d’un souper confortable, et il prouva qu’une course à cheval par un temps froid lui avait donné un grand appétit.



CHAPITRE II.

LE CHÂTEAU.


Il vint me ronger et m’enlever la meilleure partie de mon domaine, une grande demi-lune, un monstrueux morcellement.
Shakspeare. Henri IV.


La compagnie réunie dans le parloir d’Ellangowan se composait du laird et d’une sorte de personnage qui pouvait être le maître d’école ou peut-être le clerc du ministre ; son extérieur était trop mince pour indiquer le ministre lui-même, en supposant qu’il fût en visite chez le laird.

Celui-ci était un de ces personnages de second rang que l’on rencontre souvent dans les campagnes. Fielding décrit une classe comme feras consumere nati[14] ; mais l’amour de la chasse indique une certaine activité d’esprit qui avait abandonné M. Bertram, si jamais il l’avait possédée. Une insouciante bonne humeur formait la seule remarquable expression de ses traits, qu’il avait plutôt beaux que communs. En effet, sa physionomie indiquait la faiblesse de caractère qui perçait à travers les actions de sa vie. Je donnerai au lecteur quelque aperçu sur la position sociale et les habitudes de sir Bertram, avant de lui retracer une longue leçon qu’il fit à Mannering sur l’avantage et l’utilité d’envelopper ses bottes avec des bouchons de paille, lorsqu’on est forcé d’aller à cheval par une soirée froide.

Comme beaucoup de lairds de cette époque, Godefroy Bertram d’Ellangowan avait une longue généalogie et de petits revenus. La liste de ses ancêtres remontait si haut qu’ils se perdaient dans les siècles barbares de l’indépendance galwégienne. Ainsi son arbre généalogique, outre la série interminable de croisés, comme Godefroy, Gilbert, Denis et Roland, portait des fruits païens d’âges encore plus reculés, comme Arths, Knarths, Donagilts et Hanlon. Ils avaient été primitivement possesseurs turbulents d’un domaine désert mais immense, et chefs d’une nombreuse tribu nommée Mac[15] Dingawaie, quoique dans la suite ils eussent adopté le surnom normand de Bertram. Ils avaient fait des guerres, excité des révoltes ; ils avaient été défaits, décapités, pendus, comme il convenait à une famille illustre il y a des siècles. Mais par degrés leur importance avait diminué, et au lieu d’être eux-mêmes chefs de complots et de conspirations, les Bertram ou les Mac Dingawaie d’Ellangowan étaient descendus au rôle subalterne de complices. L’affaire la plus fatale où ils figurèrent comme acteurs, eut lieu dans le xviie siècle, quand une fougue insensée les remplit d’un esprit de contradiction qui les mit en opposition formelle avec le gouvernement vainqueur établi. Ils eurent une conduite entièrement différente de celle du célèbre vicaire de Bray, et se rangèrent avec autant d’opiniâtreté du côté du parti le plus faible, que le digne prélat du côté le plus fort ; et néanmoins, comme lui, ils eurent leur récompense.

Allan Bertram d’Ellangowan, qui florissait tempore Caroli primi, était, dit mon autorité, sir Robert Douglas dans son Histoire des Barons écossais (voyez l’article Ellangowan), un fidèle royaliste et plein de zèle pour la cause de Sa Majesté sacrée, pour laquelle il s’unit avec le célèbre marquis de Montrose et d’autres dévoués et honorables patriotes, et pour laquelle il fit de grandes pertes. Il obtint l’honneur de la chevalerie, qui lui fut conféré par Sa très sacrée Majesté, et ses biens furent mis en séquestre, comme malintentionné, par le parlement en 1642, et après comme révolutionnaire, en 1648. Ces deux fâcheuses épithètes de malintentionné et de révolutionnaire coûtèrent au pauvre sir Allan la moitié du patrimoine de sa famille. Son fils, Denis Bertram, épousa la fille d’un fanatique enragé qui avait un siège au conseil d’état, et par cette union sauva le reste de son patrimoine. Mais, comme si le malheur l’eût voulu, il s’éprit des principes de sa dame aussi bien que de ses charmes, et mon auteur lui donne ce caractère : — C’était un homme de résolution et à parti violent, ce qui le fit choisir par les comtés de l’ouest comme un des membres du comité des nobles et des gentilshommes pour porter leurs plaintes au conseil privé de Charles II, lors de la revue de l’armée dans les Highlands en 1678. Pour s’être chargé de cette mission patriotique, il fut condamné à une amende, et pour la payer il fut obligé d’engager la moitié de ce qui lui restait de l’héritage paternel. Il pouvait réparer cette perte par une sévère économie ; mais aussitôt qu’Argyle eut levé l’étendard de la révolte, Denis Bertram, de nouveau suspect au gouvernement, fut arrêté et envoyé au château de Dunnotar, sur la côte de Mearns, et là il se rompit le cou en cherchant à s’échapper d’un souterrain nommé la voûte du Whig, dans lequel il était renfermé avec environ quatre-vingts partisans de ses opinions. L’apprizer[16] cependant (ainsi se nommait alors l’appréciateur de l’hypothèque) entra en possession, et, selon le langage d’Hotspur, il vint gaillardement enlever à la famille une autre énorme partie de ce qui restait de l’héritage.

Donohoe Bertram, avec quelque chose d’irlandais dans son nom et dans son caractère, succéda à la propriété diminuée d’Ellangowan. Il chassa de chez lui le chevalier Aaron Macbriar, le chapelain de sa mère. (On dit qu’ils s’étaient querellés pour les bonnes grâces d’une vachère.) Il buvait chaque jour à la santé du roi, du conseil et des évêques, faisait des orgies avec le laird de Lagg, Théophile Oglethorpe et sir James Turner ; et enfin il monta son cheval gris hongre et joignit Claverhouse à Killiecrankie. À l’escarmouche de Dunkeld, en 1689, il fut tué d’un coup de fusil par un caméronien qui y avait mis un bouton d’argent (car on supposait que d’après un pacte avec le diable il était à l’épreuve du plomb et de l’acier), et son tombeau est encore appelé le tombeau du mauvais laird.

Son fils Lewis avait plus de prudence qu’il semblait n’en appartenir à cette famille. Il prit soin du patrimoine qui lui restait encore, car les excès de Donohoe, aussi bien que ses amendes et ses crimes, avaient fait une autre brèche à l’héritage. Cependant il ne put éviter la fatalité qui poussait les lairds d’Ellangowan à se mêler des affaires publiques ; il eut du moins la prudence, avant de partir avec lord Kenmore, en 1715, de mettre ses revenus en fidéicommis pour échapper aux châtiments et aux confiscations, si le comte de Mar ne parvenait à renverser la succession protestante. Mais il voguait entre Scylla et Carybde ; un mot suffit au juge… Il ne sauva son bien qu’aux dépens d’un procès qui diminua encore l’héritage paternel. C’était cependant un homme de résolution. Il vendit une partie des terres, évacua le vieux château, où sa famille vivait, dans sa décadence, comme une souris (dit un vieux fermier) sous un boisseau de grain. Abattant une partie de ces vénérables ruines, il en fit bâtir une petite maison haute de trois étages, avec une façade ressemblant à un bonnet de grenadier ou à l’œil d’un cyclope, deux fenêtres de chaque côté, et une porte au milieu conduisant à un parloir et à une antichambre offrant des points de vue pris de tous les côtés.

C’était la nouvelle Place d’Ellangowan dans laquelle nous avons laissé notre héros s’amusant peut-être plus que nos lecteurs. Ce fut là que Lewis Bertram se retira plein de projets pour rétablir la prospérité de sa famille. Il engagea ses propriétés, en loua quelques-unes à des propriétaires voisins, acheta et vendit du bétail des Highlands et des moutons de Chenols, courut à cheval les foires et les marchés, fit de bons bénéfices, et tint la nécessité aussi loin de lui qu’il put. Mais ce qu’il gagna en argent il le perdit en considération, car ces occupations rustiques et commerciales étaient très mal vues par les lairds ses confrères, qui ne songeaient qu’aux combats de coqs, à la chasse, aux courses, et à élever des chevaux de race. Les occupations d’Ellangowan nuisaient, dans leur opinion, à sa noblesse, et peu à peu il se trouva forcé de se retirer de leur société et de se réduire à jouer un rôle qui était alors très équivoque, celui d’un gentilhomme fermier. Au milieu de ses projets il paya le tribut à la mort, et les faibles restes d’un domaine autrefois très vaste tombèrent entre les mains de Godefroy Bertram, le possesseur actuel, son fils unique.

Le danger des spéculations de son père se fit bientôt sentir. Privé de cette active et personnelle surveillance, toutes ses entreprises échouèrent ou devinrent dangereuses et impraticables. Dénué de l’énergie nécessaire pour supporter ou repousser ces calamités, Godefroy se confia en l’activité d’un autre. Il ne prit ni chevaux ni chiens de chasse, ni ce qui devient préliminaire de ruine. Mais, comme c’était la coutume de ses compatriotes, il prit un homme d’affaires, ce qui le conduisit au même résultat. Sous l’administration de cet homme, de petites dettes devinrent fortes, les intérêts s’accumulèrent avec les capitaux, des rentes à terme devinrent perpétuelles, et les frais de procès furent ajoutés à cela, quoique Ellangowan eût l’esprit si peu litigieux que deux fois il fut obligé de payer les dépens d’un long procès dont il n’avait jamais entendu parler. Cependant ses voisins prédisaient sa ruine totale ; ceux d’un rang plus élevé, avec quelque malignité, le regardaient déjà comme un frère dégradé. Les basses classes, qui n’avaient rien à lui envier, avaient plus de compassion pour ses malheurs. Il était en quelque sorte leur favori. Quand on partageait un bien communal, quand on saisissait un pêcheur ou un chasseur en contravention contre les lois, ou dans toutes autres semblables occasions où ils se croyaient opprimés par les nobles, ils avaient l’habitude de se dire l’un à l’autre : « Ah ! si le brave homme d’Ellangowan avait tout ce qui appartenait à ses ancêtres, il ne voudrait pas voir de pauvres gens vexés de la sorte. » Cependant cette bonne opinion ne les empêchait pas de prendre leur avantage à son détriment dans toutes les occasions, en faisant paître leurs troupeaux dans son parc, en volant son bois, en tuant son gibier ; aussi disaient-ils : « Le laird n’en saura jamais rien ; il ne s’inquiète pas de ce que font les pauvres gens. » Les colporteurs, les Égyptiens, les chaudronniers et les vagabonds de toute espèce rôdaient autour de sa maison ou s’encombraient dans sa cuisine ; et le laird, qui n’était pas un garçon fier, mais une parfaite commère comme la plupart des hommes faibles, se trouvait payé de son hospitalité par le plaisir de les questionner sur les nouvelles du pays voisin.

Une circonstance arrêta Ellangowan sur le penchant de sa ruine. Ce fut son mariage avec une lady qui lui apporta en dot environ 4 000 livres sterling. Personne dans le voisinage ne pouvait concevoir pourquoi elle l’épousait et lui apportait cette fortune, si ce n’est qu’Ellangovvan avait une belle et grande taille, des traits agréables, une tournure prévenante et une humeur joviale. On peut ajouter aussi, comme une autre considération, qu’elle était sur le retour, qu’elle avait vingt-huit ans, et qu’elle n’avait pas de proches parents pour contrôler ses actions et son choix.

C’était pour cette dame, grosse alors de son premier enfant, que l’actif et vigilant exprès dont avait parlé la vieille femme de la cabane, avait été dépêché à Kippletringan la nuit de l’arrivée de Mannering.

Quoique nous ayons suffisamment parlé du laird lui-même, il nous reste encore à faire un peu connaître au lecteur son compagnon. C’était Abel Sampson, communément appelé, à cause de ses fonctions de pédagogue, Dominie Sampson. Il était d’une basse naissance ; mais ayant montré même dès son berceau un caractère sérieux, ses pauvres parents furent encouragés par l’espoir que leur bairn[17], comme ils disaient, pourrait montrer sa tête dans une chaire. Dans ces vues ambitieuses et pour un tel projet, ils augmentèrent donc leurs épargnes, se levèrent de bonne heure, se couchèrent tard, mangèrent du pain dur, burent de l’eau claire, pour donner à leur Abel les moyens de s’instruire. Cependant sa grande et triste figure, ses manières graves et taciturnes, et une certaine habitude grotesque de balancer ses jambes et de grimacer en récitant ses leçons, rendaient le pauvre Sampson le jouet de ses camarades d’école. Les mêmes qualités lui assurèrent au collège une égale portion du même ridicule. La foule de ses condisciples s’assemblait régulièrement pour voir Dominie Sampson (car on lui avait déjà conféré cet honorable titre) descendre l’escalier de la classe de grec, son Lexicon sous son bras, perché sur deux longues jambes mal proportionnées, courbées en dehors, et faisant maladroitement jouer deux omoplates qui élevaient et abaissaient un long habit noir montrant la corde, et qui était son seul et unique habillement. Lorsqu’il parlait, les efforts du professeur étaient impuissants pour arrêter le rire inextinguible des écoliers, et quelquefois même pour s’empêcher d’éclater lui-même. Ce long et pâle visage, ces yeux de bœuf ; cette énorme mâchoire inférieure qui ne paraissait pas s’ouvrir et se fermer par un acte de sa volonté, mais bien par un mécanisme compliqué et caché dans son intérieur ; sa voix aigre et discordante qui ressemblait au cri de l’orfraie, lorsqu’on l’engageait à prononcer plus distinctement : tout cela l’exposait à la risée, indépendamment de l’habit déchiré et des souliers percés qui ont toujours fourni de légitimes sujets de raillerie contre le pauvre écolier, depuis le temps de Juvénal jusqu’à ce jour. Jamais Sampson ne montra de colère de ces mauvaises plaisanteries, et ne fit aucun effort pour les rendre à ceux qui le tourmentaient. Il s’échappait du collège par le chemin le plus secret qu’il pouvait découvrir, et allait s’ensevelir dans une misérable chambre où, pour 18 pences[18] par semaine, il jouissait de la faveur d’un grabat de paille, et, si son hôtesse était de bonne humeur, de la permission d’étudier sa leçon auprès de son feu. Malgré tous ces désavantages, il acquit une connaissance parfaite du grec et du latin et quelque teinture des sciences.

Avec le temps, Abel Sampson, probationer[19] en théologie, fut admis au privilège de prêcher. Mais, hélas ! sa propre timidité, et une forte et visible envie de rire qui s’empara de l’auditoire au premier mot qu’il prononça, le rendirent totalement incapable d’achever le discours qu’il avait préparé. Il poussa fortement son haleine, fit la grimace, roula ses yeux d’une manière si affreuse, que l’auditoire crut qu’ils allaient lui sortir de la tête, ferma sa bible, descendit en trébuchant l’escalier de la chaire, renversant les vieilles femmes qui s’y placent ordinairement : cette affaire lui valut le nom du « ministre arrêté[20] ». Il fut obligé de retourner dans son pays, ses espérances et ses projets étant renversés, et de partager la pauvreté de ses parents. Comme il n’avait ni ami ni confident, à peine même une connaissance, personne ne put bien remarquer comment Dominie Sampson supportait un désappointement qui avait fourni une semaine de gaîté à toute la ville. On ne finirait point s’il fallait mentionner les nombreux bons mots auxquels il donna naissance, depuis la ballade intitulée l’Énigme de Sampson, composée sur ce sujet par un jeune humaniste très satirique, jusqu’à la plaisanterie du principal qui espérait que le fugitif n’avait pas, comme son vigoureux homonyme, emporté les portes du collège avec lui en se sauvant[21].

D’après toutes les apparences, l’égalité d’esprit de Sampson ne pouvait être ébranlée. Il chercha à secourir ses parents en ouvrant une école ; il eut bientôt de nombreux écoliers, mais très peu le payaient. En effet, il donnait des leçons aux fils des fermiers pour ce qu’ils voulaient lui payer, et aux pauvres pour rien ; et à la honte des premiers, il faut dire que les gages du précepteur n’égalaient jamais ceux d’un garçon de charrue. Cependant il avait une belle main, et il ajoutait quelque chose à son gain en copiant des comptes et en écrivant des lettres pour Ellangowan. Par degrés, le laird, qui ne voyait pas la société, devint désireux de celle de Dominie Sampson. Sa conversation, cependant, n’était pas très attrayante, mais Dominie savait bien écouter, et attisait le feu avec assez d’adresse. Il essaya même un jour de moucher la chandelle mais il ne réussit point, et il abandonna cette charge ambitieuse de politesse après avoir plongé deux fois le parloir dans une obscurité complète. Ainsi donc sa politesse se réduisit, après cette malheureuse tentative, à prendre son verre d’ale exactement dans le même temps et dans la même mesure que le laird, et à faire entendre certains murmures étouffés d’approbation à la fin des longues histoires embrouillées que racontait Ellangowan.

Ce fut dans une de ces occasions qu’il présenta pour la première fois à Mannering sa figure haute, maigre, lourde et décharnée ; il il était vêtu d’un habit noir qui montrait la corde ; un mouchoir de couleur, jadis propre, entourait son cou maigre et nerveux ; ses membres inférieurs étaient couverts de culottes grises, de bas bleus, et de souliers ferrés garnis de petites boucles de cuivre.

Telle est l’esquisse abrégée de la vie et de la fortune des deux personnes dans la société desquelles Mannering se trouvait alors assis bien à l’aise.



CHAPITRE III.

L’HÉRITIER.


Les histoires de tous les âges ne racontent-elles pas des présages merveilleux, d’étranges événements arrivés dans les affaires du monde, vus d’avance par les astrologues, les devins, les chaldéens, les savants genethliacs, et ceux qui ont écrit les almanachs ?
Butler. Hudibras.


L’état de la maîtresse de la maison fut allégué à Mannering comme une excuse, d’abord de ce qu’elle ne paraissait point pour recevoir son hôte, ensuite de ce qu’on ne lui offrait point tout ce qui devait environner sa réception ; ce fut aussi un motif pour faire venir une bonne bouteille de vin d’extra.

« Je ne pourrai bien dormir, dit le laird avec les sentiments inquiets d’un père en un tel moment, que lorsque j’aurai appris que mon épouse est délivrée ; et si vous n’avez pas trop sommeil, monsieur, et si vous voulez faire à Dominie et à moi l’honneur de vous asseoir avec nous, je suis sûr que nous ne vous retiendrons pas bien tard. Luckie Howatson est très expéditive : c’est une jeune fille qui jadis fut dans la même position ; elle n’habitait pas loin de ces environs. Vous n’avez que faire de secouer la tête et de soupirer, Dominie : je suis sûr que les droits de l’Église ont été tous acquittés, et qu’est-ce qu’un homme peut faire de plus ? Et cela arriva avant qu’elle eût une chemise sur le corps, et l’homme qui l’a épousée depuis ne l’en estime pas une épingle de moins pour cette malheureuse aventure. Ils demeurent, monsieur Mannering, sur le bord de la mer, à Annan, et c’est un joli couple, bien rangé, avec six garçons aussi beaux que vous pourriez désirer en voir barboter dans une mare d’eau salée ; le petit Godfrey, qui a ses cheveux bouclés, c’est l’aîné, et qui vient très bien, comme je pourrais dire, est à bord d’un yacht de l’excise ; j’ai un cousin employé dans l’excise, c’est l’officier commissionné Bertram. Il a eu sa commission dans cette grande querelle pour le comté, dont vous devez avoir entendu parler, car elle fut discutée devant la chambre des communes ; et aujourd’hui j’aurais bien voté pour le laird de Balruddery ; mais, voyez-vous, mon père était un jacobite, et avait été dehors[22] avec Kenmore : aussi ne prêta-t-il jamais serment, et je ne sais pas bien comment cela se fit ; mais malgré tout ce que je pus faire et dire, ils me rayèrent de la liste, quoique mon agent, qui avait un vote sur mon bien, se fût mis du bon côté en donnant sa voix au vieux sir Thomas Rittlecourt. Mais, pour revenir à ce que je disais, Luckie Howatson est très expéditive ; car cette jeune fille… »

Ici les phrases décousues et à perte d’haleine du laird furent interrompues par la voix d’une personne qui montait l’escalier de la cuisine, et qui chantait à gorge déployée. Les hautes notes étaient trop aiguës pour un homme, les basses trop sonores pour une femme. Les paroles, autant que Mannering put les distinguer, semblaient être celles-ci :

Heureux moment, heure si désirée !
La dame est-elle délivrée ?
Fille ou garçon, n’importe, qu’à la fois
On lui donne une messe et maints signes de croix.

« C’est Meg Merrilies, l’Égyptienne, aussi sûr que je suis un pécheur, » dit M. Bertram. Dominie soupira profondément, décroisa ses jambes, ramena vers lui son gros pied mal fait qu’il avait avancé dans sa première posture, le plaça perpendiculairement, et étendit l’autre jambe par dessus, tout en lâchant deux énormes bouffées de fumée de tabac. « Pourquoi soupirer ainsi, Dominie ? Je suis sûr que Meg ne chante rien de mal.

— Ni rien de bon non plus, » répondit Dominie Sampson d’une voix dont la rudesse discordante était très en harmonie avec son extérieur bizarre. Ce furent les premiers mots que Mannering lui entendit prononcer ; et comme il avait cherché avec quelque curiosité à savoir si cet automate mangeant, buvant, se remuant et fumant, avait aussi le don de la parole, il fut très aise en entendant ces sons rauques sortir de sa bouche. Mais dans ce moment la porte s’ouvrit, et Meg Merrilies entra.

Sa vue fit tressaillir Mannering. Elle avait six pieds de haut[23], portait une redingote d’homme, d’un drap gris, par dessus ses autres vêtements, et tenait à la main un grand bâton de prunier ; son équipement, sous tous les rapports, si l’on en excepte ses jupons, lui donnait l’air plutôt d’un homme que d’une femme. Ses cheveux noirs en désordre, comme les serpents de la Gorgone, s’échappaient d’un chapeau à l’ancienne mode, appelé un bon grâce, et relevaient le singulier effet de ses traits rudes et ravagés par le temps, qu’ils cachaient en partie, tandis que son œil sauvage, roulant dans son orbite, indiquait une folie réelle ou affectée.

« Eh bien, Ellangowan, dit-elle, cela n’aurait-il pas été une belle chose, que milady eût été dans son lit, et moi à la foire de Drumshourloch, sans que j’en susse rien. Qui donc aurait écarté les mauvais esprits, je vous le demande ? Et les fées et les ogresses, qui les aurait éloignées du bel enfant ? grâces soient avec lui ! ou qui aurait dit le charme de sainte Colme pour lui ? le cher enfant ! » Et, sans attendre une réponse, elle commença à chanter :

Trèfle, herbe de Saint-Jean, anet, fraîche verveine,
Des sorciers font braver la haine,
Pourvu qu’au jour de Saint-André
On jeûne de plein gré.

Que saint Michel avec son glaive,
Que sainte Bride avec son rat,
Et sainte Colme avec son chat,
Satan, rendent ta force aussi vaine qu’un rêve !

Elle chanta ce charme d’une voix rude, et d’un ton haut et perçant, et fit trois cabrioles avec tant de vigueur et d’agilité, qu’elle toucha presque le plafond de la chambre ; elle ajouta : « Et maintenant, laird, ne me ferez-vous pas donner une tasse d’eau-de-vie ? — Vous l’aurez, Meg ; asseyez-vous là, contre la porte, et dites-nous les nouvelles que vous avez apprises à la foire de Drumshourloch. — Vrai, laird, vous y manquiez surtout, ainsi que des gens comme vous ; car il y avait, outre moi, quelques belles jeunes filles, et un diable pour leur faire des présents. — C’est bien, Meg ; et combien d’Égyptiens a-t-on envoyés à la Tolbooth[24] ? — Trois seulement, laird, car il n’y en avait pas davantage dans la foire, outre moi, comme je vous l’ai déjà dit : pour moi, je me suis sauvée, car il ne fait pas bon avoir affaire à des gens querelleurs. Et il y a Dunbog qui a chassé Red Rotten et John Young de ses terres ; malédiction sur lui ! Il n’est pas gentilhomme, il n’a pas une goutte de sang de gentilhomme dans les veines, sans cela il n’aurait point envié à de pauvres gens l’abri d’une misérable chaumière, ni les chardons de la grande route pour nourrir leurs ânes, et les écorces des bouleaux pourris pour faire bouillir leur parritch[25]. Mais il y a quelqu’un au-dessus de tout cela, et nous verrons si le coq rouge ne chante pas sur sa belle grange un matin avant le point du jour. — Silence, Meg, silence, il n’est point prudent de parler ainsi.— Que veut-elle dire ? demanda Mannering à Sampson à voix basse.

— Incendie, répondit le laconique Dominie. — Qui est-elle, que fait-elle, au nom de Dieu ? — Coureuse, voleuse, sorcière et Égyptienne, répondit Sampson. — Oh ! vraiment, laird, continua Meg Merrilies pendant cet a parte, ce n’est qu’à vous aussi qu’on peut ouvrir son cœur. Voyez-vous, on dit que Dunbog n’est pas plus gentilhomme que le manœuvre qui a bâti la belle maison de la plaine. Mais parlez-moi de vous, laird, voilà un véritable gentilhomme, depuis des siècles, et qui n’a jamais chassé de pauvres gens de ses terres comme s’ils étaient des chiens malades : aussi aucun de nos gens ne toucherait à ce qui vous appartient, quand même vous auriez autant de chapons qu’il y a de feuilles sur l’arbre du rendez-vous. Et maintenant, qu’un de vous mette là sa montre et me dise la minute exacte de la naissance de l’enfant, afin que je tire son horoscope. — Oui, Meg, mais nous n’avons pas besoin de votre secours, car voici un étudiant d’Oxford qui sait mieux que vous comment il faut tirer son horoscope ; il le fera en consultant les étoiles. — Certainement, monsieur, dit Mannering en entrant dans la bonne humeur de son hôte, je calculerai son thème de nativité suivant les règles de la triplicité, prescrites par Pythagore, Hippocrate, Dioclès et Avicenne. Ou je commencerai ab hora quœstionis, comme Haly, Messahala, Ganwehis et Guido Bonatus l’ont conseillé. »

Une des grandes recommandations de Sampson à la faveur de M. Bertram, était qu’il ne découvrait jamais les tentatives les plus grossières qu’on faisait pour lui en imposer, en sorte que le laird, dont les humbles efforts pour être plaisant se bornaient principalement à ce qu’on appelait alors bites et bams, et ce qu’on nomme aujourd’hui hoaxes et quizzes[26], avait le plus beau sujet de faire de l’esprit aux dépens de Dominie qui ne soupçonnait jamais rien. Il est vrai qu’il ne riait jamais, et ne se joignait point aux éclats de rire que sa simplicité faisait naître ; l’on dit même qu’il n’avait jamais ri qu’une fois dans sa vie, et dans cette mémorable occasion son hôtesse fit une fausse couche, causée en partie par la surprise qu’elle éprouva, et en partie par la frayeur que lui occasionnèrent les grimaces affreuses qui accompagnèrent ce rire inaccoutumé. Le seul effet que produisait sur ce taciturne personnage la découverte qu’on l’avait abusé, était de lui arracher cette exclamation : « Prodigieux ! » ou, « Très facétieux ! » qu’il prononçait syllabe par syllabe, mais sans remuer un muscle de sa figure.

Dans la présente occasion, il tourna son visage maigre du côté du jeune astrologue, et le regarda fixement comme s’il eût douté qu’il l’eût bien entendu répondre à la question de son patron.

« Je crains bien, monsieur, lui dit Mannering en se tournant aussi vers lui, que vous ne soyez une de ces malheureuses personnes qui, parce que leurs yeux aveugles ne peuvent pénétrer les sphères célestes et y découvrir les décrets du ciel pour l’avenir, ferment leur cœur à la conviction par préjugé et mépris.

— En vérité, monsieur, répondit Sampson, je pense avec sir Isaac Newton, chevalier et maître de l’hôtel des monnaies du roi, que la prétendue science de l’astrologie est à la fois vaine, frivole et trompeuse. » Après avoir prononcé cet oracle, ses lèvres se refermèrent.

« Réellement, reprit le voyageur, je suis fâché de voir un gentleman de votre instruction et de votre gravité dans un aveuglement aussi étrange et aussi profond. Vous osez opposer le court, le moderne, et je puis le dire, le commun nom d’Isaac Newton, à des noms d’une autorité aussi grande que ceux des Dariot, des Bonatus, des Ptolémée, des Haly, des Etzler, des Dieterick, des Naibod, des Harfurt, des Zaël, des Taustettor, des Agrippa, des Duretus, des Maginus, des Origène et des Argol. Les chrétiens et les païens, les juifs et les gentils, les poètes et les philosophes, ne s’accordent-ils point à reconnaître l’influence des astres ! — Communis error, c’est une méprise générale, répondit l’inflexible Dominie Sampson. — Non pas, répliqua le jeune Anglais, c’est une opinion générale et bien établie. — C’est la ressource des imposteurs, des charlatans et des fripons, dit Sampson. — Abusas non tollit usum ! L’abus d’une chose ne détruit pas le bon usage qu’on en peut faire. »

Durant cette discussion, Ellangowan était pris comme une bécasse dans son propre filet. Il regardait alternativement les deux interlocuteurs : en voyant la gravité avec laquelle Mannering attaquait son adversaire, et les connaissances qu’il déployait dans cette controverse, il commençait à croire qu’il agissait sérieusement. Pour Meg, elle fixait ses yeux égarés sur l’astrologue, influencée par un jargon plus mystérieux que le sien.

Mannering profita de ses avantages ; il accumula tous les termes bizarres de l’art que sa mémoire fidèle put lui fournir, et qui lui avaient été familiers dans sa première jeunesse, pour des raisons que nous mentionnerons ci-après.

Il parla des signes et des planètes dans leurs aspects sextiles, quaternaires, ternaires, conjoints ou opposés ; des demeures du ciel, avec leurs cornes, leurs heures et minutes ; il prononça les noms d’Almuten, d’Almochoden, d’Anahibazon, de Catahibazon ; il lança mille autres noms aussi barbares à prononcer et d’une égale signification, et trois fois autant encore, contre Dominie, qui ne reculait pas, et que son incrédulité obstinée mettait à l’abri de cet orage qui fondait sur lui.

À la fin, la joyeuse nouvelle que lady Bertram venait de donner un fils à son époux, et qu’elle était (comme on le dit toujours) aussi bien que son état le permettait, vint mettre fin à la discussion. M. Bertram se hâta de se rendre dans la chambre de son épouse, Meg Merrilies descendit à la cuisine pour être sûre d’avoir sa part du groaning malt et du ken-no[27]. Mannering, après avoir regardé à sa montre et noté avec une grande exactitude l’heure et la minute de la naissance, pria Dominie, avec la gravité convenable, de le conduire dans un endroit d’où il pût observer les corps célestes.

Le maître d’école, sans lui répondre, se leva, et ouvrit une porte à moitié masquée par une glace ; elle conduisait sur une terrasse à l’ancienne mode, derrière la maison moderne, et communiquait avec la plate-forme sur laquelle gisaient les ruines du vieux château. Le vent venait de s’élever ; il chassait devant lui les nuages qui obscurcissaient auparavant le ciel. La lune était levée et dans son plein, et tous les petits satellites brillaient dans un ciel sans nuages. La scène que leur lumière présentait aux yeux de Mannering était inattendue et frappante.

Nous avons dit que sur la fin de sa course le voyageur s’était approché du rivage de la mer, sans savoir à quelle distance il en était. Il voyait alors les ruines du château d’Ellangowan, situées sur un promontoire ou saillie de rocher, qui formait d’un côté une baie petite et sûre contre les flots de la mer. La maison moderne était placée plus bas, quoique tout près, et derrière elle le terrain descendait à la mer par une pente couverte de verdure, divisée en chaussées par des terrasses naturelles sur lesquelles étaient quelques vieux arbres, et qui aboutissait à la grève. L’autre côté de la baie, en face du vieux château, était un promontoire pittoresque couvert surtout de taillis, qui, sur cette côte favorisée, croissent presque dans la mer. La chaumière d’un pêcheur paraissait au milieu des arbres ; même à cette heure de la nuit où tout est comme dans le silence de la mort, on voyait çà et là des lumières s’agiter sur le rivage ; c’était probablement l’équipage du lougre[28] contrebandier de l’île de Man, qui était à l’ancre dans la baie. Lorsque la chandelle que Mannering tenait à la fenêtre fut aperçue du vaisseau, le cri de Gare le faucon[29] — ! attention à la lumière ! alarma ceux qui étaient sur le rivage, et les lumières disparurent à l’instant. Il était une heure après minuit, et la vue était magnifique de ce côté ; les vieilles tours grises du château ruiné, moitié conservées, moitié renversées, d’un côté portant les marques des ravages du temps et de la rouille, de l’autre couvertes en partie d’un manteau de lierre, s’étendaient le long du rocher obscur qui s’élevait à la droite de Mannering. Devant lui était la baie tranquille, dont les petites vagues brillantes étincelaient aux rayons de la lune, roulaient en ondes sinueuses à sa surface, et venaient, en bouillonnant avec un doux murmure, se briser sur le rivage boisé. À sa gauche, des forêts s’avançaient au loin dans l’Océan, se balançant et prenant à la clarté de la lune les formes les plus variées et les plus ondoyantes ; elles offraient cette variété d’ombre et de lumière, intéressant mélange de clairières et de taillis, sur lesquels l’œil aime à se reposer, charmé de ce qu’il voit, et curieux de pénétrer plus avant dans les détours de ces sites boisés. Au dessus de sa tête roulaient les planètes, chacune dans son orbite liquide de lumière, et distinguée par sa clarté des étoiles inférieures ou plus éloignées. L’imagination peut si étrangement abuser ceux-là même par la volonté desquels elle a été excitée, que Mannering, tout en regardant ces corps brillants, penchait presque entièrement à leur accorder l’influence que la superstition leur attribue sur les événements humains. Mais Mannering était un jeune amant, et il pouvait peut-être aussi lui-même être influencé par les sentiments si bien exprimés par un poète moderne :

La Fable est le berceau, le monde de l’Amour :
Talismans et férie embellissent sa cour ;
L’Amour se plaît à voir les esprits et les songea.
Comme des déités ou d’aimables mensonges.
Des poètes anciens les riches fictions,
La douce humanité de leurs religions,
La beauté, le pouvoir, la majesté suprême,
Qui peuplaient l’Hélicon ou les bois d’Acadème,
Les bords d’une fontaine ou bien des clairs ruisseaux,
Ou l’étendue immense et l’abîme des eaux :
Tout s’est évanoui ; tout, privé d’existence,
À peine occupe encor l’humaine intelligence.
Mais toujours le langage est un besoin du cœur.
Et des vieux noms revient le souvenir flatteur.
Des astres maintenant ils occupent la sphère,
Ces esprits et ces dieux qui partagent la terre
Avec l’atome humain comme avec un ami,
Et de ce ciel d’azur, découvert à demi,

Ils versent aux amants leur propice influence.
Aujourd’hui même encore, amusant l’espérance,
C’est Jupiter qui donne à l’homme la grandeur,
Et Vénus la beauté, la grâce et la candeur.

Ces réflexions donnèrent bientôt naissance à d’autres. « Hélas ! murmura-t-il, mon bon vieux précepteur, qui avait coutume de prendre tant de part aux disputes entre Heydon et Chambers au sujet de l’astrologie, aurait regardé cette scène avec d’autres yeux, et il aurait sérieusement essayé de découvrir, par la position de ces corps lumineux, leurs effets probables sur la destinée de l’enfant nouveau-né, comme si le cours ou les émanations des astres pouvaient dompter, ou au moins s’accorder avec les décrets de la divine Providence. Que le repos soit avec son âme ! il m’a donné assez de connaissances pour dresser un thème de nativité, et je veux m’en acquitter aujourd’hui. » À ces mots il nota la position des principaux corps planétaires et rentra dans la maison. Le laird revint dans le parloir, et lui annonça avec une grande joie que l’enfant était un beau et vigoureux petit garçon. Il paraissait disposé à rester plus long-temps à table. Mannering allégua sa fatigue ; cette excuse fut admise par le laird, qui le conduisit à la chambre où il devait passer la nuit.



CHAPITRE IV.

L’ASTROLOGUE.


Viens et vois ! crois-en tes yeux. Un signe effrayant est dans la maison de la vie : c’est un ennemi ; il se cache derrière l’éclat de sa planète. Oh ! sois averti !
Coleridge.


La croyance en l’astrologie était presque universelle vers le milieu du dix-septième siècle ; elle commença à chanceler et à devenir douteuse à la fin de cette période, et au commencement du dix-huitième cet art tomba dans un discrédit et même dans un ridicule général. Cependant il conserva bon nombre de partisans même parmi les classes instruites de la société. Des hommes graves et studieux avaient de la peine à abandonner les calculs qui étaient devenus depuis long-temps le principal objet de leurs études, et ils répugnaient à descendre de la hauteur d’où ils dominaient, et à laquelle une connaissance supposée de l’avenir, par le pouvoir de consulter les influences et les conjonctions cachées des astres, les avait élevés au-dessus du reste de leurs semblables.

Parmi ceux qui chérissaient ce privilège imaginaire avec une foi qui n’admettait aucun doute, était un vieil ecclésiastique sous lequel Mannering avait été placé dans sa jeunesse ; il usait ses yeux à observer les astres, et sa cervelle à calculer leurs diverses combinaisons. Son élève, dans ses premières années, prit naturellement une partie de son enthousiasme et travailla pendant quelque temps pour acquérir les connaissances techniques propres à le mettre à même de faire des recherches astrologiques ; et avant qu’il se fût convaincu de l’absurdité de cet art, William Lilly lui-même lui aurait accordé une imagination investigatrice et un jugement perçant, et assez de talent pour tirer un horoscope.

Dans l’occasion présente, il se leva aussi matin que la brièveté des jours le lui permit, et se disposa à calculer le thème de nativité du jeune héritier d’Ellangowan. Il entreprit cette tâche secundum artem, aussi bien pour sauver les apparences, que par une sorte de curiosité qui le portait à savoir s’il se rappellerait et pourrait pratiquer cette science imaginaire. En conséquence, il dressa la figure du ciel, le divisa en ses douze maisons, y plaça les planètes selon les éphémérides, et fit cadrer leur position avec l’heure et le moment de la naissance. Sans parler à nos lecteurs des pronostics généraux que l’astrologie judiciaire aurait tirés de ces circonstances, il y avait dans cet horoscope un signe qui fixa d’une manière remarquable l’attention de notre astrologue : Mars étant au plus haut dans le coin de la douzième maison, menaçait l’enfant de captivité, ou de mort violente et subite ; et Mannering ayant eu recours à ces règles plus savantes au moyen desquelles les devins prétendent s’assurer de la force de cette mauvaise position, trouva par le résultat que les trois périodes particulièrement fatales étaient la cinquième, la dixième et la vingt et unième année.

Il est bon de noter que Mannering avait déjà une fois auparavant essayé la même folie à la prière de Sophie Wellwood, la jeune dame à laquelle il était attaché, et qu’il avait trouvé qu’une semblable conjonction des planètes la menaçait, par son influence, de mort ou d’emprisonnement dans sa trente-neuvième année. Elle avait alors dix-huit ans ; ainsi donc, d’après le résultat de l’horoscope dans les deux cas, la même année la menaçait du même malheur présagé à l’enfant qui venait d’entrer cette nuit dans le monde. Frappé de cette coïncidence, Mannering répéta ses calculs, et le résultat rapprocha toujours les événements ; enfin le même mois et le même jour du mois semblèrent assignés comme la période dangereuse pour l’un comme pour l’autre.

On croira facilement qu’en rapportant cette circonstance, nous ne voulons pas donner de poids à cette science prétendue ; mais il arrive souvent, tant est grand notre amour naturel pour le merveilleux, que nous contribuons nous-mêmes par nos efforts à tromper notre jugement. Soit que cette coïncidence que j’ai citée fût réellement un de ces singuliers hasards qui arrivent quelquefois contre les calculs ordinaires, ou soit que Mannering, égaré dans le labyrinthe des calculs arithmétiques et du jargon technique de l’astrologie, eût, sans s’en apercevoir, suivi deux fois le même peloton pour sortir de ses détours, soit enfin que son imagination, séduite par quelques points d’une ressemblance apparente, l’eût porté à trouver entre ses deux opérations une similititude plus exacte qu’elle ne l’aurait été autrement (c’est ce qu’il est impossible de deviner), toujours est-il que ces résultats constamment correspondants entre eux firent sur son esprit une vive et forte impression.

Il ne pouvait s’empêcher de s’étonner d’une coïncidence aussi singulière qu’inattendue. « Le diable s’en mêle-t-il, pour nous punir de badiner avec un art qu’on dit d’une origine magique ? Ou bien est-il possible, comme Bacon et sir Thomas Browne l’admettent[30], qu’il y ait quelque vérité dans l’astrologie sagement et régulièrement pratiquée, et ne peut-on nier l’influence des astres, quoique l’application qu’en font les fripons qui prétendent exercer cet art, doive être grandement soupçonnée ? » Un moment de réflexion le porta à rejeter cette opinion comme chimérique, et seulement sanctionnée par ces hommes instruits, soit parce qu’ils n’osaient pas secouer à la fois tous les préjugés de leur siècle, soit parce qu’ils n’étaient pas exempts eux-mêmes de l’influence contagieuse d’une superstition dominante. Cependant le résultat de ses calculs, en ces deux occasions, laissa dans son esprit une impression si désagréable que, comme Prospero[31], il abandonna intérieurement son art, et résolut de ne plus jamais pratiquer l’astrologie judiciaire, soit en plaisantant, soit sérieusement.

Il hésita long-temps s’il découvrirait au laird d’Ellangowan l’horoscope de son premier-né. À la fin, il résolut de lui dire franchement le résultat qu’il avait trouvé, et de lui faire connaître en même temps la futilité des règles de l’art d’après lesquelles il avait opéré : c’est dans cette résolution qu’il sortit pour se promener sur la terrasse.

Si la vue des environs d’Ellangowan lui avait paru magnifique au clair de la lune, elle ne perdait rien de sa beauté aux rayons d’un soleil du matin ; et quoiqu’on fût au mois de novembre, la terre même souriait à son influence. Une montée rapide mais régulière conduisit Mannering de la terrasse sur une éminence voisine et en face du vieux château. Il consistait en deux tours rondes, massives, sombres et obscures, en saillie aux deux angles extrêmes d’une courtine, ou mur simple qui les unissait, et protégeait ainsi la principale entrée, qui donnait sous une voûte élevée au centre de la courtine dans la cour intérieure du château. Les armoiries de la famille, sculptées dans la pierre de taille, se voyaient sur la grande porte, et le portique montrait les espaces arrangés par l’architecte pour baisser la herse et lever le pont-levis. Une grande porte de ferme, grossièrement faite de planches de jeunes sapins clouées ensemble, formait la seule défense de cette entrée autrefois formidable. L’esplanade devant le château commandait un beau point de vue.

L’horrible route et la scène de désolation que Mannering avait traversées le soir précédent, étaient dérobées à sa vue par quelques monticules ; le paysage présentait une charmante alternative de collines et de vallées, traversées par une rivière qu’on apercevait en quelques endroits et cachée dans d’autres où elle roulait ses eaux entre deux rivages escarpés et couverts de bois. Le clocher d’une église et l’apparence de quelques maisons indiquaient la situation d’un village, à l’endroit où elle se jetait dans l’Océan. Les vallons paraissaient bien cultivés, les enclos qui les partageaient bordaient les pieds des collines, et les haies-vives qui les entouraient montaient quelquefois sur la pente. Au delà étaient de verts pâturages, couverts surtout par des troupeaux d’un bétail noir, puis le marché public du pays dont la vue à quelque distance animait encore le paysage. Les collines plus éloignées avaient un aspect plus sévère, et à une plus grande distance encore elles devenaient des montagnes couvertes d’une sombre bruyère, offrant à l’horizon une barrière qui formait les limites naturelles et fixes de la contrée cultivée, et faisait concevoir en même temps l’idée charmante que c’était un lieu solitaire et retiré. Le rivage de la mer, que Mannering voyait alors dans toute son étendue, ne le cédait pas en variété et en beauté à la terre ferme. En quelques endroits il s’élevait en énormes rochers, souvent couronnés par les ruines de vieux bâtiments, de tours, de fanaux, qui, suivant la tradition, avaient été placés en vue les uns des autres, pour que dans les temps d’invasion ou de guerre civile, ils pussent par des signaux communiquer entre eux pour leur défense et se porter des secours mutuels. Le château d’Ellangowan était le plus considérable et le plus important de ces bâtiments ruinés, et prouvait, par sa grandeur et sa position, la supériorité que, dit-on, ses fondateurs avaient eue parmi les chefs et les nobles de ce district. En d’autres endroits, le rivage offrait une vue plus agréable ; il était coupé par de petites baies où la terre allait doucement en pente, ou bien s’avançait dans la mer en promontoire couvert de bois.

Une scène si différente de ce que lui avait fait présager son voyage de la veille, produisit un effet proportionné sur Mannering. Sous ses yeux était la maison moderne ; l’architecture était lourde, il est vrai, mais elle était bien située, et d’une exposition charmante aux rayons du soleil. « Dans quelle félicité, pensa notre héros, on coulerait sa vie, en une telle retraite ! D’un côté les restes imposants de la grandeur passée, qui vous rappellent tacitement l’orgueil qu’ils inspirent ; de l’autre assez d’élégance et de commodité pour satisfaire des désirs modérés. Vivre ici, et avec toi, Sophie ! »

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les songes d’un amant. Mannering s’arrêta un moment les bras croisés, et se dirigea ensuite vers le château en ruine.

En entrant par la grand’porte, il trouva que la magnificence grossière de la cour intérieure répondait bien à la grandeur de l’extérieur. D’un côté il y avait une rangée de hautes et larges fenêtres divisées par des pilastres de pierre sculptée, et qui avaient autrefois éclairé la grande salle du château ; de l’autre étaient divers bâtiments de grandeurs et de dates différentes, et cependant assez unis entre eux pour présenter à l’œil par devant un effet général d’uniformité. Les portes et les fenêtres avaient des ornements en saillie, où l’on voyait de grossiers modèles de sculptures et de moulures, les unes entières ou brisées, les autres couvertes de lierre ou de plantes rampantes, qui croissaient en abondance parmi ces débris. L’extrémité de la cour qui faisait face à l’entrée était aussi fermée primitivement par une rangée de bâtiments ; mais cette partie du château était plus délabrée que le reste, parce que, disait-on, elle avait été canonnée par les vaisseaux du parlement, sous le commandement de Deane. Elle offrait une large brèche, à travers laquelle on pouvait voir la mer, et le petit vaisseau (un lougre armé) qui était à l’ancre au milieu de la baie. Tandis que Mannering examinait les ruines, il entendit dans une chambre à sa main gauche la voix de l’Égyptienne qu’il avait vue le soir précédent. Il trouva bientôt une ouverture d’où il pouvait la voir sans en être vu lui-même ; et il ne put s’empêcher de penser que sa tournure, son occupation et sa position convenaient bien à l’exacte peinture d’une ancienne sibylle.

Elle était assise sur une corniche brisée dans le coin d’une salle dallée dont elle avait nettoyé une partie, afin d’avoir un espace libre pour les évolutions de son fuseau. Un rayon de soleil, qui passait à travers une haute et étroite fenêtre, tombait sur ses traits et ses vêtements sauvages, et l’éclairait à son travail ; le reste de la salle était dans l’obscurité. Elle portait un vêtement qui participait du costume national du bas peuple d’Écosse et du costume oriental ; elle filait une laine de trois couleurs différentes, noire, blanche et grise, avec ces anciens instruments de ménage, presque totalement abandonnés aujourd’hui, la quenouille et le fuseau. En filant elle chantait quelque chose qui avait l’air d’un charme. Mannering, après avoir fait de vains efforts pour retenir exactement les mots de sa chanson, essaya ensuite de la traduire en phrases plus intelligibles qui en exprimeraient le sens ; le voici :

Tressez-vous, entrelacez-vous !
Ainsi le chagrin et la joie,
Unissant le fil et la soie,
Mêlent leurs ombres parmi nous ;
Ainsi l’espérance chérie,
La crainte, la guerre et la paix,
Sur l’ample fuseau de la vie
Confondent leurs nombreux filets.

Tandis que la trame se file
Avec un soin mystérieux,
Et tandis que l’enfant débile
À la lumière ouvre les yeux,
Combien de formes différentes,
Dans le crépuscule changeant,
Apparaissent en nous donnant
Des scènes constamment mouvantes !

Ici de noires passions,
Et là de plus vaines folies ;

De riantes illusions
Ou bien des douleurs infinies ;
La jalousie et le soupçon,
L’envie et la terreur panique
Tour à tour au miroir magique
Vont se montrer à l’unisson.

Ces passions croissent, décroissent,
En tournant avec le fuseau ;
Des milliers d’intérêts se froissent,
Et rien jamais n’est de niveau.
Tissez la trame qui vous lie
À celle de l’humanité :
Ainsi se mêlent dans la vie
La peine et la félicité.

Avant que notre traducteur, ou plutôt libre imitateur, eût arrangé ces stances dans sa tête, et tandis qu’il se creusait la cervelle pour trouver une rime à…, la tâche de la sibylle était accomplie, c’est-à-dire que sa laine était filée ; elle prit le fuseau chargé de son travail, et dévidant le fil par degrés, elle le mesura, en le jetant sur son coude et en l’amenant entre son pouce et son index. Lorsqu’elle l’eut entièrement mesuré, elle murmura en s’adressant à elle-même : « Un écheveau, mais non d’un seul bout ; de longues années, soixante-dix ; mais le fil est trois fois rompu, et il faut le renouer trois fois : il sera un heureux garçon s’il peut y parvenir. »

Notre héros était sur le point de parler à la prophétesse, lorsqu’une voix rauque comme le bruit des vagues avec lequel elle se mêlait, cria deux fois, avec une impatience croissante : « Meg, Meg Merrilies, Égyptienne, sorcière, mille diables !

— Je viens, je viens, capitaine, » répondit Meg ; et un instant après, l’impatient commandant auquel elle s’adressait sortit des ruines.

Il avait l’aspect d’un marin, sa taille était au-dessous de la moyenne, et son teint était bronzé par les assauts du vent du nord-est. Ses membres étaient musclés, vigoureux et ramassés ; et un homme d’une taille plus élevée n’aurait pu lutter avec lui corps à corps. Il avait l’air dur, et, ce qu’il y a de pire, on ne voyait point sur son visage cette insouciance, cette joie folle et nonchalante et cette oisive curiosité d’un matelot à terre. Ces qualités, peut-être, autant que toutes les autres, contribuent à la grande popularité de nos marins, et à l’amitié générale que notre société a pour eux. Leur bravoure, leur courage, leur hardiesse sont des qualités qui excitent le respect, et qui humilient peut-être les pacifiques habitants de la terre ferme en leur présence : et ni le respect, ni l’humiliation, ne sont des sentiments qui s’accordent avec une amitié familière envers ceux qui les inspirent. Mais les joyeuses folies, la gaîté pétulante, la bonne humeur insouciante du matelot, lorsqu’il s’amuse à terre, adoucissent ce que son caractère a de plus formidable. On ne voyait aucun de ces sentiments sur la figure de ce marin ; au contraire, ses traits brunis, qui auraient été durs et désagréables avec une tout autre expression, avaient un air sauvage et insolent.

« Où êtes-vous, la mère Deyvilson[32] ? dit-il avec un accent étranger, quoiqu’il parlât l’anglais très purement. Mille tonnerres ! nous vous attendons depuis une demi-heure. Venez bénir le vaisseau et notre voyage, et soyez maudite comme une sorcière de Satan ! »

Dans ce moment il aperçut Mannering, qui, par la position qu’il avait prise pour observer les enchantements de Meg Merrilies, avait l’air de quelqu’un qui évitait les regards, étant à moitié caché par le mur derrière lequel il était. Le capitaine (car c’est le nom qu’il se donnait lui-même) tressaillit et s’arrêta tout-à-coup, et fourrant sa main droite dans son sein entre sa jaquette et sa veste comme pour y chercher une arme : « Qu’y a-t-il, frère ? vous semblez espionner, hé ! »

Avant que Mannering, frappé du geste et du ton insolent de son interlocuteur, eût répondu, l’Égyptienne sortit de la salle et joignit l’étranger. Il la questionna à voix basse en regardant Mannering. « Un requin de la côte ? hé !

Elle lui répondit sur le même ton en se servant du langage ordinaire de sa tribu. « Cessez vos paroles inciviles et taisez-vous, c’est un gentilhomme du château. »

Le sombre visage du marin s’éclaircit. « Le salut du matin, monsieur ; j’apprends que vous êtes un hôte de mon ami M. Bertram. Je vous demande pardon, mais je vous avais pris pour une personne d’une autre espèce. »

Mannering lui répondit : « Et vous, monsieur, je présume que vous êtes le maître de ce vaisseau qui est dans la baie ? — Oui, monsieur, je suis le Dirk Hatteraick, le capitaine de la Yungfraw Hagenslaapen, bien connu sur cette côte ; je ne rougis point de mon nom, ni de mon vaisseau, ni de ma cargaison. — J’ose dire que vous n’en avez pas de sujet, monsieur. — Mille tonnerres, non ; je fais le libre commerce ; je me suis chargé, là-bas à Douglas, dans l’île de Man, de pur cognac, de véritable hyson et souchong, dentelles, si vous en avez besoin ; du cognac naturel, nous en avons débarqué cent barils la nuit dernière. — En vérité, monsieur, je ne suis qu’un voyageur, et je n’ai nullement besoin de rien de tel pour le moment. — Eh bien, alors, je vous souhaite le bonjour, car les affaires avant tout, à moins que vous ne vouliez venir à bord pour prendre un verre d’eau-de-vie ; vous aurez une pleine poche de thé à terre. Dirk Hatteraick connaît la politesse. »

Il y avait dans cet homme un mélange d’impudence, de hardiesse et de crainte soupçonneuse, qui inspirait un dégoût inexprimable. Ses manières étaient celles d’un coquin qui sait qu’on soupçonne son caractère, et qui cherche à écarter les soupçons, affectant une familiarité hardie et insouciante. Mannering le remercia en peu de mots de son invitation ; et après lui avoir dit adieu avec hauteur, Hatteraick se retira avec l’Égyptienne dans la partie des ruines par où il était arrivé. Un escalier très étroit descendait au rivage, il avait été construit probablement pour l’usage de la garnison durant un siège. Ce fut par cet escalier que ce couple d’un aspect également agréable descendit sur le bord de la mer. Le soi-disant capitaine s’embarqua dans une petite barque avec deux hommes qui paraissaient l’attendre, et l’Égyptienne resta sur le rivage, récitant ou chantant un charme et gesticulant avec une grande véhémence.



CHAPITRE V.

LE LAIRD.


Vous avez fait paître sur mes domaines, pillé mes parcs, et coupé le bois de mes forêts, volé le linge de ma maison suspendu à mes fenêtres ; vous m’avez enlevé toutes mes marques de distinction, ne me laissant que l’opinion des hommes, et le sang de mes veines pour montrer au monde que je suis un gentilhomme.
Shakspeare. Richard II.


Lorsque la barque qui portait le capitaine l’eut mis à son bord, les voiles commencèrent à s’enfler, et le vaisseau à prendre le large. Il tira trois coups de canon pour saluer le château d’Ellangowan et, toutes ses voiles déployées, prit le vent qui soufflait de terre.

« Ah, ah ! dit le laird qui avait cherché Mannering quelque temps, et qui venait de le joindre, les voilà partis, les voilà partis, les libres négociants ; le voilà parti le capitaine Dirk Hatteraick, et la Yungfraw Hagenslaapen, moitié Mankois[33], moitié Hollandais, moitié diable ! Baissez le beaupré, hissez la grande voile, celle des huniers et du perroquet, du kakatoès et des grecques[34] ; et le suive qui peut ! Ce gaillard, monsieur Mannering, est la terreur de toute l’excise et des croiseurs de la douane ; ils ne peuvent rien contre lui ; il les bat ou les désarme ; mais en parlant d’excise, je viens vous chercher pour déjeuner ; et vous allez prendre du thé, qui… »

Mannering savait que les idées du digue M. Bertram se succédaient sans aucune suite,

Comme des perles d’Orient
Qui tomberaient à tout venant.


En conséquence, avant que leur cours l’eût emporté plus loin, il l’arrêta par quelques questions sur Dirk Hatteraick.

« Oh ! c’est un… un assez bon camarade, quand personne ne le tourmente, contrebandier quand ses canons forment son lest, corsaire, ou pirate même, lorsqu’ils sont montés. Il a fait plus de mal aux gens de la douane lui seul que tous les coquins qui viennent de Ramsay[35].

— Mais, mon cher monsieur, si tel est son caractère, je m’étonne qu’il trouve protection et encouragement sur cette côte. — Eh ! monsieur Mannering, le peuple veut avoir du thé et de l’eau-de-vie, et on ne s’en procure dans le pays que par cette voie, et c’est un compte bientôt réglé : on vous laisse devant votre porte un ou deux barils d’eau-de-vie, et une douzaine de livres de thé, au lieu qu’il faudrait recevoir, à la Christmass[36], un diable de long mémoire de Duncan Robb, l’épicier de Kippletringan, qui demande de l’argent comptant ou un billet à courte échéance, tandis qu’Hatteraick prend du bois, des planches, de l’orge ou tout ce qu’on lui donne. Et je veux vous raconter une bonne histoire sur cela : il y avait une fois un laird, c’était Macfie de Gudgeonford ; il avait un grand nombre de poules de redevance, ce sont celles que les fermiers paient à leur propriétaire, c’est une espèce de rente en nature ; mes poules sont toujours en bien mauvais état, Luckie Finniston m’en a envoyé trois la semaine dernière qui faisaient honte à voir, et cependant elle a douze bows en semence pour les nourrir ; en vérité, son mari, Duncan Finniston… il est parti de ce monde. Nous devons tous mourir, monsieur Mannering, c’est une grande vérité, et en parlant de mourir, vivons en attendant, car voici le déjeuner sur la table, et Dominie prêt à dire le benedicite. »

Dominie prononça donc une prière qui excédait en longueur toutes les paroles que Mannering lui avait entendu dire jusqu’ici. Le thé, qui venait naturellement de la cargaison du noble capitaine Hatteraick, fut déclaré excellent. Mannering fit entendre, mais avec la délicatesse convenable, le danger qu’il y avait à encourager des hommes d’un tel caractère ; « ce ne serait que dans l’intérêt de l’excise que je supposerais… — Ah ! les gens de l’excise ; » car M. Bertram n’embrassait jamais une idée abstraite ou générale, et dans son esprit considérait comme étant l’excise, les commissionnés, les surveillants, les contrôleurs, les officiers à cheval qu’il connaissait ; « les gens de l’excise peuvent faire attention à eux, personne n’a besoin de les secourir, ils ont des soldats pour les assister ; et quant à la justice, vous serez surpris de ce que je vais vous dire, monsieur Mannering : croiriez-vous que je ne suis pas juge de paix ? »

Mannering affecta l’air d’étonnement qui lui était ainsi prescrit, mais il pensa en lui-même que l’honorable tribunal n’était pas beaucoup à plaindre d’être privé du secours de son joyeux hôte. M. Bertram était maintenant sur un des sujets peu nombreux qui lui tenaient au cœur, et il poursuivit avec quelque énergie.

« Non, monsieur, le nom de Godefroy Bertram d’Ellangowan n’est point inscrit sur la liste des membres du dernier tribunal, quoiqu’il y ait à peine un rustre dans le pays ayant assez de temps pour employer une charrue qui ne puisse se rendre aux sessions trimestrielles, et écrire un J. P.[37] après son nom. Je sais à qui j’en suis obligé. Sir Thomas Kittlecourt a été assez bon pour me dire qu’il m’aurait fait nommer, si je n’avais pas voté contre lui à la dernière élection : et parce que j’ai préféré donner ma voix à mon sang, à mon cousin au troisième degré, au laird de Balruddery, ils me rayèrent de la liste des francs tenanciers ; et puis vint une nouvelle nomination de juges de paix, et je fus laissé de côté. Et ils prétendent que c’est parce que je laissais Davie Mac-Guffog, le constable, décerner les mandats, et conduire les affaires à son gré, comme si j’étais un homme de cire : mais c’est une pure calomnie, car je n’ai décerné que sept mandats dans ma vie, et c’est Dominie qui les a tous écrits ; et si ce n’avait été cette malheureuse affaire de Sandy Mac-Gruthar’s que les constables gardèrent deux ou trois jours dans le vieux château là-bas sur la hauteur, au lieu de l’envoyer dans la prison du comté, ce qu’il était juste de faire : cela m’a coûté assez d’argent. Mais je sais bien ce que cherche sir Thomas Kittlecourt, il voudrait bien me placer dans l’église de Kilmagirdle, comme si je n’avais pas plus de droits à être sur le devant de la galerie en face du ministre, que Mac-Crosskie de Creochstone, le fils de Deacon Mac-Crosskie, le tisserand de Dumfries ? »

Mannering reconnut la justice de toutes ces plaintes.

« Eh ! monsieur Mannering, il y eut encore une histoire au sujet de la route et du fossé du parc à moutons. Je savais que sir Thomas était derrière tout cela, et je dis clairement au clerc des arbitres que je voyais le pied fourchu[38], et qu’ils le prissent comme ils le voudraient. Un gentleman ou plusieurs gentlemen auraient-ils voulu établir et faire passer une route à travers le fossé d’un parc, et perdre ainsi, comme un agent le leur fit observer, deux roods de bon pâturage de bruyère ? Et il y a aussi l’histoire sur le choix du collecteur des taxes. — Certainement, monsieur, il est extraordinaire que l’on ait pour vous si peu d’égards dans un pays où, si l’on en juge par l’étendue de leur château, vos ancêtres ont dû jouer un rôle important. — Cela est vrai, monsieur Mannering ; je suis un homme simple et je ne fais pas attention à toutes choses ; et je dois même vous dire que je ne les retiens pas aisément dans ma mémoire ; mais je voudrais que vous eussiez entendu mon père raconter les combats de nos ancêtres les Mac-Dingawaies, qui sont les Bertram d’aujourd’hui, avec les Irlandais et les Highlandais qui vinrent d’Ilay et de Cantyre dans leurs berlings[39] ; comme ils allèrent à la Terre-Sainte, c’est-à-dire à Jérusalem et à Jéricho, avec leurs clans qui les suivaient ; ils auraient mieux fait d’aller à la Jamaïque, comme l’oncle de sir Thomas Kittlecourt ; et comme ils ont rapporté des reliques semblables à celles des catholiques, et un drapeau qui est en haut dans le grenier. S’il se fût agi de tonneaux de vin muscat ou de poinçons de rum, le domaine vaudrait mieux aujourd’hui. Il n’y a du reste qu’une petite différence entre la vieille maison de Kittlecourt et le château d’Ellangowan : je doute qu’elle ait une façade de quatre pieds. Mais vous ne déjeunez pas, monsieur Mannering, vous ne mangez point ce qui vous est servi ; permettez-moi de vous recommander ce saumon fumé, c’est John Hay qui l’a attrapé, il y aura samedi trois semaines, dans la rivière au dessus du gué d’Hempseed, etc., etc., etc. »

Le laird, que son indignation avait retenu pendant quelque temps sur le même sujet, se lança de nouveau dans ses phrases vagues et sans suite, qui donnèrent à Mannering le temps de réfléchir sur les désagréments de cette position qu’il regardait une heure auparavant comme digne d’exciter l’envie. Il voyait un gentilhomme campagnard dont le bon naturel semblait être la qualité la plus estimable, se tourmentant lui-même, et murmurant contre les autres, pour des motifs qui, pesés avec les maux réels de la vie, auraient paru bien légers dans la balance. Mais telle est la juste distribution de la Providence, elle assigne à ceux qui sont exempts de grandes afflictions, de petites vexations qui suffisent pour troubler la sérénité de leur vie, et chaque lecteur peut avoir observé que ni l’apathie naturelle, ni la philosophie acquise, ne peuvent rendre les gentilshommes de campagne insensibles aux désagréments qu’ils éprouvent dans les élections, les sessions trimestrielles et les assemblées d’arbitres.

Curieux de connaître les usages du pays, Mannering profita d’un moment de silence du bon M. Bertram, pour demander pourquoi le capitaine Hatteraick semblait avoir un si pressant besoin de cette Égyptienne.

« Oh ! c’était pour bénir son vaisseau, je suppose. Vous devez savoir, monsieur Mannering, que ces négociants sans patente, que la loi appelle contrebandiers, et qui n’ont aucune religion, ont en revanche de grandes superstitions, et qu’ils croient aux charmes, aux sortilèges et à d’autres absurdités semblables. — Vanité et pire encore ! dit Dominie ; c’est un trafic avec le mauvais esprit. Les sortilèges, les charmes, les talismans sont de son invention ; ce sont des flèches choisies dans le carquois d’Apollyon. — Tenez-vous en paix, Dominie, vous parlez toujours (disons en passant que c’étaient les premières paroles, excepté le benedicite et les grâces, que le pauvre homme eût prononcées pendant la matinée), monsieur Mannering ne peut dire un mot avec vous ! Et ainsi donc, monsieur Mannering, puisque nous parlons d’astronomie, de charmes, et d’autres choses semblables, avez-vous eu la bonté d’observer ce dont nous parlions hier soir ? — Je commence à penser, monsieur Bertram, de même que votre digne ami ici présent, que j’ai joué avec un instrument tranchant ; et quoique ni vous ni moi, ni aucun homme raisonnable, ne puisse ajouter foi aux prédictions de l’astrologue, cependant il est arrivé quelquefois que ses recherches dans l’avenir, entreprises par plaisanterie, ont souvent par leurs résultats produit des effets sérieux et désagréables sur les actions et les caractères ; je désirerais donc, vraiment, que vous me dispensassiez de répondre à votre question. »

On doit facilement penser que cette réponse évasive ne fit qu’irriter la curiosité du laird. Mannering, cependant, avait résolu dans son esprit de ne pas exposer l’enfant aux inconvénients que pouvait entraîner pour lui la connaissance d’une mauvaise prédiction. En conséquence il remit le papier entre les mains de M. Bertram, et l’invita à le garder pendant cinq ans sans briser le cachet, jusqu’à ce que le mois de novembre fût expiré. Lorsque cette date serait arrivée, il lui laissait la liberté d’examiner l’horoscope, certain que si cette époque se passait heureusement on n’aurait aucune croyance dans les autres prédictions qu’il contenait. M. Bertram fut obligé de se contenter de faire cette promesse, et Mannering, pour s’assurer de sa fidélité à la garder, le menaça des plus grands malheurs s’il négligeait ses avis. Le reste du jour que Mannering, sur l’invitation de M. Bertram, passa au château d’Ellangowan, n’offrit rien de remarquable ; et le lendemain au matin le voyageur monta sur son cheval, fit ses adieux avec politesse au laird hospitalier et à son ami le maître d’école, souhaita toutes sortes de prospérités à sa famille ; puis, tournant la tête de son cheval vers l’Angleterre, il disparut aux yeux des habitants d’Ellangowan. Nous le ferons disparaître aussi à ceux de nos lecteurs jusqu’à une époque plus avancée de sa vie, où il reparaîtra dans cette histoire.


CHAPITRE VI.

LE JUGE DE PAIX.


Le juge de paix est prés de là, avec son gros ventre garni d’un bon chapon, avec ses yeux sévères, et sa barbe coupée d’une manière affectée, plein de vues sages et de paroles modernes, et il joue ainsi son rôle.
Shakspeare.


Lorsque mistriss Bertram d’Ellangowan fut en état d’apprendre les nouvelles de ce qui s’était passé pendant qu’elle était restée à sa chambre, les commères ne parlèrent plus dans son appartement que du jeune et bel étudiant d’Oxford, qui avait, en consultant les astres, tiré l’horoscope du jeune laird, et béni sa jolie figure. La tournure, l’accent, les gestes de l’étranger furent détaillés. Son cheval, sa bride, sa selle, ses étriers furent minutieusement décrits. Tout cela fit une grande impression sur l’esprit de mistriss Bertram, car la bonne dame n’était pas mal partagée du côté de la superstition.

Sa première occupation, lorsqu’elle put travailler, fut de faire un petit sac de velours pour le thème de nativité, qu’elle avait obtenu de son mari. Ses doigts lui démangeaient de briser le cachet, mais la crédulité l’emporta sur la curiosité, et elle eut le courage de l’enfermer, dans toute son intégrité, entre deux feuilles de parchemin qu’elle cousit à l’entour pour empêcher qu’il ne fût froissé. Le tout fut placé dans un sac de velours et suspendu comme un charme au cou de l’enfant, et sa mère résolut de l’y laisser jusqu’au moment où elle pourrait satisfaire sa curiosité sans avoir rien à craindre. Le père, pour sa part, voulut s’acquitter de ses devoirs envers son fils, en lui donnant une bonne éducation ; et dans l’intention de la commencer aussitôt les premières années de raison, il engagea facilement Dominie Sampson à renoncer à sa profession publique de maître d’école de la paroisse pour se fixer à la Place, et, pour une somme qui n’égalait pas tout-à-fait les gages d’un laquais même à cette époque, d’entreprendre de communiquer au futur laird d’Ellangowan toute l’instruction qu’il possédait, et toutes les grâces et les perfections que certainement il n’avait pas, mais qu’il n’avait jamais découvert lui manquer. Le laird lui-même trouva son avantage particulier dans cet arrangement, il s’assurait un auditeur patient auquel il racontait ses histoires lorsqu’ils étaient seuls, et aux dépens duquel il pouvait plaisanter lorsqu’il avait compagnie.

Environ quatre ans après cette époque, il arriva une grande révolution dans le comté où est situé Ellangowan.

Ceux qui examinaient la disposition des esprits, pensaient depuis long-temps qu’un changement de ministère allait s’opérer. Après bien des espérances et des craintes, des délais, des bruits plus ou moins fondés, et même dénués de fondement ; après que plusieurs clubs eurent porté des toasts à l’élévation de tel homme d’état, et d’autres à sa chute ; après des courses à pied, à cheval, en poste ; après maintes adresses pour et contre, de protestations de sacrifier sa vie et sa fortune, le coup fut enfin frappé, l’administration du jour fut dissoute, et le parlement, comme c’est la conséquence naturelle, fut également dissous.

Sir Thomas Kittlecourt, comme les autres membres, prit la poste et revint dans son comté, où il ne reçut qu’une froide réception. Il était partisan de l’ancienne administration ; et les amis de la nouvelle s’étaient déjà occupés d’un canvass[40] en faveur de John Featheread, esquire, qui avait le meilleur équipage de chasse du pays tant en chiens qu’en chevaux. Parmi ceux qui se rangèrent sous l’étendard de la révolte, était Gilbert Glossin, clerc à … et agent du laird d’Ellangowan. Cet honnête homme avait été rebuté pour quelque faveur par le ci-devant membre du parlement, ou, ce qui est aussi probable, il avait obtenu tout ce qu’il pouvait lui demander, et il tournait ses regards d’un autre côté pour un nouvel avancement. M. Glossin avait un vote sur la terre d’Ellangowan, et il décida que son patron devait en avoir un aussi, n’ayant aucun doute sur le parti que M. Bertram embrasserait dans la lutte électorale. Il persuada facilement à Ellangowan qu’il serait honorable pour lui de se présenter dans la lice à la tête d’un parti aussi nombreux que possible, et il se mit immédiatement à l’ouvrage, faisant des votes de la manière connue de chaque légiste, en morcelant et subdivisant les supériorités[41] sur cette ancienne et puissante baronnie. Ainsi, à force de couper et de rogner ici, d’ajouter et d’agrandir là, et de créer des over lords sur tout le domaine que Bertram tenait de la couronne, ils s’avancèrent, le jour des élections, à la tête de dix hommes dont les parchemins étaient aussi bons qu’aucun de ceux qui aient jamais prêté de serment de fidélité et de possession. Ce valeureux renfort décida du sort de la bataille qui balançait encore. Le patron et son agent partagèrent l’honneur ; la récompense échut au dernier exclusivement. M Gilbert Glossin fut nommé clerc du tribunal de justice de paix, et le nom de Godefroy Bertram fut inséré dans une nouvelle commission de juge qui suivit immédiatement l’ouverture du parlement.

C’était là que tendait l’ambition de M. Bertram, non qu’il dût avoir la peine et la responsabilité de cette charge, mais il pensait que c’était une dignité qui lui était due, et que la méchanceté seule l’avait empêché d’occuper jusqu’alors. Mais il y a un vieux proverbe écossais bien véritable : « Les fous ne doivent pas avoir des bâtons pour frapper, » c’est-à-dire des armes offensives. M. Bertram ne fut pas plus tôt en possession de son autorité judiciaire si long-temps attendue, qu’il commença à l’exercer avec plus de sévérité que de douceur, et démentit entièrement la bonne opinion que son insouciance avait jusqu’alors fait concevoir de son bon caractère. Nous avons lu quelque part qu’un juge de paix nouvellement nommé écrivit au libraire qui tenait les statuts qui regardaient sa charge, avec l’orthographe suivante : « Envoyez-moi, je vous prie, la hache relative à Auguste des pois. » Sans doute que ce docte gentleman, lorsqu’il fut possesseur de la hache, tailla les lois comme des branches d’arbres. M. Bertram n’était pas tout-à-fait aussi ignorant dans la syntaxe anglaise que son digne prédécesseur : mais Auguste des pois lui-même n’aurait pas employé plus aveuglément l’arme qu’on lui avait si imprudemment remise.

Il considéra bien sérieusement la commission qu’on lui avait confiée comme une marque personnelle de la faveur du souverain, oubliant qu’il avait pensé d’abord que s’il avait été privé du privilège ou de l’honneur commun à tous ceux de son rang, ç’avait été le résultat d’une cabale montée contre lui. Il commanda à son fidèle aide-de-camp Dominie Sampson de lire la commission à haute voix, et à ces premiers mots : « Il a plu au roi de nommer… » — « Il a plu ! s’écria-t-il dans le transport de sa reconnaissance ; l’honnête homme ! je suis sûr que cela ne doit pas lui plaire plus qu’à moi. »

En conséquence, ne voulant pas restreindre sa reconnaissance à de simples sentiments ou à des mots, il se livra avec ardeur aux devoirs de sa place et s’efforça de prouver qu’il était digne de l’honneur qu’on lui avait accordé, en s’acquittant avec une activité sans relâche des soins de sa charge. « Nouveaux balais nettoient bien, dit-on, » et je peux moi-même porter témoignage qu’à l’arrivée d’une nouvelle servante, les araignées, anciennes et héréditaires habitantes, qui avaient filé leurs toiles sur les dernières tablettes de ma bibliothèque (où sont principalement des livres de lois et de théologie), durant le règne pacifique de celle qui l’avait précédée, fuient avec vitesse devant le balai novice de la nouvelle mercenaire. De même le laird d’Ellangowan se montra sans pitié dans la réforme qu’il fit aux dépens des pillards et des voleurs établis depuis longtemps dans le pays et qui avaient été ses voisins pendant un demi-Siècle. Il faisait des miracles, homme un autre duc Humphrey, et par l’influence de sa baguette de justice il faisait marcher les boiteux, voir les aveugles et travailler les paralytiques. Il découvrait les braconniers, les pêcheurs en défaut, les voleurs de vergers et ceux qui tuaient les pigeons ; il eut pour récompense les applaudissements du tribunal, et dans le public la réputation d’un magistrat actif.

Tout ce bien avait aussi son mauvais côté ; un mal suivi et établi depuis long-temps ne doit pas être déraciné sans quelque précaution. Le zèle de notre digne ami enveloppa dans une mesure générale plusieurs personnages dont sa lâchesse[42] avait contribué à nourrir les habitudes de paresse et de mendicité ; ces habitudes étaient devenues pour eux une seconde nature qu’on ne pouvait pas changer, ou leur incapacité réelle pour le travail les rendait, suivant leur langage, des objets dignes de la charité des véritables chrétiens. Le mendiant, qu’on avait toujours vu et qui depuis vingt ans faisait régulièrement sa ronde dans le voisinage, et était plutôt reçu comme ami que comme objet de charité, fut envoyé dans la maison de travail voisine. La vieille femme décrépite qui courait la paroisse sur une civière, circulant de maison en maison comme un mauvais schelling que chacun se hâte de passer à son voisin (elle qui avait coutume de demander des porteurs aussi haut, ou plus haut même qu’un voyageur qui demande des chevaux de poste), partagea aussi le même sort désastreux. Le fou Jock, qui, moitié voleur, moitié idiot, avait été le jouet des générations successives des enfants du village pendant la plus grande partie d’un siècle, fut enfermé dans la maison de correction du comté, où, privé de l’air libre et des rayons du soleil, les seules choses dont il put jouir, il languit et mourut dans l’espace de six mois. Le vieux matelot qui, depuis si long-temps, visitait les solives enfumées de chaque cuisine du pays, en chantant le capitaine Ward, ou le brave amiral Benbow, fut banni du comté, par le seul motif qu’il parlait avec un fort accent irlandais. Dans son zèle empressé pour l’administration de la police rurale, le juge abolit même les visites annuelles du colporteur.

Toutes ces améliorations n’échappèrent point aux remarques et à la censure. Nous ne sommes faits ni de bois ni de pierre, et, comme l’écorce ou le lichen, les choses qui sont attachées à nos anciennes habitudes ne peuvent être enlevées sans que nous en ressentions du déplaisir. La femme du fermier regrettait les nouvelles qu’elle était accoutumée à recevoir, et peut-être aussi la secrète satisfaction de distribuer les aumônes, sous la forme d’une poignée de gruau d’avoine, au mendiant qui les lui apportait. Les chaumières souffraient de l’interruption du petit trafic entretenu avec les marchands ambulants. Les enfants pleuraient leurs dragées et leurs joujoux ; les jeunes femmes manquaient d’épingles, de rubans, de peignes et de ballades ; les vieilles ne pouvaient plus changer leurs œufs pour du sel, du tabac à priser ou à fumer.

Toutes ces circonstances jetèrent le laird d’Ellangowan dans un discrédit d’autant plus grand, qu’il avait été très populaire. Ses ancêtres même servaient à l’accuser. Les Greenside, les Burnville, ou les Viewforth, disait-on, pensent ou font ce qu’ils veulent, peu importe ! ce sont des étrangers dans le pays ; mais Ellangowan, dont la famille est parmi nous depuis que le monde est monde, tourmenter ainsi les pauvres ! On appelait son grand-père le mauvais laird ; mais quoiqu’il n’eût pas de trop bons moments lorsqu’il était en méchante compagnie et qu’il avait bu un coup, il aurait regardé comme indigne de lui de se conduire ainsi. Non, non, dans ce temps-là, la grande cheminée de la vieille Place fumait toujours comme un four à chaux, et il y avait autant de pauvres gens dans la cour ou contre la porte, qu’il y avait de nobles dans la grande salle. Et la dame, le soir de Noël, donnait douze pences d’argent à chaque pauvre, en l’honneur des douze apôtres. On disait qu’ils étaient papistes ; mais nos grands seigneurs pourraient parfois prendre leçon des papistes, ils ne donnent d’autres secours aux malheureux qu’en leur jetant une pièce de six pences le dimanche, en les faisant battre de verges et conduire au son du tambour pendant les six autres jours de la semaine.

Telles étaient les conversations que le bon twopenny[43] faisait tenir le dimanche dans chaque cabaret à trois ou quatre milles à la ronde, ce qui faisait le diamètre de l’orbite dans lequel notre ami Godefroy Bertram, Esq., J. P., doit être considéré comme l’astre le plus lumineux. Mais les mauvaises langues eurent encore un plus beau sujet de s’exercer, sur le renvoi d’une colonie d’Égyptiens, avec un membre de laquelle notre lecteur a déjà fait connaissance, et qui depuis longues années vivaient en paix dans leur établissement, sur le domaine d’Ellangowan.



CHAPITRE VII.

LES ÉGYPTIENS.


Venez, princes de régiment en haillons ; tous, princes du sang, Pregg, mon honnête et puissant seigneur ; et ces autres, quel que soit leur nom, Jarkman ou Patrico, Cranke ou Clapper-Dudgeon, Frater ou Abram-man ; je parle de tous.
Le Buisson du Mendiant.


Quoique le caractère de ces tribus égyptiennes qui inondèrent anciennement la plus grande partie des nations de l’Europe, et qui en quelque sorte subsistent encore parmi elles comme un peuple distinct, soit généralement connu, je demanderai au lecteur la permission de dire quelques mots sur ce qu’elles étaient en Écosse.

Tout le monde sait que les Égyptiens à une époque antérieure furent reconnus par un des rois d’Écosse comme un peuple séparé et indépendant ; ils furent distingués d’une manière moins favorable par une loi subséquente qui rendit le caractère d’Égyptien, dans la balance de la justice, synonyme de celui de voleur coutumier, et prescrivit leur châtiment en conséquence. Malgré la sévérité de cette loi et d’autres semblables, leurs bandes prospérèrent au milieu des malheurs du pays, et s’augmentèrent de ceux que la famine, l’oppression ou les fureurs de la guerre avaient privés de tout autre moyen d’existence. Ils perdirent en grande partie, par ce mélange, leur caractère national, et devinrent une race abâtardie, ayant toutes les habitudes de paresse et de vol de leurs ancêtres orientaux, avec la férocité qu’ils durent probablement aux hommes du Nord qui se joignirent à leur société. Ils voyageaient par bandes distinctes, avaient des lois parmi eux d’après lesquelles chaque tribu devait se renfermer dans son district. La moindre invasion sur les limites qui avaient été assignées à une autre tribu donnait lieu à des combats désespérés, dans lesquels il y avait souvent beaucoup de sang versé.

Le patriotique Fletcher de Saltoun a tracé une peinture de ces bandits, il y a environ cent ans, et mes lecteurs la parcourront avec étonnement.

« Il y a aujourd’hui en Écosse, dit-il (outre un grand nombre de pauvres familles entretenues seulement avec le produit des troncs des églises, et d’autres auxquelles une mauvaise nourriture donne la mort), deux cent mille vagabonds qui mendient de porte en porte. Loin d’être un avantage, c’est un bien lourd fardeau pour un pays aussi pauvre. Quoique leur nombre soit peut-être doublé par les grandes calamités qui ont désolé l’Écosse, toujours est-il que dans tous les temps il y a eu à peu près cent mille de ces mendiants qui ont vécu sans se soumettre à aucune loi du pays, ni même à aucune loi divine ou naturelle… Aucun magistrat n’a jamais pu découvrir ou être informé où mourait un seul sur cent de ces vagabonds ou s’ils étaient baptisés. Il se commet beaucoup de meurtres parmi eux ; et ils ne sont pas seulement un pesant fardeau pour les pauvres cultivateurs, qui sont sûrs d’être insultés s’ils ne donnent du pain ou quelque provision à peut-être quarante de ces coquins dans un seul jour, mais ils volent encore les gens qui demeurent dans des maisons isolées de tout voisinage. Aux années d’abondance ils se rassemblent sur les montagnes par milliers, et y font des repas et des débauches qui durent plusieurs jours ; dans les noces de campagne, aux enterrements, dans les marchés et sur tous les lieux publics, on les voit, hommes et femmes, toujours buvant, jurant, blasphémant, ou se battant entre eux. »

Malgré le tableau déplorable que présente cet extrait, et quoi que fît Fletcher lui-même, cet ami ardent et éloquent de la liberté crut ne pouvoir mieux arrêter ces désordres qu’en réduisant ces bandes à une sorte d’esclavage domestique ; la suite des temps, l’accroissement des moyens d’existence et le pouvoir des lois ont resserré ce mal affreux dans des limites très étroites. Les tribus d’Égyptiens, de Jockies ou de Cairds, car ces bandits étaient connus sous ces différents noms, devinrent moins nombreuses, et plusieurs s’anéantirent. Cependant il en restait assez pour effrayer et tourmenter les campagnes. Quelques métiers manuels et grossiers étaient entièrement abandonnés à ces vagabonds ; c’étaient eux qui faisaient des assiettes de bois, des cuillers de corne, et tout ce qui concerne l’art de la chaudronnerie ; ils y ajoutèrent un petit commerce de poterie grossièrement façonnée : tels étaient leurs moyens apparents d’existence. Chaque tribu avait ordinairement un point fixe de réunion qu’ils occupaient dans l’occasion, qu’ils considéraient comme leur camp, et dans le voisinage duquel ils s’abstenaient de commettre aucun vol. Ils avaient des talents et une industrie qui les rendaient utiles et agréables dans certaines circonstances. Plusieurs cultivaient la musique avec succès ; et le joueur de violon ou de cornemuse favori d’un district faisait souvent partie d’une tribu égyptienne. Ils entendaient bien les amusements de la campagne, tels que la chasse aux loutres, la pêche, et savaient toujours où trouver le gibier. Ils élevaient les bassets les meilleurs et les plus hardis, et ils avaient quelquefois de bons chiens d’arrêt à vendre. Dans l’hiver, les femmes disaient la bonne aventure, les hommes faisaient des tours de passe-passe ; et ces talents aidaient quelquefois la compagnie assemblée chez le fermier à passer agréablement les longues ou orageuses soirées. Leur caractère sauvage, et l’orgueil indomptable avec lequel ils dédaignaient tout travail régulier, inspiraient une certaine crainte, qui n’était point diminuée par la considération que ces vagabonds étaient une race vindicative qu’aucun frein ne pouvait arrêter, et que ni la crainte ni la conscience ne pouvaient les détourner de tirer une vengeance cruelle de ceux qui les avaient offensés. Ces tribus étaient, en un mot, les Parias de l’Écosse, vivant au milieu d’Européens civilisés comme des Indiens sauvages ; et comme eux on les jugeait plutôt par leurs coutumes, leurs habitudes et leurs opinions, que s’ils avaient été membres d’une partie de la société civilisée. Il en existe encore aujourd’hui quelques hordes, surtout dans les lieux où ils peuvent facilement s’échapper dans des solitudes ou sur une autre terre. Les traits de leur caractère ne sont pas beaucoup adoucis. Leur nombre, cependant, est bien diminué ; et au lieu de cent mille Égyptiens que comptait Fletcher, il serait peut-être impossible d’en trouver plus de cinq cents dans toute l’Écosse.

Une tribu de ces vagabonds, à laquelle Meg Merrilies appartenait, était établie depuis long-temps, du moins autant que ses habitudes le lui permettaient, dans un vallon du domaine d’Ellangwoan. Ils y avaient élevé quelques chaumières qu’ils appelaient « leur ville de refuge », et où, lorsqu’ils n’étaient point absents pour leurs excursions, ils vivaient sans être inquiétés, comme les corneilles perchées sur les vieux frênes qui les entouraient. Ils occupaient cette vallée depuis si long-temps, qu’ils étaient en quelque sorte regardés comme propriétaires des misérables cabanes qu’ils habitaient. On disait qu’ils avaient anciennement acheté cette protection du laird d’Ellangowan pour les services qu’ils lui avaient rendus dans la guerre, ou plus fréquemment en ravageant et en pillant les terres des barons voisins avec lesquels il était en querelle. Plus tard leurs services étaient devenus d’une nature plus pacifique : les femmes filaient des mitaines pour milady, tricotaient des chaussettes pour le laird ; et on les leur présentait tous les ans, le jour de Noël, en grande cérémonie ; les vieilles sibylles bénissaient le lit nuptial du laird lorsqu’il se mariait, et le berceau de son héritier naissant ; les hommes raccommodaient la porcelaine cassée de milady, servaient le laird dans ses parties de chasse, élevaient ses chiens et coupaient les oreilles de ses petits bassets ; les enfants cueillaient des noisettes dans les bois, des baies sur la mousse, pour porter leur tribut au château : on récompensait ces actes volontaires de service et de dépendance en les protégeant dans quelques occasions, en les tolérant dans d’autres, et en leur distribuant les restes de la table, même de la bière et de l’eau-de-vie, lorsque les circonstances commandaient au laird de se montrer généreux. Cet échange mutuel de bons offices, qui était continué depuis au moins deux siècles, rendait les tenanciers de Derncleugh comme des habitants privilégiés sur le domaine d’Ellangowan. Les coquins étaient tout-à-fait bons amis avec le laird, qui se serait regardé comme maltraité lui-même si son crédit n’eût pu les protéger contre les lois et les magistrats du comté. Mais cette union amicale allait bientôt être rompue.

La communauté de Derncleugh, qui n’avait de protection que pour ses propres fripons, ne s’alarmait nullement de la sévérité que le juge de paix déployait contre les autres vagabonds. Ils ne doutaient pas qu’il n’eût résolu de ne souffrir d’autres mendiants ou vagabonds dans le pays que ceux qui habitaient sur ses terres, et qui exerçaient leur commerce avec sa permission formelle, soit expresse, soit tacite. M. Bertram, de son côté, ne se hâtait pas d’exercer sa nouvelle autorité aux dépens des anciens colons de Derncleugh ; mais il y fut contraint par les circonstances.

À l’une des sessions de trimestre, notre nouveau juge se vit publiquement reprocher par un gentilhomme du parti politique opposé, que tandis qu’il affectait un grand zèle pour la police publique et semblait ambitionner la réputation de magistrat actif, il nourrissait une tribu des plus grands coquins du pays, et souffrait qu’ils habitassent à un mille du château d’Ellangowan. Il n’y avait rien à répondre à cela, car le fait était trop évident et trop bien connu. Le laird digéra cet affront le mieux qu’il put, et en retournant chez lui, il chercha dans son esprit quel serait le meilleur moyen de se débarrasser de ces vagabonds, qui avaient imprimé une tache à sa réputation de magistrat. Il venait de se décider à saisir la première occasion de chercher querelle aux parias de Derncleugh, lorsque le hasard lui en offrit une.

Depuis la nomination de notre ami à la place de juge de paix, il avait voulu que la porte de son avenue, qui, n’ayant autrefois qu’un gond, restait en tout temps ouverte d’une manière hospitalière, il avait voulu, dis-je, que cette porte fût de nouveau garnie de gonds et bien peinte. Il avait aussi fait boucher avec des pieux entrelacés artistement de genêt épineux certains trous dans les haies de son enclos, à travers lesquels s’introduisaient les petits garçons égyptiens pour aller chercher des nids d’oiseaux dans les plantations, les vieillards du village pour abréger leur chemin d’un lieu à un autre, et les garçons et les filles pour les rendez-vous du soir, et tout cela sans faire offense ou sans demander permission à personne. Mais ces jours de calme étaient sur le point de finir, et une inscription menaçante, placée sur l’un des côtés de la porte, annonçait qu’on poursuivrait selon la loi (le peintre avait écrit qu’on persécuterait ; l’un vaut bien l’autre), quiconque oserait passer par dessus cette clôture. De l’autre côté de la porte, on avait, pour l’uniformité, eu la précaution d’annoncer qu’il y avait des fusils à ressort et des pièges si terribles, que, disait en lettres rouges un emphatique nota bene, « si un homme s’y trouvait pris, ils casseraient la jambe d’un cheval. »

Malgré ces menaces, six grands garçons égyptiens et autant de filles étaient montés à cheval sur la nouvelle porte, tressant des fleurs de mai qu’ils avaient, il n’était que trop évident, cueillies dans l’enceinte défendue. Ce fut du ton le plus imposant qu’il put prendre, que le laird leur commanda de descendre ; ils ne firent aucune attention à son ordre ; il commença à les pousser à bas l’un après l’autre ; les coquins au visage bronzé résistèrent, passivement toutefois, se tenant aussi fermes qu’ils pouvaient, ou bien regrimpant aussi vite qu’ils étaient descendus.

Le laird alors appela à son aide un de ses domestiques, vigoureux gaillard qui eut tout de suite recours à son fouet, dont quelques coups firent bientôt déguerpir la bande. Telle fut la première brèche faite à la paix qui régnait entre le château d’Ellangowan et les Égyptiens de Derncleugh.

Pendant quelque temps les derniers ne purent s’imaginer que la guerre était véritable ; ils ne le crurent que lorsqu’ils virent leurs enfants recevoir des coups de fouet, si on les trouvait dans l’enclos, ou qu’en gardant leurs ânes ils les laissaient aller dans les plantations, ou seulement se détourner pour paître le long de la route ; enfin, ils ne le crurent que lorsque le constable commença à s’informer soigneusement de leurs moyens d’existence, et exprima sa surprise de ce que les hommes dormaient tout le jour dans leurs chaumières, et étaient absents la plus grande partie de la nuit.

Lorsque les choses en furent venues à ce point, les Égyptiens ne se firent aucun scrupule d’user de représailles. Les poulaillers d’Ellangowan furent pillés, son linge volé sur les cordes ou sur le pré où il était étendu pour blanchir, son poisson fut pêché, ses chiens furent enlevés, ses jeunes arbres coupés, ou dépouillés de leur écorce. On fit le mal seulement pour le plaisir du mal. De l’autre côté, on délivra des mandats avec l’ordre de les poursuivre, de les chercher, de les prendre et de les saisir sans miséricorde ; et, malgré leur adresse, un ou deux seulement des déprédateurs furent arrêtés et convaincus de vol sans pouvoir se défendre. L’un d’eux, jeune homme vigoureux, qui avait été quelquefois à la pêche en mer, fut livré au capitaine de la presse[44] à D…, deux enfants furent fortement fouettés, et une matrone égyptienne envoyée à la maison de correction.

Cependant les Égyptiens ne faisaient aucun mouvement pour quitter le lieu qu’ils avaient si long-temps habité, et M. Bertram sentait quelque répugnance à les chasser de leur ancienne « cité de refuge. » Aussi ces petites guerres dont nous parlons continuèrent quelques mois sans que les hostilités augmentassent ou diminuassent d’aucun côté.


CHAPITRE VIII.

L’EXIL.


Ainsi l’Indien cuivré, sur les bords de l’Ontario, couvert de la peau bigarrée de la panthère, et dont la race basanée s’affaiblit, voit avec douleur les hommes blancs élever leurs chaumières derrière les arbres ; il quitte l’abri des bois qui l’ont vu naître, il quitte le murmure des flots de l’Ohio, et dans sa colère, précipitant ses pas sur des chemins où la feuille tombée n’avait jamais été foulée par un pied humain, il prend sa course vers les lieux où règne l’aurore, à travers des forêts silencieuses depuis la naissance du monde.
Scènes de l’enfance.


En traçant la naissance et les progrès de la guerre des Marons d’Écosse, nous ne devons pas oublier de dire que les années s’étaient écoulées, et que le petit Henri Bertram, l’un des enfants les plus jolis et les plus hardis qui aient jamais fait un sabre de bois et un bonnet de grenadier de papier, était près d’atteindre le jour de l’anniversaire de sa cinquième année révolue. Une hardiesse de caractère qui s’était développée de bonne heure et d’elle-même, en faisait déjà un petit coureur ; il connaissait toutes les prairies et tous les vallons aux environs d’Ellangowan, et il pouvait dire, dans son langage enfantin, sur quelles terres poussaient les plus jolies fleurs, et quel taillis portait les noisettes les plus mûres. Il effrayait tous les jours ceux qui le suivaient, en grimpant dans les ruines du vieux château, et il avait fait plus d’une excursion à la dérobée jusqu’au hameau des Égyptiens

Dans ces occasions, il revenait toujours sur le dos de Meg Merrilies, qui, bien qu’elle ne fût pas entrée dans la Place depuis que son neveu avait été embarqué, ne paraissait pas étendre son ressentiment sur l’enfant du laird. Au contraire, elle tâchait de le rencontrer dans ses promenades, elle lui chantait une chanson égyptienne, le faisait monter sur son âne, et fourrait dans sa poche un morceau de pain d’épice ou une pomme rouge. L’ancien attachement de cette femme pour la famille, réprimé et repoussé partout, semblait se réjouir d’avoir un objet sur lequel il pût se reposer et s’épancher. Elle prédit cent fois que le jeune M. Henri serait l’orgueil de la famille, et qu’il n’avait point poussé un tel rejeton du vieux chêne depuis la mort d’Arthur Mac-Dingawaie, qui avait été tué à la bataille de Bloody-Bay ; car pour le tronc actuel, il n’était bon qu’à faire du feu. Une fois que l’enfant était malade, elle passa toute la nuit sous la fenêtre, chantant un charme qu’elle regardait comme un fébrifuge souverain, et l’on ne put la faire entrer au château, ni lui faire quitter la place, qu’elle n’eût été informée que la crise était passée.

L’affection de cette femme devint matière à soupçons, non pour le laird, qui n’était jamais pressé de soupçonner le mal, mais pour sa femme qui avait une santé chancelante et un esprit faible. Elle était alors très avancée dans une seconde grossesse, et comme elle ne pouvait pas sortir, et que la femme qui était attachée à Henri était jeune et étourdie, elle pria Dominie Sampson de se charger du soin de veiller sur l’enfant dans ses courses, lorsqu’il ne pourrait être autrement accompagné. Dominie aimait son jeune élève, il était enchanté de ses progrès, ayant déjà poussé son instruction jusqu’à lui faire épeler des mots de trois syllabes. L’idée que ce petit prodige d’érudition pouvait être enlevé par les Égyptiens comme un second Adam Smith[45], n’était pas supportable pour lui ; en conséquence, quoique cette charge fût en opposition avec ses habitudes et son genre de vie, il l’accepta, et on aurait pu le voir marcher en, ruminant un problème mathématique dans sa tête, et ayant l’œil fixé sur un enfant de cinq ans dont les courses le mirent souvent dans des situations difficiles. Deux fois Dominie fut poursuivi par une vache au poil hérissé ; une fois il tomba dans un ruisseau en passant sur des pierres qui servaient à le traverser ; une autre fois il fut englouti jusqu’au milieu du corps dans le bourbier de Lochend, en cherchant à cueillir un lis d’eau pour le jeune laird. Aussi les matrones du village qui secoururent Sampson dans cette occasion, dirent-elles « que le laird ferait aussi bien de confier la garde de son enfant à un rustaud. » Mais le bon Dominie supportait tous ces malheurs avec une gravité et une sérénité également imperturbables : « Pro-di-gi-eux ! « était la seule exclamation qu’ils arrachaient à cet homme impassible.

En attendant, le laird avait résolu d’en finir avec les Marons de Derncleugh. Les vieux domestiques secouèrent la tête à cette nouvelle, et Dominie lui-même se hasarda à faire une remontrance indirecte ; cependant, comme il l’exprima dans une phrase en style d’oracle, ne moveas Camarinam, ni l’allusion ni le langage n’étaient compréhensibles pour M. Bertram, et on procéda contre les Égyptiens, suivant la loi. Chaque porte du hameau fut marquée à la craie par les officiers de la cour foncière, comme un avertissement formel de le quitter prochainement ; cependant ils ne montrèrent aucun symptôme soit de soumission, soit d’acquiescement. À la fin le jour fixé pour le terme, le Jour fatal de la fête de saint Martin arriva, et l’on eut recours à des moyens violents d’expulsion ; un fort détachement d’officiers de paix, assez nombreux pour rendre toute résistance vaine, ordonna aux habitants de partir à midi, et comme ils n’obéissaient pas, les officiers, aux termes de leur mandat, se mirent à découvrir le toit des chaumières et à renverser les misérables portes et croisées, mode d’expulsion abrégé et efficace encore pratiqué dans quelques parties éloignées de l’Écosse, quand un tenancier veut résister. Les Égyptiens, pendant un moment, regardèrent l’ouvrage de destruction dans un morne silence et sans faire un mouvement ; ensuite ils se mirent à seller et à charger leurs ânes et à faire leurs préparatifs de départ : tout cela fut bientôt fait pour des gens qui avaient toutes les habitudes des tartares errants ; ils se mirent donc en route pour aller chercher de nouveaux établissements où leurs patrons ne fussent ni des Quorum, ni Custos Rotulorum[46].

Certains remords de conscience avaient empêché Ellangowan d’assister en personne à l’expulsion de ses tenanciers ; il avait confié l’exécution de cette mesure aux officiers de la loi, sous les ordres immédiats de Franck Kennedy, inspecteur ou officier à cheval de l’excise, qui était devenu depuis peu ami intime de la maison, et dont nous parlerons plus au long dans le prochain chapitre. M. Bertram choisit ce jour lui-même pour faire une visite à un ami à quelque distance, mais il arriva, malgré ses précautions, qu’il ne put éviter de rencontrer ses anciens tenanciers lorsqu’ils s’éloignaient de ses domaines.

Ce fut dans un chemin creux près le sommet d’une montée rapide, sur les confins des domaines d’Ellangowan, que M. Bertram rencontra la caravane égyptienne. Quatre ou cinq hommes formaient l’avant-garde, enveloppés dans de longs et larges manteaux qui cachaient leurs grands corps maigres, comme des chapeaux à larges bords, rabattus sur leurs fronts, ombrageaient et cachaient leurs traits sauvages, leurs yeux noirs, et leurs visages basanés. Deux d’entre eux portaient de longs fusils de chasse, un autre un large sabre sans fourreau, et tous avaient le poignard des Highlands, sans chercher toutefois à en faire parade. Suivaient les ânes chargés de bagages et des petits chariots ou tumbers, comme on les appelait dans le pays, portant les infirmes et les malades, les vieillards et les enfants de la horde exilée. Les femmes avec leurs vêtements rouges et leurs chapeaux de paille, et les aînés les pieds et la tête nus et le corps presque entièrement nu aussi, prenaient soin de la petite caravane. La route était étroite, et passait au milieu de deux monticules de sable : le domestique de M. Bertram courut en avant, claquant de son fouet avec un air d’autorité et ordonnant aux exilés de laisser le passage libre à ceux qui valaient mieux qu’eux. On ne fit aucune attention à ses ordres ; il s’adressa alors aux hommes qui marchaient nonchalamment en tête de la troupe : « Restez à la tête de vos bêtes et faites place au laird.

— Il aura sa part de la route, » répondit un Égyptien de dessous son chapeau rabattu et aux larges bords, et sans lever la tête, « et il n’aura rien de plus ; le grand chemin est aussi libre pour nos ânes que pour son cheval hongre. »

Le ton de cet homme était brusque et même menaçant ; M. Bertram pensa que ce qu’il y avait de mieux à faire était de mettre sa dignité dans sa poche, et de prendre le long de la caravane le chemin étroit qu’on voulait bien lui laisser. Pour cacher sous un air d’indifférence le sentiment que lui inspirait ce manque de respect, il s’adressa à l’un des Égyptiens qui le dépassait sans le saluer ou avoir l’air de le connaître. « Gilles Baillie, dit-il, avez-vous appris si votre fils Gabriel se trouve bien ? » C’était le jeune homme qu’on avait embarqué par force.

« Si j’avais appris autre chose, dit le vieillard en levant les yeux avec un regard sévère et menaçant, vous l’auriez appris aussi. » Et il suivit son chemin sans attendre une autre question[47]. Lorsque le laird eut traversé, non sans difficulté, ce groupe de figures qui lui étaient connues et sur lesquelles il ne lisait alors que la haine et le mépris, au lieu du respect dont il était autrefois l’objet comme leur supérieur, sorti de cette cohue, il ne put s’empêcher de tourner son cheval et de regarder en arrière pour observer leur marche. Ce groupe aurait fourni un excellent sujet au burin de Callot. L’avant-garde avait déjà gagné un petit taillis rabougri qui était au pied de la colline, et le reste de la caravane s’y enfonça successivement jusqu’au dernier traîneur.

Les sentiments que M. Bertram éprouvait n’étaient pas sans amertume. La peuplade qu’il venait de renvoyer ainsi brusquement de son ancienne place de refuge était à la vérité une race vicieuse et indolente ; mais avait-il fait des efforts pour la corriger ? Ils n’étaient pas alors plus méprisables qu’au moment où ils pouvaient se considérer comme une sorte de vassaux, dépendants de sa famille ; et par cela seul qu’il était devenu magistrat, avait-il dû changer ainsi de conduite à leur égard ? Quelques moyens de réforme auraient au moins dû être essayés avant de chasser sept familles à la fois et de les priver d’une espèce de bien-être qui les empêchait du moins de commettre des crimes atroces. Il y avait aussi dans son cœur quelque compassion pour ces figures qui lui étaient si connues et si familières ; et Godefroy Bertram était surtout accessible à ce sentiment par la nature même de son esprit borné qui cherchait ses principaux amusements dans tout ce qui l’environnait. Il allait retourner la tête de son cheval pour continuer sa route, lorsque Meg Merrilies, qui était restée derrière la troupe, se présenta à ses regards surpris.

Elle était debout sur une de ces hauteurs escarpées qui, comme nous l’avons dit auparavant, dominaient la route : aussi était-elle placée beaucoup plus haut qu’Ellangowan quoiqu’il fût à cheval ; et sa haute taille, qui se dessinait sur un ciel pur et bleu, semblait presque surnaturelle. Nous avons dit qu’il y avait dans ses vêtements, ou plutôt dans sa manière de les ajuster, quelque chose d’étrange, quelle avait peut-être adopté pour ajouter à l’effet de ses enchantements et de ses prédictions, ou peut-être encore d’après quelques traditions relatives aux costumes de ses ancêtres. Dans ce moment, elle avait une grande pièce d’étoffe de coton rouge roulée autour de sa tête en forme de turban, au-dessous duquel ses yeux noirs brillaient d’un feu extraordinaire ; sa chevelure, longue et mêlée, s’échappait en boucles des plis de cette singulière coiffure. Son attitude était celle d’une sibylle inspirée, et elle tenait de la main droite une jeune branche qui semblait coupée à l’instant.

« Je veux être damné, dit le domestique, si elle n’a point coupé un jeune arbre dans le parc Dukit ! » Le laird ne répondit rien, et continua à regarder fixement cette femme ainsi perchée au-dessus de sa route.

« Passez votre chemin, dit l’Égyptienne, passez votre chemin, laird d’Ellangowan ! passez votre chemin, Godefroy Bertram ! Aujourd’hui vous avez éteint sept foyers fumants, voyez si le feu de votre parloir en sera plus clair pour cela ; vous avez fait renverser le toit de sept chaumières, voyez si le toit de votre château en est plus solide : vous pouvez mettre vos jeunes bœufs dans les maisons de Derncleugh, prenez garde que le lièvre n’aille gîter sur le foyer d’Ellangowan. Passez votre chemin, Godefroy Bertram ! pourquoi regarder ainsi notre peuplade ? Il y a ici trente créatures qui auraient manqué de pain avant que vous eussiez manqué de friandises, et qui auraient donné leur vie et leur sang avant que votre petit doigt eût été égratigné. Oui, ils étaient trente, depuis la vieille femme de cent ans jusqu’à l’enfant né la semaine dernière ; vous les avez chassés de leur asile pour les envoyer dormir avec le coq noir dans les marais. Passez votre chemin, Ellangowan ! Nos enfants sont suspendus derrière notre dos ; voyez si le berceau de votre enfant en sera mieux établi. Non que je souhaite du mal au petit Henri ou à l’enfant qui est encore à naître, Dieu les en préserve ! Rendez-les bienfaisants pour les pauvres, et meilleurs que leur père ! Et maintenant suivez votre chemin ; car ce sont les derniers mots que vous entendrez prononcer à Meg Merrilies, et c’est le dernier rameau que je couperai dans les jolis bois d’Ellangowan. »

À ces mots elle baissa la baguette qu’elle tenait à la main, et la jeta sur la route. Marguerite d’Anjou, donnant sa malédiction à ses ennemis triomphants, ne les eût pas quittés avec un geste plus orgueilleusement dédaigneux. Le laird allait ouvrir la bouche pour parler et fouiller dans sa poche pour trouver une demi-couronne, mais l’Égyptienne n’attendit ni sa réponse ni son aumône ; elle descendit la colline pour rejoindre la caravane.

Ellangowan rentra tout pensif chez lui ; et il est à remarquer qu’il ne parla de son entrevue à personne de la maison. Le domestique ne fut pas si réservé ; il raconta l’histoire dans tous ses détails à un nombreux auditoire assemblé dans la cuisine, et il finit en jurant que « si jamais le diable parlait par la bouche d’une femme, il avait parlé par celle de Meg Merrilies dans ce jour bienheureux. »


CHAPITRE IX.

LA DISPARITION.


Peignez l’Écosse réduite à son chardon ; sa pinte aussi vide qu’un sifflet, et les damnés d’employés de l’excise toujours en recherche, saisissant un alambic, et dans leur triomphe le brisant comme un frêle coquillage.
Burks.


Pendant la durée de son active magistrature, M. Bertram n’oublia pas les intérêts du fisc. La contrebande, pour laquelle l’île de Man donnait alors tant de facilités, était générale, ou plutôt universelle, le long de la côte sud-ouest de l’Écosse. Presque tout le bas peuple la faisait ; la noblesse y donnait la main, et les officiers de la douane étaient souvent empêchés de faire leur devoir par ceux mêmes qui auraient dû les protéger.

À cette époque un certain Francis Kennedy, déjà nommé dans notre histoire, était employé comme officier à cheval ou comme surveillant dans cette partie du pays ; c’était un homme vigoureux, résolu et actif, qui avait fait des saisies de grande valeur, et qui était haï en proportion par ceux qui avaient un intérêt dans le libre commerce, comme on appelait le trafic des aventuriers qui faisaient la contrebande. Il était fils naturel d’un homme de bonne famille ; c’était à cette circonstance et à la gaîté de son caractère, qui le rendait un convive agréable, à son talent pour chanter une chanson gaillarde, qu’il devait d’être admis parfois dans la société des gentilshommes du pays, et d’être membre de plusieurs de leurs clubs pour faire des exercices athlétiques, dans lesquels il était très adroit.

À Ellangowan, Kennedy était un convive assidu et toujours bien reçu. Sa vivacité épargnait à M. Bertram la peine de penser et le travail que lui coûtait une série d’idées qu’il fallait arranger entre elles ; les exploits hardis et dangereux qu’il avait entrepris dans l’exercice de sa charge formaient un merveilleux sujet de conversation. Toutes ses aventures lui attachèrent sérieusement le laird d’Ellangowan, et l’amusement qu’il trouvait dans la société de Kennedy fut une excellente raison pour secourir et assister son ami dans l’exécution de son devoir odieux et dangereux à remplir.

« Frank Kennedy, disait-il, est un gentilhomme quoique du mauvais côté de la couverture ; il était allié de la famille d’Ellangowan par la maison de Glengubble. Le dernier laird de Glengubble aurait donné son bien à la branche d’Ellangowan ; mais étant allé par hasard à Harrigate, il y rencontra miss Jeanne Hadaway, et remarquons, en passant, que le Dragon vert est la meilleure auberge des deux qui sont à Harrigate ; mais pour revenir à Frank Kennedy, il était gentilhomme d’un côté, et c’eût été une honte de ne point le soutenir contre ces brigands de contrebandiers. »

Lorsque cette ligue eut été concertée, mais non encore mise à exécution, il arriva que le capitaine Dirk Hatteraick débarqua des spiritueux et d’autres articles de contrebande sur le rivage, non loin d’Ellangowan, et se confiant dans l’indifférence avec laquelle jusqu’alors le laird avait vu cette infraction aux lois, il s’inquiéta peu de cacher ou d’expédier sa marchandise ; mais il en résulta que Frank Kennedy, armé d’un mandat d’Ellangowan, et soutenu par quelques domestiques du laird qui connaissaient le pays, et par une troupe de soldats, fit main basse sur les barils, les caisses et les ballots, et après un combat désespéré, où plusieurs blessures furent faites et reçues, il parvint à mettre la grande flèche[48] sur ces articles, et à les apporter en triomphe dans la douane voisine. Dirk Hatteraick jura en hollandais, en allemand et en anglais, de tirer une entière et sanglante vengeance du jaugeur et de ses complices ; et tous ceux qui le connaissaient pensèrent qu’il tiendrait parole.

Quelques jours après l’expulsion de la tribu égyptienne, M. Bertram demanda à son épouse, un matin en déjeunant, si ce n’était point l’anniversaire de la naissance du petit Henri.

« Il a aujourd’hui cinq ans révolus, répondit sa femme ; ainsi nous pouvons regarder le papier du jeune gentleman anglais. »

M. Bertram aimait à montrer son autorité dans les bagatelles. « Non, ma chère amie, non, pas avant demain. La dernière fois que je suis allé à la session trimestrielle, le shérif nous dit que dies, que dies… incœptus ; bref, vous n’entendez pas le latin, mais cela signifie qu’un jour de terme n’est commencé que quand il est fini. — Cela ressemble à une absurdité, mon cher ami. — Cela peut être, ma chère ; mais ce peut être une très bonne loi après tout. En parlant des jours de terme, je voudrais bien, comme dit Frank Kennedy, que la Pentecôte tuât la Saint-Martin, et qu’on la pendît pour ce meurtre, car j’ai pour cette époque une lettre à l’ordre de Jenny Cairns ; et aucun diable de tenancier n’a encore été et n’ira avant la Chandeleur payer un sou de rente à Ellangowan : mais en parlant de Frank Kennedy, j’ose dire qu’il sera aujourd’hui ici, car il est allé à Wigton avertir un vaisseau du roi qui est à l’ancre dans la baie, que le lougre[49] de Dirk Hatteraick est de nouveau sur la côte, et il reviendra ici aujourd’hui ; ainsi il faut nous préparer une bouteille de Bordeaux, et nous boirons à la santé du petit Henri. — Je voudrais bien, répondit son épouse, que Frank Kennedy laissât Dirk Hatteraick tranquille. Qu’a-t-il besoin de se montrer plus empressé que les autres ? Ne peut-il chanter sa chanson, boire sa bouteille, et recevoir son salaire comme le collecteur Snail, cet honnête homme qui ne fâche jamais personne ? Et je m’étonne que vous, qui êtes le laird, vous vous mêliez de cela, et que vous en fassiez autant que lui. Avions-nous besoin d’envoyer chercher du thé ou de l’eau-de-vie à Boroughtown[50] lorsque Dirk Hatteraick avait l’habitude de débarquer tranquillement dans la baie ? — Mistriss Bertram, vous ne connaissez rien à cela. Pensez-vous qu’il convienne à un magistrat de prêter sa maison pour en faire un magasin de marchandises de contrebande ? Frank Kennedy vous montrera dans la loi la peine qu’on encourt, et vous savez par vous-même qu’ils avaient coutume auparavant de déposer leur cargaison dans la vieille Place d’Ellangowan. — Quel mal y avait-il, monsieur Bertram, que les murs et les voûtes du vieux château continssent de temps en temps quelques barils d’eau-de-vie ? Je suis sûre que vous n’étiez pas obligé d’en savoir quelque chose ; et quel mal cela ferait-il au roi que les lairds pussent boire leur bouteille, et leurs dames prendre leur thé à un prix raisonnable ? C’est une honte d’avoir mis des taxes si fortes ! Et n’étais-je pas bien mieux avec ces bonnets de Flandre que Dirk Hatteraick m’envoyait d’Anvers ? Il se passera du temps avant que le roi m’envoie quelque chose, non plus que Kennedy. Et puis vous allez aussi vous faire une querelle avec ces Égyptiens ! Je m’attends chaque jour à apprendre que la grange est ruinée. — Je vous dis encore une fois, ma chère, que vous n’entendez rien à toutes ces choses. Et voici Kennedy qui arrive au galop dans l’avenue. — Eh bien ! eh bien ! Ellangowan, lui dit-elle en élevant la voix comme il quittait la chambre, je souhaite que vous les entendiez vous-même, et voilà tout ! »

Après cet entretien conjugal, le laird courut tout joyeux à la rencontre de son fidèle ami, M. Kennedy, qui arrivait tout essoufflé.

« Pour l’amour de la vie, Ellangowan, lui dit-il, montez au château ! vous verrez ce vieux renard de Dirk Hatteraick, et les limiers de Sa Majesté en pleine chasse après lui. » En parlant ainsi, il jeta la bride de son cheval à un enfant, et monta en courant vers le vieux château, suivi du laird et d’autres personnes de la maison, alarmées par le bruit du canon qu’on entendait alors distinctement de la mer.

En gagnant cette partie des ruines qui dominait un horizon immense, ils aperçurent un lougre, avec toutes ses voiles déployées, en travers de la baie, poursuivi de près par un sloop de guerre qui tirait sur lui avec ses canons de l’avant, tandis que le lougre ripostait avec ses canons de derrière. « Ils ne jouent aux boules que de loin, s’écria Kennedy au comble de la joie, mais ils vont s’approcher. Diable soit de lui ! il jette à la mer sa cargaison ! je vois la bonne Nancy passer par-dessus le bord, baril après baril ! c’est une vilaine chose, une chose damnable de la part de M. Hatteraick, et je le lui ferai savoir en passant. Maintenant, maintenant ils ont le vent sur lui ! c’est cela, c’est cela ! allons ferme sur lui ! allons ! maintenant, mes chiens ! maintenant, mes chiens ! ferme sur le pirate, allons ! »

« Je pense, dit le vieux jardinier à l’une des servantes, que le jaugeur est fers ; » terme par lequel le bas peuple exprime cette agitation d’esprit qu’il regarde comme un présage de mort.

Pendant ce temps la chasse continuait toujours. Le lougre manœuvrait avec une grande habileté et avait recours à toutes les ruses navales pour s’échapper ; il venait d’atteindre et il était près de doubler le promontoire que formait la pointe de terre du côté gauche de la baie, lorsqu’un boulet frappa la vergue dans les élingues, et fit tomber la grande voile sur le pont. La conséquence de cet accident parut inévitable, mais les spectateurs ne purent la voir ; car le vaisseau, qui venait de doubler la pointe, perdit son sillage, et disparut à leur vue derrière le promontoire. Le sloop de guerre mit toutes ses voiles dehors pour le poursuivre ; mais il s’approcha trop du cap et fut obligé de virer de bord, de peur de briser à la côte, et de prendre le large, afin d’avoir assez d’eau pour doubler le promontoire.

« Ils le laisseront échapper, par Dieu ! ils perdront la cargaison ou le lougre, ou tous les deux à la fois ! dit Kennedy ; il faut que je galope jusqu’à la pointe de Warroch (c’était le promontoire dont nous avons parlé), pour leur faire signe où le lougre a dérivé. Adieu pour une heure, Ellangowan ; préparez le bowl de punch et une grande quantité de citrons. Je vous apporterai la marchandise française en revenant, et nous boirons à la santé du jeune laird un bowl où pourrait flotter la yole du collecteur. » À ces mots il monta à cheval et partit au galop.

Environ à un mille du château et sur la lisière des bois qui couvraient, comme nous l’avons dit, le promontoire terminé par la pointe de Warroch, Kennedy rencontra le jeune Henri Bertram, accompagné de son précepteur Dominie Sampson. Il avait souvent promis à l’enfant de le faire monter sur son galloway ; et comme il chantait, dansait et faisait le polichinelle pour l’amuser, il était son grand favori. L’enfant ne l’eut pas plus tôt vu gravissant le sentier, qu’il réclama à grands cris l’exécution de sa promesse ; et Kennedy, qui ne voyait point de danger à le satisfaire, et qui de plus voulait tourmenter Dominie, sur la figure duquel il lisait une remontrance, souleva de terre Henri, le plaça devant lui et continua sa route. Le — par aventure, monsieur Kennedy, — de Sampson se perdit dans le bruit du galop du cheval. Le pédagogue hésita un moment s’il devait les suivre ; mais, comme Kennedy avait la confiance entière de la famille, et que lui Sampson ne se souciait pas d’aller dans sa société, parce qu’il se livrait à des plaisanteries profanes et bouffonnes, il continua sa promenade du même pas, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la Place d’Ellangowan.

Les spectateurs qui étaient sur les ruines du vieux château regardaient encore le sloop de guerre, qui, à la fin, mais après une perte de temps considérable, gagna le large, doubla la pointe de Warroch, et disparut à leurs yeux derrière les bois qui couvraient ce promontoire. Quelque temps après on entendit plusieurs coups de canon dans le lointain, et puis une explosion plus forte, comme celle d’un vaisseau qui saute, et l’on vit un nuage de fumée s’élever au-dessus des arbres et se mêler au firmament. Les spectateurs se séparèrent, augurant différemment du sort du lougre, mais la plus grande partie persuadée que sa capture était inévitable, s’il n’était pas déjà coulé à fond.

« Il est bientôt l’heure de dîner, mon ami, dit mistriss Bertram à son mari ; M. Kennedy sera-t-il long-temps à revenir ? — Je l’attends à chaque minute, ma chère ; peut-être amènera-t-il avec lui quelques officiers du sloop. — Mon Dieu ! monsieur Bertram ! pourquoi ne pas me dire cela plus tôt ? j’aurais fait mettre la grande table ronde. Et puis ils sont las de viandes salées, et à vous dire vrai, un croupion de bœuf est le meilleur morceau de votre dîner ; et puis j’aurais mis une autre robe, et vous n’auriez pas mal fait vous-même de mettre une cravate blanche. Mais vous vous plaisez à me surprendre et à me mettre dans l’embarras : je ne supporterai pas toujours une telle manière d’agir ! Mais c’est quand les gens ne sont plus qu’on les regrette. — Inutile, inutile ! le diable emporte le bœuf, la robe, la table et la cravate ! Tout sera pour le mieux. John, où est Dominie ? dit-il en s’adressant à un domestique qui mettait la table ; où sont Dominie et le petit Henri ? — M. Sampson est rentré depuis plus de deux heures, mais je ne pense pas que M. Henri soit rentré avec lui. — Pas rentré avec lui ! dit la mère ; dites à M. Sampson de se rendre ici sur-le-champ. — Monsieur Sampson, dit-elle lorsqu’il entra, c’est bien la chose la plus extraordinaire du monde, que vous qui, défrayé de tout ici, couché, nourri, blanchi, et qui touchez 12 livres sterling par année, seulement pour surveiller l’enfant, vous le perdiez de vue pendant deux ou trois heures ? »

Sampson fit un signe d’humble adhésion à chaque pause de la dame en colère, qui énumérait les avantages de sa position pour donner plus de poids à ses reproches. Enfin, en des termes que nous ne lui ferons pas l’injustice d’imiter, il raconta comment M. Francis Kennedy avait pris spontanément M. Henri, en dépit de ses remontrances.

« Je suis très peu obligée à M. Francis Kennedy de sa peine, dit la dame d’un ton de mauvaise humeur ; il aura laissé tomber l’enfant de cheval et l’aura estropié… peut-être un boulet sera venu le tuer sur le rivage… ou bien… — Ou bien, ma chère amie, dit Ellangowan, et cela est plus vraisemblable que tout le reste, ils seront allés à bord du sloop ou de la prise, et ils reviendront à la pointe avec la marée. — Et ils peuvent être noyés, dit la dame. — Vraiment ! dit Sampson, je pensais que M. Kennedy était revenu depuis une heure ; il me semblait avoir entendu les pas de son cheval. — C’était, dit John en faisant une grimace, Grizzel qui chassait la vache sans cornes hors de l’enclos. »

Sampson rougit jusqu’aux yeux, non de la raillerie qui lui était adressée, qu’il n’avait pas aperçue et qu’en tout cas il n’aurait pas sentie, mais d’une idée qui lui passa dans l’esprit. « Sûrement, dit-il, j’ai fait une faute, j’aurais dû courir après l’enfant. » À ces mots, il saisit son chapeau et sa canne à pomme d’or, et se précipita vers le bois de Warroch, plus vite qu’on ne l’avait vu ou qu’on ne le vit jamais marcher.

Le laird demeura quelque temps à se disputer avec son épouse. À la fin il vit reparaître le sloop de guerre, mais sans approcher du rivage ; il se dirigea vers l’ouest, toutes les voiles déployées, et fut bientôt hors de vue.

L’état d’alarmes et d’appréhension était tellement habituel chez la dame, que ses craintes ne faisaient rien à son seigneur et maître ; mais un air de trouble et d’anxiété parmi les domestiques excita ses inquiétudes, surtout lorsqu’il fut appelé hors de la chambre, et qu’on lui eut dit en particulier que le cheval de M. Kennedy était revenu à la porte de l’écurie tout seul, la selle renversée sous son ventre et la bride cassée, et qu’un fermier les avait informés en passant qu’il y avait un lougre de contrebandiers enflammé comme une fournaise, de l’autre côté de la pointe de Warroch, et que, quoiqu’il fût venu à travers les bois, il n’avait vu ni entendu Kennedy, ou le jeune laird ; seulement il avait rencontré Dominie Sampson courant comme un insensé, et les cherchant.

À cette nouvelle tout fut en mouvement à Ellangowan. Le laird et ses domestiques mâles et femelles coururent au bois de Warroch ; les tenanciers et les paysans du voisinage vinrent offrir leur secours, moitié par zèle, moitié par curiosité. Quelques-uns montèrent sur des barques pour visiter le rivage de la mer, qui, de l’autre côté de la pointe, s’élevait en rochers hauts et escarpés. On avait un vague soupçon, quoique trop horrible à exprimer, que l’enfant pouvait être tombé du haut de ces rocs élevés.

La nuit commençait à venir lorsqu’ils entrèrent dans le bois et se dispersèrent de différents côtés pour chercher l’enfant et Kennedy. L’obscurité du crépuscule et les rauques sifflements du vent de novembre à travers les arbres dépouillés, le bruissement des feuilles blanchies qui jonchaient les clairières, les cris répétés que poussaient souvent les différentes bandes dans l’attente de rencontrer l’objet de leurs recherches, tout cela donnait une horrible sublimité à cette scène.

À la fin, après beaucoup de recherches inutiles, les explorateurs se réunirent en une seule troupe, afin de se communiquer leurs découvertes. Le père ne pouvait plus cacher son désespoir, qui égalait cependant à peine le chagrin du précepteur. « Plût à Dieu que je fusse mort à sa place ! » répétait l’affectueuse créature, du ton de la plus grande désolation. Ceux qui étaient moins intéressés à l’événement se jetaient dans une discussion tumultueuse sur les chances et les probabilités ; chacun donnait son opinion et adoptait alternavement celle des autres ; les uns pensaient que les objets de leurs recherches pouvaient avoir été à bord du sloop, d’autres qu’ils avaient été à un village éloigné de trois milles ; quelques-uns disaient à voix basse qu’ils avaient pu se trouver à bord du lougre, dont la marée jetait alors les planches et les débris sur le rivage.

Dans ce moment on entendit, venant du rivage, un cri si aigu, si terrible, si… si différent de tous ceux dont le bois avait jusqu’alors retenti, que personne n’hésita un instant à croire qu’il annonçait quelque nouvelle, et une nouvelle effrayante. Tous se précipitèrent vers l’endroit d’où il partait, et s’engagèrent dans des chemins qu’en tout autre temps ils n’auraient regardés qu’en tremblant ; ils descendirent vers l’ouverture d’un rocher où une barque était déjà arrivée. « Par ici ! messieurs, par ici ! venez, pour l’amour de Dieu !… venez, venez !… » Tel était le cri que répétaient les hommes de la barque. Ellangowan perça la foule qui était déjà assemblée sur le lieu fatal, et aperçut l’objet de sa terreur : c’était le cadavre de Kennedy… À la première vue il semblait avoir perdu la vie en tombant du haut des rochers qui dominaient la place où il était étendu, et formaient un précipice élevé de cent pieds au-dessus du rivage ; le corps était à moitié dans l’eau et à moitié dehors ; la marée montante, qui agitait son bras et soulevait ses vêtements, avait fait croire, à quelque distance, qu’il remuait : aussi les premiers qui le découvrirent avaient-ils pensé qu’il lui restait encore quelque vie. Mais son cœur avait cessé de battre depuis long-temps.

« Mon enfant ! mon enfant ! s’écria le père dans l’agonie du désespoir ; où peut-il être ?… » Une douzaine de bouches s’ouvrirent pour lui donner des espérances que personne ne partageait ; enfin quelqu’un parla des Égyptiens… En un moment Ellangowan eut gravi les rochers ; il se jeta sur le premier cheval venu, et courut comme un furieux au hameau de Derncleugh : tout était dans l’obscurité et la désolation ; comme il descendait de cheval pour faire une recherche plus exacte, son pied heurta contre les fragments de meubles qui avaient été jetés hors des cabanes, et des débris de bois et de chaume des toits qui avaient été renversés par ses ordres. Dans ce moment la prophétie ou l’anathème de Meg Merrilies lui revint à l’esprit : « Vous avez renversé le chaume de sept cabanes ; vous verrez si le toit de votre château en sera plus solide ! »

« Rends-moi, s’écria-t-il, rends-moi mon fils ! ramène-le-moi, et tout sera oublié et pardonné !… » À ces mots, qu’il prononçait avec une espèce de frénésie, son œil vit briller une lumière dans l’une des cabanes ruinées ; c’était celle où avait demeuré Meg Merrilies. La lumière, qui semblait venir du foyer, ne paraissait pas seulement à travers la croisée, mais aussi à travers les poutres de la cabane, dont on avait enlevé la couverture.

Il courut ; la porte était fermée : le désespoir donna au malheureux père la force de dix hommes ; il s’élança contre la porte avec une telle violence qu’elle céda à ses efforts. La chaumière était vide, mais offrait des marques qu’elle avait été récemment habitée : il y avait du feu dans le foyer, un chaudron et quelques provisions. Comme il regardait avec attention de tous côtés pour trouver quelque chose qui pût lui faire espérer que son enfant vivait encore, quoique au pouvoir de cette horde étrangère, un homme entra dans la hutte : c’était son vieux jardinier.

« Oh ! monsieur ! lui dit le vieillard, aurais-je pu croire jamais que je serais témoin d’une pareille nuit ! Il faut que vous veniez bien vite au château. — Mon fils est-il retrouvé ?… vit-il encore ?… avez-vous trouvé Henri Bertram ?… André, avez-vous trouvé Henri Bertram ?… — Non, monsieur ; mais… — Alors il est enlevé… je suis sûr de cela, André ; aussi sûr que je suis sur la terre… Elle me l’a dérobé, et je ne sortirai pas d’ici avant d’avoir eu des nouvelles de mon enfant. — Mais il faut que vous veniez au château, il faut que vous veniez au château… Nous avons envoyé chercher le shérif, et il fera la garde ici cette nuit, en cas que les Égyptiens reviennent ; mais vous, il faut que vous reveniez au château, monsieur, car madame est à l’agonie. »

Bertram, l’œil hagard et fixé sur le messager qui venait lui annoncer cette nouvelle désastreuse, répéta les mots à l’agonie ! comme s’il ne pouvait en comprendre le sens, et se laissa conduire par le vieillard vers son cheval.

Dans le trajet, il ne dit que ces mots : « Femme et enfant à la fois… la mère et le fils à la fois… c’est trop, c’est trop souffrir !… »

Il n’est pas nécessaire de nous appesantir sur la nouvelle scène de désolation qui l’attendait chez lui. La mort de Kennedy avait été annoncée à l’improviste et sans précaution à Ellangowan ; on avait même ajouté gratuitement « que sans doute il avait entraîné le jeune laird dans sa chute du haut des rochers, et la marée avait enlevé le corps de l’enfant ; car elle était si légère, la pauvre créature ! et elle flottait sûrement dans la haute mer ! »

Ces bruits parvinrent aux oreilles de mistriss Bertram ; elle était très avancée dans sa grossesse ; elle ressentit les douleurs d’un accouchement prématuré ; et avant qu’Ellangowan eût recouvré assez de présence d’esprit pour comprendre toute l’étendue de son malheur, il était veuf, et père d’une fille.



CHAPITRE X.

L’ENQUÊTE.


Mais voyez : sa figure est noire et pleine de sang ; ses pupilles sont dilatées, son regard est fixe et horrible comme celui d’un homme étranglé, ses cheveux sont hérissés, ses narines ouvertes par la violence de la lutte, ses mains étendues comme celles d’un homme qui respirerait avec peine, et qui, défendant sa vie, a péri par la force.
Shakspeare. Henri IV.


Le shérif député du comté arriva à Ellangowan le lendemain matin au point du jour. La loi d’Écosse assigne à ce magistrat de province des pouvoirs judiciaires d’une étendue considérable, et la tâche d’informer sur tous les crimes commis dans sa juridiction. Elle le charge aussi de l’arrestation et de l’emprisonnement des personnes suspectées, etc., etc.[51]

Le gentleman qui remplissait cette charge dans le comté de…, à l’époque de cette catastrophe, était un homme bien né et bien élevé, et, quoique un peu pédant et doctoral dans ses manières, il jouissait de l’estime générale, comme roi magistrat actif et intelligent. Son premier soin fut d’interroger tous les témoins dont la déposition pouvait jeter quelque lumière sur ce mystérieux événement, et de faire le rapport, procès-verbal ou précognition, terme technique que la pratique d’Écosse a substitué à l’enquête du coroner. Le rapport du shérif et son habile enquête découvrirent plusieurs circonstances incompatibles avec l’opinion première que Kennedy était tombé par accident du haut du rocher. Nous en détaillerons brièvement quelques-unes.

Le corps avait été déposé dans la cabane d’un pêcheur, mais sans rien changer à l’état dans lequel il avait été trouvé. Ce fut le premier objet de l’examen du shérif. Quoique horriblement mutilé et brisé par une aussi grande chute, le cadavre présentait à la tête une profonde blessure qui, d’après l’opinion d’un habile chirurgien, devait avoir été faite par un sabre ou un coutelas. L’expérience de ce gentleman découvrit encore d’autres indications qui firent naître les soupçons. Le visage était très noir, les yeux sortaient de la tête, et les veines du cou étaient enflées. Une cravate de couleur que portait le malheureux Kennedy ne paraissait point mise comme à l’ordinaire. Elle avait été détachée, et le nœud déplacé avait été très fortement serré. Les plis étaient froissés comme si on s’en était servi pour tirer le cadavre et peut-être le traîner vers le précipice.

D’un autre côté, la bourse du pauvre Kennedy fut trouvée intacte ; et ce qui sembla encore plus extraordinaire, les pistolets qu’il portait habituellement lorsqu’il partait pour quelque expédition dangereuse, étaient encore chargés. Cette circonstance surtout parut très étrange, car il était connu et redouté par les contrebandiers comme un homme également intrépide et habile dans le maniement des armes, et il en avait donné souvent des preuves. Le shérif s’informa si Kennedy n’était pas dans l’habitude de porter d’autres armes.

Plusieurs domestiques de M. Bertram se rappelèrent qu’il avait ordinairement un couteau de chasse, ou un petit coutelas, mais on n’en trouva point sur le cadavre ; aucun de ceux qui l’avaient vu dans la matinée de ce jour fatal ne put assurer s’il portait ou ne portait pas cette arme.

Le corps ne présentait point d’autres indices qui pussent apprendre quelle avait été la mort de Kennedy ; car, quoique ses habits fussent bien en désordre, et ses membres fracturés d’une manière horrible, ces deux circonstances paraissaient les conséquences, l’une probable, l’autre certaine, de sa chute. Les mains du cadavre étaient fortement contractées et pleines de gazon et de terre, mais tout cela paraissait également équivoque.

Le magistrat alors se rendit à l’endroit où le corps avait été d’abord découvert, et se fit donner sur les lieux, par ceux qui l’avaient trouvé, un rapport circonstancié sur l’état dans lequel il était. Un énorme fragment de roc paraissait avoir accompagné ou suivi la victime dans sa chute. Il était d’une substance si solide et si compacte, qu’en tombant il s’en était à peine détaché quelques éclats, en sorte que le shérif put d’abord examiner le poids du fragment en le mesurant, et ensuite calculer d’après sa forme par quel côté il tenait au rocher dont il était tombé. Il le découvrit facilement par la couleur grisâtre qu’avait la pierre dans l’endroit où elle n’avait pas été exposée à l’action de l’atmosphère. On gravit ensuite le rocher, et on examina la place d’où le fragment s’était détaché. D’après l’inspection des lieux il semblait clair qu’un seul homme debout sur la partie saillante du fragment, en supposant ce dernier dans sa première situation, n’avait pu en déranger l’équilibre par son poids et l’entraîner avec lui du haut du rocher, et ce fragment paraissait en même temps si peu solide que l’action d’un levier ou les forces réunies de trois ou quatre hommes avaient pu le détacher aisément du rocher. Le petit gazon qui environnait le bord du précipice était foulé comme s’il avait été battu par les talons d’un homme pendant une lutte mortelle ou un violent exercice. Des traces semblables, moins visiblement marquées, conduisirent dans ses recherches le judicieux magistrat sur la lisière d’un taillis qui, à cet endroit, s’élevait jusqu’au sommet du rocher et garnissait les bords du précipice.

À force de patience et de persévérance ils découvrirent des traces dans la partie la plus épaisse du taillis, route que personne n’aurait volontairement choisie, à moins d’être dans l’intention de se cacher. Là on trouva d’espace en espace des marques évidentes de violence et de lutte. De petites branches étaient brisées par intervalles, comme si elles avaient été saisies par un malheureux renversé et résistant aux efforts de ceux qui l’entraînaient. La terre, qui était en quelques endroits humide et marécageuse, présentait l’empreinte de plusieurs pieds. Il y avait quelques traces qui paraissaient être de sang humain.

Dans tous les cas, il était évident que plusieurs personnes s’étaient frayé un passage difficile à travers les chênes, les noisetiers et le taillis, et en quelques endroits on voyait des traces, comme si un sac plein de grains ou un corps mort, ou quelque chose d’un volume solide et pesant, avait été traîné sur la terre. Dans un endroit du taillis était un petit terrain marécageux dont l’argile mêlée de marne était d’une couleur blanchâtre. Le dos de l’habit de Kennedy semblait offrir des taches de la même couleur.

Enfin, à environ un quart de mille du précipice, les traces conduisirent à un petit espace découvert dont la terre était entièrement foulée et trempée de sang, quoique des feuilles sèches eussent été jetées sur le sol, et qu’on eût pris à la hâte des précautions pour effacer ces marques qui semblaient évidemment avoir eu pour cause une lutte désespérée. D’un côté de cette esplanade on trouva le coutelas de l’infortuné Kennedy ; il était dégainé et semblait avoir été jeté dans le taillis ; de l’autre, le ceinturon et le fourreau, qui paraissaient avoir été cachés avec plus de précaution ;

Le magistrat eut soin que les empreintes des pieds qui se trouvaient en cet endroit fussent mesurées et examinées. Les unes correspondaient exactement aux pieds de la malheureuse victime, d’autres étaient plus grandes, quelques-unes plus petites : on pouvait supposer que pour le moins quatre ou cinq hommes l’avaient attaquée. En outre, çà et là on remarqua les traces d’un pas d’enfant, et comme on n’en découvrit aucune autre ailleurs, et que la mauvaise route de cheval qui traversait le bois de Warroch était près de cet endroit, il était naturel de penser que l’enfant avait pu s’échapper dans cette direction pendant la mêlée. Mais comme on n’en entendit jamais parler, le shérif, qui fit un relevé exact de toutes ces circonstances, ne put s’empêcher de penser que le mort avait été assassiné, et que les meurtriers, quels qu’ils fussent, s’étaient emparés de la personne du petit Henri Bertram.

On fit toutes les recherches possibles pour découvrir les criminels ; les soupçons se partageaient entre les contrebandiers et les Égyptiens.

Le sort du vaisseau d’Hatteraick était certain. Deux hommes, du côté opposé de la baie de Warroch (c’est ainsi qu’on appelle le passage du côté méridional de la pointe de Warroch) avaient vu, quoiqu’à une très grande distance, le lougre faire voile à l’est, après avoir doublé le promontoire, et ils avaient jugé, d’après les manœuvres, qu’il était désagréé. Peu de temps après, ils s’aperçurent qu’il avait touché, et qu’il en sortait de la fumée ; enfin ils le virent en feu. Il jetait une flamme brillante, comme l’un d’eux s’exprima, quand parut à leurs yeux un vaisseau du roi, le pavillon déployé, dépassant le promontoire. Les canons du lougre enflammé se déchargeaient à mesure que le feu les gagnait ; enfin ils le virent sauter avec une grande explosion. Le sloop de guerre se mit au large pour sa propre sûreté, et après avoir louvoyé jusqu’à ce que le lougre eût sauté, il se dirigea vers le sud à toutes voiles. Le shérif interrogea avec beaucoup de soin ces deux hommes, et leur demanda si aucune barque n’avait quitté le navire. Ils ne purent l’affirmer. Ils n’en avaient vu aucune ; mais la fumée épaisse qui, partant du vaisseau enflammé, était poussée vers la terre, avait pu dérober à leurs regards la direction de ces barques.

Il n’y avait pas de doute que le vaisseau détruit ne fût celui de Dirk Hatteraick. Son lougre était bien connu sur la côte, et on l’attendait justement à cette époque. Une lettre du commandant du sloop royal, auquel le shérif s’adressa, mit la chose hors de doute. Il y joignait un extrait de son journal, annonçant qu’à la réquisition de Frank Kennedy, au service des douanes de Sa Majesté, il s’était mis à la recherche d’un lougre contrebandier, capitaine Dirk Hatteraick ; que Kennedy devait faire la garde sur le rivage dans le cas où Hatteraick, qui était connu pour un homme déterminé et déjà plusieurs fois mis hors la loi, tenterait de s’échouer sur la côte. Environ à neuf heures du matin, il découvrit une voile qui répondait à la description du lougre d’Hatteraick, lui donna la chasse, et après lui avoir fait plusieurs signaux pour qu’elle arborât pavillon ou qu’elle amenât, il fit tirer sur elle. Le lougre arbora alors les couleurs d’Hambourg et lui rendit sa bordée ; le combat s’engagea et dura trois heures ; enfin, comme le lougre allait doubler la pointe de Warroch, le commandant s’aperçut qu’il était désemparé, et que sa grande vergue avait perdu ses élingues. Son équipage ne put profiter de cet avantage, pour s’être trop approché de la côte en voulant doubler le cap. Après avoir viré deux fois de bord, ils y parvinrent, et virent alors le lougre en feu et probablement abandonné. La flamme ayant gagné quelques barils de spiritueux placés sur le pont avec d’autres combustibles sans doute disposés à dessein, l’incendie était devenu si violent qu’aucune barque n’osa approcher le lougre, d’autant plus que la chaleur faisait partir l’un après l’autre ses canons qui étaient encore chargés. Le capitaine ne doutait pas que l’équipage n’eût quitté le vaisseau et fui dans les embarcations. Après s’être tenu en vue jusqu’à son explosion, le sloop de Sa Majesté, le Shark, avait fait voile vis-à-vis de l’île de Man pour couper la retraite aux contrebandiers, qui, bien qu’ils pussent se cacher pendant un jour ou deux dans les bois, saisiraient probablement la première occasion pour gagner cette retraite. Du reste, il n’avait rien vu que ce qu’il racontait.

Tel fut le rapport de sir William Pritchar, maître et commandant du sloop royal de guerre le Shark ; il terminait en regrettant profondément de n’avoir pas eu le bonheur de joindre les coquins qui avaient eu l’insolence de tirer sur le pavillon de Sa Majesté, et il assurait que si jamais il rencontrait M. Hatteraick dans une de ses croisières, il ne manquerait pas de l’amener au port amariné à sa proue, pour qu’il eût à répondre à toutes les accusations qu’on pouvait porter contre lui.

Cependant, comme il était assez certain que les hommes composant l’équipage du lougre s’étaient sauvés, on mit facilement sur leur compte la mort de Kennedy, en supposant qu’ils l’avaient rencontré dans le bois au moment où ils étaient furieux de la perte du vaisseau et de la part qu’il y avait eue. Et il n’était pas impossible même que de tels scélérats, réduits au désespoir par leurs malheurs, eussent commis le crime atroce d’égorger un enfant contre le père duquel on savait qu’Hatteraick avait proféré d’horribles menaces.

À cela on objectait que quinze ou vingt hommes n’auraient pu rester cachés sur la côte, lorsque des recherches si sévères avaient été immédiatement faites après la destruction de leur vaisseau, ou du moins que s’ils s’étaient cachés dans les bois, on aurait dû découvrir leurs barques sur le rivage, et que dans une situation aussi précaire que la leur, et lorsque toute retraite était pour eux, sinon impossible, du moins difficile, on ne devait pas penser qu’ils eussent été tous d’accord pour commettre un meurtre inutile, seulement pour l’amour de la vengeance.

Ceux qui étaient de cette opinion supposaient, ou que les barques du lougre s’étaient mises en mer sans être remarquées par ceux qui regardaient le vaisseau brûler, et qu’elles avaient gagné assez d’avance pour se sauver avant que le sloop eût tourné le promontoire, ou du moins que les chaloupes ayant été brisées et détruites par le feu du Shark durant le combat l’équipage s’était déterminé à sauter avec le vaisseau. Ce qui donnait quelque poids à cet acte supposé de désespoir, c’était que ni Dirk Hatteraick, ni aucun de ses matelots, tous bien connus par leur libre commerce, ne furent vus dans la suite sur la côte, et qu’on n’en entendit plus parler dans l’île de Man, où l’on fit de sévères recherches. D’un autre côté un seul corps, et c’était celui d’un matelot frappé d’un boulet, fut jeté par les flots sur le rivage. Ainsi tout ce qu’on put faire, fut d’enregistrer les noms et les signalements de tous les individus qui formaient l’équipage du lougre, et d’offrir une récompense à celui qui les arrêterait tous ou seulement l’un d’eux ; pareilles offres furent faites à quiconque, excepté l’assassin, pourrait fournir quelques preuves propres à convaincre les meurtriers de Frank Kennedy. Une autre opinion, qui avait aussi quelque vraisemblance, chargeait de ce crime les anciens habitants de Derncleugh ; on savait qu’ils avaient hautement exprimé leur ressentiment contre la conduite du laird d’Ellangowan envers eux ; qu’ils avaient proféré des menaces que chacun les croyait capables de mettre à exécution.

L’enlèvement de l’enfant était un crime plus dans leurs habitudes que dans celles des contrebandiers, et Kennedy, sous la garde duquel il était pour le moment, pouvait avoir succombé en cherchant à le défendre. En outre, on se rappelait que Kennedy avait pris une part active, deux ou trois jours auparavant, à l’expulsion violente des Égyptiens de Derncleugh, et que des paroles dures et menaçantes avaient été échangées entre lui et quelques-uns des patriarches égyptiens dans cette mémorable occasion.

Le shérif reçut aussi toutes les dépositions du malheureux père et de son domestique, concernant ce qui s’était passé lors de la rencontre de la caravane égyptienne, au moment où elle quittait le territoire d’Ellangowan.

Les paroles de Meg faisaient surtout concevoir des soupçons ; c’était, comme le magistrat l’observa dans son langage judiciaire, damnum minatum, une menace de dommage, et malum secutum, le malheur prédit avait bientôt suivi la prédiction. Une jeune femme qui avait été cueillir des noisettes dans le bois de Warroch le jour du fatal événement, croyait bien, mais elle refusa de l’affirmer par serment, qu’elle avait vu Meg Merrilies, ou du moins une femme remarquable comme elle par sa taille et son extérieur, sortir brusquement d’un taillis ; elle disait qu’elle l’avait appelée par son nom, mais que, comme la figure lui avait tourné le dos sans lui répondre, elle ne savait pas si c’était réellement l’Égyptienne ou son esprit, et qu’elle avait eu peur de s’approcher d’une personne qui était reconnue, dans le langage vulgaire, pour n’être pas grand’chose.

Ce récit vague obtint quelque crédit par la circonstance du feu trouvé le soir dans la chaumière déserte de l’Égyptienne. Ce fait fut attesté par Ellangovan et son jardinier. D’un autre côté, il semblait extravagant de supposer que si cette femme avait trempé dans ce crime horrible, elle fût retournée le soir même de l’assassinat dans un endroit où on devait vraisemblablement commencer à la chercher.

Meg Merrilies fut pourtant arrêtée et interrogée ; elle nia fortement avoir été soit à Derncleugh, soit dans le bois de Warroch, le jour de la mort de Kennedy ; et plusieurs personnes de sa tribu prêtèrent serment qu’elle n’avait pas quitté leur campement situé dans un vallon à dix milles d’Ellangowan. À la vérité on n’ajoutait pas grand foi à leurs serments ; mais quelle autre preuve, dans cette circonstance ? L’enquête mit au jour un fait remarquable, mais un seul fait : elle avait au bras une légère blessure qui semblait avoir été faite avec un instrument tranchant ; elle était bandée avec un mouchoir d’Henri Bertram ; mais le chef de la horde avoua qu’il l’avait corrigée ce jour avec son whinger (poignard) ; elle expliqua de même sa blessure ainsi que d’autres personnes ; et quant au mouchoir, la quantité de linge volé à Ellangowan par les Égyptiens dans les derniers mois de leur séjour à Derncleugh, expliquait facilement comment Meg possédait ce mouchoir, sans la charger d’un crime plus atroce.

On observa, dans son interrogatoire, qu’elle répondait avec indifférence aux questions sur la mort de Kennedy ou du jaugeur, comme elle l’appelait, mais qu’elle montrait un grand mépris et une grande indignation en se voyant soupçonnée d’avoir pu nuire au petit Bertram.

On la retint long-temps en prison, dans l’espoir qu’on pourrait faire des découvertes propres à jeter quelque lumière sur cet événement tragique. Rien cependant ne transpira ; et Meg fut à la fin mise en liberté, mais condamnée en même temps à quitter le pays, comme vagabonde, voleuse, et personne de mœurs déréglées. On ne découvrit aucune trace de l’enfant ; et à la fin cette histoire, qui avait fait tant de bruit, fut regardée comme inexplicable, et seulement conservée sous le nom de Saut du jaugeur, qui fut généralement donné au rocher du haut duquel était tombé ou avait été précipité l’infortuné Kennedy.



CHAPITRE XI.

L’AUBERGE.


Le Temps remplissant le rôle du Chœur.
Je fais tout ; je suis la joie et la terreur du bon et du méchant ; j’établis et détruis l’erreur ; je suis le Temps ; je prends sur moi d’employer mes ailes. Il ne faut pas me faire un crime de ce que je fuis rapidement, et que je glisse par dessus seize années en ne disant rien de ce qui s’est passé dans cet intervalle.
Shakspeare.


Notre narration va maintenant franchir un espace, et laisser écouler près de dix-sept ans, pendant lesquels il n’arriva aucun événement important pour l’histoire que nous avons entrepris de raconter. L’intervalle est bien grand, il est vrai ; mais si le lecteur veut jeter un regard en arrière sur un pareil nombre d’années de sa vie passée, l’espace ne lui paraîtra pas plus long dans son souvenir que le temps qu’il mettra à parcourir ces pages.

C’était donc au mois de novembre, environ dix-sept ans après la catastrophe racontée dans le dernier chapitre, que pendant une soirée froide et orageuse une société s’était groupée autour du feu de la cuisine des Armes de Gordon, à Kippletringan, petite mais confortable auberge tenue par mistress Mac-Candlish.

La conversation de ceux qui la composaient m’évitera la peine de raconter le petit nombre d’événements arrivés pendant cette longue période, et qu’il est nécessaire que le lecteur connaisse.

Mistress Mac-Candlish, comme une reine sur son trône, siégeait dans un fauteuil doublé de cuir noir ; elle se régalait avec quelques commères d’une tasse d’un thé délicieux et avait en même temps l’œil sur ses domestiques, qui allaient et venaient pour s’acquitter de leur devoir et de leur service. À quelque distance, le clerc et le maître-chantre de la paroisse fumaient avec délices leur pipe du samedi soir, et aidaient à cette douce occupation en avalant de temps en temps des gorgées d’eau-de-vie et d’eau ; le diacre Bearcliff, homme d’une grande importance dans le village, partageait les douceurs des deux sociétés, où il avait sa pipe et sa tasse de thé, cette dernière relevée avec un peu d’eau-de-vie. Un ou deux paysans, assis à quelque distance, buvaient leur ale à deux penny.

« Êtes-vous sûre que le parloir est prêt pour eux, que le feu brûle bien, que la cheminée ne fume point ? » dit l’hôtesse à une servante.

On lui répondit affirmativement.

« Personne ne doit être malhonnête envers eux, surtout dans leur détresse, dit-elle en se tournant vers le diacre. — Assurément non, mistress Mac-Candlish, assurément non. Je vous réponds que s’ils avaient besoin, dans ma boutique, d’un petit article au-dessous de sept, huit ou dix livres, je leur livrerais à crédit aussi bien qu’aux plus riches de la contrée. Viennent-ils dans la vieille chaise de poste ? — J’oserai dire non, dit le maître-chantre, car miss Bertram vient sur le poney blanc quand elle se rend à l’église, et elle y vient régulièrement, et c’est un plaisir de l’entendre chanter les psaumes ; c’est une jeune et belle créature. — Oui, et le jeune laird d’Hazlewood chevauche à côté d’elle et la reconduit la moitié du chemin après le sermon, dit un des compères de la compagnie ; je m’étonne comment le vieil Hazlewood aime cela. — Je ne sais pas s’il l’aime à présent, monsieur, répondit un des buveurs de thé, mais il fut un temps où Ellangowan n’aurait pas été plus content de voir sa fille faire le chemin avec le fils d’Hazlevood. — Oui, il fut un temps, répondit le premier avec emphase. — Je suis sûre, voisin Ovens, dit l’hôtesse, que les Hazlewood de Hazlewood, quoiqu’ils soient une bonne et ancienne famille du pays, n’auraient jamais songé avant ces derniers quarante ans à s’élever jusqu’aux Ellangowan. Les Bertram d’Ellangowan sont les Dingawaies de l’ancien temps ; il y a une ballade sur l’un d’eux qui épousa la fille d’un roi de l’île de Man, elle commence ainsi :

Le gai Bertram a traversé les flots
Pour aller chercher une épouse.


Je réponds que M. Skreigh pourrait nous la chanter. — Bonne femme, répondit Skreigh en se pinçant les lèvres et avalant son punch à petites gorgées avec une grande solennité, nos talents nous ont été donnés pour un autre usage que pour chanter de vieilles chansons profanes si près du jour du sabbat. — Oh fi, monsieur Skreigh, je gagerais que je vous ai entendu chanter déjà de joyeuses chansons le samedi soir. Mais pour la chaise, monsieur le diacre, elle n’est pas sortie de la remise depuis la mort de mistriss Bertram : il y a de cela seize à dix-sept ans. Jack Jabos est allé les chercher avec une de mes chaises ; je m’étonne qu’il ne soit pas encore revenu. Il fait tout-à-fait obscur, mais il n’y a que deux mauvais coudes sur la route, et le pont qui traverse le ruisseau de Warroch est en assez bon état lorsqu’on prend le côté droit ; cependant il y a la montée d’Heavieside qui est la mort des chevaux, mais Jack connaît bien la route. »

En ce moment on entendit frapper violemment à la porte.

« Ce n’est pas eux, je n’ai pas entendu le bruit des roues : Grizzel ! allons, fainéante, allez à la porte. — C’est simplement un gentleman, dit Grizzel ; le ferai-je entrer dans le parloir ? — Malheur à vous ! c’est quelque Anglais qui voyage à cheval : venir la nuit sans domestique à cette heure de la nuit ! le garçon d’écurie a-t-il pris le cheval ? Vous allumerez quelques broussailles dans la cheminée de la chambre rouge. — Permettez-moi, madame, dit le voyageur en entrant dans la cuisine, de me chauffer ici, car la nuit est très froide. »

Son extérieur, sa voix, ses manières produisirent un effet subit en sa faveur. C’était un homme grand, bien fait, quoique maigre, vêtu de noir, comme on le vit lorsqu’il eut quitté son manteau de voyage ; il paraissait être entre quarante et cinquante ans ; ses traits étaient graves et intéressants, sa tournure avait quelque chose de militaire. Tout dans son extérieur et dans ses manières annonçait le gentleman. Une longue habitude avait donné à mistress Mac-Candlish un tact exquis pour connaître la qualité de ses hôtes, et pour y proportionner la réception qu’elle leur faisait :

Chacun selon son rang était reçu chez elle ;
Elle était indolente ou bien pleine de zèle,
Maussade, malhonnête et douce tour à tour :
« Milord, votre servante, » et « Maître Smith, bonjour. »

En cette circonstance elle fut humble dans sa politesse et prolixe dans ses excuses. L’étranger demanda qu’on prît soin de son cheval ; elle sortit elle-même pour donner les ordres au garçon d’écurie.

« Jamais plus belle bête n’est entrée dans l’écurie des Armes de Gordon, » répondit le domestique ; et ces paroles augmentèrent le respect de l’hôtesse pour le voyageur. À son retour, comme l’étranger refusait de passer dans l’autre appartement, qui, comme elle l’avouait, serait froid et plein de fumée jusqu’à ce que le feu fût bien en train, en hôtesse hospitalière elle l’installa au coin du feu, et lui offrit les rafraîchissements qu’il pouvait désirer.

« Une tasse de votre thé, madame, si vous voulez bien. »

Mistress Mac-Candlish s’empressa de remettre de l’hyson dans sa théière, et fit les honneurs avec toutes ses grâces.

« Nous avons un joli parloir, monsieur, et tout ce qui peut être agréable à des gens comme il faut ; mais il est retenu cette nuit par un gentleman et sa fille qui sont sur le point de quitter cette partie du pays ; une de mes chaises est partie pour les aller chercher ; elle va arriver dans un instant ; ils ne sont pas aussi bien dans le monde qu’ils l’ont été, mais nous sommes sujets à des hauts et à des bas dans cette vie, comme Votre Honneur doit savoir. La fumée de la pipe n’incommode-t-elle point Votre Honneur ? — Nullement, madame ! je suis un vieux militaire, et j’y suis parfaitement accoutumé. Permettez-moi de vous faire quelques demandes sur une famille du voisinage. »

On entendit un bruit de roues, et mistress Mac-Candlish se précipita à la porte pour recevoir les hôtes qu’elle attendait ; mais elle revint tout de suite, suivie par le postillon qui disait : « Non, ils ne peuvent venir ; le laird est trop mal. — Dieu leur soit en aide ! dit mistress Mac-Candlish ; demain matin est le terme fixé, c’est le dernier jour qu’ils peuvent rester dans la maison, tout doit être vendu. — Oui, mais ils ne peuvent venir, je vous dis que M. Bertram ne peut être transporté. — Quel M. Bertram ? dit l’étranger : ce n’est pas M. Bertram d’Ellangowan, j’espère ? — C’est lui-même, monsieur ; et si vous êtes son ami, vous arrivez à temps, car il est bien dans le malheur. — J’ai été absent pendant bon nombre d’années ; sa santé est-elle donc si dérangée ? — Hélas ! et ses affaires aussi, et tout, dit le diacre ; les créanciers sont entrés en possession de ses biens, et c’est pour les vendre ; et quelques gens qui lui doivent tout, je ne nomme personne, mais mistress Mac-Candlish sait bien qui je veux dire (l’hôtesse fit un signe de tête affirmatif), sont les plus acharnés aujourd’hui contre lui. On me doit bien quelque petite chose à moi aussi, mais j’aimerais mieux le perdre que de chasser le vieillard de sa maison, et surtout lorsqu’il est mourant. — Oui, dit le clerc de la paroisse ; mais M. Glossin s’empresse de chasser le Tieux Ellangowan et de pousser à la vente, de peur que l’héritier mâle ne vienne réclamer ce domaine ; car j’ai entendu dire que s’il y avait un héritier mâle, on ne pourrait vendre le domaine pour acquitter les dettes du vieux Ellangowan. — Il avait un fils qui naquit il y a des années, dit l’étranger ; est-il donc mort ? — Personne ne peut parler de cela, dit le clerc d’un air mystérieux. — Mort ! dit le diacre, je réponds qu’il est mort il y a long-temps ; on n’en a pas entendu parler depuis vingt ans ou environ. — Je sais bien qu’il n’y a pas vingt ans, dit l’hôtesse ; il n’y a pas plus de dix-sept ans ce mois-ci, et cela a fait beaucoup de bruit dans le pays ; l’enfant disparut le même jour que l’inspecteur Kennedy fut tué. Si vous êtes venu dans cette contrée anciennement. Votre Honneur a pu connaître l’inspecteur Frank Kennedy : c’était un homme de cœur, agréable, et la compagnie des meilleurs gentlemen du comté, et il a fait plusieurs parties joyeuses dans cette maison. J’étais jeune alors, monsieur, et nouvellement mariée au bailli Mac-Candlish, aujourd’hui défunt (ici un soupir), et j’ai beaucoup ri avec l’inspecteur. C’était un chien d’entêté : oh ! s’il ne s’était mêlé des affaires des contrebandiers ! mais il cherchait toujours les aventures. Et aussi, voyez, monsieur, il y avait un sloop royal mouillé dans la baie à Wigton, et Frank Kennedy l’en fit sortir pour donner la chasse au lougre d’Hatteraick. Vous vous rappelez Dirk Hatteraick, diacre ? j’ose dire que vous avez fait plus d’une affaire avec lui (le diacre, en forme d’acquiescement, donna un signe de tête et fit entendre un humph). C’était un garçon hardi, et il combattit jusqu’à ce que son vaisseau sautât comme une pelure d’oignon. Frank Kennedy, qui avait été le premier à aborder, fut lancé comme un rocher à un mille de là, et il tomba dans l’eau au-dessous des rochers de la pointe de Warroch, qu’on appelle maintenant le Saut du Jaugeur. — Et l’enfant de M. Bertram, dit l’étranger, quel rapport a-t-il avec tout cela ? — Oh, monsieur ! l’enfant était toujours avec l’inspecteur, et on pensa qu’il s’était rendu avec lui à bord, comme les enfants sont toujours en avant pour s’exposer au danger. — Non, non, dit le diacre, vous êtes tout-à-fait dans l’erreur, Luckie… car le jeune laird fut enlevé par une coureuse Égyptienne qu’on appelait Meg Merrilies, je me le rappelle bien, parce qu’Ellangowan l’avait fait promener au son du tambour dans Kippletringan pour lui avoir volé une cuiller d’argent. — Je vous demande pardon, dit le maître-chantre ; vous êtes aussi loin de la vérité que la bonne dame. — Et quelle est votre édition de cette histoire, monsieur ? dit l’étranger en se tournant vers lui avec intérêt. — Cela n’est peut-être pas bon à raconter, dit le maître-chantre avec solennité. »

Cependant, pressé de parler, il préluda en lâchant deux ou trois larges bouffées de fumée de tabac, et du milieu de ce sanctuaire nébuleux que la fumée formait autour de lui, il laissa entendre la légende suivante, après avoir éclairci sa voix par un ou deux hem… et imitant, aussi bien qu’il lui était possible, l’éloquence qui chaque semaine tonnait sur sa tête du haut de la chaire :

« Ce que nous allons vous annoncer, mes frères ; hem… hem… je veux dire, mes bons amis, n’a pas eu lieu dans un coin, et peut servir de réponse à ces partisans des sorciers, aux athées et mécréants de tous genres. Vous devez savoir que l’honorable laird d’Ellangowan n’était pas aussi strict qu’il aurait pu l’être à purger ses terres des sorciers (touchant lesquels il a été dit : « Tu ne souffriras pas qu’un sorcier habite près de toi »), ni de ceux qui avaient des esprits familiers, qui se livraient à la divination, à la sorcellerie, aux sortilèges, toutes pratiques des Égyptiens, comme ils s’appellent eux-mêmes, et d’autres misérables qui sont dans notre pays.

« Le laird était marié depuis trois ans sans avoir d’enfants, et il était tellement abandonné à lui-même, qu’on pensa qu’il eut beaucoup de rapports et de communications avec cette Meg Merrilies, qui était la sorcière la plus notoirement connue dans tout le Galloway et le comté de Dumfries. — Bien, je sais qu’il y a quelque chose de vrai là-dedans, dit mistress Mac-Candlish ; car j’ai entendu au château même le laird ordonner qu’on lui donnât deux verres d’eau-de-vie. — Paix donc, bonne femme ! que j’achève. Enfin milady devint enceinte, et la nuit où elle devait accoucher, on vit arriver à la porte du château de la Place d’Ellangovvan, comme on l’appelle, un vieillard étrangement habillé, et qui demandait un asile. Sa tête, ses jambes et ses bras étaient nus, quoique l’on fût en hiver, et il avait une barbe grise longue de trois quarts d’aune. C’est bien : il fut admis, et lorsque milady fut accouchée, il demanda à connaître le moment précis de l’heure de la naissance de l’enfant, puis il sortit, et consulta les astres et lorsqu’il revint, il dit au laird que l’esprit malin aurait seul du pouvoir sur l’enfant qui venait de naître, et il lui conseilla de l’élever dans la voie de la piété, et lui dit qu’il devait toujours avoir un bon ministre à son côté pour prier avec l’enfant et pour lui. Ensuite le vieillard disparut tout-à-coup, et personne dans le pays n’en entendit plus parler. — Oh ! cela ne passera pas, dit le postillon, qui, placé à une distance respectueuse, avait écouté la conversation ; je demande pardon à monsieur Skreigh et à toute la compagnie ; le sorcier n’avait pas moins de cheveux sur la tête que n’en a en ce moment le Letter-Gae[52], et il avait une paire de bottes aussi bonne qu’un homme en ait jamais eu à ses jambes, et il avait des gants aussi, et je sais bien ce que c’est que des bottes par ce temps, je pense. — Silence, Jack ! dit l’hôtesse. — Ah ! que connaissez-vous donc de l’histoire, l’ami Jack ? dit le maître-chantre d’un air de mépris. — Pas grand’chose, monsieur Skreigh, assurément ; je sais seulement que j’habitais à un jet de pierre de l’entrée de l’avenue d’Ellangowan, lorsqu’un homme vint frapper à notre porte, l’année où naquit le jeune laird, et ma mère m’envoya, encore à moitié endormi, montrer la porte de la Place à l’étranger, qui certainement, s’il eût été un aussi grand sorcier, l’aurait bien trouvée lui-même, pensera-t-on. C’était un jeune homme d’un bel extérieur, et bien habillé, comme un Anglais… Et je vous dis qu’il avait un chapeau, des bottes et des gants tels qu’un gentilhomme doit en avoir. Il est vrai qu’il jeta un regard sinistre sur le vieux château ; et il s’y passait des choses bien étranges, je l’ai entendu dire. Mais quant à sa disparition, c’est un conte, car je lui ai tenu l’étrier moi-même, lorsqu’il partit, et il me donna une demi-couronne. Il montait un cheval qu’on nommait Souple-Sam, et qui appartenait à George de Dumfries : c’était un cheval bai et malade de l’éparvin ; je l’avais vu avant cela, et je l’ai vu depuis encore. — Bien, bien, Jock, reprit M. Skreigh d’un ton posé et grave, nos rapports ne différent point dans les particularités essentielles ; mais je n’avais pas connaissance que vous eussiez vu l’homme… Ainsi vous voyez, mes amis, que le sorcier ayant prédit malheur à l’enfant, son père engagea un bon ministre pour être avec lui jour et nuit. — Oui : c’est celui qu’on appelle Dominie Sampson, dit le postillon. — Ce n’est qu’un chien muet, observa le diacre ; j’ai entendu dire qu’il n’avait jamais pu prêcher de suite cinq mots d’un sermon, depuis qu’il a été ordonné. — Eh bien, dit le chantre en agitant la main, comme s’il eût été empressé de reprendre le fil de son discours, il veillait sur le jeune laird jour et nuit. Il arriva, lorsque le jeune laird fut près d’avoir cinq ans, que le laird d’Ellangowan ouvrit les yeux sur ses erreurs ; il résolut de chasser les Égyptiens de son domaine ; il leur enjoignit de partir, et ce fut Frank Kennedy, gaillard colère et blasphémateur, qui fut chargé de les expulser. Il fit contre eux des malédictions et des imprécations, ils le maudirent à leur tour, et cette Meg Merrilies, qui était la plus puissante de la troupe auprès de l’ennemi du genre humain, lui dit qu’avant trois jours il serait en son pouvoir corps et âme. Et je tiens d’une main sûre, de quelqu’un qui l’a vu, de John Wilson, le groom du laird, que Meg Merrilies apparut au laird, qui revenait à cheval de Singleside ; c’était au-dessus du buisson de Gibbie : elle le menaça de ce quelle voulait faire à sa famille. Mais que ce fût Meg ou quelque chose de pire sous sa forme, car elle semblait plus grande qu’une créature mortelle, John ne pouvait le dire. — Bien, dit le postillon, cela peut être ; je ne peux rien dire là contre, car je n’étais pas alors dans le pays ; mais John Wilson était une espèce de tapageur, qui n’avait pas plus de cœur qu’un moineau. — Et quelle fut la fin de tout cela ? dit l’étranger avec quelque impatience.

« Oh ! l’issue et la fin de cela fut, monsieur, ajouta le maître chantre, que, tandis qu’on regardait un vaisseau du roi qui donnait la chasse à un contrebandier, ce Kennedy les quitta subitement sans qu’on puisse en donner aucune raison ; il n’y aurait pas eu de cordes ni de câbles en état de le retenir. Il courut au grand galop vers le bois de Warroch ; dans son chemin il rencontra le jeune laird et son gouverneur, il saisit l’enfant, et jura que s’il était ensorcelé, le jeune Henri aurait le même sort que lui…. Le ministre les suivit aussi vite qu’il put et alla presque aussi loin qu’eux, car il avait de bonnes jambes. Il vit la sorcière Meg, ou son maître qui en avait pris la figure, sortir tout-à-coup de terre, et enlever subitement l’enfant des bras du jaugeur… Alors celui-ci lutta et tira son épée… Car vous savez que c’était un homme courageux, et un gaillard qui ne craignait pas le diable. — Je crois que cela est vrai, dit le postillon. — Ainsi, monsieur, elle le saisit et le lança, comme la fronde lance la pierre, par dessus le promontoire de Warroch, où il fut trouvé le soir. Ce que devint l’enfant, franchement je ne saurais le dire. Mais le ministre d’alors, qui depuis ce temps a eu une meilleure cure, pensait qu’il avait été transporté dans le pays des fées pour un temps. »

L’étranger avait légèrement souri à quelques endroits de ce récit ; mais avant qu’il eût pu répondre, on entendit le bruit des pas d’un cheval, et un domestique bien habillé, ayant une cocarde à son chapeau, entra dans la cuisine d’un air empressé, disant : « Un peu de place, bonnes gens. » Mais en apercevant l’étranger, il reprit tout-à-coup sur un ton modéré et poli, en ôtant son chapeau et remettant une lettre à son maître : « La famille d’Ellangowan, monsieur, est dans un grand malheur, et on ne peut recevoir aucune visite. — Je le sais, reprit son maître. Et maintenant, madame, si vous voulez avoir la bonté de me permettre d’occuper le salon dont vous m’avez parlé, puisque vos hôtes ne viendront point… — Certainement, monsieur, » dit mistress Mac-Candlish. Elle prit la lumière, et l’éclaira avec tout l’empressement qu’une hôtesse active aime à déployer en pareille occasion.

« Jeune homme, dit le diacre au domestique en remplissant un verre, cela ne vous fera pas de mal après votre course à cheval. — Cela est très vrai, monsieur ; je vous remercie : à votre bonne santé, monsieur. — Et quel est votre maître, l’ami ? — Quoi, le gentleman qui était là ? C’est le fameux colonel Mannering, qui arrive des Indes orientales. — Quoi ! celui dont on a tant parlé dans les journaux ? — Oui, oui, c’est justement le même ; c’est lui qui secourut Cuddieburn, qui défendit Chingalore et défit le grand chef des Marattes, Ram Jalli Bundleman. Je l’ai suivi dans presque toutes ses campagnes. — Dieu nous protège ! dit l’hôtesse. Il faut que j’aille voir ce qu’il veut pour son souper ; et je l’ai fait rester dans la cuisine ! — Oh ! il aime tout ce qu’il y a de meilleur, la mère. Vous n’avez jamais vu dans votre vie un homme plus simple que le colonel, et cependant il a quelquefois le diable au corps. »

Le reste de la conversation de la soirée dans la cuisine étant peu intéressant, nous monterons, avec la permission du lecteur, dans le salon.


CHAPITRE XII.

CORRESPONDANCE. M. MAC-MORLAN.


La réputation ? c’est l’idole que l’homme oppose à Dieu, le grand législateur qui nous a commandé de ne pas tuer ; et cependant nous tuons par amour pour la réputation ! Pourquoi un honnête homme craindrait-il pour sa réputation, ou blesserait-il celle d’un autre ? Craindre de faire une insulte, c’est du courage ; mais, la supporter, c’est du courage aussi.
Ben Johnson.


Le colonel, absorbé dans ses pensées, se promenait en long et en large dans le salon, lorsque l’officieuse hôtesse entra de nouveau pour prendre ses ordres. Après les lui avoir donnés de la manière qu’il jugea devoir être la plus agréable pour le bien de la maison, il lui demanda la permission de la retenir un moment.

« Je pense, madame, dit-il, si j’ai bien compris ces bonnes gens, que M. Bertram a perdu son fils dans sa cinquième année. — Oui, monsieur, il n’y a aucun doute à cela, quoiqu’on varie sur la manière dont il l’a perdu, car c’est une vieille histoire maintenant, et chacun la raconte au coin de son feu, à sa mode, comme nous le faisons. Mais que l’enfant ait disparu dans sa cinquième année, il n’y a pas là-dessus le moindre doute ; cette nouvelle brusquement annoncée à lady Ellangowan, alors enceinte, lui coûta la vie cette nuit-là même ; depuis ce temps, le laird ne réussit plus à rien, il fut négligent pour tout ; mais quand miss Lucy fut devenue grande, elle s’efforça de mettre de l’ordre dans sa maison. Mais que pouvait-elle faire, la pauvre enfant ? Ainsi maintenant ils sont chassés de leur château et dépouillés de leurs biens. — Pouvez-vous vous rappeler, madame, environ à quel temps de l’année l’enfant disparut ? » L’hôtesse, après un court silence et quelques réflexions, répondit « qu’elle était sûre que l’époque de l’année où avait eu lieu cet événement correspondait à celle où l’on était en ce moment ; » et elle ajouta quelques souvenirs locaux qui fixaient la date dans sa mémoire comme environ au commencement de novembre 17…

L’étranger fit deux ou trois fois le tour du salon en silence, mais en faisant signe à mistress Mac-Candlish de ne pas le quitter.

« Si j’ai bien compris, dit-il, le domaine d’Ellangowan est en vente ? — En vente ! il sera vendu demain matin, aux enchères publiques. Ce n’est pas demain matin, Dieu me protège ! car c’est dimanche ; mais lundi, le premier jour ouvrier. Tous les meubles seront mis en vente en même temps. C’est l’opinion de toute la contrée que la vente a été honteusement forcée, lorsqu’il y a si peu d’argent comptant en circulation en Écosse, à cause des chances de la guerre avec l’Amérique, et qu’il y a quelqu’un qui veut avoir la terre à bon compte. Le diable soit d’eux, de me forcer à parler ainsi ! » L’indignation de la bonne dame s’allumait à la seule supposition de l’injustice.

« Et où la vente se fera-t-elle ? — Sur les lieux, comme le disent les affiches, à la maison d’Ellangowan : c’est ainsi que je l’entends, monsieur. — Et qui est-ce qui donne connaissance des titres, des revenus et du plan ? — Un homme très honnête, monsieur, le substitut du shérif de ce comté, délégué par la cour des sessions. Il est justement dans le village aujourd’hui : si Votre Honneur veut le voir, il pourra vous en dire sur la perte de l’enfant plus que tout autre, car le shérif-député (qui est au-dessus de lui) s’est donné beaucoup de peine pour découvrir la vérité de cette affaire, comme je l’ai entendu dire. — Et le nom de ce gentleman est ?… — Mac-Morlan, monsieur ; c’est un homme qui a du caractère et dont on dit du bien. — Faites-lui présenter mes compliments, les compliments du colonel Mannering ; ajoutez que je serais charmé qu’il voulût bien venir souper avec moi, et apporter tous les papiers relatifs à ce domaine. Je vous prie en outre, ma bonne dame, de ne parler de cela à aucune autre personne. — Moi, monsieur ! je n’en dirai jamais un mot. Je souhaite que Votre Honneur (elle fit une révérence), un honorable gentleman qui a combattu pour son pays (une autre révérence), achète la terre, puisque la vieille famille ne peut la conserver (un soupir), plutôt que ce vil coquin de Glossin, qui s’est élevé sur les ruines du meilleur ami qu’il ait jamais eu. Et maintenant que j’y pense, je vais mettre mon capuchon et mes patins, et j’irai moi même chez M. Mac-Morlan ; il est chez lui maintenant : il y a à peine un pas d’ici. — Allez, ma bonne dame, allez ; mille remercîments ! et dites à mon domestique de monter et de m’apporter en même temps mon portefeuille. »

En une ou deux minutes le colonel Mannering fut tranquillement assis devant une table avec tout ce qu’il lui fallait pour écrire. Nous avons le privilège de regarder par dessus son épaule pendant qu’il écrit, et nous communiquerons volontiers à nos lecteurs ce que nous apprenons ainsi. La lettre était adressée à Arthur Mervyn Esq., de Mervyn-Hall, Llanbraithwaite, dans le Westmoreland. Elle contenait quelques détails sur les voyages du colonel, depuis qu’il avait quitté son ami, et elle continuait ainsi qu’il suit : « Et maintenait me reprocherez-vous encore ma mélancolie, Mervyn ? pensez-vous qu’après un laps de temps de vingt-cinq ans, qu’après des batailles, des blessures, des emprisonnements, des malheurs de toute espèce, je puisse être encore ce même Guy Mannering toujours gai, toujours vif, qui grimpait avec vous sur le Skiddaw, ou qui chassait les coqs de bruyère sur le Crossfell ? Mais vous, qui êtes resté dans le sein de votre bonheur domestique, qui avez éprouvé peu de changement, que votre marche soit aussi légère et votre imagination aussi riante et aussi joyeuse, c’est un heureux effet de la santé et du caractère, auquel se joint le contentement d’avoir doucement descendu le fleuve de la vie. Mais ma carrière, à moi, a été semée de difficultés, de soupçons et d’erreurs. Dès mon enfance j’ai été le jouet des accidents, et quoique un bon vent m’ait souvent conduit au port, Je suis rarement arrivé dans celui où je désirais aborder. Laissez-moi vous rappeler, mais en quelques mots, les singuliers et bizarres événements de ma jeunesse et les malheurs de mon âge mûr.

« Les premiers, vous le savez, n’ont rien de très effrayant ; tout n’était pas pour le mieux, mais tout était supportable. Mon père, fils aîné d’une famille ancienne mais peu riche, me laissa pour tout héritage un nom à soutenir et la protection de ses frères plus fortunés que lui. Ils m’aimaient tant, qu’ils se querellaient presque pour moi.

« Mon oncle l’évêque aurait voulu me faire entrer dans les ordres, il m’offrait un bénéfice ; mon oncle le négociant voulait me placer dans une maison de commerce, et me proposait de me donner un intérêt dans sa maison, qui serait devenue celle de Mannering et Marshall, dans Lombard-Street. Ainsi, entre ces deux chaises, ou plutôt entre ces deux sièges doux, commodes, bien étoffés, de prêtre et de commerçant, mon infortunée personne glissa, et tomba à cheval sur une selle de dragon. Alors l’évêque voulut me marier à la nièce et à l’héritière du doyen de Lincoln ; et mon oncle l’alderman me proposa la fille unique du vieux Slœthorn, gros marchand de vins, assez riche pour jouer et se servir, au jeu, de moidores pour jetons, et envelopper le fil dans des billets de banque ; je tirai mon cou de ces deux nœuds et j’épousai la pauvre… la pauvre Sophie Wellwood.

« Vous me direz que ma carrière militaire dans l’Inde, lorsque j’y suivis mon régiment, me donna quelque satisfaction, et assurément c’est la vérité. Vous me rappellerez aussi que bien qu’ayant trompé les espérances de mes tuteurs, je n’encourus pas leur disgrâce ; que l’évêque, à sa mort, me légua sa bénédiction, ses sermons manuscrits et un portefeuille curieux contenant les portraits des premiers théologiens d’Angleterre, et que mon oncle sir Paul Mannering m’institua seul héritier et légataire de son immense fortune. Tout cela me fut peu utile : je vous dis que j’emporterai au tombeau l’aloès qui empoisonna la coupe de mon existence. Je vous en expliquerai la cause plus en détail que je ne l’ai fait quand j’étais sous votre toit hospitalier. Comme vous pourriez entendre raconter cet événement avec des circonstances différentes et controuvées, je vais le retracer ici moi-même ; mais, je vous en conjure, ne m’entretenez jamais, ni de mes chagrins, ni des causes qui les ont fait naître.

« Sophie, comme vous le savez, me suivit dans l’Inde. Elle était aussi innocente que gaie, mais, malheureusement pour nous deux, aussi gaie qu’innocente. Mes manières étaient en partie formées par les études que j’avais abandonnées, et j’avais des habitudes de retraite qui n’étaient pas tout-à-fait d’accord avec ma situation de commandant d’un régiment, dans ce pays où l’hospitalité est toujours offerte et réclamée par chaque colon du rang de gentleman. Dans un moment de presse extraordinaire (vous savez combien nous avons quelquefois de peine dans les Indes à recruter des Européens), un jeune homme, nommé Brown, joignit notre régiment comme volontaire, et trouvant que le service militaire convenait mieux à son imagination que le commerce, où il était engagé, il resta avec nous en qualité de cadet. Laissez-moi rendre à ma malheureuse victime toute la justice qui lui est due. Il se conduisit avec une telle bravoure dans toutes les occasions qui s’offrirent, que l’on croyait bien que la première commission vacante serait pour lui. Je fus absent quelques semaines pour une expédition éloignée ; à mon retour, je trouvai ce jeune homme établi comme l’ami de la maison, et formant la société assidue de ma femme et de ma fille. Cet arrangement me déplaisait particulièrement, quoiqu’on ne pût trouver rien à reprocher à ses manières et à sa conduite ; et cependant j’aurais pu m’accoutumer à sa familiarité dans ma famille, me réconcilier avec lui, sans les insinuations d’un autre officier. Si vous avez lu en entier la pièce d’Othello, que je n’ai jamais osé ouvrir, vous aurez quelque idée de ce qui arriva. Je parle de mes pensées ; mes actions, grand Dieu ! ne sont pas si criminelles. Il y avait un autre cadet qui briguait la première commission vacante. Il appela mon attention sur ce qu’il m’amena à nommer coquetterie de la part de ma femme envers ce jeune homme. Sophie était vertueuse, mais fière de sa vertu ; et irritée de ma jalousie, elle fut assez imprudente pour encourager et redoubler une intimité qu’elle voyait que je désapprouvais et que je regardais avec soupçon. Il existait entre Brown et moi une sorte de haine cachée. Il fit un ou deux efforts pour détruire mes préjugés ; mais prévenu comme je l’étais, je leur donnai un motif criminel et les repoussai avec dédain.

« Je souffre toutes les douleurs de la torture en vous écrivant cette lettre. Néanmoins, je suis disposé à aller jusqu’au bout, comme si ma résignation pouvait faire disparaître la catastrophe qui a depuis si long-temps empoisonné ma vie. Mais il faut continuer et en peu de mots.

« Quoiqu’elle ne fût plus de la première jeunesse, ma femme était encore très belle, et, il faut que je le dise pour ma justification, elle aimait à passer pour telle. Je répète ce que j’ai déjà dit, je n’ai jamais douté un instant de sa vertu ; mais poussé par les insinuations artificieuses d’Archer, je pensais qu’elle se souciait peu de la paix de mon cœur, et que le jeune Brown n’avait ces attentions que pour me provoquer et me braver. Peut-être me considérait-il, de son côté, comme un aristocrate oppresseur, qui profitait de son rang dans la société et dans l’armée, pour tourmenter ceux que les circonstances avaient placés sous ses ordres ; et s’il découvrit ma sotte jalousie, il voulut quelquefois, en m’inquiétant sur ce point, se venger des petites vexations auxquelles mon pouvoir le soumettait. Un ami prudent chercha à me faire envisager ces assiduités sous un jour plus favorable et moins offensif ; il pensait que ma fille Julia en était l’objet, quoiqu’elles pussent présentement s’adresser à sa mère pour gagner son influence. C’eût une audace peu flatteuse et même fort désagréable pour moi, de la part d’un jeune homme sans naissance et sans nom ; mais je ne m’en serais pas offensé comme je le fus par mes soupçons. Quoi qu’il en soit, je considérai mon offense comme mortelle.

« Une seule étincelle suffit pour allumer un incendie, lorsque rien ne s’y oppose. Je ne songeais nullement à mon insulte, lorsqu’une bagatelle, dans une partie de jeu, amena de gros mots et un duel entre nous deux. Nous nous rencontrâmes le matin derrière les remparts et l’esplanade de la forteresse où je commandais alors, sur les limites de mon territoire. Nous avions choisi ce lieu pour la sûreté de Brown, si je succombais. Je le désirais presque ; mais il tomba au premier feu. Nous courions à son secours, lorsque quelques-uns de ces looties, espèce de brigands du pays qui sont toujours aux aguets, vinrent tomber sur nous. Archer et moi nous eûmes de la peine à regagner nos chevaux, et ce ne fut qu’après un combat sanglant, dans lequel il reçut plusieurs blessures dangereuses, que nous parvînmes à nous ouvrir un chemin. Pour combler les malheurs de ce jour affreux, ma femme, qui soupçonnait dans quel dessein j’avais quitté la forteresse, m’avait suivi en palanquin. Elle fut surprise et presque faite prisonnière par une autre troupe de ces pillards. Un détachement de notre cavalerie la délivra promptement ; mais je ne puis me dissimuler que les événements de cette fatale matinée portèrent un rude coup à sa santé déjà délicate. L’aveu que fit Archer à son lit de mort, qu’il avait inventé quelques circonstances, dans son intérêt, et qu’il avait aggravé les autres, l’explication franche que j’eus avec ma femme, le pardon mutuel de nos erreurs, ne purent arrêter les progrès du mal. Elle mourut environ huit mois après cet accident, ne me laissant qu’une fille dont la bonne miss Mervyn a bien voulu se charger momentanément. Julia fut aussi attaquée d’une maladie si dangereuse que je me vis obligé de donner ma démission, et de revenir en Europe, où l’air natal, le temps, et la nouveauté des objets, ont contribué à dissiper son chagrin et à rétablir sa santé.

« Maintenant que vous connaissez mon histoire, vous ne me demanderez plus la cause de ma mélancolie, vous me laisserez m’y livrer autant que je le voudrai. Et certainement si les événements ci-dessus détaillés n’ont pas empoisonné le calice que la fortune et la renommée m’ont préparé pour mes années de repos, ils l’ont bien rempli d’amertume.

« Je pourrais ajouter d’autres circonstances que notre vieux professeur eût citées comme des exemples d’un jour de fatalité. Vous ririez si je vous faisais connaître certaines particularités, surtout sachant que je n’y ajoute aucune foi. Et cependant, depuis mon arrivée dans la maison d’où je vous écris, j’ai appris une circonstance bien singulière, qui nous servira de matière pour une discussion curieuse, si je m’assure de la véracité de ce qu’on m’a dit. Mais en voilà assez pour le présent. J’attends une personne qui doit me donner des renseignements sur une propriété qui est à vendre dans ce pays. C’est un château pour lequel j’ai une folle partialité, et j’espère que mes offres seront acceptées de ceux qui s’en défont, d’autant plus qu’il y a une intrigue ourdie pour l’acheter au-dessous de sa valeur. Mes compliments respectueux à miss Mervyn ; et, malgré vos prétentions à être un jeune et joli garçon, je vous charge d’embrasser Julia pour moi. Adieu, mon cher Mervyn, à vous pour toujours.

« Guy Mannering. »

M. Mac-Morlan entra en ce moment dans la chambre ; le caractère bien connu du colonel Mannering avait tout de suite disposé ce gentleman, qui était un homme plein d’intelligence et de probité, à s’ouvrir à lui avec confiance. Il lui détailla les avantages et les désavantages de la propriété. La majeure partie du domaine est vendue, dit-il, sous réserve des héritiers mâles, et l’acquéreur aura le privilège de retenir entre ses mains une grande partie du prix de cette acquisition, si le fils dont on n’a pas de nouvelles vient à reparaître dans un temps limité.

« Pourquoi donc alors forcer cette vente ? » dit Guy Mannering.

Mac-Morlan sourit. « En apparence, dit-il, pour que l’intérêt de l’argent remplace les rentes mal payées et précaires d’un domaine en mauvais état ; mais, dans la réalité, je pense que c’est pour seconder les vues et les désirs d’un homme qui, ayant l’intention de l’acheter, est devenu d’avance un des principaux créanciers, et s’est fourré dans ces affaires par des moyens connus de lui seul. Comme on le pense aussi, il trouverait très agréable d’acheter le domaine sans en payer le prix. »

Mannering se concerta avec M. Mac-Morlan sur les moyens à employer pour déjouer les projets de cet homme sans principes. Ensuite ils conversèrent long-temps sur la singulière disparition de Henri Bertram, arrivée, dans sa cinquième année, le jour de sa naissance, suivant l’étrange prédiction de Mannering, dont celui-ci, comme on doit le penser, ne se vanta pas. M. Mac-Morlan n’était pas dans le pays lorsque l’accident arriva, mais il en connaissait bien toutes les circonstances, et il promit à notre héros de lui en faire donner le détail par le shérif-député lui-même, si, comme il se le proposait, il acquérait une propriété dans cette partie de l’Écosse. Dans cette assurance, ils se séparèrent satisfaits l’un et l’autre de leur conférence.

Le lendemain dimanche, le colonel Mannering se rendit en grande tenue à l’église paroissiale ; personne de la famille d’Ellangowan n’y était. On apprit que l’état du vieux laird empirait. Jack Jabos, qu’on avait encore envoyé pour le chercher, revint sans avoir pu accomplir sa mission. Miss Bertram espérait que son père pourrait être transporté le lendemain.



CHAPITRE XIII.

MORT DU LAIRD ELLANGOWAN.


Ils me dirent que, par une sentence de la loi, ils avaient une commission pour saisir tous les biens. Il y avait un coquin au visage horrible qui s’emparait d’une pile d’assiettes d’argent massives, mises en monceau pour la vente publique. Il y en avait un autre qui faisait de mauvaises plaisanteries sur ta ruine ; il avait pris possession de tous les plus anciens ornements de famille.
Otway.


Le jour suivant, de bonne heure, Mannering monta à cheval, et, accompagné de son domestique, prit la route d’Ellangowan ; il n’eut pas besoin de demander le chemin. Une vente à la campagne est un lieu public de rencontre et d’amusement, et les gens de toutes les classes s’y rendaient de divers côtés.

Après environ une heure de marche dans un paysage pittoresque, les vieilles tours du château ruiné se présentèrent aux yeux du colonel : les pensées avec lesquelles il s’en était éloigné tant d’années auparavant revinrent frapper l’esprit de notre voyageur. Le paysage était le même ; mais combien étaient changés les sentiments, les espérances et les projets de celui qui le revoyait ! Alors l’amour et la vie étaient nouveaux pour lui, et l’avenir était doré de leurs rayons ; maintenant, trompé dans ses affections, rassasié de ce que le monde appelle gloire et honneurs, l’esprit bourrelé d’un souvenir amer et de remords, son plus doux espoir était de trouver une retraite où il pût nourrir la mélancolie qui devait l’accompagner jusqu’au tombeau. « Et cependant, se dit-il, quel insensé oserait ici se plaindre de l’instabilité de ses espérances et de la vanité de ses projets ? Les anciens chefs qui ont élevé ces tours énormes et massives pour être la forteresse de leur race et le siège de leur pouvoir, avaient-ils songé qu’un jour viendrait où le dernier de leurs descendants serait chassé comme un vagabond de ses domaines ? Mais les biens de la nature sont inaltérables. Le soleil brillera sur ces tours en ruine, soit qu’elles deviennent la propriété d’un étranger ou d’un vil et obscur intrigant qui abuse de la loi, avec autant d’éclat que lorsque les bannières de leur fondateur flottèrent au vent, pour la première fois, sur les remparts. »

Ces réflexions conduisirent Mannering jusqu’à la porte du château, qui ce jour-là était ouverte à tout le monde. Il entra avec la foule qui traversait les appartements, les uns pour choisir quelques articles qu’ils voulaient acheter, les autres seulement pour satisfaire leur curiosité. Même dans les circonstances les plus favorables, un pareil spectacle a quelque chose qui porte à la mélancolie. Cette confusion de meubles déplacés pour que les acheteurs puissent les voir et les enlever facilement, excite un sentiment pénible. Ces objets qui, rangés avec ordre et symétrie, ont un air de richesse et de beauté, prennent alors une apparence de misère qui fait pitié ; et les appartements, dépouillés de tout ce qui les rend commodes et confortables, ont un aspect de ruine et de dilapidation. On éprouve aussi une sorte de dégoût en voyant les objets destinés aux usages secrets de la vie domestique exposés aux regards des curieux et du vulgaire ; en entendant les fastidieuses et grossières plaisanteries des spectateurs sur des modes et des meubles auxquels ils ne sont pas habitués. Cette humeur plaisante est entretenue par le whisky, liqueur qu’on ne manque pas de prodiguer en Écosse dans ces occasions. Tels sont les effets ordinaires d’une scène telle que celle qui se passait alors à Ellangowan ; mais la pensée que, dans cette circonstance, ils indiquaient la ruine totale d’une famille honorable et ancienne, inspirait à Mannering un sentiment bien plus pénible et plus douloureux.

Il s’écoula quelque temps avant qu’il pût trouver quelqu’un disposé à répondre à ses questions réitérées sur Ellangowan lui-même. Enfin une vieille servante, qui essuyait ses yeux avec son tablier en parlant, lui dit que « le laird était un peu mieux, qu’on espérait qu’il serait en état de quitter aujourd’hui la maison ; que miss Lucy attendait la chaise à chaque instant, et que, comme le jour était beau pour la saison, on avait transporté le vieillard dans son fauteuil sur la pelouse devant le vieux château pour l’éloigner de ce triste spectacle. » Le colonel se rendit au lieu indiqué, et il aperçut bientôt le petit groupe, qui était composé de quatre personnes. La montée était rapide, aussi eut-il le temps de les reconnaître en s’avançant, et de songer à la manière dont il se présenterait à eux.

M. Bertram, paralytique et presque sans mouvement, occupait son fauteuil, la tête couverte de son bonnet de nuit, vêtu d’un large habit de camelot et les pieds enveloppés dans une couverture. Debout derrière lui et les mains croisées sur la canne qui le supportait, était Dominie Sampson, que Mannering reconnut sur-le-champ ; le temps n’avait opéré aucun changement en lui, si ce n’est que son habit noir semblait plus brun, et ses joues maigres encore plus creuses que lorsqu’il l’avait vu pour la première fois. À l’un des côtés du vieillard était une véritable sylphide, une jeune personne d’environ dix-sept ans, que le colonel pensa être sa fille. De temps en temps elle jetait des regards inquiets vers l’avenue, comme si elle eût attendu la chaise de poste, et dans les intervalles elle s’occupait à arranger la couverture pour garantir son père du froid, et à répondre aux questions qu’il semblait faire d’une manière inquiète et plaintive. Elle n’avait pas le courage de porter ses regards vers le château, quoique le bruit de la foule dût attirer son attention de ce côté. La quatrième personne du groupe était un beau jeune homme, d’un extérieur noble, qui semblait partager l’inquiétude de miss Bertram et sa sollicitude pour son père.

Ce jeune homme fut le premier qui aperçut le colonel Mannering, et sur-le-champ il se dirigea à sa rencontre pour le prier poliment de ne point s’approcher davantage de ces infortunés. Mannering s’arrêta, et lui adressant la parole, il lui dit « qu’il était un étranger que M. Bertram avait autrefois reçu avec autant de bienveillance que de politesse ; qu’il ne se serait pas présenté devant lui dans un moment si affligeant, si ce n’eût été en quelque sorte l’abandonner aussi ; il désirait seulement offrir à M. Bertram et à sa jeune demoiselle les services qu’il était en son pouvoir de leur rendre. »

Il s’arrêta alors à quelque distance du fauteuil : le vieillard le regarda d’un œil terne, qui marquait qu’il ne le reconnaissait pas. Dominie semblait trop absorbé dans le chagrin, pour remarquer même sa présence. Le jeune homme parlait à l’écart à miss Bertram, qui s’avança avec timidité, et remercia le colonel Mannering de ses bontés. « Mais, ajouta-t-elle les larmes aux yeux, je crains que mon père ne soit pas en état de vous reconnaître. »

Alors elle se rapprocha du fauteuil, accompagnée par le colonel. « Mon père, dit-elle, voici M. Mannering, un vieil ami qui vient vous voir.

— Il est le bienvenu, » répondit le vieillard en se levant sur son fauteuil, et essayant de faire un geste de politesse, tandis qu’un rayon de satisfaction semblait ranimer ses trais flétris. « Mais Lucy, ma chère, retournons à la maison ; ne faites pas rester le gentleman ici an froid. Dominie, prenez les clefs de la cave au vin. M. Ma…a… — le gentleman prendra sûrement quelque chose après la course qu’il fient de faire. »

On ne peut exprimer combien Mannering fut affecté par le contraste qu’il remarquait entre cette réception et celle que lui avait faite le même individu lors de sa première visite à Ellangowan. Il ne put retenir ses larmes ; et son émotion, qu’il ne put cacher, lui acquit à l’instant la confiance de la jeune miss Bertram, qui n’avait pas d’amis.

« Hélas ! dit-elle, c’est un sujet de compassion, même pour un étranger ; mais il vaut mieux pour mon pauvre père qu’il en soit ainsi, que de connaître et pouvoir sentir son malheur. »

Un domestique en livrée s’approcha en ce moment et dit à voix basse au jeune gentleman : « Monsieur Charles, milady vous cherche partout pour enchérir à sa place sur l’armoire d’ébène ; lady Jeanne Devorgoil est avec elle ; il faut que vous veniez tout de suite. — Dites-leur que vous n’avez pu me trouver, Tom ; ou, attendez, dites-leur que j’examine les chevaux. — Non, non, dit Lucy Bertram avec empressement ; si vous ne voulez pas ajouter au malheur de ce triste moment, allez rejoindre votre compagnie sur-le-champ. Ce gentleman, j’en suis sûre, nous accompagnera jusqu’à la voiture. — Sans aucun doute, madame, dit Mannering ; votre jeune ami peut compter sur mes soins. — Adieu donc ! » dit le jeune Hazlewood ; et après avoir murmuré un mot à l’oreille de Lucy, il descendit la colline à grands pas comme s’il eût craint que le courage de s’éloigner lui manquât s’il marchait moins rapidement.

« Où court Charles Hazlewood ? dit le vieillard, apparemment accoutumé à sa présence et à ses soins ; où court Charles Hazlewood ? Qu’est-ce qui l’oblige à s’éloigner ainsi maintenant ? — Il reviendra dans un moment, » répondit Lucy avec douceur.

On entendit alors parler du côté des ruines. Le lecteur peut se rappeler que l’éminence sur laquelle se passait cette scène douloureuse servait de communication entre le château et ces ruines.

« Oui, il y a une grande quantité de coquilles et d’algues marines pour engrais, comme vous l’observez ; mais, si l’on voulait bâtir une nouvelle maison, ce qui pourrait à la vérité être nécessaire, il y a de bonnes pierres brutes dans ce vieux donjon : car le diable ici… — Bon Dieu, dit rapidement miss Bertram à Sampson, c’est la voix de ce misérable Glossin ; si mon père le voit, c’en est assez pour le tuer ! »

Sampson tourna perpendiculairement sur ses talons, et marcha à grands pas à la rencontre de l’attorney, au moment où il sortait d’une des arcades du vieux château. « Hors d’ici ! s’écria-t-il, hors d’ici !… Voulez-vous le tuer et vous emparer de ses biens ? — Allons, allons, maître Dominie Sampson, répondit Glossin avec insolence, si vous ne pouvez pas prêcher en chaire, vous ne prêcherez pas ici. Nous venons appuyés par la loi, mon bon ami, et nous vous laissons l’Évangile. »

Le nom seul de cet homme avait été récemment un sujet d’irritation violente pour le pauvre malade. Le son de sa voix produisit alors le même effet instantané. M. Bertram se leva sans aide, et se tournant vers Glossin, il lui dit avec un accent de colère qui formait un étrange contraste avec la pâleur de son visage : « Hors de ma vue, vipère ! infâme vipère, qui perces le sein qui t’a réchauffée. Ne crains-tu pas que les murs du château de mes pères ne s’écroulent sur toi et n’écrasent tes membres et tes os ? Ne crains-tu pas que le seuil de la porte du château d’Ellangowan ne s’entr’ouvre et ne t’engloutisse ? N’étais-tu pas sans amis, sans asile, sans argent, lorsque je t’ai tendu la main ? Et tu me chasses aujourd’hui, moi et cette jeune fille innocente, sans amis, sans asile, sans argent, de cette maison qui nous a abrités, nous et les nôtres, depuis des siècles. »

Si Glossin eût été seul, il se serait probablement éloigné ; mais le sentiment de la présence d’un étranger et de celle de la personne qui l’accompagnait et qui avait l’air d’un arpenteur, le détermina à payer d’effronterie. Cette tâche cependant était trop forte, même pour son effronterie. « Monsieur… monsieur… monsieur Bertram… monsieur, ce n’est pas à moi que vous devriez vous en prendre, mais à votre propre imprudence, monsieur… »

L’indignation de Mannering était à son comble. « Monsieur, dit-il à Glossin, sans chercher à connaître qui a tort ou raison dans cette querelle, je dois vous dire que le lieu, le temps et ma présence sont fort peu convenables pour cette explication ; et vous m’obligerez en vous retirant sans ajouter un seul mot. »

Glossin était un homme grand, vigoureux et musculeux ; il ne fut donc pas fâché d’avoir affaire à un étranger qu’il espérait effrayer, plutôt que de continuer à soutenir sa mauvaise cause contre son malheureux patron. « Je ne sais qui vous êtes, monsieur, et je ne permettrai à personne d’user d’une telle liberté avec moi. »

Mannering était naturellement d’un caractère bouillant ; ses yeux brillèrent d’un feu sombre ; il comprima sa lèvre inférieure avec tant de violence que le sang en jaillit, et s’approchant de Glossin : « Vous ne me connaissez pas, monsieur, dit-il ; peu importe, moi je vous connais ; et si vous ne descendez à l’instant cette colline sans proférer une parole, par le ciel qui est au-dessus de nous, vous ne ferez qu’un saut du sommet jusqu’en bas. »

Ce ton impératif d’une juste colère imposa tout-à-coup silence aux fanfaronnades de Glossin. Il hésita, tourna sur ses talons, et, murmurant entre ses dents qu’il ne voulait point effrayer miss Bertram, il les délivra de son odieuse présence.

Le postillon de mistress Mac-Candlish, qui était arrivé assez à temps pour entendre ce qui s’était passé, dit tout haut : « S’il s’était trouvé sur mon chemin, le vil coquin, je l’aurais fait sauter d’aussi bon cœur que j’aurais ramassé un bodle[53]. »

Il s’avança alors pour annoncer que ses chevaux étaient prêts pour emmener le vieillard et sa fille. Mais ils n’étaient plus nécessaires. Le corps affaibli de M. Bertram avait été épuisé par le dernier effort de la colère et de l’indignation, et lorsqu’il retomba sur sa chaise il expira presque sans agonie et sans pousser un gémissement. La mort produisit si peu d’altération dans ses traits, que les cris poussés par sa fille, quand elle vit ses yeux fixes et qu’elle sentit son pouls sans mouvement, annoncèrent seuls sa mort aux spectateurs.



CHAPITRE XIV.

LA VENTE.


La cloche sonne une heure. Nous ne comptons les heures qu’après qu’elles sont perdues ; c’est donc sagesse à l’homme de donner au temps une voix. Ce son solennel me paraît la voix d’un ange.
Young. Première nuit.


La morale que le poète a si bien déduite du mode adopté pour mesurer le temps peut s’appliquer exactement à la manière dont nous considérons le court espace qui constitue la vie humaine. Nous regardons en tremblant, comme s’ils étaient sur le bord du tombeau, les vieillards, les infirmes, ceux que leurs occupations exposent journellement, et cependant nous ne tirons aucune leçon de leur frêle existence jusqu’à ce que le moment soit arrivé. Alors du moins,

Nos espérances et nos craintes
S’éveillent en sursaut, et leurs fortes étreintes
De la vie observent le bord.
Regardez : quoi ? ce vaste abîme
Est où l’éternité s’exprime :
Voilà donc notre dernier port !

Les oisifs et les curieux rassemblés en foule à Ellangowan n’avaient en vue que leur amusement, ou ce qu’ils appelaient leurs affaires, et ils faisaient peu d’attention aux sentiments de ceux qui souffraient dans cette cruelle circonstance. Il est vrai que très peu connaissaient la famille. Le père, par sa retraite, ses malheurs et son état d’imbécillité, avait été oublié par ses contemporains, et sa fille n’en avait jamais été connue. Mais lorsque la rumeur générale eut annoncé que l’infortuné M. Bertram avait perdu la vie en s’efforçant de quitter la demeure de ses ancêtres, la sympathie fit couler des torrents de larmes, comme la source sortit du rocher frappé par la verge du prophète. On se rappelait avec respect l’antiquité et l’intégrité irréprochables de cette famille, et par dessus tout on payait à la sainte vénération due à l’infortune le tribut qu’en Écosse elle réclame rarement en vain.

M. Mac-Morlan se hâta d’annoncer qu’il suspendrait la vente du domaine et des autres propriétés, et qu’il en laisserait la libre possession à la jeune miss jusqu’à ce qu’elle se fût consultée avec ses amis et eût pourvu à l’enterrement de son père.

L’expression générale de pitié avait intimidé Glossin pendant quelques minutes ; mais, enhardi en voyant que l’indignation populaire ne se portait pas contre lui, il eut l’audace de demander qu’on procédât à la vente.

« Je prendrai sur ma propre autorité de l’ajourner, dit le substitut du shérif, et je me rends responsable des conséquences. Je ferai savoir quand on y procédera de nouveau. Il est de l’intérêt de tous que les terres soient vendues au plus haut prix possible, et le moment actuel n’est pas propre à le faire espérer. »

Glossin sortit de la salle et du château en secret et en toute hâte ; et bien lui en prit certainement, car notre ami Jack Jabos haranguait déjà une troupe nombreuse de jeunes garçons à jambes nues et les exhortait à l’expulser.

On mit à la hâte quelques chambres en ordre pour y recevoir la jeune dame et le corps de son père. Mannering pensa que sa présence était alors inutile et pourrait être mal interprétée. Il remarqua aussi que plusieurs familles alliées à celle d’Ellangowan, et qui appuyaient en grande partie leurs prétentions à la noblesse sur leur parenté, étaient alors disposées à payer à leur arbre généalogique un tribut qu’elles n’avaient point offert à leurs prétendus parents dans l’adversité, et que l’honneur de présider aux funérailles de feu Godefroy Bertram (comme dans la mémorable controverse sur le lieu de la naissance d’Homère) allait probablement être disputé par sept gentilshommes de rang et de fortune, dont pas un ne lui avait offert un asile de son vivant. Comme sa présence était inutile, Mannering résolut de faire un petit voyage de quinze jours, terme auquel était ajournée la vente du domaine d’Ellangowan.

Avant de partir, il demanda une entrevue à Dominie. En apprenant qu’un gentilhomme voulait lui parler, le pauvre homme laissa voir une expression de surprise sur ses traits maigris, auxquels le chagrin récent avait donné un air encore plus extraordinaire. Il fit deux ou trois profonds saluts à Mannering, et se relevant il attendit en silence qu’il voulût bien lui communiquer ses ordres.

« Vous ne devinez sûrement pas, monsieur Sampson, dit Mannering, ce qu’un étranger peut avoir à vous dire ? — À moins que ce ne soit pour me charger d’instruire un jeune homme dans les belles lettres et les connaissances humaines ; mais je ne le puis, je ne le puis, j’ai une autre tâche à remplir. — Non, monsieur Sampson, mes désirs ne sont pas si ambitieux. Je n’ai pas de fils, et, je le suppose, vous ne verriez pas dans ma fille unique une écolière convenable. — Sûrement non, répondit le simple Dominie ; néanmoins c’est moi qui ai donné à miss Lucy toutes les connaissances nécessaires, quoique ce soit la femme de charge qui lui ait appris ces travaux vulgaires de broderie et de couture. — Eh bien, monsieur, répliqua Mannering, c’est de miss Lucy que je veux vous parler. Vous n’avez, je présume, aucun souvenir de m’avoir vu. »

Sampson, d’un esprit toujours assez distrait, ne se rappelait ni l’astrologue qu’il avait vu anciennement, ni l’étranger qui avait pris la défense de son maître contre Glossin, tant la mort soudaine de son ami avait embrouillé ses idées.

« Eh bien, cela ne fait rien, poursuivit le colonel ; je suis une vieille connaissance de feu M. Bertram, j’ai les moyens et la volonté de secourir sa fille dans les circonstances présentes. En outre, j’ai quelque idée d’acheter ce domaine, et je désirerais que les choses fussent en ordre. Voudriez-vous avoir la bonté d’employer cette petite somme aux dépenses nécessaires de la famille ! » Il mit entre les mains de Dominie une bourse contenant de l’or.

« Pro-di-gi-eux ! s’écria Dominie Sampson. Mais si Votre Honneur veut attendre… — Impossible, monsieur, impossible, » dit Mannering en lui échappant.

« Pro-di-gi-eux ! s’écria une seconde fois Sampson en le suivant jusqu’au haut de l’escalier tenant toujours la bourse ; « mais cet argent… »

Mannering descendit l’escalier aussi vite qu’il le put.

« Pro-di-gie-ux ! » s’écria Dominie Sampson pour la troisième fois en arrivant à la porte d’entrée ; « mais cet argent… »

Mannering était déjà à cheval et ne pouvait plus l’entendre. Dominie, qui n’avait jamais eu en sa possession, soit pour lui, soit comme dépositaire, le quart de cette somme, quoiqu’elle ne dépassât pas vingt guinées, demanda conseil, comme il le disait lui-même, sur ce qu’il devait faire de ce bel or ainsi laissé à sa disposition. Heureusement il trouva un conseiller désintéressé dans Mac-Morlan, qui lui indiqua les moyens de l’employer à adoucir le sort de miss Mannering, usage sans doute auquel il avait été destiné par le donateur.

Bon nombre de gentilshommes du voisinage firent alors sincèrement des offres pressantes d’hospitalité et de service à miss Bertram. Elle avait quelque répugnance à entrer d’abord dans une famille qui la recevrait plutôt par compassion que par amitié ; elle se décida donc à attendre l’opinion et les avis de la plus proche parente de son père, mistriss Margaret Bertram de Singleside, vieille dame célibataire, à laquelle elle avait fait part de sa malheureuse situation.

Les obsèques de feu M. Bertram se firent avec une grande décence, et sa malheureuse fille ne pouvait plus se considérer que comme habitant momentanément la maison où elle était née, et où sa douceur et ses attentions avaient si long-temps adouci les chagrins et les infirmités de la vieillesse. Ce que lui avait dit M. Mac-Morlan lui avait fait concevoir l’espérance qu’elle ne serait point obligée de quitter subitement cet asile ; mais la fortune en avait ordonné autrement.

Pendant les deux journées qui précédèrent l’époque fixée pour la vente des terres et du domaine d’Ellangowan, Mac-Morlan attendait à chaque instant l’arrivée du colonel Mannering, ou du moins une lettre avec pouvoir de traiter pour lui. Mais rien n’arriva. M. Mac-Morlan sortit le matin de bonne heure, se rendit au bureau de poste ; il n’y avait point de lettres pour lui. Il s’efforça de se persuader qu’il verrait le colonel Mannering à déjeuner, et il dit à sa femme de préparer sa plus belle porcelaine et de s’habiller en conséquence. Tous ces préparatifs furent en pure perte. « Si j’avais pu prévoir cela, dit-il, j’aurais parcouru toute l’Écosse pour trouver un acquéreur à opposer à Glossin. » Hélas ! ces réflexions venaient trop tard. L’heure fixée arriva ; les acquéreurs se réunirent à la loge de Massons à Kippletringan, lieu désigné pour la vente ajournée. Mac-Morlan employa autant de temps que la bienséance le permit, et lut tous les articles de la vente aussi lentement que si c’eût été son arrêt de mort. Il tournait ses yeux vers la porte toutes les fois qu’elle s’ouvrait, mais avec un espoir qui devenait de plus en plus faible. Il prêtait l’oreille au moindre bruit qu’on entendait dans la rue du village et tâchait de distinguer le bruit des roues et des chevaux ; vaine espérance ! Une idée lumineuse alors s’offrit à son esprit ; il crut que le colonel Mannering pouvait avoir chargé une autre personne d’enchérir à sa place, et il n’eut pas un moment la pensée de lui reprocher le manque de confiance qu’une telle conduite aurait prouvé ; mais il fut bientôt détrompé. Après un moment de silence solennel, M. Glossin offrit le prix le plus élevé pour les terres et la baronnie d’Ellangowan. Aucun acquéreur ne se présenta et aucune enchère ne fut faite : aussi après l’intervalle ordinaire du temps que met le sable d’une horloge à couler, l’acquéreur donnant les sûretés convenables, Mac-Morlan fut obligé, en termes techniques, d’annoncer et de déclarer que la vente était légitimement accomplie, et que ledit Gilbert Glossin était acquéreur desdites terres et du domaine. L’honnête substitut refusa de partager un repas splendide que Gilbert Glossin, esquire, maintenant Glossin d’Ellangowan, offrait au reste de la compagnie, et il retourna chez lui, exhalant sa mauvaise humeur contre la légèreté et le caprice de ces nababs indiens[54] qui ne pensent jamais la même chose dix jours de suite. Ce fut la fortune qui prit généreusement sur elle tout le blâme, et fit taire le ressentiment de Mac-Morlan.

Un exprès arriva à six heures du soir, « ivre à ne pouvoir se porter, » dit la servante ; il remit une lettre du colonel Mannering, datée de quatre jours, et écrite d’une ville distante d’environ cent milles de Kippletringan, contenant plein pouvoir à M. Mac-Morlan, ou à tout autre qu’il voudrait choisir, d’acheter le domaine, et l’annonce que des affaires importantes de famille appelaient le colonel lui-même dans le Westmoreland, où les lettres devaient lui être adressées chez sir Arthur Mervyn, esquire de Mervyn-Hall.

Mac-Morlan, dans le transport de sa colère, jeta le pouvoir à la tête de l’innocente servante, et ce ne fut pas sans peine qu’il s’abstint d’accueillir à coups de fouet le coquin de messager dont la lenteur et l’ivrognerie étaient cause de ce désappointement.



CHAPITRE XV.

LUCY ET DOMINIE CHEZ MAC-MORLAN.


Mon or est parti, mon argent dépensé… Mon domaine maintenant, prends-le pour toi ; donne-moi ton or, bon John des Scales, et mon domaine sera à toi pour toujours. Alors John lui donna quelques pences ; et pour l’argent que John donna, il eut, j’en suis sûr, un domaine qui valait trois fois davantage.
L’Héritier de Linne.


Le Galwégien John des Scales était un camarade moins adroit que son prototype Glossin, qui sut se rendre lui-même propriétaire d’Ellangowan sans bourse délier, formalité assez agréable. Miss Bertram n’eut pas plus tôt appris cette nouvelle désolante, à laquelle elle s’attendait si peu, qu’elle continua les préparatifs déjà commencés pour quitter immédiatement le château. M. Mac-Morlan l’aida dans ses arrangements et la pressa avec tant d’amitié d’accepter l’hospitalité et l’abri de son toit jusqu’à ce qu’elle eût reçu une réponse de sa cousine, ou qu’elle eût décidé quel parti elle prendrait, qu’elle regarda comme une impolitesse de rejeter des offres faites avec tant de bienveillance. Mistress Mac-Morlan était une femme comme il faut et bien en état, par sa naissance et ses manières, de recevoir la visite de miss Bertram, et de lui rendre agréable le séjour de sa maison. Ainsi donc un abri et une réception hospitalière lui étaient assurés, et elle continua, le cœur plein d’amertume, à payer les gages et à recevoir les adieux du petit nombre des domestiques de la maison de son père.

Lorsque de part et d’autre il y a des qualités estimables, cette tâche est toujours pénible : la circonstance présente la rendait doublement triste. Tous reçurent ce qui leur était dû, et même quelque chose de plus, et ils prirent congé de leur jeune maîtresse, en la remerciant et en faisant des vœux pour son bonheur ; quelques-uns même répandirent des larmes. Il ne restait plus dans le salon que Dominie Sampson, miss Bertram, et M. Mac-Morlan qui était venu pour conduire Lucy chez lui. « Et maintenant, reprit la pauvre fille, je dois faire mes adieux au plus ancien et au meilleur de mes amis. Dieu vous bénisse, monsieur Sampson, et vous récompense des bontés que vous avez eues en instruisant votre pauvre élève, et de l’amitié que vous aviez pour celui qui n’est plus ! J’espère que j’aurai souvent de vos nouvelles. » Elle glissa dans sa main un papier qui contenait quelques pièces d’or, et se leva comme pour quitter la chambre.

Dominie Sampson se leva aussi, mais il resta immobile comme frappé du plus grand étonnement. L’idée de se séparer de miss Lucy, n’importe où elle allât, ne s’était jamais présentée à la simplicité de son imagination. Il jeta l’argent sur la table. « Certainement ce n’est point assez, dit Mac-Morlan se méprenant sur ses intentions, mais les circonstances… »

M. Sampson agita sa main avec impatience. « Ce n’est point l’intérêt, ce n’est point l’intérêt ; mais moi qui ai mangé le pain de son père, qui ai bu à sa table pendant plus de vingt ans, penser que je doive la quitter, et la quitter dans la détresse et dans la douleur ! Non, miss Lucy, vous ne l’avez jamais pensé ! vous n’auriez pas consenti à chasser le pauvre chien de votre père : me traiteriez-vous plus mal que lui ? Non, miss Bertram, tant que je vivrai, je ne me séparerai point de vous. Je ne vous serai pas à charge, j’ai déjà pensé aux moyens d’éviter cela. Mais comme Ruth disait à Noémi : « Ne me prie pas de te quitter et de me séparer de toi ; car où tu iras j’irai, où tu habiteras j habiterai ; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu. Où tu mourras je mourrai, et j’y serai ensevelie. » Que le Seigneur me fasse périr, et plus encore, si autre chose que la mort peut me séparer de vous ! »

Pendant ce discours, le plus long qu’on eût jamais entendu prononcer à Dominie Sampson, les yeux de cette affectionnée créature étaient baignés de larmes, et ni Lucy, ni Mac-Morlan, ne purent s’empêcher de sympathiser avec cet éclat inattendu de sensibilité et d’affection. « Monsieur Sampson, dit Mac-Morland après avoir eu recours alternativement à sa tabatière et à son mouchoir, ma maison est assez grande ; si vous voulez y accepter un lit tant que miss Bertram l’honorera de sa présence, je me tiendrai très heureux d’y recevoir un homme de votre mérite et de votre fidélité. » Alors, avec une délicatesse qui avait pour objet de rassurer miss Bertram sur l’indiscrétion qu’elle aurait pu craindre de commettre en amenant avec elle cette suite inattendue, il ajouta : « Mes affaires demandent souvent un meilleur arithméticien que mes clercs ne le sont, et je serais charmé d’avoir recours à votre aide pour cette besogne pendant quelque temps. — Assurément, assurément, dit vivement Sampson, je connais la tenue des livres en parties doubles, et selon la méthode italienne. »

Notre postillon était entré dans le salon pour annoncer que la chaise et les chevaux étaient prêts. Il avait été témoin de cette scène extraordinaire, sans qu’on prît garde à lui, et, de retour chez mistress Mac-Candlish, il jura que c’était la chose la plus touchante qu’il eût jamais vue ; la mort de la vieille jument grise, pauvre bête ! n’était rien auprès de cela. Cette circonstance insignifiante eut dans la suite des conséquences de la plus grande importance pour Dominie.

Les visiteurs furent reçus avec une bienveillante hospitalité par mistress Mac-Morlan. Son mari lui annonça, à elle et à d’autres personnes, qu’il avait prié Dominie Sampson de l’aider à débrouiller quelques comptes un peu difficiles, et qu’il devait pendant ce temps résider dans sa maison, pour rendre cette occupation plus commode. La connaissance que M. Mac-Morlan avait du monde le porta à se servir de ce prétexte, sachant fort bien que quelque honorable que fût pour Dominie lui-même et pour la famille d’Ellangowan son inviolable attachement à miss Lucy, son extérieur désagréable ne le rendait pas propre à être l’écuyer d’une jeune demoiselle de dix-sept ans, et qu’ils seraient tous deux exposés au ridicule.

Dominie Sampson s’acquittait avec un grand zèle de tous les travaux que M. Mac-Morlan lui confiait ; mais on observa bientôt qu’à une certaine heure, après le déjeuner, il disparaissait et ne revenait qu’au moment du dîner. Le soir il s’occupait de sa besogne. Le dimanche il se présenta devant Mac-Morlan avec un air de triomphe, et mit sur la table deux pièces d’or. « Pourquoi cela, Dominie ? dit Mac-Morlan. — D’abord, c’est pour vous indemniser des dépenses faites pour mon compte, mon digne monsieur. Et, la balance établie, le reste sera pour l’usage de miss Lucy Bertram. — Mais, monsieur Sampson, votre travail à mon bureau me paie de reste ; je suis votre débiteur, mon bon ami. — Eh bien alors, que tout soit pour miss Lucy, dit Dominie en agitant sa main. — Bien, Dominie ; mais cet argent ? — Il est honnêtement gagné, monsieur Mac-Morlan ; c’est la généreuse récompense d’un jeune gentleman auquel j’enseigne les langues ; je lui donne des leçons trois heures par jour. »

Quelques questions de plus arrachèrent à Dominie que cet élève libéral était le jeune Hazlewood, et qu’il avait rendez-vous tous les jours avec son précepteur à l’auberge de mistress Mac-Candlish, qui, en proclamant l’attachement désintéressé de Sampson pour la jeune lady, lui avait procuré cet écolier infatigable et généreux.

Mac-Morlan fut frappé de ce qu’il venait d’entendre. Dominie était, sans contredit, un très bon maître et un excellent homme, et les auteurs classiques méritaient bien, sans aucun doute, qu’on les étudiât ; mais qu’un jeune homme de vingt ans fît chaque jour de la semaine sept milles à cheval et autant pour s’en retourner, afin d’avoir un pareil tête-à-tête de trois heures, c’était une soif d’instruction trop extraordinaire pour pouvoir y croire. Il ne fallait pas grande habileté pour pénétrer Dominie, car l’esprit de ce brave homme n’admettait jamais que les idées les plus simples et les plus directes. « Miss Bertram sait-elle comment votre temps est engagé, mon bon ami ? — Pas encore. M. Charles m’a recommandé de le lui cacher, dans la crainte qu’en connaissant la source, elle ne se fît un scrupule d’accepter ces petits secours ; mais, ajouta-t-il, il ne sera pas possible de le cacher long-temps, parce que M. Charles se propose de prendre parfois ses leçons dans cette maison. — Oh vraiment ! dit Mac-Morlan : oui, oui, je comprends mieux. Et je vous prie, monsieur Sampson, ces trois heures sont-elles entièrement consacrées à étudier et à traduire ? — Non sans doute ; nous avons aussi un dialogue, un entretien pour charmer l’étude,

. . . . . Neque semper arcum
Tendit Apollo[55]. »

Le questionneur continua à demander à ce Phœbus de Galloway sur quoi roulait principalement leur entretien.

« Sur nos rencontres passées à Ellangowan ; et, en vérité, je pense que nous parlons très souvent de miss Lucy, car M. Charles Hazlewood me ressemble sur ce point, monsieur Mac-Morlan : lorsque je commence à parler d’elle, je ne sais jamais quand je m’arrêterai, et, comme je le dis par plaisanterie, elle nous vole la moitié du temps de nos leçons. — Oh ! oh ! pensa Mac-Morlan, le vent souffle de ce côté ! j’avais déjà entendu parler de quelque chose comme cela. »

Il commença alors à considérer quelle conduite était la plus sûre pour sa protégée, et même pour lui personnellement ; car le vieux M. Hazlewood était puissant, riche, ambitieux et vindicatif, et il regarderait au titre et à la fortune dans toute alliance que son fils pourrait contracter. Enfin, ayant la plus haute opinion du bon sens et de la pénétration de Lucy, il résolut de profiter de la première fois où ils se trouveraient seuls pour lui communiquer cette chose comme un simple avis. Il le fit le plus naturellement qu’il put. « Je souhaite que vous vous réjouissiez de la bonne fortune de votre ami M. Sampson, miss Bertram ; il a un élève qui lui paie deux guinées pour six leçons de grec et de latin. — En vérité ! j’en suis également heureuse et surprise. Qui peut être si généreux ? Le colonel Mannering serait-il de retour ? — Non, non, ce n’est pas le colonel Mannering ; mais que pensez-vous de votre ancienne connaissance, M. Charles Hazlewood ? Il parle de prendre ses leçons ici. Je souhaite que nous puissions nous arranger avec lui. »

Lucy rougit beaucoup. « Pour l’amour du ciel ! non, monsieur Mac-Morlan, qu’il n’en soit point ainsi ; Charles Hazlewood a déjà eu assez de peine pour cela. — Pour les classiques ? ma chère lady, répliqua-t-il, paraissant à dessein ne pas la comprendre. Bon nombre de jeunes gens ont eu assez de mal à une époque ou à l’autre ; mais les études de Charles maintenant sont volontaires. »

Miss Bertram laissa tomber la conversation ; et comme Lucy paraissait garder le silence sur ce qu’on venait de lui dire, et former intérieurement quelque résolution, son hôte ne fit aucun effort pour la relever.

Le lendemain miss Bertram trouva l’occasion d’avoir un entretien avec Sampson. Elle lui exprima de la manière la plus gracieuse sa reconnaissance et ses remercîments pour son attachement désintéressé, et sa joie de lui voir une occupation si lucrative ; mais elle lui fit entendre que la manière dont avaient lieu maintenant les études de Charles Hazlewood devait être si incommode pour son élève, que tant qu’elles dureraient il ferait mieux de demeurer soit avec son disciple, soit du moins aussi près de lui qu’il serait possible, Sampson refusa, comme elle s’y attendait, de prêter un seul instant l’oreille à cette proposition. Il ne la quitterait pas pour être précepteur du prince de Galles. « Mais je le vois bien, ajouta-t-il, vous êtes trop orgueilleuse pour partager mon gain ; ou peut-être je vous deviens à charge ? — Non, en vérité. Vous étiez l’ancien ami de mon père, presque son seul ami. Je ne suis pas orgueilleuse, Dieu sait que je n’ai pas de motifs pour l’être. En toute autre chose vous ferez ce que vous jugerez le plus à propos ; mais, je vous en prie, dites à M. Charles Hazlewood que vous avez eu une conversation avec moi touchant ses études, et que j’ai pensé qu’il doit cesser de prendre ses leçons comme il l’a fait jusqu’à ce moment. »

Dominie Sampson la quitta découragé, et en fermant la porte il ne put s’empêcher de marmotter entre ses dents le varium et mutabile[56] de Virgile. Le lendemain il parut avec un air désolé, et remit une lettre à miss Bertram. « M. Hazlewood, dit-il, va cesser ses leçons, quoiqu’il ait généreusement réparé la perte pécuniaire qui en résultera pour moi ; mais comment réparera-t-il pour lui-même la perte de l’instruction qu’il aurait acquise par mes soins ? Même pour l’écriture, il a été une heure avant de tracer ce petit billet, et il a fait bien des brouillons, gâté quatre plumes et quantité de beau papier blanc. Je lui aurais formé en trois semaines une écriture ferme, courante, claire et lisible, il aurait été un calligraphe ; mais que la volonté de Dieu soit faite ! »

La lettre ne contenait que quelques lignes ; c’étaient des plaintes contre la cruauté de miss Bertram, qui non seulement refusait de le voir, mais lui enlevait même le moyen d’avoir indirectement de ses nouvelles ; elle finissait par des protestations, ajoutant que, malgré sa sévérité, rien ne pouvait ébranler l’attachement inviolable de Charles Hazlewood.

Avec l’actif patronage de mistress Mac-Candlish, Sampson se procura quelques autres écoliers, très différents, il est vrai, de Charles Hazlewood pour le rang, et dont les leçons n’étaient pas proportionnellement si productives ; néanmoins il gagnait encore quelque chose, et c’était la gloire de son cœur de l’apporter à M. Mac-Morlan à la fin de chaque semaine, après en avoir seulement détourné un léger pécule pour remplir sa pipe et sa tabatière.

Et maintenant nous devons quitter Kippletringan pour suivre notre héros, de crainte que nos lecteurs ne croient qu’ils vont encore le perdre de vue un autre quart de siècle.


CHAPITRE XVI.

INTRIGUE.


Notre Polly est une petite scélérate ; elle s’embarrasse peu de ce que nous lui ayons appris. Je m’étonne qu’un homme veuille élever une fille ; car, lorsqu’on l’a bien habillée, qu’elle nous a beaucoup coûté, qu’elle est belle, bien parée et attrayante comme un concombre qu’on sert sur une table, elle s’échappe.
Opéra du Mendiant.


Après la mort de M. Bertram, Mannering s’était mis en route pour faire une petite tournée, se proposant de revenir dans le voisinage d’Ellangowan avant que l’époque de la vente de ce domaine fût arrivée. Il se rendit en conséquence à Édimbourg et en différents endroits, et à son retour vers le district sud-ouest de l’Écosse où se passe notre scène, dans une ville de poste éloignée d’environ cent milles de Kippletringan, où il avait mandé à son ami Mervyn de lui adresser ses lettres, il en reçut une de ce gentleman qui contenait une nouvelle désagréable. Comme nous avons déjà pris la liberté de participer a secretis aux actions de ce gentleman, nous présenterons au lecteur un extrait de cette lettre.

« Je vous demande pardon, mon cher ami, de la peine que je vous ai faite en vous forçant à rouvrir ces blessures encore mal fermées dont parle votre lettre. J’ai toujours entendu dire, quoique à tort peut-être, que les attentions de M. Brown ne s’adressaient qu’à miss Mannering. Mais, quoi qu’il en fût, on ne pouvait supposer que, d’après votre position, sa témérité pût éviter d’être découverte et punie. Les philosophes disent que nous abandonnons à la société nos droits naturels de défense personnelle, à la condition seulement que la loi nous protégera. Lorsque la condition d’un marché n’est pas remplie, la stipulation devient nulle. Par exemple, personne ne disconviendra que je ne sois tout aussi en droit de défendre ma bourse et ma vie contre un voleur de grand chemin, qu’un Indien sauvage qui ne connaît ni lois ni magistrats. La question de résistance ou de soumission doit être décidée d’après ma force ou ma position. Mais si, étant bien armé et égal en force, j’endure l’injustice ou la violence d’un homme, quel qu’il soit, je présume qu’on n’attribuera pas cette conduite à un scrupule religieux ou moral, à moins que je ne sois un quaker. Une attaque dirigée contre mon honneur ne me met-elle pas dans une situation semblable ? Une insulte, en pareil cas, quelque légère qu’elle soit en elle-même, a sous tous les rapports une importance plus grande pour ma vie que le tort que peut me faire un brigand qui me volerait sur le grand chemin. Les lois ont moins de force pour me venger, ou, pour mieux dire, cette offense échappe à leur pouvoir. Qu’un homme veuille m’enlever ma bourse, si je n’ai pas le courage ou les moyens de m’y opposer, les assises de Lancaster ou de Carlisle[57] me feront justice en pendant le voleur. Qui dira cependant que j’étais obligé d’attendre cette justice, et de me laisser piller d’abord, si j’ai en moi le courage nécessaire pour protéger ma propriété ? Et si l’on me fait un affront qui imprime une tache éternelle à mon caractère aux yeux des hommes d’honneur, et auquel les douze juges d’Angleterre, le chancelier à leur tête, ne peuvent apporter aucun remède, quelle loi ou quel motif peut m’empêcher de protéger ce qui doit être et ce qui est infiniment plus précieux à un galant homme que sa fortune et sa vie ? Je n’agiterai pas la question sous son point de vue religieux, jusqu’à ce que je trouve un révérend théologien qui condamne la défense personnelle lorsqu’il s’agit de la vie et de la propriété. Si on l’admet en ce cas, on ne peut me faire un crime de défendre mon honneur. Si ma réputation est exposée aux attaques de personnes d’une moralité peut-être sans tache ou d’un beau caractère, on ne peut encore me contester le droit légitime de la défense personnelle. Je serais fâché que les circonstances m’eussent engagé dans un combat singulier avec de tels hommes, mais j’éprouverais le même sentiment pour un ennemi généreux qui tomberait sous mon épée dans une guerre nationale. Toutefois je laisse aux casuistes le soin de décider cette question ; je ferai observer seulement que ce que je viens d’écrire n’est pas en faveur du duelliste de profession, ou de celui qui est l’agresseur dans une affaire d’honneur. Je veux seulement excuser celui qui est amené sur le terrain par une insulte telle, qu’en la laissant passer impunie il perdrait pour toujours le rang l’estime dont il jouit dans la société.

« Quoique fâché que vous ayez l’intention de vous établir en Écosse, je suis flatté que ce ne soit pas à une distance immense et dans une partie trop reculée. Aller du Devonshire au Westmoreland est un voyage qui ferait frissonner un habitant des Indes orientales ; mais partir du Galloway ou du comté de Dumfries pour venir nous voir, c’est faire un pas, bien petit, il est vrai, pour se rapprocher du soleil. D’ailleurs, si, comme je le soupçonne, le domaine que vous avez en vue dépend de ce vieux château où vous avez joué le rôle d’astrologue lors de votre course dans le nord, il y a quelque vingt ans, je vous en ai entendu trop souvent faire la description avec un enthousiasme très comique pour espérer de vous détourner de l’acheter. J’espère cependant que le laird hospitalier, quoique un peu commère, n’a point encore coulé bas, et que son chapelain, dont le portrait m’a fait rire tant de fois, est encore in rerum natura[58].

« Et c’est ici, mon cher Mannering, que je voudrais m’arrêter, car je me décide avec peine à continuer cette lettre, quoique je sois sûr que dans ce qui va suivre, il n’y ait pas le moindre soupçon d’indiscrétion à élever contre la jeune pupille que vous avez confiée momentanément à mes soins. Mais je dois encore me montrer digne du surnom de Downright Dunstable[59] qu’on m’avait donné au collège. En un mot, voici ce dont il s’agit :

« Votre fille a hérité en grande partie de la tournure romanesque de votre caractère ; elle y joint un peu de ce désir d’être admirée, qui est plus ou moins le faible de toutes les jolies femmes. De plus, elle paraît devoir hériter de vos biens, circonstance indifférente pour ceux qui voient Julia avec mes yeux, mais c’est un appât bien grand pour les hommes qui recherchent plutôt la fortune que la vertu. Vous savez combien je l’ai plaisantée sur sa douce mélancolie, sur ses promenades solitaires le matin avant que personne soit levé, et au clair de lune quand tout le monde devrait être couché ou faire une partie de cartes, ce qui est la même chose. L’incident que je vais vous raconter ne sort point des bornes de la plaisanterie, mais je préfère qu’elle vienne de vous plutôt que de moi.

« Deux ou trois fois depuis quinze jours j’ai entendu, à une heure avancée de la nuit, ou le matin de très bonne heure, un flageolet jouer le petit air hindou que votre fille aime tant. J’ai pensé d’abord que quelque domestique ami de l’harmonie, et dont le goût pour la musique était contrarié pendant le jour, choisissait cette heure silencieuse pour imiter les sons qui avaient pu frapper son oreille dans votre antichambre. Mais la nuit dernière j’avais veillé un peu tard dans mon cabinet, qui est situé précisément sous la chambre de miss Mannering ; à ma grande surprise, non seulement j’entendis distinctement le flageolet, mais je m’assurai que les sons partaient du lac qui baigne les murs de mon château. Curieux de connaître quel était celui qui nous donnait une sérénade à cette heure indue, je m’approchai doucement de la fenêtre, mais il y avait d’autres personnes que moi qui veillaient. Vous pouvez vous rappeler que miss Mannering préféra l’appartement qu’elle occupe, à cause du balcon qui donne sur le lac. Eh bien, j’entendis lever le châssis d’une fenêtre, ouvrir les volets, et sa voix que je reconnus me convainquit qu’elle était en conversation avec quelqu’un qui lui répondait d’en bas : ce n’est point là beaucoup de bruit pour rien[60]. Je ne pouvais me tromper, c’était sa voix si douce et si insinuante ; et, pour dire la vérité, les accents qui s’élevaient d’en bas étaient tout aussi tendres. Mais que disait-on ? c’est ce que je ne pus distinguer. J’ouvris ma fenêtre afin de saisir plus que le simple murmure de ce rendez-vous à l’espagnole, mais, malgré toutes mes précautions, le bruit alarma les causeurs ; la fenêtre de la jeune dame retomba, les volets furent refermés à l’instant, et le bruit de deux rames qui frappaient l’eau annonça la retraite de l’autre interlocuteur : j’entrevis même sa barque qui manœuvrait avec autant d’adresse que d’agilité et qui sillonnait le lac comme si elle eût contenu douze rameurs.

« Le lendemain matin j’interrogeai, comme par hasard, quelques-uns de mes domestiques, et j’appris que le garde-chasse, en faisant sa ronde, avait vu deux fois sur le lac, près de la maison, cette barque conduite par une seule personne, et avait entendu le flageolet. Je m’abstins de pousser plus loin mes questions, de peur de compromettre Julia dans l’opinion des gens auxquels je les avais adressées ; mais, à déjeuner, je touchai quelques mots de la sérénade du soir précédent, et je vis que miss Mannering rougit et pâlir alternativement. Je m’empressai de donner à la conversation une tournure qui pût foire croire à Julia que mon observation était purement accidentelle ; mais dès ce moment j’ai pris la résolution de placer de la lumière toute la nuit dans ma bibliothèque, et d’en laisser les volets ouverts, pour empêcher les visites de notre rôdeur nocturne. J’ai allégué la rigueur de l’hiver qui approche, et l’humidité des brouillards, comme un obstacle aux promenades du soir et du matin. Miss Mannering consentit à tout avec un calme qui n’est pas dans son caractère, et qui, pour vous dire ce que j’en pense, est un pronostic qui me déplaît un peu. Julia a trop du caractère de son cher papa pour se laisser contrarier dans ses volontés, s’il n’y avait quelque petite explication qu’elle juge prudent d’éviter.

« J’ai fini mon récit, et maintenant c’est à vous de juger ce que vous devez faire ; je n’ai rien dit à ma bonne femme, qui, portée à excuser les faiblesses de son sexe, m’aurait certainement conseillé de ne point vous faire connaître ces particularités, et aurait pu, au lieu de cela, se mettre dans la tête d’exercer son éloquence sur miss Mannering ; mais quelque puissante qu’elle soit lorsqu’elle est dirigée contre moi, ce qui est très légitime, elle pourrait, du moins je le crains, faire plus de mal que de bien dans la circonstance présente. Quant à vous, peut-être sera-t-il plus prudent d’agir sans faire aucune remontrance, ou même sans paraître avoir eu connaissance de ce qui s’est passé. Julia ressemble beaucoup à un de mes amis ; elle a une imagination vive et ardente et des sentiments romanesques, propres à peindre de couleurs trop sombres ou trop riantes les événements de la vie. Au total, c’est une fille charmante, aussi bonne et aussi spirituelle qu’elle est aimable. Je lui ai rendu de tout mon cœur le baiser que vous m’avez envoyé pour elle ; et en retour elle pressa amicalement ma main dans la sienne. Je vous engage à venir le plus vite que vous pourrez. En attendant, comptez sur les soins de votre fidèle

« Arthur Mervyn. »

P. S. « Vous désirerez naturellement savoir si j’ai quelque soupçon sur l’homme à la sérénade ; en vérité je n’en ai aucun. Il n’y a point dans nos environs de jeune gentleman que son rang ou sa fortune mettrait à même d’aspirer à la main de Julia, qui soit capable de remplir un tel rôle. Mais de l’autre côté du lac, presque en face de Mervyn-Hall, est une diable d’auberge qui sert de rendez-vous à des aventuriers de toute espèce : poètes, peintres, acteurs et musiciens s’y rendent pour rêver, déclamer et extravaguer dans les sites pittoresques et romantiques de nos environs. C’est payer un peu cher ces beautés de la nature qui attirent un tel essaim de jeunes vagabonds. Si Julia était ma fille, ce serait de ce côté que je craindrais pour elle : elle est généreuse et romanesque ; elle écrit six pages par semaine à une jeune fille avec laquelle elle est en correspondance, et il est quelquefois dangereux d’avoir, en pareil cas, à chercher un sujet pour exercer ses sentiments ou sa plume. Adieu encore une fois. Si j’avais traité cette aventure plus sérieusement, c’eût été faire injure à votre excellent jugement ; si je l’avais passée sous silence, c’eût été vous donner lieu de suspecter ma prudence. »

Aussitôt cette lettre reçue, le colonel Mannering, après avoir d’abord envoyé le négligent messager à M. Mac-Morlan avec les pouvoirs nécessaires pour acheter le domaine d’Ellangowan, monta à cheval et dirigea sa course plus au sud. Il ne s’arrêta que lorsqu’il fut arrivé au château de son ami M. Mervyn, situé sur les bords d’un des lacs du Westmoreland.



CHAPITRE XVII.

CORRESPONDANCE DE JULIA.


Le ciel le premier, dans sa bonté, enseigna aux mortels l’art épistolaire pour les dames en prison, les amants dans les fers, ou quelque auteur qui pût, en plaçant ses personnages devant vous, les laisser écrire leur histoire sans se fatiguer lui-même.
Pope. Imité.


À son arrivée en Angleterre, Mannering avait placé sa fille dans une excellente pension pour achever son éducation ; mais voyant qu’elle n’y acquérait pas au gré de son impatience tous les talents dont il désirait la voir ornée, il l’en avait retirée à la fin du premier quartier. Elle n’avait donc eu que le temps de former une amitié éternelle avec miss Mathilde Marchmont, jeune demoiselle de son âge, c’est-à-dire d’environ dix-huit ans. C’était à l’œil fidèle de cette amie qu’étaient adressées ces formidables mains de papier qui partaient de Mervyn-Hall sur les ailes de la poste tandis que miss Mannering habitait ce château. La lecture de quelques courts extraits de ces lettres peut être nécessaire pour l’intelligence de cette histoire.


premier extrait.


« Hélas ! ma chère Mathilde, quelle fatalité pèse sur moi ! Le malheur ne cesse de poursuivre votre amie depuis son berceau. Quoi ! nous avons été séparées pour une cause si légère, une faute contre la grammaire dans mon thème italien, et trois fausses notes dans une sonate de Paesiello ! Mais c’est là un des traits du caractère de mon père, pour qui je ne puis dire si j’ai plus de tendresse ou d’admiration que de crainte. Ses succès dans sa vie privée et militaire, son habitude de faire céder à l’énergie de sa volonté tous les obstacles, même lorsqu’ils paraissent insurmontables, tout a contribué à donner à son caractère une habitude de ténacité qui lui rend insupportable toute contradiction et le porte peu à l’indulgence. D’un autre côté, il possède tant de belles qualités ! Savez-vous qu’il court un bruit (il m’a été à moitié confirmé par quelques paroles mystérieuses échappées à ma pauvre mère) qu’il est versé dans des sciences perdues maintenant pour le monde, qui permettent à celui qui les possède de plonger jusque dans l’avenir ? L’idée d’un tel pouvoir, ou même un talent élevé et une intelligence supérieure que l’on peut prendre pour cette puissance, ne jette-t-elle pas, ma chère Mathilde, une grandeur mystérieuse sur celui qui la possède ? Vous appellerez cela du romanesque ; mais considérez que je suis née dans la terre des talismans et de la magie, et que mon enfance a été bercée par ces contes dont vous ne pouvez jouir qu’au moyen d’une traduction française qui leur enlève beaucoup de leur prix. Ô Mathilde, je voudrais que vous eussiez pu voir les visages basanés de mes femmes indiennes rangées en cercle, et prêtant une oreille attentive à celle qui dans une langue si poétique racontait ces ravissantes histoires ! Il n’est pas étonnant que les fictions européennes paraissent froides et insipides quand on a vu les effets merveilleux que les narrations des Orientaux produisent sur ceux qui les écoutent. »


deuxième extrait.


« Vous êtes dépositaire, ma chère Mathide, du secret de mon cœur ; vous connaissez les sentiments que j’ai pour Brown : je ne dirai point pour son souvenir, car je suis convaincue qu’il vit et qu’il est fidèle. Son amour pour moi était autorisé par ma mère. Peut-être fut-ce une imprudence, à cause des préjugés de mon père sur le rang et la naissance. Mais on ne pouvait certainement pas exiger de moi, qui alors étais presque une enfant, que je fusse plus sage que celle sous la garde de qui la nature m’avait placée. Mon père était constamment occupé de ses devoirs militaires ; je ne le voyais qu’à des intervalles éloignés, et l’on m’avait appris à avoir pour lui plus de respect que de confiance. Plût au ciel qu’il en eût été autrement ! Lui et moi serions peut-être plus heureux ! »


troisième extrait.


« Vous me demandez pourquoi je ne fais pas savoir à mon père que Brown vit encore, ou du moins qu’il a survécu à la blessure qu’il a reçue dans ce malheureux duel ; qu’il a écrit à ma mère en lui annonçant son entière convalescence et son espoir d’échapper bientôt de sa captivité. Mais un militaire, qui a souvent vu tuer des hommes, ne ressent probablement aucun chagrin en réfléchissant sur une catastrophe qui m’a, pour ainsi dire, pétrifiée. Si je lui montrais cette lettre, que s’en suivrait-il ? Brown, conservant avec opiniâtreté ses prétentions à l’affection de votre pauvre amie, prétentions qui ont déterminé mon père à attaquer ses jours, serait pour le colonel Mannering un sujet d’inquiétude beaucoup plus grave que l’idée de son trépas. S’il échappe des mains de ces pillards, je suis convaincue qu’il sera bientôt en Angleterre, et il sera temps alors de considérer si je dois révéler ce secret à mon père. Mais, hélas ! si cet espoir auquel je me livre venait à être trahi, que me servirait de déchirer le voile d’un mystère qui lui rappellerait tant de douloureux souvenirs ? Ma bonne mère craignait beaucoup qu’il ne fût découvert ; elle aima mieux, je pense, laisser mon père soupçonner que les attentions de Brown s’adressaient à elle, plutôt que de lui permettre de pénétrer leur véritable objet. Ô ma chère Mathilde, quel que soit le respect que je doive à la mémoire d’un des auteurs de mes jours qui n’est plus, je dois aussi rendre justice à celui qui vit encore. Je ne puis me dissimuler que la conduite de ma mère fut tout à la fois injuste pour mon père et dangereuse au plus haut point pour elle et pour moi. Mais que ses cendres soient en paix ! Ce fut son cœur plus que sa tête qui la dirigea dans cette circonstance, et sa fille, qui a hérité de toute sa faiblesse, ne soulèvera pas le voile qui la couvre. »


quatrième extrait.


Mervyn-Hall.

« Si l’Inde est la terre des enchantements, cette contrée, ma chère Mathilde, est le pays des romans. La nature y a aussi rassemblé de concert ses scènes les plus sublimes : des cataractes mugissantes, des monts qui élèvent leurs fronts chauves jusque dans les nues, des lacs qui serpentent dans les vallées ombragées, et qui à chaque détour conduisent dans des sites encore plus romantiques ; des rochers atteignant les nues : d’un côté, enfin, les solitudes de Salvator, et de l’autre les paysages enchantés de Claude Lorrain. Je suis heureuse aussi de trouver du moins un objet pour lequel mon père peut partager mon enthousiasme. Admirateur de la nature, à la fois comme peintre et comme poète, il me cause le plus grand plaisir lorsque je l’entends développer les causes et les effets de ces témoignages brillants de son pouvoir. Mon désir serait qu’il voulût se fixer dans cette terre enchanteresse, mais ses vues l’entraînent plus avant vers le nord, et, au moment où je vous écris, il voyage en Écosse, cherchant, je le pense, quelque terre à acheter qui puisse lui convenir pour y fixer sa résidence. D’anciens souvenirs l’attachent à ce pays. Ainsi, ma chère Mathilde, je serai encore plus éloignée de vous lorsque mon père m’aura établie dans sa nouvelle demeure. Quel plaisir j’aurai alors quand je pourrai vous dire : Venez, Mathilde, venez sous le toit de votre fidèle Julia !

« Je suis en ce moment chez de vieux amis de mon père, M. et mistress Mervyn. Cette dernière est tout-à-fait une bonne femme, moitié dame du monde, moitié ménagère ; mais pour les talents ou l’imagination, bon Dieu ! ma chère Mathilde ! votre amie pourrait aussi bien chercher de la sympathie chez mistress Teachem[61]. Vous voyez que je n’ai point oublié le sobriquet de notre maîtresse de pension. Pour l’esprit, M. Mervyn est au-dessous, bien au-dessous de mon père ; cependant il m’amuse et veut bien se prêter à mon caractère. Il a de l’embonpoint, un gros bon sens, un bon cœur, et parfois de la gaîté dans la conversation. Ayant été bien, je suppose, dans sa jeunesse, il a encore quelque prétention à être un beau garçon, non moins qu’un enthousiaste agriculteur. Je me plais à le faire grimper au sommet des collines, à le faire promener au bord des cascades, et, en revanche, j’admire ses champs de navets, sa luzerne, ses gazons et ses trèfles. Il me regarde, j’imagine, comme une jeune fille un peu simple, un peu romanesque, douée (passez-moi le mot) de quelque beauté et d’un bon naturel. Je suis portée à croire que le bon gentleman peut bien juger l’extérieur d’une femme, mais je ne lui soupçonne pas le tact nécessaire pour pénétrer ses sentiments. Ainsi, malgré la goutte qui le tourmente, il est mon cavalier ; il me raconte de vieilles histoires du grand monde, dans lequel il dit avoir long-temps vécu : je l’écoute, je souris ; je me donne l’air le plus agréable, le plus gai, le plus simple que je puis, et nous sommes très bien ensemble.

« Mais, hélas ! ma chère Mathilde, combien le temps coulerait lentement dans ce paradis, dans cette terre des romans, habité par un couple si mal assorti avec les sites qui les entourent, sans votre fidélité à répondre à mes longues lettres ! Je vous en prie, ne manquez pas de m’écrire trois fois par semaine, pour le moins. Vous devez avoir toujours quelque chose à me dire. »


cinquième extrait.


« Comment vous communiquer ce que j’ai maintenant à vous annoncer ? Ma main et mon cœur sont encore tellement agités, qu’il m’est presque impossible d’écrire ! N’ai-je pas dit qu’il vivait, que je ne voulais pas désespérer ? Comment pouvez-vous me dire, ma chère Mathilde, que l’âge auquel je l’ai quitté vous fait croire que les sentiments que je conserve pour lui prennent naissance dans mon imagination plutôt que dans mon cœur ! Oh ! j’étais sûre qu’ils étaient véritables ; mon cœur ne me faisait pas illusion. Mais revenons à mon récit, et qu’il soit, ma chère amie, le gage le plus sincère comme le plus sacré de notre amitié.

« À Mervyn-Hall, nous nous séparons de bonne heure, de trop bonne heure pour que mon cœur en proie à ses agitations puisse se livrer au repos. Aussi je lis ordinairement pendant une heure ou deux, après m’être retirée dans ma chambre, qui, je crois vous l’avoir dit, a un petit balcon qui donne sur le lac magnifique dont j’ai essayé de vous donner une faible esquisse. Mervyn-Hall est un ancien château situé sur le bord de ce lac. L’eau est assez profonde pour qu’un esquif puisse venir toucher les murs. Hier soir j’avais laissé ma fenêtre entr’ouverte, afin de pouvoir, avant de me mettre au lit, contempler la campagne et jouir du clair de lune reflété par le lac. J’étais occupée à lire cette belle scène du Marchand de Venise, où deux amants, décrivant le calme d’une nuit d’été, enchérissent à l’envi sur ses charmes. Mon cœur était agité des sentiments qu’ils expriment, lorsque j’entendis sur le lac le son d’un flageolet. Je vous ai dit que c’était l’instrument favori de Brown. Quel autre pouvait en jouer dans une nuit qui, quoique calme et tranquille, était trop froide à cette saison avancée de l’année pour que personne fût tenté de faire une promenade sur l’eau à une telle heure ! Je m’approchai plus près de la fenêtre ; j’écoutai avec la plus grande attention : je respirais à peine. Les sous s’arrêtèrent pendant un moment, ensuite ils recommencèrent, s’arrêtèrent de nouveau, et de nouveau vinrent frapper mon oreille en s’approchant de plus en plus. À la fin je distinguai clairement ce petit air hindou que vous appeliez mon air favori. Je vous ai dit qui me l’avait appris ; j’avais reconnu son instrument ; ses notes ! Était-ce une musique terrestre ? étaient-ce des sons apportés par le vent pour m’annoncer sa mort ?…

« Il se passa quelque temps avant que j’eusse le courage de m’avancer sur le balcon : rien ne m’aurait déterminée à le faire, si je n’avais eu l’intime conviction qu’il vivait encore, et que nous nous rejoindrions. Cette conviction m’enhardit, et, le cœur palpitant, j’approchai de ma fenêtre. Je vis un petit esquif dans lequel un seul homme était assis. Mathilde ! c’était lui !… Je le reconnus après une si longue séparation, malgré l’ombre de la nuit, aussi bien que si, nous étant vus la veille, nous nous rencontrions en plein jour ! Il dirigea sa barque sous le balcon, et me parla. Je savais à peine ce qu’il disait, ce que je lui répondais. En vérité, je pouvais à peine parler ; je pleurais, mais c’étaient des larmes de joie. Nous fûmes interrompus par les aboiements d’un chien à quelque distance ; il s’éloigna, non sans m’avoir conjurée de me préparer à l’entretenir le soir à la même place et à la même heure.

« Mais à quoi tout cela nous mènera-t-il ? puis-je répondre à cette question ? Non, je ne le puis. Le ciel qui l’a sauvé de la mort, qui l’a délivré de sa captivité, qui a épargné à mon père le malheur d’avoir répandu le sang d’un homme qui n’aurait pas touché à un cheveu de sa tête ; le ciel doit me guider pour sortir de ce labyrinthe. C’est assez pour moi, aujourd’hui, d’avoir la ferme conviction que Mathilde ne rougira pas de son amie, mon père de sa fille, ni mon amant de l’objet auquel il a voué toute sa tendresse. »



CHAPITRE XVIII.

SUITE DE LA CORRESPONDANCE.


Parler avec un homme par une fenêtre : un joli entretien !
Shakspeare. Beaucoup de bruit pour rien.


Nous devons continuer à donner quelques extraits des lettres de miss Mannering ; ils mettent au jour le bon sens naturel de cette jeune personne, ses principes, sa sensibilité. Ses légers défauts provenaient d’une éducation imparfaite, et de l’imprudence d’une mère qui dans son cœur regardait son mari comme un tyran, le craignait comme tel, et qui, à force de lire des romans, devint tellement avide d’intrigues compliquées, qu’elle voulut en conduire une dans sa maison, et en rendre sa fille, jeune personne de seize ans, la principale héroïne. Elle se plaisait dans les petits mystères, les intrigues, les secrets, et tremblait cependant en songeant à l’indignation que ces pitoyables manœuvres exciteraient dans l’esprit de son mari. Ainsi souvent elle formait un plan purement par plaisir, ou peut-être par esprit de contradiction, s’avançait plus loin qu’elle n’aurait voulu, cherchait à se tirer d’embarras par de nouvelles ruses, ou à couvrir ses erreurs par la dissimulation, se trouvait enveloppée dans ses propres filets, et était forcée, dans la crainte qu’on ne les découvrît, de continuer des manœuvres qui dans le principe n’avaient été qu’un simple badinage.

Heureusement le jeune homme qu’elle avait reçu si imprudemment dans sa société intime, et encouragé dans son attachement pour sa fille, avait un fonds d’honneur et de principes qui rendait sa présence moins dangereuse que mistress Mannering n’aurait dû espérer ou s’y attendre. On ne pouvait lui reprocher que l’obscurité de sa naissance ; sous tous les autres rapports,

Dans ses projets brillants il voulait la victoire ;
Il aimait la vertu, idolâtrait la gloire ;
Et, d’après le chemin qu’il avait su choisir.
On voyait les succès qu’il pouvait obtenir.

Mais pouvait-il éviter le piège que l’imprudence de mistress Mannering avait tendu sous ses pas ? Il s’attacha donc à une jeune fille dont la beauté et les manières eussent fait naître sa passion, même là où elles se rencontrent plus souvent que dans une forteresse éloignée, dans nos établissements des Indes. Les suites funestes de la conduite de son épouse ont été détaillées dans la lettre de Mannering à M. Mervyn, et revenir sur ce sujet, serait abuser de la patience de nos lecteurs.

En conséquence, nous allons donner, comme nous l’avons déjà fait, des extraits des lettres de miss Mannering à son amie.


sixième extrait.


« Je l’ai revu, Mathilde, je l’ai revu deux fois ! J’ai épuisé tous les arguments pour le convaincre que ces entretiens secrets étaient dangereux pour nous deux ; je l’ai même pressé de poursuivre ses projets de fortune, sans penser plus long-temps à moi ; je lui ai dit que la certitude de le voir échappé aux suites du ressentiment de mon père me rendait le calme et le bonheur. Il m’a répondu ; et comment pourrais-je vous détailler tout ce qu’il a trouvé à me répondre ? Il a réclamé comme son bien les espérances que ma mère lui avait permis de concevoir ; il voulait me persuader de faire la folie de m’unir à lui sans le consentement de mon père ; mais, Mathilde, jamais je ne me laisserai persuader une telle chose. J’ai résisté aux sentiments qui s’élevaient dans mon cœur pour appuyer ses paroles, je les ai domptés ; et cependant comment sortir de ce malheureux labyrinthe où nous ont engagés la fatalité et l’imprudence de ma mère.

« J’ai réfléchi sur ce sujet, Mathilde, jusqu’à en avoir des vertiges ; oui, je pense que le meilleur parti est de faire un aveu sincère à mon père. Il le mérite, car sa bonté pour moi est inépuisable. Depuis que j’ai étudié de plus près son caractère, j’ai remarqué qu’il ne devient violent et emporté que lorsqu’il soupçonne qu’on le trompe ou qu’on veut lui en imposer, et, sous ce rapport peut-être, il a été mal jugé par quelqu’un qui lui était bien cher. Il y a aussi dans ses sentiments quelque chose de romanesque. Je l’ai vu accorder au récit d’une action généreuse, d’un trait d’héroïsme ou de désintéressement, des larmes que la peinture du malheur n’aurait pu lui arracher. Mais aussi, Brown me dit qu’il est son ennemi personnel. Puis l’obscurité de sa naissance ! ce serait donner à mon père le coup de la mort. Mathilde ! je désire qu’aucun de vos ancêtres n’ait combattu à Azincourt ou à Poitiers ! Sans la vénération que mon père a pour la mémoire du vieux Miles Mannering, je lui parlerais avec moitié moins de frayeur que je n’en ressens. »


septième extrait.


« Je reçois à l’instant votre lettre ; avec quel plaisir je l’ai lue ! Je vous remercie, ma chère amie, de votre amitié compatissante et de vos conseils ; ce n’est que par une entière confiance que je peux les payer.

« Vous me demandez quelle est la naissance de Brown, puisqu’elle serait si désagréable à mon père ; son histoire n’est pas longue à raconter. Il est d’origine écossaise ; mais étant resté orphelin, un de ses parents, établi en Hollande, se chargea de son éducation. Il fut élevé dans le commerce, et envoyé, jeune encore, dans un de nos établissements des Indes orientales, où son tuteur avait un correspondant ; mais, à son arrivée, ce correspondant était mort, et il n’eut d’autre ressource que d’entrer comme commis dans une autre maison de commerce. La guerre qui s’alluma et les pertes que l’on fit au commencement, ouvrirent les rangs de l’armée aux jeunes gens qui étaient disposés à embrasser la carrière des armes, et Brown, qui avait du goût pour l’état militaire, fut le premier à quitter la route qui l’aurait peut-être conduit à la fortune, pour prendre celle qui conduisait à la gloire. Le reste de son histoire vous est connu. Pensez quelle serait la colère de mon père, lui qui méprise le commerce (quoique, pour le dire en passant, il doive une partie de ses richesses à mon grand-oncle qui exerçait cette profession honorable), et qui a une antipathie toute particulière pour les Hollandais ! Comment recevrait-il des propositions de mariage pour sa fille unique de la part de Van Beest Brown, élevé par charité dans la maison de Van Beest et Van Bruggen ! Malhilde, cela est impossible ! et moi-même, le croirez-vous ? je me sens quelquefois disposée à partager l’opinion de mon père : mistress Van Beest Brown ! voilà un nom bien recommandable, n’est-il pas vrai ? Que nous sommes enfants ! »


huitième extrait.


« C’en est fait, Mathilde ; je n’aurai jamais le courage de rien confier à mon père, et je crains même qu’il n’ait déjà appris mon secret par une autre voie, ce qui ôterait tout mérite à ma révélation et ferait évanouir la lueur d’espérance que j’entrevoyais. Hier soir, Brown vint comme de coutume sur ce lac, et son flageolet m’annonça son arrivée : nous étions convenus qu’il emploierait ce signal. Ces lacs romantiques attirent de nombreux voyageurs, qui satisfont leur enthousiasme en visitant leurs sites à toute heure, et nous espérions que si du château l’on remarquait Brown, il passerait pour un de ces admirateurs de la nature qui vient s’abandonner à ses rêveries en faisant de la musique. Les sons de l’instrument devaient être aussi une excuse si l’on venait à m’apercevoir sur le balcon. Mais hier soir, lorsque j’étais bien occupée à lui parler de mon projet de faire un entier aveu à mon père, et qu’il le combattait avec force, nous entendîmes s’ouvrir doucement la fenêtre de la bibliothèque de M. Mervyn, qui est au-dessous de ma chambre. Je fis signe à Brown de se retirer, et je rentrai tout de suite, avec quelque faible espoir que notre entrevue n’avait pas été remarquée.

« Mais, hélas ! Mathilde, cette espérance s’évanouit lorsque je vis M. Mervyn le lendemain matin à déjeuner. Il y avait tant de malice et d’ironie dans ses regards, que, si j’eusse osé, je ne me serais jamais mise si fort en colère de ma vie. Mais il faut se conduire prudemment. Mes promenades sont maintenant limitées à l’enceinte de son jardin, où le bon gentleman peut marcher à petits pas à mes côtés sans trop se fatiguer. Je l’ai surpris deux ou trois fois tâchant de souder mes pensées et de lire sur ma physionomie. Il a parlé plus d’une fois de flageolet, et plus d’une fois aussi il a fait l’éloge de la vigilance et de la méchanceté de ses chiens, du soin avec lequel le garde fait sa ronde avec un fusil chargé. Il a même parlé de pièges et de fusils à ressort. Je ne manquerais pas volontiers à un vieil ami de mon père, mais j’ai quelquefois l’envie de lui montrer que je suis la fille du colonel Mannering, ce dont M. Mervyn sera convaincu si je m’abandonne à mon caractère pour répondre à ses attaques indirectes. Une chose dont je suis sûre, et dont je lui suis reconnaissante, c’est qu’il n’a rien dit à mistress Mervyn. Dieu me protège ! j’aurais reçu de fameuses leçons sur les dangers de l’amour et sur celui de respirer la nuit l’air du lac ; sur le risque de gagner un rhume et d’être le jouet d’un homme qui court après ma fortune ; sur l’utilité du petit-lait et sur celle des fenêtres fermées ! Je plaisante, Mathilde, et cependant mon cœur est bien triste. Je ne sais ce que fait Brown : la crainte d’être découvert a mis un terme à ses visites nocturnes. Il loge dans une auberge sur le rivage, de l’autre côté du lac, sous le nom de Dawson, m’a-t-il dit : il n’est pas heureux dans le choix de ses noms. Je pense qu’il n’a pas quitté le service, mais il ne m’a rien dit de ses projets pour l’avenir.

« Pour mettre le comble à mon embarras, mon père est arrivé subitement et de très mauvaise humeur, Notre bonne hôtesse (je l’ai appris par une conversation animée entre elle et sa femme de charge) ne l’attendait pas avant une semaine ; mais j’ai lieu de croire que son arrivée n’était pas une surprise pour son ami M. Mervyn. Il fut très froid et très réservé avec moi, ce qui m’a ôté la force de lui ouvrir mon cœur. Il m’a dit, pour excuser sa colère et sa mauvaise humeur, qu’il a manqué l’acquisition d’un domaine dans le sud-ouest de l’Écosse, et qu’il le regrette beaucoup. Mais je ne crois pas que son égalité d’âme puisse être si facilement dérangée. Pour sa première excursion, il traversa le lac dans une barque avec M. Mervyn pour se rendre à l’auberge dont je vous ai parlé. Imaginez avec quelle inquiétude j’attendis son retour. S’il avait reconnu Brown, peut-on prévoir ce qui en serait résulté ! Cependant il revint sans, je crois, avoir rien découvert. J’apprends à l’instant que, comme il n’a point acheté le domaine qu’il désirait, il songe maintenant à louer une maison dans le voisinage de ce même Ellangowan dont j’ai les oreilles rebattues. Il paraît espérer que ce domaine ne tardera pas à être remis en vente. Je ne ferai partir cette lettre que lorsque je connaîtrai ses intentions d’une manière positive.

« Je viens d’avoir une entrevue avec mon père ; il ne m’a dit que ce qu’il voulait bien que je susse. Ce matin, après le déjeuner, il m’a priée de passer avec lui dans la bibliothèque. Mathilde, mes genoux tremblaient sous moi, et je n’exagère pas en disant que j’eus de la peine à le suivre. Je ne sais ce que je craignais ; mais depuis mon enfance je suis habituée à voir tout ce qui l’entoure trembler au froncement de son sourcil. Il me dit de m’asseoir, et jamais je n’ai obéi de si bon cœur, car, en vérité, je ne pouvais plus me soutenir. Il continua à marcher en long et en large dans la chambre. Vous avez vu mon père, et vous avez remarqué sans doute combien ses traits sont expressifs : ses yeux sont naturellement brillants, mais l’agitation ou la colère leur font jeter un feu sombre et perçant. Il a aussi l’habitude de mordre ses lèvres, ce qui marque un combat entre l’emportement naturel de son caractère et l’empire qu’il s’efforce d’exercer sur lui-même. C’était la première fois que nous nous trouvions seuls depuis son retour en Écosse ; et comme il laissait échapper des signes d’agitation intérieure, j’eus quelque soupçon qu’il allait entamer le sujet que je redoutais le plus.

« Combien je me sentis soulagée quand je vis que je m’étais trompée ! Il paraît qu’il n’est pas instruit des découvertes ou des soupçons de M. Mervyn, ou qu’il ne veut pas entrer en explication avec moi sur ce sujet. Je ne peux vous dépeindre mon contentement, quoique, d’après les rapports qu’on lui a faits ou qu’on lui fera sans doute, il puisse me croire plus coupable que je ne le suis. Néanmoins je n’eus pas le courage de provoquer moi-même l’explication, et je restai dans le silence en attendant ses ordres.

« Julia, me dit-il, mon homme d’affaires m’écrit d’Écosse qu’il a loué pour moi une habitation bien meublée avec tout ce qui peut être nécessaire à notre usage ; elle est à trois milles du domaine que je voulais acheter. » Et il s’arrêta, semblant attendre une réponse.

« Partout où vous vous plairez, mon père, je suis sûre d’être heureuse moi-même. — Fort bien ; mais j’ai aussi le projet de vous y donner une société pour cet hiver. »

« Je pensai à M. Mervyn et à son aimable épouse. « La compagnie que vous me choisirez me sera toujours agréable, mon père, répondis-je à voix basse. — Oh ! c’est par trop de soumission ! Elle est excellente à mettre en pratique ; mais ces protestations si souvent répétées me rappellent la dépendance servile de nos esclaves noirs des Indes orientales. En un mot, Julia, je sais que vous aimez la société, et je suis dans l’intention d’inviter une jeune personne, la fille d’un de mes amis qui vient de mourir, à venir passer quelques mois avec nous. — Pas de gouvernante, pour l’amour du ciel, papa ! » m’écriai-je sans songer à ce que je disais, la crainte l’emportant sur la prudence.

« Il n’est pas question de gouvernante, miss Mannering, me répondit-il un peu sévèrement. C’est une jeune dame élevée à l’école de l’adversité, et dont les excellents exemples peuvent vous apprendre, je vous l’assure, à vous gouverner vous-même. »

« Cette observation m’embarrassa un moment. Enfin je repris ainsi :

« Cette jeune dame est Écossaise ? — Oui. — A-t-elle beaucoup l’accent du pays ? — Au diable ! répondit mon père en s’emportant ; pensez-vous que je tienne à ce qu’elle prononce a pour ai, i pour aye ? Je parle sérieusement, Julia. Vous êtes portée à l’amitié, c’est-à-dire à former des liaisons que vous nommez ainsi. (N’était-ce pas bien dur à entendre, Mathilde ?) Eh bien, je veux vous faire acquérir une amie digne de ce titre. J’ai donc résolu d’inviter cette jeune dame à venir passer quelques mois au sein de ma famille, et j’espère que vous aurez pour elle tous les égards dus au malheur et à la vertu. — Certainement, mon père. Et ma future amie a-t-elle les cheveux rouges ? »

« Il me lança un regard sévère. Vous me direz peut-être que je le méritais ; mais je ne sais quel malin esprit me souffle si souvent de ces questions déplacées.

« Elle vous est supérieure, Julia, en beauté physique autant que par sa prudence et son affection pour ses amis. — Mon Dieu, papa, pensez-vous que celle supériorité soit une bonne recommandation ? Allons, je vois que vous allez prendre trop sérieusement mes plaisanteries : quelle que soit cette jeune dame, l’intérêt qu’elle vous inspire lui assure tous mes égards. À propos, a-t-elle quelqu’un pour la servir ? Autrement il faudra y songer. — N’o… no… non, elle est seule… excepté pourtant le chapelain qui demeurait chez son père : c’est un très brave homme et j’espère qu’il ne la quittera pas. — Un chapelain ! papa… Dieu nous bénisse ! — Oui, miss Mannering, un chapelain. Qu’est-ce que ce mot a d’étonnant ? N’avions-nous pas un chapelain à la maison lorsque nous étions dans les Indes ? — Oui, papa ; mais vous étiez commandant alors.

— Et je le suis encore, miss Mannering, du moins dans ma famille.

— Nul doute, mon père ; mais nous lira-t-il les prières de l’église anglicane ? »

« La simplicité apparente avec laquelle je lui fis cette question troubla sa gravité. « Allons, Julia, me dit-il, vous êtes une méchante fille ; mais que gagnerais-je à vous gronder ? De ces deux étrangers vous ne pourrez vous empêcher d’aimer la jeune dame ; quant à la personne que, faute d’autre nom, j’ai appelée chapelain, c’est un digne homme, quoique un peu ridicule : il ne s’apercevra jamais que vous riez de lui, si vous ne riez pas à gorge déployée.

— Cher papa, j’aime beaucoup cette partie de son caractère. Mais, je vous prie, la maison que nous allons habiter est-elle aussi agréablement située que celle-ci ? — Elle ne sera peut-être pas tant à votre goût ; il n’y a point de lac sous les fenêtres, et vous serez obligée de vous contenter de la musique qu’on fera dans l’intérieur. »

« Ce dernier coup de main[62] finit notre petite discussion, car vous pouvez penser, Mathilde, qu’il m’ôta toute envie de répondre.

« Cependant, comme vous l’avez pu voir par ce dialogue, j’avais pris assez d’aplomb. Brown est vivant et libre ; il est en Angleterre, il m’aime ! cette assurance me suffit pour braver toutes les craintes, tous les embarras. Nous quittons Mervyn-Hall dans quelques jours pour notre nouvelle demeure. Je ne manquerai pas de vous écrire ce que je pense de nos hôtes écossais. Ce sont probablement deux honorables espions que me donne mon père : une espèce de Rozencrantz femelle, et un révérend… Guildenstern ; la première en jupon court, le second sous l’habit ecclésiastique. Quel contraste avec la société que j’aurais voulu avoir ! Aussitôt notre arrivée dans notre nouvelle demeure, je ferai connaître à ma chère Mathilde le sort de son amie

« Julia Mannering. »


CHAPITRE XIX.

WOODBOURNE.


Autour sont des collines en pente, et des chênes au tronc noueux garnissent le rivage ; derrière sont des buissons au feuillage obscur et épais ; une rivière aux bords renommés y promène ses eaux ; les beautés de la nature s’y déploient : c’est un Tusculum champêtre.
Warton.


Woodbourne, que Mannering avait loué pour une année par l’entremise de M. Mac-Morlan, était une grande et confortable maison, située au bas d’une colline couverte d’un bois qui l’abritait contre les vents du nord et de l’est. La façade donnait sur une petite plaine plantée de bouquets de vieux arbres ; plus loin, étaient des terres labourables qui s’étendaient jusqu’à une rivière qu’on apercevait des fenêtres du château. Un beau jardin, quoique planté à l’ancienne mode, un colombier bien garni, et assez de terre pour fournir aux besoins de la famille, faisaient de Woodbourne une propriété très convenable pour une famille riche, comme l’annonçait l’écriteau de location.

Ce fut là que Mannering résolut de dresser sa tente, du moins pour un temps. Quoique venant des Indes, il n’était pas très curieux de faire parade de ses richesses, car il avait trop d’orgueil pour avoir de la vanité. Il résolut donc de mettre sa maison sur le pied de celle d’un gentilhomme campagnard jouissant d’une honnête aisance, sans afficher ou permettre qu’on affichât chez lui le faste qu’on regardait alors comme le caractère distinctif d’un nabab. Il avait d’ailleurs les yeux toujours ouverts sur le domaine d’Ellangowan, dont Glossin, à ce que M. Mac-Morlan pensait, serait bientôt forcé de se défaire. En effet, plusieurs créanciers lui contestaient le droit de retenir une si forte partie du prix entre ses mains, et on doutait fort qu’il pût payer, auquel cas Mac-Morlan était sûr qu’il céderait volontiers son marché si on lui offrait un prix supérieur à celui de l’adjudication.

Il peut sembler étrange que Mannering fût si attaché à un endroit qu’il n’avait vu qu’une fois en sa vie, à une époque déjà éloignée, et pendant bien peu de temps. Mais les événements dont ce lieu avait été le théâtre avaient fait sur son esprit une impression ineffaçable. Il lui semblait que sa destinée et celle de la famille d’Ellangowan avaient quelques rapports mystérieux, et il éprouvait un désir inexplicable de se voir propriétaire de cette terrasse d’où il avait lu dans les astres l’événement extraordinaire arrivé à l’unique héritier mâle du nom de Bertram, événement qui correspondait d’une manière si surprenante avec les malheurs d’une épouse chérie toujours présente à sa mémoire. D’ailleurs, quand une fois son esprit fut bien pénétré de cette idée, il ne put sans répugnance supporter la pensée de voir ses plans dérangés par un misérable tel que Glossin. Ainsi, l’amour-propre et l’imagination agirent de concert pour confirmer sa résolution d’acheter ce domaine dès qu’il le pourrait.

Rendons cependant justice à Mannering : le désir de soulager le malheur avait également influé sur sa détermination. Il savait quel avantage sa fille pouvait retirer de la société de Lucy Bertram, sur la prudence et le jugement de laquelle il se reposait entièrement ; car Mac-Morlan lui avait confié, sous le sceau du secret, la manière dont elle s’était conduite à l’égard du jeune Hazlewood. Lui proposer de venir se fixer au sein de sa famille, en s’éloignant des lieux où elle avait passé son enfance et du petit nombre de ses amis, eût été peu délicat ; mais à Woodbourne il pouvait engager Lucy sans difficulté à venir passer quelque temps auprès de sa fille, sans qu’une telle proposition eût rien d’humiliant pour elle. Après quelques hésitations, miss Bertram accepta l’invitation de venir passer quelques semaines avec miss Mannering. Malgré toute la délicatesse des procédés du colonel, elle avait trop d’esprit pour ne pas s’apercevoir qu’en réalité son intention était de lui offrir un asile et sa protection. Vers ce même temps elle reçut une lettre de mistress Bertram, la parente à laquelle elle avait écrit : cette dame lui envoyait de l’argent, lui conseillait de se mettre en pension chez quelque famille honnête, soit à Kippletringan, soit dans les environs, et lui insinuait que, malgré la faiblesse de ses moyens pécuniaires, elle s’était privée d’une partie de son nécessaire pour ne pas laisser sa parente dans le besoin. Miss Bertram, en lisant cette lettre aussi froide que peu consolante, ne put s’empêcher de répandre quelques larmes : elle se rappela que cette bonne parente avait demeuré quelques années à Ellangowan, du vivant de sa mère, et y serait probablement restée jusqu’à la mort du propriétaire si elle n’avait été assez heureuse pour recueillir un héritage de 400 livres de rente, ce qui lui avait permis de quitter la maison où elle avait trouvé une hospitalité qui ne se serait jamais démentie. Lucy fut fortement tentée de renvoyer à la vieille dame le chétif cadeau que l’avarice aux prises avec l’orgueil lui avait arraché. Mais, après quelques réflexions, elle se détermina à lui écrire qu’elle l’acceptait comme un prêt qu’elle espérait lui rendre un jour. Elle lui demanda en même temps ses conseils sur l’invitation qu’elle avait reçue du colonel Mannering. La réponse arriva par le plus prochain courrier : mistress Bertram craignait qu’un faux jugement et un amour-propre mal entendu, expressions dont elle se servait dans sa lettre, n’engageassent miss Lucy à refuser des offres aussi obligeantes et à préférer d’être à la charge de sa famille. Miss Bertram n’avait donc pas d’autre parti à prendre, à moins qu’elle ne voulût rester auprès du digne Mac-Morlan, qui avait l’âme trop généreuse pour être riche. Les familles qui lui avaient fait des offres de services lors de la mort de son père, paraissaient l’avoir oubliée, soit qu’on fût charmé intérieurement qu’elle ne les eût pas acceptées, soit qu’on fût piqué de la préférence qu’elle avait donnée à celles de Mac-Morlan.

Dominie se serait trouvé dans une bien fâcheuse position, si la personne qui portait de l’intérêt à miss Bertram n’eût été le colonel Mannering, qui aimait tout ce qui avait un air d’originalité. Mais instruit par Mac-Morlan des procédés de Dominie envers la fille de son ancien patron, le colonel avait pris pour lui la plus grande estime, et s’étant informé s’il conservait toujours cette admirable taciturnité qui faisait à Ellangowan son caractère distinctif, il avait appris qu’il était toujours le même. « Dites, je vous prie, à M. Sampson, manda-t-il à Mac-Morlan dans sa réponse, que j’aurai besoin de son secours pour classer et mettre en ordre la bibliothèque de mon oncle l’évêque, que l’on doit, conformément à mes ordres, m’envoyer par mer ; j’aurai aussi quelques écritures à faire, et quelques papiers à ranger. Fixez ses appointements à une somme convenable ; faites-le habiller d’une manière propre et décente, et qu’il accompagne sa jeune pupille à Woodbourne. »

L’honnête Mac-Morlan reçut cette nouvelle commission avec un véritable plaisir ; mais la recommandation de faire habiller décemment Dominie ne lui causa pas peu d’embarras. Il l’examina avec attention, et il ne vit que trop clairement que ses habits étaient dans un bien triste état. Lui donner de l’argent et lui dire de s’en faire faire d’autres, c’eût été lui donner les moyens d’attirer sur lui le ridicule ; car lorsque par hasard il arrivait à M. Sampson de renouveler quelques-uns de ses vêtements, son goût l’inspirait toujours si bien que les enfants du village ne manquaient pas de le suivre pendant plusieurs jours. D’un autre côté, en lui amenant un tailleur pour lui prendre mesure et lui apporter ensuite ses habits, comme à un enfant qui va encore à l’école, on eût craint de le mortifier ; enfin Mac-Morlan résolut de consulter miss Bertram, et de la prier de se charger de cette importante affaire. Celle-ci l’assura qu’elle ne pouvait lui donner aucun conseil sur le choix des habits d’homme, mais que rien n’était plus facile que d’habiller à neuf Dominie.

« À Ellangowan, dit-elle, lorsque mon pauvre père pensait que quelque partie de l’habillement de Dominie avait besoin d’être renouvelée, un domestique entrait dans sa chambre pendant qu’il dormait, et il dort comme un loir, emportait l’ancien vêtement, laissait le neuf à la place : et jamais Dominie n’a paru s’apercevoir de ce changement. »

Mac-Morlan se procura donc un tailleur habile, qui, après avoir examiné attentivement Dominie, se chargea, sans qu’il fût besoin de prendre sa mesure, de lui faire deux habillements complets, l’un noir et l’autre gris foncé, garantissant qu’ils lui iraient aussi bien que cela était possible avec un homme d’une structure aussi extraordinaire.

L’ouvrage fait et livré, Mac-Morlan pensa, et avec raison, qu’il serait à propos de faire cet échange graduellement. Il fit donc retirer le soir une partie des vieux vêtements, à laquelle on en substitua de neufs. Voyant que ce moyen avait très bien réussi, on fit de même le lendemain et le surlendemain pour le gilet et pour l’habit. Quand il fut ainsi habillé des pieds à la tête, et revêtu pour la première fois de sa vie d’un habillement complet entièrement neuf, on remarqua que Dominie éprouva quelque surprise et quelque embarras. Sa physionomie prenait une expression singulière, surtout lorsqu’il venait à jeter les yeux tantôt sur un pan de son habit, tantôt sur les genoux de sa culotte, où il cherchait vainement quelque vieille tache de sa connaissance, ou quelque raccommodage en fil bleu qui, placé sur un fond noir, faisait l’effet d’une broderie ; alors il tournait son attention sur quelque autre objet. Toutefois, avec le temps, ses habits ne lui offrirent plus rien d’extraordinaire. La seule remarque qu’il fit à ce sujet, c’est que l’air de Kippletringan était favorable aux vêtements, et que les siens lui paraissaient aussi brillants que le jour où il les mit pour la première fois, lorsqu’il prononça son sermon de licence.

Quand Mac-Morlan lui eut fait part de la proposition du colonel, il tourna sur miss Bertram des yeux où semblaient se peindre la crainte et la défiance, comme si ce projet devait amener leur séparation ; mais quand il sut qu’elle aussi devait aller habiter Woodbourne, il joignit ses mains sèches, et les éleva vers le ciel avec une exclamation comparable à celle de l’Afrite, dans le conte du Calife de Vatheck[63]. Après cette explosion de joie, il reprit sa tranquillité ordinaire et ne s’inquiéta plus en aucune façon de cette affaire.

Il avait été convenu que M. et mistress Mac-Morlan iraient à Woodbourne quelques jours avant le colonel, pour tout préparer d’avance, et y établir miss Bertram. En conséquence, ils s’y rendirent dans les premiers jours de décembre.



CHAPITRE XX.

L’ARRIVÉE.



C’était un génie gigantesque, capable de lutter avec toutes les bibliothèques.
Boswel. Vie de Johnson.


Le jour où le colonel Mannering et sa fille étaient attendus à Woodbourne luisait enfin. Le moment de leur arrivée approchait, et chacun des individus qui composaient le petit cercle rassemblé dans le château avait séparément ses motifs d’inquiétude. Mac-Morlan désirait naturellement obtenir la confiance et la clientèle d’un homme dont la fortune et la considération étaient si bien établies. Connaissant le cœur humain, il ne lui avait pas échappé que Mannering, quoique bon et généreux, voulait cependant que ses moindres ordres fussent exécutés avec exactitude et précision ; il cherchait donc à s’assurer si tout était disposé dans la maison conformément aux désirs et aux intentions du colonel, et la parcourait depuis le grenier jusqu’à l’écurie. Mistress Mac-Morlan, renfermant sa surveillance dans un cercle moins étendu, allait de la salle à manger à la cuisine, et de la cuisine à la chambre de la femme de charge : tout ce qu’elle craignait, c’est que l’arrivée tardive du propriétaire ne fît tort au dîner, et ne donnât une mauvaise opinion de ses talents et de son activité. Dominie même, sortant de la léthargie dans laquelle le retenait son flegme ordinaire, avait regardé deux fois par la fenêtre qui donnait sur l’avenue, et avait dit : « Qui donc peut retarder ainsi leur voiture ? » Lucy, la plus calme de tous, se livrait à ses pensées mélancoliques : elle allait se trouver confiée à la protection, on peut même dire à la bienveillance d’un étranger en faveur duquel tout ce qu’elle avait vu, tout ce qu’elle avait appris la prévenait avantageusement, mais qu’elle ne connaissait que très imparfaitement. L’attente lui faisait donc trouver les moments longs et pénibles.

Enfin le bruit des roues et des pas des chevaux se fit entendre. Les domestiques, déjà arrivés, se réunirent pour recevoir leur maître et leur maîtresse avec un empressement et un air d’importance dont Lucy fut presque alarmée, car elle n’avait jamais vu la société et ne connaissait ni le genre ni les manières de ce qu’on appelle le grand monde. Mac-Morlan alla recevoir les voyageurs à la porte, et peu d’instants après ils entrèrent dans le salon.

Mannering qui, suivant son habitude, avait voyagé à cheval, entra donnant le bras à sa fille. Elle était d’une taille ordinaire, pour ne pas dire petite, mais très bien faite ; ses yeux étaient noirs et brillants, et des cheveux bruns d’une beauté remarquable ajoutaient à l’expression d’une physionomie à la fois vive et spirituelle, sur laquelle on pouvait apercevoir un peu de hauteur, quelque timidité, beaucoup de malice, et une certaine propension au sarcasme. « Je ne l’aimerai point, » fut la première pensée de Lucy en apercevant miss Mannering ; la seconde fut celle-ci : « Je crois pourtant que je l’aimerai. »

Julia était couverte de fourrures et d’une pelisse qui lui montait jusqu’au menton, à cause de la rigueur du froid. Le colonel était enveloppé dans une grande redingote ; il salua mistress Mac-Morlan avec politesse, et sa fille lui fit une révérence à la mode, pas assez basse pour lui causer de la gêne. Mannering conduisit alors sa fille vers miss Bertram, et prenant sa main d’un air de bonté, et presque de tendresse paternelle, « Julia, lui dit-il, voici la jeune demoiselle que nos amis ont déterminée, je l’espère, à rester auprès de nous le plus long-temps qu’elle le pourra. Je serai bien heureux si vous pouvez rendre le séjour de Woodboune aussi agréable pour miss Bertram que le fut pour moi celui d’Ellangowan, quand son père me fit l’honneur de m’y recevoir. »

Julia fit un salut à sa nouvelle amie et lui serra la main. Se tournant ensuite vers Dominie, qui depuis leur arrivée ne cessait de les saluer en alongeant la jambe et en courbant le dos, semblable à un automate qui répète le même mouvement jusqu’à ce que le ressort qui le fait agir soit enfin arrêté, Mannering dit à sa fille en lui lançant un regard sévère pour réprimer l’envie de rire qu’il remarquait en elle, et dont il avait peine à se défendre lui-même : " Voici mon bon ami M. Sampson : c’est à lui que sera confié le soin de mettre mes livres en ordre, lorsqu’ils seront arrivés, et j’espère que l’étendue de ses connaissances pourra me devenir très utile. — Je suis convaincue, papa, que ce monsieur nous rendra de véritables services ; et pour donner plus de force à mes remerciements, je puis l’assurer qu’il ne sortira jamais de ma mémoire, grâce à l’impression qu’il a produite sur moi. Mais, miss Bertram, » ajouta-t-elle bien vite en voyant que son père commençait à froncer le sourcil, « nous avons fait un long voyage ; voulez-vous bien me permettre daller dans ma chambre faire ma toilette pour dîner ? »

Ce peu de mots dispersa la compagnie, à l’exception de Dominie, qui, ne voyant nulle nécessité de s’habiller et de se déshabiller, si ce n’est pour se mettre au lit ou en sortir, s’occupa de quelque problème de mathématiques, jusqu’au moment où la compagnie réunie dans le salon passa dans la salle à manger.

À la fin de la journée, Mannering voulut converser un instant tête-à-tête avec sa fille.

« Eh bien ! Julia, lui dit-il, que pensez-vous de nos hôtes ? — Oh ! j’aime beaucoup miss Bertram ; mais pour l’autre, c’est le plus franc original. Vous conviendrez, papa, qu’il serait fort difficile de le regarder sans rire. — Il faut pourtant que cela soit tant qu’il restera dans ma maison ; chacun doit s’y habituer. — Mais, papa, les domestiques eux-mêmes ne pourront garder le sérieux. — Eh bien ! ils quitteront ma livrée, et s’en iront rire à leur aise. M. Sampson est un homme dont je fais grand cas à cause de sa simplicité, j’ajouterai même à cause de la générosité de son caractère. — Oh ! pour sa générosité, je n’en doute point ; car il ne peut porter à sa bouche une cuillerée de soupe sans en faire part à tous ses voisins. — Julia, vous êtes incorrigible : mais tâchez de mettre un frein à votre gaîté à ce sujet ; je ne veux pas qu’elle puisse offenser miss Bertram dans la personne de ce digne homme ; elle sentirait une mortification éprouvée par M. Sampson, plus vivement que M. Sampson lui-même. Maintenant, ma chère enfant, bonsoir. Mais n’oubliez pas qu’il y a dans le monde beaucoup de choses plus dignes cent fois d’être tournées en ridicule que la simplicité et la maladresse. »

Deux jours après, M. et mistress Mac-Morlan quittèrent Woodbourne, après avoir fait à leur jeune amie les adieux les plus tendres et les plus touchants.

Tout allait au mieux dans la maison : les jeunes dames étudiaient et se divertissaient ensemble. Le colonel fut agréablement surpris en trouvant que miss Bertram savait à fond l’italien et le français, grâce aux soins et à la vigilance infatigable du laborieux Sampson. Quant à la musique, elle en possédait à peine les premiers principes. Sa nouvelle amie entreprit de lui donner des leçons, et Lucy en échange lui fit contracter l’habitude de se promener à pied et à cheval, et lui inspira le courage de braver la rigueur de la saison. Mannering leur choisissait pour chaque soir les livres qui réunissaient l’utile et l’agréable ; et comme il lisait avec beaucoup de goût et d’âme, il faisait oublier à la société réunie au château la longueur des soirées d hiver.

Les charmes de leur société leur procurèrent bientôt la visite de toutes les familles distinguées établies dans les environs, et que plus d’un motif attirait à Woodbourne. Le colonel sut choisir parmi ces visiteurs ceux dont le caractère convenait le mieux à ses goûts et à ses habitudes. Charles Hazlewood ne fut pas le dernier à se présenter chez lui, et il sut dès l’abord se concilier son estime et son amitié. Ses fréquentes visites avaient l’approbation de ses parents. « Qui sait, pensaient-ils, ce que peuvent produire des soins assidus ? » La belle miss Mannering, avec la fortune d’un nabab, était un parti digne d’envie. Éblouis par une semblable perspective, ils étaient loin de songer à la crainte qu’ils avaient conçue un instant que leur fils ne s’éprît inconsidérément de Lucy Bertram, la pauvre Lucy, qui n’avait pas un schelling, et qui n’avait en partage qu’une naissance noble, une jolie figure et un excellent caractère. Mannering était plus prudent ; il se considérait comme le tuteur de miss Bertram, et s’il ne croyait pas nécessaire de rompre toute liaison entre elle et un jeune homme pour qui elle était un parti très convenable sous tous les rapports, excepté sous celui de la fortune, il fit en sorte qu’aucun engagement sérieux, aucune explication ne pût avoir lieu entre eux, jusqu’à ce que le jeune homme eût acquis une plus grande expérience du monde et fût arrivé à un âge où on pût le regarder comme capable de décider par lui-même d’un choix d’où dépend le bonheur de la vie.

Tandis que les autres habitants de Woodbourne employaient ainsi leur temps, Dominie Sampson était occupé, corps et âme, à l’arrangement de la bibliothèque de feu l’évêque. On l’avait envoyée de Liverpool par mer, et il n’avait pas fallu moins de trente ou quarante chariots pour la transporter du lieu du débarquement. La joie qu’éprouva Sampson à la vue de ces énormes caisses posées sur le plancher de l’appartement, qu’il devait vider pour en placer le contenu sur les tablettes, passe toute expression, il grimaça comme un ogre, agita ses bras comme les ailes d’un moulin à vent, ébranla la maison de son cri : « Pro-di-gi-eux ! » Il n’avait jamais vu, dit-il, une telle quantité de livres, excepté dans la bibliothèque du collège. Maintenant donc que, à son grand plaisir, il avait la surintendance de cette collection, il s’élevait dans son opinion au niveau du bibliothécaire de l’académie, qu’il avait toujours regardé comme le plus grand et le plus heureux de tous les hommes. Ses transports ne diminuèrent en rien lorsqu’il examina les volumes : quelques-uns, il est vrai, roulaient sur les belles-lettres, poèmes, pièces de théâtre, mémoires ; ceux-là il les jetait de côté avec dédain, en prononçant avec amertume ce seul mot : « Frivole ! » mais la plus grande partie de la collection était d’un genre tout différent : le prélat, homme d’une érudition profonde et grand théologien, avait chargé les rayons de sa bibliothèque de volumes qui portaient ces vénérables signes de l’antiquité qu’un poète moderne a décrits dans les vers suivants :

Ces livres dont le bois fournit la reliure,
Ont encore du cuir pour double couverture ;
D’une agrafe en métal ces feuillets bien serrés,
Que plus d’un siècle ainsi vit dormir ignorés ;
Ces marges que le temps macula de sa rouille
Et que la main sans cesse au toucher use et souille ;
Ces dos en relief bien conservés encor
Où le titre se lit en caractères d’or.

Des livres de théologie, de controverse ecclésiastique, des commentaires, des polyglottes, la collection des Pères de l’Église, et des sermons qui auraient pu chacun en fournir au moins dix d’aujourd’hui, des livres de sciences anciennes et modernes, les éditions les meilleures et les plus rares des auteurs classiques ; tels étaient les ouvrages qui composaient la bibliothèque de l’évêque, et sur lesquels l’œil de Dominie s’arrêtait avec délices. Il en dressa le catalogue en l’écrivant le mieux qu’il put, mettant autant de soin à former chaque lettre qu’un amant qui écrit à sa maîtresse le jour de Saint-Valentin ; il les plaçait sur les rayons un à un avec autant de précaution que j’ai vu des dames en avoir pour les porcelaines de la Chine. Néanmoins, malgré son zèle, son travail allait lentement : souvent, lorsqu’il était à moitié de l’échelle, il ouvrait un volume, tombait sur un passage intéressant, et, sans changer sa posture incommode, continuait à se laisser aller aux charmes de la lecture, jusqu’à ce qu’un domestique vînt le tirer par le pan de son habit et lui annoncer que le dîner était servi. Alors il courait à la salle à manger, bourrait son large gosier de bouchées épaisses de trois pouces, répondait en l’air oui ou non à chaque question qu’on lui adressait, et se précipitait de nouveau dans la bibliothèque aussitôt qu’il avait quitté sa serviette, qu’encore gardait-il quelquefois suspendue autour de son cou comme une espèce de rabat.

C’est ainsi que Thalaba
Ses jours heureusement coula.

Nos principaux personnages étant ainsi dans une situation agréable, mais qui, par cela même, ne peut que faiblement intéresser le lecteur, nous allons nous occuper d’un homme dont jusqu’ici nous n’avons prononcé que le nom, et que le malheur et l’obscurité qui l’environnent rendent intéressant à un double titre.



CHAPITRE XXI.

PROJETS.


Que dis-tu, homme sage ? Que le pouvoir de l’amour peut renverser tous les obstacles de la fortune, et qu’il n’est point étonnant de voir l’alliance de deux êtres qui en sont dignes, l’orgueil du génie épouser l’orgueil de la naissance.
Crabbe.


V. Brown (je n’ose écrire en entier son nom trois fois malheureux) avait été, depuis son enfance, le jouet de la fortune. Mais la nature lui avait donné cette trempe d’esprit que l’infortune ne fait fléchir que pour en montrer toute la force. Sa taille était grande, il avait un air mâle, et tout en lui annonçait la vigueur, l’activité ; sans être régulier, son visage ouvert portait l’empreinte de la gaîté ; mais lorsqu’il s’animait, sa physionomie expressive devenait plus intéressante encore. Ses manières annonçaient la profession militaire qu’il avait embrassée avec ardeur, et il était alors capitaine, le colonel qui avait succédé à Mannering dans le commandement ayant voulu réparer l’injustice que son prédécesseur, tout entier à ses préventions, avait faite à cet officier. Mais sa promotion, de même que sa sortie de captivité, n’avait eu lieu qu’après le départ de Mannering. Le régiment ayant été rappelé dans la mère-patrie, le premier soin de Brown fut de s’informer de la résidence de son ancien colonel ; il sut que Miles Mannering s’était dirigé vers le nord, et il suivit la même route dans l’intention de revoir Julia. Il se croyait dispensé de garder aucune mesure avec le père de sa jeune amie ; car, ignorant les perfides soupçons qu’Archer avait fait naître dans l’esprit du colonel, il le regardait comme un tyran qui avait abusé de son autorité pour le priver de l’avancement dû à ses services, et qui, en l’amenant à se battre avec lui, n’avait voulu que le punir de ses assiduités auprès d’une jeune demoiselle qui était loin de s’en offenser et dont la mère les autorisait. Il était donc déterminé à remettre son sort entre les mains de Julia seule, regardant la blessure qu’il avait reçue, l’emprisonnement et les malheurs qui s’en étaient suivis, comme une excuse légitime d’un tel manque d’égards pour le colonel. Nos lecteurs savent jusqu’à quel point ce plan lui avait réussi lorsque ses visites nocturnes furent découvertes par M. Mervyn.

Dans cette circonstance fâcheuse, Brown quitta l’auberge où il logeait sous le nom de Dawson, ce qui rendit inutile la tentative du colonel Mannering pour découvrir l’artiste qui donnait à sa fille des sérénades sur le lac. Toutefois il résolut de ne point se désister de son entreprise, tant que Julia lui laisserait un rayon d’espérance. L’intérêt qu’il avait su inspirer à la fille du colonel était si grand, elle avait su si peu le lui cacher, qu’il se détermina à suivre son plan avec une constance romanesque. Mais le lecteur aimera mieux apprendre de Brown lui-même quelles sont ses pensées et ses intentions ; nous lui donnerons donc communication d’une lettre qu’il écrivait au capitaine Delaserre, d’origine suisse, qui servait avec lui, son meilleur ami et son confident.


extrait.


« Donnez-moi donc de vos nouvelles, mon cher Delaserre ; vous savez que ce n’est que par vous que je puis savoir ce qui se passe au régiment, et il me tarde d’apprendre ce qui s’est passé à la cour martiale d’Ayre ; si Elliot a obtenu la majorité, si le recrutement se fait bien, et comment les jeunes officiers s’habituent à la vie militaire. Quant à notre ami le lieutenant-colonel, je ne vous en demande pas de nouvelles, je l’ai vu à mon passage à Nottingham, heureux au sein de sa famille. Quel bonheur, Philippe, pour nous autres pauvres diables, d’avoir un moment de repos entre le camp et le tombeau, lorsque nous avons pu échapper à l’acier, au plomb meurtrier et aux fatigues d’une vie continuellement exposée aux dangers ! Un vieux soldat retraité est toujours un homme aimé et respecté. Si parfois il est grondeur, on le lui pardonne. Qu’un médecin, un homme de loi, un ecclésiastique se plaigne de gagner trop peu ou de ne pas obtenir d’avancement, cent bouches s’ouvriront à la fois pour lui répondre que son incapacité en est cause ; mais le plus stupide vétéran, qui pour la troisième fois fait un vieux récit de sièges, de batailles, ou quelque conte bleu, est sûr d’être écouté avec attention ; on le plaint, on murmure avec lui quand, retroussant sa moustache, il parle avec indignation des jeunes gens qui lui ont été préférés. Vous et moi, Delaserre, qui sommes étrangers tous les deux (car quel avantage retirerais-je d’être Écossais, puisque quand bien même je pourrais prouver mon origine, à peine si un Anglais me reconnaîtrait pour son compatriote), nous pouvons nous vanter d’avoir payé notre avancement de notre sang, acheté nos grades à la pointe de l’épée. Les Anglais sont un peuple bien bizarre ! pendant que, dans leur orgueil national, ils affectent de mépriser les autres nations, ne laissent-ils pas ouvertes des portes de derrière, par lesquelles nous autres étrangers, moins favorisés de la nature, nous pouvons arriver à partager leurs avantages ? Je les comparerais volontiers à cet adroit aubergiste qui vante la bonté et la saveur d’un ragoût qu’il est enchanté de débiter promptement. En un mot, vous que votre famille orgueilleuse, et moi que la rigueur du sort ont faits officiers de fortune, nous pouvons nous dire avec plaisir que si dans l’armée anglaise nous restons au milieu de la carrière, ce sera seulement faute d’argent pour acquitter le droit de péage, et non parce que la route nous aura été fermée. C’est pourquoi, si vous pouvez persuader au petit Weischel d’être des nôtres, pour Dieu ! qu’il achète seulement une commission d’enseigne, qu’il fasse son devoir, et qu’il s’en rapporte au destin pour son avancement.

« Maintenant, j’espère que vous mourez d’envie d’apprendre la fin de mon roman. Je vous ai dit qu’obligé de suspendre mes promenades sur le lac, j’avais jugé à propos de m’absenter pour quelques jours ; je fis donc un petit voyage à pied dans les montagnes du Westmoreland, en compagnie d’un jeune artiste anglais nommé Dudley, dont j’ai fait la connaissance. C’est un charmant garçon ; je veux vous le faire connaître. Il peint assez bien, dessine parfaitement ; sa conversation est agréable, et il est d’une bonne force sur la flûte. Eh bien ! malgré tous ces avantages, c’est un jeune homme modeste et sans prétentions. À notre retour, j’appris que l’ennemi avait fait une reconnaissance. Mon hôte me dit que M. Mervyn était venu chez lui avec un autre gentleman.

« Quelle espèce d’homme est cet étranger, mon hôte ? — Un homme qui a la tournure militaire, l’air sombre, qu’on appelait le colonel. Le squire Mervyn m’interrogea aussi sévèrement que si j’eusse été aux assises. Je me doutais bien de quelque chose, monsieur Dawson (c’est mon nom supposé), mais je ne lui ai rien dit de vos courses et de vos promenades sur le lac au milieu de la nuit. Non, vraiment. S’il est questionneur, je suis discret, moi. Il me demande sans cesse le nom de ceux qui logent chez moi, s’ils vont sur le lac près de son château ; mais Joe Hodges est aussi fin que lui. »

« Vous jugez que ce que j’avais de mieux à faire était de payer le mémoire de l’honnête Joe Hodges, et de partir ; car je suis bien éloigné d’en faire mon confident. D’ailleurs je savais déjà que notre ci-devant colonel était en pleine retraite sur l’Écosse, emmenant la pauvre Julia avec lui. Je fus informé par ceux qui conduisaient le bagage, qu’il allait prendre ses quartiers d’hiver dans un endroit appelé Woodbourne, dans le comté de… Il est sur ses gardes maintenant, aussi je le laisserai entrer dans ses retranchements sans le poursuivre. Mais après cela, mon colonel, vous à qui je dois tant de reconnaissance, gardez-vous bien.

« Je vous proteste, Delaserre, que je pense souvent qu’un peu d’esprit de contradiction stimule mon amour. Je crois que j’éprouverais plus de plaisir à forcer cet homme orgueilleux et méprisant à entendre nommer sa fille mistress Brown, que je n’en aurais en l’épousant avec son consentement ; oui, quand même il m’assurerait toute sa fortune, quand même encore le roi m’accorderait la permission de prendre le nom et les armes de Mannering. Une seule circonstance me rend circonspect : Julia est jeune et romanesque ; je ne voudrais pas l’entraîner sciemment dans une démarche qui plus tard exciterait peut-être ses regrets. Non, je ne pourrais supporter qu’elle me reprochât, ne fût-ce que dans son regard, d’avoir ruiné sa fortune ; qu’elle pût me dire comme plus d’une femme l’a dit à son mari, que si je lui avais laissé le temps de réfléchir, elle aurait été plus prudente et s’en serait trouvée mieux. Non, Delaserre : cette pensée m’est insupportable elle m’assiège sans cesse. Je n’ignore pas qu’à l’âge de Julia et avec son caractère, une jeune fille n’a point d’idée exacte et précise de la valeur du sacrifice qu’elle ferait. Elle ne connaît des privations que leur nom ; et si l’amour dans une ferme semble devoir lui suffire, c’est une ferme ornée, semblable à celles que décrivent les poètes ou que l’on trouve dans les parcs des gens qui jouissent de douze mille livres sterling de rente. Elle serait mal préparée aux privations de cette véritable chaumière suisse dont nous avons si souvent parlé, et aux difficultés qui nous assailliraient nécessairement avant d’avoir atteint ce port. C’est un point qui mérite réflexion. Quoique la beauté et la tendresse de Julia aient fait sur mon cœur une impression qui ne s’effacera jamais, je veux être certain qu’elle connaîtra bien toute l’étendue du sacrifice qu’elle ferait à mon amour.

« Suis-je trop présomptueux, Delaserre, en me flattant que cette épreuve se terminera favorablement et suivant mes désirs ? Suis-je trop vain, lorsque je suppose que le peu de qualités que je possède, une fortune plus que médiocre et la résolution de consacrer ma vie à son bonheur, peuvent balancer à ses yeux les avantages auxquels elle renoncerait pour moi ? La parure, la richesse, toutes les séductions du grand monde et du bon ton, comme on l’appelle, tout cela l’emportera-t-il sur la perspective du bonheur domestique et la réciprocité d’une affection inaltérable. Je ne dis rien de son père ; ses bonnes et ses mauvaises qualités sont si étrangement mêlées, que les premières sont neutralisées par les dernières ; le regret que Julia éprouverait en se séparant des unes, serait donc bien compensé par le plaisir d’échapper aux autres : la nécessité de cette séparation, suivant moi, n’est qu’une considération secondaire. En attendant, je ne perds pas courage. J’ai rencontré dans ma vie trop d’obstacles et trop de difficultés pour m’aveugler par une folle présomption ; mais je les ai surmontés trop souvent et d’une manière trop merveilleuse pour me laisser abattre.

« Je voudrais que vous vissiez ce pays ; ses sites vous enchanteraient. Ils rappellent souvent à mon souvenir les descriptions animées que vous m’avez faites de votre pays natal. Pour moi ils ont en grande partie le charme de la nouveauté. Quoique né, m’a-t-on dit, dans les montagnes d’Écosse, je n’en ai qu’un souvenir confus ; je me rappelle beaucoup mieux ce que j’éprouvai dans ma jeunesse en voyant les côtes plates de la Zélande, que les objets qui ont dû frapper mes regards avant cette époque. Mais je crois que ma surprise, qui provenait du contraste entre ce lieu et celui où s’est passée mon enfance, a contribué à graver dans ma mémoire des souvenirs ineffaçables, quoique bien faibles.

« Je me souviens que quand nous gravîmes pour la première fois cette célèbre montagne du Mysore, tandis que nos camarades n’éprouvaient que de la surprise et de l’étonnement à la vue de cette majestueuse élévation, je partageais plutôt vos sensations et celles de Caméron ; car votre admiration pour ces rochers sauvages était mêlée d’un plaisir qui prouvait que c’était un spectacle familier pour vos yeux. Quoique j’aie été élevé en Hollande, une colline azurée est une amie pour moi, et le bruit d’un torrent mugissant à mon oreille est comme le chant de ma nourrice. Je n’ai jamais éprouvé ce sentiment avec autant de force que dans ce pays de lacs et de montagnes, et je suis très fâché que le devoir vous empêche de m’accompagner dans mes excursions. J’ai essayé de prendre quelques vues, mais je n’ai rien fait de bon. Dudley, au contraire, dessine d’une manière charmante ; son crayon est semblable à la baguette d’un magicien, tandis que, corrigeant sans cesse, je finis par ne produire qu’une mauvaise caricature. Je dois rester fidèle à mon flageolet ; car de tous les beaux-arts, la musique est le seul qui daigne me sourire.

« Saviez-vous que le colonel Mannering fût dessinateur ? Je ne le crois pas : il était trop dédaigneux pour faire paraître ses talents aux yeux d’un subalterne. Il dessine très bien cependant. Depuis qu’il a quitté Mervyn-Hall avec Julia, sir Arthur a envoyé chercher Dudley. Il voulait, à ce qu’il paraît, faire compléter une suite de dessins dont Mannering a fait les quatre premiers, et que son départ précipité l’a forcé d’interrompre. Dudley m’a dit qu’il avait rarement vu quelque chose de mieux, et que l’on y reconnaît la touche d’un maître. De plus, au bas de chacune était une courte description en vers. Saül, direz-vous, est-il donc au nombre des prophètes ? le colonel Mannering faire des vers ! Sûrement cet homme doit avoir pris autant de peine pour cacher ses talents que les autres en prennent pour les montrer. Comme il était réservé et insociable avec nous ! comme il était peu disposé à entrer dans une conversation qui aurait pu devenir intéressante pour tous ! Et puis, son amitié pour cet indigne Archer, qui était si au dessous de lui sous tous les rapports ! et pourquoi, parce qu’il était frère du vicomte Archerfield, un pauvre pair d’Écosse. Je pense que, si Archer eût survécu aux blessures qu’il reçut le jour de ce fatal duel, il eût révélé des choses qui auraient jeté de la lumière sur le caractère bizarre de cet homme singulier. Il répéta souvent : « Je voudrais bien dire à Brown des choses qui changeraient l’opinion qu’il s’est formée de notre colonel. » Mais la mort l’enleva ; et s’il avait quelque explication satisfaisante à me donner, comme ces paroles semblaient l’annoncer, il mourut avant de l’avoir fait.

« J’ai le dessein de reprendre mes excursions dans ce pays, tandis que le froid me promet quelques belles journées. Dudley, presque aussi bon piéton que moi, m’accompagnera une partie du chemin. Nous nous séparerons sur les frontières du Cumberland, lui pour rentrer dans son logement de Marybone, à un sixième étage, et travailler à ce qu’il appelle la partie commerciale de sa profession. « Il ne peut y avoir, dit-il, une existence qui offre deux disparates aussi grandes que celle d’un artiste tant soit peu enthousiaste : le moment où il remplit son portefeuille de ses ouvrages, et celui où il l’ouvre pour les montrer à la sotte indifférence ou à la critique plus choquante encore d’amateurs fashionables. Durant l’été, ajoute-t-il, je suis libre comme un Indien sauvage, je jouis de ma liberté au milieu des grandes scènes de la nature ; l’hiver, emprisonné dans un misérable grenier, je suis condamné à me plier aux caprices de gens qui ne me regardent pas autrement qu’un misérable esclave. » Je lui ai promis de lui faire faire votre connaissance, Delaserre ; vous serez enchanté de son talent, et lui de votre enthousiasme suisse pour les montagnes et les torrents.

« Lorsque je me serai séparé de Dudley, je pourrai facilement pénétrer en Écosse en traversant une région sauvage dans la partie supérieure du Cumberland. Je suivrai cette route, afin de donner au colonel le temps de placer son camp, puis j’irai reconnaître sa position. Adieu, Delaserre ! Je trouverai à peine une autre occasion de vous écrire avant mon arrivée en Écosse. »


CHAPITRE XXII.

LE VOYAGE ET L’AUBERGE.


En avant ! en avant ! Arpentons le chemin, et sautons gaîment par dessus les barrières. Quand on a le cœur gai, on marche tout le jour ; avec le cœur triste, on est fatigué après avoir fait un mille.
Shakspeare. Conte d’hiver.


Que le lecteur se fasse l’idée d’une belle matinée de novembre par un temps de gelée ; qu’il se figure une immense plaine de bruyère, terminée par cette chaîne de montagnes escarpées par dessus lesquelles celles de Skiddaw et de Saddleback montrent leurs pics élevés ; qu’il regarde cette route aveugle[64], ainsi appelée parce que le chemin est marqué si faiblement par les pas des voyageurs, qu’il n’offre qu’une trace de verdure plus légèrement ombrée que la noire bruyère qui la borde des deux côtés, et qui, visible à quelque distance, disparaît lorsqu’on met le pied dessus. C’est le long de ce sentier mal tracé que s’avance le héros de notre histoire. Son pas ferme, son port libre et droit, ont un air militaire en parfaite harmonie avec ses membres bien proportionnés et sa taille de six pieds. Ses vêtements sont simples et unis, ils ne font point connaître son rang, ils peuvent être ceux d’un gentleman qui voyage ainsi pour son plaisir, ou ceux d’un simple particulier dont ils sont la parure habituelle. Rien de plus léger que son bagage. Un volume de Shakspeare dans la poche, un paquet contenant un peu de linge, suspendu derrière ses épaules, un gourdin de chêne à la main, tel est l’équipage de notre piéton, et dans lequel nous le présentons à nos lecteurs.

Brown s’était séparé dans la matinée de son ami Dudley, et il commençait sa promenade solitaire vers l’Écosse.

Les deux ou trois premiers milles, son esprit fut porté à la mélancolie, par suite de la privation de sa compagnie accoutumée. Mais cette disposition peu naturelle chez lui céda bientôt à l’influence de sa bonne humeur ordinaire, qu’excitaient encore l’exercice et le froid piquant d’un air glacé. Il siffla en continuant sa route, non qu’il n’eût matière à réflexions, mais parce que, faute d’être entendu, il ne pouvait exprimer autrement les sentiments qui l’occupaient. Chaque passant que le hasard lui faisait rencontrer lui faisait un salut amical ou lui adressait un joyeux quolibet : ces bons Cumberlandais riaient en passant et disaient : « Voilà un bon vivant, Dieu le bénisse ! » La jeune fille qui revenait du marché tournait plus d’une fois la tête pour regarder la forme athlétique de l’étranger, si bien en harmonie avec son salut franc et enjoué. Un petit chien basset, son fidèle compagnon, qui rivalisait de joie avec son maître, courait devant lui, faisant mille bonds dans la bruyère, puis revenait sauter autour de lui, comme pour montrer qu’il prenait sa part de plaisir du voyage.

Le docteur Johnson pensait que dans la vie il y a peu de sensations plus agréables que celle que procure le moelleux balancement d’une chaise de poste ; mais celui qui, dans sa jeunesse, a goûté la liberté indépendante d’une promenade à pied, dans une contrée magnifique et par un beau temps, conviendra qu’elle offre un plaisir bien supérieur à celui du grand moraliste. Ce qui avait, en partie, décidé Brown à choisir cette route peu fréquentée, qui conduit en Écosse à travers les solitudes orientales du Cumberland, c’était le désir de visiter les restes de la célèbre muraille romaine, qui sont, dans cet endroit, mieux conservés que dans aucune partie de son étendue. Son éducation avait été imparfaite et peu suivie ; mais, ni les vicissitudes d’une vie semée de traverses, ni les plaisirs de la jeunesse, ni même l’état précaire de sa position personnelle, n’avaient pu le détourner du soin de cultiver son esprit. « Voilà donc cette muraille romaine ! » dit-il en gravissant une hauteur qui dominait toute l’étendue de ce célèbre ouvrage de l’antiquité : « quel peuple que celui dont les travaux exécutés à une des extrémités de son empire, couvrent une telle étendue de terrain, et annoncent tant de grandeur ! Dans la suite des temps, lorsque l’art de la guerre aura changé, à peine retrouvera-t-on quelques traces des travaux de Vauban et de Cohorn[65], tandis que les ruines de ces constructions merveilleuses continueront à exciter l’intérêt et l’étonnement de la postérité ! Les fortifications, les aqueducs, les théâtres, les fontaines, tous les travaux publics des Romains portent le caractère grand, solide et majestueux de leur langue, tandis que les nôtres, de même que nos idiomes modernes, ne semblent composés que de débris laissés par ce peuple-roi ! » Après ces réflexions il se souvint qu’il était à jeun, et il poursuivit sa route en se dirigeant vers une petite auberge où il se proposait de prendre quelque nourriture.

Le cabaret, car ce n’était rien de mieux, était situé au fond d’une petite vallée que traversait un assez fort ruisseau ; un frêne immense, contre lequel s’appuyait un appentis en terre servant d’écurie, le couvrait de ses branches. Sous ce hangar était un cheval de selle, occupé à manger son avoine. Les chaumières, dans cette partie du Cumberland, participent de la grossièreté qui caractérise celles de l’Écosse. L’extérieur de la maison prévenait peu en faveur de l’intérieur, malgré une enseigne emphatique qui représentait un pot d’ale se vidant de lui-même dans un verre, et le barbouillage hiéroglyphique placé au-dessous, par lequel on s’était efforcé d’exprimer la promesse d’un « Bon logis pour les hommes et les chevaux. » Brown n’était pas un voyageur dédaigneux ; il s’arrêta et entra dans le cabaret[66]

Le premier objet qui frappa ses yeux dans la cuisine fut un homme grand et robuste, vêtu d’une ample redingote, qui paraissait être un campagnard : c’était le propriétaire du cheval qui était sous l’appentis. Il s’occupait à dépecer d’énormes tranches de bœuf bouilli et froid, et jetait de temps en temps un coup d’œil par la croisée pour voir si son coursier s’occupait de sa provende. Un grand pot d’ale flanquait son plat de viande, et il avait soin de l’approcher de ses lèvres de temps en temps. La bonne femme de l’auberge mettait son pain au four. Le feu, comme c’est l’usage dans cette contrée, était sur un foyer en pierre au milieu d’une immense cheminée, sous le manteau de laquelle étaient deux sièges. Sur l’un d’eux était assise une femme très grande, portant une robe rouge, un chapeau rabattu, et qui ressemblait à une chaudronnière ou à une mendiante. Elle avait à la bouche une petite pipe bien noire qu’elle était occupée à fumer.

Brown demanda quelque nourriture ; aussitôt l’hôtesse essuya avec son tablier plein de farine un coin de la table de sapin, plaça une assiette de bois, un couteau et une fourchette devant le voyageur, lui montra l’énorme pièce de bœuf, et lui recommanda de suivre le bon exemple de M. Dinmont ; ensuite elle servit, dans un pot brun, de la bière qu’elle avait brassée elle-même. Brown ne tarda point à faire honneur au repas. Pendant quelque temps son voisin et lui, trop sérieusement occupés pour penser l’un à l’autre, ne se donnèrent d’autre marque d’attention qu’une inclination de tête chaque fois qu’ils portaient le pot de bière à la bouche. À la fin, notre piéton ayant songé aux besoins du petit Wasp, le fermier écossais, car telle était la profession de M. Dinmont, se trouva disposé à entrer en conversation.

« Un joli basset ! monsieur ; je pense qu’il doit être bon pour le gibier, c’est-à-dire s’il a été bien dressé, car tout dépend de là. — En vérité, monsieur, dit Brown, son éducation a été un peu négligée, et sa meilleure qualité est d’être un compagnon agréable. — Vraiment, monsieur, c’est un malheur, je vous demande pardon, c’est un malheur pour bêtes et gens qu’une éducation négligée. J’ai à la maison six bassets, outre deux couples de lévriers, cinq dogues et d’autres chiens. Il y a le vieux Peper et la vieille Mustard, et le jeune Peper et la jeune Mustard, et le petit Peper et la petite Mustard. C’est moi qui les ai dressés, d’abord en les lançant contre des rats, ensuite contre des furets et des belettes, enfin contre les renards et les blaireaux, et maintenant ils ne craignent aucun animal portant poil. — Je ne doute pas, monsieur, qu’ils n’aient été bien dressés ; mais, ayant un si grand nombre de chiens, vous me semblez n’avoir pas varié beaucoup leurs noms ? — Oh ! c’est une idée que j’ai eue pour distinguer leur race. Le duc lui-même a envoyé Jusqu’à Charlies-Hope pour avoir un Peper et une Mustard des bassets de Dandie Dinmont. Oui, par Dieu, monsieur, il a envoyé Tam Hudson, le garde, et Tam a passé une journée à chasser le renard et le putois, et une journée à faire bombance. Une journée ! c’était la nuit. — Je suppose que vous avez beaucoup de gibier ? — De gibier, monsieur ! je crois que sur ma ferme il y a plus de lièvres que de moutons ; et quant aux oiseaux de marais et aux perdrix grises, il y en a autant que de pigeons au colombier. Avez-vous jamais tiré sur un coq noir, monsieur ? — Non en vérité ; je n’ai pas même eu le plaisir d’en voir un, excepté au musée de Keswick. — Vous venez du côté du sud ? je m’en étais bien douté à votre accent. C’est singulier, quand des anglais viennent en Écosse, il n’en est presque aucun qui connaisse un coq noir. Vous avez l’air d’un brave garçon ; en bien ! si vous voulez venir chez moi, chez Dandie Dinmont, à Charlies-Hope, je vous ferai voir un coq noir, en tuer et en manger aussi, l’ami. — Certainement, la meilleure preuve que je le verrai sera de le manger ; et je serai heureux si je puis trouver le temps d’accepter votre invitation. — Le temps ! qui vous empêche de venir avec moi à la maison aujourd’hui ? Comment voyagez-vous ? — À pied, monsieur ; et si ce beau poney est à vous, je ne me sens pas de force à le suivre. — Non, à moins que vous ne puissiez faire quatorze milles en une heure. Mais vous pouvez aller ce soir jusqu’à Riccarton, où il y a une auberge ; ou si vous aimez mieux vous arrêter chez Jockey Grieve, près du Heuch, on vous recevra bien. J’y vais justement, je m’arrêterai à sa porte pour boire un coup, et je lui dirai que vous venez. Ou bien, attendez : Bonne femme, pouvez-vous prêter à ce gentleman le galloway de votre mari ? je le renverrai demain matin par un de mes garçons. »

Le galloway n’avait que la peau sur les os, et était rétif.

« Bien, bien, on ne peut s’en servir ; mais n’importe, venez demain matin, je compte sur vous. Et maintenant, bonne femme, il faut que je monte à cheval pour arriver à Liddel avant la nuit, car votre Waste n’a pas une bonne réputation, vous le savez bien.

— Oh fi, monsieur Dinmont ; ce n’est pas bien à vous de donner une mauvaise renommée au pays. Je vous réponds qu’il n’y a eu personne d’arrêté dans le Waste, depuis Sawney Colloch, le marchand forain ; et Rowley Overdees et Jack Penny ont été pendus pour cela à Carliste il y a deux ans. Il n’y a personne à Bewcastle pour faire une chose pareille, nous sommes tous de braves gens.

— Ah ! Tib, cela sera vrai quand le diable sera aveugle, et il a encore de bons yeux. Mais voyez-vous, bonne femme, je suis allé dans les meilleurs endroits du Galloway et du Dumfrieshire, j’ai fait un tour jusqu’à Carlisle, je viens aujourd’hui de la foire de Slaneshiebank, et je ne voudrais pas être volé si près de la maison ; c’est pourquoi je vais partir. — Vous avez été dans le Galloway et le Dumfrieshire ? » dit la vieille femme qui fumait au coin du feu et qui n’avait pas encore dit une parole. « Oui vraiment, bonne femme, et j’ai fait une assez bonne tournée. — Alors vous devez connaître un endroit nommé Ellangowan ? — Ellangowan qui appartenait à M. Bertram ? sans doute je le connais ; le laird est mort il y a environ quinze jours, ai-je entendu dire. — Mort ! » dit la vieille femme en ôtant sa pipe de sa bouche et en s’avançant vers lui. « Mort ! êtes-vous bien sûr de cela ? — Oui, en vérité, j’en suis sûr ; et sa mort n’a pas fait peu de bruit dans le pays. Il mourut au moment où on allait vendre son château et tout ce qu’il y avait de meubles ; cela arrêta la vente, et beaucoup de gens furent désappointés. On dit qu’il était le dernier d’une ancienne famille, et cela fait de la peine, car le bon sang devient plus rare de jour en jour en Écosse. — Mort ! » répéta la vieille femme que nos lecteurs ont déjà reconnue pour leur ancienne connaissance Meg Merrilies. « Mort ! cela balance nos comptes. Et vous dites qu’il est mort sans laisser d’héritier mâle ? — Oui, bonne femme, et c’est ce qui a fait vendre le domaine ; car on dit qu’il n’aurait pu être vendu s’il y avait eu un héritier mâle. — Le domaine vendu ! répéta l’Égyptienne en jetant un cri perçant ; et qui a osé acheter Ellangowan sans être du sang des Bertram ? Qui peut dire que l’enfant ne reviendra pas revendiquer son héritage ? Qui donc a osé acheter le domaine et le château d’Ellangowan ? — En vérité, bonne femme, c’est un de ces écrivains[67] qui achètent tout. On l’appelle Glossin, je crois. — Glossin ! Gibbie Glossin ! lui que j’ai porté cent fois dans mon panier, car sa mère n’était pas beaucoup plus que moi. C’est lui qui a osé acheter la baronnie d’Ellangowan. Que Dieu nous protège ! nous sommes dans un singulier monde. Je lui ai souhaité du mal, mais non, non, rien de semblable. Malheureuse que je suis ! je verse des larmes, rien que d’y penser. » Elle resta pendant un moment dans le silence, s’opposant avec la main au départ du fermier, qui après chaque question était prêt à tourner le dos, mais qui, par complaisance, s’arrêtait en voyant l’intérêt profond que ses réponses paraissaient exciter.

« On verra, on en entendra parler ; le ciel et la mer ne seront pas en paix plus long-temps ! Pouvez-vous me dire si le shérif du comté est encore celui qui était en place il y a quelques années ? — Non ; on dit qu’il a eu une autre place à Édimbourg. Mais bonjour, bonne femme, il faut que je monte à cheval. »

Elle le suivit, et tandis qu’il serrait les sangles de sa selle, qu’il attachait sa valise et mettait la bride, elle lui fit encore diverses questions sur la mort de M. Bertram et sur le sort de sa fille, mais elle ne put obtenir que très peu de renseignements de la part de l’honnête fermier.

« Avez-vous vu un endroit appelé Derncleugh, à environ un mille de distance de la Place d’Ellangowan ? — Oui, ma bonne femme : c’est un endroit sauvage avec de vieilles huttes détruites ; je l’ai vu une fois que j’étais allé dans le pays avec quelqu’un qui voulait louer la ferme. — C’était autrefois une joyeuse habitation ! dit Meg en se parlant à elle-même. Avez-vous remarqué un vieux saule penché ? Ses racines sont encore dans la terre, et son tronc pourri porte une branche qui protégera la chaumière brûlée. Plus d’une fois j’ai tricoté mes bas, assise sur mon tabouret à l’ombre de ce saule. — Allons ! elle est possédée du diable, avec son saule, son tabouret et son Ellangowan. Pour l’amour de Dieu, bonne femme, laissez-moi partir. Voici six pences pour vous acheter un demi-mutchin[68], et cessez de m’ennuyer avec ces vieilles histoires. — Je vous remercie, brave homme. Et maintenant que vous avez répondu à mes questions, et que vous ne vous êtes pas enquis pourquoi je vous les faisais, je vais vous donner un bon avis ; mais il ne faut pas non plus me demander pourquoi. Dans un instant Tib Mumps sortira pour vous présenter le coup de l’étrier ; elle vous demandera si vous allez par la colline du Waste ou par Conscowthart-Moss. Répondez-lui ce que vous voudrez, mais (ajouta-t-elle à voix basse et avec emphase) ayez soin de ne pas prendre le chemin que vous lui aurez indiqué. » Le fermier éclata de rire, le lui promit, et l’Égyptienne s’éloigna.

« Suivrez-vous son avis ? » dit Brown qui avait entendu tout ce dialogue.

« Moi, suivre les avis de cette coureuse ! non ; je me garderai plutôt de lui indiquer mon chemin qu’à Tib Mumps, quoiqu’il n’y ait pas grande confiance à avoir en Tib, et je ne vous conseillerais pas de passer la nuit dans cette maison. »

Un moment après, Tib vint offrir le coup de l’étrier ; le fermier accepta, et, selon la prédiction de l’Égyptienne, l’hôtesse lui demanda s’il prendrait la route de la colline ou de la bruyère. Dandie lui répondit qu’il prendrait la dernière ; et faisant ses adieux à Brown, en lui disant encore « qu’il l’attendait au plus tard le lendemain matin à Charlies-Hope, » il mit son cheval au trot.



CHAPITRE XXIII.

L’ATTAQUE.


Les uns attrapent des coups, les autres la potence, sur le grand chemin.
Shakspeare. Conte d’hiver.


L’invitation du fermier hospitalier n’avait pas été perdue pour Brown ; mais tandis qu’il payait son écot, il ne put s’empêcher, à plusieurs reprises, de fixer ses regards sur Meg Merrilies. Elle avait, à tous égards, la même figure de sorcière que lorsque nous l’avons introduite pour la première fois à la Place d’Ellangowan. Le temps avait fait grisonner ses cheveux autrefois noirs comme le corbeau, et sillonné de rides ses traits sauvages, mais sa taille était restée droite, et sou activité n’était pas diminuée. On doit remarquer que la vie active, quoique peu laborieuse, de cette femme, lui donnait, de même qu’à plusieurs de ses pareilles, un tel pouvoir sur sa physionomie et ses mouvements, que toutes ses attitudes paraissaient naturelles, aisées et pittoresques. Pour l’instant elle était debout près de la fenêtre de la cabane, et placée de manière à montrer sa haute stature dans tous ses avantages ; sa tête était un peu penchée en arrière, afin que le large bonnet qui couvrait une partie de sa figure ne gênât pas les regards qu’elle fixait sur Brown. À chaque geste qu’il faisait, à chaque parole qu’il prononçait, elle semblait avoir un tressaillement presque imperceptible. De son côté, Brown était surpris de sentir qu’il ne pouvait jeter un regard sur cette singulière figure sans éprouver quelque émotion. « Ai-je vu cette figure en songe, se disait-il en lui-même, ou cette femme aux traits farouches et bizarres rappellerait-elle à mon souvenir ces étranges images que j’ai vues dans nos pagodes indiennes ? »

Tandis qu’il flottait dans ces réflexions, et que l’hôtesse était occupée à retourner tout son argent pour lui changer une demi-guinée, l’Égyptienne tout-à-coup fit deux pas et saisit la main de Brown. Il s’attendait naturellement à la voir déployer son habileté dans la chiromancie, mais elle semblait agitée par d’autres pensées.

« Dites-moi, au nom de Dieu, jeune homme, dites-moi quel est votre nom et d’où vous venez. — Mon nom est Brown, la mère, et je viens des Indes orientales. — Des Indes orientales ! dit-elle en lâchant sa main avec un soupir ; ce n’est donc pas cela ? Je suis comme une vieille folle ; chaque chose que je vois me semble ce que je voudrais le plus voir… Mais les Indes orientales !… ce ne peut être cela… non ! Cependant, qui que vous soyez, vos traits et le son de votre voix rappellent à ma mémoire des temps anciens… Adieu ; faites diligence dans votre route, et si vous voyez quelques-uns de nos gens, passez votre chemin et ne vous mêlez point de leurs affaires, ils ne vous feront aucun mal. »

Brown, qui dans le moment venait de recevoir la monnaie de sa pièce, lui mit un schelling dans la main, souhaita le bonjour à son hôtesse, et suivant la même route que le fermier avait prise, il marcha à grands pas ; il avait l’avantage d’être guidé par l’empreinte encore fraîche des pieds du cheval de Dinmont. Meg Merrilies le suivit pendant quelque temps des yeux, puis elle se dit à elle-même : « Il faut que je voie encore ce jeune homme… Il faut que je revoie aussi Ellangowan… Le laird est mort… en bien ! la mort règle tous les comptes ; c’était un bon homme autrefois… Le shérif est parti du pays. Je puis me cacher facilement dans le bois. Il n’y a pas beaucoup à craindre la prison… Je veux voir encore le gentil Ellangowan avant de mourir. »

Cependant Brown s’avançait à grands pas à travers ces plaines de bruyères de la contrée qu’on appelle le Waste de Cumberland. Il passa devant une maison isolée, vers laquelle le fermier qui le précédait s’était apparemment rendu, car les pas de son cheval étaient marqués dans cette direction. Un peu plus loin, de nouvelles traces indiquaient qu’il avait repris la route : « Monsieur Dinmont a sûrement fait là une visite d’affaire ou de plaisir ; j’aurais désiré, pensa Brown, qu’il y fût resté jusqu’à ce que j’arrivasse ; je n’aurais pas été fâché de lui demander quelques renseignements sur le chemin, qui semble devenir de plus en plus sauvage. »

En effet, la nature, comme si elle avait destiné ce pays à servir de barrière entre deux nations toujours en guerre, a répandu sur lui un caractère de solitude et de désolation. Les collines ne sont ni hautes ni escarpées ; les chaumières, pauvres et petites, sont à une grande distance l’une de l’autre… autour d’elles on remarque généralement quelques tentatives de culture ; mais un ou deux jeunes poulains, errant çà et là avec des entraves aux jambes de derrière pour éviter les frais d’une écurie, montrent que la principale ressource du fermier est d’élever des chevaux. Le peuple aussi y est plus dur et moins hospitalier que dans toute autre partie du Cumberland, ce qui vient en partie de ses habitudes, en partie du grand nombre de vagabonds et de criminels qui cherchent dans cette contrée sauvage un refuge contre la justice.

Les habitants de ces contrées, à une époque plus reculée, étaient tellement l’objet des soupçons et de la haine de leurs voisins plus policés, qu’il y avait, et peut-être qu’il existe encore, un statut, dans la corporation des ouvriers de Newcastle, qui défendait à tout homme libre de cette cité de prendre pour apprenti un homme né dans le Waste. On a dit avec justesse : Voulez-vous tuer votre chien, dites qu’il est enragé ; on peut ajouter : Donnez à un homme, ou à une race d’hommes, une mauvaise réputation, ils finiront très probablement par mériter la potence. Brown connaissait ces particularités, et les dernières paroles échangées entre Dinmont et l’Égyptienne augmentaient son inquiétude. Mais d’un caractère hardi, il n’avait rien sur lui qui pût tenter les voleurs, et d’ailleurs il croyait traverser le Waste avant la nuit close. Cependant il se trompait : le chemin se trouva plus long qu’il ne l’avait présumé, et l’horizon commençait déjà à s’obscurcir au moment où il entrait dans des bruyères d’une étendue considérable.

Marchant donc avec soin et précaution, le jeune officier s’avançait dans un chemin creux qui tantôt traversait d’immenses bruyères, tantôt passait dans des trous et de profonds ravins remplis d’une matière tenant le milieu entre la boue et l’eau, et quelquefois était obstrué par des monceaux de cailloux et de pierres qu’un torrent ou une chute d’eau des collines voisines avait amenés dans cette terre marécageuse. Il s’étonnait qu’un homme à cheval pût avancer dans un si mauvais chemin ; et cependant il voyait encore les traces des fers du cheval ; il crut même entendre à quelque distance le bruit de ses pas. Convaincu alors que Dinmont devait aller moins vite que lui dans la bruyère, il résolut de forcer sa marche pour l’atteindre et profiter de la connaissance qu’il avait du pays. En ce moment son petit basset courut en avant en aboyant avec force. Brown hâta le pas, et gagnant le sommet d’une petite éminence, il vit quel était le sujet des aboiements de son chien. Dans un bas-fond à environ une portée de fusil de lui, un homme, qu’il reconnut facilement pour Dinmont, était engagé avec deux autres dans une lutte désespérée. Il était à bas de son cheval et se défendait du mieux qu’il le pouvait à l’aide de son énorme fouet. Notre voyageur courut à son secours ; mais avant qu’il fût arrivé, un coup sur la tête renversa le fermier, et l’un des voleurs, pour achever la victoire, continua de le frapper ; l’autre courut à la rencontre de Brown, en appelant son camarade et lui disant que celui-là était content, ce qui probablement signifiait qu’il ne pouvait plus résister ou se plaindre. Un de ces brigands était armé d’un coutelas, l’autre d’un gourdin ; mais, comme la route était étroite, « s’ils n’ont pas d’armes à feu, pensa Brown, je leur en ferai voir de belles. » Ils arrivèrent à lui, et l’attaquèrent en proférant des menaces épouvantables ; mais bientôt ils reconnurent qu’ils avaient affaire à un homme résolu et vigoureux ; et après avoir échangé deux ou trois coups, l’un d’eux lui dit : « Suis ton chemin dans la bruyère, au nom du diable, nous n’avons rien à démêler avec toi ! »

Brown, ne voulant pas abandonner à leur merci l’infortuné fermier qu’ils allaient voler, si peut-être ils ne l’assassinaient, ne tint nul compte de ces paroles ; et le combat recommençait, lorsque Dinmont, qui venait de reprendre ses sens, se releva, saisit son bâton, et se mit à courir vers le lieu du combat. Comme c’était un antagoniste dont ils avaient eu de la peine à venir à bout, quoiqu’il fût seul et qu’il eût été surpris, les brigands n’attendirent pas qu’il joignît ses forces à celles d’un homme qui leur prouvait qu’il pouvait les occuper tous les deux, et s’enfuirent à toutes jambes à travers les fondrières, poursuivis par Wasp qui avait pris une part glorieuse au combat en attaquant l’ennemi sur les derrières et opérant ainsi une diversion en faveur de son maître.

« Diable ! comme votre chien chasse le gibier, monsieur ! » tels furent les premiers mots que prononça le joyeux fermier qui arrivait la tête baignée de sang, lorsqu’il reconnut son libérateur et son petit compagnon.

« J’espère, monsieur, que vous n’êtes pas dangereusement blessé ? — Oh ! ce n’est rien… ma tête peut supporter une blessure… Cependant je ne les remercie pas, c’est à vous que je rends grâces. Mais maintenant, l’ami, il faut que vous m’aidiez à attraper mon cheval, et que vous montiez en croupe derrière moi, car nous devons nous enfuir comme des belettes, avant que les coquins viennent tomber sur nous ; le reste de la bande ne doit pas être bien loin. » Heureusement ils attrapèrent facilement le galloway, mais Brown faisait quelque difficulté dans la crainte de surcharger l’animal.

« Au diable vos craintes, monsieur ! répondit le fermier ; Dumple pourrait porter six personnes si son dos était assez long. Mais, pour l’amour de Dieu, hâtez-vous, montez vite, car je vois là-bas venir vers nous certaines gens qu’il ne serait pas bon d’attendre. » Brown pensa aussi que l’apparition de cinq ou six hommes auxquels les brigands venaient de se joindre, et qui traversaient la bruyère dans leur direction, devait abréger toute cérémonie ; il sauta donc sur Dumple, se mit en croupe, et le bidet, plein de feu, quoique portant deux hommes d’une haute taille et d’un grand poids, partit aussi vite que s’il eût emporté deux enfants de six ans. Le fermier, qui connaissait parfaitement les chemins de ces solitudes, le faisait avancer rapidement, ayant soin, avec une grande habileté, de choisir la route la plus sûre, bien secondé par la sagacité du galloway qui ne manquait jamais de traverser les passages difficiles à l’endroit le plus convenable. Cependant, malgré ces avantages, la route était tellement mauvaise, et ils étaient si souvent obligés de faire de longs détours, qu’ils ne gagnaient que peu de terrain sur ceux qui les poursuivaient. « Ne craignez rien, dit l’intrépide fermier à son compagnon ; si nous étions une fois au delà du latch[69] de Withershin, la route n’est pas si marécageuse et nous leur ferions voir du pays. »

Ils arrivèrent bientôt à l’endroit qu’il venait de nommer ; c’était un étroit canal dans lequel une eau stagnante, couverte de plantes marécageuses et verdâtres, paraissait dormir plutôt que couler. Dinmont dirigea son coursier vers un passage où l’eau paraissait couler plus en liberté et sur un fond plus uni ; mais Dumple recula devant ce gué, baissa la tête comme pour reconnaître le rivage de plus près, frappa la terre de ses pieds de devant, et resta ensuite aussi tranquille que s’il eût été de marbre.

« Ne ferions-nous pas mieux, dit Brown, de descendre et de laisser le cheval à son sort, ou ne pouvons-nous pas le forcer à entrer dans le ruisseau ? — Non, non, dit son guide, il ne faut pas forcer Dumple ; il a plus de bon sens que certains hommes. » À ces mots il lui lâcha la bride et le laissa aller en liberté. « Allons, maintenant, mon garçon, choisis ton chemin, vois celui que tu veux prendre. » Dumple, ayant la liberté du choix, trotta gaiement vers un autre endroit du latch, moins favorable, à ce que pensait Brown, mais que la sagacité ou l’expérience de l’animal lui faisait reconnaître comme plus sûr ; il s’y plongea, et atteignit le rivage opposé sans grande difficulté.

« Je suis content d’être sorti de ces bruyères marécageuses, où

I. Mol écossais qui signifie roisseaa bourbeux, marécageux, a. h. il y a plus d’écuries pour les chevaux que d’auberges pour les hommes, dit Dinmont. Maintenant il faut arriver, n’importe comment, à la route des Filles, et nous sommes sauvés. » En conséquence, ils gagnèrent bientôt une espèce de chaussée raboteuse, reste d’une vieille route romaine qui traversait ces solitudes sauvages dans la direction du nord. Ils purent alors faire de neuf à dix milles par heure, Dumple ne demandant d’autre soulagement que de changer le galop pour le trot. « Je pourrais le faire aller plus vite, dit son maître, mais il porte deux gaillards aux longues jambes, et ce serait une pitié de forcer Dumple. Il n’y avait pas son pareil à Staneshiebank le jour de la foire. »

Brown conseilla aussi au fermier de ménager son cheval ; et comme ils ne craignaient plus d’être atteints par les brigands, il ajouta que M. Dinmont ferait bien de mettre un mouchoir autour de sa tête, de peur que l’air froid n’aggravât sa blessure.

« Et pourquoi cela ? répondit le brave fermier ; le mieux est de laisser figer le sang sur la plaie : cela épargne des emplâtres… »

Brown, comme militaire, avait vu recevoir beaucoup de blessures, mais il ne put s’empêcher de remarquer qu’il n’avait jamais vu personne en supporter d’aussi graves avec un pareil sang-froid. « Bah, bah ! je ne ferai jamais de bruit pour une égratignure à la tête. Mais nous serons dans cinq minutes en Écosse, et il faut venir avec moi à Charlies-Hope, c’est une chose arrêtée. »

Brown accepta d’autant plus volontiers l’hospitalité qu’on lui offrait que la nuit devenait plus épaisse. Enfin ils arrivèrent en vue d’une jolie rivière qui serpentait à travers une contrée champêtre. Les coteaux étaient plus verts et plus escarpés que ceux auprès desquels ils venaient de passer, et leurs flancs couverts de gazon descendaient jusqu’à la rivière. Quoiqu’ils ne présentassent pas des cimes élevées et pittoresques, et que l’œil ne fût arrêté ni par des bois ni par des rochers sur leur pente douce et unie, le tableau n’en avait pas moins un air de solitude et de grandeur sauvage qui plaisait à l’imagination. On n’y voyait ni enclos, ni routes, peu de terres cultivées ; c’était comme un vallon choisi par un patriarche pour faire paître ses troupeaux. Çà et là les débris d’une tour démantelée et ruinée montraient que les anciens habitants de ces lieux, bien différents de ceux qui les occupaient alors, étaient surtout de ces maraudeurs dont les exploits sont consignés dans les guerres entre l’Angleterre et l’Écosse.

Descendant un chemin qui conduisait à un gué bien connu de lui, Dumple traversa la petite rivière, et, redoublant d’ardeur, fit environ un mille au trot sur ses bords. Il se dirigea ensuite vers deux ou trois maisons couvertes de chaume, dont les angles étaient opposés, au grand mépris des règles de l’architecture. C’était la ferme de Charlies-Hope, ou, dans le langage du pays, la town. À l’approche des voyageurs, des aboiements redoublés se firent entendre : ils étaient poussés par les trois générations des Peper et des Mustard, et par quantité de leurs alliés dont les noms ne sont pas venus jusqu’à nous. Le fermier fit entendre sa forte voix, qui, bien connue, rétablit l’ordre. Une fille à demi nue, qui avait le soin de traire les chèvres, vint ouvrir la porte, mais elle la referma aussitôt pour courir dans la maison, en criant : « Mistress, mistress, c’est notre maître, et un autre homme avec lui. » Dumple, débarrassé de son double fardeau, gagna la porte de son écurie, et se mit à frapper du pied et à hennir pour entrer ; ses camarades lui répondaient de l’intérieur sur le même ton. Pendant tout ce tumulte, Brown était obligé de protéger Wasp contre les autres chiens, qui, avec une ardeur plus en rapport avec leurs noms[70] qu’avec le caractère hospitalier de leur maître, étaient très disposés à mal recevoir leur hôte.

Une minute après, un vigoureux montagnard vint introduire Dumple dans l’écurie, tandis que mistress Dinmont, femme de très bonne mine, reçut son mari avec un plaisir dont les transports n’étaient point simulés. « Eh, Dieu ! bonhomme, vous avez été bien long-temps absent[71] ! »


CHAPITRE XXIV.

LA FERME.


Le Liddell a entendu jusqu’à ce jour ses bords résonner des plaintes des paysans amoureux, qui murmurent sur un mode dorique, ne connaissant pas la poésie : jamais ruisseau plus pur n’a coulé vers l’Océan.
L’art de préserver sa santé.


Les fermiers actuels du sud de l’Écosse sont plus avancés que leurs pères dans la civilisation, et les mœurs que je vais décrire ont entièrement disparu, ou sont en grande partie modifiées. Sans perdre de leur simplicité champêtre, ils cultivent maintenant des arts inconnus aux générations qui les ont précédés, et non seulement savent améliorer leurs terres, mais encore se procurer toutes les douceurs de la vie. Leurs maisons sont plus commodes, leurs habitudes de vie sont plus en harmonie avec celles du monde civilisé, et le luxe de la science, celui que l’on doit préférer, a fait de grands progrès au milieu de leurs collines durant ces trente dernières années. Les excès de la boisson, qui étaient anciennement leur principal défaut, deviennent chaque jour plus rares, tandis que leur hospitalité, toujours aussi franche et aussi libérale qu’auparavant, est, en général, de meilleur ton et moins prodigue.

« Hé, diable ! la femme, » s’écria Dandie Dinmont en se débarrassant de ses embrassements, mais avec un regard où se peignait le plaisir et l’amour ; « diable ! Ailie : ne voyez-vous pas un étranger ? »

Ailie se tourna vers Brown pour lui faire ses excuses. « En vérité, j’étais si charmée de revoir mon mari que… Mais, grand Dieu ! qu’avez-vous donc tous deux ? » Ils venaient d’entrer dans un petit parloir, et la lumière faisait apercevoir les traces du sang qui avait coulé de la blessure de la tête de Dinmont, et arrosé les vêtements de son compagnon aussi bien que les siens. « Dandie, vous vous êtes encore battu avec quelque maquignon de Bewcastle ! Un homme marié, un homme qui a une famille, devrait mieux connaître le prix de la vie d’un père. » Et en parlant ainsi, la bonne Ailie avait les larmes aux yeux.

« Bah, bah ! bonne femme, » dit son mari en lui donnant un baiser où il entrait plus d’affection que de cérémonie, « ne croyez pas cela, non, ne croyez pas cela ; voici un gentleman qui vous dira comment j’étais entré chez Lourie Lowther, où j’avais bu deux ou trois coups, et comment, après en être sorti, j’entrais dans la bruyère, me hâtant de revenir à la maison, quand deux coquins sortant d’un taillis s’élancèrent sur moi sans que je m’y attendisse, me renversèrent de cheval, et me portèrent à la tête un coup qui me fit perdre connaissance, avant même que je pusse leur promener mon fouet sur les oreilles. Et en vérité, ma bonne Ailie, si cet honnête gentleman n’était survenu, j’aurais reçu plus de coups que je n’aurais voulu, et perdu plus d’argent que je ne pourrais en épargner. Ainsi, après Dieu, c’est à lui que vous devez des remercîments. » À ces mots il tira de sa poche de côté un large portefeuille en cuir bien gras, et dit à sa femme de le serrer dans son coffre.

« Dieu le bénisse ! oui, Dieu le bénisse ! je le souhaite de tout mon cœur ; mais que pouvons-nous faire pour lui, si ce n’est de lui donner la table et le logement que nous ne refusons pas même au plus misérable mendiant ? Mais peut-être… (et ici son œil se porta sur le portefeuille, mais avec une expression qui marquait toute la délicatesse de sa proposition), mais peut-être y aurait-il quelque autre moyen… » Brown comprit parfaitement le mélange de simplicité et de générosité reconnaissante que renfermaient ces paroles pleines de délicatesse ; il sentit d’ailleurs que l’extrême simplicité de son vêtement, qui, quoique en bon état, était maintenant déchiré et souillé de sang, pouvait le faire envisager comme un objet de pitié et peut-être de charité. Il se hâta de dire qu’il s’appelait Brown, qu’il était capitaine dans le… régiment de cavalerie, qu’il voyageait à pied pour son plaisir, et par motif d’économie autant que pour avoir plus de liberté ; enfin il pria la bonne fermière de visiter les blessures de son mari, que celui-ci n’avait pas voulu lui permettre d’examiner. Mistress Dinmont était plus habituée à voir des blessures à la tête de son mari qu’à se trouver en présence d’un capitaine de dragons. En conséquence elle prit une serviette de table qui n’était pas tout-à-fait blanche, et, retardant d’une minute ou deux le souper, elle frappa sur l’épaule de son mari, lui dit de s’asseoir, ajoutant qu’il était une mauvaise tête qui se fourrait toujours dans les disputes des autres et s’en attirait à lui-même.

Dinmont fit deux ou trois cabrioles, se mit à danser une gigue montagnarde pour se moquer de l’inquiétude de sa femme ; enfin il consentit à s’asseoir et à confier sa tête ronde, noire et crépue aux soins de la ménagère. Brown avait vu le chirurgien du régiment peu rassuré à la vue de blessures moins graves. La bonne femme, cependant, montra qu’elle n’était pas novice en chirurgie : d’abord, avec ses ciseaux, elle coupa les mèches de cheveux couvertes d’un sang coagulé, puis elle mit sur la blessure une compresse imbibée d’une liqueur vulnéraire réputée infaillible dans tous les environs (et dont il se faisait un grand débit dans les foires) ; ensuite elle fixa son emplâtre au moyen d’un bandage, et, en dépit de la résistance du patient, recouvrit le tout d’un bonnet de nuit pour le tenir en place. Elle frictionna avec de l’eau-de-vie quelques contusions qu’il avait sur les épaules et sur le front, opération que le blessé ne laissa faire qu’après que son gosier eut fait payer un large tribut au remède.

Mistress Dinmont, avec autant de simplicité que de bonté, offrit aussi ses secours à Brown. Il l’assura qu’il n’avait besoin de rien autre chose que d’un peu d’eau dans un bassin et d’une serviette.

« Et c’est à quoi j’aurais dû songer plus tôt, dit-elle ; j’y avais bien pensé, mais je n’osais pas ouvrir la porte, car les enfants sont ici à côté ; ces pauvres petits sont si pressés de voir leur père ! »

Cette phrase expliqua à Brown le bruit qui se faisait à la porte du petit parloir, et qui l’avait un peu surpris, quoique sa bonne hôtesse ne s’en fût pas autrement occupée qu’en poussant le verrou aussitôt qu’elle l’avait entendu commencer. Aussi, lorsqu’elle ouvrit la porte pour aller chercher le bassin et la serviette (car elle n’eut pas la pensée de conduire son hôte dans une autre chambre), une bande d’enfants à tête blanche se précipita dans la salle : les uns venaient de l’écurie, où ils avaient été faire une visite à Dumple, et lui donner du pain ; les autres de la cuisine, où ils écoutaient les contes et les ballades de la vieille Elspeth ; les plus jeunes, à moitié nus, sortaient du lit : tous criaient qu’ils voulaient voir papa et savoir ce qu’il leur avait rapporté des diverses foires où il avait été. Notre chevalier de la tête cassée les embrassa et les baisa chacun à son tour, puis il leur distribua des sifflets, de petites trompettes et du pain d’épices ; enfin leur joie et leurs cris de plaisir devenant trop bruyants, il s’écria : « C’est la faute de la ménagère, capitaine ; elle laisse faire aux enfants tout ce qu’ils veulent. — Ma faute ! Dieu me protège, » dit Ailie qui apportait alors la serviette et le vase d’eau fraîche ; » comment pouvais-je l’empêcher ? Je n’avais rien autre chose à leur accorder à ces pauvres enfants ! »

Dinmont se mit alors en mouvement, et caressant, menaçant et poussant, il parvint à faire évacuer la chambre, n’y laissant qu’un garçon et une fille qui étant les aînés de la famille, fit-il observer, pouvaient se conduire décemment. Pour la même raison, mais avec moins de cérémonie, tous les chiens furent mis à la porte, excepté les vénérables patriarches, le vieux Peper et la vieille Mustard, à qui les châtiments répétés, non moins que les années, avaient inspiré des sentiments si hospitaliers qu’après diverses explications et remontrances mutuelles données sous la forme de grognement, ils admirent Wasp, qui avait jusqu’alors jugé à propos de se réfugier sous la chaise de son maître, à partager la peau desséchée d’un mouton encore garnie de sa laine et qui leur tenait lieu d’un tapis de Bristol.

L’activité de la maîtresse de la maison, qu’on appelait mistress à la cuisine, et la bonne femme au salon, avait déjà coûté la vie à deux poulets, qui, à défaut de temps, furent bientôt cuits sur le gril, ou rander. Un énorme jambon, une pièce de bœuf froid, des œufs, du beurre, des gâteaux et des bannocks de farine d’orge complétaient le souper, qui fut arrosé d’une ale d’excellente qualité, brassée à la ferme, et d’une bouteille d’eau-de-vie enfermée dans un étui.

Peu de soldats, après une longue journée de marche et une escarmouche par dessus le marché, eussent trouvé qu’il manquait quelque chose à un tel repas. Aussi Brown lui fit-il le plus grand honneur.

Tandis que la ménagère tantôt aidait, tantôt instruisait une grande et vigoureuse servante, dont les joues étaient aussi rouges que le ruban qui tenait ses cheveux attachés, à enlever les restes du souper et à placer sur la table le sucre et l’eau chaude (que la pauvre fille aurait oubliés, tant elle était occupée à regarder un capitaine en activité de service), Brown demanda à son hôte s’il ne se repentait pas d’avoir négligé les avis de l’Égyptienne.

« Qui sait ? répondit-il, ce sont des diables malins ; peut-être aurais-je évité une bande pour tomber dans une autre. Et cependant, je ne dois pas parler ainsi ; car si un jour cette vieille coureuse vient à Charlies-Hope, je lui donnerai une pinte d’eau-de-vie et une livre de tabac pour son hiver. Ce sont de malins diables, comme disait mon vieux père, mais ils vont mal lorsqu’ils sont mal guidés. Après tout, il y a du bon et du mauvais dans les Égyptiens. »

Cette conversation servit comme de texte pour vider une autre pinte d’ale et un autre cherrer d’eau-de-vie et d’eau, comme disait Dinmont dans la langue du pays, après quoi Brown refusa de rester plus long-temps à table. Il allégua les fatigues de la marche et du combat, sachant bien qu’il aurait été inutile de remontrer à son hôte que les libations trop multipliées pourraient nuire à sa blessure. Le voyageur fut conduit dans une petite chambre à coucher, où il trouva un excellent lit pour reposer ses membres fatigués, et les draps confirmèrent l’assertion de son hôtesse, qu’on n’en pouvait trouver nulle part de meilleurs, puisque le lin en avait été filé par Nelly et par elle-même, qu’ils avaient été blanchis sur sa prairie, savonnés dans la belle eau de son puits : et qu’est-ce qu’une femme, fût-elle reine, pourrait faire de plus ? Il faut convenir aussi qu’ils rivalisaient de blancheur avec la neige, et que la manière dont ils avaient été lessivés leur avait donné une odeur très agréable.

Le petit Wasp, après avoir léché la main de son maître pour lui dire bonsoir, se coucha au pied de son lit, et un oubli total vint bientôt s’emparer des sens de notre voyageur.


CHAPITRE XXV.

LA CHASSE AU RENARD.


Allons, Bretons, livrez-vous à votre amour pour la chasse, poursuivez sans relâche le brigand nocturne qui pille vos enclos ; obligez-le de sortir du repaire obscur et tortueux où il se cache, et faites gronder sur lui le tonnerre de la chasse.
Thompson. Les Saisons.


Le lendemain Brown se leva de bon matin, et sortit pour examiner l’établissement de son nouvel ami. Dans le voisinage de la maison tout était négligé et inculte. Le jardin était pitoyable : aucun soin pour le rendre productif, nulle précaution pour en bannir des eaux qui en inondaient une partie, et absence totale de cette élégance qui donne un aspect si agréable aux fermes d’Angleterre. Néanmoins, il était évident que ces défauts provenaient du manque de goût ou de l’ignorance des propriétaires, plutôt que de la pauvreté et de la négligence qui l’accompagne ; une étable, remplie de belles vaches laitières ; dans une autre, dix jeunes bœufs de la plus belle apparence ; deux bons attelages de chevaux ; des domestiques actifs, industrieux, et qui paraissaient contents de leur sort : en un mot, un air d’abondance répandu sur tous les points, annonçait un fermier à son aise.

La maison, située sur une petite éminence, était au bord de la rivière, à l’abri du dangereux voisinage des eaux stagnantes. À peu de distance Brown vit la bande d’enfants ; ils jouaient, et s’amusaient à bâtir des maisons avec de l’argile, autour d’un énorme chêne garni d’épithym, qu’on appelait le buisson de Charles, par suite d’une tradition sur un vieux maraudeur qui avait autrefois habité ces lieux. Entre la ferme et la colline, où étaient les pâturages, il y avait un profond marais appelé dans ce pays Slack ; il avait autrefois servi à la défense d’une forteresse dont il ne restait plus aucun vestige, mais qu’on disait avoir été habitée par le héros dont nous venons de parler. Brown s’efforça de lier connaissance avec les enfants, mais les petits coquins lui échappaient comme le vif-argent, quoique les deux aînés s’arrêtassent pour le regarder à une certaine distance. Le voyageur, dirigeant alors sa marche vers la colline, traversa le marécage sur une chaussée de pierres qui n’était ni des plus larges ni des plus solides. Il la gravissait encore, lorsqu’il rencontra un homme qui la descendait.

Il reconnut bientôt son digne hôte, quoique un maud, comme on appelle le plaid gris des bergers, eût remplacé son costume de voyage, et qu’un bonnet de fourrure de chat sauvage couvrît sa tête plus commodément que n’aurait pu le faire un chapeau, à cause du bandage qui l’enveloppait. Brown, accoutumé à juger les hommes par leurs muscles et par leurs nerfs, ne put s’empêcher d’admirer à travers le brouillard qui l’entourait, la taille de Dandie, la largeur de ses épaules, et l’assurance de son pas. Dinmont de son côté payait le même tribut d’admiration à Brown, dont il examinait les formes athlétiques plus à loisir qu’il ne l’avait encore fait. Après les complimens d’usage, Brown s’informa de son hôte s’il ne se ressentait pas de sa blessure.

« Je l’ai déjà oubliée, répondit l’intrépide fermier ; mais, ce matin que je suis frais et à jeun, je pense que si vous et moi nous étions au latch de Withershin, avec chacun un bon gourdin de chêne, nous ne fuirions pas, y eût-il une demi-douzaine de ces coquins. — Mais êtes-vous bien prudent, mon bon monsieur Dinmont, dit Brown, de ne pas prendre une heure ou deux de repos de plus après avoir reçu de telles contusions ? — Confusion ! répliqua le fermier en riant ; mon Dieu, capitaine, jamais je n’ai de confusion dans la tête. Un jour je suis tombé du haut du Christenbury-Craig ; en bien ! sans avoir de confusion pour cela, je me suis relevé, et j’ai été rejoindre mes chiens qui couraient le renard. Non, non, je n’ai jamais de confusion que lorsque de temps en temps je bois un peu trop. En outre, il fallait que je fisse un tour ce matin pour voir comment vont les troupeaux. Les bergers sont négligents, aiment à jouer à la balle au pied, sont toujours en fête et en plaisir quand le maître est absent. J’ai rencontré Tom de Todshaw, et quelques autres de l’autre côté de Learr ; ils vont chasser le renard ce matin. Mettez-vous de la partie ; je vous donnerai Dumple, et je prendrai pour moi ma grande jument. — Mais je crains bien d’être obligé de vous quitter ce matin, monsieur Dinmont, répondit Brown. — Du diable si cela est ! s’écria le fermier ; vous ne nous quitterez pas, quoi qu’il arrive, avant quinze jours. Non, non ; des amis tels que vous ne se rencontrent pas toutes les nuits dans les bruyères de Bewcastle. »

Brown n’avait pas l’intention de voyager rapidement ; il accepta donc en partie cette invitation cordiale, et promit de passer une semaine à Charlies-Hope.

Ils retournèrent à la ferme, où la ménagère avait préparé un copieux déjeuner. En apprenant la partie de chasse au renard, elle s’écria d’un ton qui ne marquait pas l’approbation, mais aussi sans surprise et sans alarme : « Dandie ! vous êtes toujours le même, et vous ne serez prudent que lorsqu’on vous aura rapporté chez vous les pieds en avant.

— Bah, folle ! répondit Dandie, vous savez bien qu’après toutes mes courses, je ne vaux pas une épingle de moins. »

À ces mots il engagea Brown à se hâter de déjeuner, parce que pendant le dégel le fumet du gibier ne resterait qu’un moment.

Ils se mirent donc en route pour Otterscope-Scaurs ; le fermier conduisait la marche. Ils quittèrent bientôt la petite vallée et s’enfoncèrent dans des collines très escarpées, mais sans précipices. Leurs flancs présentaient souvent des ravines qui pendant l’hiver, ou après une grande pluie, servaient de lit à des torrents impétueux. Quelques brouillards couvraient encore le sommet des montagnes : c’était le reste des nuages du matin, car une petite pluie avait fait fondre la gelée. À travers ces nuages floconneux on voyait, comme à travers un voile, cent ruisseaux ou petits torrents descendre des montagnes et sillonner leurs flancs comme des fils argentés. Dinmont trottait avec une confiance intrépide par des sentiers accessibles seulement aux bestiaux ; enfin ils arrivèrent près du lieu de rendez-vous, aperçurent d’autres personnes, soit à pied, soit à cheval, et qui s’y dirigeaient également. Brown avait de la peine à concevoir comment on pouvait chasser le renard dans des collines impraticables pour un poney habitué à la plaine, et où le cavalier qui s’écarterait du sentier seulement de la moitié de la largeur d’un yard, s’exposait à être enseveli dans une fondrière, ou à tomber du haut des rochers : son étonnement ne diminua pas lorsqu’il fut arrivé sur le lieu de l’action.

Après avoir gravi une pente longue et rapide, ils se trouvèrent au sommet d’une montagne qui dominait un vallon très profond et très étroit. Les chasseurs s’étaient rassemblés avec un attirail qui aurait choqué un membre de Pychely hunt[72] ; car l’objet de leur réunion étant la mort d’un animal nuisible et destructeur, autant que le plaisir de la chasse, le pauvre renard aurait moins d’avantages que lorsqu’il était poursuivi dans une plaine. Cependant la force de son terrier, la nature du terrain qui l’entourait de tous côtés, suppléaient aux avantages que lui enlevaient les chasseurs peu courtois. Les côtés du vallon étaient formés par des bancs de terre coupés à pic et par des rochers qui descendaient jusqu’au petit ruisseau qui serpentait à son extrémité : ses bords étaient garnis çà et là de touffes de broussailles ou de bouquets de genêt épineux. Les chasseurs, à pied et à cheval, se rangèrent le long des bords de ce vallon, qui, comme nous l’avons dit, était très étroit et très profond. Chaque fermier avait avec lui au moins une couple de ces énormes et hardis limiers, de cette race qui servait primitivement dans cette contrée à la chasse au daim, mais aujourd’hui bien dégénérée par son mélange avec des races communes. Le veneur, espèce de garde-bois à qui on accorde une récompense pour chaque renard qu’il détruit, était déjà au bout de la vallée, dont les échos retentissaient des aboiements de deux ou trois couples de chiens dressés à ce genre de chasse. Des bassets, au nombre desquels était toute la génération des Peper et des Mustard, avaient été envoyés en avant, sous la conduite d’un berger : des doguins, des chiens métis et de toute espèce, aboyaient en chœur. Des spectateurs, placés sur le haut des collines qui entouraient le vallon, tenaient leurs chiens en laisse, prêts à les lâcher sur le renard si, pour échapper à la poursuite des autres, il essayait de fuir de ce côté.

Ce spectacle, qui eût paru grossier à un chasseur de profession, avait pourtant quelque chose de séduisant. Ceux qui marchaient sur les sommets des collines, n’ayant que le ciel derrière eux, paraissaient se mouvoir dans les airs ; leurs chiens, impatients d’être retenus, animés par les aboiements qu’ils entendaient dans le fond de la vallée, bondissaient çà et là, mordant les courroies qui les empêchaient d’aller rejoindre leurs camarades dans la vallée, qui n’offrait pas un spectacle moins intéressant. Le léger brouillard n’était pas entièrement dissipé, en sorte que souvent l’œil ne pouvait distinguer les mouvements des chasseurs à travers une gaze flottante, qui, cédant parfois à une brise légère, découvrait tout-à-coup la scène et laissait voir le ruisseau aux eaux bleuâtres serpentant dans son lit solitaire. Alors on voyait également les bergers qui, s’élançant avec une agilité intrépide de rochers en rochers, mettaient les chiens sur la trace : dans la profondeur du vallon, ils paraissaient des pygmées. Tantôt le brouillard venait les envelopper encore, et l’on ne pouvait plus reconnaître le lieu de la chasse que par les cris des hommes et les hurlements des chiens, qui semblaient sortir des entrailles de la terre. Lorsque le renard, ainsi poursuivi dans toutes ses retraites, était obligé de quitter la vallée et de chercher un asile plus éloigné, ceux qui, du haut des collines, examinaient ses mouvements, détachaient leurs limiers, qui, le surpassant en vitesse et l’égalant en force et en courage, avaient bientôt mis à mort le voleur nocturne.

De cette manière, sans aucune attention aux règles ordinaires et aux usages de la chasse, mais au grand plaisir des bipèdes et des quadrupèdes, quatre renards furent tués dans cette matinée. Cependant Brown lui-même, quoiqu’il eût vu les chasses des princes indiens et chassé le tigre, sur un éléphant, avec le nabab d’Arcot, avoua qu’il s’était beaucoup amusé. La partie terminée, plusieurs des chasseurs, suivant la coutume hospitalière de ces contrées, vinrent dîner à Charlies-Hope.

En retournant à la ferme, Brown se trouva à côté du veneur, et lui fit quelques questions sur sa profession ; mais cet homme paraissait vouloir éviter ses regards, sa compagnie et sa conversation, ce dont Brown ne pouvait se rendre compte. C’était un homme maigre, brun, actif, et bien taillé pour la profession pénible qu’il avait embrassée, mais son visage n’annonçait pas la gaîté et la joie du chasseur : il avait toujours les yeux baissés, paraissait embarrassé, et évitait les yeux de ceux qui le regardaient. Après quelques observations sans importance sur la chasse, Brown lui fit un petit présent et rejoignit son hôte : ils trouvèrent que la ménagère avait pensé à leur retour. L’étable et la basse-cour avaient fait les frais du dîner, et le bon cœur et la joie suppléaient à ce qui manquait du côté de l’élégance et de la cérémonie.



CHAPITRE XXVI.

LA PÊCHE ET LE DÉPART.


Les Elliot et les Armstrong se rassemblèrent : c’était une brave compagnie.
Ballade de John Armstrong.


Sans parler des occupations des deux jours suivans, et qui consistèrent dans les amusements ordinaires de la campagne, la chasse et des promenades à cheval, choses peu intéressantes pour le lecteur, nous passerons à un amusement en quelque sorte particulier à l’Écosse, et qu’on pourrait appeler une chasse au saumon. Cette chasse, où l’on poursuit et l’on frappe le poisson avec des épieux barbelés, ou une sorte de trident appelé waster[73] est surtout en usage à l’embouchure de l’Esk et dans les autres rivières d’Écosse où se trouve le saumon. On s’y livre le jour et la nuit, mais plus communément la nuit. Au moyen de torches, ou de réchauds remplis de morceaux de bois enduits de goudron embrasé, qui jettent sur l’eau une lumière éclatante, mais partielle, on découvre le poisson. Dans la circonstance actuelle, les principaux chasseurs, embarqués sur un vieux bateau, se tenaient en un endroit où la rivière, resserrée par l’écluse d’un moulin, rendait cette chasse plus facile. Les autres, courant sur les bords en brandissant leurs torches et leurs épieux, rappelaient le souvenir des anciennes bacchanales ; ils poursuivaient les saumons qui s’efforçaient de s’échapper, les uns en remontant la rivière, les autres en se glissant sous des racines d’arbres, des fragments de pierre, ou d’énormes rochers ; mais le mouvement le plus léger les trahissait : une nageoire qui brillait, une bulle d’eau qui s’élevait, suffisaient pour indiquer à ces adroits pêcheurs l’endroit où ils devaient lancer leur épieu.

Pour ceux qui étaient accoutumés à cette sorte de pêche, elle était un grand divertissement ; mais Brown, qui n’avait pas l’habitude de se servir de l’épieu, fut bientôt fatigué de vains efforts qui n’aboutissaient qu’à émousser son arme contre les rocs qui bordaient le rivage. Il éprouvait même quelque répugnance à voir ce malheureux poisson se débattant contre la mort, tiré dans la barque qu’il inondait de son sang. Il demanda donc à être mis à terre, et du haut d’un heugh, ou bord escarpé de la rivière, il jouit de ce spectacle avec plus de satisfaction. Il pensait à son ami Dudley, en voyant l’effet produit par cette lumière vive et rougeâtre sur le rivage au-dessous duquel glissait la barque. Tantôt elle diminuait, et paraissait comme une étoile éloignée se reflétant dans les eaux ; semblable encore à celle que, suivant les légendes du pays, le kelpy marin envoie pour attirer ses victimes dans les ondes qui doivent être leur tombeau. Tantôt elle s’avançait, plus brillante et plus forte, et la flamme tremblotante qui éclairait le rivage, les rochers et les arbres, leur donnait sa teinte rougeâtre ; puis, s’éloignant de nouveau, elle les laissait dans l’obscurité, ou ne leur prêtait plus qu’une lumière faible et incertaine. Par intervalles, portant sur la barque, la clarté faisait apercevoir les pêcheurs, les uns immobiles, guettant leur proie, les autres le bras levé pour la frapper : leurs visages, colorés d’une teinte de rouge-cuivré, faisaient de la barque une espèce de Pandémonion.

Après s’être amusé quelque temps de ces cets variés d’ombre et de lumière, Brown prit la route qui conduisait à la ferme, regardant dans son chemin les hommes occupés à la pêche. Ils sont ordinairement trois ensemble : l’un tient la torche, et les autres, le harpon à la main, sont prêts à frapper le poisson. Ayant aperçu un homme qui luttait, pour l’amener sur le rivage, avec un énorme saumon qu’il avait harponné, Brown s’avança pour voir le résultat de cette capture ; celui qui tenait alors la torche était le veneur dont il avait déjà remarqué avec surprise la conduite.

« Venez ici, monsieur ! venez, regardez ce saumon ! il est vraiment aussi gras qu’un pourceau, » s’écrièrent plusieurs spectateurs en voyant Brown s’avancer.

« Appuyez-bien le waster, l’homme ! appuyez-bien le waster ! tenez-le en bas, vous n’avez pas la force d’un chat ! » tels étaient les avis, les encouragements et les conseils que les spectateurs placés sur le rivage donnaient au pêcheur qui se débattait avec le saumon ; il était à moitié dans l’eau, au milieu de la glace brisée, luttant contre la force du poisson et la rapidité du courant, et ne sachant de quelle manière il pourrait s’assurer de sa proie. Brown, en arrivant, cria au veneur : « Levez donc votre torche, l’ami ! » Il avait déjà distingué ses traits basanés, à la lueur du brasier enflammé ; mais celui à qui il s’adressait n’eut pas plus tôt entendu la voix de Brown, et vu qu’il était près de lui, qu’au lieu d’élever sa torche, il la laissa tomber dans l’eau, comme par accident.

« Le diable soit de Gabriel ! » s’écria celui qui tenait l’épieu, en voyant la torche flotter sur l’eau presque éteinte ; « le diable soit de lui ! je ne viendrai jamais à bout de ce saumon, sans lumière ; si je pouvais l’amener à terre, jamais un plus beau kipper n’aurait été sur une paire de cleeks[74]

Quelques personnes entrèrent dans l’eau pour lui prêter leurs secours, et le poisson, qui se trouva de trente livres, fut tiré à terre.

La conduite du veneur avait frappé Brown : il n’avait aucun souvenir de sa figure, et ne pouvait concevoir pourquoi il évitait ses regards. Peut-être, pensa-t-il, est-ce un des coquins qui nous ont attaqués sur le chemin, quelques jours auparavant. Cette supposition n’était pas invraisemblable, quoiqu’elle ne fût appuyée sur rien qui pût faire reconnaître sa tournure ou ses traits ; mais les brigands portaient de grands chapeaux à bords rabattus, de grandes redingotes, et il n’avait pu remarquer leur taille au point d’assurer que cet homme était avec eux. Il résolut d’en parler à son hôte ; mais des raisons particulières lui firent penser qu’il vaudrait mieux différer les éclaircissements jusqu’au lendemain matin.

Les pêcheurs revinrent chargés de poisson ; on avait tué plus de cent saumons. Les plus beaux furent offerts aux principaux fermiers ; on partagea les autres entre leurs bergers, leurs laboureurs, leurs domestiques, à tous ceux enfin d’un rang inférieur, pour qui ce poisson, séché à la fumée de tourbe de leurs chaumières ou de leurs huttes, formait un savoureux supplément au plat de pommes de terre et d’oignons qui faisait leur principale nourriture pendant l’hiver. On y ajouta une libérale distribution d’ale et de whisky, indépendamment d’une chaudronnée de poisson, c’est-à-dire deux ou trois saumons bouillis pour leur souper. Brown accompagna son joyeux hôte et le reste de ses amis dans l’immense cuisine enfumée, où un repas appétissant était préparé sur une table de chêne qui aurait été assez grande pour le dîner de John Armstrong et sa bande. Bientôt on n’entendit que cris de joie, que huzza, que plaisanteries et rires bruyants, bravades et railleries. Notre voyageur jeta les yeux autour de lui, en cherchant la figure sombre du veneur, mais il ne l’aperçut pas.

À la fin, il se hasarda à faire une question sur son compte : « Mes amis, dit-il, il est arrivé un accident à l’un de vous, qui a laissé tomber sa torche dans l’eau lorsque son compagnon luttait avec cet énorme saumon. — Un accident ! dit en levant les yeux un jeune berger (celui-là même qui avait harponné le saumon) ; il mériterait d’être battu pour avoir laissé tomber la lumière quand l’épieu d’un autre avait frappé le poisson ! Je suis convaincu que Gabriel a jeté exprès les roughies[75] dans l’eau ; il n’aime pas voir quelqu’un faire mieux que lui. — Oui, dit un autre, il est sans doute tout honteux, car nous l’aurions vu ici ce soir : Gabriel aime les bonnes choses autant qu’aucun de nous. — Est-il de ce pays ? demanda Brown. — Non, non, il y a très peu de temps qu’il est ici ; mais c’est un excellent chasseur ; il vient des environs du comté de Dumfries. — Et quel est son nom, je vous prie ? — Gabriel… — Mais Gabriel qui ? — Oh ! Dieu le sait… nous ne nous embarrassons pas beaucoup des surnoms ici ; le même sert pour tout une famille. — Vous voyez, monsieur, dit un vieux berger en se levant et en parlant très haut, les gens qui sont ici sont tous des Armstrong et des Elliot[76] ; et les fermiers, pour se distinguer, prennent le nom des endroits où ils demeurent : ainsi, par exemple, Tom de Todshaw, Will du Flat, Hobbie de Sorbietrees, et notre bon maître que voilà, de Charlies-Hope. Eh bien, monsieur ! vous observerez que les gens de la classe inférieure sont connus par des sobriquets, comme Glack et Christie et Davie du Denke, ou encore d’après leur emploi, comme Gabriel du renard, ou Gabriel le veneur. Il n’y pas longtemps qu’il demeure ici, monsieur, et je ne pense pas que personne le connaisse sous un autre nom. Mais il n’est pas bien de parler de lui en arrière, car c’est un habile chasseur, quoiqu’il ne soit peut-être pas tout-à-fait aussi fort au waster que quelques-uns d’entre nous. »

La conversation continua encore quelque temps, toute décousue, et les maîtres se retirèrent pour achever la soirée à leur manière, laissant leurs inférieurs se livrer à la joie que leur présence avait arrêtée. Cette soirée, comme toutes celles que Brown avait déjà vues à Charlies-Hope, se passa dans une innocente gaîté et dans les douceurs de la table. Ces dernières même auraient peut-être été poussées jusqu’à l’excès, sans les bonnes ménagères ; car plusieurs mistress du voisinage (terme qui ici avait une signification bien plus étendue que celle qu’on lui donne dans le grand monde) s’étaient rassemblées à Charlies-Hope pour voir le résultat de cette soirée mémorable. Trouvant qu’on remplissait trop souvent le bol de punch, et qu’elles couraient grand danger d’être oubliées, malgré leur présence, elles attaquèrent valeureusement les joyeux buveurs, sous la conduite de la bonne Aylie ; et Vénus eut bientôt mis Bacchus en déroute. On vit paraître un joueur de violon et un joueur de flûte, et on passa gaîment une partie de la nuit à danser au son de leur musique.

Le lendemain, une chasse à la loutre, et le surlendemain une chasse au blaireau, firent joyeusement passer le temps. J’espère que notre voyageur ne perdra pas dans l’estime du lecteur, quelque grand chasseur qu’il puisse être, lorsqu’il saura que, dans la dernière chasse, le jeune Pepper ayant eu la patte de devant coupée, et dans la seconde Mustard ayant été presque étranglé, il demanda à M. Dinmont comme une faveur personnelle et toute particulière de laisser le pauvre blaireau, qui avait fait une si belle défense, se retirer à son terrier sans qu’on le poursuivît davantage.

Le fermier, qui probablement aurait accueilli cette proposition avec dédain de la part de toute autre personne, se contenta seulement d’exprimer son étonnement à Brown. « Eh bien, dit-il, c’est une idée assez bizarre ! mais puisque vous prenez son parti, du diable si un chien l’attaque de nouveau pendant ma vie ; je le marquerai, et je l’appellerai le Blaireau du capitaine. Je suis charmé de vous obliger ; mais par Dieu ! comment peut-on s’intéresser à un blaireau ? »

Après une semaine consacrée ainsi à des amusements champêtres, et après avoir reçu l’accueil le plus franc et le plus amical de son hôte, Brown fit ses adieux aux rivages du Liddel et à la demeure hospitalière de Charlies-Hope. Les enfants, dont il était devenu l’ami et le favori, crièrent en chœur à son départ, et il fut obligé de promettre vingt fois qu’il reviendrait bientôt leur jouer sur son flageolet les airs qu’ils aimaient tant, jusqu’à ce qu’ils les eussent appris par cœur.

« Revenez, capitaine, dit une petite fille bien joufflue, et Jenny sera votre femme. « Jenny avait environ onze ans ; elle courut se cacher derrière sa maman.

« Revenez, capitaine, dit une petite joufflue âgée de six ans, et en avançant la bouche pour être embrassée, c’est moi qui serai votre femme. »

« Il faudrait être d’une argile plus dure que je ne le suis, pensa Brown, pour quitter de si bons cœurs avec indifférence. » La bonne dame aussi vint, avec la modestie d’une femme et cette simplicité affectueuse qui distinguait l’ancien temps, offrir sa joue à son hôte. « Ce que nous pouvons faire pour vous, dit-elle, est bien peu de chose en vérité, mais cependant s’il y avait quelque chose… — Eh bien ! ma chère mistress Dinmont, vous m’enhardissez à vous faire une demande : voudriez-vous avoir la bonté de me tisser et de me travailler un plaid gris pareil à celui que porte votre mari ? » Durant le peu de temps de son séjour, Brown avait étudié le langage et les mœurs du pays, et il savait le plaisir que causerait sa demande.

« Il faudrait donc qu’il n’y eût pas de laine chez nous, dit la bonne femme toute joyeuse, pour que vous n’en ayez pas un aussi bon que tisserand en ait jamais fait. Je parlerai demain matin à John Goodsire, le tisserand de Castletown. Adieu, monsieur, et puissiez-vous être aussi heureux que vous désirez que les autres le soient ! C’est un souhait qu’il ne conviendrait pas d’adresser à quelques personnes. »

Je ne dois pas oublier de dire que notre voyageur laissa Wasp, son fidèle basset, à Charlies-Hope pour la saison ; il prévoyait que ce serait pour lui un compagnon embarrassant, dans le cas où il serait forcé d’avoir recours au secret et au mystère. Il le confia donc aux soins du fils aîné, qui lui promit, en se servant des paroles d’une vieille chanson, qu’il aurait

« Moitié de son souper et moitié de son lit, »


et qu’il ne serait engagé dans aucun de ces passe-temps périlleux où la génération des Pepper et des Mustard avait éprouvé tant de mutilations. » Brown fit donc ses adieux pour quelque temps à son petit basset, et se disposa à partir.

C’est une bizarre habitude que celle de monter à cheval dans ces montagnes : chaque fermier est souvent en selle tout une journée. Probablement l’étendue des pâturages, et la nécessité de les surveiller sans cesse, ont introduit cette coutume, qu’un antiquaire zélé ferait remonter au temps du Lay du dernier Ménestrel[77] lorsque vingt mille cavaliers étaient assemblés à la lueur du feu de signal. Toutefois le fait est incontestable ; ils aiment à aller à cheval, et il serait difficile de les convaincre que l’on voyage à pied par un autre motif que par économie ou par nécessité. Dinmont voulut donc que son hôte prît un cheval, et l’accompagna lui-même jusqu’à la première ville du Dumfrieshire, où il avait envoyé son bagage, et d’où il se proposait de poursuivre son voyage jusqu’à Woodbourne, résidence de Julia Mannering.

Dans la route, Brown questionna son compagnon sur le caractère du veneur ; mais il ne put en tirer que peu de renseignements, car il avait été nommé à la place qu’il occupait pendant que Dinmont faisait sa tournée dans les foires des Highlands. « Le camarade m’a bien l’air d’un coquin, dit-il ; et j’oserais dire qu’il y a du sang égyptien dans ses veines. Mais quoi qu’il en soit, il n’était pas avec les brigands qui nous ont attaqués dans les bruyères. Je les reconnaîtrais bien si je les voyais. Et après tout, quand il serait de la bande des Égyptiens, tout n’est pas mauvais parmi eux… Si jamais, ajouta-t-il, je revois cette vieille coureuse, je lui donnerai quelque chose pour acheter du tabac ; Je crois bien, après tout, qu’elle m’avait donné un bon avis. »

Lorsqu’ils furent sur le point de se séparer, le bon fermier prit Brown par la main, la tint long-temps serrée, et finit par lui dire : « Capitaine, les laines ont été bien vendues cette année, notre fermage est payé, et nous ne saurions que faire du reste de notre argent, quand Aylie aura une robe neuve et les enfants de nouveaux habits. Je voudrais le placer en mains sûres, car cela vaut mieux que d’acheter du sucre et de l’eau-de-vie, et j’ai entendu dire que vous autres officiers de l’armée vous pouviez quelquefois acheter votre avancement : si cent ou deux cents livres[78] pouvaient vous être utiles dans une telle occasion, une reconnaissance vaudrait pour moi de l’argent ; vous prendriez votre temps pour me le rendre. Cela m’arrangerait, je vous l’assure. » Brown sentit toute la délicatesse de ces paroles, et il vit bien que tout en voulant lui rendre un service, Dandie paraissait lui en demander un ; il remercia son ami cordialement, et l’assura qu’il aurait recours à sa bourse, sans scrupule, si les circonstances l’y forçaient ; puis ils se séparèrent, pénétrés d’estime l’un pour l’autre.


CHAPITRE XXVII.

MEG MERRILIES REPARAÎT.


S’il y a quelque compassion en toi, tourne-moi la tête afin que je puisse mourir.
Johanna Baillie.


Notre voyageur loua une chaise de poste dans l’endroit où il se sépara de Dinmont, avec le projet de se rendre à Kippletringan et de s’informer de la famille de Woodbourne avant de se hasarder à faire connaître à miss Mannering sa présence dans le pays. La distance était de dix-huit ou vingt milles, et il fallait pour ainsi dire passer à travers champs. Pour ajouter aux inconvénients du voyage, la neige commençait à tomber avec abondance. Le postillon cependant courut pendant plusieurs milles sans montrer ni doute ni embarras. Ce ne fut que lorsque la nuit fut tout-à-fait close qu’il manifesta quelque crainte de n’être pas dans le bon chemin. La neige, qui continuait de tomber, augmentait d’autant plus ces craintes, qu’elle fouettait sur la figure du postillon, et, blanchissant tout autour de lui, contribuait doublement à lui faire perdre la connaissance qu’il avait du pays et à diminuer la chance de se remettre dans la bonne voie. Brown alors sortit de la voiture et jeta les yeux autour de lui, sans autre espoir, comme on doit le penser, que de découvrir quelque maison où il pût aller demander le chemin. N’en voyant aucune, il ne put que dire au postillon d’avancer promptement. Ils étaient au milieu de plantations d’une étendue et d’une épaisseur considérables, ce qui fit conjecturer à notre voyageur qu’ils ne pouvaient être loin de quelque château. Enfin, après environ un mille d’une marche pénible, le postillon s’arrêta, et protesta que ses chevaux ne voulaient plus bouger ni faire un pas en avant ; « mais il voyait, dit-il, à travers les arbres, une lumière qui devait venir d’une maison ; et c’était là seulement qu’on pourrait savoir la route qu’il fallait prendre. » En conséquence il descendit de cheval, embarrassé de son large manteau, et d’une paire de bottes qui auraient pu le disputer en épaisseur au bouclier recouvert de sept feuilles de cuir que portait Ajax. Comme il allait entreprendre son voyage de découverte dans ce costume, Brown, ne pouvant maîtriser son impatience, s’élança hors de la chaise, lui dit de rester auprès des chevaux, et qu’il irait lui-même à la maison qu’on apercevait, arrangement auquel il se soumit très volontiers.

Notre voyageur allait à tâtons le long de l’enclos d’où partait la lumière, pour trouver quelque moyen d’en approcher ; enfin, après quelques minutes de marche, il trouva une ouverture dans une haie et un sentier qui traversait la plantation, très étendue en cet endroit. Ce sentier paraissait se diriger vers la lumière qui était l’objet de ses recherches, et Brown marcha dans cette direction ; mais bientôt elle fut masquée par des arbres. Le sentier, qui, à l’entrée du bois à travers lequel il serpentait, paraissait large et bien tracé, devenait alors à peine visible, quoique la blancheur de la neige projetât un léger reflet de lumière. Se dirigeant donc du mieux qu’il put dans les parties les moins fourrées du bois, il fit un mille environ sans découvrir de nouveau la lumière ou rien qui ressemblât à une habitation. Néanmoins il crut qu’il valait mieux encore avancer toujours dans la même direction : la lumière qu’il avait aperçue, trop transparente pour être un feu follet, devait sûrement partir de la hutte d’un garde forestier. Le terrain finit par devenir raboteux, et formait une pente rapide ; Brown, pensant suivre ce qui avait été du moins autrefois un sentier, maintenant très inégal, fit une ou deux chutes occasionnées par des inégalités du sol que la neige l’empêchait d’apercevoir, ce qui le décida à retourner sur ses pas : d’ailleurs la neige à laquelle, dans son impatience, il n’avait pas fait attention, tombait plus épaisse et avec plus de rapidité.

Cependant il voulut tenter un dernier effort et avança encore quelques pas : à sa grande satisfaction, la lumière reparut à une petite distance, et il jugea qu’elle était de niveau avec lui. Cette dernière conjecture était fausse, car le chemin continuait à descendre si rapidement, que Brown pensa bientôt qu’il y avait un grand creux ou un ravin entre lui et l’objet de ses recherches. Marchant donc avec plus de précaution encore, il descendit jusqu’au fond, d’un vallon escarpé et très étroit à travers lequel serpentait un petit ruisseau dont le cours était presque arrêté par la neige, et se trouva enfin au milieu des ruines de chaumières dont les poutres noircies, rendues plus visibles par le contraste de la surface blanchie de la terre, étaient encore debout. Les murs des côtés avaient depuis long-temps cédé aux ravages du temps, et entassés en monceaux informes que couvrait la neige, ils arrêtaient à chaque pas notre voyageur. Il ne se rebuta pourtant pas, traversa le ruisseau après plusieurs tentatives pénibles et dangereuses, atteignit le côté opposé, malgré son escarpement, et se trouva enfin devant le bâtiment d’où partait la lumière.

Elle était si faible, qu’il lui fut difficile de reconnaître la nature de cet édifice. Il paraissait être un bâtiment carré, d’une moyenne grandeur, dont la partie supérieure était entièrement en ruine. Peut-être ce bâtiment avait-il été, à une époque reculée, l’asile de quelque petit propriétaire, ou un lieu de refuge et de défense en cas de nécessité pour un personnage plus important. La voûte de l’étage inférieur subsistait encore, et formait le toit de l’édifice. Brown s’avança vers le lieu d’où venait la lumière. C’était une longue et étroite fenêtre ou meurtrière comme on en trouve dans les vieux châteaux. Curieux de reconnaître l’intérieur de cette étrange demeure avant d’y pénétrer, Brown regarda par cette ouverture et découvrit une scène de désolation. Un grand feu était allumé au milieu de la chambre, et la fumée dont elle était remplie s’échappait par une ouverture pratiquée au haut du plafond. Les murs, qu’éclairait une sombre lueur, semblaient appartenir à une ruine de deux ou trois siècles au moins. Un ou deux tonneaux, des malles brisées et plusieurs ballots, étaient pêle-mêle dans l’intérieur. Mais ce qui attira surtout l’attention de Brown, ce furent les habitants. Sur un grabat de paille recouvert d’une seule couverture, gisait un homme tellement immobile, que Brown l’aurait pris pour un cadavre s’il eût été couvert des vêtements qui annoncent la mort. Un second coup d’œil lui fit voir que bientôt ce ne serait plus qu’un cadavre, car il entendit un de ces soupirs rauques, pénibles et entrecoupés, qui précèdent la séparation de l’âme d’avec le corps. Une femme vêtue d’une longue robe était assise sur une pierre à côté de cette misérable couche, ses coudes appuyés sur ses genoux, et sa figure, que la lumière d’une lampe de fer, placée derrière elle, n’éclairait pas, tournée vers celle du moribond. De temps en temps elle lui mouillait les lèvres avec une liqueur contenue dans un vase à demi brisé ; dans les intervalles, elle chantait à voix basse et sur un ton monotone une de ces prières, ou plutôt un de ces charmes que, dans quelques parties de l’Écosse et dans le nord de l’Angleterre, le vulgaire et les ignorants ont coutume de réciter pour aider l’esprit à quitter le corps, comme on emploie le son des cloches dans l’église romaine. Elle accompagnait ces chants funèbres d’un balancement de corps, comme si elle eût voulu marquer la mesure par ce mouvement. Les paroles étaient à peu près ainsi :


chant d’agonie.

Mourant et sans espoir, pourquoi tarder encor,
Et te débattre ainsi contre une froide terre ?

Âme, d’un corps de poudre, allons, prends ton essor :
Écoute le chant funéraire.

Sainte mère de Dieu, hâte-toi de quitter
Ta dépouille mortelle et que tout abandonne !
Dans tes pressants besoins les saints vont t’assister :
N’entends-tu pas le glas qui sonne ?

Va, ne crains pas la neige aux flocons abondants,
Ni la pluie et la grêle, et l’autan en furie ;
Bientôt le blanc linceul couvrira tous tes sens,
Car ils auront quitté la vie.

Hâte-toi d’exhaler un douloureux soupir !
La terre tourne vite, et le temps a des ailes.
Une dernière fois pleure avant de partir
Pour les régions éternelles.

Ici la chanteuse s’arrêta ; le moribond lui répondit par un ou deux profonds gémissements, qui semblaient annoncer son agonie et la fin de sa lutte. « Cela ne sera pas, se dit-elle à elle-même ; il ne peut partir avec cette idée dans son esprit, elle le retient encore :

Le ciel ne peut la recevoir,
La terre ne peut point l’avoir[79].
Il faut que j’ouvre la porte. » Se levant alors, elle se tourna vers

la porte de la chambre, observant soigneusement de ne point tourner la tête derrière elle ; et, tirant un verrou ou deux, car, malgré l’apparence misérable de la chaumière, la porte était bien fermée, elle leva le loquet en disant :

Fermeture, ouvre-toi ; lutte, sois donc finie ;
Viens, mort ; et disparais, ô vie !

Brown, pendant ce temps, avait quitté son poste, et se trouva devant elle lorsqu’elle ouvrit la porte. Elle recula d’un pas, et il entra, quoiqu’il reconnût à l’instant, non sans une sensation désagréable, la même Égyptienne qu’il avait rencontrée à Bewcastle. Elle le reconnut aussi ; et son attitude, sa figure et l’anxiété peinte sur ses traits, lui donnaient l’air de la bonne ogresse d’un conte de fées, qui avertit un étranger de ne pas entrer dans la demeure inhospitalière de son mari. Les premiers mots qu’elle prononça (en levant les mains d’une manière de reproche) furent : « Ne vous avais-je pas dit : Ne faites rien, ne vous mêlez de rien ? Prenez garde au coup rougissant[80] ! vous êtes venu dans une maison où la mort n’est point naturelle. » À ces mots elle prit la lampe, en tourna la lumière vers la figure du moribond, dont les traits durs et défigurés étaient alors dans les convulsions de l’agonie. Une bande de linge qui entourait sa tête était teinte de son sang, dont la couverture et la paille étaient aussi inondées. Il était facile de voir qu’il ne mourait pas d’une mort naturelle. Brown tressaillit et recula à cet horrible spectacle, et se tournant vers l’Égyptienne, il s’écria : « Malheureuse femme ! qui a tué cet homme ? — Ceux à qui cela était permis, » répondit Meg Merrilies en examinant d’un œil attentif et perçant les traits du malheureux mourant ; « il a eu une longue lutte, mais il s’en va ; je savais qu’il était près de mourir quand vous êtes entré. C’était le râle de la mort. Le voilà mort ! » Dans ce moment, on entendit plusieurs voix à quelque distance. « Ils viennent, dit-elle à Brown ; eussiez-vous autant de vies qu’il y a de cheveux sur votre tête, vous êtes un homme mort. » Brown jeta les yeux autour de lui, cherchant une arme pour se défendre ; il n’y en avait pas ; il se précipita alors vers la porte, dans l’intention de se jeter dans le bois et de s’échapper d’un lieu qu’il considérait comme une caverne de meurtriers. Merrilies le retint avec une force au-dessus de celle de son sexe. « Restez, dit-elle, restez, et vous serez sauvé. Mais, quoi que vous voyiez ou entendiez, ne faites aucun mouvement, et il ne vous arrivera aucun malheur. »

Brown, dans cette position désespérée, se rappela sa première rencontre avec cette femme, et pensa que le seul moyen de se sauver était de lui obéir. Elle le fit coucher au milieu d’un monceau de paille dans un coin de la chambre, en face du cadavre, le couvrit avec soin, et jeta sur lui deux ou trois vieux sacs qui se trouvaient là. Curieux de savoir ce qui allait arriver, Brown arrangea aussi doucement qu’il put les objets qui le cachaient, se ménagea une ouverture, et attendit avec anxiété l’issue de cette étrange et dangereuse aventure. Pendant ce temps, la vieille Égyptienne disposait le corps du défunt, étendait ses membres, plaçait les bras de chaque côté. « Il vaut mieux faire cela, murmurait-elle, avant qu’il soit roide. » Elle plaça sur le sein du cadavre une assiette de bois remplie de sel, une chandelle à la tête et une aux pieds, et les alluma toutes deux. Puis, reprenant ses chants, elle attendit l’arrivée de ceux dont on entendait les voix au dehors.

Brown était soldat, il était brave, mais il était homme aussi ; et dans ce moment ses craintes l’emportèrent tellement sur son courage, qu’une sueur froide lui coulait par tous les pores. Il songeait qu’il pouvait être découvert dans sa retraite par ces misérables qui probablement n’étaient autres que des assassins, qu’il était sans armes et sans aucun moyen de défense ; ses supplications ne serviraient qu’à les divertir, ses cris pour appeler du secours ne frapperaient d’autres oreilles que les leurs ; enfin sa sûreté reposait sur la compassion précaire d’un être associé à ces brigands, et dont le cœur, par suite de ses habitudes de rapine et d’impostures, était fermé à tout sentiment humain. Anéanti sous le poids de ces réflexions, il s’efforça de lire dans les traits noirs et flétris de l’Égyptienne, que la lampe éclairait, quelque chose qui promît ces sentiments de pitié que les femmes, même dans le dernier degré d’abaissement, peuvent rarement étouffer : rien n’y respirait l’humanité. Quel que fût le motif qui la portait à le secourir, il ne provenait pas d’un sentiment de compassion, mais d’une idée secrète, et probablement capricieuse, qu’il ne pouvait pénétrer : peut-être une ressemblance imaginaire, telle que celle que lady Macbeth crut trouver entre le monarque endormi et son père.

Telles étaient les réflexions qui se succédaient rapidement dans l’esprit de Brown pendant qu’il regardait cette femme extraordinaire. Cependant la bande semblait ne pas approcher, et il fut sur le point d’en revenir à sa première intention d’essayer de sortir de la hutte, maudissant son irrésolution qui l’avait fait consentir à se cacher dans un endroit où la fuite et la résistance lui étaient également impossibles.

Meg Merrilies semblait aussi aux aguets. Elle prêtait l’oreille à tous les sons qui pénétraient à travers les antiques murailles ; elle retournait vers le défunt, trouvait toujours quelque chose à arranger ou à déranger dans sa position. « C’était un beau corps, se disait-elle à elle-même, et il vaut la peine d’être bien enterré. » Cette horrible occupation semblait lui causer une sorte de plaisir, et les détails minutieux dans lesquels elle entrait révélaient en elle une grande expérience. Un manteau de marin, qu’elle trouva dans un coin, fut disposé pour servir de linceul : elle laissa le visage du mort découvert, lui ferma la bouche et les yeux, puis arrangea les collets du manteau de manière à cacher les traces sanglantes et à donner au corps, comme elle le disait elle-même, « un air plus décent. »

Dans ce moment trois ou quatre hommes, que les figures et les vêtements pouvaient faire reconnaître pour des brigands, se précipitèrent dans la chambre. « Meg, membre de Satan, comment osez-vous laisser la porte ouverte ? » tels furent les premiers mots du chef de la bande.

« Et qui a jamais entendu dire qu’il fallût fermer la porte lorsqu’un homme est sur son lit de mort ? Comment l’esprit pourrait-il passer à travers des verroux et des barreaux comme ceux-ci ?

— Il est donc mort ? » dit l’un d’eux en allant vers le lit pour regarder le cadavre.

« Oui, oui, et bien mort, dit un autre. Mais il y a ici de quoi passer le temps en gardant son corps. « À ces mots, il alla chercher dans un coin un baril de liqueur forte, tandis que Meg se hâtait de leur préparer des pipes et du tabac. L’activité qu’elle mettait à les servir donna à Brown plus de confiance dans la fidélité de son hôtesse ; il pensa qu’elle désirait engager ces scélérats à se livrer à la débauche, afin de les empêcher de le découvrir si par hasard l’un d’entre eux s’approchait trop près de sa retraite.



CHAPITRE XXVIII.

LES BRIGANDS.


Nous n’avons ni tables, ni greniers, ni toit, ni porte qui ferme ; nous n’avons point une douce compagne attachée à nous par un nœud sacré, qui prépare nos provisions. Le jour nous nous cachons dans une sombre caverne, et la nuit est notre jour. Allons, debout, vous autres, mes joyeux camarades, et employons le temps aussi bien que nous pourrons.
Johanna Baillie.


Brown put alors compter ses ennemis. Ils étaient cinq : deux d’entre eux étaient des hommes vigoureux qui paraissaient être des marins, ou des vagabonds qui avaient pris ce costume ; les trois autres, un vieillard et deux jeunes gens, paraissaient moins robustes, et par leurs cheveux noirs et leur teint brun, semblaient appartenir à la tribu de Meg. Ils se passaient l’un à l’autre la coupe dans laquelle ils buvaient la liqueur spiritueuse. « À son bon voyage ! dit un des matelots en buvant ; il a rencontré une tempête sur sa route ; le voilà au port. »

Passant sous silence les différents blasphèmes dont ces honnêtes gens ornaient leurs discours, nous rapporterons seulement ce qui peut être conservé sans offenser la délicatesse du lecteur.

« Il ne songe plus au vent ni à l’orage, dit un des brigands ; il a eu plus d’une fois le vent nord-est dans sa vie. »

« Il a couru hier sa dernière bordée, ajouta un autre d’un air mécontent ; maintenant la vieille Meg peut prier pour lui, afin qu’il ait un vent favorable, comme elle l’a déjà fait auparavant. — Je ne prierai ni pour lui ni pour toi, chien d’ivrogne, murmura Meg, les choses ont bien changé depuis le temps où j’étais jeune fille. Les hommes étaient des hommes alors, ils combattaient en plein champ, et l’on n’assassinait pas pendant la nuit. Les nobles avaient le cœur bon, ils savaient donner la nourriture et la boisson aux pauvres Égyptiennes, et il n’y avait pas un de nous, depuis John Faa notre chef, jusqu’au petit Christie qui était dans les paniers des ânes, qui leur eût volé un chiffon. Mais vous ne suivez pas nos bonnes règles d’autrefois, et il n’est pas étonnant qu’on mette en prison et qu’on pende si souvent quelqu’un de vous. Oui, vous êtes tout changés : vous mangez le repas d’un brave homme, vous buvez sa boisson, vous dormez sur sa paille dans sa grange, et pour l’en remercier, vous forcez sa porte et vous lui coupez le cou ! Aussi, il y a du sang sur vos mains, chiens que vous êtes, plus qu’il n’y en aurait si vous combattiez loyalement. Voyez comment il est mort ; il a été long-temps à mourir ; il se débattait, il luttait avec force dans son agonie, et il ne pouvait ni vivre ni mourir ; mais pour vous, la moitié du pays vous verra orner la potence. »

Les paroles de Meg furent accueillies par les éclats de rire de la compagnie.

« Qui vous a fait revenir ici, vieille sorcière ? dit un des Égyptiens ; ne pouviez-vous pas rester où vous étiez, et dire la bonne aventure dans les plaines du Cumberland ? Sortez, faites la garde, vieille diablesse, et veillez à ce que personne ne nous découvre ; vous n’êtes plus bonne qu’à cela maintenant.

— Ah ! je ne suis plus bonne qu’à cela ! dit la matrone indignée. J’étais bonne à quelque chose de mieux dans le grand combat entre notre troupe et celle de Patrico Salmon ; si ces bras ne vous avaient secouru (elle leva ses mains), Jean Bailli vous eût étranglé, misérable avorton que vous êtes ! »

Ici nouveaux éclats de rire, mais aux dépens du héros qui avait reçu le secours de l’amazone.

« Tenez, la mère, dit un des matelots, prenez ce verre, et ne pensez plus à ce tapageur fanfaron. »

Meg but la liqueur, et, s’éloignant d’eux, alla s’asseoir devant l’endroit où Brown était caché, de telle manière qu’il aurait été difficile qu’on s’approchât de la cachette sans qu’elle se levât. Les brigands, cependant, ne montraient aucune envie de la déranger. Ils se serrèrent autour du feu, et tinrent conseil entre eux ; mais, comme ils parlaient bas et se servaient de termes d’argot, Brown ne pouvait guère comprendre ce qu’ils disaient. Il entendit seulement qu’ils proféraient de grandes menaces contre un individu. « Il aura son compte[81], » disait l’un, et il murmura quelques mots très bas à l’oreille de son camarade.

« Je ne m’en mêlerai pas, dit l’autre. — Avez-vous donc un cœur de poule, Jack ? — Non, par Dieu, pas plus que vous, mais je ne le veux pas. C’est quelque chose de semblable qui a arrêté tout le commerce, il y a environ vingt ans : vous avez entendu parler du saut du jaugeur ? — Oui, j’ai entendu (il indiqua le cadavre par un signe de tête) parler de ce coup-là. Dieu, comme il riait en nous montrant comme il l’avait fait sauter du haut du rocher ! — Oui, mais il fit sauter le commerce en même temps, dit Jack. — Comment cela ? demanda l’autre brigand. — Comment ? on eut peur, et on ne voulut plus entendre parler de trafic ; on lança tant de mandats, que… — Tout cela est bon, dit l’autre, mais nous le rattraperons un beau soir, et tout ira bien. — Mais, dit un deux, voilà Meg endormie. Elle devient craintive, elle a peur de son ombre. Elle chantera[82] quelques-unes de nos vieilles farces, si vous n’y prenez garde. — Il n’y a rien à craindre, dit le vieux Égyptien ; Meg est fidèle ; c’est la dernière de la troupe qui ferait un écart. Mais elle a des manies, et elle lâche souvent des paroles qui s’en ressentent. »

Ils continuèrent à s’entretenir dans ce jargon, auquel Brown ne pouvait rien comprendre, l’accompagnant de mouvements de tête et de gestes significatif pour eux, mais sans jamais exprimer distinctement ou dans un langage clair le sujet de leur conversation. À la fin l’un d’eux voyant Meg profondément endormie, ou qui paraissait l’être, dit à un des jeunes gens d’apporter Pierre Lenoir, afin qu’on l’ouvrît. Le brigand sortit et rapporta une valise que Brown reconnut à l’instant pour la sienne. Ses pensées se portèrent immédiatement sur l’infortuné postillon qu’il avait laissé avec la voiture. Les brigands l’avaient-ils assassiné ? Ce doute horrible augmenta encore le trouble de son esprit. Il était comme un malheureux à l’agonie ; et, redoublant d’attention, tandis que les voleurs vidaient sa valise et examinaient ses habits et son linge, il prêtait l’oreille avec anxiété pour entendre quelque mot qui pût lui apprendre le sort du postillon. Mais les coquins étaient trop contents de leur prise et trop occupés du contenu de la valise pour entrer dans les détails sur la manière dont ils se l’étaient procurée. Elle renfermait divers habillements, une paire de pistolets, un portefeuille en cuir avec quelques papiers, et de l’argent, etc. Dans toute autre circonstance Brown aurait supporté difficilement la manière si peu cérémonieuse avec laquelle les voleurs se partageaient sa propriété et s’amusaient aux dépens du propriétaire ; mais le moment était trop critique pour qu’il eût d’autre pensée que celle de sa conservation.

Après un examen suffisant de la valise et un partage égal de son contenu, les brigands se remirent à boire de plus belle : ils passèrent la plus grande partie de la nuit dans cette grave occupation. Pendant quelque temps, notre malheureux voyageur conçut l’espoir qu’ils boiraient assez pour se mettre hors de raison, car alors il eût pu facilement s’échapper. Mais leur métier dangereux réclamait des précautions même au milieu de leurs orgies, et ils s’arrêtèrent avant d’être complètement ivres. Enfin quatre d’entre eux se disposèrent à dormir ; le cinquième montait la garde. Après une faction de deux heures il fut relevé par un autre qui, lorsque la sienne fut finie, éveilla la troupe. À la grande satisfaction de Brown, ils commencèrent à faire leurs préparatifs de départ ; chacun fit un paquet de ce qui lui était échu en partage. Cependant il restait encore quelque chose à faire. Deux d’entre eux, après avoir cherché pendant quelque temps, ce qui n’alarma pas peu Brown, prirent une pioche et une pelle ; un autre ramassa un pic derrière la paille sur laquelle était étendu le corps du défunt. Deux des brigands sortirent de la hutte avec ces instruments, et les trois autres, parmi lesquels étaient les deux marins, deux vigoureux gaillards, y restèrent en garnison.

Après environ une demi-heure, un de ceux qui étaient sortis revint et parla à voix basse à ses compagnons. Ils enveloppèrent le cadavre dans le manteau qui lui servait de drap mortuaire, et l’emportèrent. La vieille sibylle sortit alors de son sommeil réel ou simulé ; elle alla d’abord à la porte comme pour s’assurer du départ des brigands, puis elle revint et commanda à Brown, d’une voix basse et étouffée, de la suivre sans perdre de temps. Il obéit. Toutefois, en quittant la cabane, il aurait bien voulu reprendre son argent ou au moins ses papiers, mais elle le lui défendit d’une manière péremptoire. Il pensa aussitôt que s’il reprenait quelque chose le soupçon tomberait sur cette femme, qui, selon toutes les probabilités, lui avait sauvé la vie. Il y renonça donc, et se contenta de saisir un coutelas qu’un des brigands avait jeté dans la paille. Une fois debout et en possession de cette arme, Brown se crut à moitié délivré des dangers dont il était environné. Il se sentait encore roide et engourdi, tant par le froid que par la position gênée et contrainte dans laquelle il s’était trouvé toute la nuit ; cependant il suivit l’Égyptienne, et la marche et l’air frais du matin rendirent la souplesse à ses membres engourdis en y ramenant la circulation.

La pâle clarté d’une matinée d’hiver était rendue plus vive par la neige qui couvrait la terre et qu’un froid piquant avait congelée. Brown jeta à la hâte un regard sur la campagne qui l’entourait, afin de pouvoir reconnaître l’endroit où il se trouvait. La petite tour dont la seule voûte qui en restât formait l’horrible logement où il avait passé cette nuit remarquable, était perchée à l’extrémité d’un rocher en saillie qui dominait le ruisseau. On ne pouvait y arriver que par le ravin ou glen qui s’étendait au-dessous. Des trois autres côtés les bords étaient tellement escarpés que Brown reconnut que, le soir précédent, il avait échappé à plus d’un danger ; car s’il avait essayé de faire le tour du bâtiment, comme il en avait eu d’abord l’intention, il se serait brisé dans sa chute. Le précipice était si étroit, que dans plusieurs endroits les arbres des deux côtés opposés se touchaient. Ils étaient alors chargés de neige au lieu de feuillage, et formaient ainsi un dais de glace au-dessus du ruisseau qui coulait au fond du vallon, à travers des monceaux de neige qui donnaient à ses eaux une couleur plus sombre. Dans un endroit où le vallon était un peu plus large, et où se trouvait un espace uni entre le ruisseau et les bords escarpés de la montagne, s’élevaient les ruines du hameau où Brown s’était égaré le soir précédent. Des toits ruinés, dont l’intérieur était noirci par la fumée de la tourbe, semblaient encore plus sombres à côté des masses de neige que le vent y avait amoncelées et des glaçons dont ils étaient entourés.

Brown ne put jeter qu’un regard à la hâte sur cette scène d’hiver et de désolation, car sa conductrice, après s’être arrêtée un moment comme pour lui donner le temps de satisfaire sa curiosité, descendit à grands pas devant lui le sentier qui conduisait dans le vallon. Il conçut quelques soupçons en voyant que la vieille prenait un chemin où étaient déjà marqués quelques pas qu’il ne pouvait s’empêcher de supposer être ceux des brigands qui avaient passé la nuit dans la tour ; mais un moment de réflexion les détruisit. Il n’était pas croyable que cette femme, qui avait pu le livrer sans défense à sa troupe, aurait attendu pour consommer sa trahison qu’étant en pleins champs il eût des chances plus probables de leur échapper. D’ailleurs il était armé maintenant. Il suivit donc la vieille en silence et plein de confiance. Ils traversèrent le ruisseau à l’endroit où avaient déjà passé ceux qui les avaient précédés. L’empreinte des pas se fit voir quelque temps jusqu’à un endroit où le vallon se rétrécissait de nouveau. Mais bientôt l’Égyptienne quitta ce chemin, tourna de côté, et prit un sentier inégal et raboteux conduisant au rocher qui dominait les ruines. Quoique la neige dont la terre était couverte rendît la marche incertaine et dangereuse, Meg avançait d’un pas ferme et assuré, qui annonçait une grande connaissance du terrain. Enfin ils atteignirent le sommet du rocher par un passage si escarpé et si difficile, que Brown, bien que convaincu que c’était le même qu’il avait descendu la nuit précédente, ne fut pas peu surpris d’être venu à bout d’une telle entreprise sans s’être rompu le cou. Là commençait une plaine d’un mille ou deux de longueur, terminée par d’épaisses plantations d’une étendue considérable.

Meg continua de marcher le long du bord du ravin qu’ils venaient de gravir, jusqu’au moment où elle entendit au-dessous d’elle le bruit de quelques voix. Indiquant alors à Brown une plantation d’arbres à quelque distance : « La route qui conduit à Kippletringan, dit-elle, est de l’autre côté de ce taillis ; faites diligence autant que vous pourrez ; votre vie est plus précieuse que celle de bien d’autres. Mais vous avez tout perdu : attendez. » Et fouillant dans une grande poche, elle en tira une bourse crasseuse. « Votre famille a fait à Meg et aux siens beaucoup d’aumônes ; elle a vécu assez pour en rendre une partie. » En parlant ainsi, elle plaça la bourse dans la main de Brown.

« Cette femme est folle, » pensa-t-il. Mais ce n’était point le moment d’entrer en explication, car les voix qu’il entendait au fond du ravin étaient probablement celles des bandits. « Comment pourrai-je vous restituer cet argent, dit-il, et reconnaître le service que vous m’avez rendu ?

— J’ai deux faveurs à vous demander, répondit la sibylle à voix basse et avec vivacité : la première, que vous ne parliez jamais de ce que vous avez vu cette nuit ; la seconde, que vous ne quittiez point ce pays sans m’avoir revue ; que vous laissiez un mot aux Armes de Gordon pour m’indiquer où vous serez ; et que lorsque je vous appellerai, fût-ce à l’église ou au marché, à la noce ou à l’enterrement, le samedi ou le dimanche, un jour de festin ou de jeûne, vous quittiez tout pour venir avec moi. — Oui, si cela peut VOUS être utile, la mère. — Mais cela vous sera encore plus utile à vous-même, et c’est à quoi je pense. Je ne suis pas folle, quoique j’en aie vu assez pour le devenir ; je ne suis ni folle, ni radoteuse, ni ivre. Je sais bien ce que je demande. Je sais aussi que la volonté de Dieu a été de vous préserver dans d’étranges dangers, et que je suis l’instrument destiné à vous mettre en possession de la demeure de vos pères. Ainsi donc, donnez-moi votre parole, et rappelez-vous que cette nuit vous m’avez dû la vie. »

« Assurément, pensa Brown, il y a quelque chose d’étrange dans sa conduite, mais c’est plutôt de l’exaltation que de la folie. — Eh bien, la mère, puisque vous me demandez une chose si peu difficile, je vous engage ma parole ; j’aurai du moins l’occasion de vous rendre votre argent avec intérêts. Vous êtes une créancière d’une espèce peu commune, sans doute ; mais… — Partez, partez ! dit-elle en agitant sa main. Ne pensez pas à l’or, il vous appartient ; mais rappelez-vous votre promesse, et, je vous le recommande, ne me suivez pas, ne me regardez même pas m’en aller. » À ces mots, elle descendit le ravin avec une grande agilité, entraînant dans sa course des débris de glace et des monceaux de neige qui roulaient derrière elle.

Malgré sa défense, Brown essaya de gagner un endroit d’où il pût, sans être aperçu, voir dans le vallon au-dessous de lui, et ce ne fut pas sans difficulté (car on doit s’imaginer combien la précaution était nécessaire) qu’il y réussit. Un quartier de rocher en saillie qui s’élevait brusquement au milieu des arbres, lui offrit son abri. S’agenouillant dans la neige, et avançant la tête avec précaution, il put voir, comme il s’y attendait, la compagnie de la nuit précédente : elle était alors composée de deux ou trois hommes de plus. Ils avaient balayé la neige au pied du rocher, et creusé une fosse profonde autour de laquelle ils se tenaient, y descendant alors, enveloppé dans une toile grise, quelque chose que Brown reconnut pour être le corps qu’il avait vu ensevelir la veille. Ils restèrent silencieux pendant une demi-minute, comme s’ils eussent donné quelques regrets à la perte de leur camarade. Mais si tel était leur sentiment, ils ne furent pas long-temps sous son influence : tous se mirent en devoir de remplir la fosse ; et Brown, voyant que cette opération avançait, pensa qu’il serait mieux de suivre le conseil de l’Égyptienne. Il se mit donc à marcher aussi vite qu’il le put, et gagna bientôt la plantation qui était devant lui.

Son premier soin, en y arrivant, fut d’examiner la bourse de l’Égyptienne. Il l’avait acceptée sans hésitation, quoique avec un sentiment de répugnance inspiré par le caractère de celle qui la lui avait offerte, car elle le tirait d’un grand embarras : il n’avait en poche que quelques schellings ; son argent aussi bien que son portemanteau était en la possession des amis de Meg. Il lui fallait quelque temps pour écrire à son agent, ou même pour avoir recours à son bon hôte de Charlies-Hope, qui serait venu à son aide avec bien du plaisir. En attendant, il se détermina à user de la bourse de Meg, résolu de profiter de la première occasion pour lui rendre cet argent avec une bonne gratification. Ce ne peut être qu’une petite somme, se dit-il à lui-même, et je dois croire que la bonne dame aura quelques-uns de mes billets de banque en échange.

En faisant ces réflexions il ouvrit la bourse de cuir, s’attendant à y trouver au plus trois ou quatre guinées ; mais quelle fut sa surprise en découvrant qu’elle contenait, outre une grande quantité de pièces d’or de différentes valeurs et de divers pays, dont le montant n’allait pas loin de cent livres, plusieurs bagues de prix, des bijoux ornés de pierreries et qui paraissaient être, d’après le simple coup d’œil qu’il eut le temps de donner, d’une valeur très considérable.

Brown fut également étonné et embarrassé de se trouver possesseur d’objets d’une valeur bien au-dessus de ce qu’il avait perdu, mais qui, selon toutes les apparences, avaient été acquis par les mêmes moyens de spoliation dont il venait d’être la victime. Sa première pensée fut de s’informer de la demeure du juge de paix le plus proche, de déposer entre ses mains le trésor dont il était devenu le dépositaire d’une manière si extraordinaire, et de lui raconter en même temps son histoire non moins remarquable. Mais un moment de réflexion lui fit voir les inconvénients de celle démarche. D’abord, ce serait violer la promesse qu’il avait faite de garder le silence, et probablement compromettre la sûreté, peut-être la vie de cette femme qui avait risqué ses jours pour sauver les siens, et lui avait remis volontairement ce trésor : sa générosité deviendrait ainsi l’instrument de sa ruine ; on ne pouvait pas y penser. En outre, il était étranger, inconnu dans ce pays ; la perte de ses papiers lui ôtait même les moyens de se faire connaître, d’établir sa qualité au magistrat, peut-être ignorant et stupide, auquel il pouvait s’adresser. « J’y réfléchirai plus mûrement, dit-il ; peut-être y a-t-il un régiment en garnison dans la ville voisine ; et alors ma connaissance du service, mes relations avec un bon nombre d’officiers de l’armée, m’assureront sans doute un crédit que je ne pourrais obtenir d’un juge civil : l’officier commandant m’aidera à arranger cette affaire de manière que cette malheureuse folle, dont la méprise ou les préventions ont eu pour moi de si heureux résultats, ne soit pas inquiétée. Un magistrat civil pourrait se croire obligé de la faire arrêter et de la faire mettre en prison, et j’aurais à me reprocher tout ce qui pourrait s’ensuivre. Non, fût-elle le diable, elle a bien agi avec moi, j’agirai de même avec elle ; elle jouira du privilège d’une cour martiale, où le point d’honneur est la première loi. En outre je dois la revoir à Kipple… Couple… Je ne sais comment elle appelle cet endroit ; alors je lui rends sa bourse, et si la justice met la main sur elle, je n’y aurai pas contribué. »

Plein de cette idée, Brown prit dans la bourse de l’Égyptienne trois ou quatre guinées, pour subvenir à ses dépenses les plus urgentes, et, remettant le reste dans la bourse qu’il referma, il résolut de ne point la rouvrir avant de l’avoir rendue à celle qui la lui avait donnée, ou mise entre les mains de quelque fonctionnaire public. Se souvenant alors du coutelas qu’il avait emporté de la cabane, son premier mouvement fut de le jeter dans la plantation ; mais comme il pouvait encore rencontrer les brigands, il ne put se résoudre à s’en défaire. Quoique simple, son habit de voyage avait une coupe militaire qui lui permettait d’y ajouter une arme sans paraître ridicule. D’ailleurs, si les personnes étrangères à la profession des armes commençaient à s’abstenir de porter l’épée, l’usage en était encore trop répandu pour que les personnes qui continuaient de s’y conformer, attirassent l’attention sur elles. En conséquence, Brown conserva cette arme pour sa défense, et plaça la bourse de l’Égyptienne dans une poche secrète, et, traversant bravement le bois, il se dirigea vers la grande route que lui avait indiquée l’Égyptienne.


CHAPITRE XXIX.

CORRESPONDANCE.


C’est en pension, dans l’innocence de l’âge, Hermia, que nous avons contracté notre amitié ; assises ensemble, sur le même patron nos aiguilles traçaient la même fleur ; nous fredonnions la même chanson ; nous étions dans la même habitation ; nos mains, nos voix, nos mouvements, nos pensées semblaient être les mêmes.
Shakspeare. Songe d’une nuit d’été.


julia mannering à mathilde marchmont.

« Comment pouvez-vous me reprocher, ma chère Mathilde, que mon amitié diminue, que mon affection recherche un autre objet ? Puis-je oublier jamais que vous êtes l’élue de mon cœur, l’amie dans le sein de laquelle j’ai déposé tous les sentiments que votre pauvre Julia ose s’avouer à elle-même ? Votre injustice n’est pas moins grande lorsque vous me reprochez de vous négliger pour Lucy Bertram ; je vous assure qu’elle n’a pas les qualités que je chercherais dans une confidente. C’est une charmante fille, certainement, et je l’aime beaucoup ; j’avoue même que nos occupations du matin et du soir m’ont laissé moins de temps pour exercer ma plume que ne le demande la régularité de notre correspondance ; mais elle est dépourvue de talents aimables ; ce qu’elle sait se borne au français et à l’italien, qu’elle a appris du monstre le plus grotesque que vous ayez jamais vu, et que mon père a pris pour son bibliothécaire afin de montrer, je pense, combien il fait peu de cas de l’opinion du monde. Le colonel Mannering semble s’être fait l’idée que rien de ce qui lui appartient ou de ce qui a des rapports avec lui ne peut être considéré comme ridicule. Je me rappelle que, dans l’Inde, ayant ramassé quelque part un petit chien métis aux pattes tortues, au dos long et aux grandes oreilles traînantes, il fit son favori de ce hideux animal en dépit de tout ce qu’on put lui dire, et qu’un des grands torts qu’il reprochait à Brown fut d’avoir osé critiquer les pattes tortues et les oreilles tombantes de Bingo. Sur ma parole, Mathilde, je crois que la grande estime qu’il porte à cet homme, le plus affreux de tous les pédants, est fondée sur le même motif. Cette créature s’assied à sa table, où elle prononce le benedicite du ton d’un homme qui crie des poissons dans la rue ; jette les mets dans son gosier par pellées, comme un boueur qui charge son tombereau, paraissant ne pas avoir la moindre connaissance de ce qu’il avale ; ensuite il bêle d’un ton aussi peu naturel en prononçant les grâces, sort précipitamment de la salle à manger, pour aller s’enfoncer dans une masse d’énormes in-folio rongés des vers et aussi repoussants que lui ! Je pourrais m’accommoder assez bien de ce monstre, si j’avais quelqu’un avec qui je pusse rire de lui ; mais Lucy Bertram, si j’ai l’air seulement de vouloir me moquer de ce M. Sampson (tel est le nom de ce joli personnage), prend un air si chagrin que cela m’ôte toute envie de continuer ; et mon père fronce le sourcil, se mord les lèvres, me lance un coup d’œil terrible, et m’adresse des paroles dures qui me déconcertent tout-à-fait.

« Ce n’est cependant pas de cette créature que je veux vous parler ; je dirai seulement qu’étant très instruit dans les langues, tant anciennes que modernes, il a essayé d’enseigner les premières à Lucy Bertram ; et si le grec, le latin, l’hébreu même peut-être, ne sont pas au nombre de ses connaissances, il faut en rendre grâces à son bon sens qui le lui a fait refuser. Aussi a-t-elle réellement un grand fonds d’instruction, et je vous assure que je suis journellement surprise du talent qu’elle montre et du plaisir qu’elle semble prendre à se rappeler et à arranger dans sa mémoire le sujet de ses anciennes lectures. Nous lisons ensemble chaque matin, et je commence à aimer beaucoup plus l’italien que lorsque nous étions tourmentées par ce ridicule animal de Cicipici : c’est ainsi qu’on doit écrire son nom, et non Tchitchipitchi. Tous voyez que je suis devenue savante.

« Mais peut-être j’aime miss Bertram plus pour les perfections qui lui manquent que pour les connaissances qu’elle possède. Elle ne sait rien en musique, et elle ne connaît de la danse que ce qui est commun ici aux plus minces paysans, qui, par parenthèse, dansent avec beaucoup d’ardeur et de feu. Aussi je deviens maîtresse à mon tour, et elle reçoit avec une grande reconnaissance les leçons de clavecin que je lui donne ; je lui ai même montré quelques pas de La Pique, et vous savez qu’il me regardait comme une écolière qui promettait.

« Le soir papa fait une lecture, et je vous assure qu’il lit les vers mieux que tous ceux que vous ayez jamais entendus. Il n’a rien de commun avec ceux qui, ne faisant pas de distinction entre la lecture et la déclamation, froncent le sourcil, contractent leur visage, et gesticulent comme s’ils étaient en costume sur un théâtre. La manière de mon père est tout-à-fait différente : il lit comme un homme bien élevé, qui produit de l’effet par le sentiment, le goût, les inflexions de voix, et non par le geste ou les grimaces. Lucy Bertram monte très bien à cheval, et je puis maintenant l’accompagner ; l’exemple m’a rendue hardie : aussi nous promenons-nous souvent en dépit du froid. Vous voyez bien dès lors que je n’ai pas tout-à-fait autant de temps pour écrire que j’en avais autrefois.

« Je me servirai encore, ma chère, de l’excuse de tous les correspondants paresseux, c’est que je n’ai rien à dire. Mes espérances, mes craintes, mes inquiétudes au sujet de Brown, sont moins vives, puisque je sais qu’il est en liberté et qu’il se porte bien. Je dois convenir aussi que je suis un peu piquée de ne recevoir de lui aucune nouvelle. Notre correspondance était peut-être imprudente, mais il ne serait pas flatteur pour moi que M. Van Beest Brown fût le premier à découvrir cela, et à rompre tout-à-coup. Je puis assurer que nous ne différons pas beaucoup d’opinion sous ce rapport : car j’ai souvent pensé que je m’étais conduite très follement dans cette affaire. Cependant j’ai une si bonne opinion du pauvre Brown, que je ne puis m’empêcher de croire qu’il y a quelque chose d’extraordinaire qui l’oblige au silence.

« Pour en revenir à Lucy Bertram, ma chère Mathilde, croyez bien qu’elle ne peut rivaliser et ne rivalisera jamais avec vous à mes yeux : ainsi votre jalousie n’a aucun fondement. C’est une fille charmante, très sensible, très affectueuse ; il y a peu de personnes auprès de qui je chercherais plus volontiers des consolations dans les maux réels de la vie ; mais ces maux arrivent rarement, et on a besoin d’une amie qui compatisse aux peines du cœur. Le ciel sait, et vous savez aussi, ma chère Mathilde, que ces peines ne réclament pas moins vivement les consolations de l’amitié que les chagrins d’une nature plus sérieuse. Lucy Bertram, sachez-le bien, n’a rien de cette amicale sympathie, rien du tout, ma chère Mathilde. Si je suis malade de la fièvre, elle passera nuit sur nuit pour me soigner, avec la patience la plus résignée ; mais pour la fièvre du cœur, que ma chère Mathilde a calmée si souvent, elle n’a pas plus de sympathie que son vieux tuteur.

— Autre chose encore me contrarie : la petite dissimulée a un amant, et leur mutuelle affection, car je suis sûre qu’elle est mutuelle, a quelque chose de romanesque et d’intéressant. Elle devait hériter d’une grande fortune, je crois vous l’avoir dit ; mais elle a été ruinée par la prodigalité de son père et par la scélératesse d’un coquin en qui il avait confiance. Un des plus jeunes et des plus jolis gentilshommes du pays s’est attaché à elle ; mais comme il est l’unique héritier d’une riche famille, elle refuse son amour à cause de la disproportion de leur fortune.

« Néanmoins, malgré cette modération, cette délicatesse, cette modestie, et tout ce que vous voudrez, Lucy est une petite rusée : je suis sûre qu’elle aime le jeune Hazlewood, qu’il le sait, et qu’il s’expliquerait ouvertement si mon père et Lucy voulaient lui en donner l’occasion. Mais il faut que vous sachiez aussi que le colonel a toujours lui-même, pour miss Bertram, ces attentions qui fournissent à un amant les meilleures occasions de se déclarer. Je voudrais que mon cher papa fît attention à ne pas se laisser prendre au piège, comme il arrive à tant de gens qui se mêlent des affaires des autres. Je vous assure que, si j’étais Hazlewood, je ne verrais pas sans quelque petit soupçon ses compliments et ses saluts, le soin qu’il a d’arranger son manteau et son châle, et son empressement à lui offrir la main. Hazlewood me paraît quelquefois en concevoir de la jalousie. Imaginez la sotte figure que fait votre pauvre Julia dans de semblables occasions ! D’un côté mon père qui fait l’agréable avec mon amie, de l’autre le jeune Hazlewood attentif à chaque parole qui sort des lèvres de Lucy, à chaque mouvement de ses yeux, tandis que je n’ai pas, moi, la satisfaction d’intéresser un être humain ; non, pas même ce monstre exotique de ministre, qui, assis la bouche béante, ne cesse de fixer sur miss Bertram ses yeux ronds et de travers, assez semblable à une statue.

Cela me donne parfois des crispations de nerfs, et parfois aussi ajoute à ma malice. J’étais tellement vexée, l’autre jour, de voir que mon père et les amants me mettaient en dehors de leurs pensées et de leur société, que je dirigeai contre Hazlewood une attaque à laquelle il ne pouvait sans impolitesse se dispenser de répondre. Insensiblement il s’échauffa en se défendant, et je vous assure, Mathilde, qu’il est aussi spirituel que joli homme ; je ne me rappelle pas l’avoir jamais vu sous un jour aussi avantageux : mais voilà qu’au milieu de notre conversation animée, un soupir étouffé de miss Lucy vint frapper mon oreille. J’étais trop généreuse pour pousser plus loin ma victoire, quand même je n’eusse pas craint papa. Heureusement pour moi, il était alors engagé dans une description détaillée des usages et des manières d’une certaine tribu d’Indiens qui vit dans le haut pays, et il en donnait des illustrations[83] sur les modèles de broderies de miss Bertram, dont il gâta les trois plus beaux en y introduisant des dessins de costumes orientaux ; mais je crois que, dans ce moment, elle ne pensait pas plus à sa robe qu’aux turbans et colifichets indiens. Cependant il fut heureux pour moi que mon père n’ait pas vu tout le succès de ma petite manœuvre, car il a la vue aussi perçante qu’un faucon, et il est l’ennemi juré de l’ombre même de la coquetterie.

« Eh bien, Mathilde, Hazlevood entendit aussi ce soupir à moitié étouffé ; il se repentit alors d’avoir un moment prodigué ses attentions à un objet qui en est aussi peu digne que votre Julia, et ce fut avec une expression comique de repentir qu’il s’approcha de la table à ouvrage de Lucy. Il fit quelques observations futiles ; la réponse de Lucy fut telle, qu’il ne fallait rien moins que l’oreille exercée d’un amant ou d’un observateur aussi curieux que moi, pour y remarquer quelque chose de plus froid et de plus sec qu’à l’ordinaire ; mais elle équivalait à un reproche pour mon héros, qui s’accusait lui-même ; aussi demeura-t-il consterné. Vous devez bien penser que ma générosité me porta à jouer le rôle de médiatrice. Je me mêlai donc à la conversation, du ton calme d’une personne qui n’a rien vu et tout-à-fait désintéressée, et je les ramenai au ton ordinaire d’un entretien familier. Après avoir ainsi, pendant quelque temps, servi comme de canal de communication pour transmettre les paroles de l’un à l’autre, je les fis s’asseoir devant un échiquier, et j’allai, selon ma coutume, tourmenter papa qui s’amusait encore à dessiner. Les joueurs d’échecs, il faut que vous le sachiez, étaient placés près de la cheminée, les coudes appuyés sur une petite table à ouvrage sur laquelle étaient l’échiquier et les pions ; le colonel, à l’extrémité opposée du salon, était près d’une table chargée de livres et de deux flambeaux : cette salle, selon l’ancienne mode, est très grande, peu régulière, et garnie d’une vieille tapisserie représentant un sujet que l’artiste lui-même aurait eu grand’peine à expliquer.

« Les échecs sont-ils donc un jeu si intéressant, papa ? — On le dit, » me répondit-il sans m’honorer d’un regard.

« Je le pense aussi, d’après l’attention que M. Hazlewood et Lucy y mettent. »

« Il leva la tête avec promptitude, et suspendit un moment son dessin. Apparemment qu’il ne vit rien qui excitât ses soupçons, car il se remit tranquillement à achever les plis du turban d’un Maratte ; je l’interrompis de nouveau. « Quel âge a bien miss Bertram ? — Comment le saurais-je, miss ? à peu près votre âge, je suppose. — Elle est plus vieille que moi, je le pense ; vous êtes toujours à me dire qu’elle fait bien mieux les honneurs de la table à thé que moi. Mon Dieu, papa, si vous lui donniez une fois pour toutes le droit d’y présider ? — Ma chère Julia, répondit mon père, ou vous êtes une grande folle, ou vous êtes plus disposée à la malice que je ne l’avais encore pensé. — mon cher papa ! prenez-le du meilleur côté ; je ne voudrais pour rien au monde être considérée comme folle. — Alors pourquoi parlez-vous comme une folle ! — mon Dieu ! je suis sûre qu’il n’y a pas tant de folie dans ce que je viens de dire. Chacun sait que vous êtes un bel homme (à ces mots il sourit), c’est-à-dire pour votre âge (il fronça le sourcil) qui n’est pas avancé, et je ne sais pourquoi vous ne feriez pas ce qui peut vous rendre heureux. Je sens bien que je ne suis qu’une fille étourdie ; et si une compagne plus grave pouvait faire votre bonheur… »

« Mon père me prit la main avec un mélange de déplaisir et de gravité amicale : c’était un sévère reproche pour moi d’avoir plaisanté avec ses sentiments.

« Julia, dit-il, j’ai toujours supporté votre légèreté naturelle, parce que je pense qu’elle provient un peu de ce que je n’ai pas surveillé votre éducation d’assez près ; mais je ne vous permettrai pas de vous y abandonner sur un sujet si délicat. Si vous ne respectez pas les sentiments de votre père et la mémoire de celle que vous avez perdue, ayez au moins égard aux droits sacrés du malheur ; et sachez que la plus légère plaisanterie sur un tel sujet qui parviendrait aux oreilles de miss Bertram, la ferait renoncer à l’asile qu’elle occupe aujourd’hui, et la rejetterait, sans protecteur, dans le monde qu’elle a déjà quitté et où elle n’avait pas un ami. »

« Que répondre à cela, Mathilde ? Mon cœur fut ému, je pleurai, je demandai pardon, et promis d’être une bonne fille à l’avenir. Ainsi je suis neutralisée, car je ne puis, en toute sûreté de conscience, tourmenter la pauvre Lucy, malgré le peu de confiance qu’elle a en moi, en agaçant Hazlewood ; et je ne puis non plus, après la sévère réprimande de papa, plaisanter avec lui sur une matière si délicate. Aussi je passe mon temps à faire des découpures que je m’amuse ensuite à brûler ; des esquisses de têtes de Turcs avec des cartes de visite dont je brûle le bout, et qui me tiennent lieu de crayon, et je vous assure que j’ai réussi à faire hier au soir un superbe Hyder-Aly ; je frappe sur mon malheureux clavecin ; je prends un livre sérieux et je commence à le lire par les dernières pages en remontant vers le commencement.

Après tout, je commence à être bien tourmentée du silence de Brown. S’il avait été obligé de quitter le pays, je suis sûre qu’il m’aurait au moins écrit. Mon père aurait-il intercepté ses lettres ? oh, non ! ce serait tout-à-fait contraire à ses principes. Il n’ouvrirait pas une lettre qui m’arriverait le soir, cela dût-il m’empêcher de décamper par la fenêtre le lendemain au point du jour. Quelle expression ai-je permis à ma plume de tracer ! J’en ai honte, Mathilde, quoique ce soit à vous seule que je puisse écrire une telle plaisanterie. D’ailleurs j’aurais tort de me faire un mérite d’agir comme je dois le faire, car M. Van Beest Brown n’est pas un amant assez ardent pour entraîner l’objet de son affection dans des démarches inconsidérées ; il donne tout le temps de réfléchir à ce qu’on doit faire. Cependant je ne le condamnerai pas sans l’avoir entendu, et je ne veux pas mettre en doute la fermeté de caractère d’un jeune homme dont je vous ai souvent parlé avec admiration. S’il était capable de crainte, de faiblesse ou d’inconstance, j’aurais peu à le regretter.

« Et pourquoi, me direz-vous, quand j’attends une fidélité et une constance si inaltérable de la part de mon amant, m’occupé-je de ce que fait Hazlewood et des soins qu’il prodigue à une autre ? Je me fais la même question cent fois par jour, et je ne peux trouver que cette sotte réponse, que, sans vouloir encourager une infidélité sérieuse, on n’aime pas à être négligée.

« Je vous écris toutes ces folies, parce que vous dites qu’elles vous amusent, et cependant je m’en étonne. Je me rappelle que dans nos voyages à la dérobée dans le pays de la fiction, vous admiriez toujours le sublime et le romanesque ; les chevaliers, les nains, les géants, les jouvencelles persécutées, les devins, les visions, les spectres menaçants et les mains sanglantes obtenaient tout votre intérêt, tandis que moi je préférais les intrigues embrouillées de la vie privée, où, au surplus, je n’admettais le surnaturel que par l’influence d’un génie oriental ou d’une fée bienfaisante. Vous auriez aimé à promener le vaisseau de votre vie sur le vaste Océan, avec ses calmes et ses tempêtes mugissantes, ses gouffres tourbillonnants et ses vagues hautes comme des montagnes, tandis que moi j’aurais aimé à laisser voguer ma nacelle sur un lac ou dans une baie dont les eaux fussent agités par un vent assez vif pour exiger quelque adresse du navigateur, mais non pour lui inspirer des craintes sérieuses. Ainsi donc, tout bien considéré, Mathilde, je pense que vous auriez dû avoir pour père le mien, avec l’orgueil de ses armes et de ses ancêtres, son point d’honneur chevaleresque, ses hautes connaissances, ses études abstraites et mystérieuses ; et pour amie Lucy Bertram, qui compte des aïeux dont le nom est aussi difficile à retenir qu’à orthographier, et maîtres jadis de tout ce pays romantique ; Lucy dont la naissance arriva, comme on me l’a dit confusément, au milieu de circonstances d’un intérêt profond et particulier. Vous auriez dû aussi avoir notre habitation d’Écosse, entourée de montagnes, et nos promenades solitaires dans les ruines. Moi j’aurais eu en échange les plaines, les bosquets, les cabinets de verdure, les serres de Pine-Park, avec votre bonne, douce et indulgente tante, sa chapelle le matin, sa méridienne après dîner, sa partie de whist le soir, sans oublier ses chevaux de carrosse bien gras et son cocher plus gras encore. Faites attention cependant que Brown n’est pas compris dans l’échange proposé ; sa bonne humeur, sa conversation animée, sa galanterie franche, conviennent à mon plan de vie, aussi bien que ses formes athlétiques, ses beaux traits et son esprit élevé s’accorderaient avec le caractère d’un héros de chevalerie. Mais puisque nous ne pouvons changer notre sort, je pense que nous devons nous contenter de ce que nous sommes. »



CHAPITRE XXX.

L’ASSAUT.


Je n’accepte pas votre défi ; si vous parlez si rudement, je barricaderai ma porte contre vous. — Voyez-vous cette fenêtre, Storm ? — Je ne crains rien, étant au service du bon duc de Norfolk.
Le joyeux Diable d’Edmongton.


julia mannering à mathilde marchmont.

« J’ai été malade, ma très chère Mathilde, et je quitte le lit pour vous raconter les étranges et effrayantes scènes qui viennent d’avoir lieu. Hélas ! combien l’on a tort de plaisanter sur l’avenir. Je terminais ma dernière lettre fort gaîment par quelques remarques bouffonnes sur votre goût pour les aventures romanesques et extraordinaires, pour les ouvrages d’imagination. Combien j’étais loin de prévoir que j’aurais à vous faire le récit de pareils événements quelques jours plus tard ! Être témoin d’une scène d’horreur, ou en lire une description, sont deux choses aussi différentes, ma chère amie, que d’être suspendue au bord d’un précipice, se tenant à un faible arbrisseau à demi déraciné, ou d’admirer ce même précipice dans un paysage de Salvator. Mais je veux procéder avec ordre dans ma narration, dont la première partie est passablement effrayante, quoiqu’elle n’ait aucun rapport avec mes sentiments secrets.

« Il faut que vous sachiez que ce pays est très avorable au commerce d’une bande d’hommes déterminés de l’île de Man, située en face à peu de distance. Ces contrebandiers sont nombreux, résolus, formidables, et sont devenus, à quelques époques, la terreur du voisinage, quand on a voulu mettre des obstacles à leur trafic. Les autorités locales, par timidité ou par des motifs plus blâmables encore, négligent de les poursuivre, et l’impunité les a rendus plus audacieux et plus entreprenants. Dans cet état de choses, vous croiriez que mon père, étranger au pays, n’y étant revêtu d’aucune autorité, n’avait qu’à se tenir tranquille. Mais il faut reconnaître que, comme il le dit lui-même, il est né quand la planète de Mars était à son apogée, et que le tumulte et le carnage viennent le trouver dans les lieux les plus tranquilles et au milieu même d’une vie toute pacifique.

« Lundi dernier, sur les onze heures du matin, Hazlewood et mon père se disposaient à partir pour un petit lac à trois milles de distance, pour y chasser des canards sauvages ; Lucy et moi nous arrangions nos plans de travail et d’étude pour la journée, quand nous entendîmes un bruit de chevaux qui s’avançaient au grand galop dans l’avenue. La terre était durcie par une gelée très forte, ce qui rendait le bruit de leurs pas plus distinct et plus retentissant. Dans le même instant deux ou trois cavaliers armés, et conduisant en laisse chacun un cheval chargé de bagage, parurent sur l’esplanade de gazon, et sans suivre le chemin qui fait un petit détour, ils se dirigèrent droit vers la porte de la maison. Ils paraissaient extrêmement alarmés, en désordre, et à chaque instant regardaient derrière eux, comme des gens qui craignent une vive et redoutable poursuite. Mon père et Hazlewood coururent à la porte pour leur demander qui ils étaient et ce qu’ils voulaient. Ils répondirent qu’ils étaient des officiers de la douane ; qu’ils avaient saisi ces chevaux chargés de marchandises de contrebande, à trois milles d’ici ; que les contrebandiers, après avoir été chercher du renfort, les poursuivaient dans l’intention déclarée de reprendre les marchandises et de tuer les douaniers qui avaient osé les saisir ; enfin que leurs chevaux étant chargés, et les gens qui étaient à leur poursuite gagnant du terrain sur eux, ils s’étaient réfugiés à Woodbourne, persuadés que mon père, qui avait été au service du roi, ne refuserait pas de protéger des officiers du gouvernement mis en péril d’être massacrés pour avoir rempli leur devoir.

« Mon père, que ses sentiments chevaleresques de loyauté militaire porteraient à traiter avec considération un chien s’il se présentait au nom du roi, donna l’ordre de faire entrer les marchandises dans la maison, et fit prendre les armes aux domestiques pour se défendre dans le cas où il serait attaqué. Hazlewood le seconda avec beaucoup de zèle ; cet étrange animal qu’on appelle Sampson sortit lui-même de sa tannière, et se saisit d’un fusil de chasse que mon père avait quitté pour prendre une de ces carabines avec lesquelles on chasse les tigres dans l’Inde. Mais le fusil partit dans la main maladroite du pauvre ministre, et peu s’en fallut qu’il ne tuât un des douaniers. À cette explosion soudaine, Dominie (c’est son sobriquet) s’écria : « Pro-di-gi-eux ! " c’est son exclamation ordinaire quand il éprouve de l’étonnement ; mais rien au monde ne put le décider à déposer son arme : on la lui laissa donc, en ayant soin toutefois de ne pas lui donner de munitions. Rien de tout cela, comme vous pensez bien, ne vint à ma connaissance dans le moment même (sinon que j’entendis le coup de fusil et en fus fort alarmée) ; ce ne fut qu’après la scène dont je vais vous donner les détails, qu’Hazlewood nous fit un récit très amusant du courage que le maladroit Dominie avait déployé dans cette circonstance.

« Quand mon père eut fait toutes ses dispositions pour la défense de la maison, et posté son monde, l’arme au bras, aux fenêtres, il vint nous ordonner de nous mettre à l’abri du danger… dans la cave, je crois… mais rien ne put nous décider à quitter la chambre. Bien que mourante de peur, j’ai trop du caractère de mon père pour ne pas préférer voir en face un danger qui nous menace, plutôt que d’en entendre le bruit autour de moi, sans pouvoir juger de sa nature et de ses progrès. Lucy, pâle comme une statue de marbre, les yeux fixés sur Hazlewood, entendait à peine les instances qu’il lui faisait de se retirer. Il est vrai que, à moins que la porte de la maison ne fût enfoncée, il y avait peu à craindre pour nous. Les fenêtres étaient bien barricadées avec des coussins, des oreillers, et, ce qui affligeait beaucoup Dominie, avec des in-folio qu’on avait apportés à la hâte de la bibliothèque ; si bien qu’il n’y avait que quelques petits jours pour que les assiégés pussent faire feu sur les assaillants.

« Toutes les dispositions de mon père étant faites, nous restâmes assises dans la chambre, où il ne faisait plus clair, attendant avec anxiété ce qui allait arriver, les hommes se tenant silencieux à leur poste, occupés sans doute à réfléchir, non sans inquiétude, au danger qui approchait. Mon père, aussi tranquille qu’à son ordinaire, allait de l’un à l’autre, et réitérait l’ordre que personne ne fît feu avant qu’il en donnât le signal. Hazlewood, qui semblait puiser le courage dans les yeux de mon père, lui servait d’aide-de-camp, et portait avec la plus grande activité ses ordres à droite et à gauche, et les faisait exécuter sous ses yeux. Nos forces, les douaniers compris, pouvaient bien s’élever à douze hommes.

« Enfin, le silence qui régnait pendant cette pénible attente, fut interrompu par un bruit qui, dans l’éloignement, ressemblait au murmure d’un ruisseau, mais que nous reconnûmes pour les pas d’une troupe de chevaux qui s’avançaient au galop. Une ouverture à travers les barricades des fenêtres me permit de voir l’ennemi s’avancer. Plus de trente hommes s’élancèrent sur l’esplanade et se dirigèrent vers la maison. Jamais vous n’avez vu d’aussi horribles figures : malgré la rigueur de la saison, la plupart étaient en chemise et en pantalon de matelot, avec des mouchoirs de soie noués autour de leur tête ; tous armés de carabines, de pistolets ou de coutelas. Moi, fille d’un militaire, accoutumée dès mon enfance au bruit des armes, je ne fus de ma vie autant effrayée qu’à l’aspect de ces brigands. Leurs chevaux étaient couverts d’écume, à cause de la rapidité de leur course. Quand ils virent qu’ils arrivaient trop tard et que leur proie leur échappait, ils exprimèrent leur rage et leur dépit par d’horribles cris. Ils s’arrêtèrent cependant un instant à la vue des préparatifs qu’on avait faits pour les recevoir, et parurent tenir conseil entre eux. Enfin, un des leurs, qui s’était noirci le visage avec de la poudre afin de se rendre méconnaissable, s’avança après avoir attaché un mouchoir blanc au bout de sa carabine, et demanda à parler au colonel Guy Mannering. Mon père, et j’en fus horriblement effrayée, ouvrit la fenêtre près de laquelle il était posté, et lui demanda ce qu’il voulait. « Nous voulons, répondit-il, nos marchandises qui nous ont été enlevées par ces brigands de douaniers. Le lieutenant m’a chargé de vous dire que si elles nous sont rendues, nous nous retirerons sans régler nos comptes avec eux ; sinon, que nous brûlerons la maison, et tous ceux qui s’y trouvent seront massacrés. » Il répéta plus d’une fois cette menace, avec une agréable variété des imprécations les plus horribles que put lui suggérer sa barbare fureur.

" Et quel est votre lieutenant ? demanda mon père. — Le gentleman qui monte un cheval gris, dit le drôle, et qui a un mouchoir rouge noué autour de la tête. — Faites-nous donc le plaisir de dire à ce gentleman que, si lui et les misérables qui sont avec lui ne se retirent de devant la maison à l’instant même, je ferai feu sur eux sans cérémonie. » À ces mots mon père ferma la fenêtre et rompit la conférence.

« L’ambassadeur n’eut pas plus tôt rejoint ses camarades, qu’en poussant un bruyant houra, ou plutôt un hurlement sauvage, ils firent une décharge contre la maison. Les vitres des fenêtres furent toutes brisées, mais les précautions que j’ai décrites plus haut protégèrent nos gens : personne ne fut atteint. Trois décharges semblables eurent lieu, sans qu’on y ripostât par un seul coup de fusil. Mon père remarquant alors qu’ils prenaient des haches et des leviers, probablement pour enfoncer la porte, s’écria d’une voix forte : « Que personne ne tire, excepté Hazlewood et moi. Hazlewood, visez le parlementaire. » Lui-même ajusta l’homme au cheval gris, qui tomba sous le coup. Hazlewood ne fut pas moins adroit. Il renversa à terre le parlementaire qui était descendu de cheval et s’avançait une hache à la main. Leur chute découragea le reste de la bande : ils coururent à leurs chevaux ; et quelques coups de fusil lâchés sur eux les mirent en fuite : ils emportèrent avec eux leurs compagnons tués ou blessés. Nous ne pûmes reconnaître s’ils avaient fait quelque autre perte. Un moment après leur départ, nous vîmes arriver une troupe de soldats, à mon grand contentement. Cantonnés à quelques milles de là, ils s’étaient mis en marche au premier bruit du combat. Quelques-uns accompagnèrent les douaniers et leur capture jusqu’à un port de mer dans le voisinage, pour les y mettre en sûreté, et les autres, à ma très instante prière, restèrent avec nous ce jour-là et le lendemain, afin de mettre la maison à l’abri de la vengeance de ces bandits.

« Telle fut, ma très chère Mathilde, ma première alarme. Je ne dois pas oublier de vous dire que ces misérables laissèrent dans une chaumière, sur le bord de la grande route, l’homme dont le visage était noirci avec de la poudre, sans doute parce qu’il était hors d’état d’être transporté : il mourut une demi-heure après. En examinant le corps, on le reconnut pour celui d’un mauvais sujet du voisinage, notoirement connu pour un braconnier et un contrebandier. Nous reçûmes plusieurs messages de félicitations de la part des familles des environs, et il fut généralement reconnu que quelques exemples d’une résistance aussi énergique rabattraient beaucoup de la présomption de ces hommes sans loi. Mon père distribua des récompenses à ses domestiques et éleva jusqu’aux nues le courage et le sang-froid d’Hazlewood. Lucy et moi eûmes part à ses éloges, parce que nous avions soutenu le feu avec fermeté, et ne l’avions pas troublé par nos cris et nos plaintes. Quant à Dominie, mon père profita de cette occasion pour lui proposer de changer de tabatière avec lui : l’honnête Sampson en fut très flatté et s’extasia grandement sur la beauté de sa nouvelle tabatière, qui, dit-il, paraissait être de véritable or d’Ophir. En vérité, il serait bien singulier qu’il n’en fût pas ainsi, puisque véritablement elle est de ce métal. Mais, pour rendre justice à cette honnête créature, elle connaîtrait la valeur réelle de cet objet qu’elle n’aurait pas plus de reconnaissance pour la preuve d’amitié que venait de lui donner mon père, lors même que cette boîte ne serait qu’en similor comme le pauvre Dominie se l’imagine. Il a eu une rude besogne à replacer les in-folio qui avaient été employés aux barricades, à effacer les plis et les oreilles, et à réparer les autres dommages qu’ils ont soufferts dans cette mémorable circonstance. Il nous a rapporté des morceaux de plomb et des balles que les pesants volumes avaient interceptés pendant l’action, et qu’il en avait extraits avec un soin infini. Si j’étais en gaîté, je vous ferais un tableau comique de son étonnement en voyant l’indifférence avec laquelle nous écoutions le récit des blessures et des mutilations souffertes par Thomas d’Aquin, ou le vénérable Chrysostome ; mais je ne suis pas disposée à rire, et j’ai encore un incident plus intéressant à vous raconter : mais je me sens si fatiguée en ce moment, que je dépose la plume jusqu’à demain. Je vais cependant faire partir cette lettre ; elle vous empêchera de concevoir des inquiétudes au sujet de votre

« Julia Mannering. »


CHAPITRE XXXI.

LE COUP DE FUSIL.


Ce monde est excellent ! — Connaissez-vous cette belle affaire ?
Shakspeare. Le roi Jean.


julia mannering à mathilde marchmont.

« Je reprends le fil de ma narration, ma très chère Mathilde, où je l’ai interrompue hier.

« Pendant deux ou trois jours nous ne parlâmes que de notre siège et de ses conséquences probables ; nous fîmes à mon père, qui ne parut pas fort disposé à l’accepter, la proposition d’aller à Édimbourg, ou au moins à Dumfries, où il y a très bonne société, jusqu’à ce que le ressentiment de ces brigands fût apaisé : il nous répondit avec un grand sang-froid qu’il ne voulait pas laisser en danger la maison de son propriétaire ni son mobilier ; qu’avec notre permission, il avait jusque-là été cru capable de prendre les mesures nécessaires pour la protection et la sûreté de sa famille ; que s’il restait tranquillement chez lui, l’accueil que ces brigands avaient reçu n’était pas propre à les inviter à une seconde visite, mais que, s’il laissait paraître la moindre inquiétude, ce serait un moyen assuré d’attirer le péril que nous voulions éviter. Rassurées par ses arguments et par l’indifférence parfaite avec laquelle il parla de ce danger supposé, nous commençâmes à nous enhardir un peu et à reprendre nos promenades accoutumées. Seulement nos messieurs furent quelquefois engagés à prendre leurs fusils quand ils nous accompagnaient, et je remarquai que mon père veillait avec une attention particulière à ce que toutes les portes fussent bien fermées, et ordonnait aux domestiques d’avoir leurs armes sous la main, en cas de besoin.

« Mais, il y a trois jours, il nous arriva une aventure qui m’alarma beaucoup plus que l’attaque des contrebandiers.

« Je vous ai dit qu’il y avait à trois milles de Woodbourne un petit lac où nos messieurs vont quelquefois chasser les oiseaux sauvages ; je m’avisai, en déjeunant, de dire que j’aurais du plaisir à voir ce lac, maintenant couvert de glace, et les nombreux patineurs[84] qui s’y exercent. Il y a de la neige sur la terre, mais elle est durcie par la gelée, et je pensai que Lucy et moi nous pourrions aller jusqu’au lac, d’autant plus que le sentier qui y conduit est en ce moment très fréquenté par suite de l’affluence de ceux qui s’y rendent pour leur plaisir. Hazlewood s’offrit avec empressement pour nous accompagner, et nous exigeâmes qu’il prît son fusil : il rit beaucoup à l’idée d’aller se promener en chasseur sur la glace ; mais, pour calmer nos terreurs, il fut convenu qu’un domestique, qui remplit momentanément les fonctions de garde-chasse, nous suivrait en portant son arme. Quant au colonel, qui n’aime pas les réunions et les spectacles où l’on n’a d’autre but que de voir des figures humaines, à moins qu’il ne s’agisse d’une revue militaire, il refusa d’être de la partie.

« Nous nous mîmes en route de très bonne heure. La matinée était superbe, quoique froide, et nous sentions notre esprit et nos nerfs fortifiés par l’élasticité d’un air pur. Notre promenade jusqu’au lac fut délicieuse ; les petites difficultés que nous rencontrâmes ne servirent qu’à nous la rendre plus agréable : par exemple, une descente glissante, un fossé à passer sur la glace, rendaient l’assistance d’Hazlewood absolument nécessaire, et je ne pense pas que Lucy prît moins de plaisir à la promenade à cause de ces petits accidents.

« L’aspect du lac était magnifique. Il est bordé d’un côté par une chaîne de rochers, au haut desquels étaient suspendus d’énormes glaçons qui étincelaient au soleil ; de l’autre côté est un petit bois qui présentait ces images fantastiques qu’offrent les pins quand leurs branches sont chargées de neige. Sur la surface glacée du lac s’agitait une multitude de patineurs, les uns fuyant en droite ligne avec la rapidité de l’hirondelle, les autres décrivant les cercles les plus gracieux ; d’autres enfin, profondément occupés à un passe-temps moins actif, formaient une double haie autour de l’endroit où les habitants de deux paroisses rivales se disputaient le prix de l’adresse sur la glace, honneur d’une grande importance, à en juger par l’anxiété des acteurs et des spectateurs. Nous fîmes en nous promenant le tour du lac, soutenues par Hazlewood qui nous donnait le bras à toutes deux ; le brave jeune homme parlait avec une extrême bonté aux vieillards et aux enfants, et paraissait fort aimé de tous ceux qu’il rencontrait dans la foule réunie en ce lieu. Enfin, nous pensâmes à nous en aller.

« Pourquoi rappelé-je ces circonstances indifférentes ? Ce n’est pas, le ciel le sait, par l’intérêt qu’elles m’inspirent maintenant ; mais, de même que l’homme qui se noie s’accroche à la plus faible branche du rivage, ainsi je tâche d’arriver le plus tard possible à la catastrophe de mon récit. Cependant il faut en finir, si je veux obtenir du moins d’une amie la compassion à laquelle me donne droit ce malheur inattendu.

« Nous retournions au château par un sentier qui traverse un bois de sapins. Lucy avait quitté le bras d’Hazlewood : il n’y a que le cas d’une absolue nécessité qui le lui fasse accepter. Je m’appuyais toujours sur son autre bras ; Lucy nous suivait tout près, et le domestique marchait trois ou quatre pas en arrière. Telle était notre position, quand tout-à-coup, comme s’il sortait de dessous terre, Brown se présenta devant nous à un détour du chemin ; il était mis d’une façon très simple, très négligée, pour mieux dire, et il paraissait inquiet et agité. Je poussai un cri de surprise et de terreur. Hazlewood se méprit sur la nature de mon trouble ; et quand Brown s’avança comme pour me parler, il lui ordonna avec hauteur de se retirer et de ne point effrayer la dame à qui il donnait le bras ; Brown lui répondit, d’un ton aussi élevé, qu’il n’avait point de leçon à recevoir de lui sur la manière dont il devait se conduire avec cette dame ou avec toute autre. Je suis portée à croire qu’Hazlewood, préoccupé de la pensée que cet homme faisait partie de la bande des contrebandiers, et qu’il avait quelque mauvaise intention, entendit et comprit mal sa réponse ; il prit le fusil des mains du domestique, qui était alors sur la même ligne, et le dirigeant contre Brown, il lui commanda de ne pas avancer, sous peine de la vie. Mes cris, car j’étais si effrayée que je ne pouvais articuler une parole, ne servirent qu’à hâter la catastrophe. Brown, ainsi menacé, s’élança sur Hazlewood, lutta avec lui, et était au moment de lui arracher son arme, quand, au milieu de ce débat, le fusil partit : la balle dont il était chargé frappa Hazlewood à l’épaule. Il tomba à l’instant même. Je n’en vis pas davantage ; mes yeux se fermèrent, et je m’évanouis. Lucy m’a dit depuis que le malheureux auteur de cet accident contempla un moment le triste spectacle qu’il avait sous les yeux, jusqu’au moment où les cris qu’elle poussait ayant été entendus des personnes rassemblées sur le lac, plusieurs d’entre elles accoururent ; qu’alors il franchit la haie qui séparait le sentier de la plantation. Depuis lors on n’en a plus entendu parler. Le domestique n’essaya point de l’arrêter ou de le saisir, et le portrait qu’il en fit aux personnes qui étaient survenues les engagea à employer leur humanité à me rappeler à la vie plutôt que de poursuivre un vaurien qu’on leur représentait comme un homme d’une force extraordinaire et armé jusqu’aux dents.

Hazlewood fut transporté la maison (je veux dire à Woodbourne) avec les plus grandes précautions. J’espère que la blessure ne sera pas dangereuse, quoiqu’il souffre beaucoup. Quant à Brown, je n’ose calculer les conséquences de cet événement. Il était déjà l’objet du ressentiment de mon père ; maintenant le voilà menacé par les lois du pays, et par la bruyante vengeance du père d’Hazlewood, qui remuera, dit-il, ciel et terre contre celui qui a blessé son fils. Comment pourra-t-il se dérober aux actives poursuites de cet homme vindicatif ? Comment, s’il est arrêté, échapper à la sévérité des lois qui, à ce qu’on m’assure, va jusqu’à menacer sa vie ? Quel moyen trouverai-je de l’avertir de ce danger ? Le chagrin mal déguisé de Lucy, à cause de la blessure de son amant, est pour moi une autre source d’affliction. Tout, autour de moi, semble déposer contre l’indiscrétion qui a occasionné ce malheur.

« Pendant deux jours j’ai été bien malade ; la nouvelle qu’Hazlewood allait mieux, et qu’on n’avait rien découvert sur la personne qui l’avait blessé, sinon que c’était un des chefs des contrebandiers, me rendit un peu décourage. Les soupçons et les poursuites étant dirigés contre ces derniers, il sera plus facile à Brown de s’échapper, et je me flatte qu’il est en ce moment en lieu de sûreté. Mais des patrouilles à pied et à cheval parcourent le pays dans toutes les directions, et je suis sans cesse tourmentée par mille bruits confus et mensongers de découverte et d’arrestation.

« Cependant j’ai un grand motif de consolation : c’est la généreuse candeur d’Hazlewood, qui persiste à déclarer que, quelles que fussent les intentions de celui qui l’a blessé, au moment où il s’approcha de notre société, le fusil ne partit que par accident, et sans qu’il y ait eu intention de la part de ce malheureux. Le domestique, d’un autre côté, affirme que l’arme arrachée des mains d’Hazlewood a été tournée contre lui, et Lucy incline vers cette opinion. Je ne puis les soupçonner d’altérer volontairement la vérité ; mais combien grande est la trompeuse incertitude des témoignages humains ! car, j’en ai la certitude, le fusil ne partit que par accident. Peut-être le meilleur parti serait de confier mon secret à Hazlewood ; mais il est si jeune ! et j’éprouve une répugnance invincible à lui faire part de ma folie. J’eus un moment la pensée de découvrir tout le mystère à Lucy, et je lui demandai si elle se rappelait la tournure et les traits de l’homme que nous avions rencontré : elle se mit alors à m’en faire une si affreuse description, celle d’un voleur de grand chemin, que le courage et la bonne volonté me manquèrent pour lui avouer mon attachement pour une personne à qui elle prêtait un tel extérieur. Miss Bertram est bien étrangement abusée par ses préventions, car il est peu d’hommes mieux faits que Brown. Je n’ai fait que l’entrevoir, et, quoique sa parure un peu négligée, son apparition soudaine et la scène dont elle fut suivie aient dû ne pas nous le montrer avec tous ses avantages, il me parut avoir plus de grâces, plus de noblesse que jamais. Le reverrai-je ? qui peut répondre à cette question ?

« Écrivez-moi sans me gronder, ma très chère Mathilde. Mais me grondez-vous jamais ? Cependant écrivez-moi bien vite, et, je le répète, sans me gronder. Je ne suis pas en position de profiter des avis ou des reproches, et n’ai pas la gaîté ordinaire pour y répondre par des plaisanteries. Je suis saisie de frayeur comme un enfant qui par étourderie a mis en mouvement une puissante machine : il regarde avec étonnement les roues tourner, les chaînes se froisser l’une contre l’autre, les cylindres rouler autour de lui, et s’effraie de l’action de ces forces auxquelles sa faible main a donné l’impulsion ; il voudrait alors en prévenir les conséquences, mais cela est au-dessus de son pouvoir.

« Je ne dois pas oublier de vous dire que mon père est très bon et très affectueux pour moi. L’effroi que j’ai éprouvé lui suffit pour expliquer mon agitation nerveuse.

« J’espère que Brown aura trouvé le moyen de passer en Angleterre, en Irlande, ou dans l’île de Man. Dans l’un ou l’autre de ces cas, il pourra attendre patiemment et en sûreté le rétablissement d’Hazlewood ; car, grâce au ciel, les communications entre l’Écosse et ces pays sont fort difficiles, et il est probable qu’on ne l’y poursuivra pas. Les conséquences de son arrestation en ce moment seraient terribles. J’essaie de me rassurer en me démontrant à moi-même l’impossibilité d’un tel malheur. Hélas ! avec quelle rapidité des chagrins et des craintes aussi réelles qu’effrayantes ont succédé à la vie tranquille et uniforme dont j’étais, il y a peu de temps, disposée à me plaindre. Mais je ne veux pas vous fatiguer plus longtemps de mes réflexions mélancoliques. Adieu, ma très chère Mathilde.

« Julia Mannering. »


CHAPITRE XXXII.

LES INTERROGATOIRES.


Les yeux ne suffisent pas pour voir comment va le monde… Regarde avec tes oreilles ; vois comme le juge enveloppe ce coupable dans ses demandes captieuses. Écoutez… Changez les rôles : et, en un tour de main, lequel est le juge, lequel est le coupable ?
Shakspeare. Le roi Lear.


Parmi ceux qui déployèrent le plus de zèle pour tâcher de découvrir celui qui avait blessé Charles Hazlewood, se trouvait Gilbert Glossin, ancien commis-greffier à…, présentement laird d’Ellagowan, et l’un des vénérables juges de paix du comté de… Sa conduite lui était dictée en cette circonstance par plus d’un motif ; mais nous présumons que nos lecteurs, d’après ce qu’ils connaissent déjà de ce personnage, ne l’attribueront pas à un zèle et à un amour enthousiaste de la justice.

La vérité est que ce respectable personnage ne se trouva pas aussi heureux qu’il s’y était attendu après que ses machinations l’eurent rendu propriétaire du domaine de son bienfaiteur. Quand, renfermé chez lui, il jetait un regard sur le passé, ses réflexions ne le portaient pas toujours à s’applaudir du succès de ses intrigues ; dans les relations sociales, il ne pouvait non plus s’empêcher de remarquer qu’il était exclu de la société de la noblesse du comté, au rang de laquelle il avait voulu s’élever. Il n’était point admis dans ses réunions particulières, et dans les assemblées publiques dont on ne pouvait lui interdire l’entrée, il était regardé de travers, et traité froidement ou avec mépris. La raison et le préjugé se réunissaient contre lui : car les gentilshommes des comtés le méprisaient pour la bassesse de sa naissance, et le haïssaient à cause des moyens par lesquels il était arrivé à la fortune. Parmi les gens du peuple il ne jouissait pas d’une plus grande considération. On ne lui accordait ni la dénomination seigneuriale d’Ellangowan, ni le titre ordinaire de monsieur Glossin… ; il n’était que Glossin tout court. Sa vanité attachait pourtant un si grand prix à cette frivole marque de déférence, qu’un jour il donna une demi-couronne à un mendiant qui l’avait appelé trois fois Ellangowan en lui demandant un penny[85]. Cette réprobation générale l’affectait bien vivement, surtout lorsqu’il comparait l’accueil que M. Mac-Morlan, quoique beaucoup moins riche que lui, et dans une position moins élevée, recevait dans la société ; aimé et respecté du riche comme du pauvre, Mac-Morlan jetait les fondements d’une fortune médiocre, mais solide, avec l’approbation et l’estime de tous ceux qui le connaissaient.

Tout en murmurant en lui-même contre ce qu’il aurait bien volontiers appelé les préjugés et les préventions du pays, Glossin était trop adroit pour s’en plaindre ouvertement. Il sentait que son élévation était trop récente, et les moyens par lesquels il se l’était procurée trop odieux, pour qu’on la lui pardonnât si tôt. Mais avec le temps, pensait-il, on s’accoutume à tout, et il efface le souvenir des mauvaises actions. Avec la dextérité d’un homme qui doit sa fortune à une profonde connaissance des faiblesses humaines, il se détermina à attendre l’occasion de se rendre utile à ceux-là même qui étaient le plus mal disposés contre lui. Il espérait que ses talents, les querelles qui s’élèvent si fréquemment entre les gentilshommes campagnards, circonstance qui rend précieuse l’assistance d’un légiste entendu, mille autres événements enfin dont, avec de l’adresse et de la patience, il saurait bien tirer parti, le placeraient dans un rang plus respectable et plus éminent parmi ses voisins. En un mot, il visait à ce degré d’importance qu’obtient quelquefois un homme d’affaires éloquent, rusé, intrigant, quand, établi parmi des gentilshommes de province, il devient, comme dit Burns,

Pour eux la voix de la trompette[86].

L’attaque de la maison du colonel Mannering, suivie peu après de l’accident arrivé au jeune Hazlewood, parut à Glossin une occasion favorable pour faire sentir au pays quels services pourrait lui rendre un magistrat actif (car il avait été nommé juge de paix depuis quelque temps), possédant une profonde connaissance des lois, et qui saurait relancer les contrebandiers dans les retraites les plus cachées. Cela lui était plus facile qu’à personne. Il avait eu autrefois des liaisons intimes avec les principaux chefs de ces brigands. Il avait été associé à quelques-unes de leurs entreprises, et ses conseils avaient toujours été à leur service ; mais il avait cessé depuis long-temps d’entretenir des relations avec eux. Il n’ignorait pas que la vie des grands hommes de cette espèce est sujette à beaucoup de chances, et que bien des motifs les obligent à changer souvent le lieu de la scène où ils font briller leurs talents. Il avait quelque raison de croire que ses recherches ne compromettraient pas de vieux amis qui auraient peut-être entre les mains des moyens de se venger. Son ancienne participation à ce trafic ne devait pas, à ce qu’il pensait, l’empêcher de faire servir son expérience au bien public, ou plutôt au succès de ses vues personnelles. Acquérir l’estime et la protection du colonel Mannering n’était pas peu de chose pour un homme qui était fort disposé à s’échapper de Coventry ; obtenir la faveur du vieux Hazlewood, qui occupait le premier rang dans le pays, était plus important encore. Enfin, s’il réussissait à découvrir, à arrêter et à convaincre les coupables, il aurait la satisfaction de mortifier, et jusqu’à un certain point de discréditer Mac-Morlan ; car c’était à lui, comme substitut du shérif du comté, qu’appartenait cette sorte de recherche, et il perdrait nécessairement dans l’estime publique, si les soins volontaires de Glossin avaient plus de succès que les siens.

Excité par des motifs si puissants, Glossin mit en campagne tous les agents subalternes de la justice, et fit jouer tous les ressorts imaginables pour découvrir et saisir, s’il était possible, quelques-uns des brigands qui avaient attaqué Woodbourne, et particulièrement l’individu qui avait blessé Charles Hazlewood. Il promit de fortes récompenses, suggéra différents artifices, fit usage de son influence personnelle sur ceux qu’il connaissait de longue main pour favoriser la contrebande, leur donnant à entendre qu’il valait mieux sacrifier un ou deux de ces drôles, que de s’exposer à la haine en paraissant protéger leurs criminelles violences : mais pendant quelque temps, toutes ses manœuvres furent inutiles. Le bas peuple favorisait ou craignait trop les contrebandiers pour donner aucun renseignement contre eux. Enfin l’actif magistrat fut informé qu’un homme, qui, par son habillement et sa tournure, ressemblait à celui qui avait blessé Hazlewood, avait logé, la veille de cette rencontre, aux Armes de Gordon, auberge située à Kippletringan. Il ne perdit pas un instant, et se rendit sur-le-champ dans ce bourg pour y interroger notre ancienne connaissance mistress Mac-Candlish.

Le lecteur peut se souvenir que M. Glossin n’était pas fort bien dans les papiers de cette brave femme, comme elle le disait elle-même. Aussi, quand il l’eut fait inviter à l’aller trouver dans le parloir, elle ne s’y rendit que lentement et à contre-cœur : la révérence qu’elle lui fit en entrant fut aussi froide que possible. La conversation suivante s’établit entre eux :

« Une belle matinée d’hiver, mistress Mac-Candlish. — Oui, monsieur. La matinée est assez belle, » répondit la maîtresse d’auberge d’un air indifférent.

« Mistress Mac-Candlish, je voudrais savoir si les juges de paix doivent dîner ici, comme de coutume, après leur séance, lundi prochain ? — Je le crois… je l’imagine, monsieur… comme de coutume. » Et elle fit un mouvement pour sortir.

« Demeurez un moment, mistress Mac-Candlish… Comment donc ? vous êtes prodigieusement pressée, ma bonne amie !… Je me suis dit qu’un club qui se réunirait et qui dînerait ici une fois par mois serait une chose agréable pour vous. — Assurément, monsieur ; un club de gens respectables. — Sans doute, sans doute, répliqua Glossin ; j’entends des propriétaires, des hommes considérables dans le pays. Je me ferai un plaisir de mettre en avant ce projet-là. »

La petite toux sèche qui s’empara de mistress Mac-Candlish n’indiquait aucunement que cette proposition, considérée en elle-même, lui fût désagréable, mais certain doute qu’elle pût réussir sous les auspices de celui qui en était l’auteur. En un mot, ce n’était pas une toux négative, mais une toux dubitative, comme le comprit Glossin ; mais il entrait dans ses vues de ne pas se fâcher.

« La route est-elle avantageuse, mistress Mac-Candlish ?… Vous avez beaucoup de voyageurs, je suppose ? — Assez, monsieur, assez comme çà. Mais je crois qu’on me demande au comptoir. — Non, non. Ne pouvez-vous rester un moment pour obliger une ancienne pratique ?… Dites-moi, ne vous rappelez-vous pas un jeune homme, d’une très haute taille, qui logea pendant une nuit chez vous, la semaine dernière ? — En vérité, monsieur, je ne saurais le dire. Je ne m’inquiète pas si mes hôtes sont d’une taille grande ou petite, pourvu que leur compte soit long. — Et s’il n’est pas long, vous savez l’allonger pour eux, mistress Mac-Candlish ?… Ha ! ha ! ha !… Mais le jeune homme dont je vous parle avait environ six pieds[87] ; un habit de couleur foncée avec des boutons de métal ; les cheveux châtain clair, sans poudre ; les yeux bleus, le nez relevé : il voyageait à pied, sans domestique et sans bagage… Vous vous rappelez sûrement ce voyageur ? — En vérité, monsieur, » répondit l’hôtesse bien décidée à éluder ces questions, « je ne charge point ma mémoire de tous ces détails. Il y a trop à faire dans une maison comme celle-ci, je pense, pour examiner la chevelure des voyageurs, la couleur de leurs yeux, et même la forme de leur nez. — Alors, mistress Mac-Candlish, je dois vous dire sans détour que cet homme est soupçonné d’avoir commis un crime ; et c’est en conséquence de ces soupçons, et en ma qualité de magistrat, que je requiers de vous ces informations… Si vous refusez de me répondre, je peux vous forcer à faire le serment judiciaire. — En vérité, monsieur, ma conscience ne me permet pas de prêter serment[88] ; nous le prêtâmes à l’assemblée d’Antiburgher… Il est vrai que dans le temps de Bailie Mac-Candlish (l’honnête homme !) nous tenions pour l’Église, tandis qu’il officiait ; mais depuis qu’il est allé dans une meilleure place que Kippletringan, je prends les conseils du révérend Mac-Grainer. Vous voyez donc bien, monsieur, que je ne puis prêter serment avant d’avoir parlé au ministre, surtout quand il s’agit d’un pauvre jeune homme étranger et sans amis. — Je dissiperai peut-être vos scrupules, sans que vous alliez déranger Mac-Grainer, en vous disant que l’homme sur lequel je vous questionne est celui qui a blessé votre jeune ami Charles Hazlewood. — Bonté divine ! qui l’aurait jamais cru !… Non, si c’eût été pour dette, pour un démêlé avec ces coquins de douaniers, la langue de Nelly Mac-Candlish n’aurait jamais dit une syllabe contre lui. Mais, si réellement il a tiré sur le jeune Hazlewood… Je ne le puis croire, monsieur Glossin ; c’est encore là quelqu’un de vos tours… Je ne puis croire cela d’un jeune homme qui a l’air si doux… Oui, oui ; c’est quelqu’un de vos vieux tours… vous voulez m’arracher une déposition contre lui. — Je vois que vous n’avez pas confiance en moi, mistress Mac-Candlish ; mais jetez les yeux sur ces déclarations, signées par ceux qui ont vu commettre le crime, et jugez si le signalement de l’assassin n’est pas celui de votre hôte. »

Il lui remit les papiers, qu’elle lut avec grand soin, ôtant à plusieurs reprises ses lunettes pour lever les yeux au ciel ou pour essuyer une larme, car le jeune Hazlewood était un des plus chers favoris de la brave dame. « Allons, allons, dit-elle quand elle eut achevé la lecture, puisqu’il en est ainsi, je l’abandonne, le misérable. Ah ! que le monde est trompeur ! Jamais je n’ai vu une figure qui me plût davantage, un air plus doux et plus tranquille. Je le prenais pour un homme qui avait quelque chagrin. Mais je l’abandonne, le misérable ! Tirer sur Charles Hazlewood, et en présence des jeunes dames, pauvres innocentes créatures ! je l’abandonne. — Ainsi vous reconnaissez qu’un homme à qui se rapporte ce signalement a logé ici la nuit qui a précédé cet horrible attentat ? — Oui, monsieur, et toute la maison était charmée de lui : c’était un si franc et si aimable jeune homme. Ce n’était pas à cause de sa dépense, assurément, car il n’a pris qu’une côtelette de mouton, un pot d’ale, et peut-être un ou deux verres de vin. Je l’ai invité à prendre le thé avec moi, mais je ne l’ai pas porté sur le mémoire ; et il n’a pas soupé, parce qu’il était, disait-il, fatigué d’avoir marché toute la nuit précédente. J’ose affirmer maintenant que ç’a été encore pour faire quelque mauvais coup. — Sauriez-vous son nom, par hasard ? — Oui, je le sais fort bien, » répliqua l’hôtesse, maintenant aussi empressée de donner des renseignements, qu’elle l’était peu quelques minutes auparavant. « Il m’a dit qu’il s’appelait Brown, et que c’était sous ce nom qu’une vieille femme, qui a l’air d’une Égyptienne, le demanderait… Oui, oui, « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. » Oh, le misérable ! Du reste, monsieur, le matin avant de partir, il paya sou mémoire fort honnêtement, et donna quelque chose pour la servante ; car, voyez-vous, Grizzy n’a pas d’autres gages, si ce n’est deux paires de bas neufs par année, et des étrennes au premier de l’an. » Ici Glossin jugea nécessaire d’interrompre la bonne dame et de la rappeler à la question.

« Il me dit donc : S’il vient une personne de telle façon demander M. Brown, vous lui répondrez que je suis allé voir les patineurs sur le lac Creeran, comme vous l’appelez, et que je serai de retour pour dîner ; — mais, nous ne l’avons jamais revu. Cependant je l’attendais, si bien que je préparai moi-même une fricassée de poulet à son intention et un ragoût de têtes de merluches : et c’est ce que je ne fais pas ordinairement, monsieur Glossin. Mais j’étais bien loin de penser au coup qu’il allait faire : tirer sur M. Charles, l’innocente créature ! »

M. Glossin, comme un habile interrogateur, avait laissé le témoin donner carrière à sa surprise et à son indignation ; il lui demanda ensuite si la personne suspectée n’avait pas laissé chez elle quelques effets ou papiers.

« Si vraiment. Il m’a laissé un paquet, un petit paquet, et m’a donné aussi quelque argent pour lui acheter une demi-douzaine de chemises à manchettes : Peg Pasley y travaille en ce moment. Elles lui serviront pour aller sur la place de Lawn-Maket, le scélérat[89] ! » M. Glossin demanda alors à voir le papier ; mais notre hôtesse ne se montra pas fort empressée de le satisfaire. Elle ne savait pas, elle ne voulait pas s’opposer à ce que la justice eût son cours, mais quand une chose était confiée à quelqu’un, il en était certainement responsable. Elle allait faire appeler le diacre[90] Bearchliff ; et si M. Glossin voulait dresser un inventaire des effets, et en donner un reçu devant le diacre, ou si, ce qui lui plaisait bien mieux, il voulait mettre les effets sous le scellé, et les déposer entre les mains du diacre, elle serait bien plus tranquille. Elle ne demandait rien qui ne fût de toute justice.

Rien ne pouvant triompher de la défiance naturelle de mistress Mac-Candlish, et en particulier des soupçons qu’elle avait contre Glossin, ce dernier consentit à ce qu’elle envoyât chercher le diacre Bearcliff, pour lui parler relativement au scélérat qui avait tiré sur Charles Hazlewood. Le diacre parut, avec sa perruque de travers, ce qui provenait de l’extrême précipitation avec laquelle, sur cette sommation de la justice, il l’avait substituée au bonnet de Kilmarnoc qui couvrait sa tête lorsqu’il attendait les chalands dans sa boutique. Mistress Mac-Candlish produisit alors le paquet à elle confié par Brown : on y trouva la bourse de la Bohémienne. À la vue des différentes pièces de monnaie et des bijoux qu’elle contenait, mistress Mac-Candlish se félicitait tout bas de la précaution qu’elle avait prise avant de la remettre à Glossin ; et celui-ci, avec une apparence de candeur et de bonne foi, fut le premier à proposer qu’on dressât un inventaire régulier de tout le contenu de la bourse, et de la déposer entre les mains du diacre Bearcliff, jusqu’au moment où elle devrait être déposée au crown-office[91] Pour lui, ajouta-t-il, il n’aimerait pas être personnellement responsable d’objets dont la valeur paraissait considérable, et qui avaient sans doute été acquis par les moyens les plus criminels.

Il examina ensuite le papier dans lequel la bourse était enveloppée. C’était le dos d’une lettre adressée à M. William Brown, esquire ; mais le reste de l’adresse était déchiré. L’hôtesse, aussi ardente maintenant à faire découvrir le coupable, qu’elle l’avait été auparavant à le défendre (car les différents objets que contenait la bourse avaient fortement confirmé dans son esprit les soupçons que lui avait suggérés Glossin), mistress Mac-Candlish, dis-je, donna à entendre à Glossin que son postillon et son palefrenier avaient vu l’étranger sur la glace, le jour où le jeune Hazlevvood avait été blessé.

Une vieille connaissance de nos lecteurs, Jack Jabos, fut appelé le premier, et déclara sans hésiter qu’il avait vu ce matin-là, sur la glace, un étranger avec lequel il avait même causé, et que cet étranger, à ce que lui Jack Jabos avait ouï dire, avait couché la nuit précédente aux Armes de Gordon.

« Sur quoi tourna votre conversation ? demanda Glossin. — Comment tourner ? mais nous n’avons pas tourné : nous marchions droit devant nous sur la glace. — Bien : mais de quoi avez-vous parlé tous les deux ? — Eh mais, il m’a fait des questions, comme tous les étrangers, » répondit le postillon, qui semblait possédé de l’esprit de réticence et de discrétion qui avait abandonné sa maîtresse.

« Mais sur quoi vous fit-il des questions ? — Eh mais, sur les gens qui s’amusaient à patiner, sur le vieux Jack Stevenson qui était un cock[92] sur les dames, et ainsi de suite. — Quelles dames ? et que vous demanda-t-il sur elles, Jack ? — Quelles dames ? mais c’étaient miss Julia Mannering et miss Lucy Bertram, que vous connaissez bien, vous, monsieur Glossin : elles se promenaient sur la glace avec le jeune laird d’Hazlewood. — Et que lui dites-vous sur ces dames ? — Eh bien, je lui dis que c’était miss Lucy Bertram, qui aurait dû avoir un très beau domaine dans le pays, et que c’était miss Julia Mannering, qui allait se marier avec le jeune Hazlewood : précisément elle lui donnait le bras. Je disais ce que dit tout le pays, que c’est un brave jeune homme. — Fort bien : et que vous répondit-il ? — Il regarda fixement ces dames, avec des yeux tout enflammés, et demanda s’il était certain et indubitable que miss Mannering dût épouser le jeune Hazlewood ; et moi je lui répondis que cela était certain et indubitable, comme j’étais assurément bien autorisé à le lui répondre ; car ma cousine au troisième degré, Jeanne Clavers (c’était une de vos parentes, monsieur Glossin, vous devez connaître Jeanne depuis bien long-temps), est alliée à la femme de charge de Woodbourne, et elle m’a dit plus d’une fois que rien n’était plus probable. — Et que dit l’étranger quand il eut entendu tout cela ? — Que dit l’étranger ? il ne dit rien du tout. Il les regarda fixement pendant qu’elles se promenaient sur la glace, autour du lac, comme s’il eût voulu les manger, et il ne détourna pas les yeux de dessus elles ; il ne dit plus un mot, ne regarda même plus Bonspiel, quoique ce fût le plus beau patineur qu’on eût jamais vu ; enfin il s’en alla, prit le sentier qui traverse les plantations de Woodbourne, et nous ne le vîmes plus. — Pensez seulement, dit mistress Mac-Candlish, quel cœur de fer il faut qu’il ait eu pour tirer sur le pauvre jeune homme, en présence de la demoiselle qu’il doit épouser ! — Hélas ! mistress Mac-Candlish, les registres des tribunaux prouvent que de semblables aventures ne sont que trop fréquentes ; sans doute il voulait se venger, et la vengeance lui paraissait d’autant plus douce qu’elle était plus cruelle. — Que Dieu ait pitié de nous ! dit le diacre Bearcliff, nous sommes de pauvres et fragiles créatures, quand nous sommes abandonnés à nous-mêmes. Oui, il avait oublié qu’il est écrit : La vengeance m’appartient, c’est moi seul qui dois l’exercer. — Très bien, messieurs, dit Jabos, dont l’esprit grossier et sans culture, mais pénétrant, trouvait le gibier, pendant que les autres battaient le buisson ; c’est très bien, mais peut-être vous vous méprenez. Je ne croirai jamais qu’un homme forme le projet, pour tirer sur un autre, d’aller lui prendre son fusil. Dieu me garde ! J’ai été, moi qui vous parle, aide du garde-chasse dans l’île de Man, et je vous garantis que l’homme le plus grand de toute l’Écosse ne m’aurait jamais arraché mon fusil des mains ; je lui aurais auparavant logé la charge dans le corps : cependant je ne suis qu’un pauvre diable, ni bien haut, ni bien fort, bon seulement pour me tenir sur une selle ou sur le siège d’une voiture de poste. Non, non, non, pas un homme au monde n’en serait venu à bout. Je gage mes meilleures bottes, et elles sont toutes neuves, je les ai achetées à la foire de Kirkendbright, ce n’a été qu’un accident, qu’un hasard. Mais si vous n’avez rien de plus à me dire, je pense que je ferai bien d’aller voir si mes bêtes ont à manger. » Il partit.

Le garçon d’écurie qui l’avait accompagné déposa dans le même sens ; Glossin lui demanda, ainsi qu’à mistress Mac-Candlish, si Brown portait des armes dans cette malheureuse matinée : « Aucune, répondirent-ils, si ce n’est un couteau de chasse suspendu à son côté. »

« Plus j’y pense, dit le diacre en prenant Glossin par le bouton de son habit (car la difficulté de cette affaire compliquée lui avait fait oublier la dignité de Glossin), moins cela me paraît clair, maître Gilbert ; car il n’est pas vraisemblable qu’il allât attaquer un homme, n’ayant d’autre arme que son couteau de chasse. »

Glossin se débarrassa de la main du diacre et de son objection, mais sans brusquerie ; car il fallait, dans son intérêt actuel, qu’il donnât de lui à tout le monde la meilleure opinion possible. Il lui demanda le prix du thé et du sucre, et parla de faire ses provisions pour l’année ; il donna à mistress Mac-Candlish l’ordre de préparer un dîner délicat pour cinq amis qu’il comptait traiter aux Armes de Gordon, le samedi de la semaine suivante ; enfin, il mit une demi-couronne dans la main de Jack Jabos, que le palefrenier avait envoyé pour lui tenir l’étrier.

« Eh bien, dit le diacre à mistress Mac-Candlish en acceptant un verre de bière qu’elle lui avait offert sur le comptoir, le diable n’est pas si méchant qu’on le disait. C’est un plaisir de voir comme M. Glossin s’intéresse aux affaires du pays. — Oui, c’est vrai, diacre, répondit l’hôtesse ; mais je m’étonne que les gentilshommes laissent faire leur besogne par des gens comme lui. Aussi longtemps que l’argent aura cours, diacre, on ne regardera pas à l’empreinte de quel roi il est frappé. — Je doute que Glossin retire de tout cela autre chose que de la honte, notre maîtresse, dit Jabos en traversant le petit passage devant le comptoir ; mais voilà une bonne demi-couronne, en attendant. »



CHAPITRE XXXIII.

LE CAPITAINE CONTREBANDIER.


Un homme qui pense que la mort n’est pas plus à craindre qu’un sommeil profond ; sans inquiétude, sans souci, sans crainte ni du passé, ni du présent, ni de l’avenir ; à qui la mort est indifférente, et qui par désespoir croit qu’il n’y a rien après elle.
Shakspeare. Mesure pour mesure.


Glossin avait dressé un procès-verbal circonstancié des informations qui étaient résultées de ses interrogatoires ; elles ne répandaient que peu de lumière sur l’affaire et ne pouvaient guère servir ses projets. Mais le lecteur, maintenant mieux instruit que Glossin, a appris par ces interrogatoires ce qu’était devenu Brown depuis le moment où nous l’avons laissé sur la route de Kippletringan, et celui où, animé par la jalousie, il se présenta si imprudemment et si malheureusement devant Julia Mannering, et faillit terminer par un meurtre la querelle que son apparition avait excitée.

En retournant à Ellangowan, Glossin réfléchit sur ce qu’il venait d’entendre, et se convainquit de plus en plus que les poursuites actives qu’il se proposait de faire dans cette mystérieuse affaire étaient une occasion de s’attirer les bonnes grâces d’Hazlewood et de Mannering, occasion qu’il devait bien se garder de négliger. Peut-être aussi sentit-il que sa réputation comme homme de loi était intéressée à ce qu’il conduisît à bonne fin cette instruction difficile. Ce fut donc avec une grande joie qu’à son arrivée au château il apprit que Mac-Guffog, l’agent de police, et deux ou trois de ses camarades, étaient dans la cuisine avec un homme qu’ils avaient arrêté, attendant le retour de Son Honneur.

Il descendit bien vite de cheval, et se hâta d’entrer chez lui. « Envoyez-moi mon clerc sur-le-champ : vous le trouverez qui copie un état de mes domaines, dans la chambre verte. Mettez tout en ordre dans mon cabinet ; roulez le grand fauteuil de cuir auprès du bureau, mettez un tabouret pour M. Scrow. — Monsieur Scrow (en s’adressant à son clerc, qui entrait en ce moment), prenez sir John Mackenzie, sur les crimes ; ouvrez-le à la section Vis publica et privata, et faites une marque au passage qui traite du port des armes prohibées. Aidez-moi à ôter ma redingote, suspendez-la dans l’antichambre, et dites qu’on amène le prisonnier. Je crois bien que nous tenons notre homme… Non, attendez : envoyez-moi d’abord Mac-Guffog. — Ah ! Mac-Guffog ! où avez-vous fait cette capture ? »

Mac-Guffog était un homme vigoureux, aux jambes tortues, au cou de taureau, à la figure enluminée comme un tison ; l’œil gauche prodigieusement de travers. Après diverses contorsions, salut adressé au magistrat, il commença son récit, l’accompagnant de signes de tête significatifs et de clignements d’yeux qui indiquaient une intime correspondance d’idées entre le narrateur et son principal auditeur. « Votre Honneur saura que je suis allé à l’endroit que Votre Honneur m’avait indiqué ; ce cabaret qui est tenu par une femme que Votre Honneur connaît bien, sur le bord de la mer. — Que demandez-vous ici ? me dit-elle ; êtes-vous venu d’Ellangowan avec un broom dans votre poche ? — Oui, lui dis-je, un diable de broom[93] viendra de là, car vous savez que Son Honneur Ellangowan lui-même, dans les anciens temps… — Bien, bien, dit Glossin, les détails sont inutiles, venez à l’essentiel. — Volontiers. Nous nous assîmes donc, en dégustant de l’eau-de-vie que je lui avais dit vouloir acheter, jusqu’à ce qu’il arrivât. — Qui ? — Lui ! » répliqua-t-il en tournant son pouce vers la cuisine où le prisonnier était gardé. « Il avait son manteau autour de lui, et je me dis en moi-même qu’il était sans doute bien armé. Je jugeai donc qu’il fallait lier conversation avec lui ; il me prit pour un homme de l’Ile de Man, et je me plaçai entre l’hôtesse et lui, de peur qu’elle ne l’avertît de ce que j’étais. Nous nous mîmes à boire : je gageai qu’il n’avalerait pas un quart de pinte d’eau-de-vie de Hollande sans prendre haleine… Il le fit… Justement alors arrivèrent Slouling Jack et Dick Spur, et nous lui mîmes les menottes ; il se laissa faire, doux comme un agneau, et maintenant qu’il a dormi un somme, il est frais comme une marguerite de mai, pour répondre à ce qu’il plaira à Votre Honneur de lui demander[94]. » Ce récit, débité avec une prodigieuse quantité de gestes et de grimaces, attira à son auteur les remercîments et les éloges auxquels il s’attendait.

« N’avait-il pas d’armes ? demanda le juge de paix. — Si vraiment. Ces gens-là ne sont jamais sans sabre et sans pistolets. — Et des papiers ? — Les voici ; » et il présenta un porte-feuille excessivement sale.

« Descendez, Mac-Guffog, et attendez mes ordres. »

Mac-Guffog sortit. Sitôt après, on entendit le bruit des chaînes sur l’escalier, et au bout de deux ou trois minutes, un homme garrotté des pieds et des mains fut introduit. Il était petit, ramassé, nerveux ; et quoique sa chevelure épaisse et grisonnante indiquât un âge assez avancé, peu d’hommes auraient osé lutter corps à corps avec lui. Sa figure dure et sauvage était encore échauffée et ses yeux animés par l’excès de boisson qui avait facilité sa capture. Mais le sommeil que Mac-Guffog lui avait permis de goûter pendant quelques instants, et plus encore le sentiment de sa périlleuse situation, lui avaient rendu le complet usage de ses facultés. Le digne juge et son non moins estimable prisonnier se considérèrent attentivement l’un l’autre, pendant long-temps, sans prononcer une parole. Glossin, sans doute, reconnaissait cet homme ; mais il ne savait comment procéder à son interrogatoire. Enfin, il rompit le silence… « C’est donc vous, capitaine ? Vous n’avez pas reparu sur cette côte depuis bien des années. — Reparu ! voilà qui est étrange ! Que le diable m’enlève si j’étais jamais venu ici auparavant ! — Cela ne passera pas, monsieur le capitaine ! — Il faut que cela passe, monsieur le juge, saprédié. — Et comment vous plaît-il de vous appeler pour le moment, continua Glossin, jusqu’à ce que je fasse comparaître des gens qui vous rafraîchiront la mémoire, car ils savent qui vous êtes, ou du moins qui vous avez été ? — Qui je suis ?… mille tonnerres ! je suis Jans Jaxson de Cuxhaven… Qui voulez-vous que je sois ? »

Glossin prit dans une armoire voisine deux pistolets de poche qu’il chargea avec affectation. « Scrow, vous pouvez vous retirer, dit-il à son clerc ; que tout le monde se retire avec vous : mais demeurez dans l’antichambre, à la portée de la voix. »

Le clerc essaya de faire quelques remontrances à son patron sur le danger auquel il s’exposait en restant seul avec un homme si déterminé, bien que le prisonnier fût garrotté de façon à ne pouvoir faire aucun mouvement ; mais Glossin lui réitéra par un geste d’impatience l’ordre de sortir. Quand il eut obéi, le juge fit plusieurs fois le tour de la chambre à grands pas, plaça son fauteuil en face du prisonnier, comme pour mieux examiner sa figure, mit ses pistolets devant lui et à portée de la main ; puis, d’une voix grave : « Vous êtes Dirk Hatteraick de Flessingue. Direz-vous le contraire ? »

Le prisonnier, par un mouvement instinctif, tourna les yeux vers la porte, comme s’il eût craint que quelqu’un ne fût aux écoutes. Glossin se leva, ouvrit la porte, afin que le prisonnier, de la chaise où il était assis, pût s’assurer par lui-même que personne n’écoutait ; il la referma, vint se rasseoir, et répéta sa question : « Vous êtes Dirk Hatteraick, autrefois capitaine du Jungfraw ; ne l’êtes-vous pas ? — Mille diables ! si vous savez qui je suis, pourquoi me le demandez-vous ? répliqua le prisonnier. — Parce que je m’étonne de vous voir dans le dernier endroit où vous devriez être, si vous pensiez à votre sûreté, reprit froidement Glossin, — Diable ! il ne pense guère à la sienne, celui qui me parle ainsi. — Quoi ! vous êtes dans les fers, vous êtes désarmé, et vous parlez de la sorte, capitaine ? répondit Glossin d’un ton ironique… Mais, capitaine, les menaces ne sont pas de saison. Vous vous êtes échappé de ce pays, sans régler vos comptes au sujet d’un petit accident qui arriva à la pointe de Warroch, il y a quelques années. »

La figure d’Hatteraick devint sombre comme la nuit.

« Oh ! continua Glossin, je n’ai nullement l’envie de faire de la peine à une ancienne connaissance… ; mais je suis obligé de faire mon devoir… Je vous enverrai à Édimbourg dans une chaise de poste à quatre chevaux, aujourd’hui même. — Mille tonnerres ! vous n’en feriez rien, dit Hatteraick d’une voix plus basse et moins assurée, s’il y avait à gagner une demi-cargaison en traités sur Van Beest et Van Buggen, comme autrefois. — Il y a si long-temps de cela, capitaine Hatteraick, répondit Glossin avec hauteur, qu’en vérité je ne me rappelle plus comment j’ai été payé de mes peines. — De vos peines ? dites donc de votre silence. — À cette époque j’étais dans les affaires ; mais je m’en suis retiré, il y a déjà quelque temps. — Oui, mais j’ai dans l’esprit que je pourrais vous faire revenir sur vos pas, et rentrer dans votre ancienne carrière, répondit Dirk Hatteraick. Que le diable m’enlève, si je ne comptais pas venir vous voir, et vous parler de quelque chose qui vous intéresse ! — De l’enfant, dit Glossin avec empressement. — Ya, mein herr, répliqua le capitaine froidement. — Il ne vit plus… Vit-il encore ? — Il se porte aussi bien que vous et moi. — Bon Dieu ! mais du moins il est aux Indes ? — Non, mille diables ! il est ici, sur cette côte maudite. — Mais, Hatteraick, si… si cela est vrai… mais je ne puis encore le croire…. nous sommes perdus tous deux, car il se souviendra de notre joli tour… Son retour aurait les plus funestes conséquences, nous perdrait tous deux, je vous le dis. — Je vous dis que vous seul serez perdu… car je le suis déjà moi ; et si je dois être pendu pour cette affaire-ci, tout sera fini.

— Mille diables ! s’écria le juge dans un accès d’impatience, pourquoi êtes-vous revenu sur cette côte, comme un insensé ? — Que voulez-vous ? l’argent manquait, la maison était ébranlée, et je croyais que l’aventure était oubliée et enterrée depuis long-temps.

— Attendez… que peut-on faire ? dit Glossin avec anxiété. Je n’ose pas vous remettre en liberté… mais je pourrais arranger les choses de manière que vous fussiez délivré en chemin… oui, cela est possible… Écrivez un mot à Brown, votre lieutenant… Je vous ferai conduire par le chemin qui longe les côtes de la mer. — Non, non. Cela ne peut aller… Brown est mort… tué… enfermé dans le cercueil… Le diable lui ronge maintenant les os. — Mort ?… tué ?… À Woodbourne, je suppose ? répliqua Glossin. — Ya, mein herr. »

Glossin se tut pendant quelques minutes. La sueur ruisselait sur son front ; son cœur était en proie aux plus cruelles agitations, pendant que le misérable qui était assis devant lui mâchait tranquillement son tabac, et lançait sa salive dans la cheminée. « Je serais ruiné, complètement ruiné, se dit-il à lui-même, si l’héritier reparaissait, et d’un autre côté, mes anciennes relations avec ces hommes, si elles viennent à être connues, me mettent dans le plus grand danger… mais il faut se décider sur-le-champ… Écoutez, Hatteraick ; je ne puis vous mettre en liberté… mais je puis vous faire enfermer en un lieu d’où vous vous tirerez vous-même… J’ai toujours rendu volontiers service à un vieil ami. Je vous donnerai, cette nuit, le vieux château pour prison, et vos gardiens recevront double ration de grog. Mac-Guffog tombera dans le piège où il vous a fait tomber. Les barreaux de la fenêtre de cette espèce de prison sont rongés par la rouille, la fenêtre n’est pas à plus de douze pieds au-dessus du sol, et la neige est épaisse. — Mais les menottes et le reste ? dit Hatteraick en jetant les yeux sur ses fers. — Attendez, dit Glossin s’approchant d’un petit coffre à outils, et en retirant une petite lime, voilà qui sera pour vous un bon ami. Vous connaissez l’escalier par lequel on descend sur le bord de la mer ? »

Hatteraick agita ses fers dans un transport de joie, comme s’il était déjà en liberté, et fit un mouvement pour étendre vers son protecteur sa main garrottée. Glossin porta le doigt sur sa bouche, en lançant au capitaine un regard expressif, et continua à lui donner des instructions.

« Quand vous vous serez échappé, vous ferez bien de vous rendre à Derncleugh. — Non, mille tonnerres ! cette mine est éventée ! — Diable !… Hé bien, vous prendrez ma barque qui est amarrée au rivage, et elle vous transportera à la pointe de Warroch, d’où vous ne bougerez pas que vous ne m’ayez vu. — La pointe de Warroch ! dit Hatteraick dont le visage reprit sa pâleur. Dans la caverne, je suppose ? J’aimerais mieux tout autre rendez-vous. Cet endroit me déplaît. On assure qu’il y revient… Mais, tonnerres et éclairs ! je ne l’ai jamais craint de son vivant, je ne le craindrai pas après sa mort… Que l’enfer m’engloutisse ! il ne sera jamais dit que Dirk Hatteraick a eu peur d’un chien ou d’un diable… Ainsi donc, j’attendrai là que vous veniez me trouver. — Oui, oui, répondit Glossin. Maintenant il faut que je rappelle mes gens. » Il les appela en effet.

« Je ne puis rien tirer du capitaine Jaxson, comme prétend se nommer le prisonnier, Mac-Guffog ; et il est maintenant trop tard pour le conduire à la prison du comté. N’y a-t-il pas dans le vieux château un endroit où nous pourrions le déposer ? — Oui, monsieur, il y en a un. Mon oncle le constable y a une fois tenu un homme enfermé pendant trois jours, du temps du vieil Ellangowan. Mais il doit être bien sale : il y a plus de quinze ans qu’on n’y est entré. — Je le sais ; mais cet homme n’y restera pas long-temps… C’est seulement une prison provisoire pour y passer une nuit… un lieu de dépôt, en attendant qu’il subisse un nouvel interrogatoire. Il y a tout à côté une petite chambre ; vous y allumerez du feu pour vous, et je vous enverrai de quoi vous tenir en bonne humeur. Mais n’oubliez pas de bien enfermer le prisonnier ; et, écoutez-moi, faites-lui du feu ; la saison l’exige. Peut-être prouvera-t-il demain qu’il est innocent. »

Avec ces instructions et une ample provision de nourriture et de liqueurs, le juge de paix envoya ses gens passer la nuit dans le vieux château, rempli de l’espérance et de la conviction qu’ils n’emploieraient la nuit ni à veiller ni à prier.

Il n’était guère probable que Glossin jouirait cette nuit-là d’un profond sommeil. Sa position était très critique ; toutes les mauvaises actions d’une vie passée dans le crime semblaient se grouper autour de lui pour l’accabler. Il se mit au lit ; mais long-temps il s’agita en vain sur son oreiller. À la fin il s’endormit, mais son sommeil fut troublé par des songes affreux. Tantôt il voyait son ancien bienfaiteur comme lors de leur dernière entrevue, avec la pâleur de la mort ; tantôt, dans la vigueur et la beauté de la jeunesse, et venant le chasser de la maison des Ellangowan. Ensuite il rêva qu’après avoir erré long-temps sur une bruyère sauvage, il arrivait à une auberge d’où sortaient des cris de joie et de débauche, et qu’étant entré, la première personne qui s’offrit à lui était Frank Kennedy, tout mutilé et tout sanglant, tel qu’il était étendu sur le rivage, à la pointe de Warroch, mais tenant à la main un bol de punch enflammé. Puis la scène changeait : il était dans un cachot, et il entendait Dirk Hatteraick, condamné à mort, confesser tous ses crimes à un ecclésiastique.

« Quand l’œuvre de sang fut achevée, disait-il, nous nous réfugiâmes dans une caverne voisine qui n’était connue que d’un homme dans le pays : nous discutâmes sur ce qu’on ferait de l’enfant, et nous avions décidé qu’on le donnerait aux Bohémiens, quand nous entendîmes les cris de gens mis à notre poursuite, qui se répondaient les uns aux autres. Un homme entra ; c’était celui qui seul connaissait la caverne. Nous achetâmes son silence avec la moitié des marchandises que nous avions sauvées. D’après son conseil, nous emmenâmes l’enfant en Hollande, sur un petit brick qui vint, la nuit suivante, nous prendre sur la côte. Cet homme était… — Non, je le nie… ce n’était pas moi, » s’écria Glossin ; et s’efforçant d’exprimer son démenti avec plus de force, il s’éveilla.

C’était sa conscience qui avait évoqué pour lui cette fantasmagorie intellectuelle. La vérité était que, connaissant mieux que personne les retraites des contrebandiers, pendant que les autres cherchaient de différents côtés, Glossin était allé droit à la caverne. Il ne connaissait pas encore le meurtre de Kennedy, qu’il s’attendait au contraire à trouver en leur pouvoir, et il venait avec l’intention d’employer sa médiation en sa faveur. Mais il les trouva en proie aux terreurs qui suivent le crime ; la rage qui les avait poussés au meurtre faisait place dans leurs cœurs, excepté dans celui d’Hatteraick, à la crainte et aux remords. À cette époque, Glossin était sans fortune et accablé de dettes, mais possédait déjà toute la confiance de M. Bertram, et connaissait bien la faiblesse de son caractère ; il entrevit tout-à-coup la possibilité de s’enrichir à ses dépens, si l’on faisait disparaître son héritier mâle, car, dans ce cas, le domaine devenait la propriété absolue et illimitée du prodigue M. Bertram. Séduit par l’intérêt du moment et par la perspective de s’enrichir par la suite, il accepta ce que, dans leur effroi, les contrebandiers lui offrirent, et les confirma ou plutôt les encouragea dans la pensée d’emmener avec eux le fils de son bienfaiteur. Ils ne pouvaient se dessaisir de cet enfant, qui était assez grand pour raconter la sanglante tragédie dont il avait été spectateur. La seule excuse qu’une conscience peu scrupuleuse offrit à Glossin, fut la force de la tentation qui lui montrait dans l’avenir des biens qu’il avait tant de fois convoités, en même temps qu’elle le tirait d’embarras pécuniaires au milieu desquels il allait avant peu succomber. Il s’efforça encore de se persuader que la nécessité de sauver sa vie autorisait sa conduite. Il était, jusqu’à un certain point, au pouvoir de ces brigands ; et s’il eût rejeté leurs offres, les secours qu’il aurait appelés, quoique peu éloignés, seraient arrivés trop tard pour le soustraire à ces hommes à qui un meurtre de plus aurait coûté si peu.

Tourmenté par les noirs pressentiments d’une conscience coupable, Glossin se leva, et se mit à la fenêtre. Tous les lieux que nous avons décrits au commencement de cet ouvrage étaient alors couverts de neige ; et la blancheur éclatante mais triste de la terre contrastait avec la mer, à laquelle elle semblait donner une teinte noire et livide. Un paysage couvert de neige peut encore offrir quelque beauté ; mais le froid, l’obscurité et la solitude de la nuit lui donnent une teinte particulière de tristesse ; les objets que nous connaissons le mieux ont disparu, ou sont bizarrement déguisés et méconnaissables ; nos yeux s’égarent étonnés : c’est comme un monde inconnu. Mais ce n’étaient pas là les réflexions qui occupaient l’esprit de cet homme pervers. Ses yeux étaient fixés sur les contours gigantesques et sombres du vieux château. Dans une des tourelles, d’une dimension et d’une hauteur extraordinaire, brillaient deux lumières, l’une à la fenêtre de la salle où était enfermé Hatteraick, l’autre à celle de la chambre adjacente, occupée par les gardiens. « S’est-il échappé, pourra-t-il s’échapper ?… Ces hommes d’ordinaire si négligents auraient-ils exercé une surveillance qui devra consommer ma ruine ?… Si le jour arrive avant qu’il soit parti, il faudra l’envoyer en prison ; Mac-Morlan ou quelque autre instruira l’affaire… Il sera reconnu… convaincu… et pour se venger il dira tout. »

Pendant que ces effrayantes pensées se présentaient rapidement à l’imagination de Glossin, une des lumières disparut, comme interceptée par un corps opaque placé entre elle et la fenêtre. Quel moment critique ! « Il s’est délivré de ses chaînes… il travaille à soulever les barreaux de la fenêtre… rongés par la rouille, ils ne peuvent résister… Ô ciel ! ils sont tombés en dehors, je les ai entendus retentir sur les pierres ! Le bruit va les éveiller ! Que l’enfer confonde ce maladroit Hollandais !… La lumière reparaît… Ils l’ont repris, ils le garrottent ! Non, il s’est retiré un moment, alarmé par la chute des barreaux… le voilà revenu à la fenêtre, car la lumière disparaît… Il s’échappe. »

Un bruit sourd, tel que celui d’un corps qui tombe d’une certaine hauteur sur la neige, annonça qu’Hatteraick s’était heureusement échappé. Un moment après, Glossin vit une figure sombre, semblable à une ombre, se glisser le long du rivage blanchissant, et se diriger vers l’endroit où la barque était attachée : nouveau sujet d’alarme. « Il ne pourra à lui seul conduire la barque ! il faudra que j’aille aider ce misérable. Mais, non ! elle s’éloigne de la côte, et la voilà, grâce à Dieu, la voilà qui se déploie à la clarté de la lune… Oui, maintenant elle est sous le vent : plût à Dieu qu’il fût assez fort pour l’engloutir au fond de la mer ! »

Après ce vœu cordial, Glossin continua de suivre les mouvements de la barque, qui se dirigeait vers la pointe de Warroch, jusqu’au moment où il ne put plus la distinguer des vagues sur lesquelles elle glissait. Satisfait alors de se voir délivré du danger le plus imminent, il regagna son lit si souvent témoin de ses insomnies et de ses remords.



CHAPITRE XXXIV.

LA CAVERNE.


Pourquoi ne m’assistez-vous pas, et ne m’aidez-vous pas à sortir de cet antre impur et souillé de sang ?
Shakspeare. Titus Andronicus.


Le lendemain matin les gardes se trouvèrent dans une alarme et une confusion extrêmes lorsqu’ils s’aperçurent que leur prisonnier s’était évadé. Mac-Guffog parut devant Glossin, la tête aussi troublée par l’eau-de-vie que par la crainte. Il reçut une réprimande sévère pour avoir ainsi négligé son devoir. Le juge de paix ne suspendit sa colère que pour s’occuper des moyens de reprendre le fugitif ; et les officiers de police, heureux d’échapper à son ressentiment et à ses reproches, furent envoyés à la poursuite du fugitif dans toutes les directions, excepté du côté où ils auraient pu le trouver. Glossin leur recommanda particulièrement de visiter avec soin Derncleugh, où souvent se réfugiaient pendant la nuit des vagabonds de toute espèce. Ayant ainsi dispersé ses gens, lui-même se rendit en hâte, par des sentiers détournés, à la pointe de Warroch, lieu de son rendez-vous avec Hatteraick. Il espérait apprendre de lui, plus en détail qu’il ne l’avait pu faire dans leur conférence de la soirée précédente, les circonstances relatives au retour du fils d’Ellangowan dans sa patrie.

Imitant les manœuvres du renard qui revient sur ses pas pour donner le change aux chiens, Glossin tâcha d’arriver à l’endroit convenu, de manière à laisser le moins de traces possible de sa marche. « Plût au ciel qu’il vînt à neiger ! » disait-il en regardant derrière lui, « pour cacher les empreintes de mes pas. Si un des officiers de police les découvrait, il les suivrait à la piste comme un chien de chasse, et il nous surprendrait… Il faut que je descende sur le bord de la mer et que je tâche de me glisser le long des rochers. »

Il descendit donc, non sans peine, la côte escarpée, et s’avança entre le pied des rochers et la mer, qui alors en approchait fort près : tantôt il levait les yeux pour voir si on n’observait pas ses mouvements du haut des rochers placés au dessus de sa tête ; tantôt il les tournait avec inquiétude sur la mer pour s’assurer qu’il n’y avait ni vaisseau ni chaloupe d’où on pourrait l’apercevoir.

Mais ses craintes personnelles furent un instant suspendues quand il arriva à l’endroit où on avait retrouvé le corps de Kennedy. Le fragment de rocher qui avait roulé du haut du promontoire, soit avec, soit après le corps, rendait cet endroit bien remarquable. Il était à la vérité incrusté de petits coquillages et recouvert de mousse et d’herbes marines ; mais il se distinguait encore, par sa forme et par sa substance, des autres rochers qui l’environnaient. On croira aisément que Glossin n’avait jamais dirigé ses promenades vers cet endroit depuis la funeste catastrophe ; elle vint alors se retracer à son esprit avec toutes les circonstances horribles qui l’avaient accompagnée. Il se rappela avec quelle précaution, semblable à un criminel, il était sorti de la caverne et s’était mêlé au groupe épouvanté qui entourait le cadavre, tremblant que quelqu’un ne lui demandât d’où il venait ; il se rappelait aussi avec quel effroi intérieur il avait détourné les yeux de ce sanglant spectacle. Les cris désespérés de son patron « Mon enfant ! mon enfant ! » retentissaient de nouveau à son oreille. « Bon Dieu ! s’écria-t-il, ce que j’ai gagné vaut-il les tourments que j’éprouve en ce moment, et les craintes mêlées d’inquiétude et d’horreur qui depuis ont empoisonné ma vie… Oh ! infortuné Kennedy, que ne suis-je à ta place, et toi à la mienne plein de vie et de santé ! » Mais ces regrets étaient trop tardifs.

Comprimant donc ses sentiments, il se glissa vers la caverne : elle était si voisine de l’endroit où l’on avait retrouvé le cadavre, que les contrebandiers avaient pu entendre de leur retraite les diverses conjectures des assistants sur la mort de leur victime. Rien d’ailleurs n’était plus difficile à découvrir que l’entrée de cet asile ; l’ouverture, aussi étroite que celle d’un terrier de renard, était pratiquée dans la côte, derrière une grosse roche noire, ou plutôt une pierre verticale, qui servait tout à la fois à la dérober aux regards des étrangers et à la faire reconnaître à ceux qui avaient coutume d’y chercher un refuge. L’espace entre cette pierre et la côte était extrêmement étroit, et comme il était encombré de sable et d’autres débris que les marées y déposaient, les recherches les plus minutieuses n’auraient pu faire découvrir l’entrée de la caverne, à moins qu’on ne l’eût débarrassée de tout ce qui l’obstruait. Enfin, pour plus de sûreté encore, les contrebandiers qui fréquentaient cette retraite, après y être entrés, bouchaient l’ouverture avec de la mousse de mer desséchée et bien foulée, qui avait l’air d’avoir été apportée là par le flot. Dirk Hatteraick n’avait pas oublié cette précaution.

Tout hardi et résolu qu’il fût, Glossin sentit son cœur palpiter et ses genoux agités d’un tremblement convulsif quand il se prépara à entrer dans ce repaire secret d’iniquité, pour avoir une conférence avec un brigand qu’il regardait à juste titre comme l’un des hommes les plus déterminés et les plus redoutables qu’il y eût au monde. « Mais il n’a point d’intérêt à me faire du mal, » se dit-il en lui-même pour se rassurer ; néanmoins il examina ses pistolets de poche avant de dégager l’ouverture de la caverne, où il entra en se traînant sur les mains et sur les genoux. Le passage était d’abord bas et étroit, et on ne pouvait y pénétrer qu’en rampant ; quelques pas plus loin il se changeait en une voûte très haute d’une largeur prodigieuse. Le sol, qui s’élevait graduellement, était couvert du sable le plus fin. Avant que Glossin se fût redressé, la voix rauque quoique à demi comprimée d’Hatteraick retentit dans les profondeurs de la caverne.

« Grêle et tonnerre ! est-ce vous ? — Vous êtes dans les ténèbres ? — Diable, oui : où aurais-je donc pris de la lumière ? — J’ai apporté ce qu’il faut, » dit Glossin en tirant de sa poche une boîte à briquet ; et il alluma une petite lanterne.

« Il faut que vous allumiez aussi un peu de feu, car le diable m’emporte si je ne suis pas tout gelé ! — En effet, il fait très froid ici, » répondit Glossin en réunissant quelques douves à demi brisées et d’autres morceaux de bois qui étaient peut-être dans la caverne depuis qu’Hatteraick y était venu pour la dernière fois.

« Froid ! pluie et grêle ! c’est une perdition… je serais mort de froid, si je n’avais arpenté de long en large cette maudite voûte, et si je ne m’étais rappelé les joyeux moments que nous avons passés ici. »

La flamme commença à jeter une lueur éclatante à travers l’obscurité, et Hatteraick approcha sa figure bronzée et ses mains dures et nerveuses au-dessus du feu avec autant d’avidité qu’un misérable affamé à qui l’on présente de la nourriture. La lumière éclairait ses traits sauvages et sombres, et la fumée qu’il supportait jusqu’à en être presque suffoqué, tant il avait besoin de se réchauffer, après avoir formé comme un cercle autour de sa tête, s’élevait vers la voûte sombre et inégale de la caverne : elle s’échappait par quelques fentes ou crevasses pratiquées dans le rocher ; c’est par là aussi sans doute que l’air pénétrait dans ce lieu, quand la marée était haute, époque où l’entrée du côté de la mer était envahie par les eaux.

« Je vous ai aussi apporté de quoi déjeuner, » dit Glossin en lui présentant quelques viandes froides et un flacon d’eau-de-vie. Hatteraick saisit le flacon avec vivacité, le porta à sa bouche, et, après avoir bu un large coup, s’écria avec transport : « Cela a bon goût… cela est excellent… rien de meilleur pour réchauffer un homme ! » puis il entonna un couplet d’une chanson allemande :

Avalons de la bière et force brandevin ;
Allons, brisons jusqu’aux fenêtres ;
Car je suis un franc libertin :
Tu l’es toi-même, c’est certain ;
En cela tous les deux nous sommes passés maîtres.

« Bien chanté, mon brave capitaine, » dit Glossin s’efforçant de prendre un ton jovial, et répondant par le couplet suivant :

Donnez-nous du gin[95] à pleins seaux ;
De vin versez-nous des rivières ;
Après nous viderons nos verres,
Et nous ne serons point si sots.
Nous sommes trois joyeux confrères ;
Toi, prends la terre, et moi les flots,
Tandis que Jack aura les crocs patibulaires.

« C’est cela, mon brave camarade. Vous voilà remis, je crois. Maintenant, parlons de nos affaires. — Vos affaires, s’il vous plaît ? répondit Hatteraick. Grêle et tonnerre ! les miennes sont faites depuis que je me suis échappé de la prison. — Un peu de patience, mon bon ami… je vous démontrerai que vos intérêts sont les mêmes que les miens. »

Hatteraick répondit par une espèce de toux sèche, et Glossin, après un moment de silence, reprit la parole.

Comment avez-vous laissé échapper l’enfant ? — Comment ? Malédiction et tonnerres ! je ne l’avais pas en garde. Le lieutenant Brown le donna à son cousin qui tenait à Middlebourg la maison Van Beest et Van Bruggen, et il lui fit je ne sais quel conte qu’il avait été pris dans un combat… Il le lui donna pour en faire un domestique… Que je l’aie laissé échapper !… Le maudit bâtard, il se serait fait pendre, que je m’en inquiéterais peu. — Bien, bien ! Il a donc été élevé comme un domestique ? — Non, non. Le vaurien gagna le cœur du vieillard, qui lui donna son nom, l’éleva dans son comptoir, et l’envoya aux Indes. Je crois qu’il voulait ensuite le faire passer en ce pays-ci ; mais son cousin lui a donné à entendre que le commerce de la contrebande serait perdu pour longtemps, si le jeune garçon revenait en Écosse. — Croyez-vous qu’il connaisse maintenant son origine ? — Comment diable ! répliqua Hatteraick, vous dirais-je ce qu’il connaît maintenant ? mais il s’en est souvenu pendant bien long-temps. Il n’avait encore que dix ans quand il persuada à un autre enfant de Satan, un bâtard anglais comme lui, de s’emparer de la chaloupe de mon lougre pour revenir dans son pays, comme il disait… Malédiction ! avant qu’on pût les rattraper, ils étaient hors du canal, à la hauteur de Deurloo… la chaloupe aurait pu chavirer. — Plût à Dieu qu’elle eût chaviré pendant qu’il y était ! s’écria involontairement Glossin. — J’étais si furieux contre lui, que je le fis sauter par dessus le bord… mais bah ! le méchant petit diable nageait comme un canard ; je le laissai donc nager un bon mille pour lui apprendre à vivre… Mais, par saint Nicolas ! prenez garde à vous, maintenant qu’il est plus haut qu’un baril de harengs ; car il n’était pas plus haut que cela, qu’il avait déjà la vivacité de l’éclair, et l’impétuosité du tonnerre. — Mais comment est-il revenu des Indes ? — Et comment le saurais-je ? La maison de là-bas a sombré, ce qui nous a donné une terrible secousse à Middlebourg. C’est pour cela qu’ils m’ont envoyé ici pour voir ce qu’on pourrait faire avec mes vieilles connaissances… car nous croyions que les anciennes histoires étaient oubliées, bien oubliées. Je n’étais pas revenu les mains vides de mes deux précédents voyages. Mais Brown, ce stupide chien, a été donner contre l’écueil, en se faisant tuer par le colonel. — N’étiez-vous donc pas avec eux ? — Non, saprédié… Je ne crains rien… mais l’expédition était trop avant dans les terres, et on aurait pu me donner la chasse. — C’est vrai. Mais pour revenir à cet enfant… — Oui, oui. Tonnerres et éclairs ! c’est là votre affaire à vous. — Comment savez-vous qu’il est réellement dans ce pays ? — Parbleu, Gabriel l’a vu dans les montagnes. — Gabriel ! qui est ce Gabriel ? — Un petit Bohémien qui, il y a dix-huit ans environ, fut enlevé par la presse, et mis à bord du sloop de guerre du damné capitaine Pritchard. C’est lui qui s’échappa et vint nous donner avis que l’Éclair était à nos trousses, le jour où fut réglé le compte de Kennedy ; il nous dit que c’était le jaugeur qui nous avait dénoncés. Les Bohémiens et le douanier ne vivaient pas en bonne intelligence. Ce garçon alla aux Indes orientales sur le même bâtiment que votre jeune homme, et, saprédié, il l’a bien reconnu, quoique l’autre ne se soit pas rappelé sa figure. Gabriel se cachait de lui, parce qu’étant déserteur et ayant servi contre l’Angleterre, il ferait chaud pour lui si on le reconnaissait. Il nous a fait savoir positivement que nous pouvions être sûrs que le jeune homme était ici… quoique je m’en m’inquiète aussi peu que d’un bout de câble. — Ainsi donc, réellement et sérieusement parlant, il est actuellement en ce pays ? Hatteraick, parlez-moi comme un ami parle à son ami, dit Glossin d’un air sérieux. — Oui, il y est. Tempête et tonnerres ! pour qui me prenez-vous donc ?

— Pour un scélérat déterminé et altéré de sang, » pensa tout bas Glossin ; mais il ajouta tout haut : « Et qui est celui de vous qui a tiré sur le jeune Hazlewood ? — Mille tempêtes ! Croyez-vous que nous avons perdu l’esprit ?… Ce n’est pas un de nous… non ! il fait déjà assez chaud dans ce pays, depuis que ce damné imbécile de Brown a attaqué la maison de Woodbourne, comme vous l’appelez.

— Mais, reprit Glossin, on m’a dit que c’était Brown qui avait tiré sur Hazlewood. — Non pas Brown ; car la veille du jour de l’événement, il était couché à six pieds sous terre à Derncleugh, Mille diables ! croyez-vous qu’il eût pu sortir de terre pour tirer sur un autre homme ? »

Un rayon de lumière commença à briller au milieu des idées confuses de Glossin.

« Ne m’avez-vous pas dit que le jeune homme, comme vous l’appelez, était connu sous le nom de Brown ? — Oui… le vieux Van Beest Brown, de notre maison Van Beest et Van Bruggen, lui fit prendre son nom, cela est vrai. — Alors, dit Glossin se frottant les mains, c’est lui, par le ciel, qui a commis le crime. — Et que nous importe ? » demanda Hatteraick.

Glossin se tut un instant ; et son esprit fertile en expédients lui inspira sur-le-champ un nouveau projet ; il s’approcha alors du contrebandier avec un air de confiance. « Vous savez, mon cher Hatteraick, que notre principale affaire est de nous débarrasser de ce jeune homme ? — Hem ! interrompit Hatteraick. — Non, continua Glossin… non que je lui veuille le moindre mal, si… si… si nous pouvons faire autrement. Mais il est dans le cas d’être arrêté par la justice, d’abord comme portant le même nom que votre lieutenant, compromis dans l’affaire de Woodbourne, et ensuite pour avoir tiré sur le jeune Hazlewood, dans l’intention de le tuer ou de le blesser. — Oui, oui. Mais à quoi cela vous servira-t-il ? il sera remis en liberté sitôt qu’il aura arboré son véritable pavillon. — Cela est très vrai, mon cher Dirk ; la remarque est fort juste, mon ami Hatteraick. Mais il y a bien là de quoi le retenir en prison, jusqu’à ce qu’il ait fait venir ses preuves d’Angleterre ou d’ailleurs. J’entends un peu les lois, capitaine Hatteraick, et je me charge, moi, Gilbert Glossin d’Ellangowan, juge de paix de ce comté, de faire refuser toutes ses cautions, quand ce seraient les meilleures de tout ce pays, jusqu’à ce qu’il ait subi un second interrogatoire… Maintenant, où croyez-vous que je le ferai incarcérer ! — Mille tempêtes ! qu’est-ce que cela me fait, à moi ? — Un moment, mon ami, cela vous fait beaucoup. Savez-vous que vos marchandises, qui ont été saisies et transportées à Woodbourne, sont maintenant déposées dans la maison de la douane à Portanferry (petite ville de pêcheurs) ? Ainsi donc je ferai enfermer ce jeune homme… — Quand vous l’aurez pris. — Oui, oui, quand je l’aurai pris, et ce ne sera pas long… Je l’enfermerai dans la maison de travail, dans le Briderwel ; vous savez que cette maison est attenante à celle de la douane. — Oui, oui, je connais cela parfaitement. — Je ferai en sorte que la garnison soit occupée ailleurs ; vous aborderez pendant la nuit avec votre lougre, monté de tout son équipage ; vous reprendrez vos marchandises, et vous emmènerez le jeune Brown avec vous à Flessingue. Cela n’est-il pas bien imaginé ? — Oui, à Flessingue, dit le capitaine, ou… en Amérique ? — Oui, oui, mon ami. — Ou… À Jéricho ? — Parbleu ! où il vous plaira. — Oui ; ou bien…., on le fera sauter par dessus le bord ? — Non, je ne vous conseille aucune violence. — Sans doute. Mais vous vous en rapportez à moi. Ouragan et tempête ! je vous connais d’ancienne date. Mais dites-moi ce que Dirk Hatteraick gagnera à cela ? — Comment ! n’y trouvez-vous pas votre compte, comme moi le mien ? et ne vous ai-je pas ce matin remis en liberté ? — Vous m’avez mis en liberté ! diable et tonnerre ! je m’y suis mis moi-même. D’ailleurs, comme vous disiez hier, il y a bien long-temps de cela, ha ! ha ! ha ! — Allons, allons ! pas de plaisanterie. J’aime comme les autres un joli conte… mais c’est votre affaire autant que la mienne. — Que dites-vous, mon affaire ? n’est-ce pas vous qui vous êtes emparé de toute la fortune du jeune homme ? Dirk Hatteraick n’a jamais touché un sou de ses revenus. — Écoutez, écoutez. Je vous dis que c’est une opération qui sera pour notre compte à tous deux. — J’aurai donc la moitié du profit ? — Quoi ! la moitié du bien ? Auriez-vous envie de venir vous établir avec moi à Ellangowan, et de prendre la baronnie, tête levée ? — Ouragan et tempête ! je ne dis pas cela. Vous pourriez me donner la moitié de la valeur… la moitié de l’argent. Demeurer avec vous ! non, jamais. J’aurais une belle maison dans un faubourg de Middlebourg, et un jardin fleuriste tout comme un bourgmestre. — Oui, avec un lion de bois à la porte, et une sentinelle peinte sur le mur, la pipe à la bouche… Mais, dites-moi, Hatteraick, que ferez-vous de toutes les tulipes, de tous les jardins, de toutes les maisons de plaisance des Pays-Bas, si vous êtes pendu en Écosse ? »

Hatteraick changea de visage.

« Diable ! pendu ? — Oui, pendu, mein herr capitaine. Le diable lui-même ne pourrait empêcher Dirk Hatteraick d’être pendu, comme auteur d’un meurtre et de l’enlèvement d’un enfant, si le jeune Ellangowan reste dans ce pays, et si le brave capitaine y est pris recommençant son ancien négoce. En outre, on parle beaucoup de paix, et il ne serait pas impossible que Leurs Hautes Puissances ne consentissent à vous livrer pour faire plaisir à leurs nouveaux alliés, quand même vous resteriez tranquille en Hollande.

— Éclairs, tonnerres et tempêtes ! je… je crains que vous ne disiez vrai. — Non… reprit Glossin qui s’aperçut de l’impression qu’il avait produite ; non que je me refuse à faire les choses convenablement. » Et il glissa dans la main d’Hatteraick un billet de banque de quelque valeur.

« C’est là tout ? dit le contrebandier. Vous avez reçu la valeur d’une demi-cargaison pour fermer les yeux sur notre aventure de Warroch, et encore faisions-nous vos affaires autant que les nôtres. — Mais, mon bon ami, vous oubliez que… que vous allez retrouver toutes vos marchandises. — Oui, au risque de nous faire casser la tête. Nous n’avons pas besoin de votre protection pour cela… nous pourrions bien faire cela sans vous. — J’en doute, capitaine Hatteraick, reprit Glossin sèchement, car, si je ne m’en mêle, vous trouverez probablement une douzaine d’habits rouges à la maison de la douane. Allons, allons, je serai libéral autant qu’il me sera possible ; mais ayez de la conscience. — Le diable m’extermine ! cela est encore plus révoltant que le reste… Vous êtes un voleur et un assassin, puisque vous me proposez de voler et d’assassiner à votre profit ! et, mille tonnerres ! vous venez me parler de conscience !… Trouvez donc quelque meilleur moyen de vous débarrasser de ce brave garçon ? — Non, mein herr ; mais en le confiant à votre charge… — À ma charge, mille bombes ! à une forte charge de poudre et de balles ! Mais, allons, s’il le faut, n’importe… vous avez assez d’intelligence pour deviner ce qui lui arrivera. — Oh ! mon cher ami, j’espère que vous n’emploierez pas les moyens violents… — Les moyens violents ! répéta le capitaine avec une espèce de gémissement… Je voudrais que vous eussiez eu les rêves qui m’ont assailli cette nuit dans cette maudite caverne. D’abord, c’était ce damné douanier, les reins rompus, criant comme le jour où je le fis rouler du haut du rocher ! vous auriez juré qu’il était étendu là, là où vous êtes, se débattant comme une grenouille sur laquelle on a marché… Allons donc… — Eh ! mon ami, dit Glossin en l’interrompant, que signifient toutes ces extravagances ?… Si maintenant vous n’avez pas plus de cœur qu’une poule, nous sommes perdus, perdus sans ressource, vous et moi. — Pas plus de cœur qu’une poule !… Non, je n’ai pas vécu si long-temps pour reculer devant un diable, ou un homme mort ou vif. — Allons, buvez un autre coup… vous avez besoin de vous réchauffer le cœur. Maintenant, dites-moi, combien avez-vous encore de vos anciens compagnons ?

— Aucun : ils sont tous morts, tués, pendus, noyés, au diable peut-être. Brown restait seul… Il n’y a plus que Gabriel, et il consentirait à quitter le pays pour une poignée de pièces d’argent… D’ailleurs il est intéressé à ne pas jaser… et la vieille Meg, sa tante, le fera taire pour sa propre sûreté. — Qu’est-ce que Meg ? — Meg Merrilies, la vieille sorcière, l’Égyptienne, la fille de Satan. — Elle est encore en vie ? — Oui, — Et elle demeure dans ce pays ? — Oui, dans ce pays. Elle était à Derncleugh, l’autre nuit, veillant sur le cadavre de Van Beest Brown, avec deux de mes gens, et quelques-uns de ses noirs Bohémiens. — C’est un autre casse-cou, capitaine. Croyez-vous qu’elle ne parlera pas ? — Non… elle ne le fera pas… elle a juré par salmon[96] que, si nous ne faisions point de mal à l’enfant, elle ne dirait jamais rien de la mort du douanier. Quoique je lui aie donné un lardon sur la tête, avec mon coutelas, et fait une entaille au bras, et qu’elle ait été, pour cette affaire, long-temps détenue à la ville voisine, la vieille Meg Merrilies a été muette. Elle est aussi fidèle que l’acier. — C’est comme vous le dites, répliqua Glossin. Et néanmoins, si l’on pouvait l’emmener en Zélande, à Hambourg… ou… ou… en quelque autre pays… vous m’entendez, cela ne vaudrait que mieux. »

Hatteraick se redressa sur ses pieds ; et regardant Glossin de haut en bas, « Je ne vois pas de pieds de bouc, dit-il, mais il faut que vous soyez le diable en personne !… Meg Merrilies, sachez-le bien, est encore mieux avec Satan que vous-même… Je n’ai jamais essuyé un si terrible ouragan qu’après le jour où je l’ai blessée… Non, non, je ne veux rien avoir à démêler avec elle. C’est une sorcière du démon… un véritable diable… Quant au jeune homme, si cela peut se faire sans nuire au commerce, je vous en débarrasserai bientôt, si, quand il sera sous l’embargo, vous m’en donnez bon avis. »

Ces deux dignes associés concertèrent leur entreprise, et convinrent des moyens d’assurer leur correspondance. Le lougre d’Hatteraick pouvait sans danger croiser près de la côte, aucun bâtiment de la marine royale ne se trouvant en ce moment dans ces parages.



CHAPITRE XXXV.

LA VISITE.


Vous êtes de ces gens qui ne voudraient pas servir Dieu quand le diable le leur ordonnerait. Parce que nous sommes venus pour vous rendre service, vous nous prenez pour des vauriens.
Shakspeare. Othello.


De retour chez lui, Glossin, parmi différentes lettres et papiers arrivés pendant son absence, en trouva une de la plus grande importance : elle était de M. Protocole, procureur à Édimbourg. Il s’adressait à lui, comme à l’agent de feu M. Bertram d’Ellangowan, écuyer, et de ses représentants, pour lui annoncer la mort subite de mistress Margaret Bertram de Singleside, et le priait de communiquer cette nouvelle à ses clients, qui, s’ils le jugeaient à propos, pourraient se faire représenter dans les opérations relatives à la succession qui venait de s’ouvrir.

Glossin comprit que l’auteur de cette lettre ignorait la rupture qui avait eu lieu entre lui et son défunt patron. Il savait que Lucy Bertram avait quelques droits à cette succession ; mais il y avait cent à parier contre un que la vieille fille aurait, dans un caprice, révoqué les dispositions faites jadis en faveur de sa nièce. Après avoir fatigué son imagination fertile, pour découvrir si cet événement ne pouvait lui présenter quelque avantage particulier, il ne trouva aucun moyen de le faire tourner à son profit. Il s’arrêta donc à l’idée de s’en étayer pour reconquérir, ou plutôt pour se créer une réputation ; car déjà, dans plusieurs circonstances, il avait senti le besoin de la considération publique, et peut-être allait-elle lui être plus nécessaire que jamais. « Je dois, dit-il, m’établir sur un bon terrain, pour que, si la tentative de Dirk Hatteraick échoue, il y ait au moins quelques préventions en ma faveur. » Rendons d’ailleurs justice à Glossin : il voyait avec une secrète satisfaction ce dédommagement que, sans qu’il lui en coûtât rien, miss Bertram allait recevoir de tout le mal qu’il avait fait à sa famille. Il résolut donc de se rendre le lendemain matin de bonne heure à Woodbourne.

Cette démarche l’embarrassait, car il éprouvait pour paraître devant le colonel Mannering cette crainte que la duplicité et la bassesse ressentent en présence de la vertu. D’un autre côté, Glossin avait grande confiance en son propre savoir-faire[97]. Son esprit était naturellement souple et fin, et la connaissance des ruses de la chicane ne formait pas toute sa science. Il avait, à différentes époques, résidé pendant long-temps en Angleterre, et s’y était débarrassé de sa rusticité campagnarde et de la pédanterie d’un légiste ; il avait le talent de la persuasion, joint à une effronterie sans pareille qu’il déguisait sous des manières simples et naturelles. Se confiant donc en lui-même, il arriva à Woodbourne vers dix heures du matin, et demanda à parler à miss Bertram.

Il ne dit son nom que lorsqu’il fut arrivé à la porte de la salle à manger : là un domestique, sur sa demande, annonça que M. Glossin désirait avoir un entretien avec miss Bertram. Lucy, se rappelant la scène qui avait abrégé les jours de son père, devint aussi pâle que la mort, et perdit presque connaissance. Julia courut à son secours, et elles sortirent ensemble. Il ne resta dans l’appartement que le colonel, Charles Hazlewood, son bras en écharpe, et Dominie Sampson, dont la figure maigre et les yeux louches devinrent singulièrement effrayants quand il aperçut M. Glossin.

Quoique un peu déconcerté d’abord par l’effet que produisait son arrivée, l’honnête gentleman reprit bientôt un ton d’assurance, et, s’avançant vers le colonel, il dit qu’il espérait que sa présence n’avait pas dérangé ces dames ; celui-ci, d’un ton froid et sec, lui répondit qu’il ne savait pas ce qui lui procurait l’honneur de voir monsieur Glossin.

« Hem ! hem ! J’ai pris la liberté, colonel, de venir voir miss Bertram, pour lui parler d’affaires. — Si vous pouvez faire cette communication à M. Mac-Morgan, son homme de confiance, je crois que miss Bertram le trouvera plus agréable. — Je vous demande pardon, répliqua Glossin ; vous êtes un homme instruit, et vous n’ignorez pas qu’il y a des circonstances où il est plus prudent de ne pas employer d’intermédiaire. — Alors, si monsieur Glossin veut prendre la peine d’exposer dans une lettre l’objet de sa visite, je puis lui promettre que miss Bertram la lira avec toute l’attention nécessaire. — Certainement ! mais il y a des cas où une conférence de vive voix… Hem ! je m’aperçois… je sais que le colonel Mannering est sous l’influence de préjugés qui peuvent lui faire considérer ma démarche comme déplacée ; mais je m’en rapporte à son équité naturelle : doit-il refuser de m’entendre, avant même de connaître le motif qui m’amène ici et sans savoir de quelle importance mes communications peuvent être pour la jeune dame qu’il honore de sa protection ? — Assurément, monsieur, telle n’est point mon intention : je vais consulter miss Bertram, et j’informerai monsieur Glossin de sa réponse, s’il veut bien prendre la peine de l’attendre un moment. » Et il sortit.

Glossin était resté debout au milieu de l’appartement : le colonel n’avait pas fait le moindre geste pour l’inviter à s’asseoir, et lui-même, à la vérité, s’était tenu debout pendant leur court entretien. Quand il fut sorti, Glossin prit une chaise et s’assit d’un air qui tenait le milieu entre l’embarras et l’effronterie. Ses deux compagnons gardaient le silence ; blessé de cette affectation de mépris, il voulut les forcer à le rompre.

« Une belle journée, monsieur Sampson… »

La réponse inarticulée de Dominie pouvait passer pour une affirmation ou pour un murmure d’indignation.

« Vous ne venez jamais voir vos anciennes connaissances à Ellangowan ? vous y trouveriez encore beaucoup des vieux tenanciers. Je porte trop de respect aux anciens propriétaires, pour chasser les vieux fermiers, même sous prétexte d’augmenter mou revenu. D’ailleurs ce ne sont pas là mes manières d’agir. Je n’aime pas… Je crois, monsieur Sampson, que l’Écriture condamne ceux qui oppriment le pauvre et reculent les limites de leurs champs… — Et qui dévorent la substance de l’orphelin, continua Sampson. Anathème, anathème sur eux ! » En parlant ainsi, il se leva, mit sous son bras l’in-folio qu’il lisait, fit volte-face, et quitta la salle en marchant comme un grenadier.

M. Glossin, sans se déconcerter, ou du moins voulant ne pas le paraître, se tourna vers le jeune Hazlewood qui semblait occupé de la lecture d’un journal : « Y a-t-il des nouvelles, monsieur ? » Hazlewood leva les yeux, le regarda, lui passa le journal comme on le passe à un étranger dans un café, se leva, et fit un mouvement pour sortir. « Pardon, monsieur Hazlewood ! mais je ne puis m’empêcher de vous témoigner ma joie de vous voir si bien remis après un si infernal accident. » La réponse à ceci fut une inclination de tête aussi courte et aussi brève que possible : cependant elle suffit pour encourager l’ancien greffier. « Je vous assure, monsieur Hazlewood, que personne n’a pris plus d’intérêt que moi à cet événement, et par amour pour le pays, et à cause de ma vénération particulière pour votre famille, qui occupe un rang si éminent. M. Featherhead devient vieux ; le bruit s’étant répandu qu’il va cesser de siéger au parlement, vous feriez bien de prendre vos mesures d’avance. Je vous parle en ami, monsieur Hazlewood, en homme qui connaît cette affaire ; et si mes services vous étaient agréables… — Pardon, monsieur ! mais je n’ai aucun projet pour lequel votre assistance puisse m’être nécessaire. — Très bien ! Peut-hêtre avez-vous raison ; rien ne presse, et j’aime à voir cette réserve dans un jeune homme. Mais je vous parlais de votre blessure : je crois avoir découvert votre assassin. Oui, je le tiendrai bientôt ; et si je ne le fais pas punir comme il le mérite… — Pardon, monsieur, encore une fois ! mais votre zèle va plus loin que je ne souhaiterais. J’ai mille raisons de croire que ma blessure a été le résultat d’un accident : certainement elle n’était pas préméditée. Croyez que je partagerais votre indignation contre l’homme coupable d’ingratitude et de trahison préméditée, si vous me présentiez un tel monstre. »

Encore une rebuffade ! pensa Glossin : il faut le prendre d’un autre côté. « Très bien, monsieur, on ne saurait penser plus noblement. Je n’aurais pas plus de pitié pour un ingrat que pour un coq de bruyère ; et, à propos de cela (Glossin avait appris de son ancien patron l’art des brusques transitions), je vous ai vu souvent le fusil sur l’épaule, et j’espère que vous serez sous peu capable de tenir la campagne. J’ai remarqué que vous ne dépassez jamais les limites de votre domaine ; j’espère, mon cher monsieur, que vous ne vous ferez pas faute de poursuivre votre gibier sur les terres d’Ellangowan. Je crois que les coqs de bruyère y sont en plus grand nombre, quoiqu’il y en ait beaucoup aussi sur les vôtres. »

Glossin n’obtint encore qu’une salutation froide et réservée ; il essayait de renouer la conversation, lorsque l’arrivée de Mannering le tira d’embarras.

« Je crains de vous avoir retenu trop long-temps, monsieur, dit-il à Glossin ; je désirais que miss Bertram consentît à vous recevoir, parce que, dans mon opinion, sa répugnance doit céder à la nécessité de s’instruire des choses dont vous avez à l’informer dans ses intérêts ; mais des circonstances récentes et qu’il n’est pas facile d’oublier, lui rendraient tellement pénible une entrevue avec monsieur Glossin, que j’ai cru devoir ne pas insister davantage. Je recevrai pour elle vos ordres, vos propositions, toutes les communications enfin que vous pouvez avoir à lui faire. — Je suis désolé, monsieur, tout-à-fait désolé, colonel, que miss Bertram puisse supposer… que des préventions… qu’elle ait l’idée, enfin, qu’aucune chose de ma part… — Lorsqu’il n’y a pas d’accusation, monsieur, la défense est au moins inutile. Vous est-il permis de me communiquer, en ma qualité de tuteur provisoire de miss Bertram, l’affaire que vous croyez de nature à l’intéresser ? — Bien certainement, colonel Mannering ; elle ne pouvait choisir un ami plus respectable, personne avec qui il me soit plus agréable de conférer. — Ayez donc la bonté de m’expliquer ce dont il s’agit, monsieur, s’il vous plaît. — Cela n’est pas si court que vous semblez l’imaginer, monsieur ; mais M. Hazlewood n’a pas besoin de sortir ; je veux tant de bien à miss Bertram, que je souhaiterais que l’univers entier entendît ce que j’ai à dire. — Mon ami M. Charles Hazlewood est sans doute peu curieux d’entendre ce qui ne le concerne point. Maintenant que nous sommes seuls, je me permets de vous prier d’être précis et clair dans vos communications. Je ne suis qu’un soldat, monsieur ; partant, peu habitué aux lenteurs de la procédure. » Et prenant une chaise, il attendit la réponse de Glossin.

« Ayez la bonté de lire cette lettre : c’est le moyen le plus court de vous mettre au courant de cette affaire. »

Après l’avoir lue, et inscrit sur son agenda l’adresse de M. Protocole, Mannering remit la lettre à Glossin en lui disant : « Ceci, monsieur, ne semble pas demander beaucoup d’explications. Je verrai ce qu’il conviendra de faire dans l’intérêt de miss Bertram.

— Mais, monsieur, mais, colonel, il y a encore un point que personne excepté moi ne peut expliquer. Cette dame, cette mistress Margaret Bertram, a légué tous ses biens, par testament, à miss Lucy Bertram, lorsqu’elle demeurait avec mon vieil ami, M. Bertram, à Ellangowan. Je puis l’affirmer, car Dominie (c’était le nom que mon défunt ami donnait toujours au respectable M. Sampson) a servi avec moi de témoin pour cet acte ; et à cette époque elle avait capacité de faire cette disposition, étant dès lors investie du domaine de Singleside, quoique sa sœur aînée eût la jouissance de l’usufruit sa vie durant. C’était un arrangement bizarre du vieux Singleside, qui par là excitait ses deux filles, comme deux chattes, l’une contre l’autre. Ah ! ah ! ah ! — Fort bien, monsieur ! reprit Mannering avec le plus imperturbable sang-froid : mais allons au fait. Vous dites que cette dame avait le droit de disposer de sa fortune en faveur de miss Bertram, et qu’elle l’a fait ? — Sans doute, colonel, répliqua Glossin ; je crois entendre passablement les affaires ; je m’en suis occupé pendant bien des années, et quoique j’y aie renoncé pour jouir de ma petite fortune, je n’ai pas fait divorce avec une science que je préfère à châteaux et à terres, avec la jurisprudence enfin, qui, comme l’a dit un poète,


Est le meilleur moyen pour regagner les terres
Que perdent à l’envi de fous célibataires.


Non, non. je puis encore faire claquer mon fouet ; et ma faible expérience est toujours au service de mes amis. »

En parlant de son savoir-faire avec une telle complaisance, Glossin visait à produire une impression favorable sur l’esprit de Mannering, qui l’eût infailliblement jeté par la fenêtre, ou au moins mis à la porte, s’il n’eût été retenu par la crainte de nuire aux intérêts de miss Bertram. Il fit donc un grand effort sur lui-même en écoutant avec patience, sinon avec bienveillance, l’éloge que Glossin faisait de ses talents. Lorsqu’il eut terminé, il lui demanda s’il savait où était le testament.

« Je sais… c’est-à-dire je pense… je crois pouvoir le retrouver… Il y a des dépositaires qui, en pareil cas, réclameraient des honoraires… — Vous n’avez qu’à parler, répliqua le colonel en tirant son portefeuille de sa poche. — Mais, mon cher monsieur, vous ne me laissez pas achever… Je disais que certaines personnes auraient pu faire une telle réclamation… pour le remboursement du coût de l’acte, les peines et soins dans l’affaire, etc., etc. Mais moi, je désire seulement prouver à miss Bertram et à ses amis que je me conduis honorablement avec elle. Voici ce testament : ç’eût été un bonheur pour moi de le déposer dans les mains de miss Bertram, et de lui adresser mes félicitations sur l’avenir plus heureux qu’il semble lui promettre. Mais puisqu’elle cède à ses préventions contre mol, il ne me reste qu’à lui offrir mes vœux par votre intermédiaire, colonel, et l’assurance que je suis tout prêt à confirmer cet acte par mon témoignage sitôt que j’en serai requis. J’ai l’honneur de vous souhaiter le bonjour, monsieur. »

Ce compliment d’adieu, prononcé avec le ton de la vertu injustement soupçonnée, ébranla l’opinion de Mannering. Il reconduisit Glossin jusqu’à la porte, et le salua avec plus de politesse (quoique toujours froid et réservé) qu’il ne lui en avait montré durant tout leur entretien. Glossin sortit, satisfait de l’impression qu’il avait fini par produire, mais toujours mortifié de l’accueil froid et dédaigneux qu’il avait reçu d’abord. « Le colonel Mannering aurait pu être plus poli, se dit-il intérieurement ; on ne trouve pas tous les jours des hommes qui apportent la nouvelle de 400 livres sterling de rente à une fille qui n’a pas un sou. Oui, Singleside, aujourd’hui, doit bien produire 400 livres par an, car les fermes de Reilageganbeg, de Gillifidget, de Loverless, de Licalone, de Spinter-Knowe, les rapportent. Beaucoup d’autres, à ma place, auraient cherché ici à faire leurs affaires, quoique, à vrai dire, je ne sache pas trop comment ils en seraient venus à bout. »

Glossin ne fut pas plus tôt hors de la cour de Woodbourne, que le colonel dépêcha un de ses domestiques à M. Mac-Morlan, qui ne se fit pas attendre ; il lui remit le testament, le priant d’examiner s’il pouvait être profitable à sa jeune amie. Mac-Morlan lut cet acte avec des jeux étincelants de joie, essuya ses lunettes à plusieurs reprises, et s’écria enfin : « Inattaquable… c’est juste comme un gant… Oh ! personne ne travaille mieux que Glossin, à moins qu’il n’ait quelque motif pour faire de mauvaise besogne. Mais (sa figure changeait de couleur) cette vieille diablesse, passez-moi l’expression, peut avoir fait un autre testament. — Eh bien, comment le saurons-nous ? — En envoyant un fondé de pouvoirs de miss Bertram à la levée des scellés. — Pouvez-vous être son mandataire ? — Je ne le puis ; il faut que j’assiste à un procès criminel devant la cour. — J’irai donc moi-même, reprit le colonel. Je me mettrai en route demain matin. Sampson m’accompagnera… il a signé le testament comme témoin. Mais j’aurai besoin d’un conseil. — L’ancien shérif de ce comté a la réputation d’un excellent praticien ; je vous donnerai une lettre de recommandation pour lui. — Ce qui me plaît en vous, monsieur Mac-Morlan, c’est que vous allez toujours droit au but. Faites votre lettre sur-le-champ… Parlerons-nous à Lucy de cette succession encore incertaine ? — Il le faut bien ; il est nécessaire que vous emportiez un pouvoir signé d’elle : je vais le rédiger tout de suite. Mais je connais sa prudence ; cet espoir ne sera à ses yeux que bien faible et bien incertain. »

Mac-Morlan ne s’était pas trompé : miss Bertram reçut cette nouvelle avec un calme qui prouva combien peu elle fondait d’espérance sur la fortune qu’un événement si inattendu semblait lui promettre. Pourtant, dans la soirée, elle demanda à M. Mac-Morlan, comme par hasard, quel pouvait être le revenu annuel du domaine d’Hazlewood. Voulait-elle s’assurer si l’héritière de 400 livres de rente serait un parti convenable pour le jeune laird ? Nous n’oserions répondre à cette question.



CHAPITRE XXXVI.

L’AVOCAT.


Donnez-moi un verre de vin des Canaries, pour que mes yeux s’animent ; car je dois parler comme un homme en colère, et je parlerai ainsi sur le ton du roi Cambyse.
Shakspeare. Henri IV, première partie.


Mannering, ayant fait choix de Sampson pour compagnon de voyage, ne tarda pas à partir pour Édimbourg. Ils faisaient route dans la chaise de poste du colonel. Celui-ci, qui connaissait la distraction de maître Dominie, ne voulait pas un instant le perdre de vue ; surtout il se serait bien donné de garde de le laisser voyager à cheval ; car quelque malicieux garçon d’écurie aurait pu se donner le plaisir de le mettre en selle le visage tourné du côté de la queue. Aidé de son valet de chambre, qui le suivait à franc étrier, il parvint à débarquer, sans malencontre, M. Sampson dans une auberge à Édimbourg ; car à cette époque les hôtels étaient peu communs. Je dis sans malencontre, et pourtant il exerça deux fois la patience de son surveillant. La première, Barnes le trouva en discussion avec le maître d’école de Moffat : après une très longue conversation sur la quantité d’une syllabe, dans Horace, livre ii, ode 7, ces deux doctes personnages s’étaient engagés dans une querelle sur la signification précise du mot malobathro, dans la même ode. La seconde fois, voulant visiter le champ de Rullion-green et son monument sépulcral, bien chers à son cœur presbytérien, il était descendu pour un moment de la chaise de poste et il ne put être rejoint par Barnes qu’au moment où, après l’avoir visité, il avait déjà pris sa direction vers les monts Pentland. Dans ces deux occasions Dominie avait oublié son ami, son patron, son compagnon de voyage, aussi complètement que s’il eût été encore aux Grandes-Indes. Quand on lui rappela que le colonel l’attendait : « Pro-di-gi-eux… j’avais oublié, » s’écria-t-il selon sa coutume ; et il retourna vers la chaise de poste. Barnes admira la patience de son maître, sachant par expérience avec combien de peine il supportait la négligence et la lenteur ; mais Sampson était pour le colonel un homme privilégié. Tous deux si différents d’humeur et de caractère, il semblait qu’ils fussent faits pour vivre ensemble. Mannering avait-il besoin d’un livre, Sampson l’apportait sur-le-champ. Fallait-il faire une addition, une soustraction, Sampson était toujours prêt. Voulait-il retrouver un passage de quelque auteur classique, il avait recours à Sampson comme à un dictionnaire. Et que l’on s’occupât de lui ou que l’on n’y fît pas attention, cette espèce d’automate ne se montrait ni plus glorieux ni plus mécontent.

Sitôt arrivés à Édimbourg et établis à l’auberge de George, près de Bristo-Port, tenue à cette époque par le vieux Cockburn (j’aime l’exactitude dans les narrations), le colonel demanda quelqu’un pour le conduire chez M. Pleydell, l’avocat auquel il devait remettre la lettre de M. Mac-Morlan. Ayant ordonné à Barnes d’avoir l’œil sur M. Sampson, il se fit conduire chez le jurisconsulte.

C’était vers la fin de la guerre d’Amérique. Le goût des maisons commodes, bien aérées, des ameublements élégants, n’avait pas encore fait beaucoup de progrès dans la capitale de l’Écosse. On commençait, dans la partie méridionale de la ville, à bâtir des maisons dans des maisons[98] comme on les appelait emphatiquement ; et au nord, la nouvelle ville, aujourd’hui si étendue, consistait à peine en quelques maisons isolées. La plupart des personnes considérables, et surtout les hommes de robe, habitaient encore les donjons de la vieille ville. Les habitudes de quelques-uns des vétérans de la chicane n’avaient pas beaucoup changé : un ou deux des avocats les plus accrédités recevaient encore leurs clients dans les tavernes, comme cela se pratiquait un demi-siècle auparavant ; et quoique les jeunes praticiens s’élevassent contre cette vieille coutume, les vieux jurisconsultes n’en conservaient pas moins l’habitude de mêler le vin et les plaisirs de la table aux affaires sérieuses : ils y tenaient, parce qu’elle était ancienne, et peut-être aussi parce qu’ils s’en étaient toujours bien trouvés. Parmi ces zélateurs du temps passé qui persistaient avec une obstination affectée à conserver les mœurs de la génération précédente, était maître Paulus Pleydell, esquire, au demeurant honnête homme, instruit et avocat distingué.

Attaché aux pas de son conducteur, Mannering, après avoir suivi une ou deux rues obscures, arriva à la rue Haute (High-Street), qui en ce moment retentissait des cris des marchandes d’huîtres et du bruit des sonnettes des marchands de gâteaux ; car, comme le remarqua son guide, huit heures venaient de sonner à l’horloge de Tron[99]. Il y avait long-temps qu’il ne s’était trouvé dans les rues d’une capitale populeuse. Ce tumulte et ces cris, cette activité commerciale, cette agitation pour les plaisirs et la licence, la variété des lumières, la forme continuellement changeante des groupes qui remplissent les rues, offrent dans une grande ville, pendant la nuit surtout, un spectacle dont tous les éléments, considérés à part, sont bien vulgaires, mais qui, combinés ensemble, produisent sur l’imagination une impression vive et frappante. On reconnaissait la hauteur extraordinaire des maisons par les lumières qui brillaient irrégulièrement à leurs façades, et il y en avait de si élevées, qu’elles semblaient étinceler au milieux des cieux. Ce coup d’œil, aujourd’hui moins étendu, était alors plus imposant, par la longueur de la Grand’Rue, qui ne s’interrompait qu’à l’endroit où le pont du Nord, communiquant avec elle, formait une place superbe et régulière, depuis la façade du Luckenboots jusqu’à l’entrée de la Canongate, et dont l’étendue en tous sens était en harmonie avec la hauteur prodigieuse des édifices qui l’entouraient de tous les côtés.

Mannering n’eut pas le temps de regarder ni d’admirer : son conducteur lui fit traverser rapidement cette scène intéressante et entra tout-à-coup dans une petite rue fort étroite qui allait en pente. Dans une maison à droite, ils montèrent avec précaution un escalier dont la propreté, à en juger par un seul sens, parut fort suspecte à Mannering ; arrivés à une hauteur assez considérable, ils entendirent frapper un grand coup à une porte, à deux étages encore au-dessus d’eux. La porte s’ouvrit, et les aboiements subits et bruyants d’un chien, les cris d’une femme, les miaulements d’un chat en furie et sur la défensive, se mêlèrent à la voix rauque d’un homme qui disait du ton le plus élevé : « Ici, Mustard ! ici ; à bas, monsieur, à bas ! — Que le ciel nous garde ! dit la femme ; s’il avait fait du mal à notre chat, M. Pleydell ne me l’aurait jamais pardonné. — Ce ne sera rien, ma chère ; mais votre chat ne doit pas être préféré à un client. Vous dites donc qu’il n’y est pas ? — Non, M. Pleydell n’est jamais chez lui le samedi soir. — Et le dimanche matin non plus, sans doute ? À quoi passe-t-il donc son temps ? »

Sur ces entrefaites, Mannering arriva : il vit un campagnard grand et vigoureux, vêtu d’une redingote couleur poivre et sel mêlés ensemble, avec de larges boutons de métal, un chapeau recouvert de toile cirée, des bottes, un gros fouet sous le bras ; l’interlocutrice était une chambrière, qui tenait d’une main le loquet de la porte, et de l’autre un camstane, ou poêlon rempli d’eau de savon, ce qui à Édimbourg indique infailliblement le samedi soir.

« Ainsi, M. Pleydell n’est pas chez lui, ma bonne fille ? demanda Mannering. — Il est chez lui, monsieur, mais il n’est pas à la maison. Il sort toujours le samedi soir. — Mais, ma bonne fille, je suis étranger, et mon affaire est pressée… Pourriez-vous me dire où je le pourrais trouver ? — Son Honneur, reprit le guide de Mannering, doit être à cette heure à la taverne de Clerihugh… Cette femme vous l’aurait dit, il y a déjà long-temps, mais elle s’imagine peut-être que c’est sa maison que vous désirez voir. — Conduisez-moi donc à cette taverne ; j’espère qu’il voudra bien m’écouter ; car je suis venu pour une affaire de quelque importance. — Je ne puis pas vous dire, monsieur ; je sais qu’il n’aime pas qu’on lui parle d’affaires le samedi… Mais il est très obligeant pour les étrangers. — J’irai aussi à la taverne, reprit notre ami Dinmont ; car je suis étranger aussi, et j’ai aussi à lui parler d’affaires importantes. — Allez, reprit la chambrière ; s’il reçoit le gentilhomme, il recevra aussi le simple campagnard… Mais, surtout, n’allez pas lui dire que c’est moi qui vous ai envoyés. — Je ne suis qu’un simple campagnard, c’est vrai ; mais je ne viens pas pour le faire travailler sans salaire, » dit le fermier dans un mouvement légitime d’orgueil ; et il descendit les escaliers, suivi par Mannering et son guide.

Mannering ne put s’empêcher d’admirer l’air décidé avec lequel l’étranger, qui marchait devant eux, fendait la foule, écartant par le simple poids de son corps les passants, ivres ou non. « Il n’ira pas loin de ce train-là, dit le guide ; je parierais une couronne qu’il n’arrivera pas au bout de la rue sans rencontrer quelqu’un qui lui cherche querelle. »

Cet augure ne se vérifia pas : en regardant la taille et la vigueur du colossal Dinmont, ceux qu’il heurtait ainsi le jugeant sans doute d’un trop dur métal pour s’y frotter, le laissaient passer son chemin sans rien dire. Mannering marchait sur les pas de Dinmont ; mais enfin celui-ci s’arrêta, et se tournant vers le guide du colonel, il lui dit : « Je crois, mon ami, que c’est ici la cachette. — Oui, oui, répliqua Donald, c’est ici la cachette. »

Dinmont fit encore quelques pas, prit une allée obscure, monta un escalier non moins sombre, et entra dans une chambre dont il vit la porte ouverte. Pendant qu’il appelait à grand bruit le garçon, comme s’il eût appelé un de ses chiens, Mannering regardait autour de lui, et se demandait comment un homme instruit, bien élevé, et exerçant une profession libérale, pouvait choisir un tel endroit pour y passer ses récréations. Sans parler de l’entrée, qui était horrible, la maison était misérable et tombait en ruine. La chambre où ils se trouvaient en ce moment n’était que faiblement éclairée par une petite fenêtre qui en tout temps, mais principalement vers le soir, donnait accès à un mélange confus d’odeurs désagréables ; vis-à-vis, et du côté opposé, était un vitrage qui donnait sur la cuisine, laquelle n’avait pas de communication avec l’air extérieur, mais recevait pendant le jour un peu de la clarté obscure et nébuleuse que la fenêtre opposée tirait d’une petite rue fort étroite. En cet instant l’intérieur de la cuisine, éclairé par de larges feux, était un vrai pandémonion où hommes et femmes, à demi vêtus, étaient occupés à faire de la pâtisserie, à préparer des huîtres, et à faire bouillir ou rôtir toutes sortes de viandes. Les souliers en pantoufles, ses cheveux, semblables à ceux d’une Mégère, s’échappant de dessous un petit bonnet rond qui lui couvrait les oreilles, la maîtresse de la maison s’agitait, criait, donnait des ordres, en recevait, commandait et obéissait tour à tour, et semblait la magicienne qui régnait sur ces régions ténébreuses.

De fréquents et bruyants éclats de rire qui s’élevaient dans les différentes parties de la maison, prouvaient que ces travaux étaient agréables à un nombreux public. Un garçon se décida, non sans peine, à indiquer au colonel Mannering et à Dinmont l’endroit où leur ami le docte légiste célébrait ses orgies hebdomadaires. La scène qui s’offrit à leurs yeux quand ils entrèrent, et surtout l’attitude du jurisconsulte lui-même, qui remplissait dans cette scène le principal personnage, frappèrent de surprise ses deux clients.

M. Pleydell était un homme aux mouvements brusques, au regard vif et pénétrant ; la finesse ordinaire de sa profession brillait dans ses yeux, et, au total, la gravité un peu pédante d’un avocat se reconnaissait dans toute sa personne. Mais cette gravité, il la déposait le samedi soir, en même temps que sa perruque à trois marteaux et sa redingote noire, quand il était entouré de joyeux compagnons, et prêt à tenir ce qu’il appelait ses grands jours. En ce moment on était à table, et le festin durait depuis quatre heures. Enfin sous la direction d’un vénérable ami de la bouteille, qui avait pris part à la joie et aux divertissements de trois générations successives, la troupe, un peu échauffée, venait de commencer l’ancien jeu, maintenant oublié, des high-jinks. Ce jeu se jouait de différentes manières. Le plus souvent, on jetait les dés sur la table, et celui que le sort désignait, était obligé de prendre et de soutenir pendant quelque temps un caractère de convention, ou de répéter un certain nombre de vers fescennins[100] dans un ordre particulier. S’il sortait un instant du caractère assigné, ou si sa mémoire le trahissait lorsqu’il débitait les vers, des amendes étaient prononcées contre lui. Ces amendes étaient employées soit à boire une dose d’eau-de-vie de surérogation, soit à dégrever d’autant le mémoire général de la soirée. C’est ce passe-temps qui occupait toute l’attention de la compagnie quand Mannering entra dans la chambre.

Le conseiller Pleydell, tel que nous venons de le dépeindre, était intronisé, comme un monarque, dans un fauteuil placé sur la table, la tête entourée d’une couronne de bouchons, les yeux clignotants avec une expression qui tenait de la gaîté et un peu de l’ivresse, pendant que sa cour, autour de lui, répétait des bouts-rimés du genre de ceux-ci :

Où donc Géronte est-il ? où s’est-il fourvoyé ?
Pour n’avoir su nager, Géronte s’est noyé.

Ô Thémis ! tels étaient jadis les amusements de tes enfants d’Écosse.

Dinmont était entré le premier ; il demeura un moment stupéfait… puis il s’écria : « C’est lui ! bien sûr, c’est lui ! Mais diable ! il n’est pas aisé de le reconnaître. »

À ces mots prononcés par le garçon : « M. Dinmont et le colonel Mannering demandent à vous parler, monsieur, » Pleydell tourna la tête, et rougit un peu en voyant les manières distinguées du voyageur anglais. Mais il était de l’opinion de Falstaff : « Allons, coquins, achevez la comédie ! » Jugeant avec raison que c’était le meilleur moyen de ne point du tout paraître embarrassé : « Où sont nos gardes ? s’écria ce moderne Justinien ; ne voyez-vous pas un chevalier étranger arrivé des pays lointains, ici à notre cour d’Holy-Rood… avec notre brave agriculteur André Dinmont, préposé à la garde des troupeaux de notre couronne dans la forêt de Jedwood, où, grâce à notre sollicitude royale pour l’administration de la justice, ils paissent aussi en sûreté que dans le comté de Fife ? Où sont nos hérauts, nos poursuivants d’armes ? notre Lyon, notre Marchmount, notre Carrick, et notre Snowdown ? Faites asseoir ces étrangers à notre table, et qu’on les traite comme il convient à leur rang et à la solennité de ce jour… Demain nous écouterons ce qu’ils ont à nous dire. — Pardon, mon prince, c’est demain dimanche, dit un des convives. — Dimanche ? oui, en effet. Nous nous conformerons aux prescriptions de l’Église… Notre audience sera donc remise à lundi. »

Mannering, qui était resté incertain s’il devait s’avancer ou se retirer, résolut de se prêter pour un moment à cette scène bizarre, quoiqu’il maudît intérieurement Mac-Morlan de l’avoir adressé à un jurisconsulte si extravagant et si fou. Il fit donc quelques pas en avant, salua trois fois très profondément, et demanda la permission de déposer ses lettres de créance aux pieds de sa majesté écossaise, pour qu’elle en prît connaissance à son loisir. La gravité avec laquelle il prit part à la plaisanterie, la respectueuse et profonde inclination avec laquelle il refusa, puis accepta le siège qui lui était présenté par le maître des cérémonies, lui valurent de la part des assistants trois salves d’applaudissements.

« Diable m’emporte s’ils ne sont pas tous fous ! dit Dinmont en s’asseyant avec moins de cérémonie à une des meilleures places ; ou au moins ils ont avancé les fêtes de Noël : c’est une mascarade. »

Un grand verre de vin fut offert à Mannering, qui le but à la santé du prince régnant. « Vous êtes, lui dit le monarque, à ce que je présume, le célèbre sir Miles Mannering, si renommé dans nos guerres contre la France, et vous pourrez, mieux que personne, nous dire si les vins de Gascogne perdent de leur parfum dans nos climats plus froids. »

Agréablement flatté par cette allusion à la gloire de son illustre ancêtre, Mannering répliqua qu’il n’était qu’un parent éloigné de ce preux chevalier ; mais il ajouta, qu’à son avis, le vin était parfaitement bon.

« Il est trop froid pour mon estomac, dit Dinmont en remettant sur la table le verre (qu’il avait vidé pourtant). — Nous corrigerons ce défaut, répondit le roi Paul, premier du nom ; nous n’avons pas oublié que l’air épais et humide de notre vallée de Liddel exige des boissons spiritueuses… Sénéchal, versez à notre fidèle agriculteur un verre d’eau-de-vie ; cela lui conviendra davantage. — Et maintenant, dit Mannering, puisque nous avons été si malavisés que de déranger Votre Majesté dans un de ses moments de loisir et de délassement, nous la supplions de nous dire quand elle voudra honorer d’une audience un étranger que des affaires d’importance ont amené dans votre capitale. »

Le monarque ouvrit la lettre de Mac-Morlan, et après l’avoir rapidement parcourue, il s’écria d’une voix et en faisant un geste qui n’étaient plus selon son rôle : « Lucy Bertram d’Ellangowan, pauvre chère fille ! — À l’amende, à l’amende, s’écrièrent une douzaine de voix ; Sa Majesté a oublié son royal caractère. — Non pas, non pas ! répliqua le roi ; je m’en rapporte à ce courtois chevalier. Un monarque ne peut-il aimer une fille d’un rang inférieur ? Le roi Cophetua et la fille du mendiant n’établissent-ils pas sur ce point un préjugé en ma faveur ? — Phrase d’avocat, phrase d’avocat !… Une seconde fois à l’amende, » s’écrièrent les courtisans en tumulte.

« Nos prédécesseurs, » continua le monarque en élevant la voix pour dominer les séditieuses clameurs des mécontents… ; « nos prédécesseurs n’ont-ils pas eu leurs Jeanne Logies, leurs Belsie Carmichaëls, leurs Oliphants, leurs Sandilands, leurs Weirs ? Nous refusera-t-on le droit de prononcer le nom d’une jeune fille que nous nous faisons un plaisir d’honorer. Eh bien ! périsse l’état ! périsse la royauté ! Car, comme un nouveau Charles-Quint, nous abdiquerons pour chercher, dans le repos de la vie privée, les plaisirs qu’on ne peut goûter sur le trône. »

En même temps, il jeta sa couronne, et sauta à bas de son siège élevé, plus lestement qu’on n’aurait pu l’attendre d’un homme de son âge ; il fit porter dans la pièce voisine deux flambeaux, un bassin, une serviette, avec une tasse de thé vert, et fit signe à Mannering de le suivre. En moins de deux minutes il eut lavé sa figure et ses mains, remis sa perruque devant la glace, et, à la grande surprise de Mannering, ce ne fut plus le même homme qu’il venait de voir, le moment avant, célébrer une extravagante orgie.

« Il y a des gens, monsieur Mannering, devant qui il faudrait se donner de garde de faire des folies, parce qu’ils ont trop de malice, ou trop peu d’esprit, comme dit le poète. Je ne puis mieux témoigner ma confiance au colonel Mannering qu’en me montrant à lui tel que je suis. En vérité, je pense que ce soir j’ai mérité cette confiance au plus haut degré ; j’ai peut-être même abusé de son indulgence… Mais que demande ce grand gaillard ? »

Dinmont, qui avait suivi Mannering, salua en tirant un pied en arrière et en inclinant la tête. « Je suis Dandie Dinmont, de Charlies-Hope, monsieur, le fermier du Liddesdale : me reconnaissez-vous ? c’est pour moi que vous avez plaidé dans ce grand procès. — Quel procès, imbécile ? Vous imaginez-vous que je me souvienne de tous les fous qui viennent m’importuner ? — Monsieur, Votre Honneur, c’était le grand procès pour le droit de pâturage dans les prés de Langtae-Head. — Bien. Malédiction sur toi ! et n’en parlons plus ; donnez-moi votre mémoire[101], et revenez me voir lundi à dix heures. — Mais, monsieur, je n’ai pas précisément de mémoire. — Pas de mémoire ! — Non, pas de mémoire ; Votre Honneur m’a dit l’autre fois, vous devez vous le rappeler, monsieur Pleydell, que pour nous autres habitants des montagnes, vous aimez mieux nous entendre raconter notre histoire de vive voix. — Maudite soit ma langue si elle a dit cela ; il en coûtera cher à mes oreilles. Eh bien ! soit ; dites en deux mots ce que vous avez à dire : vous voyez que monsieur attend. — Ah ! monsieur peut parler le premier, s’il veut : cela est égal à Dandie. — Eh ! grand nigaud, ne comprenez-vous pas que vos affaires sont sans doute fort indifférentes pour le colonel Mannering, mais qu’il ne se soucie peut-être pas de régaler du récit des siennes vos longues oreilles. — Bien, monsieur, bien, comme il vous plaira ainsi qu’à lui. Voici donc mon afîjire, reprit Dandie nullement déconcerté de l’accueil peu amical qu’il recevait : nous sommes toujours, Jack de Dawston Cleugh et moi, en débat à propos des bornes. Vous savez que nos limites sont au sommet de Touthop-Rigg, plus loin que les Pomoragrains, car les Pomoragrains et Slackenspool et les Bloodylaws s’avancent jusque-là, et ils dépendent du Peel. Mais au delà des Pomoragrains, se trouve la grosse pierre appelée Charlies-Cluckie, et qui est la borne entre Charlies-Hope et Dawston-Cleugh. Maintenant, moi je dis que la ligne de démarcation se dirige vers le haut de la montagne, entre le midi et le couchant ; mais Jack de Dawston-Cleugh prétend le contraire, et dit qu’elle est terminée par l’ancienne route qui va par Knot-Gate à Keeldar-Ward, et cela fait une grande différence. — Et quelle différence cela fait-il ? combien pourrait-on y nourrir de moutons ? — Oh ! pas beaucoup, répliqua Dandie en se grattant la tête, c’est situé bien haut et mal exposé ; ça peut nourrir un mouton, ou deux peut-être dans une bonne année. — Et pour ce pâturage, qui peut valoir cinq schellings par an, vous voulez jeter par la fenêtre une centaine de livres, le double peut-être ? — Oh ! monsieur, ce n’est pas pour la valeur de l’herbage, c’est pour la justice. — Mon bon ami, la justice, comme la charité, commence par soi-même. Ne soyez pas injuste envers votre femme et vos enfants, et ne pensez plus à cette affaire-là. »

Dinmont ne s’en allait pas, il tournait son chapeau dans ses mains. « Ce n’est pas cela, monsieur, mais je ne veux pas que Jack se moque de moi. Je pense qu’il produira vingt témoins, et davantage encore ; mais je suis sûr qu’au moins autant déposeront pour moi, tous gens qui ont vécu, de leur temps, à Charlies-Hope, et qui ne voudront pas que la ferme perde ses droits. — Peste ! dit le jurisconsulte, c’est un point d’honneur ; mais pourquoi les deux propriétaires n’interviennent-ils pas ? — Je ne sais pas, monsieur (en se grattant de nouveau la tête), si l’élection s’est passée dernièrement sans aucun tapage ; mais les lairds sont grands amis, et, quoi que nous fassions, Jack et moi, nous ne pouvons les décider à plaider l’un contre l’autre. Mais si vous pensiez qu’on puisse suspendre le paiement de la rente ? — Non, non, cela ne se peut ! Que le ciel vous confonde ! prenez de bons gourdins, et arrangez l’affaire entre vous. — Bah ! monsieur, c’est ce que nous avons fait déjà trois fois, deux fois sur la place, et une fois à la foire de Lockerby ; mais nous avons été toujours de forces égales, et la question n’a pas été décidée ! — Alors prenez de bonnes lames, et allez-vous-en au diable, comme vos pères l’ont fait avant vous. — Enfin n’importe, si vous ne croyez pas l’affaire contraire à la loi, entamez-la : en arrivera ce qui pourra. — Allons, allons ! dit Pleydell, nous allons voir une seconde fois la méprise de lord Soulis. Écoutez-moi, mon ami, faites attention à ce que je vous dis : voyez pour quelle ridicule et insignifiante bagatelle vous allez vous engager dans un procès. — Oui, monsieur, oui ; ainsi vous ne voulez pas vous charger de mon affaire, à ce que je vois ? — Moi, non, sûrement ! Retournez chez vous, buvez une pinte, et n’y pensez plus. » Dandie ne paraissait qu’à demi satisfait, et restait toujours en place. « Avez-vous encore quelque chose à me dire, mon ami ? — Un mot seulement sur la succession de cette dame qui est morte, la vieille Marguerite Bertram de Singleside. — Ah ! qu’avez-vous à voir dans sa succession ? — Ce n’est pas que nous soyons parents des Bertram, répondit Dandie… ce sont de trop grandes gens pour nous… mais Jeanne Liltup, qui était femme de charge du vieux Singleside, et qui était la mère de ces deux jeunes dames qui sont mortes (la dernière était d’un âge mûr, je crois) ; Jeanne Liltup était originaire de Liddelwater, et elle n’était rien moins que cousine au deuxième degré de la sœur consanguine de ma mère. Elle vivait avec Singleside, quand elle était sa gouvernante, cela est sûr, et cela était un grand chagrin et une grande mortification pour sa famille. Mais il l’a épousée, et a satisfait aux lois de l’Église… Je voulais donc vous demander si nous n’avons aucun droit sur la succession. — Pas l’ombre. — N’importe ; nous n’en serons pas plus pauvres. Mais elle peut avoir pensé à nous, si elle a fait un testament… Ainsi, monsieur, j’ai dit ce que j’avais à dire… je vous souhaite le bonsoir, et… » Il mit la main à la poche…

« Non, non, mon ami, je ne reçois point d’honoraires le samedi soir, surtout quand on ne me remet pas de mémoire… Adieu, Daudie… » Dandie salua et partit.



CHAPITRE XXXVII.

L’ENTERREMENT.


Cette plate farce n’avait ni vérité pour toucher le cœur, ni art pour toucher l’imagination ; elle était sombre et point imposante ; horrible, mais repoussante. On ne voit sur la scène qu’une agitation bruyante et sans motif ; pas un sentiment tendre et profond : le froid glacial de l’ouvrage se répand sur les spectateurs.
Le Registre de paroisse.


« Votre Majesté, dit Mannering en riant, a signalé son abdication par un acte de merci et de charité… cet homme ne pensera plus à plaider. — Vous vous trompez, répondit le jurisconsulte expérimenté : la seule différence, c’est que j’ai perdu un client et des honoraires. Il ne restera pas en repos qu’il n’ait trouvé quelqu’un qui s’engage à le seconder dans la folie qu’il est décidé à faire… Non, non. Je vous ai seulement fait voir un autre faible de mon caractère… je dis toujours la vérité le samedi soir. — Et quelquefois aussi dans la semaine, j’imagine ? répondit Mannering en souriant. — Oui, sans doute, autant que ma profession me le permet. Je suis, comme dit Hamlet, un assez honnête homme quand mes clients et leurs hommes d’affaires ne se servent pas de moi comme d’un porte-voix pour débiter à la barre leurs doubles mensonges. Mais il faut vivre ! c’est une triste chose… Maintenant, arrivons à votre affaire. Je suis charmé que mon vieil ami, Mac-Morlan, vous ait adressé à moi : c’est un homme honnête, actif et intelligent ; il a été long-temps shérif-suppléant du comté de…, quand moi-même j’étais shérif ; il occupe toujours le même emploi. Il sait quel intérêt je porte à cette infortunée famille d’Ellangowan et à la pauvre Lucy. Je ne l’ai pas vue depuis l’âge de douze ans : c’était alors une fort jolie enfant, et fort raisonnable, avec un père qui ne l’était guère, un vrai prodigue. Mon attachement pour elle date de loin. Quand j’étais shérif du comté, monsieur Mannering, je fus appelé pour recueillir des informations sur un meurtre commis à Ellangowan, le jour même où naquit cette pauvre enfant, et qui, par une étrange complication d’événements, que malheureusement je ne pus jamais démêler, coïncidait avec la mort ou la disparition de son frère unique, enfant d’environ cinq ans. Non, colonel, de ma vie je n’oublierai le douloureux spectacle qu’offrait ce jour-là le château d’Ellangowan… Le père, la tête à moitié perdue ; la mère expirant au milieu des douleurs d’un enfantement prématuré ; un enfant disparu ; un autre qui entrait dans ce misérable monde, poussant des cris auxquels, au milieu de ce concours des plus affreux malheurs, personne n’avait à peine le temps de faire attention. Nous autres hommes de loi, nous ne sommes pas plus de fer ou d’airain, monsieur, que vous autres soldats n’êtes d’acier. Nous vivons au milieu des crimes et des misères de la société, comme vous au milieu des misères et des crimes de la guerre : peut-être un peu d’insensibilité est-elle nécessaire, dans l’un et l’autre cas, pour faire son devoir… Mais que le diable enlève un soldat dont le cœur est aussi dur que son épée ! que la damnation tombe sur l’homme de loi qui endurcit son cœur comme son front !… Mais allons au fait : je perds ma soirée du samedi… Voulez-vous avoir la bonté de me remettre les pièces qui concernent l’affaire de miss Bertram ?… Ah ! consentez à faire demain un dîner de garçon avec un vieil avocat… à trois heures précises. J’insiste sur ce point… vous viendrez une heure plus tôt… L’enterrement de la vieille est pour lundi ; il s’agit des intérêts de l’orphelin, et nous prendrons une heure sur le dimanche pour nous en occuper… Je crains bien que tout ne soit perdu, si elle a fait un second testament…, à moins pourtant qu’il n’ait pas soixante jours de date. Alors si miss Bertram peut démontrer qu’elle est l’héritière légitime, nous… Mais, écoutez ; mes sujets s’impatientent de l’interrègne… Je ne vous invite pas, colonel, à vous joindre à nous : ce serait abuser de votre complaisance ; il faudrait que vous eussiez commencé la journée avec nous, et passé graduellement du bon sens à la gaîté, de la gaîté à… à… à… À la folie… bonsoir… Henri, reconduisez monsieur Mannering… Colonel, je vous attends demain, pas plus tard que deux heures. »

Le colonel retourna à son auberge aussi étonné des ridicules extravagances au milieu desquelles il avait surpris l’avocat, que de la justesse d’esprit et de la pénétration qu’il avait montrées dans les matières relatives à sa profession, et de la sensibilité avec laquelle il s’était expliqué sur la jeune orpheline.

Le matin, pendant que le colonel et son très silencieux et très paisible compagnon Dominie Sampson achevaient le déjeuner qu’avait préparé et servi Barnes, déjeuner pendant lequel Dominie s’était brûlé la main en versant le thé, on vit arriver tout-à-coup M. Pleydell. Une petite perruque soigneusement peignée, dont chaque cheveu avait reçu d’un zélé et habile perruquier la quantité convenable de poudre, un habillement noir bien brossé, des souliers luisants avec des boucles d’or, et une boucle de même métal à la cravate ; des manières plutôt polies et réservées qu’assurées, cérémonieuses quoique sans aucun mélange d’embarras ; une figure dont les traits expressifs et un peu singuliers portaient l’empreinte d’un calme parfait… tout montrait un personnage bien différent du joyeux convive de la veille. Un regard vif, malin et perçant, pouvait seul rappeler l’homme du samedi soir.

« Je viens, dit-il en saluant avec une extrême politesse, user sur vous de mon autorité royale en matière spirituelle, comme j’ai déjà fait en matière temporelle… Puis-je vous accompagner à l’église presbytérienne, ou à la réunion épiscopale ?… Tros Tyriusve. Un avocat, vous le savez, est de toute religion, ou plutôt de toutes les formes de religion ! Ou souhaiteriez-vous employer l’après-midi autrement ? Vous excuserez mon importunité ; elle n’est plus à la mode. Mais je suis né dans un temps où un Écossais aurait cru manquer aux devoirs de l’hospitalité, s’il avait laissé son hôte seul, excepté pendant son sommeil… Vous me direz, j’espère, si je vous importune. — Pas du tout, mon cher monsieur, répondit Mannering. Je serais charmé de confier la direction de ma barque à un pilote tel que vous. J’entendrai avec le plus vif plaisir quelqu’un de vos prédicateurs écossais, dont les talents font tant d’honneur à ce pays… votre Blair, votre Robertson, votre Henry ; j’accepte donc votre offre de tout mon cœur. Seulement (en tirant l’avocat un peu à part et en tournant ses yeux vers Sampson), mon digne ami, qui rêve sur cette chaise, est un peu distrait et a besoin d’un guide ; mon domestique Barnes, qui lui en sert habituellement, ne peut remplir cet office dans une ville qu’il ne connaît pas, d’autant moins que mon ami a exprimé l’intention de se rendre à l’une de vos églises les plus éloignées d’ici. »

L’avocat lança un regard sur Sampson… « Cette curiosité mérite d’être gardée… Je vous trouverai un bon gardien. Vous, dit-il au garçon, allez chez Luckie[102] Finlayson dans Cowgate, pour lui demander Miles Macfin, le commissionnaire, qui doit être là dans ce moment. Dites-lui que j’ai besoin de lui parler. »

Miles Macfin ne se fit pas long-temps attendre. « On peut confier votre ami aux soins de cet homme, dit Pleydell ; il l’accompagnera ou le conduira partout où il voudra aller, à l’église ou au marché, à une assemblée ou à une cour de justice, ou… enfin, à quelque endroit que ce soit… et vous le ramènera sain et sauf à la maison et à l’heure que vous aurez fixée. Vous pouvez donc laisser M. Barnes libre d’employer son temps comme il voudra.

L’arrangement fut accepté ; le colonel confia même Sampson à cet homme pour tout le temps qu’ils resteraient à Édimbourg.

« Maintenant, monsieur, si vous voulez, nous irons à l’église des Frères-Gris, pour entendre l’historien de l’Écosse, du continent et de l’Amérique. »

Ils furent désappointés… Robertson ne prêchait pas ce jour-là. « Un moment de patience, dit l’avocat, nous serons bien dédommagés. »

Le collègue de Robertson[103] monta en chaire. Son extérieur ne prévenait pas en sa faveur. Un teint d’une pâleur extraordinaire contrastait bizarrement avec une perruque noire, sans poudre ; une poitrine étroite, des reins voûtés ; des mains qui, placées comme deux arcs-boutants sur la chaire, semblaient là pour soutenir le corps du prédicateur plutôt que pour accompagner son débit… Pas de robe, pas même celle de Genève ; un rabat chiffonné, un geste qui semblait involontaire : voilà ce qui frappa d’abord le colonel. « Ce prédicateur semble bien gauche, dit-il à l’oreille de son nouvel ami. — Soyez sans inquiétude ; c’est le fils d’un excellent avocat écossais[104], il montrera de quel sang il sort, je vous en réponds. »

Le savant jurisconsulte avait raison. Mannering entendit un discours rempli de vues instructives et frappantes sur les livres saints, un sermon où le calvinisme de l’église d’Écosse était fortement appuyé sur des arguments solides, et devenait en même temps la base d’un système de morale pratique qui ne couvre pas le pécheur du manteau d’une foi purement spéculative ou des dogmes théologiques, non plus qu’il ne lui permet de s’abandonner aux vagues de l’incrédulité ou du schisme. Il y avait dans la forme de son argumentation, dans ses métaphores, quelque chose d’antique, et qui donnait à son style un plus grand caractère de force et d’élévation. Le prédicateur ne lisait pas son discours, mais consultait de temps à autre un petit papier où il en avait noté les principales divisions… Sa prononciation, d’abord confuse et embarrassée, devint, à mesure qu’il s’échauffa, distincte et animée ; en un mot, quoique son discours ne pût être cité comme un parfait modèle d’éloquence de la chaire, Mannering n’en avait pas souvent entendu qui montrassent autant de savoir, une métaphysique aussi subtile, et si pleins d’arguments victorieusement employés à la défense du christianisme.

« Tels, disait-il en sortant de l’église, tels doivent avoir été les prédicateurs dont le courage intrépide et les talents puissants, quoique rudes et sans culture, nous ont valu la réforme. — Et pourtant, dit Pleydell, ce respectable ministre, que j’aime à cause de son père et à cause de lui-même, n’a rien de cet orgueil sombre et de la morgue pharisaïque que l’on a reprochés aux premiers fondateurs de l’église calviniste d’Écosse. Son collègue et lui diffèrent d’opinion sur quelques points de discipline ecclésiastique, et sont chefs de deux partis opposés dans l’église ; mais ils n’ont jamais perdu de vue les égards qu’ils se doivent respectivement, et n’ont jamais souffert que la malignité se mêlât à une opposition ferme, constante, et en apparence consciencieuse des deux côtés. — Pour vous, monsieur Pleydell, que pensez-vous des points sur lesquels ils ne sont pas d’accord ? — Mais, colonel, j’espère qu’un honnête homme peut aller au ciel sans avoir d’opinion là-dessus. D’ailleurs, inter nos[105], je suis, membre de l’église épiscopale d’Écosse, église souffrante, l’ombre d’une ombre maintenant ; et en vérité ce n’est pas un malheur. Cependant j’aime à prier où priaient mes pères avant moi, sans pour cela penser plus mal du culte presbytérien, ni de ceux dont je ne partage pas les idées. » Après cette remarque, ils se séparèrent jusqu’à l’heure du dîner.

À en juger par l’épouvantable entrée de la maison de l’avocat, Mannering ne s’attendait pas à être bien somptueusement traité. Elle lui parut encore plus sombre pendant le jour que le soir précédent. Les maisons des deux côtés de la rue étaient si peu éloignées, que les habitants auraient pu, de leurs fenêtres, situées en face l’une de l’autre, se donner la main ; quelques-unes même communiquaient entre elles par des galeries en bois. L’escalier de celle où demeurait Pleydell était d’une malpropreté dégoûtante. En entrant dans l’appartement, Mannering remarqua avec peu de plaisir un corridor sombre et étroit. Mais la bibliothèque, dans laquelle il fut introduit par un domestique âgé, d’une figure respectable, faisait un contraste complet avec ce corridor de mauvaise apparence. C’était une pièce d’une assez grande étendue, ornée d’un ou deux portraits de personnages célèbres d’Écosse, par Jamieson, le Van-Dyck de la Calédonie, et garnie, de toutes parts, de livres, les meilleures éditions des meilleurs auteurs, notamment d’une admirable collection des classiques.

« Voilà, dit M. Pleydell, les outils de mon métier. Un avocat sans connaissances en littérature est un automate, un misérable manœuvre ; s’il est un peu versé dans ces connaissances, il a peut-être le droit de se croire un architecte. »

Mannering fut surtout enchanté de la vue dont on jouissait des fenêtres. Elles donnaient sur la magnifique campagne entre Édimbourg et la mer, sur le Forth avec ses îles, la baie qui se termine par le promontoire de Berwick, les côtes voisines de Fife au nord, dont les hauteurs se détachaient sur un horizon pur et azuré.

Après avoir suffisamment joui de la surprise de son hôte, M. Pleydell appela son attention sur les affaires de miss Bertram. « J’ espérais, dit-il, quoique bien faiblement, découvrir le moyen d’établir incontestablement ses droits à la propriété de Singleside ; mais mes recherches ont été infructueuses. La vieille dame était certainement propriétaire absolue et incommutable ; elle pouvait disposer de ses biens. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que le diable ne lui aura pas suggéré de révoquer ce testament, qui est inattaquable. Vous assisterez demain à ses funérailles ; vous recevrez une invitation pour cela, car j’ai averti son agent que vous êtes ici pour représenter miss Bertram. Je vous rejoindrai à la maison mortuaire pour assister à l’ouverture du testament, spectacle quelquefois digne d’être vu. La vieille dame avait chez elle une jeune orpheline, sa parente, qui lui servait de domestique ou à peu près. J’espère qu’elle lui aura assuré un sort en considération de la peine forte et dure[106] qu’elle lui a fait subir durant sa vie. »

Trois messieurs arrivèrent en ce moment : ils furent présentés au colonel. C’étaient des hommes sensée, aimables et instruits : aussi la soirée se passa fort agréablement, et Mannering resta jusqu’à huit heures, fêtant la bouteille de son hôte, laquelle n’était pas de petite taille. À son retour à l’auberge, il trouva une carte d’invitation pour les funérailles de mistress Marguerite Bertram de Singleside : le convoi devait partir pour le cimetière des Frères-Gris, à une heure de l’après-midi.

À l’heure indiquée, le colonel se dirigea vers le faubourg du sud. Il découvrit aisément la maison de la défunte en voyant deux figures sinistres qui se tenaient devant la porte, selon la coutume en Écosse, vêtues de longs manteaux noirs avec des crêpes et des galons blancs, tenant à la main des bâtons qui portaient aussi les insignes du deuil. Deux autres personnages muets, qu’à leurs visages on aurait pris pour des gens accablés par quelque épouvantable malheur, le conduisirent dans la salle à manger de la défunte, où la compagnie était rassemblée pour les funérailles.

L’usage, maintenant aboli en Angleterre, d’inviter tous les parents du défunt à son enterrement, subsiste toujours en Écosse. En beaucoup d’occasions il en résulte un spectacle singulier et frappant, mais qui, le plus souvent, dégénère en pures formalités, en grimaces, lorsque le défunt n’a point été aimé pendant sa vie et n’est point regretté après sa mort. Les rites funèbres pratiqués en Angleterre, l’une des parties les plus belles et les plus imposantes de son rituel, pourraient, dans une circonstance semblable, fixer l’ attention des assistants et les amener à s’unir d’esprit et de cœur aux prières de l’Église ; mais, dans le rituel écossais, rien ne peut produire un tel effet, et si les assistants ne sont pas véritablement pénétrés, l’ennui, une hypocrisie mal déguisée, sont tout ce que l’on peut lire sur leurs visages. Malheureusement, mistress Marguerite Bertram était une de ces personnes qui ne savent point, par la bonté de leur caractère, se concilier l’affection générale ; elle n’avait pas de proches parents à qui la force du sang eût pu seule arracher des larmes : aussi ne voyait-on parmi ceux qui assistaient à ses funérailles que les formes extérieures de l’affliction.

Mannering, au milieu de cette lugubre réunion de cousins aux troisième, quatrième, cinquième et sixième degrés, composait son visage à l’instar des visages graves et solennels qu’il voyait autour de lui ; il paraissait aussi triste de la mort de mistress Marguerite Bertram que si la défunte dame de Singleside avait été sa sœur ou sa mère. Après un moment de silence profond et imposant, des conversations s’établirent dans l’assemblée.

« Notre pauvre amie, » dit un grave monsieur, ouvrant à peine la bouche de crainte de déranger le sérieux mélancolique qu’il avait cherché à donner à ses traits, et laissant couler ses paroles d’entre ses lèvres, qu’il tenait aussi serrées que possible ; « notre pauvre amie a au moins vécu dans l’affluence des biens de ce monde. — Sans doute, » répondit celui auquel s’adressait cette réflexion, les yeux à moitié fermés, « la pauvre mistress Marguerite était bien ménagère de ce qu’elle possédait. »

« Y a-t-il des nouvelles aujourd’hui, colonel Mannering ? » dit à ce dernier un des messieurs qui avaient dîné avec lui la veille, mais d’une voix aussi grave et aussi sombre que s’il avait annoncé la mort de toute sa famille.

« Rien de particulier, je crois, monsieur, » répliqua Mannering d’un ton qu’il mettait autant que possible en harmonie avec celui qui régnait dans cette funèbre réunion.

« Il paraît, » continua celui qui avait parlé le premier, d’un air important et comme un homme bien informé, « il paraît qu’il y a un testament. — Et qu’aura la petite Jenny Gibson ? — Cent livres et la vieille montre à répétition. — C’est bien peu de chose. La pauvre enfant ! elle a été bien long-temps avec la vieille dame ; mais on a toujours tort de compter sur les souliers des morts. »

« Je crains bien, » dit le politique placé à côté de Mannering, « que nous n’en ayons pas fini avec votre vieil ami Tippo-Saïb. Je crois qu’il donnera bien du mal à la Compagnie. On m’a dit, mais vous devez savoir cela au juste, que les actions des Indes orientales ne montent pas. — Je suis persuadé qu’elles ne tarderont pas à monter. — Mistress Marguerite, » dit une autre personne se mêlant à la conversation, « avait des actions de cette compagnie : j’en suis sûr, car je touchais les intérêts pour elle. Il serait à désirer pour les curateurs et les légataires, que le colonel voulût bien donner son avis sur le temps et sur la manière de les vendre. Pour moi, je pense… Mais voici M. Mortelock qui vient nous avertir qu’on va faire la levée du corps. »

M. Mortelock, l’entrepreneur des convois, arriva en effet avec un visage allongé et un air d’affliction solennelle, comme il convenait à son rôle, pour distribuer aux personnes qui devaient porter le drap funéraire de petites cartes qui indiquaient à chacun la place qu’il devait occuper en accompagnant le cercueil. Comme la préséance est censée réglée par le degré de parenté avec le défunt, l’entrepreneur, malgré son expérience consommée en ces tristes matières, ne put s’empêcher de faire des mécontents. Être parent de mistress Bertram, c’était en quelque sorte l’être des terres de Singleside, et tous les cousins et arrière-cousins, là présents, s’en montraient singulièrement jaloux. Quelques murmures se firent donc entendre. Notre ami Dinmont exprima son mécontentement un peu plus haut. Incapable de déguiser sa mauvaise humeur ou de s’exprimer d’un ton convenable en cette circonstance solennelle, « Je pensais que vous me donneriez une de ses jambes à porter, » s’écria-t-il d’une voix beaucoup plus élevée qu’il ne convenait dans cette circonstance ; « et, si je n’étais pas qu’un laboureur, je l’aurais eue à porter moi-même comme tant d’autres qui sont ici. »

Vingt regards de travers, vingt coups d’œil menaçants furent lancés au fermier, qui ne s’en déconcerta pas le moins du monde ; et, après avoir donné carrière à sa mauvaise humeur, il descendit brusquement les escaliers avec le reste de la compagnie, sans faire aucune attention aux remarques critiques de ceux qu’il avait scandalisés par la liberté de ses paroles.

La pompe funèbre se mit en marche. En tête s’avançaient les deux sentinelles qui avaient gardé la porte, avec leurs bâtons et leurs bandes de crêpe, d’un blanc sale, en l’honneur de la chasteté virginale, si bien conservée par mistress Marguerite Bertram. Six chevaux efflanqués, véritables emblèmes de la mort, ornés de caparaçons et de plumes, traînaient, à pas comptés, le char funéraire, tout couvert d’écussons funèbres, vers le lieu de l’inhumation ; ils étaient précédés par Jannie Duff, espèce d’idiot qui, avec des pleureuses et un jabot de papier blanc, accompagnait tous les convois. Derrière, venaient six voitures de deuil, remplies de personnes invitées. La plupart d’entre elles commencèrent alors à donner libre carrière à leur langue et à disserter, avec une curiosité qui ne se déguisait plus, sur le montant de la succession et sur les probabilités qu’elle passerait à celui-ci ou à celui-là. Les principaux prétendants gardaient un silence prudent, craignant de laisser paraître des espérances qui seraient démenties. L’agent ou l’homme d’affaires, le seul qui connût exactement ce qui en était, se renfermait dans une importance mystérieuse, comme s’il voulait faire durer le plus long-temps possible l’anxiété et l’attente des spectateurs.

Enfin on arriva aux portes du cimetière, et de là, se faisant jour à travers deux ou trois douzaines de femmes oisives portant des enfants dans leurs bras et suivies d’une vingtaine d’autres qui couraient en gambadant, le cortège funèbre arriva enfin à la sépulture de la famille de Singleside. C’était une enceinte carrée dans le cimetière des Frères-Gris, dont l’entrée était gardée d’un côté par un ange vétéran, qui avait perdu son nez et une aile, mais qui du reste était resté fidèle à son poste pendant un siècle, tandis que de l’autre côté un chérubin son camarade, qui avait monté la garde sur le piédestal correspondant, était renversé à terre, mutilé, au milieu de la ciguë, des ronces, des orties qui croissaient avec une abondance et une vigueur surprenante autour du mausolée. Une inscription, couverte par la mousse et à demi brisée, informait le lecteur qu’en l’année 1650 le capitaine André Bertram, le premier Singleside, issu de la très ancienne et honorable maison d’Ellangowan, avait ordonné que ce monument fût élevé pour lui et ses descendants. Un nombre raisonnable de faux, de sabliers, de têtes de mort, d’os en croix, accompagnaient une pièce de poésie sépulcrale qui servait d’épitaphe au fondateur du mausolée. La voici :

Si jamais homme eut en partage
La valeur de Bézaléel
Et l’âme de Nathaniel,
Certes c’est bien celui que ce cyprès ombrage.

Là donc, dans une terre épaisse, noire et argileuse, à laquelle s’étaient mêlées les dépouilles de ses ancêtres, on déposa le corps de mistress Marguerite Bertram. Et de même que des soldats qui reviennent d’un enterrement militaire, les plus proches parents de la défunte, qui brûlaient de connaître ses dispositions testamentaires, pressèrent les cochers de les ramener avec toute la vitesse dont leurs chevaux étaient capables, afin d’être bientôt hors d’incertitude sur un sujet si intéressant.



CHAPITRE XXXVIII.

LE TESTAMENT.


Meurs, et dote un collège ou ton chat.
Pope.


Lucien raconte cet apologue : « Une troupe de singes, bien dressés par un entrepreneur intelligent, représentaient une tragédie à la satisfaction générale des spectateurs ; mais un mauvais plaisant ayant jeté une poignée de noix sur la scène, tout devint aussitôt confusion, et les acteurs, sans vergogne, s’abandonnèrent à qui mieux mieux à leur caractère naturel. »

De même, l’approche du moment décisif excitait parmi les prétendants à la succession des sentiments bien différents de ceux dont un moment auparavant, sous la direction de M. Mortelock, ils tâchaient de prendre le masque. Ces yeux, naguère dévotement levés vers le ciel, ou baissés tristement vers la terre avec une grande humilité, furetaient avec activité dans les coffres, les tiroirs, les armoires, les cabinets, et tous les coins de l’appartement d’une vieille fille. Ces recherches ne furent pas sans résultat intéressant, quoiqu’on ne découvrît pas encore de testament.

Ici on trouva un billet de vingt livres sterling, souscrit par le ministre de la chapelle des non-conformistes, avec mention que les intérêts avaient été payés à la Saint-Martin précédente. Il était enveloppé soigneusement dans une nouvelle chanson sur le vieil air : Près des eaux de Charlies. Là, ce fut une correspondance amoureuse entre la défunte et un certain O’Kean, lieutenant dans un régiment d’infanterie. À ces lettres était jointe une pièce qui expliqua tout de suite aux parents comment une liaison qui ne leur annonçait rien de bon avait été subitement rompue : c’était une reconnaissance, souscrite par le lieutenant, d’une somme de 200 livres, de laquelle il ne paraissait jamais avoir été payé aucun intérêt. D’autres billets et reconnaissances portant de meilleures signatures (commercialement parlant) que celles du digne ecclésiastique et du galant militaire, furent aussi découverts ; puis un tas de pièces de monnaie de différentes espèces, des débris de bijoux d’or et d’argent, de vieilles boucles d’oreilles, des tabatières brisées, des montures de lunettes. Mais aucun testament ne paraissait encore ; et le colonel Mannering commençait à espérer que celui remis par Glossin contenait les dernières dispositions de la vieille dame : son ami Pleydell, qui entrait en ce moment, l’engagea à ne se point abandonner à cette agréable pensée.

« Je connais, dit-il, celui qui dirige les recherches, et je parierais à son air qu’il en sait plus long qu’aucun de nous. »

Tandis qu’on s’occupe à fouiller dans tous les coins de la maison de mistress Singleside, jetons un coup d’œil rapide sur une ou deux des personnes de la compagnie qui paraissaient le plus intéressées.

De Dinmont, inutile d’en parler : son fouet sous le bras, il avance sa grosse face ronde par-dessus l’épaule de l’homme d’affaires. Ce petit vieillard maigre et ratatiné, avec un habit noir complet fort propre, c’est Mac-Casquil : j’aurais dit, il y a quelque temps, Mac-Casquil de Drumquag ; mais il a été ruiné par un legs à son profit de deux actions de la banque d’Ayr. Ses espérances dans la présente succession sont fondées sur une parenté quoique très éloignée, sur le soin qu’il avait, le dimanche à l’église, de se placer dans le même banc que la défunte, sur la complaisance qu’il mettait à faire régulièrement sa partie tous les samedis soir, se gardant bien de jamais gagner. Cet autre, dont les cheveux gris sont enfermés dans une bourse de cuir plus grise encore, et qui a l’air passablement commun, est un marchand de tabac qui, possédant une grande quantité de cette denrée au moment où éclata la guerre contre les colonies, en tripla le prix pour tout le monde, miss Bertram seule exceptée. Chaque semaine la tabatière d’écaillé de la dame était remplie de tabac râpé, première qualité, à l’ancien prix, parce que sa servante, qui faisait cette commission, était toujours chargée des compliments de mistress Bertram pour son cousin, M. Quid. Ce jeune homme, qui n’a pas même eu la décence de quitter ses bottes et sa culotte de peau de daim, aurait pu, comme tout autre, gagner les bonnes grâces de la vieille dame, à qui un joli garçon ne déplaisait pas ; mais on pense qu’il a manqué sa fortune en négligeant de se rendre chez elle quand il était invité à prendre le thé, ou en s’y présentant quelquefois après avoir dîné en trop joyeuse compagnie ; enfin, deux fois il marcha sur la queue de son chat ; une autre fois, il mit en colère son perroquet. Aux yeux de Mannering, le personnage le plus intéressant de toute la compagnie était une pauvre fille qui avait été l’humble compagne de la défunte, et sur qui elle avait pendant longues années déchargé sa mauvaise humeur. Amenée, pour la forme, dans l’appartement par la femme de chambre favorite de feu mistress Bertram, elle s’était aussitôt réfugiée dans un coin, d’où elle considérait avec surprise ces étrangers qui osaient fouiller dans ces cassettes et ces armoires que, depuis son enfance, elle ne regardait qu’avec une crainte religieuse. Tous les compétiteurs, l’honnête Dinmont excepté, jetaient sur cette pauvre enfant des regards de travers, la considérant comme une rivale dangereuse, dont les droits pouvaient au moins diminuer l’importance de la succession. Néanmoins elle était la seule qui parût regretter sincèrement la défunte. Quoique par des motifs d’intérêt personnel, mistress Bertram avait été sa protectrice, et sa capricieuse tyrannie était maintenant oubliée : les larmes coulaient abondamment le long des joues de la jeune personne, désormais sans amis, sans ressources.

« Il y a beaucoup d’eau salée ici, Drumquag, dit le marchand de tabac au propriétaire ruiné ; ceci ne nous présage rien de bon : il est rare qu’on montre tant d’affliction sans savoir pourquoi. » M. Mac-Casquil ne répondit que par un geste de tête : il ne voulait pas, en présence de M. Pleydell et du colonel Mannering, paraître l’ami d’un débitant de tabac.

« Il serait bien singulier qu’il ne se trouvât pas de testament, l’ami, » dit à l’homme d’affaires Dinmont, qui commençait à s’impatienter.

« Un moment de patience, s’il vous plaît : mistress Marguerite Bertram était une femme sage et prudente… une sage et prudente femme, qui jugeait bien, qui savait choisir ses amis et ses dépositaires… Elle aura placé ses dernières volontés, son testament, ou pour mieux dire ses dispositions mortis causâ, dans les mains de quelque ami sûr. »

« Je gagerais dix contre un, dit M. Pleydell à l’oreille du colonel, qu’il a le testament dans sa poche. » S’adressant donc à l’homme de loi : « Allons, monsieur, finissons-en, s’il vous plaît ; voici un acte, dressé il y a plusieurs années, qui dispose de la propriété de Singleside en faveur de miss Lucy Bertram d’Ellangowan. » Les assistants demeurèrent immobiles, glacés d’effroi. « Je présume que vous pouvez, monsieur Protocole, nous apprendre s’il existe des dispositions postérieures ? — Permettez, s’il vous plaît, monsieur Pleydeil. » Et prenant l’acte des mains de l’avocat, il en parcourut la teneur.

« Trop tranquille, dit M. Pleydeil, trop tranquille de moitié ; il a, pour sûr, un autre testament dans sa poche. — Pourquoi ne le montre-t-il donc pas ? Que le diable l’enlève ! » dit le colonel, dont la patience ne tenait plus qu’à un fil.

« Pourquoi ?… Comment le saurais-je ? répondit l’avocat. Pourquoi un chat ne tue-t-il pas un rat, sitôt qu’il l’a pris ? Le plaisir de sentir son pouvoir et celui de tourmenter !… je suppose… Eh bien ! monsieur Protocole, que dites-vous de cet acte ?… — Mais, monsieur Pleydell, cet acte est fort bien rédigé, il est très authentique, et revêtu de toutes les formalités voulues par la loi. — Mais révoqué ou abrogé par un autre, de date postérieure, qui est en votre possession. — Quelque chose comme ça, je l’avoue, monsieur Pleydell, » répliqua l’homme d’affaires en tirant de sa poche un rouleau de papier attaché avec de la ficelle, scellé à chaque bout, et sur chaque nœud de la ficelle, avec de la cire noire. « L’acte que vous me produisez, monsieur Pleydell, est du 1er juin 17… et celui-ci (en rompant les cachets et en déroulant le papier avec lenteur) est du 20… non, je me trompe… du 21 avril de la présente année ; il est donc de six années postérieur. — Que le ciel lui casse le cou ! dit le conseiller, empruntant cette imprécation à sir Toby Belch. C’est justement le mois où la ruine d’Ellangowan devint publique ! Mais voyons de quoi il s’agit… »

M. Protocole ayant demandé du silence, commença à lire la pièce d’une voix lente, bien articulée : véritable voix d’homme d’affaires. Le groupe qui l’entourait, les yeux tour à tour brillants ou éteints, selon les alternatives de la crainte ou de l’espérance, appliquant toute son attention pour saisir la volonté de la testatrice à travers les expressions techniques sous lesquelles le notaire les avait enveloppées, aurait été une étude digne d’Hogarth.

Personne ne s’attendait au contenu du testament. Il donnait en toute propriété les domaine et terres de Singleside, sans exception ni réserve, comprenant les terres de Loverles, Licalme, Spinter’s Knowe, etc., etc. (ici le lecteur fit descendre sa voix jusqu’au-dessous même du piano), à Pierre Protocole, clerc du sceau ; ayant (la testatrice) la confiance la plus entière dans sa capacité et son intégrité (ce sont ses propres expressions, que feu ma digne amie voulut absolument faire insérer) ; mais à titre de fidéi-commis seulement (ici le lecteur reprit sa voix ordinaire, et plus d’un visage, dont M. Mortelock lui-même aurait pu envier la triste longueur, se raccourcit insensiblement) ; à titre de fidéi-commis, et pour les fins, usages et emplois ci-après mentionnés.

Quels étaient « ces fins, usages et emplois ? » Là était toute l’affaire.

Venait d’abord un préambule, où il était établi que la testatrice descendait en droite ligne de l’ancienne maison d’Ellangowan, son respectable bisaïeul, Andrew Bertram de Singleside, premier du nom, d’heureuse mémoire, ayant été le second fils de Allan Bertram, quinzième baron d’Ellangowan. Ensuite elle disait que Henri Bertram, fils et héritier de Godefroy Bertram, seigneur actuel d’Ellangowan, avait été, dans son enfance, enlevé à ses parents ; mais que elle, testatrice, était bien assurée qu’il était encore vivant, en pays étranger, et que par la providence du ciel il serait rétabli dans les biens de ses ancêtres : auquel cas, ledit Pierre Protocole était tenu et obligé, comme il le reconnaissait lui-même, tenu et obligé, par l’acceptation des présentes, de se dessaisir desdites terres de Singleside et autres, et de tous les objets en dépendants, et compris dans ladite donation (sous la réserve toutefois d’une indemnité convenable pour ses peines et soins), en faveur et au profit de Henri Bertram sus-nommé ; et ce, sitôt son retour dans son pays natal. Tant qu’il continuerait à résider en pays étranger, comme aussi dans le cas où il ne reviendrait jamais en Écosse, M. Pierre Protocole, le fidéi-commissaire, était chargé de distribuer les revenus des terres et les intérêts des sommes d’argent (sous la déduction toujours d’une indemnité pour ses peines, comme ci-dessus) par égales portions, entre quatre établissements de charité désignés dans le testament. Le pouvoir d’administrer, de faire des baux, de prêter ou emprunter, en un mot, d’administrer comme le propriétaire lui-même, était confié au digne fidéi-commissaire, et, survenant sa mort, à une autre personne, aussi homme d’affaires, nommée dans le testament. Suivaient seulement deux legs particuliers : l’un de cent livres à sa femme de chambre favorite ; l’autre de la même somme à Jenny Gibson (laquelle le testament rappelait avoir été entretenue par la charité de la testatrice), pour payer son apprentissage dans quelque métier honnête.

Une disposition en faveur de la main-morte se nomme en Écosse une mortification, et dans une grande ville de ce pays ( Aberdeen, si ma mémoire ne me trompe pas) il y a un officier qui veille à l’exécution de ces dispositions qui intéressent le public ; à cause de quoi on le nomme le maître des mortifications. Je supposerais volontiers que cette qualification prend son origine dans l’effet que des dispositions de cette nature produisent ordinairement sur les héritiers naturels de ceux qui les ont faites. Quoi qu’il en soit, grande fut la mortification de la compagnie qui, dans le parloir de feu Marguerite Bertram, entendit cette surprenante destination du domaine de Singleside. Un profond silence succéda à la lecture du testament.

M. Pleydell prit le premier la parole. Il demanda à voir le testament, et ayant reconnu qu’il était en bonne forme, il le rendit sans aucune observation, se contentant de dire tout bas à Mannering : « Protocole est aussi honnête qu’un autre, à ce que je crois. Mais la vieille dame a arrangé les affaires de telle façon que, s’il ne devient pas fripon, ce ne sera pas faute d’être tenté. »

« Je pense réellement, » dit M. Mac-Casquil de Drumquag, qui ayant avalé, comme on dit, la moitié de son désappointement, était résolu à donner carrière à l’autre moitié ; « je pense réellement que tout ceci est bien extraordinaire. Je voudrais maintenant savoir de monsieur Protocole qui, étant seul fidéi-commissaire, et avec des pouvoirs illimités, doit avoir été consulté dans cette affaire, je voudrais, dis-je, savoir comment mistress Bertram pouvait croire à l’existence d’un enfant que tout le monde sait avoir été assassiné il y a plusieurs années. — Réellement, monsieur, répliqua M. Protocole, je ne pourrais vous expliquer ces motifs plus qu’elle ne l’a fait elle-même. Feu notre excellente amie était une bonne femme, monsieur… une pieuse femme… elle peut avoir eu, pour croire à l’existence de cet enfant, des raisons impénétrables pour nous, monsieur. — Laissons cela, dit le débitant de tabac, je connais parfaitement les raisons. Voilà Rébecca (la femme de chambre) qui m’a dit cent fois dans ma boutique, que personne ne savait comment sa maîtresse arrangerait ses affaires, parce qu’une vieille sorcière de Bohémienne de Gilsland lui avait fourré dans la tête que le jeune… c’est Henri Bertram qu’on l’appelait, je crois… reviendrait, bien portant, quelque jour… Soutiendrez-vous le contraire, miss Rébecca ?… quoique j’ose dire que vous avez oublié de rappeler à votre maîtresse ce que vous me promettiez de lui dire, quand je vous donnais une demi-couronne, ce qui est arrivé plus d’une fois. Nierez-vous ce que j’avance ? — Je ne sais rien de tout cela », répondit Rébecca d’un ton de mauvaise humeur, en le regardant en face avec l’air assuré d’une femme bien déterminée à ne pas avoir plus de mémoire qu’il ne lui convient.

« Fort bien, Rébecca ; vous êtes contente de votre lot, à ce que je vois. »

Notre petit-maître de seconde classe, car il n’était pas de la première, se tenait là, frappant ses bottes avec sa houssine, faisant la grimace comme un enfant gâté qu’on a privé de son souper. Du reste il gardait pour lui sa mauvaise humeur, où il ne l’exprimait que par des à parte de la nature de ceux-ci : « Ce n’est pas bien, goddam ! Je me suis toujours donné un mal diabolique pour elle ! Un soir, pour venir ici prendre du thé, j’ai quitté King et le coureur du duc, Wile-Hack. Goddam ! il y avait une course de chevaux… j’aurais pu, en restant avec eux, m’en mêler comme tant d’autres, goddam !… et elle ne m’a pas seulement laissé une centaine de livres.

« Nous nous chargerons de tous les frais, dit M. Protocole, qui ne voulait pas en ce moment accroître la haine que son office de fidéi-comraissaire excitait contre lui… Et maintenant, messieurs, il me semble que nous n’avons plus rien à faire ici. Demain je déposerai le testament de ma digne et excellente amie au greffe, pour que chacun en puisse examiner le contenu, et en prendre, s’il le juge à propos, un extrait… » En parlant ainsi, il se mit à fermer les armoires de la défunte avec plus de vivacité qu’il n’en avait mis à les ouvrir… » Mistress Rébecca, vous aurez la bonté de tenir tout en ordre ici, jusqu’à ce que nous trouvions à louer la maison. J’ai reçu des offres ce matin… pour le cas où il y aurait lieu… si je devais être chargé de la gestion. »

Notre ami Dinmont, dont les espérances étaient détruites comme celles de tous les autres, s’était étalé dans la chaise à bras qui servait précédemment à la défunte, laquelle n’aurait pas été médiocrement scandalisée d’y voir ce colosse du sexe masculin étendu de tout son long. Par manière de passe-temps, il roulait la longue mèche de son fouet sur elle-même, comme un serpent qui forme des replis, puis la déroulait pour recommencer de nouveau. Les premières paroles qu’il prononça, quand il eut un peu digéré sa mauvaise humeur, contenaient une déclaration magnanime qu’il ne croyait pas sans doute prononcer si haut… « Rien ! bien !… le sang est plus épais que l’eau… Je ne lui reproche ni mes fromages ni mes jambons. » Mais quand le fidéi-commissaire adressa à la compagnie l’invitation de partir ; quand il parla de louer la maison immédiatement, Dinmont se leva, et étourdit l’assemblée par cette brusque question : « Et que va devenir cette pauvre fille, Jenny Gibson ? Quand il s’agissait de partager la succession, nous étions presque tous de la famille ; en bien ! ne pouvons-nous pas, entre nous, faire quelque chose pour elle ? »

Cette proposition produisit sur beaucoup de personnes un effet plus sûr que l’invitation de M. Protocole, autour duquel elles restaient immobiles comme autour du tombeau de leurs espérances déchues. Drumquag dit, ou plutôt murmura tout bas, qu’il avait des enfants ; et en sa qualité d’homme bien né, il s’attribua la préséance et sortit le premier. Le débitant de tabac se leva brusquement pour combattre la proposition : « Cette petite fille est déjà assez bien traitée, et monsieur Protocole doit naturellement en prendre soin comme exécuteur testamentaire. » À ces mots, prononcés d’un ton sec et décisif, il quitta la place. Le petit-maître essaya une plaisanterie stupide et grossière sur la recommandation de mistress Bertram, qu’on enseignât à la pauvre fille un honnête métier ; mais le colonel Mannering (vers lequel, dans son ignorance des manières de la bonne compagnie, il s’était retourné comme pour lui demander son approbation) lui lança, de ses yeux noirs et vifs, un regard de côté qui le glaça jusqu’au fond du cœur : il gagna l’escalier le plus promptement possible.

Protocole, qui ne laissait pas que d’être un assez bon homme, exprima l’intention de se charger provisoirement de la jeune personne, en protestant toutefois que cela ne pourrait être considéré que comme un acte de pure charité ; alors Dinmont ayant secoué sa redingote comme un chien de Terre-Neuve secoue sa crinière quand il sort de l’eau, s’approcha de lui, et s’écria : « Que le diable m’emporte, monsieur Protocole, si vous avez aucun embarras d’elle, dans le cas où elle consentirait à venir chez nous ! Voyez-vous, Ailie et moi nous ne savons pas grand’chose, et nous aimerions assez que nos filles en sussent un peu plus que nous, pour être comme les filles de nos voisins. Oui, nous l’aimerions assez. Jenny, après avoir vécu si long-temps avec une grande dame telle que lady Singleside, ne peut manquer de connaître les belles manières, de savoir lire dans les livres et manier l’aiguille ; quand elle ignorerait tout cela, nos enfants ne l’en aimeront pas moins. Je lui fournirai tout ce dont elle aura besoin, et de plus un peu d’argent pour sa dépense personnelle ; ainsi les cent livres resteront dans vos mains, monsieur Protocole, et s’accroîtront chaque année des intérêts jusqu’à ce qu’elle trouve un garçon du Liddesdale à qui il manque quelque chose pour acheter un troupeau. Que dites-vous de cela, mon enfant ? J’arrêterai une place pour vous dans la voiture jusqu’à Jethart ; mais après cela il vous faudra prendre un cheval ; car le diable m’emporte si jamais charrette est entrée dans le Liddesdale[107]. De plus, je serais charmé que mistress Rébecca vînt avec vous, mon enfant, et passât un mois ou deux chez nous, jusqu’à ce que vous vous soyez habituée au train de notre ferme. »

Pendant que miss Rébecca lui faisait une révérence et engageait la pauvre orpheline à en faire autant plutôt que de pleurer, et que Dandie leur témoignait, à sa façon, sa bienveillance affectueuse, Pleydell avait recours à sa tabatière. « J’éprouve plus de plaisir à voir un homme de cette espèce que la table la mieux servie, dit-il à Mannering. Je le servirai selon son goût, et je l’aiderai à se ruiner, puisqu’il n’y a pas d’espoir de le faire revenir de cette folie. Holà ! Liddesdale, Dandie, Charlies-Hope ; comment s’appelle-t-il ? »

Le fermier se retourna, infiniment flatté de cette marque d’attention ; car immédiatement après son propriétaire, un avocat en réputation était l’homme qu’il respectait le plus.

« Ainsi vous ne voulez point renoncer à ce procès au sujet de vos limites ? — Non, non, monsieur ; on n’aime pas à perdre son droit, et à donner à rire à ses dépens. Mais puisque Votre Honneur refuse de se charger de ma cause, je chercherai un autre avocat. — Entendez-vous, colonel ? ne vous l’avais-je pas dit ? Eh bien, monsieur, puisque vous voulez absolument faire des folies, il faut vous procurer le petit divertissement d’un procès, aux moindres frais possibles, et vous le faire gagner, s’il se peut. Recommandez à M. Protocole de m’envoyer vos pièces, je lui dirai comment il devra conduire votre affaire. Après tout, je ne vois pas pourquoi vous n’auriez pas vos profits, vos débats judiciaires devant la cour des sessions, comme vos ancêtres avaient leurs combats à mort et leurs incendies. — Sans doute, monsieur, c’est bien naturel. Nous aurions bientôt repris l’ancienne route, si ce n’était à cause de la loi ; et comme la loi nous lie maintenant, elle nous délierait alors. D’ailleurs un homme n’en est que mieux regardé quand il a paru devant les juges. — Très bien raisonné, mon ami. Adieu, et envoyez-moi vos pièces. Allons, colonel, nous n’avons plus que faire ici. — Ah, Dieu merci ! nous verrons sur quel ton chantera maintenant Jack de Dawston-Cleugh ! » dit Dinmont en frappant sur sa cuisse dans un transport de joie.



CHAPITRE XXXIX.

CONVERSATIONS.


Je vais au parlement : vous voyez ce sac. Si vous avez là quelque affaire pendante, soyez court, je vous écoute ; et payez mes honoraires.
Le petit Avocat français.


« Gagnerez-vous la cause de cet honorable fermier ? dit Mannering. — Ma foi, je n’en sais rien. Le combat n’est pas encore engagé ; mais il triomphera de Jack de Dawston, si cela dépend de moi. Je lui dois quelque reconnaissance ; car notre profession, et c’est là son grand inconvénient, ne nous fait pas voir souvent la nature humaine sous son bon côté. Les plaideurs viennent nous trouver dans le premier accès de l’égoïsme et de la colère ; ils tournent à l’extérieur toutes les pointes de leurs animosités et de leurs préventions, comme les forgerons tournent les clous des fers de nos chevaux quand il y a du verglas. Bien des gens sont venus dans mon cabinet, que d’abord j’aurais volontiers jetés par la fenêtre ; mais à la fin je reconnaissais que j’aurais agi comme eux si j’eusse été à leur place, c’est-à-dire en colère, et par conséquent déraisonnable. Je me suis consolé en pensant que si notre profession a plus souvent que toute autre le spectacle de la folie et de la méchanceté humaine, c’est qu’elle leur sert comme de canal pour les exhaler plus librement. Dans les sociétés civilisées, les procès sont la cheminée par où s’échappe la fumée qui, sans elle, circulerait dans toute la maison et incommoderait les yeux de tout le monde. Ne nous étonnons donc pas que le tuyau soit quelquefois un peu engorgé par la suie. — Voudrez-vous me faire le plaisir, lui dit Mannering au moment où ils allaient se séparer, de dîner aujourd’hui avec moi à mon auberge ? Mon hôte assure qu’il a un morceau de venaison et du vin excellents. — De la venaison ? Eh ! mais, non ! cela est impossible. Je ne puis même vous inviter à venir dîner chez moi. Le lundi et le mardi sont jours sacrés ! Mercredi je dois plaider dans une affaire très importante. Mais écoutez ! le temps est froid ; si vous ne partez pas et que cette venaison puisse se garder jusqu’à jeudi… — Vous dînerez avec moi ce jour-là ! — Je vous le promets. — Bien, je resterai donc, comme j’en avais eu l’intention, une semaine ici ; et si la venaison ne se garde pas, nous verrons ce que notre hôte pourra nous donner en place. — Oh ! la venaison se gardera, répondit Pleydell ; et maintenant adieu. Mais à propos, voici quelques lettres de recommandation ; remettez-les à leurs adresses, si vous le jugez à propos. Je les ai écrites ce matin à votre intention. Adieu, mon clerc m’attend à cette heure, pour commencer l’instruction d’une maudite affaire. » Et M. Pleydell partit d’un pas rapide, s’enfonçant dans des passages, montant des escaliers couverts, qui, pour arriver à la rue Haute, étaient à la route ordinaire ce que le détroit de Magellan est à la route plus large, mais plus détournée, du cap Horn.

En jetant les yeux sur les lettres de recommandation que monsieur Pleydell venait de lui remettre, Mannering vit avec joie qu’elles étaient adressées à quelques-uns des littérateurs les plus éminents de l’Écosse : David Hume, esq. — John Home, esq. — Le docteur Fergusson. — Le docteur Black. — Lord Kaimes. — Monsieur Hutton. — John Clerk, esq. — Adam Smith, esq. d’Eldin. — Le docteur Robertson.

« Sur ma parole, mon ami l’avocat a des connaissances bien choisies. Ce sont là des noms qui ont fait du bruit dans le monde. Un indien doit se préparer l’esprit et mettre ses idées en ordre, avant de se présenter dans une pareille société. »

3Iannering ne manqua pas de profiter des lettres de M. Pleydell. Nous regrettons beaucoup de ne pouvoir donner au lecteur une idée du plaisir et de l’instruction qu’il trouva dans un cercle toujours ouvert aux étrangers instruits et sensés, et tel qu’il n’y en eut jamais de semblable à aucune époque, sous le rapport de la supériorité et de la variété des talents.

Le jeudi, M. Pleydell arriva à l’auberge du colonel Mannering. La venaison se trouva de première qualité, le vin de Bordeaux excellent, et le docte avocat, amateur éclairé des plaisirs de la table, fit honneur à l’un et à l’autre. Cependant je ne pourrais dire si la bonne chère lui causa plus de plaisir que la présence de Dominie Sampson ; car avec la tournure d’esprit particulière à sa profession, il trouva moyen de s’en amuser beaucoup, ainsi que deux amis que Mannering avait invités. La simplicité laconique des réponses de Sampson aux questions insidieuses de l’avocat, faisait ressortir la bonhomie de son caractère, d’une manière entièrement neuve pour le colonel. Sampson déploya une foule de connaissances variées, abstraites, mais, généralement parlant, sans utilité véritable. « La tête de Dominie, dit l’avocat à cette occasion, ressemble à la boutique d’un prêteur sur gages, remplie de marchandises de toute espèce, mais si confusément entassées et dans un tel désordre, que le propriétaire ne peut jamais mettre la main sur un article au moment où il en a besoin. »

Quant à M. Pleydell, il donna au moins autant d’exercice aux facultés intellectuelles de Sampson, qu’il tira de lui d’amusement. Lorsque, s’abandonnant à ses saillies, à son esprit naturellement vif et mordant, il devint plus animé et plus satirique, Dominie le regarda avec cette surprise que doit éprouver l’ours apprivoisé lorsque, pour la première fois, le singe, son futur associé, se trouve en sa présence. M. Pleydell glissait avec malignité, au milieu d’une conversation grave et sérieuse, quelque proposition qu’il savait bien que Dominie ne laisserait pas passer. Il contemplait dans un ravissement infini le travail intérieur avec lequel Sampson préparait ses idées pour lui répliquer, et s’efforçait de mettre en mouvement toute la pesante artillerie de son érudition, afin de réduire en poudre la proposition hérétique ou schismatique mise en avant. Mais tout-à-coup, avant que ses lignes de défense fussent établies, l’ennemi avait changé de position, et apparaissait menaçant, dans une position nouvelle, sur les flancs ou sur les derrières. « Pro-di-gi-eux ! » s’écria-t-il vingt fois, quand, marchant à l’ennemi avec l’espérance d’une victoire assurée, il trouvait le champ de bataille abandonné. L’on peut croire qu’il ne lui en coûtait pas peu de peine pour rétablir le combat. « Je le compare, disait le colonel, à une armée de naturels indiens, formidable par le nombre des troupes, mais qui tombe dans une confusion irréparable à la première démonstration faite pour la prendre en flanc. » Au total, Dominie, quoique un peu fatigué par les manœuvres intellectuelles qu’il dut opérer avec tant de précipitation et toujours sous la nécessité du moment, proclama ce jour un des plus beaux de sa vie, et ne parla jamais de M. Pleydell que comme d’un homme érudit et fa-cé-ti-eux.

Les autres convives s’étant retirés, Mannering, Dominie et M. Pleydell restèrent seuls. La conversation tourna alors sur le testament de mistress Bertram. « Et maintenant, dit Pleydell, qui a pu fourrer dans la tête de cette vieille jument poussive de déshériter la pauvre Lucy Bertram, pour donner sa fortune à un enfant qui est depuis si long-temps mort et disparu ? Pardon, M. Sampson, j’oubliais combien ces souvenirs sont affligeants pour vous. Je me souviens de vous avoir interrogé sur cette affaire, et jamais je n’ai eu tant de peine à faire dire à personne trois mots de suite. Vous pouvez, colonel, parler de vos Bramines pythagoriciens ou silencieux. Allez, je vous assure que ce docte gentleman est leur maître en taciturnité. Mais les paroles des sages sont précieuses, et ne doivent pas être jetées légèrement et au hasard. — Certainement, dit Dominie essuyant ses yeux avec son mouchoir bleu rayé, ce fut là un jour bien amer pour moi ; oui, un jour qui m’a fait regretter celui de ma naissance ; mais celui qui impose le fardeau donne la force de le porter. »

Le colonel profita de cette occasion pour prier M. Pleydell de l’informer en détail des circonstances relatives à la perte de l’enfant ; et l’avocat, qui n’aimait rien tant qu’à parler des matières judiciaires et criminelles, particulièrement quand elles étaient à sa connaissance personnelle, entra dans les plus petits détails. « Et quelle est votre opinion définitive sur tout cela ? dit Mannering. — Oh ! que Kennedy a été assassiné ; ce n’est pas la première fois que cela est arrivé sur cette côte. C’est chose ordinaire qu’un contrebandier tue un douanier. — Et que conjecturez-vous qui soit arrivé à l’enfant ? — Hélas ! assassiné aussi, sans nul doute, répondit Pleydell ; il était assez âgé pour dire ce qu’il avait vu ; et ces mécréants maudits ne se feraient pas scrupule de commettre un second massacre de Bethléem, s’ils croyaient y devoir gagner quelque chose. »

Dominie soupira profondément et s’écria : « Épouvantable ! »

« Mais il était question de Bohémiens dans cette affaire, ajouta le colonel, et ce qu’a dit après l’enterrement cet homme à l’air commun… — L’idée de mistress Bertram, que l’enfant existait encore, était fondée sur le rapport d’une bohémienne, dit Pleydell s’emparant de la pensée à demi exprimée du colonel ; je vous envie, monsieur Mannering, ce rapprochement ; c’est une honte pour moi de n’avoir pas imaginé cette conclusion. Nous allons nous occuper de cette affaire à l’instant même. Hé, garçon, hé ! ici ! Allez chez Luckie Wood dans Cowgate ; vous y trouverez mon clerc Driver ; il doit être engagé à cette heure dans une partie de high-jinks (car nous et nos subordonnés, colonel, nous sommes extrêmement réguliers dans nos irrégularités). Dites-lui de venir ici sur-le-champ. S’il est mis à l’amende, je me charge de payer pour lui. — Et continuera-t-il devant vous son personnage ? — Ah ! ne m’en parle plus, Hall, si tu m’aimes. Il faut que nous ayons, s’il est possible, des nouvelles d’Égypte ! Oh ! si je parviens à saisir le moindre fil de cet écheveau si embrouillé, vous verrez comme je le déviderai. J’arracherai la vérité à vos Bohémiens, comme les Français les appellent, mieux qu’un monitoire, ou une plainte de Tournelle[108]. »

M. Pleydell faisait encore l’éloge de ses talents dans sa profession, quand le garçon rentra. Il amenait avec lui M. Driver, la bouche encore grasse du jus d’un pâté de mouton, et la lèvre supérieure encore couverte de l’écume du dernier verre de bière à deux sous qu’il venait de boire, tant avait été grand son empressement à se rendre aux ordres de son patron. « Driver, mettez-vous en campagne sur l’heure, et découvrez-moi l’ancienne femme de chambre de mistress Marguerite Bertram. Informez-vous d’elle partout : mais s’il vous fallait un renseignement de M. Protocole, de M. Quid, ou de quelque autre de cette espèce, ne vous montrez pas vous-même ; envoyez quelque femme de votre connaissance, et, je puis le dire, vous en connaissez beaucoup qui sont disposées à vous rendre service. Quand vous l’aurez découverte, dites-lui de se trouver chez moi demain matin à huit heures précises. — Quel motif lui donnerai-je ? demanda l’aide-de-camp. — Celui qui vous plaira, répondit l’avocat ; est-ce à moi d’inventer des mensonges à votre place, je vous prie ? Qu’elle soit demain in prœsentia à huit heures, comme je vous l’ai déjà dit. » Le clerc grimaça, salua, et sortit.

« C’est un garçon bien intelligent ; je ne crois pas que l’on puisse trouver son pareil pour suivre un procès. Il écrirait sous ma dictée trois nuits de suite sans dormir ; ou, ce qui revient au même, il écrit aussi bien, aussi correctement, endormi qu’éveillé. De plus, c’est un garçon rangé. Quelques-uns de ses pareils vont toujours changeant de cabaret, de façon qu’il faut mettre vingt personnes à leurs trousses pour les trouver, comme le capitaine à tête brûlée, traversant les tavernes d’East-Cheap pour découvrir Falstaff. Lui, il est la constance même ; il a sa résidence d’hiver au coin du feu, sa résidence d’été auprès de la fenêtre, dans la taverne de Luckie Wood, et tous ses voyages se bornent à aller d’une table à l’autre : on l’y trouve à toute heure, une fois sa besogne faite. Mon opinion est qu’il ne se déshabille jamais, et jamais ne se couche ; la bière seule lui tient lieu de tout, de nourriture, de boisson, d’habits, de sommeil, de bain. — Et le trouve-t-on toujours en état de remplir ses fonctions ? D’après le lieu de sa résidence ordinaire, j’en douterais volontiers. — Oh ! la boisson ne l’empêche jamais de travailler. Il écrirait quatre heures encore après qu’il ne peut plus parler. Il me souvient qu’un jour je fus chargé inopinément de dresser un acte d’appel ; c’était après dîner, un samedi soir, et j’étais peu disposé à me mettre à la besogne. Cependant on était venu me trouver à la taverne de Clerihugh, et nous nous assîmes jusqu’à ce que j’eusse vidé pour mon compte une poule huppée[109] de Bordeaux. Alors je consentis à jeter les yeux sur les pièces. Il nous fallait absolument Driver. C’est tout ce que purent faire deux hommes que de le rapporter ; car il était, comme cela lui arrive quelquefois, sans mouvement et sans voix ; mais on n’eut pas plus tôt placé une plume entre ses doigts, du papier devant lui, qu’il se mit à écrire sous ma dictée comme à l’ordinaire. Nous fûmes, il est vrai, obligés d’avoir quelqu’un pour tremper sa plume dans l’encre ; car il ne voyait pas l’encrier. Et cependant, colonel, je n’ai vu de ma vie pièce d’écriture plus propre et plus régulière. — Mais le lendemain matin, comment la trouvâtes-vous ? — Parbleu, excellente ! À trois mots près qui étaient à corriger[110] -, c’était un vrai chef-d’œuvre, que nous fîmes partir le jour même par la poste. Mais vous viendrez demain déjeuner avec moi, et vous assisterez à l’interrogatoire de cette femme. — C’est d’un peu bonne heure. — Je ne pouvais faire autrement. Si je n’étais pas dans la salle du palais de justice au coup de neuf heures, le bruit courrait que j’ai eu une apoplexie, et je m’en ressentirais tout le reste de la session. — Eh bien donc, je me lèverai matin pour déjeuner avec vous. »

La compagnie se sépara pour ce soir-là.

Le lendemain matin le colonel arriva à huit heures chez l’avocat, tout en maudissant l’air frais d’une matinée de décembre en Écosse. Il trouva mistress Rébecca que M. Pleydell avait fait asseoir au coin du feu, une tasse de chocolat près d’elle ; tous deux étaient déjà dans une conversation très suivie.

« Ah ! je vous assure, mistress Rébecca, que je n’ai pas l’intention d’attaquer le testament ; je vous donne ma parole d’honneur que vous n’avez rien, absolument rien à craindre pour votre legs. Vous l’avez mérité par votre conduite avec votre maîtresse, et je souhaiterais qu’il fût du double. — Mais, monsieur, ce n’est pas bien, à coup sûr, de rapporter ce qu’on a entendu… Vous avez vu comme ce malhonnête M. Quid m’a reproché quelques petits cadeaux, et a répété quelques propos en l’air qui devaient rester entre lui et moi. Si je parlais librement à Votre Honneur, je ne sais ce qui pourrait en résulter. — Rassurez-vous, ma chère Rébecca ; ma profession, votre âge, votre figure, tout vous donne le droit de parler aussi librement qu’un poète érotique. — Eh bien ! si Votre Honneur pense que je puis parler librement… voici la chose : Vous savez qu’il y a un an, un peu moins peut-être, on conseilla à ma maîtresse d’aller passer quelque temps à Gilsland, afin de se dissiper d’une grande mélancolie. Les malheurs d’Ellangowan commençaient à devenir publics, et elle en était extrêmement affligée car elle tenait de près à cette famille. Ellangowan et elle avaient été ensemble tantôt bien, tantôt mal… mais depuis deux ou trois ans surtout ils étaient fort mal ; car il lui demandait toujours à emprunter de l’argent, et elle n’en voulait pas prêter, sachant bien que le laird ne pourrait pas le lui rendre. Si bien qu’ils s’étaient tout-à-fait brouillés. Quelqu’un donc de la compagnie qui était à Gilsland lui dit que le domaine d’Ellangowan allait être vendu, et vous ne sauriez croire comme, à partir de ce moment, elle prit Lucy en grippe : vingt fois elle m’a dit : « Becky, ô Becky ! si cette inutile petite fille d’Ellangowan, qui ne peut conduire son père et l’empêcher de faire des sottises, était seulement un garçon, ils ne pourraient pas vendre le vieux château pour payer les dettes de ce maître fou. » C’était toujours le même refrain, si bien que j’étais lasse, malade même, de l’entendre toujours maudire la pauvre demoiselle, comme s’il eût dépendu d’elle de changer son sexe. Un jour que nous nous promenions à Gilsland, sous les rochers, elle regardait une nombreuse famille de garçons… c’étaient les enfants d’un nommé Mac-Crosky, et elle s’écria involontairement : « N’est-ce pas une chose étrange et désolante que le dernier manant du pays ait un fils et un héritier, et que la maison d’Ellangowan soit sans descendant mâle ? » Il y avait là, derrière nous, une Bohémienne qui l’entendit, la plus épouvantable femme que j’aie jamais vue. « Qu’entends-je ? dit-elle ; qui ose dire que la maison d’Ellangowan s’éteindra, faute d’héritier mâle ? — C’est moi qui le dis, répliqua mistress Bertram, et qui le dis le cœur plein d’amertume. » La Bohémienne lui prit alors la main. « Je vous connais fort bien, ajouta-t-elle, quoique vous ne me connaissiez pas. Mais, aussi sûr qu’il y a un soleil dans le ciel ; aussi sûr que cette eau court à la mer ; aussi sûr qu’il y a un œil qui nous voit, une oreille qui nous entend, vous et moi… Henri Bertram, qu’on croit avoir été assassiné à la pointe de Warroch, n’a point péri en ce lieu… Il devait subir de terribles épreuves jusqu’à sa vingt-unième année ; c’est ce qui a été prédit sur lui… Mais si vous vivez et si je vis, nous en entendrons reparler cet hiver, avant que la neige soit restée deux jours sur le mont de Singleside… Je n’ai pas besoin de votre argent, vous penseriez que je veux vous fasciner la vue. Adieu, jusqu’après la Saint-Martin… » Et elle disparut, nous laissant immobiles d’étonnement. « N’était-ce pas une femme très grande ? demanda Mannering en l’interrompant. — N’avait-elle pas, ajouta l’avocat, les cheveux noirs, les yeux noirs, et une cicatrice au front ? — C’était la femme la plus grande que j’aie jamais vue ; ses cheveux étaient noirs comme la nuit, si ce n’est qu’ils commençaient à grisonner, et elle avait au front une cicatrice à y fourrer le bout de votre doigt. Quiconque l’a vue une fois ne l’oubliera de sa vie. Je suis moralement sûre que c’est d’après ce que nous dit cette Bohémienne que ma maîtresse a fait son testament, car elle avait pris en aversion la jeune demoiselle d’Ellangowan ; et elle l’aima moins encore après lui avoir prêté une somme de 20 livres. Car elle disait que miss Bertram, non contente de laisser passer le domaine des Ellangowan en des mains étrangères, puisqu’elle était fille et non pas garçon, allait encore, par sa pauvreté, devenir une charge, une honte pour les Singleside… Mais j’espère que le testament de ma maîtresse est valable, car ce me serait un terrible crève-cœur de perdre mon legs, tout petit qu’il soit. Je n’avais que des gages très minces, et je crois l’avoir bien gagné ! »

L’avocat calma ses craintes, lui demanda des nouvelles de Jenny Gibson, et apprit qu’elle avait accepté les offres de Dinmont. « Et moi, continua mistress Rébecca, j’en ai fait autant, puisqu’il a eu la politesse de m’inviter. Ce sont de très braves gens que les Dinmont, quoique ma maîtresse n’aimât pas beaucoup à parler de cette branche de la famille ; mais elle aimait on ne peut plus les jambons de Charlies-Hope, et les fromages, et les canards, et les mitaines, et les chaussons de laine d’agneau… oui, elle aimait bien tout cela. »

M. Pleydell congédia mistress Rébecca. Quand elle fut partie : « Je crois connaître la Bohémienne, dit-il. — J’allais vous en dire autant, répliqua Mannering. — Son nom ? — Meg Merrilies. — Comment savez-vous cela ? » dit l’avocat en regardant le militaire avec un air de surprise comique.

Mannering lui apprit qu’il avait vu cette femme à Ellangowan, il y avait une vingtaine d’années, et raconta à son savant ami toutes les particularités de sa première visite dans ce château.

M. Pleydell l’écouta avec une grande attention. « Je me félicitais, dit-il ensuite, d’avoir fait la connaissance d’un profond théologien dans la personne de votre chapelain ; mais je ne m’attendais pas à trouver dans son patron un disciple d’Albumazar ou de Messahala. J’ai l’idée pourtant que cette Bohémienne pourrait nous en dire, sur l’affaire qui nous occupe, plus long qu’elle n’en a appris par l’astrologie ou la seconde vue. Une fois déjà je l’ai eue entre les mains, mais je n’en pus pas tirer grand’chose. Je vais écrire à Mac-Morlan de remuer ciel et terre pour la découvrir. Je me ferai un plaisir d’aller dans le comté de… pour procéder moi-même à son interrogatoire… J’ai toujours une commission de juge de paix pour ce district, quoique je ne sois plus shérif… Je n’ai jamais rien eu tant à cœur en ma vie, que de savoir la vérité sur ce meurtre et sur le sort de cet enfant. J’écrirai au shérif du comté de Roxburgh, et à un juge de paix du Cumberland, homme très actif. — J’espère, quand vous viendrez dans notre comté, que vous établirez à Woodbourne votre quartier-général ? — N’en doutez pas ; je craignais que vous ne me le défendissiez… Mais déjeunons maintenant, ou j’arriverai trop tard. »

Le lendemain les nouveaux amis se séparèrent, et le colonel retourna dans sa famille sans aucune aventure qui mérite d’être rapportée.


CHAPITRE XL.

LA FUITE ET LE RETOUR.


Ne trouverai-je jamais le repos, jamais d’asile pour me protéger ? Mes misères, comme des limiers, me poursuivront-elles toujours ? Jeune homme infortuné, quel chemin suivras-tu, quel chemin pour échapper à la mort ? Le pays s’étend autour de toi.
Les Femmes contentes.


Notre récit doit remonter pour un instant à l’époque où le jeune Hazlewood fut blessé. Cet accident ne fut pas plus tôt arrivé que les suites qu’il pourrait avoir pour miss Mannering et pour lui-même se présentèrent à l’esprit de Brown. Quant à lui, ces conséquences ne pouvaient être dangereuses ; car la direction du fusil au moment où le coup avait parti établissait suffisamment sa non-culpabilité. Mais être arrêté en pays étranger, sans aucun moyen de justifier de son rang et de sa profession, c’était un désagrément auquel il était bon de se soustraire. Il résolut donc de se réfugier sur la côte voisine de l’Angleterre, de s’y tenir caché, s’il était possible, jusqu’à ce qu’il eût reçu des lettres de ses amis du régiment, et des fonds de son agent ; alors il pourrait se donner pour ce qu’il était, et offrir au jeune Hazlewood toutes les explications et satisfactions qu’il pourrait souhaiter. Ayant pris cette résolution, il s’éloigna rapidement du lieu où l’accident était arrivé, et atteignit sans malencontre la petite ville que nous avons nommée Portanferry (mais que le lecteur chercherait vainement sur la carte). Une grande barque découverte allait mettre à la voile pour le port d’Allonby, dans le Cumberland. Brown s’y embarqua, et résolut de faire de ce port son lieu de retraite jusqu’à ce que des lettres et de l’argent lui fussent arrivés d’Angleterre.

Pendant cette courte navigation, il entra en conversation avec le pilote, qui était en même temps le propriétaire de la barque : c’était un petit vieillard encore vert, qui, comme tous les pêcheurs de la côte, avait pris part au commerce de contrebande. Après avoir parlé de choses peu intéressantes, Brown fit tomber la conversation sur la famille de Mannering. Le pilote avait entendu parler de ce qui s’était passé à Woodbourne ; mais il désapprouvait la conduite des contrebandiers.

« Le vilain jeu qu’ils ont joué là ! les maladroits ! ils s’attireront tout le pays sur les bras. Non ! non ! quand j’étais embarqué dans ce commerce-là, je jouais à pair ou non avec les officiers de la douane. Ici une cargaison confisquée, fort bien ; tant mieux pour eux. Là, une autre débarquée tout entière sans mésaventure, tant mieux pour moi. Non, non ! les éperviers ne doivent point se ruer sur les éperviers. — Et le colonel Mannering ? dit Brown. — Il n’a pas été trop sage non plus de se mêler de cela. Non que je le blâme d’avoir sauvé balles aux douaniers ; il a très bien fait. Mais il ne convenait pas à un gentleman de se battre contre de pauvres gens, pour quelques la vie de thé et quelques barils d’eau-de-vie. Du reste, c’est un homme riche, c’est un colonel ; et les gens de cette espèce font tout ce qu’ils veulent avec les malheureux comme nous. — Et sa fille, dit Brown le cœur palpitant, trouve un mari dans une grande famille, à ce qu’on m’a dit ? — Quelle famille ? celle des Hazlewood ? répondit le pilote. Non, non, ce sont des caquets ridicules. Tous les dimanches, régulièrement, ce jeune homme reconduisait chez elle à cheval la fille du feu laird d’Ellangowan ; et ma fille Peggy, qui est en service à Woodbourne, dit que le jeune Hazlewood, pour sûr, ne pense pas plus que vous à miss Mannering. »

Tout en se reprochant avec amertume d’avoir trop légèrement ajouté foi à un faux bruit, Brown apprit avec une joie infinie que ses soupçons sur la fidélité de Julia, soupçons d’après lesquels il s’était imprudemment conduit, étaient dénués de fondement. Mais combien il devait avoir perdu dans son esprit ! Que devait-elle penser d’une conduite d’après laquelle il devait lui paraître ne tenir compte ni de sa tranquillité, ni des intérêts de leur mutuelle affection ? Les relations de ce vieillard avec la famille de Woodbourne semblaient lui offrir un moyen de communication sûr, il résolut d’en profiter.

« Votre fille est servante à Woodbourne ? J’ai connu miss Mannering dans l’Inde, et, bien qu’en ce moment je sois dans une position bien inférieure à la sienne, j’ai de grandes raisons d’espérer qu’elle ne refuserait pas de s’intéresser en ma faveur. J’ai eu le malheur de me quereller avec son père, qui commandait le régiment où je servais, et je suis sûr que la jeune dame ferait son possible pour me réconcilier avec lui. Peut-être votre fille pourrait-elle lui remettre une lettre sur ce sujet, sans exposer miss Mannering aux reproches de son père ? »

Le vieillard, partisan de toute espèce de fraude, s’empressa de répondre que la lettre serait remise fidèlement et secrètement. Sitôt donc qu’ils furent arrivés à Allonby, Brown écrivit à miss Mannering : il lui exprimait le repentir le plus profond de ce qui était arrivé par son imprudence, la conjurait de lui accorder la permission de plaider sa cause en personne, et d’obtenir son pardon. Il lui sembla trop périlleux de lui donner aucun détail sur les événements auxquels il s’était depuis peu de temps trouvé mêlé, et s’étudia à s’exprimer avec une telle ambiguïté, que si sa lettre tombait en des mains mal intentionnées, il fût difficile d’en pénétrer le véritable sens et d’en découvrir l’auteur. Le vieillard se chargea de remettre fidèlement cette lettre à sa fille, à Woodbourne ; et comme son commerce devait incessamment rappeler lui ou sa barque à Allonby, il promit même de se charger de la réponse, si la jeune dame voulait lui en confier une.

Notre voyageur persécuté s’établit à Allonby, et aussi modestement que l’exigeaient sa pauvreté momentanée et son désir d’être aussi peu remarqué que possible. Dans cette intention il prit le nom et la profession de son ami Dudley, étant assez habile à manier le pinceau pour ne pas éveiller de soupçons dans l’esprit de son hôte. Il annonça que son bagage allait arriver de Wigton, et se tenant, autant qu’il le pouvait, renfermé dans son appartement, il attendit les réponses aux lettres qu’il écrivit à son agent, à Delaserre, et à son lieutenant-colonel. Il ordonnait au premier de lui envoyer de l’argent ; il conjurait le second de le venir rejoindre en Écosse, et demandait au troisième un certificat de son grade et de sa conduite dans le régiment, afin de pouvoir établir, d’une manière incontestable, son titre comme officier, et sa moralité comme homme. Frappé vivement aussi des inconvénients que peut entraîner le manque d’argent, il écrivit à Dinmont pour lui demander le prêt d’une petite somme, durant quelques jours seulement. La résidence de Dinmont n’étant qu’à soixante ou soixante-dix milles de distance, il ne doutait pas qu’il ne reçût bientôt cette somme. Il ne s’adressait ainsi à son ami, lui disait-il, que parce qu’il avait été volé par des brigands peu après l’avoir quitté. Il attendit donc impatiemment, mais sans inquiétudes sérieuses, la réponse à ses diverses lettres.

Pour la justification des correspondants de Brown, nous devons faire observer qu’à cette époque le service des postes ne se faisait point avec la même célérité que depuis les ingénieuses inventions de M. Palmer. En ce qui concerne particulièrement l’honnête Dinmont, comme il ne recevait guère plus d’une lettre par trimestre (hormis quand il était en procès, auquel cas il envoyait régulièrement à la poste), il arrivait souvent que sa correspondance demeurait un mois ou deux sur le comptoir du maître de poste, parmi les pamphlets, le pain d’épices, les petits pains, les chansons, suivant le commerce que faisait ledit maître de poste. D’ailleurs, à cette époque, l’usage (non encore tout-à-fait aboli aujourd’hui) était de faire voyager les lettres d’une ville à l’autre : si bien qu’au lieu de parcourir, par exemple, trente milles avant d’arriver à leur adresse, elles en faisaient deux cents : ce qui avait le triple avantage de faire prendre l’air amplement aux lettres, d’ajouter quelques pences aux revenus de la poste, et d’exercer la patience des correspondants. Grâce à toutes ces circonstances, Brown resta plusieurs jours à Allonby sans recevoir de réponse, et quoique ménagée avec la plus sévère économie, sa bourse commençait à devenir bien légère, quand il reçut par l’entremise d’un jeune pêcheur la lettre suivante : « Vous avez agi avec la plus cruelle indiscrétion ; vous avez montré combien peu je puis me fier à vos assurances, quand vous attestez que ma tranquillité et mon honneur vous sont chers. Voire imprudence a failli coûter la vie à un jeune homme honorable et du plus grand mérite. En dirai-je davantage ? ajouterai-je que moi-même j’ai été fort malade, par suite de votre violence ? Ai-je besoin de vous dire que les conséquences qu’elle pouvait avoir pour vous augmentaient ma pénible perplexité, malgré le peu de motifs que vous me donniez vous-même de me tourmenter ainsi ? Le C… est absent pour quelques jours ; M. H… est entièrement rétabli ; et j’ai des raisons de croire que les soupçons se portent d’un côté fort différent de celui où ils devraient se diriger. Néanmoins, ne vous hasardez pas à venir ici. Nous avons été en butte à des accidents trop violents et trop terribles pour penser à continuer une correspondance qui a failli amener la plus affreuse catastrophe. Adieu. Croyez que personne ne désire votre bonheur plus vivement que J. M. »

Cette lettre contenait un de ces avis qu’on donne souvent avec l’intention de porter à faire précisément le contraire de ce que l’on conseille. C’est au moins ainsi que Brown l’interpréta. Il demanda sur-le-champ au jeune pêcheur s’il venait de Portanferry.

« Oui, répondit-il ; je suis fils du vieux John Willie Stone, et j’ai reçu cette lettre de ma sœur Peggy, qui est employée à laver le linge à Woodbourne. — Mon bon ami, quand repartez-vous ? — Ce soir, à la marée. — Je partirai avec vous ; mais comme je ne désire pas aller à Portanferry, je voudrais que vous me débarquassiez quelque part sur la côte. — Rien de plus facile, » répondit le pêcheur.

Bien qu’à cette époque le prix des denrées fût très modéré, quand il eut payé son logement et sa nourriture, ainsi qu’un nouvel habit dont il avait besoin autant pour être moins aisément reconnu que pour être dans un état plus présentable, Brown s’aperçut que sa bourse était presque vide. Il recommanda au directeur du bureau de la poste de lui renvoyer ses lettres à Kippletringan ; car c’est là qu’il avait dessein de se rendre et de réclamer le trésor qu’il avait déposé dans les mains de mistress Mac-Candlish. Il se sentait aussi obligé à reprendre son nom et son caractère véritables sitôt qu’il aurait les moyens de les faire reconnaître, et alors il irait offrir au jeune Hazlewood toutes les satisfactions qu’il pouvait exiger d’un officier au service du roi. « Pour peu qu’il soit raisonnable, pensait-il, il reconnaîtra que ma conduite a été provoquée par sa brusquerie et son arrogance. »

Le voilà donc une seconde fois embarqué sur le détroit de Solway. Le vent était contraire et accompagné d’un peu de pluie ; la marée ne les aidait que faiblement. La barque était pesamment chargée de marchandises (une partie sans doute était de contrebande), et tirait beaucoup d’eau. Brown, à moitié marin, et habitué aux plus pénibles exercices, fut du plus grand secours au patron de la barque, soit en ramant avec lui, soit en tenant le gouvernail, soit en donnant son avis pour la manœuvre, laquelle devenait d’autant plus difficile que le vent soufflait avec violence et dans une direction opposée aux courants rapides de la côte. Enfin, après être restés toute la nuit dans le détroit, le matin ils se trouvèrent en face d’une baie superbe, sur la côte d’Écosse. Le temps s’était adouci. La neige, qui depuis plusieurs jours commençait à fondre, avait disparu entièrement sous la brise tempérée de la nuit précédente. Les montagnes, dans le lointain, conservaient bien encore leur manteau de neige, mais toute la plaine avait dépouillé le sien, à l’exception de quelques champs où elle avait été fort épaisse, et le rivage, quoiqu’il portât encore la livrée de l’hiver, offrait un spectacle intéressant. La ligne de la côte, avec ses coupes variées à l’infini, ses promontoires et ses baies, fuyait devant l’œil, à droite et à gauche, en décrivant ces contours divers, irréguliers, et pourtant gracieux et faciles, que l’œil a tant de plaisir à suivre. Les formes fantastiques des rochers ajoutaient encore à l’agrément et à la variété du tableau : ici le rivage était bordé de rochers à pic qui s’avançaient jusque dans la mer, là il s’abaissait jusqu’à la grève, en pente douce. Des bâtiments de diverses formes, dispersés çà et là, recevaient et réfléchissaient les rayons du soleil d’une matinée de décembre. Brown éprouva cette sensation vive et attachante qu’un homme de goût et de sentiment ne manque jamais d’éprouver à la vue des beautés de la nature, quand elles s’offrent tout-à-coup à ses yeux après l’obscurité et l’ennui d’une nuit de voyage. Peut-être… car qui entreprendrait d’analyser les sentiments inexplicables qui font qu’une personne née dans les montagnes ne peut oublier les lieux où s’est passée son enfance ? peut-être quelques-uns de ces souvenirs, qui conservent leur effet long-temps après que la cause en a été oubliée, se mêlaient-ils à l’émotion agréable avec laquelle il contemplait la scène qui se déployait devant lui ?

— Et quel est, dit Brown au patron de la barque, ce beau promontoire qui s’avance dans la mer avec ses côtes en pente, ses hauteurs garnies de bois, et qui forme le côté droit de la baie ? — C’est la pointe de Warroch, répondit celui-ci. — Et ce vieux château, mon ami, avec la maison moderne située tout au bas ? Vu d’ici, ce bâtiment paraît considérable. — C’est le vieux château, monsieur ; et au bas, le château neuf. Nous vous débarquerons à cet endroit, si vous le voulez. — J’en serai charmé ! je visiterai ces ruines avant de continuer mon voyage. — Oui, dit le pêcheur, c’est un morceau très curieux à voir ; et cette grande tour s’aperçoit d’aussi loin en mer que Ramsay dans l’île de Man, ou la pointe d’Ayr… On s’est beaucoup battu en cet endroit, il y a bien longtemps. »

Brown aurait demandé d’autres détails, mais un pêcheur n’est pas ordinairement un antiquaire. Ses connaissances locales ne s’étendaient pas plus loin que ce qu’il venait de dire : « que c’était un point qui s’apercevait de fort loin en mer, et qu’on s’était beaucoup battu en cet endroit, il y avait bien long-temps. »

« J’en apprendrai davantage, se dit Brown, quand je serai à terre. »

La barque vogua vers le point où était situé le château. Du haut du rocher où il était bâti, il dominait les ondes toujours agitées de la baie. « Je crois, dit le pêcheur, que vous débarquerez ici les pieds aussi secs que sur un quai. Il y a là une place où autrefois ils attachaient leurs berlines[111] et leurs galères, comme ils les appelaient ; vous y trouverez un petit escalier étroit qui conduit au sommet du rocher. Plus d’une fois, au clair de la lune, j’ai débarqué là mes marchandises. »

Pendant qu’il parlait ainsi, ils doublèrent une pointe de rocher, et trouvèrent un petit port formé en partie par la nature, et en partie par le travail infatigable des anciens propriétaires du château ; car, comme l’avait remarqué le pêcheur, ils avaient cru nécessaire de creuser un petit port pour protéger leurs barques et leurs petits bateaux : celui-là ne pouvait recevoir aucun bâtiment de quelque importance. Les deux pointes de rocher qui en formaient l’entrée étaient si rapprochées l’une de l’autre, qu’une seule barque pouvait y pénétrer à la fois. De chaque côté on voyait encore deux énormes anneaux de fer profondément scellés dans le roc. À travers ces deux anneaux, s’il faut en croire la tradition, on passait tous les soirs une chaîne fermée par un énorme cadenas, pour la sûreté du port et celle de l’Armada qu’il contenait. À l’aide du ciseau et de la pioche, un banc de rocher avait été transformé en une sorte de quai. Le roc était extrêmement dur, et ce travail par conséquent si difficile, qu’un ouvrier, après y avoir été employé toute la journée, pouvait le soir, dit le pêcheur, rapporter dans son bonnet tout ce qu’il en avait détaché. Ce petit quai communiquait à un escalier extrêmement roide, dont il a déjà été parlé, et qui montait au vieux château. On pouvait même aller du rivage au quai, en gravissant par dessus ces rochers.

« Vous ne pouvez trouver un meilleur endroit pour débarquer, car la côte est haute et à pic à Stellicoat-Stone ; et si nous avons un câble sec dans notre bateau, c’est là que nous débarquerons notre cargaison… Non… non, ajouta-t-il en voyant que Brown voulait lui donner de l’argent, vous avez gagné votre passage ; vous avez mieux travaillé que pas un de nous. Bonjour ; je vous souhaite un bon voyage ! »

En même temps il prit le large, pour aller débarquer ses marchandises de l’autre côté de la baie, et Brown resta seul sur le rocher, au-dessous des ruines, son petit paquet à la main : c’était le nouvel habit qu’il avait été obligé d’acheter à Allonby.

C’est ainsi que s’ignorant lui-même, et tel qu’un étranger qui n’aurait jamais vu ces lieux ; dans une situation sinon désespérée, au moins fort embarrassante ; n’ayant pas, à plusieurs centaines de milles à la ronde, un ami dont il pût se réclamer ; sous le poids d’une accusation capitale, et, ce qui était aussi alarmant que tout le reste, presque aussi pauvre qu’un mendiant : c’est ainsi que, pour la première fois après tant d’années d’absence, le jeune aventurier, accablé de fatigues, approchait des ruines d’un château où ses ancêtres avaient exercé un pouvoir presque royal.



CHAPITRE XLI.

L’ARRESTATION.


Ô vous, murs verdis par la mousse, tours sans défense, je vous vois dépouillés de votre ancienne splendeur. Où sont maintenant tous vos trophées, vos cours remplies par la foule, les cris de joie, le tumulte, qui proclamaient la grandeur de ma maison, à qui les barons du voisinage venaient rendre hommage ?
La Mère mystérieuse.


Brown (que nous appellerons de son nom de Bertram maintenant qu’il a remis le pied sur le domaine de ses pères) entra dans le château d’Ellangowan par une poterne qui paraissait avoir été fermée autrefois avec le plus grand soin. Il errait d’un appartement ruiné dans un autre, admirant ici la massive épaisseur du bâtiment, sa grossière mais majestueuse magnificence, et partout son étendue et sa grandeur. Dans deux de ces appartemens contigus l’un à l’autre, il remarqua des traces qui prouvaient qu’ils avaient été habités récemment. Dans l’un, le plus petit des deux, se trouvaient des bouteilles vides, des os à demi rongés, des morceaux de pain desséchés ; dans l’autre, qui était voûté et qui communiquait au premier par une porte solide, alors ouverte, il remarqua une grande quantité de paille : dans tous deux il y avait eu du feu allumé peu de temps auparavant. Il était loin de deviner que ces circonstances triviales se liaient intimement à des événements d’où dépendaient son bonheur, son honneur, sa vie peut-être.

Après avoir satisfait sa curiosité en parcourant à la hâte l’intérieur du château, Bertram sortit par la porte principale qui donnait sur la campagne, et s’arrêta pour contempler le paysage qui se déployait devant. S’étant inutilement efforcé de deviner la position de Woodbourne, et ayant facilement reconnu celle de Kippletringan, il se retourna pour jeter un dernier regard sur les magnifiques ruines qu’il venait de parcourir. Il admira l’effet majestueux et pittoresque des grandes tours rondes qui flanquaient et rendaient plus imposante la haute et sombre voûte par laquelle on pénétrait dans le château. Les armes de l’ancienne famille, gravées au-dessus de la porte, étaient trois têtes de loup placées diagonalement entre le haubert et le cimier, et au-dessous un loup percé d’une flèche. Elles avaient pour support de chaque côté un sauvage ceint et couronné, pour nous servir du langage du blason, tenant à la main un chêne déraciné, c’est-à-dire les racines en l’air.

« Et les descendants des puissants barons à qui appartenait cet écusson, « se dit en lui-même Bertram se livrant aux idées qu’inspirent naturellement de telles scènes, « sont-ils encore propriétaires de ce château que leurs pères avaient pris la peine de si bien fortifier ? ou sont-ils errants, ignorant même la renommée et la puissance dont jouirent leurs aïeux, tandis que leur domaine héréditaire est possédé par une famille étrangère ? Pourquoi, » se demandait-il à lui-même en s’abandonnant à la succession de pensées que ce spectacle faisait naître en son esprit ; « pourquoi y a-t-il des scènes qui réveillent en nous des idées qu’on prendrait pour des songes, pour des souvenirs d’enfance, vagues et confus, tels que mon vieux Bramine Mounschi les aurait attribués à la mémoire d’une existence qui a précédé celle-ci ? Serait-ce que les visions que nous présentent nos rêves, flottant confusément dans notre souvenir, sont ranimées par la présence des objets réels qui correspondent aux fantômes que ces visions ont offerts à notre imagination ?… Lorsque nous nous trouvons pour la première fois dans une société, ne nous arrive-t-il pas souvent d’éprouver un sentiment mystérieux et mal défini, qui fait que ni le lieu, ni les personnes, ni le sujet de la conversation, ne sont pas entièrement nouveaux pour nous, et que nous pourrions presque réciter d’avance un entretien qui n’a pas encore eu lieu ? Voilà l’effet que j’éprouve en contemplant ces ruines. Non ! je ne puis m’ôter de l’esprit que ces tours massives, cette porte sombre qui s’enfonce sous ces arches voûtées et cannelées, éclairées à peine par la lumière de la cour, ne sont pas tout-à-fait étrangères pour moi. Ces objets auraient-ils été familiers à mon enfance ? Serait-ce dans leur voisinage que je pourrais retrouver les amis dont mon cœur a conservé un tendre quoique bien faible souvenir, et que, bien jeune encore, j’ai changés pour des maîtres si impitoyables ? Cependant Brown, que je ne puis soupçonner d’avoir voulu me tromper, m’a dit que j’avais été enlevé sur la côte de l’est, après un combat où mon père avait perdu la vie ; et une scène horrible, qui ne me permet pas de douter de la véracité de son récit, se retrace encore à mon souvenir. »

Par un hasard singulier, l’endroit où le jeune Bertram s’était arrêté pour mieux voir le château, se trouva être précisément celui où mourut son père. Il était ombragé par un énorme chêne, le seul qu’il y eût sur toute l’esplanade, et qu’on appelait l’Arbre de la justice, parce que c’était là que jadis les barons d’Ellangowan faisaient exécuter les condamnations capitales par eux prononcées. Par un autre hasard, et cette coïncidence est vraiment remarquable, Glossin était ce matin-là en conférence avec une personne qu’il consultait au sujet de réparations et d’augmentations considérables qu’il projetait de faire au château neuf ; et comme il ne voyait pas avec plaisir des ruines qui rappelaient si vivement la grandeur des anciens propriétaires, il avait l’intention d’employer dans ces constructions nouvelles les pierres du vieil édifice délabré. Il était donc venu sur le bord de la mer accompagné de l’arpenteur dont il a été question dans une occasion précédente, lequel, au besoin, se faisait architecte. Toutefois Glossin, qui ne s’en rapportait qu’à lui-même, se chargeait de dresser les plans. Bertram leur tournait le dos quand ils arrivèrent sur l’esplanade ; et comme il était caché entièrement par les branches du grand chêne, Glossin ne l’aperçut qu’au moment où il arriva tout près de lui.

« Oui, monsieur, comme je vous l’ai déjà dit bien souvent, le vieux château est un carré parfait, tout en pierres de taille ; et ce serait une amélioration pour la propriété de le jeter à bas, puisqu’il ne sert que d’asile aux contrebandiers. » À ces mots, Bertram se tournant brusquement vers Glossin, qui n’était plus qu’à deux pas de lui : « Voulez-vous donc détruire ce vieux château, monsieur ? » lui dit-il.

Sa figure, son attitude, sa voix, étaient si exactement celles de son père dans ses meilleurs jours, que Glossin crut voir l’image vivante de son patron lui apparaître soudainement, dans le lieu même où il avait expiré, et pensa un instant que le tombeau avait laissé échapper sa proie. Il recula deux ou trois pas, comme s’il venait de recevoir une profonde blessure. Mais bientôt il retrouva sa présence d’esprit, rappelé à lui par cette pensée alarmante que ce n’était pas un habitant de l’autre monde qui s’offrait à ses yeux, mais un homme outragé, dépouillé, que la moindre maladresse de sa part éclairerait sur ses droits et sur les moyens de les faire valoir. Mais ses idées étaient si confuses, son esprit si troublé par le coup qu’il venait de recevoir, que ses premières paroles furent un cri d’alarme.

« Au nom de Dieu, comment êtes-vous arrivé ici ? — Comment je suis arrivé ici ? répéta Bertram surpris de la solennité de cette question. J’ai débarqué il y a un quart d’heure dans le petit port qui est au bas du château, et j’employais un moment de loisir à examiner ces ruines. J’espère qu’il n’y a point d’indiscrétion ? — D’indiscrétion, monsieur ? Non, monsieur, » dit Glossin reprenant insensiblement son sang-froid. Il dit deux mots à l’oreille de son compagnon, qui s’éloigna aussitôt et descendit vers la maison. « Vous pouvez, monsieur, comme toute personne honnête, satisfaire librement votre curiosité. — Je vous remercie, monsieur, reprit Bertram. On appelle ceci le vieux château, à ce que l’on m’a dit ? — Oui, monsieur, pour le distinguer du château neuf, où je demeure, ici en bas. »

Glossin, il n’est pas inutile d’en prévenir le lecteur, était, pendant le dialogue qui va suivre, curieux de découvrir quels souvenirs le jeune Bertram avait conservés des lieux où s’était écoulée son enfance, et en même temps condamné à une excessive réserve dans ses réponses, de peur d’éveiller ou de fortifier par quelques noms, phrases ou allusions, ces idées encore endormies ; il souffrit donc pendant ce temps-là les angoisses qu’il avait si bien méritées ; mais son orgueil et son intérêt, comme le courage des Indiens de l’Amérique du nord, lui donnaient la force de supporter les tortures que lui faisaient endurer les remords d’une conscience coupable, ainsi que la crainte, la haine, l’inquiétude qui le dévoraient.

« Je vous prierais, monsieur, dit Bertram, de me dire le nom de la famille à qui appartiennent ces ruines magnifiques. — C’est ma propriété, monsieur, et je me nomme Glossin. — Glossin, Glossin ! » répéta Bertram, comme si cette réponse n’était pas celle qu’il attendait. « Pardon, monsieur Glossin ; je suis sujet à de grandes distractions. Puis-je vous demander si ce château est depuis long-temps dans votre famille ? — Il fut bâti, il y a bien longtemps, par une famille appelée, je crois, Mac-Dingawaie, » répondit Glossin, supprimant, on devine pourquoi, le nom de Bertram qui aurait pu réveiller des souvenirs qu’il voulait laisser dans le plus profond repos, et cherchant à éluder par une réponse évasive la question relative à la durée de la possession.

« Et comment lisez-vous la devise à moitié effacée qui est sur cette bandelette roulée au-dessus de l’entablement qui soutient l’écusson ? dit Bertram. — Je… je… je ne distingue pas bien. — Je crois déchiffrer : Notre droit fait notre force. — Je suppose que c’est quelque chose d’approchant. — Puis-je vous demander, monsieur, si c’est la devise de votre famille ? — Non, non, mon Dieu ! non, ce ne l’est pas. C’est, je crois, la devise des précédents propriétaires. La mienne… ma devise… car j’ai été en correspondance avec M. Cumming de Lyon-office, à Édimbourg, à ce sujet ; il m’a répondu que les Glossin avaient autrefois pour devise : Ce qu’on prend on le fait sien. — S’il y avait quelque doute, monsieur, et que je fusse à votre place, je choisirais l’ancienne devise, qui me paraît la meilleure des deux. »

Glossin, dont la langue était en ce moment attachée à son palais, répondit par une inclination de tête.

« C’est une chose singulière, » continua Bertram les yeux fixés sur la porte d’entrée et sur les armoiries, et partie s’adressant à Glossin, partie se parlant à lui-même ; « c’est une chose singulière que la mémoire. Les fragments d’une vieille prédiction, ou chanson, ou ballade, ou je ne sais quoi, se retracent à mon souvenir à la vue de cette devise. Tenez, c’est une rime quatre fois redoublée :

L’ombre deviendra la lumière,
Le droit remplacera l’erreur,
Quand de Bertram, dans sa carrière,
La force atteindra sa…


Je ne puis me rappeler le dernier vers, c’est le nom de quelque hauteur : oui, hauteur, voilà la rime, j’en suis sûr ; mais impossible de retrouver le mot qui précède celui-là. — Maudite soit ta mémoire ! murmura en lui-même Glossin ; elle n’est que trop bonne. — Il y a encore des vers qui sont liés à ceux-ci dans mes souvenirs d’enfance. N’y a-t-il pas, monsieur, dans ce pays-ci, une ballade populaire sur une fille du roi de l’île de Man, qui s’enfuit avec un chevalier écossais ? — Je suis l’homme du monde le moins propre à être consulté sur les vieilles ballades. — Je chantais celle-là d’un bout à l’autre, quand j’étais enfant. Figurez-vous, monsieur, que j’ai quitté l’Écosse, mon pays natal, encore très jeune ; et que ceux qui m’ont emmené ont fait leur possible pour effacer en moi les souvenirs de ma patrie, parce que sans doute un désir d’enfant me portait à vouloir m’échapper de leurs mains. — Très naturel, » répondit Glossin, mais prononçant comme si, malgré tous ses efforts, il ne pouvait ouvrir la bouche plus de la largeur d’un pouce ; de sorte que ces paroles inarticulées n’étaient qu’un murmure confus, bien éloigné du ton ferme et distinct de sa voix ordinaire. Sa contenance, ses gestes, pendant toute cette conversation, étaient contraints et embarrassés ; sa taille même semblait diminuer ; ce n’était plus, pour ainsi dire, que l’ombre de lui-même : avançant tantôt un pied, tantôt l’autre, tantôt restant immobile, tantôt jouant avec les boutons de son gilet, tantôt joignant les mains, il offrait la véritable image d’un lâche et bas coquin dans les angoisses de la crainte, redoutant le moment où sa bassesse va être reconnue. Ces symptômes, tout frappants qu’ils fussent, n’étaient pas remarqués de Bertram, absorbé dans ses propres réflexions. Quoiqu’il s’adressât à Glossin, c’était bien moins à lui qu’il faisait attention qu’à la confusion inexplicable de ses propres souvenirs et de ses sentiments. « Oui, dit-il, je n’ai pas oublié ma langue maternelle parmi les matelots, dont beaucoup parlaient anglais ; et quand j’étais seul dans un coin, je chantais cette ballade du commencement à la fin. Maintenant je n’en sais plus un mot ; mais je me rappelle bien l’air ; je ne sais ce qui le retrace si vivement à ma mémoire.

Il tira son flageolet de sa poche, et joua un air fort touchant. Cet air éveilla sans doute des souvenirs analogues à ceux de Bertram, dans l’esprit d’une jeune fille qui lavait du linge à une fontaine située à peu de distance, à mi-chemin de la descente ; et elle se mit à chanter la chanson dont l’air arrivait à ses oreilles.

Du Forth sont-ce là les rivages,
Ou la Dee aux bords enchantés,
Ou de Warroch les bois sauvages,
Qu’avec tant de plaisir mon cœur eût visités ?

« Par le ciel ! dit Bertram, voilà la ballade. Il faut que cette jeune fille me l’apprenne. »

« Malédiction ! pensa Glossin ; si je ne trouve moyen d’empêcher cela, tout est perdu. Le diable enlève toutes les ballades, et ceux qui les font, et ceux qui les chantent, et cette damnée coquine avec sa voix !… — Vous aurez le temps un autre jour, dit-il enfin d’une voix haute (il apercevait son émissaire avec deux ou trois hommes, arriver sur la plate-forme). Pour le moment, il faut que nous ayons ensemble une conversation un peu plus sérieuse. — Comment l’entendez-vous, monsieiur ? » dit Bertram se retournant brusquement, et offensé du ton qu’il prenait.

« Mais, monsieur, ce que je dis est clair… Je crois que vous vous nommez Brown, continua Glossin. — Et que vous importe, monsieur ? »

Glossin regarda par dessus son épaule, si son monde approchait ; ils n’étaient plus qu’à deux pas. « Van Beest Brown, si je ne me trompe ? — Et que vous importe, encore une fois, monsieur ? » dit Bertram dont la surprise et le mécontentement redoublaient.

« Mais c’est que, dans ce cas, » répondit Glossin, remarquant que ses agents étaient à ses côtés ; « dans ce cas, je vous arrête au nom du roi. » En même temps il le prit au collet, pendant que deux des nouveaux venus le saisissaient chacun par un bras. Cependant, par un vigoureux effort, Bertram se débarrassa de leurs mains, et renversa à terre le plus opiniâtre ; tirant alors son couteau de chasse, il se mit sur la défensive. Les agresseurs, qui venaient de faire l’épreuve de sa vigueur, se retirèrent à une distance respectueuse. « Remarquez bien, leur dit-il, que je n’entends point résister à l’autorité légale ; justifiez-moi d’un mandat d’arrêt délivré par le magistrat, prouvez-moi que vous êtes autorisés à procéder à mon arrestation, et je me soumettrai sur-le-champ ; mais que celui qui tient à la vie ne m’approche pas avant qu’on m’ait appris pour quel délit et par quelle autorité on s’empare de ma personne. »

Glossin ordonna alors à un des constables d’exhiber un mandat d’arrêt contre Van Beest Brown, accusé d’avoir volontairement et méchamment tiré sur Charles Hazlewood, fils de sir Robert Hazlewood, dans l’intention de lui donner la mort, et de quelques autres crimes et délits ; ledit mandat ordonnant que, sitôt la capture, il serait traduit devant un magistrat pour être interrogé. Le mandat était positif, le fait impossible à nier ; Bertram baissa donc son coutelas, et se rendit aux constables, qui, se précipitant sur lui avec un empressement égal à la lâcheté qu’ils avaient montrée auparavant, se préparaient à le charger de fers, alléguant, pour justifier cette rigueur, la force et l’agilité qu’il venait de déployer. Mais le courage ou l’effronterie manqua à Glossin pour laisser commettre cet outrage inutile ; il ordonna que le prisonnier fût traité avec tous les égards, tout le respect compatibles avec la prudence. N’osant pas le laisser entrer dans la maison de ses pères, où d’autres objets auraient pu éveiller plus vivement encore ses souvenirs, et en même temps pour donner à ses procédés une sanction d’une autorité plus respectable que la sienne, il commanda qu’on préparât son équipage (car il en avait pris un depuis peu) ; en attendant il fit apporter des rafraîchissements au prisonnier et aux officiers, qu’il consigna dans un des appartements du vieux château, jusqu’à ce qu’on pût transporter l’accusé devant le magistrat qui devait procéder à son interrogatoire.


CHAPITRE XLII.

LE JUGE DE PAIX.


Faites paraître les témoins… Vous qui présidez la justice, montez au fauteuil ; et vous dont on connaît la rigide équité, prenez place à sa droite… Vous êtes du tribunal, asseyez-vous aussi.
Shakspeare. Le roi Lear.


Tandis qu’on préparait sa voiture, Glossin eut à écrire une lettre qui ne lui demanda pas peu de temps. C’était à son voisin, comme il se plaisait à l’appeler, sir Robert Hazlewood d’Hazlewood, chef d’une ancienne et puissante famille du canton, qui, pendant la décadence des Ellangowan, s’était peu à peu emparé de tout leur crédit et de toute leur influence. Le représentant actuel de cette maison était un homme âgé, aimant par dessus tout sa famille, qui se bornait à un fils et à une fille, d’ailleurs indifférent comme un stoïcien au sort du reste de l’espèce humaine ; mais se conduisant avec honneur, autant par principes que par crainte de la censure du monde. D’une vanité excessive en tout ce qui touchait au nom et à la noblesse de sa famille, cette disposition d’esprit venait de prendre un plus grand développement par suite d’un nouveau titre, celui de baronnet, recueilli dans une succession. Il détestait la famille d’Ellangowan, parce que la tradition disait qu’un certain baron de cette maison avait forcé le fondateur de celle d’Hazlewood à lui tenir l’étrier pour monter à cheval. Dans toutes ses manières perçait un air d’orgueil et d’importance ; il affectait même, en parlant, une diction fleurie qui devenait souvent ridicule par l’accumulation de trois ou quatre synonymes dont il surchargeait ses phrases.

C’était à ce personnage que Glossin écrivait, cherchant à satisfaite par un style flatteur sa vanité et son orgueil. Voici le contenu de son billet :

« M. Gilbert Glossin (il avait envie d’ajouter d’Ellangowan, mais la prudence l’emporta, et il supprima cette qualification territoriale ; M. Gilbert Glossin a l’honneur de présenter ses compliments très respectueux à sir Robert Hazlewood d’Hazlewood, et de lui faire savoir qu’il a eu ce matin le bonheur de s’emparer de celui qui a blessé M. Charles Hazlewood. Comme sir Robert désirera sans doute procéder lui-même à l’interrogatoire du prévenu, M. Gilbert Glossin fera conduire l’individu à l’auberge de Kippletringan ou au château d’Hazlewood, selon qu’il plaira à sir Robert de l’ordonner : et avec la permission de sir Robert, M. Gilbert Glossin se rendra à l’un ou à l’autre de ces deux endroits, avec les preuves et les déclarations qu’il a eu le bonheur de recueillir au sujet de cette atroce affaire. »

Ellangowan, ce mardi.


À sir Robert Hazelwood, baronnet, au château d’Hazelwood.

Il envoya ce billet par un domestique à cheval, après lui avoir recommandé de faire diligence. Peu après, il ordonna à deux officiers de justice de monter dans la voiture avec Bertram, et les suivit lui-même à cheval, au petit pas, jusqu’à l’endroit où la route, se divisant, conduit d’un côté à Kippletringan, de l’autre au château d’Hazlewood. Là, il attendit le retour de son messager, le chemin qu’il devait prendre dépendant de la réponse du baronnet. Une demi-heure après, environ, son domestique revint avec la lettre suivante, bien pliée, scellée d’un cachet aux armes d’Hazlewood, au milieu desquelles on remarquait celles de sa nouvelle dignité :

Au château d’Hazelwood, ce mardi.
À M. Gilbert Glossinn, etc.

« Sir Robert Hazlewood d’Hazlewood rend à M. Glossin ses compliments, et le remercie de la peine qu’il s’est donnée dans une affaire qui intéresse la sûreté de la famille de sir Robert : sir Robert Hazlewood prie M. Gilbert Glossin d’avoir la bonté d’amener le prisonnier au château pour qu’il y soit interrogé, et de se munir des preuves et déclarations dont il parle. Quand tout sera fini, à moins que M. Gilbert Glossin ne soit engagé ailleurs, sir Robert et lady Hazlewood le prient de rester à dîner. »

« Oh ! pensa M. Glossin, voilà du moins un doigt de passé, et je saurai passer la main tout entière ; mais d’abord il faut que je me débarrasse de ce jeune homme, de ce mauvais drôle… J’espère en conter à sir Robert ; il est simple et orgueilleux, il suivra volontiers mes suggestions au sujet de la peine à infliger, satisfait d’avoir, tout en les suivant, l’air d’agir d’après sa propre impulsion. Ainsi j’aurai l’avantage d’être en effet le juge sans encourir l’odieux de la responsabilité. »

Pendant qu’il se berçait ainsi d’espérances et de projets, la voiture approchait du château d’Hazlewood par une belle avenue de vieux chênes qui ombrageaient l’antique manoir. Ce vaste édifice ressemblait à une abbaye ; il avait été bâti à différentes époques, et une partie avait réellement servi de prieuré. Lors de la suppression des couvents, du temps de la reine Marie, le premier des Hazlewood en avait obtenu concession de la couronne, avec les terres environnantes. Il était agréablement situé au milieu d’un grand parc sur les bords de la rivière dont nous avons déjà parlé. Le paysage d’alentour avait un air sombre, majestueux et un peu mélancolique, qui allait bien avec l’architecture de l’édifice. Tout semblait tenu dans le meilleur ordre possible, et annonçait l’opulence aussi bien que le rang du propriétaire.

Quand la voiture de M. Glossin s’arrêta à la porte du manoir, sir Robert examina d’une fenêtre l’équipage neuf qui arrivait. Dans ses opinions aristocratiques, c’était un grand degré de présomption chez cet homo novus, chez ce M. Gilbert Glossin, naguère greffier à…, que d’oser se permettre une telle commodité ; mais sa colère s’apaisa en remarquant que les panneaux de la voiture ne portaient pour tout chiffre que deux G. Il faut dire cependant que cette modestie apparente n’était due qu’à la lenteur du généalogiste M. Cumming, qui, chargé à cette époque d’inventer ou de retrouver les armoiries de deux commissaires de l’Amérique du nord, de trois pairs irlandais, et de deux riches négociants de la Jamaïque, n’avait pas eu le temps de fabriquer un écusson pour le nouveau laird d’Ellangowan, circonstance qui servit merveilleusement Glossin dans l’esprit du fier baronnet.

Les officiers de justice s’arrêtèrent avec leur prisonnier dans une espèce de vestibule, et M. Glossin fut introduit dans le grand salon de chêne, vaste appartement dont les murailles étaient recouvertes de superbes boiseries, et décoré des antiques portraits de tous les ancêtres de sir Robert Hazlewood. L’homme nouveau, qui ne pouvait par son mérite faire oublier la bassesse de sa naissance, sentit son infériorité et montra, en saluant jusqu’à terre d’un air servile, que le laird d’Ellangowan n’avait pas encore perdu les primitives et humbles habitudes de l’ancien procureur. Il voulait se persuader à lui-même, il est vrai, qu’il n’agissait ainsi que pour satisfaire l’orgueil du baronnet et le faire tourner à son profit ; mais il s’abusait sur la nature de ses sentiments et se laissait influencer par ces mêmes préjugés dont il croyait se jouer.

Le baronnet reçut M. Glossin avec cette politesse affectée qui devait en même temps faire sentir son immense supériorité et montrer que c’était seulement par pure courtoisie qu’il voulait bien descendre de sa hauteur pour se mettre au niveau d’un homme ordinaire en causant familièrement avec lui. Il remercia Glossin de la peine qu’il se donnait dans une affaire qui touchait de si près le jeune Hazlewood ; et montrant ses portraits de famille, il ajouta avec un sourire gracieux : « En vérité, monsieur Glossin, ces vénérables seigneurs vous sont tous obligés autant que moi, pour les soins, les soucis et l’embarras que vous vous êtes donnés en leur considération ; et je n’en doute pas, s’ils pouvaient parler eux-mêmes, ils se joindraient à moi, monsieur, pour vous remercier du service que vous rendez à la maison d’Hazlewood, et du zèle, de l’empressement, de l’intérêt que vous apportez dans une affaire qui concerne un jeune homme qui doit perpétuer leur nom et leur famille. »

Glossin fit trois saluts, toujours de plus bas en plus bas ; un en l’honneur du chevalier qui se trouvait devant lui, le second par respect pour les paisibles personnages qui étaient suspendus à la boiserie, et le troisième par déférence pour le jeune homme qui devait perpétuer leur nom et leur famille. Tout roturier qu’était Glossin, sir Robert fut flatté de cet hommage, et il continua sur un ton de familiarité gracieuse : « Et maintenant, mon bon et excellent ami, vous me permettrez, dans la conduite de cette affaire, de profiter de vos lumières en jurisprudence. Je ne suis pas très habitué à remplir les fonctions de juge de paix ; cela va mieux aux gens dont les affaires de famille et les occupations domestiques n’exigent pas autant de soin, d’attention et de surveillance que les miennes. »

M. Glossin répondit avec une feinte modestie que ses faibles talents étaient à la disposition de sir Robert Hazlewood ; mais que sir Robert Hazlewood était trop éclairé lui-même pour qu’il pût se flatter de lui être nécessaire, ni même de la moindre utilité.

« Vous ne me comprenez pas, mon bon monsieur ; je veux seulement dire que je suis un peu brouillé, pour la pratique, avec les détails ordinaires d’une justice de paix. Autrefois je me destinais au barreau, et je puis me vanter peut-être d’avoir alors fait quelques progrès dans la connaissance théorique, spéculative et abstraite de notre code municipal ; mais aujourd’hui il est si difficile pour un homme qui a de la naissance et de la fortune d’acquérir au barreau une haute réputation sans faire comme ces aventuriers qui plaident aussi bien pour John Nokes que pour le premier noble du pays, que je me suis bientôt dégoûté de la pratique. La première cause qu’on plaça sur mon bureau me fit prendre le métier en horreur : il s’agissait, figurez-vous, d’une vente de suif, entre un boucher et un fabricant de chandelles, et je m’aperçus que l’on s’attendait à me voir salir la bouche, non seulement des noms vulgaires de ces artisans, mais encore des termes techniques, des expressions et des phrases dégoûtantes de leur sale profession. Sur mon honneur ! mon cher monsieur, je n’ai jamais pu depuis supporter l’odeur d’une chandelle. »

Tout en s’indignant, comme on devait s’y attendre, du vil usage auquel on avait voulu faire descendre les talents du baronnet, M. Glossin s’offrit pour remplir les fonctions de clerc ou d’assesseur : il ne demandait qu’à être utile : « Il vous suffira, dit-il à sir Robert, d’avoir une idée générale de l’affaire ; et, en premier lieu, il ne sera pas difficile, je pense, de prouver le fait principal, savoir que cet individu a tiré ce malheureux coup de fusil. S’il le niait, monsieur Charles Hazlewood pourrait nous fournir des preuves, j’imagine ? — Le jeune Hazlewood n’est pas ici aujourd’hui, monsieur Glossin. — Alors nous prendrons le serment du domestique qui l’accompagnait, dit le subtil Glossin ; mais, en vérité, je ne crois pas qu’il ose nier le fait. Je crains davantage que, d’après la manière trop favorable et trop indulgente dont j’ai entendu dire qu’il a plu à monsieur Hazlewood de rendre compte de l’affaire, la rencontre ne puisse être regardée comme accidentelle, et la blessure comme involontaire, si bien que le drôle pourrait être mis sur-le-champ en liberté pour aller faire plus de mal encore. — Je n’ai pas l’honneur de connaître la personne qui remplit en ce moment les fonctions d’avocat du roi, répondit gravement sir Robert ; mais j’espère, monsieur…, je suis convaincu que le seul fait d’avoir blessé le jeune Hazlewood d’Hazlewood, même par inadvertance, sera considéré (pour présenter l’affaire dans son jour le plus doux, le plus favorable, le plus invraisemblable) comme un crime qui serait trop légèrement puni par un emprisonnement, et qui mérite au moins la déportation. — Sans doute, sir Robert ; je partage entièrement votre opinion : mais, je ne sais comment cela se fait, j’ai remarqué que les tribunaux d’Édimbourg, et même les officiers de la couronne, se piquent d’une extrême impartialité, et ne montrent aucun égard pour la naissance et la noblesse ; je craindrais… — Comment, monsieur, manquer d’égard pour la naissance et la noblesse ! Pouvez-vous croire que cette doctrine soit professée par des hommes bien nés, par des hommes qui ont reçu une éducation légale ? Non, monsieur. Celui qui dérobe une bagatelle dans la rue, commet un vol ; mais le vol devient un sacrilège lorsqu’il est commis dans une église : de même, par une conséquence naturelle de la différence des rangs dans la société, la culpabilité d’un crime augmente suivant la noblesse du personnage envers lequel il a été médité, accompli, exécuté. «

Glossin s’inclina profondément à cet arrêt ex cathedra ; mais il fit observer qu’au pis aller, dans le cas où les singulières doctrines dont il venait de parler seraient réellement professées, la loi avait un autre compte à régler avec M. Van Beest Brown.

« Van Beest Brown ! est-ce le nom de ce drôle ? Bon Dieu ! le jeune Hazlewood d’Hazlewood aura manqué perdre la vie ; il aura eu la clavicule de l’épaule droite lacérée et disloquée ; il aura reçu dans l’apophyse acromion plusieurs grains de plomb ou morceaux de balle, comme le constate en termes précis le rapport du médecin de la famille ; et tout cela de la main d’un obscur misérable appelé Van Beest Brown ! — Oh ! en vérité, sir Robert, c’est une chose à laquelle on n’ose seulement pas penser ; mais, avec votre permission, je reprends ce que je voulais dire. Il paraît d’après ces papiers, » et il montra le portefeuille de Dirk Hatteraick, « qu’un individu de même nom a servi comme lieutenant sur le bâtiment des contrebandiers qui commirent dernièrement de si grandes violences à Woodbourne, et je ne doute nullement que ce ne soit notre homme : au reste, votre sagacité aura bientôt découvert la vérité. — C’est lui, pour sûr, mon cher monsieur, c’est notre homme ; ce serait faire injure même aux dernières classes du peuple que de supposer qu’il puisse y avoir deux individus condamnés à porter un nom si choquant pour l’oreille que celui de Van Beest Brown. — C’est vrai, sir Robert, vous avez bien raison ; il n’y a pas l’ombre de doute. Mais, de plus, cette dernière circonstance vous expliquera les motifs de la nouvelle violence à laquelle ce drôle s’est porté. Vous découvrirez le motif de son crime, sir Robert ; oui, vous le découvrirez sans peine si vous voulez l’interroger ; quant à moi, il m’est impossible de ne pas soupçonner ce misérable d’avoir été poussé par un désir de vengeance ; il a voulu punir la noble valeur que M. Hazlewood, avec toute la générosité de ses illustres aïeux, a déployée dans la défense du château de Woodbourne contre lui et ses infâmes compagnons. — Je tirerai tout cela au clair, mon cher monsieur ; mais, dès à présent, il me semble que j’adopterai la solution, l’explication que vous me présentez de cette intrigue, de cette énigme, de ce mystère. Oui, c’est une vengeance… Et bon Dieu ! par qui, contre qui a-t-elle été conçue ?… Conçue, projetée, méditée contre le jeune Hazlewood d’Hazlewood, et en partie effectuée, exécutée, accomplie par la main de Van Beest Brown ! C’est un bien mauvais temps, mon digne voisin (Glossin, comme le prouve cette épithète, faisait de rapides progrès dans les bonnes grâces du baronnet), que le temps où les remparts de la société sont ébranlés jusque dans leur base ; où la noblesse, qui doit embellir et orner le faîte de l’édifice social, est comme reléguée dans ses parties les moins saillantes. Ah ! monsieur Gilbert Glossin, mon cher monsieur ! de mon temps, l’usage de l’épée et du pistolet, l’usage de toutes les armes nobles, était réservé aux gens de naissance et de fortune ; les querelles des hommes du peuple se vidaient avec les armes que la nature leur a données, ou avec des gourdins coupés, brisés, arrachés dans le bois voisin : mais aujourd’hui, monsieur, le paysan se croit l’égal du gentilhomme ; les dernières classes ont leurs querelles, leur point d’honneur, leurs vengeances, et c’est par les armes qu’ils les terminent. Mais voyons, voyons ! le temps s’écoule… Occupons-nous de ce drôle, de ce Van Beest Brown, et débarrassons-nous de lui, au moins pour le moment. »



CHAPITRE XLIII.

L’INTERROGATOIRE.


Il m’avait menacé du coup, mais le coup est retombé sur lui, comme un pétard mal dirigé revient frapper celui qui l’allume ; pourtant son mal, je l’espère, n’est pas si dangereux qu’il n’en puisse guérir.
La jolie Fille d’auberge.


Le prisonnier comparut alors devant les deux respectables magistrats. Glossin, par un remords de conscience ou pour suivre sa prudente résolution de laisser sir Robert Hazlewood diriger en apparence tout l’interrogatoire, avait les yeux baissés sur la table, et s’occupait à lire, à arranger les papiers relatifs à l ’affaire, jetant seulement de temps à autre un mot adroit qui devait remettre son collègue sur la voie, quand il s’apercevait que le magistrat principal, celui qui semblait tout conduire, avait besoin de secours. Quant à sir Robert Hazlewood, tout en laissant voir sur son visage l’austérité d’un juge, il y faisait briller aussi la dignité qui convient à un baronnet issu d’une ancienne famille.

« Là, constables, faites-le placer là, devant une table… Ayez la bonté de me regarder en face, monsieur, et de répondre à haute et intelligible voix aux questions que je vais vous adresser. — Puis-je savoir d’abord, monsieur, dit le prisonnier, quelle est la personne qui prend la peine de m’interroger ? car les honnêtes gens qui m’ont amené ici n’ont pas jugé convenable de m’en instruire. — Mais, monsieur, répondit sir Robert, qu’ont de commun mes noms et mes titres avec les questions que je vais vous faire ? — Rien peut-être, monsieur ; mais ils peuvent me disposer plus ou moins à vous répondre. — Eh bien alors, monsieur, vous saurez que vous avez l’honneur d’être devant sir Robert Hazlewood d’Hazlewood, et un autre juge de paix du canton… Voilà tout. »

Comme cette déclaration ne produisit pas un effet aussi terrible qu’il s’y était attendu, sir Robert continua son interrogatoire, encore plus prévenu contre le prisonnier.

« Ne vous nommez-vous pas Van Beest Brown, monsieur ? — Oui. — C’est bien… Mais quel autre titre peut-on vous donner, monsieur ? — Capitaine de cavalerie au service de Sa Majesté… »

Le baronnet, à cette réponse, resta stupéfait d’étonnement ; mais il reprit courage en voyant l’air d’incrédulité de Glossin et en entendant l’espèce de sifflement moqueur qui lui échappa en signe de surprise et de mépris.

« Je crois, mon ami, continua sir Robert, qu’avant de nous quitter nous vous trouverons un titre plus modeste. — Si vous le pouvez, monsieur, je me soumets d’avance à toute punition qu’une telle imposture vous semblera mériter. — C’est ce que nous verrons, monsieur… Mais connaissez-vous le jeune Hazlewood d’Hazlewood ? — Je n’ai jamais vu qu’une fois le jeune homme qui à ma connaissance porte ce nom, et je regrette que notre rencontre ait eu un fâcheux résultat. — Vous avouez donc que vous avez fait au jeune Hazlewood d’Hazlewood une blessure qui a mis sa vie en danger ; que vous lui avez considérablement lacéré l’épaule droite, et mis, comme le certifie le médecin de la famille, plusieurs grains de plomb ou morceaux de balle dans l’apophyse acromion ? — Moi, monsieur ? Tout ce que je puis dire, c’est que j’ignore l’étendue du mal que j’ai fait à ce jeune homme, et qu’en tout cas j’en ai un vif regret. Je l’ai rencontré dans un sentier étroit, se promenant avec deux dames et un domestique ; avant que je pusse les joindre ou leur parler, le jeune Hazlewood a pris son fusil des mains du domestique, m’a couché en joue, en m’ordonnant du ton le plus insolent de retourner sur mes pas. Ne voulant ni obéir à un pareil commandement, ni lui laisser le moyen d’user envers moi de violence quand il semblait disposé à le faire si légèrement, je me suis jeté sur lui pour le désarmer ; c’est au moment où je venais d’y parvenir que le hasard fit partir la détente, et qu’à mon grand regret le jeune homme fut puni plus sévèrement que je ne l’avais désiré ; j’apprends du reste avec satisfaction que sa vie ne court aucun danger, quoiqu’il n’ait reçu que le juste châtiment d’une insolence que je n’avais pas provoquée. — Ainsi, monsieur, dit le baronnet dont le visage annonçait l’orgueil blessé ; ainsi, monsieur, vous reconnaissez, monsieur, que votre projet, monsieur, votre intention, monsieur, votre but et votre projet, monsieur, étaient, dans cette attaque soudaine, de désarmer le jeune Hazlewood d’Hazlewood de son fusil, monsieur, de sa carabine, de son mousquet, enfin de son arme à feu, monsieur, sur le chemin du roi, monsieur… Je crois que cela suffit, mon digne voisin, et qu’on peut le faire conduire en prison. — Vous pouvez en décider bien mieux que moi, sir Robert, dit Glossin avec ses manières insinuantes ; mais permettez-moi de vous rappeler que vous aviez un mot à dire sur ces contrebandiers. — C’est vrai, mon cher monsieur… Et de plus, vous, monsieur Van Beest Brown, qui vous dites capitaine au service de Sa Majesté, vous n’êtes ni plus ni moins qu’un misérable lieutenant de contrebandiers. — Monsieur, dit Bertram, votre âge, les étranges préventions sous l’influence desquelles vous me paraissez être, m’empêchent seuls de répondre comme le mériterait un pareil langage. — Mon âge, monsieur ! d’étranges préventions, monsieur ! s’écria sir Robert rouge d’indignation. Je proteste et déclare… Mais, monsieur, avez-vous des papiers, des lettres qui puissent prouver votre prétendu rang, votre état, votre condition ? — Non, pas pour le moment, monsieur ; mais par le retour d’un courrier ou deux… — Et comment se fait-il, monsieur, si vous êtes capitaine au service de Sa Majesté, que vous voyagiez en Écosse sans recommandations, sans lettres de créance, sans bagages, sans rien qui annonce votre prétendu rang, votre état, votre condition, comme je l’ai déjà dit ? — Monsieur, j’ai eu le malheur d’être volé, de perdre mes hardes et mon bagage. — Oh, oh ! alors vous êtes le voyageur qui a pris une chaise de poste à… pour Kippletringan ; vous avez planté le postillon au milieu de la route, puis vous avez envoyé deux de vos complices pour le battre et prendre le bagage. — J’étais, monsieur, dans la voiture dont vous parlez : il m’a fallu en descendre pour reconnaître le chemin, et je me suis égaré davantage. La maîtresse de l’auberge de Kippletringan vous dira qu’à mon arrivée, le lendemain, je n’ai rien eu de plus pressé que de m’informer du postillon. — Permettez-moi donc de vous demander où vous avez passé la nuit… ce n’est pas sur la neige, je pense ? Vous ne pouvez pas espérer qu’une telle réponse soit reçue, crue, admise. — Je vous demande la permission, dit Bertram se rappelant la promesse qu’il avait faite à l’Égyptienne, de ne pas répondre à cette question… — Je m’en doutais. N’avez-vous pas passé cette nuit-là dans les ruines de Derncleugh ? .. dans les ruines de Derncleugh, monsieur ?… — Je vous ai déjà dit que mon intention n’était pas de répondre à cette question. — Eh bien ! alors, monsieur, on va vous conduire en prison, dit sir Robert ; je vais donner les ordres nécessaires : voilà tout, monsieur… Ayez la bonté de regarder ces papiers : êtes-vous le Van Beest Brown dont ils font mention ? »

Il faut remarquer que Glossin avait mêlé dans les pièces quelques papiers appartenant en effet à Bertram, et qui avaient été trouvés par les officiers de justice dans la vieille masure où l’on avait ouvert son porte-manteau.

« Quelques-uns de ces papiers, dit Bertram en les parcourant, sont à moi, et se trouvaient dans mon portefeuille quand il fut pris dans la chaise de poste. Ce sont des notes presque insignifiantes ; et je vois que l’on a soustrait avec soin toutes les pièces qui pouvaient m’aider à établir mon rang et ma condition. Ces autres papiers, qui me paraissent être des comptes de vaisseau, appartiennent sans doute à une personne du même nom. — Mais, l’ami, demanda sir Robert, essaieras-tu de me persuader qu’il y a dans ce pays et dans le même moment deux individus qui portent un nom aussi extraordinaire, aussi déplaisant que le tien ? — En vérité, je ne vois pas, monsieur, puisqu’il y a un vieux et un jeune Hazlewood, pourquoi il n’y aurait pas un jeune et un vieux Van Beest Brown. Mais ce n’est pas le moment de plaisanter : j’ai été élevé en Hollande, et si ce nom, qui peut mal sonner à des oreilles anglaises… »

Glossin, s’apercevant que le sujet qu’abordait le prisonnier pouvait le compromettre, se hâta de l’interrompre. Cette diversion n’était cependant pas très nécessaire, car sir Robert était resté immobile et muet d’indignation, en entendant la présomptueuse comparaison dont Bertram venait de se servir. Les veines de son cou et de ses tempes étaient gonflées à se rompre ; il avait l’air furieux et déconcerté d’un homme qui a reçu une mortelle injure, mais qui croirait en y répondant s’abaisser et s’avilir. Tandis que, les sourcils froncés, les yeux rouges de colère, il reprenait haleine lentement et avec dignité, ne respirant qu’avec une peine infinie, Glossin vint à son secours. « Avec votre permission, sir Robert, il me semble qu’en voilà bien assez. Un des constables, outre les preuves évidentes déjà produites, offre d’assurer par serment que l’arme qu’on a retirée ce matin des mains du prisonnier, et dont, soit dit en passant, il se servait pour résister à un mandat légal, a été perdue par lui dans un combat livré par les officiers de la douane contre les contrebandiers, un peu avant l’attaque de Woodbourne. Cependant, ajouta-t-il, je ne voudrais pas vous voir tirer de ceci des conséquences trop rigoureuses. Peut-être le prisonnier pourra-t-il nous dire comment il se trouvait porteur de cette arme. — C’est encore une question à laquelle je ne répondrai pas. — Toujours avec la permission de sir Robert, continua Glossin d’un ton doucereux, il nous faut encore des explications sur un autre sujet. Le prisonnier a remis entre les mains de mistress Mac-Candlish, l’aubergiste de Kippletringan, une bourse renfermant différentes monnaies d’or, et des objets précieux de tout genre. Peut-être jugerez-vous convenable, sir Robert, de demander à monsieur d’où lui vient un trésor si singulièrement composé. — Monsieur Van Beest Brown, vous entendez, monsieur, la question qu’on vous adresse ? — J’ai des raisons particulières pour refuser d’y répondre. — Alors, monsieur, j’en suis fâché, dit Glossin, qui en était venu où il voulait arriver, notre devoir nous oblige à signer un mandat pour qu’on vous mène en prison. — Comme il vous plaira, monsieur ; toutefois, prenez garde à ce que vous allez faire. Songez que je vous déclare ma qualité de capitaine dans un régiment au service de Sa Majesté…, que j’arrive tout récemment des Indes, et qu’ainsi je ne peux avoir aucune liaison avec les contrebandiers dont vous parlez. Mon lieutenant-colonel est en ce moment à Nottingham, et le major de mon régiment, avec tous les officiers, à Kingstone-upon-Thames[112]. Je consens à être traité comme un infâme si, par le retour de la poste de Kingstone et de Nottingham, je ne puis fournir les preuves les plus positives de mes assertions. Si vous le préférez, écrivez au payeur du régiment, et… — Tout cela est fort bien, monsieur, » dit Glossin commençant à craindre que l’assurance de Bertram ne fît quelque impression sur sir Robert, qui serait mort de honte s’il avait cru faire le solécisme d’envoyer un capitaine de cavalerie en prison ; « tout cela est fort bien ; mais, sans aller si loin, n’y a-t-il pas d’autres personnes dont vous puissiez invoquer le témoignage ?

— Il n’y a que deux personnes dans ce pays qui me connaissent un peu : l’une est un gros fermier du Liddesdale, appelé Dinmont de Charlies-Hope ; mais il ne sait sur mon compte que ce que je lui ai dit et ce que je viens de vous dire. — Eh bien ! cela suffit-il ? sir Robert, dit Glossin. J’imagine que monsieur va nous amener son rustre pour lui faire attester par serment sa crédulité ! Ha ! ha ! ha ! — Et quel est votre autre témoin, l’ami ? dit le baronnet. — Un gentilhomme dont j’ai quelque répugnance à parler, pour certaines raisons particulières, mais sous les ordres duquel j’ai servi quelque temps dans les Indes, et qui est trop homme d’honneur pour me refuser son témoignage si je me réclamais de lui comme militaire et comme galant homme. — Et quel est cet illustre témoin, monsieur ? dit sir Robert ; quelque payeur de demi-solde, quelque sergent, je suppose ? — Le colonel Guy Mannering, ex-colonel du régiment dans lequel, comme je vous l’ai déjà dit, j’ai une compagnie. — Le colonel Guy Mannering ! pensa Glossin ; qui diable s’en serait douté ?

— Le colonel Guy Mannering ! répéta le baronnet fortement ébranlé dans son opinion. Mon cher monsieur, dit-il en se tournant vers Glossin, ce jeune homme, avec un nom terriblement plébéien, a pourtant une assurance modeste ; il a quelque chose du ton, des manières, des sentiments d’un honnête homme, d’un homme qui, du moins, a vécu dans la bonne société. Dans l’Inde, on donne les commissions au hasard, à la légère, à la diable ; je crois que nous ferions mieux d’attendre le retour du colonel Mannering ; il est maintenant, je pense, à Édimbourg. — Sir Robert, répondit Glossin, vous pouvez bien mieux que moi juger ce qu’il est convenable de faire. J’oserai cependant vous représenter que je doute que nous ayons le droit de relâcher cet homme sur une assertion qu’il ne peut appuyer d’aucune preuve, et que nous nous exposerions à une grande responsabilité en le retenant ailleurs que dans la prison publique. Je m’en remets à votre décision. Seulement je dois vous dire que moi-même, il y a peu de jours, j’ai été fortement blâmé pour avoir retenu un malfaiteur dans un endroit que je croyais parfaitement sûr, sous la garde de plusieurs de nos officiers ; mon homme s’échappa, et je ne doute nullement que ma réputation de prudence et de circonspection comme magistrat n’en ai souffert jusqu’à un certain point. Ce n’est là qu’une simple observation, sir Robert, et je suis disposé à faire tout ce que vous jugerez à propos. »

Glossin n’ignorait pas que ce seul mot suffirait pour déterminer son collègue, que son orgueil n’empêchait pas de s’approprier les idées qu’on lui suggérait. Sir Robert Hazlewood résuma donc les débats de la manière suivante, flottant entre la supposition que le prisonnier était un véritable gentilhomme, et celle qu’il n’était qu’un scélérat, un assassin :

« Monsieur, monsieur Van Beest Brown, je vous appellerais capitaine, si j’avais le moins du monde sujet, raison ou motif de croire que vous êtes capitaine, ou que vous commandez une compagnie dans le corps très respectable dont vous parlez, ou dans tout autre régiment au service de Sa Majesté, touchant quoi je vous prie de bien remarquer que je ne porte aucun jugement, ne fais aucune déclaration, n’émets aucune opinion décisive, formelle, invariable. Je vous préviens donc, monsieur, que nous avons arrêté, vu l’état de dénûment où vous trouvez, ayant été volé, selon vos dires, question que je ne veux pas préjuger ; vu le trésor considérable et précieux, vu le couteau de chasse à poignée de cuivre, qui étaient entre vos mains ; considérant que vous n’avez point voulu nous faire l’honneur de nous dire d’où vous viennent les susdits objets ; je vous préviens, monsieur, que nous avons déterminé, résolu, arrêté de vous faire conduire en prison, ou plutôt de vous y assigner un appartement pour attendre que le colonel Mannering soit revenu d’Édimbourg. — Avec votre permission, sir Robert, dit Glossin, puis-je vous demander si votre dessein est d’envoyer ce jeune homme à la prison du comté ? Si vous n’aviez pas encore d’intention bien précise, je prendrais la liberté de vous dire qu’il conviendrait peut-être de le mener à la maison d’arrêt de Portanferry, ce qui pourrait se faire sans éclat, et serait préférable dans le cas où sa déclaration serait reconnue vraie. — Sans doute. Il y a un détachement de soldats à Portanferry, pour garder les magasins de la douane : ainsi donc, considérant chaque chose, vu que cette prison est très convenable, je dis que, tout bien considéré, nous ordonnons, ou plutôt nous autorisons la détention de monsieur dans la prison de Portanferry. »

Le mandat fut signé sur-le-champ, et on informa Bertram qu’il serait conduit à sa destination le lendemain matin, sir Robert ayant arrêté qu’il n’y serait pas transféré au milieu des ténèbres de la nuit, de peur d’évasion. Il devait, en attendant, rester prisonnier au château d’Hazlewood.

« Cet emprisonnement, pensait-il, sera moins rigoureux et moins long que ma captivité chez les sauvages de l’Inde ; mais que le diable emporte le vieux et entêté formaliste, et son sournois de collègue qui parle toujours à demi-voix ! Ils ne peuvent comprendre le récit tout simple qu’un homme leur expose. »

Cependant Glossin prenait congé du baronnet, se confondant en protestations respectueuses, alléguant mille excuses pour ne pas accepter son invitation à dîner ; du moins il osait espérer qu’on lui permettrait de revenir, à quelques jours de là, présenter ses hommages à sir Robert, à lady Hazlewood, et au jeune M. Hazlewood.

« Certainement, monsieur, répondit le baronnet d’un air gracieux, je puis dire que notre famille n’a jamais manqué de civilité pour ses voisins ; et quand je passerai devant chez vous, mon bon monsieur Glossin, je vous en convaincrai en allant frapper à votre porte aussi familièrement qu’il est convenable… c’est-à-dire, croyable, supportable. »

Sur ce, ils se quittèrent.

« Maintenant, se dit Glossin, il faut trouver Dirk Hatteraick et ses compagnons… il faut éloigner les soldats des magasins de la douane… et puis tenter le grand coup. Tout dépend de la promptitude. Quel bonheur que Mannering ne soit pas encore revenu d’Édimbourg ! Il connaît ce jeune drôle ; voilà qui augmente encore mes dangers… » Là il permit à son cheval d’aller plus lentement… « Et si j’essayais de faire mes comptes avec l’héritier ?… il est hors de doute qu’il aurait une bonne somme à me payer, et j’enverrais Hatteraick au diable… Mais non, non, non ! il y a trop d’yeux ouverts sur moi ; Hatteraick lui-même, le matelot égyptien et cette vieille sorcière… Non, non ! je m’en tiens à mon premier plan. » Alors, enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, il s’éloigna au grand trot pour mettre ses machines en mouvement.


CHAPITRE XLIV.

LA PRISON.


Une prison, c’est un séjour de peines, un endroit où personne ne se corrige, une pierre de touche pour éprouver un ami, un tombeau pour tout être vivant ; c’est quelquefois la demeure de l’innocent, quelquefois la demeure du coupable, quelquefois la demeure du voleur, du brigand et de l’honnête homme.
Inscription sur la prison d’Édimbourg.


Le lendemain, de grand matin, la voiture qui avait amené Bertram au château d’Hazlewood le conduisit, lui et ses deux surveillants toujours silencieux et farouches, au lieu de sa détention, à Portanferry. La prison était adjacente à la douane établie dans ce petit port. Ces deux bâtiments étaient situés si près du bord de la mer qu’il avait fallu les protéger par un large et solide rempart ou boulevard de grosses pierres, disposées en pente du côté de la mer, dont les flots venaient souvent le baigner et s’y briser. La prison servait de maison de correction, et souvent même de succursale à la prison du comté, qui était vieille et loin d’être convenablement située par rapport au district de Kippletringan ; elle était entourée de hautes murailles, et avait une petite cour où l’on permettait quelquefois aux malheureux habitants de ce séjour de se promener et de prendre l’air. Mac-Guffog, qui avait un des premiers mis la main sur Bertram et qui l’accompagnait alors, était concierge de cette désagréable demeure. Il fit arrêter la voiture tout près de la porte et descendit lui-même pour frapper. Le bruit du marteau attira vingt ou trente enfants en guenilles qui s’amusaient à faire naviguer des chaloupes et des frégates de leur invention sur les petites flaques d’eau salée que la marée laissait en se retirant, et qui, abandonnant tout, eurent bientôt entouré la voiture pour voir le malheureux qui allait sortir « du bel équipage neuf de Glossin » pour entrer en prison. La porte de la rue, après un long bruit de pesantes chaînes et de verroux, fut enfin ouverte par mistress Mac-Guffog, un véritable monstre, une femme vigoureuse et déterminée, capable de maintenir l’ordre parmi son monde, et de faire exécuter, comme on disait, la discipline de la maison lorsque son époux s’absentait ou prenait une trop forte dose d’eau-de-vie. La voix grognarde de l’amazone, qui rivalisait en rudesse la rauque musique de ses verroux et de ses serrures, eut bientôt dispersé toute la marmaille qui s’était attroupée à la porte ; puis s’adressant à son aimable mari :

« Dépêche-toi donc, mon homme, fais donc entrer le chaland ; qu’attends-tu ? — Retiens ta langue, et va-t’en au diable, vieille… » répondit le cher époux, avec deux autres épithètes d’une grande énergie, que nous demandons au lecteur la permission de ne pas répéter. Puis se tournant vers Bertram :

« Eh bien, mon garçon, descendez-vous tout seul, ou faut-il vous aider ? »

Bertram descendit de la voiture, et, saisi par le constable dès qu’il eut mis pied à terre, bien qu’il ne fît aucune résistance, il fut entraîné dans la prison, au milieu des clameurs des petits sans-culottes, qui se tenaient à une distance respectueuse de mistress Mac-Guffog. Dès qu’il eut passé le seuil fatal, la geôlière replaça les chaînes, repoussa les verroux, et, après avoir tourné à deux mains une énorme clef, elle l’ôta de la serrure, puis la mit dans la vaste poche de son tablier rouge.

Bertram était alors dans la petite cour dont nous avons parlé. Deux ou trois prisonniers s’y promenaient et semblaient éprouver quelque soulagement par le coup d’œil que l’ouverture momentanée de la porte leur avait permis de jeter jusque sur l’autre côté d’une petite rue fort sale : sentiment qui paraîtra bien naturel, si l’on considère qu’à moins de pareilles occasions, ils n’avaient d’autre point de vue que les grilles de leur prison, les noires et hautes murailles de la cour, le ciel au dessus d’eux, et les dalles de pierre sous leurs pieds. Cette uniformité de spectacle qui, pour me servir de l’expression du poète :

Pèse comme un bandeau sur les yeux fatigués,

développe chez certains prisonniers une dure et noire misanthropie ; chez d’autres, elle fait naître cette maladie du cœur qui porte l’homme déjà enseveli vivant dans une sorte de sépulcre, à désirer un tombeau plus calme et plus tranquille.

Quand ils furent entrés dans la cour, Mac-Guffog laissa Bertram respirer un moment et considérer ses compagnons d’infortune. Quand il eut promené ses yeux sur ces figures où le crime, le désespoir et d’ignobles passions avaient mis le cachet ; sur le dissipateur et l’escroc, sur le filou et le banqueroutier, sur « l’idiot aux yeux fixes et sur le fou joyeux, » qu’un pitoyable esprit d’économie avait fait réunir dans ce hideux séjour, il sentit son cœur se soulever de dégoût à l’horrible idée de souffrir même un instant le contact d’une pareille compagnie.

« J’espère, monsieur, dit-il au geôlier, que votre intention est de me donner un logement séparé ? — Et que m’en reviendra-t-il ? — Mais, monsieur, je ne dois rester ici qu’un jour ou deux, et il me serait fort désagréable de me trouver au milieu de ces gens-là. — Et que m’importe à moi ? — Eh bien, monsieur, pour parler un langage que vous compreniez, je suis prêt à récompenser cette faveur de la manière qui convient. — Oui ; mais quand, capitaine ? quand et comment ? C’est là la question, ou plutôt les deux questions. — Quand je serai relâché, quand j’aurai reçu l’argent qui doit m’arriver d’Angleterre. »

Mac-Guffog secoua la tête en signe d’incrédulité.

« Mon ami, dit Bertram, croiriez-vous donc que je suis réellement un malfaiteur ? — Ma foi, je n’en sais rien, mais, dans tous les cas, vous n’êtes pas malin ; c’est clair comme le jour. — Et en quoi ne suis-je pas malin ? — En quoi ? Il n’y a qu’un fou, qu’un nigaud qui les ait laissés garder l’argent que vous avez déposé aux Armes de Gordon. Diable m’emporte ! à votre place je l’aurais bien arraché de leurs griffes ! Il n’est pas raisonnable de vous laisser prendre votre bourse et de venir en prison sans un sou pour vous y défrayer. Ils pouvaient garder le reste pour servir de pièces au procès ; mais pourquoi n’avoir pas demandé les guinées ? Je vous ai pourtant fait des signes assez répétés ; mais du diable si vous tourniez jamais la tête de mon côté ! — Eh bien, monsieur, si j’ai droit à réclamer cette bourse, je la réclamerai, et elle est assez bien garnie pour que j’aie de quoi vous contenter. — Ma foi ! je n’en sais trop rien ; vous pouvez rester long-temps ici, et alors il faudra paver le crédit par dessus le marché. Mais pourtant, comme vous m’avez l’air d’un honnête garçon, et quoique ma femme dise que mon bon cœur me fait toujours perdre, si pour mes fournitures vous me donnez un billet payable sur cet argent, j’ose dire que Glossin l’acquittera. Je sais quelque chose sur une évasion… Oui, oui, il sera charmé de me rendre service et me traitera en ami. — Eh bien, monsieur, si dans un jour ou deux je n’ai pas reçu d’autre argent, je vous ferai ce billet. — bien, bien ! dit Mac-Guffog, alors vous serez servi comme un prince. Mais écoutez-moi, l’ami, pour que nous n’ayons pas ensuite de difficultés, voici le prix que je demande toujours à ceux de mes gens qui veulent loger à part : trente schellings par semaine pour la chambre, une guinée pour les meubles ; une demi-guinée par semaine pour un lit. Encore ce n’est pas tout gain pour moi, car là-dessus il faudra que je donne une demi-couronne à Donald Laider, qui est ici pour avoir volé des moutons, et qui, suivant la règle, devrait coucher avec vous. Il va me demander de la paille fraîche et peut-être une goutte de whisky ; mais n’importe. — Bien, monsieur, continuez. — Pour la nourriture et la boisson, vous aurez tout ce qu’il y a de meilleur. Je ne demande jamais plus de vingt pour cent en sus du prix de l’auberge, et c’est bien peu pour toutes les allées et venues, pour toutes les peines du garçon. Et puis, si vous êtes triste, je viendrai passer une heure de la soirée avec vous, et vous aider à boire votre bouteille. J’en ai bu plus d’une avec Glossin, l’ami, quoiqu’il soit à présent juge de paix. Et puis je dois vous prévenir que si vous désirez du feu, car les nuits sont fraîches, ou bien de la lumière, c’est un article fort cher, parce que c’est contre le règlement. Voilà à peu près tout ; je ne vois rien à ajouter, quoiqu’il y ait toujours, par-ci par-là, quelques dépenses extraordinaires. — C’est bien, monsieur ; je m’en remets à votre conscience, supposé que ce mot ait un sens pour vous ; je ne puis, d’ailleurs, faire autrement. — Non, non, monsieur, répondit l’adroit geôlier, je ne souffrirai pas que vous parliez ainsi ; je ne vous force nullement : si le prix ne vous convient pas, laissez la marchandise. Non, je ne force personne ; tout ce que je vous en ai dit, c’était par pure civilité. Mais si vous aimez mieux la vie ordinaire de la maison, cela m’est égal ; j’aurai moins de peine, et voilà tout. — Non, mon ami ; comme vous pouvez, je crois, le supposer aisément, je n’ai nulle envie de disputer avec vous pour de telles misères. Allons, menez-moi dans ma chambre, car je désire rester seul quelques instants — Oui, oui, venez, capitaine, dit le geôlier qui, en cherchant à sourire, ne fit qu’une affreuse grimace ; venez, et pour vous montrer si j’ai une conscience, comme vous dites, que le diable m’emporte si je vous prends plus de six sous par jour pour vous laisser descendre dans la cour ! Vous pourrez vous y promener trois bonnes heures et y jouer à l’aise. »

Après cette gracieuse promesse, il introduisit Bertram dans la maison et lui montra un escalier de pierre, rapide et étroit, au haut duquel était une grosse porte doublée en fer et garnie de clous rouillés. Cette porte ouvrait sur un petit corridor de chaque côté duquel étaient trois cellules voûtées avec des lits de fer et des matelas de paille. Mais à l’extrémité se trouvait un petit appartement qui paraissait un peu plus décent, c’est-à-dire, qui avait moins de l’aspect d’une prison, car sans l’énorme serrure et les gros verroux de la porte, sans les barreaux massifs de la fenêtre, on eût pu le comparer à la plus mauvaise chambre d’une mauvaise auberge. C’était comme une infirmerie pour les prisonniers dont la santé demandait quelque soin ; et en effet Donald Laider, qui devait partager cette chambre avec Bertram, venait d’être chassé de l’un des deux lits qui s’y trouvaient, pour aller voir si la paille fraîche et le whisky n’auraient pas plus de vertu pour guérir la fièvre intermittente. Cette expulsion avait été faite de force par mistress Mac-Guffog pendant que son mari parlementait avec Bertram dans la cour, car la bonne dame avait un secret pressentiment de la manière dont le traité serait conclu. Cela n’avait probablement pas eu lieu sans quelques coups de poing, car une des colonnes qui soutenaient le ciel du lit était brisée, et les rideaux pendaient au milieu de la chambre comme une bannière déchirée au milieu de la mêlée.

« Ne faites pas attention au désordre, capitaine, » dit mistress Mac-Guffog qui venait de le rejoindre ; puis, tournant le dos au prisonnier, elle dénoua sa jarretière avec toute la décence possible, et s’en servit pour rattacher et rajuster la colonne du lit ; puis elle employa toutes les épingles de son ajustement à draper les rideaux ; enfin elle retourna les matelas du lit, sur lequel elle étendit une mauvaise couverture toute percée : « Voilà maintenant qui ressemble à quelque chose, dit-elle. Quant à votre lit, capitaine, le voici, » ajouta-t-elle en montrant du doigt un gros lit massif à quatre pieds, mais qui ne portait que sur trois (vu l’inégalité du plafond qui avait considérablement baissé, car la maison, quoique neuve, avait été bâtie par entreprise), le quatrième restant suspendu en l’air, comme celui d’un de ces éléphants que l’on voit sur la portière d’une voiture. « Il y a de bons matelas, de bonnes couvertures ; mais si vous voulez des draps, un couvre-pied, un oreiller, des serviettes ou du linge de table, c’est à moi qu’il faut vous adresser ; car c’est l’affaire de la maîtresse de la maison, et mon mari ne fait point entrer tout cela dans son marché. »

Dans cet intervalle, Mac-Guffog avait quitté la chambre, pour échapper sans doute aux réclamations que pouvait faire naître cette nouvelle avanie.

« Au nom de Dieu ! dit Bertram, donnez-moi tout ce qui est nécessaire ; je le paierai ce que vous demanderez. — Fort bien ! fort bien ! c’est tout prêt. Allez, nous ne vous écorcherons pas, quoique nous demeurions si près de la douane. Je vais voir à vous faire allumer du feu et à vous trouver à dîner. Ma foi ! vous n’aurez qu’un méchant dîner aujourd’hui, car on n’attendait pas si belle ni si bonne compagnie. » Et mistress Mac-Guffog alla chercher en toute hâte un panier de charbon ; après en avoir rempli la grille rouillée, qui n’avait pas senti le feu depuis plusieurs mois, et sans avoir essuyé ses mains encore toutes noires, elle se mit à déployer les draps, hélas ! bien différents de ceux d’Ailie Dinmont ; murmurant tout bas et paraissant, par une morosité habituelle de caractère, regretter même les fournitures qu’on devait lui payer. À la fin, pourtant, elle partit en marmottant entre ses dents « qu’elle aimerait mieux monter la garde que d’avoir à servir ces beaux fils si difficiles et si remplis d’idées capricieuses. »

Quand elle fut sortie, Bertram se trouva réduit à l’alternative de se promener dans son petit appartement pour prendre de l’exercice, ou de contempler la mer, autant que le lui permettaient les carreaux sales et étroits de la fenêtre, et paraissant obscurcis en outre par d’énormes barreaux de fer ; ou de lire les plaisanteries stupides et les grossièretés que le désespoir avait griffonnées sur les murs à demi blanchis. Les sons qui frappaient ses oreilles n’étaient guère plus agréables : c’était le bruit triste de la marée qui se retirait alors, ou, de temps à autre, une porte qui s’ouvrait et se fermait avec tous les accompagnements rauques et discordants des verroux et des gonds dont la musique se mêlait souvent à l’ennuyeuse monotonie des flots. Quelquefois aussi il pouvait entendre l’affreux grognement du geôlier, ou la voix criarde de sa femme, presque toujours montée sur un ton de mécontentement, de colère et d’insolence. D’autres fois, le gros mâtin enchaîné dans la cour répondait par des aboiements furieux aux agaceries des prisonniers oisifs qui se faisaient un jeu de l’irriter.

Enfin, l’ennui de cette solitude fut interrompu par l’entrée d’une servante mal propre qui vint faire quelques préparatifs pour le dîner, en couvrant d’une nappe à moitié sale une table tout-à-fait dégoûtante. Un couteau et une fourchette usés, mais non par le nettoyage, flanquaient une assiette de faïence fêlée ; un moutardier presque vide, placé d’un côté de la table, faisait le pendant d’une salière contenant quelques grains d’un mélange gris ou plutôt blanchâtre, placée de l’autre côté : ces deux meubles, en terre cuite, portaient des marques trop évidentes qu’on venait de s’en servir. Bientôt après, la même Hébé apporta un plat de tranches de bœuf cuites dans la poêle, auxquelles était mêlée une bonne quantité de graisse qui surnageait dans un océan d’eau tiède ; elle plaça près de ce ragoût succulent un morceau de pain noir, et demanda ce que monsieur désirait boire.

L’apparence de ce festin n’était pas fort engageante : aussi Bertram, pour s’en dédommager, demanda-t-il du vin ; et un peu de fromage passable, joint à son pain noir, composa presque tout son dîner. Quand ce repas fut fini, la fille lui présenta les compliments de son maître, qui se proposait de venir, si tel était le bon plaisir de monsieur, l’aider à passer la soirée. Bertram la pria de lui faire ses excuses, et demanda, au lieu de cette agréable compagnie, du papier, des plumes, de l’encre et de la lumière. La lumière arriva bientôt sous la forme d’une longue chandelle brisée et s’inclinant sur un chandelier d’étain couvert de suif. Quant au papier et aux plumes, on répondit au prisonnier qu’il n’en pourrait avoir que le lendemain, parce qu’il fallait sortir pour en acheter.

Bertram chargea alors la fille de lui procurer un livre, et appuya sa demande d’un schelling ; elle revint quelque temps après avec deux mauvais volumes, le Calendrier de Newgate, que lui avait prêtés Sam Silverquil, apprenti sans maître, qui était alors en prison pour contrefaçon. Elle mit les livres sur la table et se retira, laissant Bertram méditer sur un ouvrage si bien en rapport avec sa triste situation.



CHAPITRE XLV.

L’AMI.


Si par malheur il te fallait monter à cette ignominieuse potence, tu auras encore un fidèle ami pour subir avec toi l’arrêt du cruel destin.
Shenstone.


Plongé dans les sombres réflexions qui lui étaient naturellement inspirées par cette dégoûtante lecture et sa triste situation, Bertram, pour la première fois de sa vie, crut qu’il allait s’abandonner au découragement.

« Je me suis trouvé dans des situations pires que celle-ci, dit-il, plus dangereuses surtout, car je ne cours ici aucun danger ; plus alarmantes pour l’avenir, car je serai bientôt hors de cette prison ; moins supportables même, car ici j’ai du feu, des aliments et un abri. Pourtant, quand je lis ces sanglantes annales de crimes et d’horreurs, dans un lieu si convenable pour les idées qu’elles excitent ; quand j’entends ces bruits lugubres, je me sens une disposition à la mélancolie, telle que je n’en ai jamais éprouvé de semblable ; mais je ne m’y abandonnerai pas… Au diable, recueil d’atrocités et d’infâmies ! dit-il en jetant le livre sur son grabat ; une prison d’Écosse n’abattra pas dès le premier jour un courage que la pénurie, la maladie et la captivité sur une terre étrangère n’ont pu faire fléchir. La fortune m’a éprouvé de bien des manières, et elle ne m’abattra pas aujourd’hui, si je puis l’empêcher. »

Faisant alors un violent effort pour ranimer son courage, il tâcha de considérer sa situation sous un point de vue plus favorable. Delaserre devait être bientôt en Écosse ; les certificats qu’il avait demandés à ses supérieurs allaient arriver sous peu : si même il lui fallait s’adresser à Mannering, qui pouvait dire que le résultat ne serait pas une réconciliation entre eux ? Il avait souvent observé, et il se le rappelait alors, que son ancien colonel, quand il voulait obliger, ne faisait pas les choses à demi, et qu’il semblait d’autant plus s’attacher aux gens, qu’il leur rendait plus de services. Dans le cas présent, une faveur qui pouvait être demandée sans déshonneur et accordée sans peine, amènerait peut-être un raccommodement. De là, ses pensées se tournèrent naturellement vers Julia ; et, sans mesurer l’espace qui séparait un officier de fortune de la riche héritière dont le père pouvait, par son témoignage et sa protection, faire ouvrir les portes de sa prison, il bâtissait les plus jolis châteaux en l’air qu’il embellissait des couleurs riantes d’une soirée d’été, lorsqu’un coup fortement appliqué à la porte de la rue vint interrompre ses rêves de bonheur. Les aboiements du gros dogue enchaîné dans la cour y répondirent avec une force égale. Après beaucoup de minutieuses précautions, la porte s’ouvrit et quelqu’un entra ; puis Bertram entendit le bruit ordinaire des serrures et des verroux, et un chien qui montait précipitamment l’escalier vint gratter et glapir à la porte de sa chambre. Bientôt le pied pesant et la grosse voix de Mac-Guffog, qui semblait montrer le chemin, retentirent dans le corridor. « Par-là, par-là, prenez garde au pas ! Voilà la chambre… » La porte s’ouvrit alors, et il vit avec autant de surprise que de joie la ronde personne de son ami de Charlies-Hope.

« Eh bien, en bien ! » s’écria le digne fermier en promenant ses regards sur les méchants meubles de ce misérable appartement… « qu’est-ce que cela ? qu’est-ce que cela ?… — Un tour de la fortune, mon cher ami, » dit Bertram en se levant et en lui serrant cordialement la main… « voilà tout. — Mais qu’y a-t-il à faire ? que peut-on faire pour vous ?… Est-ce pour dettes ? enfin, pourquoi ? — Oh ! ce n’est pas pour dettes ; mais si vous avez le temps de vous asseoir, je vous conterai tout ce que je sais moi-même de mon aventure. — Si j’ai le temps ! » répliqua Dandie en appuyant sur ces mots d’un ton presque mécontent… « Que le diable m’emporte, camarade, si ce n’est pas pour savoir tout ce qu’il en est que je viens ici !… Ah çà ! vous ne serez pas fâché de manger un morceau, je pense, car il commence à se faire tard… J’ai dit aux gens de l’auberge où j’ai laissé Duraple de m’envoyer mon souper ici, et ce brave Mac-Guffog y consent… J’ai arrangé tout cela… Et maintenant contez-moi votre histoire… À bas, Wasp, mon garçon ! Comme cette pauvre bête est contente de vous voir ! »

Bertram lui conta son aventure en peu de mots ; elle se bornait à la blessure du jeune Hazlewood, et à l’erreur par suite de laquelle on le prenait pour un des contrebandiers qui avaient pris part à l’attaque de Woodbourne.

« Eh bien ! dit Dinmont après avoir écouté attentivement, l’affaire n’est pas encore si mauvaise… Votre homme est bienheureux d’en être quitte à si bon marché ! Deux ou trois grains de plomb dans l’épaule, voilà-t-il pas une belle affaire ? Si vous lui aviez crevé un œil, à la bonne heure… Ah, diable ! combien je voudrais que notre vieux shérif Pleydell fût encore ici !… Ah, ah ! c’est un gaillard qui les ferait joliment aller, et leur parlerait ferme. Il n’y en a pas deux comme lui ! — Mais dites-moi donc, mon excellent ami, comment avez-vous pu savoir que j’étais ici ? — Ah, ah, mon garçon ! assez drôlement ; mais je vous dirai cela après souper, car il ne serait peut-être pas trop bon d’en parler avant que ce gros tonton de servante ait fini ses allées et venues. »

La curiosité de Bertram devint un peu moins vive à la vue du souper qu’avait commandé son ami. Quoiqu’il ne fût pas des plus succulents, il avait au moins cette propreté appétissante que n’avaient nullement les ragoûts de mistress Mac-Guffog. Dinmont, après avoir dit qu’il avait galopé tout le jour, depuis son déjeuner, sans prendre grand’chose (c’est-à-dire environ trois livres de mouton froid qu’il avait avalées pendant que son cheval dînait), Dinmont tomba à belles dents sur le festin, et, comme un des héros d’Homère, ne lâcha pas un mot avant d’avoir apaisé sa soif et sa faim dévorante. Enfin, après avoir avalé un bon coup de petite aie, il se remit à causer.

« Ma foi, dit-il en regardant les restes d’une superbe poularde, elle n’était pas trop mauvaise pour une poularde élevée en ville ; mais cela n’approche pas encore de nos gros poulets de Charlies-Hope ! Parbleu, capitaine, je suis content de voir que cette vilaine plaisanterie ne vous ait pas ôté l’appétit. — Oh ! c’est que mon dîner, monsieur Dinmont, n’était pas assez succulent pour faire tort à mon souper. — Je le crois, je le crois. Mais, la fille, maintenant que vous nous avez donné l’eau-de-vie, l’eau chaude et le sucre, tout est bien : vous pouvez nous laisser et tirer la porte, car nous avons à causer d’affaires. » La servante s’en alla donc, ferma la porte de la chambre, et mit même par précaution les verroux en dehors.

Dès qu’elle fut partie, Dandie alla reconnaître les lieux, écouta au trou de la serrure, comme s’il eût voulu entendre une loutre respirer, s’assura, en un mot, que le mur n’avait point d’oreilles, et revint se mettre à table. Alors, remplissant son verre pour se donner de la gaîté, comme il le disait, et remuant le feu, il commença son histoire d’un ton de gravité et d’importance qu’il ne prenait pas souvent.

« Vous saurez, capitaine, que dernièrement j’ai passé deux ou trois jours à Édimbourg, à cause du décès d’une parente, et j’espérais bien avoir ma part de la succession ; mais il y a toujours des désappointements, et qui peut y remédier ? J’avais aussi un petit procès ; mais il ne s’agit pas de cela en ce moment… Après avoir fini mes affaires, je revins à la maison. Le lendemain au point du jour, j’allai voir mes troupeaux, et, chemin faisant, il me prit envie de pousser jusqu’à Touthope-Rig, où passent les limites sur lesquelles Jack de Dawston et moi nous sommes en dispute. Eh bien ! comme j’y arrivais, je vis devant moi un homme que je ne reconnus pas pour un de nos bergers, car c’est un lieu où l’on rencontre souvent du monde : mais, en m’avançant davantage, je m’aperçus que c’était Tod Gabriel, le chasseur au renard. « Tiens, camarade ! lui dis-je un peu surpris, que faites-vous donc seul dans ces montagnes ! Est-ce que vous chassez le renard sans vos chiens ? — Non, mon brave homme, me dit-il, mais je vous cherchais. — Ah ! lui dis-je, auriez-vous besoin d’assistance, de quelque chose pour votre hiver ? — Non, non, répondit-il, ce n’est pas cela. Mais, dites-moi, ne vous intéressez-vous pas à ce capitaine Brown qui est resté huit jours chez vous ? — Oui vraiment, Gabriel, m’écriai-je ; que lui est-il arrivé, mon garçon ? — Ah ! continua-t-il, il y a quelqu’un qui s’en inquiète plus que vous, et ce quelqu’un il faut que je lui obéisse ; ce n’est donc pas tout-à-fait de mon gré que je viens vous annoncer des choses qui ne vous feront pas plaisir. — Ma foi ! lui dis-je, tout ce qui peut lui faire de la peine m’en fera aussi. — Eh bien, reprit-il, j’en suis fâché pour vous ; mais apprenez qu’on le mènera en prison à Portanferry s’il ne se tient pas sur ses gardes, car il y a des ordres pour l’arrêter dès qu’il débarquera en avant d’Allonby. Et maintenant, brave homme, si vous lui avez jamais voulu du bien, il faut galoper à Portanferry, et ne pas laisser les jambes de votre bidet s’engorger. S’il est déjà en prison, il faut rester près de lui pendant un jour ou deux, car il aura besoin d’amis qui aient bon cœur et bons bras. Si vous négligez cet avis, vous n’aurez qu’une fois à vous en repentir, mais ce sera pour toute votre vie. — Mais, pour Dieu ! mon garçon, lui dis-je, comment savez-vous tout cela ? Il y a bien loin d’ici à Portanferry. — N’y faites pas attention, reprit-il ; ceux qui m’ont apporté ces nouvelles courent aussi bien la nuit que le jour, et vous devriez être déjà parti si vous avez de la bonne volonté… Je n’ai plus rien à vous dire. » À ces mots, s’asseyant par terre, il se laissa glisser sur le gazon jusqu’en bas, et il m’était impossible de le suivre avec ma bête. Je revins donc à Charlies-Hope conter cela à la bonne femme, car je ne savais que faire. J’aurai l’air d’un benêt, pensais-je, si je m’en vais en pèlerinage à l’autre bout du monde sur l’avis d’un pareil vagabond. Mais, Seigneur ! dès que la bonne femme, qui s’y entend, m’eut montré quelle honte ce serait pour moi s’il vous arrivait un malheur que j’aurais pu empêcher, dès que nous eûmes reçu votre lettre, qui arriva comme pour nous confirmer ces mauvaises nouvelles, vite j’allai prendre dans le coffre-fort tous les billets de banque, en cas que vous en eussiez besoin, et les enfants coururent seller Dumple. Par un grand bonheur, j’avais pris l’autre bidet pour aller à Édimbourg, et Dumple était frais comme une rose. Je partis donc, et Wasp me suivit, car vous auriez dit qu’il devinait où j’allais, la pauvre bête ! Enfin, j’ai fait environ soixante milles tout d’une traite, et me voilà. Wasp, ce pauvre animal, est bien resté le tiers du chemin devant moi sur la selle, et il se balançait comme un petit enfant quand je trottais ou galopais. »

Dans cette étrange histoire Bertram vit évidemment qu’en supposant véridique l’avis donné à Dinmont, il avait à craindre un danger plus réel et plus imminent que celui qui pouvait résulter de quelques jours de prison. En même temps il n’était pas moins manifeste que quelque ami inconnu travaillait pour lui. « Ne m’avez-vous pas dit, demanda-t-il à Dinmont, que ce Gabriel était de race égyptienne ? — On l’a toujours cru, répondit le fermier, et je crois qu’on n’a pas tort, car ces gens-là savent toujours où trouver le monde, et quand ils le veulent, ils peuvent lancer une nouvelle d’un bout du pays à l’autre comme on lance une balle. Mais j’oubliais de vous dire, on fait de sévères perquisitions contre la vieille femme que nous avons vue à Bewcastle. Le shérif a posté ses hommes en haut de Limestane, en bas de l’ermitage et à Liddel ; de tous côtés enfin. On lui offre une récompense de cinquante livres, rien de moins, si elle veut se montrer. Le juge de paix Forster, dans le Cumberland, a lancé un mandat d’arrêt contre elle, à ce qu’on m’a dit ; ses espions la cherchent partout et peuvent même visiter les maisons. Mais malgré tout, ils ne l’auront que si elle veut se laisser prendre. — Et pourquoi ces perquisitions ? — Ma foi, je n’en sais rien ; j’ose dire que c’est une sottise ; mais on prétend qu’elle a ramassé de la graine de fougère, et qu’elle peut se transporter partout où elle veut, comme Jacques le tueur de géants dans la ballade, avec son habit qui le rend invisible et ses bottes de sept lieues[113] : au reste, elle est comme la reine de tous les Égyptiens ; elle a, dit-on, plus de cent ans, et on croit qu’elle est venue dans ce pays avec ces bandes qui l’inondèrent à l’époque de la chute des Stuarts. Si elle ne peut pas se cacher elle-même, elle connaît des gens qui la cacheront bien, vous pouvez en être sûr. Ah ! si j’avais su que c’était Meg Merrilies quand je l’ai trouvée chez Tibb Mumps, j’aurais eu soin de lui parler plus poliment. »

Bertram écouta avec beaucoup d’attention ce récit dont plusieurs circonstances cadraient si bien avec ce qu’il avait vu lui-même de cette sibylle égyptienne ; après un moment de réflexion, il pensa qu’il pouvait, sans violer sa parole, révéler ce qu’il avait vu à Derncleugh à une personne qui paraissait avoir de la vieille Meg une opinion toute particulière. Il conta donc toute cette histoire au bon fermier, qui l’interrompit souvent par ces exclamations : « Eh bien, trouvez donc sa pareille !… — Du diable s’il n’y a rien là-dessous ! » et qui, après l’avoir entendue d’un bout à l’autre, dit en secouant sa grosse tête noire : « Oui, je soutiendrai qu’il y a du bon et du mauvais dans ces Égyptiens. S’ils ont commerce avec le diable, c’est leur affaire et non la nôtre… Quant à sa manière d’arranger un cadavre, je connais bien cela. Ces diables de contrebandiers, quand l’un d’eux est tué dans une affaire, envoient chercher une femme comme Meg pour ensevelir le corps, c’est là toute la pompe funèbre. Puis ils le jettent dans un trou, sans plus de cérémonie qu’on n’y jetterait un chien. Mais ils tiennent beaucoup à cette coutume. Quand ils sont près de mourir, il faut encore qu’une vieille femme vienne leur chanter des prières, des ballades et des charmes, comme ils disent, préférablement à un ministre… C’est une ancienne coutume parmi eux. Je croirais assez que l’homme qui mourut devant vous avait été blessé quand ils brûlèrent Woodbourne. — Mais, mon ami, Woodbourne n’est pas brûlé. — Eh bien ! tant mieux pour les maîtres. Le bruit avait couru chez nous qu’il n’y restait pas deux pierres l’une sur l’autre. Quoi qu’il en soit on s’y est battu, et joliment encore. Vous pouvez donc m’en croire, votre homme, comme je disais, avait été blessé dans le combat, et ce sont les Égyptiens qui ont pris votre porte-manteau quand ils ont trouvé la chaise de poste arrêtée sur la neige… Ils ne pouvaient passer sans le prendre… cela allait à leur main comme un goulot de bouteille. — Mais si cette femme est une reine chez eux, pourquoi n’a-t-elle pas pu me protéger ouvertement et me faire rendre ce qu’on m’avait pris ? — Ah ! qui sait ? Si elle a le droit de leur commander, ils ont, eux, celui de faire ce qui leur plaît, quand la tentation est grande ; peut-être aussi que quand il y a des contrebandiers avec eux, elle a moins d’autorité ; et il y en a presque toujours… J’ai entendu dire que les Égyptiens savent quand les contrebandiers doivent arriver, où ils doivent débarquer, mieux que ceux à qui ils vendent leurs marchandises. D’ailleurs, après tout, elle est un peu folle, elle a quelque chose d’extraordinaire dans la cervelle. Que ses prophéties, ses prédictions soient vraies ou fausses, pour sûr elle y croit elle-même, et dans sa conduite elle obéit toujours à quelque singulière inspiration. Elle ne prendra jamais le chemin le plus court pour aller à un puits, croyez-le bien… Mais quelle diable d’histoire que la vôtre, avec des ruines, des morts, des mourants ! Je n’en ai jamais lu de pareille dans nos livres de contes !… Mais chut ! j’entends venir le geôlier. »

En effet leur conversation fut interrompue par le bruit peu harmonieux des serrures et des verroux, et Mac-Guffog montrant sa grosse figure à la porte : « Allons, monsieur Dinmont, dit-il, pour vous obliger nous fermons une heure plus tard ; mais il est temps de partir. — De partir, camarade ? j’entends coucher ici cette nuit, sur ce grabat, dans la chambre du capitaine. — C’est impossible. — Moi, je prétends que c’est possible, et je ne m’en irai pas…. Allons, buvez un coup. »

Mac-Guffog avala le verre d’eau-de-vie et recommença ses objections. « Mais c’est contre la règle, monsieur ; si vous aviez commis un crime… — Je te casserai la tête, dit le brusque fermier, si tu ajoutes un seul mol, et par un tel acte j’acquerrai le droit de passer une nuit dans ta maison. — Mais je vous dis, monsieur Dinmont, que c’est contre la règle, et que je m’expose à perdre ma place. — Voyons, Mac-Guffog, je n’ai plus que deux choses à vous dire. Vous savez qui je suis, et que je ne ferais pas évader un prisonnier. — Et comment puis-je le savoir ? — Eh bien, si vous ne savez pas cela, vous savez ceci ;… vous savez que vos affaires vous amènent souvent de notre côté : en bien, si vous me laissez tranquillement passer la nuit avec le capitaine, je vous paierai double loyer pour la chambre ; mais si vous dites non, soyez assuré que, la première fois que vous mettrez le pied dans Liddesdale, je vous appliquerai sur le dos la plus belle volée de coups de bâton que vous ayez jamais reçue de votre vie ! — C’est bien, l’ami, c’est bien ! dit Mac-Guffog ; il faut laisser un entêté faire ce qu’il lui plait ; mais si les juges de paix me cherchent querelle, je saurai à qui m’en prendre. " Et appuyant cette observation par un ou deux jurements, il ferma la porte, sans oublier de mettre les verroux. À ce moment, l’horloge de la ville sonna neuf heures.

« Quoiqu’il soit encore de bonne heure, dit le fermier qui voyait son ami pâle et fatigué, je crois que nous ferions bien de nous coucher, capitaine, à moins que vous ne préfériez boire encore un coup ou deux ; mais vous n’êtes pas buveur, je le sais, et, parbleu, ni moi non plus, à moins que je ne sois en course ou à table avec des amis. »

Bertram consentit aisément à la proposition du bon fermier ; mais en jetant les yeux sur son grabat, il sentit quelque répugnance à se mettre nu entre les beaux draps de mistress Mac-Guffog.

« Il n’est pas engageant, capitaine ; on dirait que tous les charbonniers de Sanquhar y ont déjà couché. Moi, je ne sentirai rien avec mon gros manteau. » Et Dinmont se jeta d’une telle force sur le lit vermoulu, qu’il en fit craquer toutes les planches. Peu d’instants après, il fut aisé d’entendre qu’il dormait profondément. Bertram ôta son habit et ses bottes, et se plaça sur l’autre lit. La singularité de son aventure, les mystères qui enveloppaient sa destinée, les nouveaux malheurs qui semblaient le menacer, l’attachement que lui témoignaient des amis inconnus qui paraissaient appartenir à une classe avec laquelle il n’avait jamais eu de rapports, occupèrent quelque temps sa pensée ; mais enfin la fatigue l’assoupit peu à peu, et bientôt il ronfla aussi fort que son compagnon. Nous allons les laisser tous deux dans cet heureux état d’oubli, pour faire connaître au lecteur d’autres événements qui se passaient ailleurs pendant le même temps.



CHAPITRE XLVI.

L’ÉGYPTIENNE.


Dites-moi de qui tous tenez cet étrange avis ? à quoi bon nous arrêter sur ces ruines pour nous saluer d’un jargon prophétique : Parlez, je vous l’ordonne.
Shakspeare. Macbeth.


Le soir du jour où l’interrogatoire de Bertram avait eu lieu, le colonel Mannering arriva d’Édimbourg à Woodbourne. Il y trouva sa famille comme il l’avait laissée, ce qui probablement n’aurait pas été, du moins en ce qui concernait Julia, si elle eût appris l’arrestation de Bertram. Mais comme, pendant l’absence du colonel, les deux jeunes demoiselles vivaient fort retirées, le bruit de cet événement n’était pas venu jusqu’au château. Une lettre avait déjà instruit miss Bertram que les espérances conçues au sujet de la succession de sa parente étaient évanouies. Si cette nouvelle détruisit en elle un secret espoir, elle n’en fut pas moins empressée de se joindre à son amie pour faire au colonel le plus cordial accueil, voulant lui prouver ainsi combien elle était sensible à ses bontés paternelles ; elle lui témoigna aussi son regret qu’il eût, dans une telle saison, et pour elle seule, entrepris un voyage tout-à-fait inutile.

« Inutile pour vous, ma chère, dit le colonel, et j’en suis vivement affligé, mais non pour moi ; j’ai fait à Édimbourg la connaissance de plusieurs personnes du plus grand mérite, et le temps s’y est écoulé pour moi d’une manière si agréable, que je n’ai rien à regretter. Notre ami Dominie lui-même en revient trois fois plus savant, car il a aiguisé son esprit dans les controverses avec les génies de la capitale du Nord. — Il est vrai, dit Dominie avec une complaisance marquée, j’ai combattu sans me laisser vaincre, quoique mon adversaire fût vraiment redoutable. — Je présume, monsieur Sampson, dit miss Mannering, que cette lutte vous a un peu fatigué ? — Oui, beaucoup, ma jeune demoiselle… Mais j’avais ceint mes reins, et j’ai résisté bravement. — Je puis assurer, dit le colonel, que je n’ai jamais vu d’affaire plus chaude. Semblable à la cavalerie maratte, l’ennemi attaquait de tous les côtés et ne donnait pas prise à l’artillerie. Mais M. Sampson tenait ferme à ses canons, et tirait toujours, tantôt sur l’ennemi, tantôt sur la poussière qu’il avait élevée. Mais nous n’avons pas le temps de vous conter nos batailles ce soir… Demain nous en parlerons à déjeuner. »

Mais le lendemain Dominie ne parut point au déjeuner. Il était, dit un domestique, sorti de très bonne heure dans la matinée. Il lui arrivait si souvent d’oublier l’heure des repas, que jamais son absence n’inquiétait personne. La femme de charge, vieille dame fort honnête et presbytérienne dans l’âme, qui, par cela même, avait la plus haute idée de la science théologique de Sampson, avait soin en pareil cas que ses distractions ne lui portassent aucun préjudice, et de lui rappeler, à son retour, ses besoins terrestres ; elle pourvoyait à ce qu’il pût les satisfaire. Mais rarement s’absentait-il pendant deux repas de suite, comme il arriva en cette occasion. Nous devons expliquer la cause de cet événement extraordinaire.

La conversation que M. Pleydell avait eue avec Mannering, au sujet de la disparition d’Henri Bertram, avait réveillé toutes les émotions pénibles dont ce malheur avait frappé Sampson. Le cœur aimant du pauvre Dominie lui avait toujours reproché que sa négligence, en confiant l’enfant à Frank Kennedy, avait été la cause première du meurtre de cet officier, de la perte d’Henri, de la mort de mistress Bertram, et de la ruine de la famille de son patron. C’était un sujet sur lequel il ne conversait jamais… si sa manière de parler pouvait s’appeler conversation… mais qui était toujours présent à son esprit. L’espèce de conviction, si clairement exprimée dans le testament de mistress Bertram, avait excité dans le cœur de Sampson une douce espérance ; mais quand il vit Pleydell ne pas la partager, à cette espérance déçue succéda une inquiétude qui allait presque au délire. « Assurément, pensait Sampson, M. Pleydell est un homme érudit, très versé dans les graves matières de la jurisprudence ; mais c’est aussi un homme d’un caractère léger, qui parle sans réflexion. Pourquoi d’ailleurs s’avise-t-il de prononcer comme ex cathedra sur l’espoir manifesté par la digne mistress Marguerite Bertram de Singleside ?… » Tout cela, comme je l’ai dit, Sampson le pensait ; car s’il eût seulement prononcé la moitié de cette phrase, la fatigue extraordinaire d’un si long exercice aurait rendu ses mâchoires malades pour un mois.

Ces réflexions le conduisirent à désirer de revoir les lieux témoins du crime, la pointe de Warroch où il n’était pas allé depuis long-temps, c’est-à-dire depuis cet accident fatal. La promenade était longue, car la pointe de Warroch était à l’extrémité des domaines d’Ellangowan, situés entre ce lieu et le château de Woodbourne. De plus, Dominie s’égara plus d’une fois en faisant des détours nécessités par les ruisseaux que la fonte des neiges avait changés en torrents, et qu’il croyait n’être, comme en été, que de simples filets d’eau.

Enfin il atteignit les bois qui faisaient le but de son excursion, et les visita avec soin, faisant de vains efforts et mettant son esprit à la torture pour se rappeler chaque circonstance de la catastrophe. Ou croira facilement que la vue même des lieux, avec toutes les idées qui s’y associaient, ne put lui faire adopter des conclusions différentes de celles qu’il avait prises au moment même de l’événement. Ce fut donc en poussant plus d’un profond soupir et plus d’un gémissement que le pauvre Dominie termina son pèlerinage infructueux et reprit le chemin de Woodbourne, pendant que son estomac déchiré par le besoin le ramenait souvent à se demander s’il avait ou non déjeuné le matin… Ainsi, tantôt songeant à la perte de l’enfant, tantôt forcément distrait par son appétit qui lui offrait pour sujet de méditation des tranches de bœuf, du pain et du beurre, il prit une route différente de celle qu’il avait suivie le matin, et passa en vue d’une petite tour en ruine, ou plutôt des restes d’une tour appelée par les gens du pays la tour de Derncleugh.

Le lecteur peut se rappeler la description que nous avons faite de ces ruines dans un des précédents chapitres ; car c’est là que le jeune Bertram, sous la protection de Meg Merrilies, fut témoin de la mort du lieutenant d’Hatteraick. La tradition populaire ajoutait des terreurs imaginaires à l’épouvante naturelle qu’inspirait la solitude du lieu, et ces absurdités avaient probablement été inventées ou du moins accréditées par les Égyptiens qui avaient long-temps demeuré dans le voisinage, afin de les exploiter à leur profit. On disait que du temps de l’indépendance galwégienne, un certain Hanlon Mac-Dingawaie, frère du prince régnant, Knarth Mac-Dingawaie, avait assassiné son frère et son souverain pour enlever le trône à son neveu encore enfant ; poursuivi par la vengeance des fidèles alliés et des serviteurs de la famille royale qui avaient épousé la cause de l’héritier légitime, Hanlon avait été contraint, avec quelques complices de son crime, à se réfugier dans cette tour imprenable, et il s’y défendit jusqu’à ce qu’il fût réduit par la famine ; alors, mettant le feu à la place, lui et les compagnons qui lui restaient s’entre-tuèrent de désespoir, plutôt que de tomber entre les mains de leurs implacables ennemis. Dans le récit de cet événement, qui remontait à une époque de barbarie, il pouvait bien y avoir quelque vérité ; on mêla à cette histoire des contes de diables et de sorciers, de sorte que la plupart des paysans du voisinage aimaient mieux faire un long détour que de passer de nuit auprès de ce lieu formidable. Quant aux lumières qu’on voyait souvent briller dans ces ruines lorsqu’elles servaient de rendez-vous à des vagabonds ou à des brigands, ces contes absurdes servaient à les expliquer d’une manière favorable à leurs projets et satisfaisante pour le public.

Maintenant il faut avouer que notre ami Sampson, quoique bon littérateur et savant mathématicien, n’était pas encore assez philosophe pour mettre en doute la réalité des sortilèges et des apparitions. Né dans un temps où douter de l’existence des sorcières était s’exposer au soupçon de participer à leurs pratiques infernales, Dominie avait adopté ces contes ridicules comme un article de foi fondamental ; et peut-être eût-il été aussi difficile d’ébranler sa croyance sur le premier point que sur le second. Imbu de pareils préjugés, et remarquant que le jour inclinait vers sa fin, Dominie ne put se trouver si près de la tour de Derncleugh sans ressentir une secrète horreur.

Quelle fut donc sa surprise, lorsqu’en passant devant la porte cette porte que l’on supposait avoir été placée par un des derniers lairds d’Ellangovvan pour empêcher d’audacieux étrangers de s’exposer aux périls qu’on pouvait courir sous ces voûtes habitées par des esprits.. cette porte qu’on croyait toujours fermée, et dont la clef était, dit-on, déposée au presbytère cette porte enfin s’ouvrit tout-à-coup, et offrit à ses yeux épouvantés la figure de Meg Merrilies : il la reconnut à l’instant même, quoiqu’il ne l’eût pas vue depuis bon nombre d’années. Elle se plaça droit devant lui au milieu du chemin, lui barrant si bien le passage qu’il ne pouvait l’éviter qu’en retournant sur ses pas, lâcheté à laquelle son courage ne lui permit pas de songer.

« Je savais que vous viendriez ici, » dit-elle avec sa voix rude et forte ; « je sais ce que vous cherchez ; mais il faut que vous m’obéissiez.

— Arrière ! dit Dominie effrayé ; arrière ! Conjuro te, scelestissima…. nequissima… spurcissima… iniquissima… atque miserrima conjuro te !!! »

Meg tint ferme contre cette effrayante volée de superlatifs que Sampson tirait du fond de sa poitrine et lui lançait d’une voix de tonnerre.

« Est-il fou, dit-elle, avec ses clameurs ? — Conjuro, poursuivit Dominie, adjuro, contestor, atque viriliter impero tibi ! — Mais, au nom du diable, de quoi avez-vous donc peur ? que voulez-vous dire avec tout votre baragouin français à rendre un chien malade ? Écoutez, grande perche, ce que je vais vous dire, ou vous vous en repentirez tant qu’un de vos membres tiendra à votre corps !… Dites au colonel Mannering que je sais qu’il me cherche ; il sait, et je le sais aussi, que le sang coulera, que l’enfant perdu sera retrouvé,

Et de Bertram le droit et la puissance
D’Ellangowan atteindront l’éminence.


Tenez, voici une lettre pour lui ; j’allais l’envoyer d’une autre manière… Je ne sais pas écrire ; mais j’ai des gens qui écrivent pour moi, qui lisent pour moi, qui courent et qui voyagent pour moi… Dites-lui que le temps approche, que le sort s’accomplit, que la roue tourne. Dites-lui, enfin, de consulter les astres comme il les a consultés autrefois… Vous rappellerez-vous bien de tout cela ?

— Femme, j’en doute, car tes paroles me troublent, et ma chair tremble en t’écoutant ! — Mes paroles ne vous feront point de mal, mais peuvent vous faire beaucoup de bien… — Arrière ! je ne veux pas d’un bien qui vient par des voies illicites. — Imbécile ! » dit Meg en s’avançant vers lui avec une indignation dédaigneuse qui faisait briller ses yeux noirs comme deux étoiles sous leurs épais sourcils ; « imbécile ! si je voulais vous faire du mal, ne pourrais-je vous jeter du haut de ce roc ? et en saurait-on plus sur votre mort que sur celle de Frank Kennedy ? M’entendez-vous, grand lâche ? — Au nom de ce qu’il y a de plus sacré ! » s’écria Dominie en reculant et en dirigeant sa longue canne à pomme d’étain, comme une javeline, contre la prétendue sorcière ; « au nom de ce qu’il y a de plus sacré, retire-toi, ne me touche pas… Femme, retire-toi, il y va de ta vie !… cesse, te dis-je… je suis vigoureux, et je saurai résister !… » Il ne put continuer ; Meg, avec une force surnaturelle, comme Dominie l’assura depuis, se jeta sur sa canne, para un coup qu’il voulait lui donner, et l’emporta sous la voûte « aussi facilement, dit-il, que je porterais un atlas de Kitchen. — Asseyez-vous, » lui dit-elle en le plaçant avec force, et à demi suffoqué, sur une chaise cassée ; « asseyez-vous, reprenez haleine, remettez-vous, noir pourceau d’église que vous êtes… Avez-vous le ventre plein, ou vide ? — Vide de tout, sinon du péché, » répondit Dominie qui, recouvrant la voix et trouvant que ses exorcismes ne servaient qu’à irriter l’intraitable sorcière, pensa qu’il valait mieux affecter de la bonne volonté et de la soumission : cependant il répétait tout bas la kyrielle de conjurations qu’il n’osait plus proférer tout haut. Absolument incapable de suivre en même temps le fil de deux idées différentes, Dominie entremêlait son discours et ses formules d’exorcisme, ce qui produisait un effet assez burlesque, surtout quand, s’apercevant de ces distractions, le pauvre homme essayait de les réparer pour se soustraire aux effets qu’elles pourraient produire sur l’esprit irritable de la sorcière. Cependant Meg s’était approchée d’un grand chaudron noir qui bouillait sur un feu allumé au milieu de la chambre. Quand elle ôta le couvercle, l’odeur qui en sortit, si on pouvait se fier à l’odeur qui sort d’un chaudron d’une sorcière, promettait quelque chose de mieux que les ragoûts infernaux dont on le croyait ordinairement rempli. Au fait, c’était le fumet d’une excellente fricassée de poules, de lièvres, de perdrix et de bécasses, de pommes de terre, d’oignons et de poireaux, et qui, d’après la grandeur de la marmite, paraissait préparée pour une demi-douzaine de convives au moins.

« Ainsi vous n’avez rien mangé d’aujourd’hui ? » dit Meg en mettant une bonne portion de cette fricassée sur un plat brun, et le saupoudrant avec beaucoup de sel et de poivre.

« Rien ! répondit Dominie ; rien ! scelestissima ! … c’est-à-dire bonne femme. — Eh bien ! alors, dit-elle en plaçant le plat devant lui, voilà qui va vous remettre le cœur. — Je n’ai pas faim… malefica… c’est-à-dire, mistress Merrilies ! L’odeur est appétissante, se disait-il en lui-même ; mais ce mets est préparé par une Canidie ou une Érichthoé. — Si vous ne mangez pas sur-le-champ, si vous tardez à vous remplir le ventre, je m’en vais vous bourrer le gosier avec cette cuiller à pot encore toute brûlante, et cela de gré ou de force : ouvre la bouche, pécheur, et avale ! »

Sampson, effrayé des yeux de lézard, des orteils de grenouille, des chaudrons[114] de tigre, etc., était bien résolu d’abord à ne pas s’y frotter. Mais le fumet de ce ragoût triomphait peu à peu de sa répugnance en lui faisant venir l’eau à la bouche ; les menaces de la sorcière finirent par le décider. La faim et la crainte sont d’excellents casuistes.

« Saül, disait la faim, mangea avec la sorcière d’Endor…, et, ajoutait la crainte, le sel qu’elle a répandu sur ce ragoût montre clairement que ce n’est pas un mets de sorciers, qui n’emploient jamais cet assaisonnement ;… et de plus, dit la faim après la première bouchée, la viande est bonne et succulente. »

« Eh bien ! est-ce bon ? » demanda l’hôtesse. — Oui, répondit Dominie, et je te remercie… scelestissima ! … ce qui signifie mistress Merrilies. — Alors, mangez tout votre soûl. Si vous saviez d’où vient ce gibier, vous n’en mangeriez peut-être pas avec tant d’appétit. »

À ces mots, Sampson laissa retomber sa fourchette, qu’il allait porter à sa bouche. « Il a fallu passer plus d’une nuit au clair de la lune pour ramasser tout cela, continua Meg, et les gens qui doivent manger ce dîner s’inquiètent fort peu de vos lois sur la chasse. — N’est-ce que cela ? » se dit Sampson en reprenant sa fourchette et se bourrant avec intrépidité, « ce n’est pas cette raison qui m’empêchera de manger. — À présent, voulez-vous boire un coup ? — Je le veux bien, répondit Sampson, conjuro te… c’est-à-dire, je vous remercie cordialement ;… car, pensait-il, je n’y perds rien, pas un sou, pas une livre ; » et, sans se faire prier, il but à la santé de la sorcière une grande tasse d’eau-de-vie. Quand il eut arrosé de ce liquide le bon dîner de Meg, il se sentit, dit-il, « admirablement encouragé, et ne craignit plus aucun maléfice. »

« Maintenant vous rappellerez-vous ma commission ? lui demanda Meg Merrilies ; je vois à vos yeux que vous êtes un autre homme qu’en venant ici. — Je m’en souviendrai, mistress Merrilies, répondit Sampson sans hésiter ; je lui remettrai cette lettre cachetée, et j’ajouterai de vive voix tout ce qu’il vous plaira. — Alors ce ne sera pas long : dites-lui qu’il ait soin de consulter les étoiles cette nuit, et de faire tout ce que je lui marque dans cette lettre, s’il désire

Que de Bertram le droit et la puissance
D’Ellangowan atteigne l’éminence.


Je l’ai vu deux fois sans qu’il me vît. Je sais quand il est venu en ce pays pour la première fois… Je sais aussi quel motif l’y ramène. Allons ! sortez ! Vous êtes resté assez long-temps ; suivez-moi. »

Sampson se leva donc, et suivit la sibylle qui le conduisit un quart de mille environ à travers les bois par un chemin plus court et qu’il ne connaissait pas. Ils arrivèrent bientôt dans la plaine. Meg Merrilies continua de marcher à grands pas devant lui, jusqu’à ce qu’elle fût arrivée au haut d’une petite éminence qui dominait la route.

« Là, dit-elle, arrêtez-vous là. Regardez comme le soleil couchant perce ce nuage qui l’a caché tout le reste du jour ; voyez le lieu sur lequel tombent ses rayons… c’est la tour de Donagild… la plus vieille tour du château d’Ellangowan… ce n’est pas pour rien !… Voyez comme il fait noir vers la mer, là, derrière cette chaloupe qui est dans la baie… ce n’est pas non plus pour rien… C’est ici même, » dit-elle en se redressant de manière à ne point perdre l’épaisseur d’un cheveu de sa taille extraordinaire, et en étendant son long bras nerveux et sa main desséchée ; « c’est ici que j’ai prédit au dernier laird d’Ellangowan ce qui devait arriver à sa maison. Mes paroles sont-elles tombées à terre ?… non… elles se sont accomplies à la lettre, et mieux encore !… C’est ici que j’ai rompu la baguette de paix avec lui… Je m’y arrête aujourd’hui pour demander à Dieu de bénir et de protéger l’héritier légitime d’Ellangowan qui va rentrer dans tous ses biens ; et il sera le meilleur laird qu’Ellangowan ait eu depuis trois cents ans… Je ne vivrai point assez pour le voir, peut-être ; mais assez d’yeux le verront quand les miens seront fermés. Et maintenant, Abel Sampson, si vous avez jamais aimé la famille d’Ellangowan, portez mon message au colonel anglais, comme si la vie et la mort dépendaient de votre diligence. »

À ces mots, elle tourna tout-à-coup le dos à Dominie, et regagna à grands pas, mais avec un air de dignité et par le plus court chemin, les bois d’où ils venaient de sortir. Sampson, stupéfait, la suivit un moment des yeux, puis se dirigea avec une vitesse extraordinaire vers le château de Woodbourne, pour remplir la commission de Meg, en s’écriant par trois fois : « Pro-di-gi-eux ! Pro-di-gi-eux ! Pro-di-gi-eux ! »



CHAPITRE XLVII.

TRANSITIONS.


Il n’y a point de folie dans mes paroles : mettez-moi à l’épreuve, et je répéterai ce discours qu’on prend pour les rêveries d’un insensé.
Shakspeare. Hamlet.


M. Sampson traversait le vestibule du château avec des yeux égarés, quand mistress Allan, la bonne femme de charge, qui épiait son retour avec cette attention respectueuse que l’on a d’ordinaire pour le clergé en Écosse, vint lui barrer le chemin : « Eh bien ! monsieur Sampson, qu’y a-t-il donc ? c’est pire que jamais !… En vérité, vous vous ferez mal avec ces longs jeûnes… rien n’est si mauvais pour l’estomac, monsieur Sampson. Si du moins vous aviez mis quelques gâteaux dans votre poche, ou dit à Barnes de vous couper une croûte de pain. — Retire-toi ! » s’écria Dominie encore tout occupé de son entrevue avec Meg Merrilies, et se dirigeant vers la salle à manger.

« Mais ce n’est pas la peine d’entrer, la nappe est ôtée depuis une heure, et le colonel prend son petit verre ; mais venez dans ma chambre, je vous ai gardé un bon morceau que le cuisinier aura apprêté dans un moment. — Exorciso te ! répondit Sampson, c’est-à-dire j’ai dîné. — Dîné ! c’est impossible… Et avec qui avez-vous dîné, vous qui n’allez dans aucune maison ? — Avec Beelzébuth, je crois. — Oh ! pour sûr, il est ensorcelé, dit la femme de charge en le lâchant ; il est ensorcelé où il est fou : en tout cas, il n’y a que le colonel qui puisse en venir à bout… Comme il me repousse !… Ah, mon Dieu ! il est bien triste de voir où la science mène les gens. » Après ces exclamations de pitié, elle le laissa continuer son chemin.

Cependant l’objet de sa commisération venait d’entrer dans la salle à manger, où son arrivée causa une grande surprise. Il était crotté jusqu’aux épaules, et la pâleur de ses traits était deux fois plus cadavéreuse que d’ordinaire, par suite de sa frayeur, de sa fatigue et de son trouble. « Par le diable ! qu’est-ce que cela veut dire, monsieur Sampson ? s’écria Mannering en voyant combien miss Bertram était alarmée pour son simple mais fidèle ami.

Exorciso ! … dit Dominie. — Comment, monsieur ? répliqua le colonel étonné. — Je vous demande pardon, mon respectable monsieur, mais mon esprit… — Bat la campagne, je crois… Mais voyons, remettez-vous, monsieur Sampson, et apprenez-moi ce que tout cela signifie. »

Sampson allait répondre, mais trouvant encore une formule latine d’exorcisme au bout de sa langue, il eut la prudence de fermer la bouche, et donna au colonel la lettre que lui avait remise l’Égyptienne. Celui-ci en brisa le cachet, et la lut avec un air d’étonnement. « Cela ressemble à une plaisanterie, lui dit-il, à une bien mauvaise plaisanterie ! — Elle ne vient pourtant pas d’une personne qui plaisante. — Et de qui vient-elle ? » demanda Mannering.

Dominie avait toujours le plus grand soin de ne rien dire qui pût affliger miss Bertram ; se rappelant les pénibles souvenirs que réveillerait en elle le nom de Meg Merrilies, il porta la vue sur les deux jeunes demoiselles, et garda le silence.

« Mes enfants, dit le colonel, nous irons dans un instant prendre le thé avec vous ; je vois que M. Sampson désire me parler en particulier. — Maintenant qu’elles sont parties, au nom du ciel, monsieur Sampson, expliquez-moi ce mystère. — Cette lettre vient peut-être du ciel, dit Dominie, mais c’est un messager des enfers qui me l’a remise ; c’est cette sorcière, cette Meg Merrilies qu’on aurait dû brûler dans un tonneau de goudron depuis trente ans, comme gredine, voleuse, sorcière et Égyptienne. — Êtes-vous sûr que c’était elle ? dit le colonel avec empressement. — Sûr, mon respectable monsieur ? En vérité, elle a une figure qu’on n’oublie pas. Il ne peut y avoir deux Meg Merrilies sur la terre. »

Le colonel parcourut la chambre à grands pas, livré à de graves réflexions. « Envoyer du monde pour la saisir ! mais Mac-Morlan est trop éloigné, et sir Robert Hazlewood ne sait faire que de belles phrases. Et puis, la retrouvera-t-on au même endroit ? ne lui prendra-t-il pas encore envie de garder le silence comme la première fois ? Non, dussé-je passer pour un extravagant, je ne négligerai pas les conseils qu’elle me donne. Bien des gens de son espèce commencent par être des imposteurs et finissent par devenir des enthousiastes, ou par tenir une conduite douteuse entre ces deux extrêmes, ne sachant plus s’ils s’abusent eux-mêmes ou s’ils trompent les autres. Allons, mon parti est pris ; et si mes efforts sont infructueux, on ne dira point que j’ai trop suivi mes habitudes de prudence. »

Sur ce il sonna, et dit à Barnes de le suivre dans son cabinet particulier. Là, il lui donna quelques ordres dont nous pourrons par la suite faire connaître le résultat au lecteur. Pour le moment, nous lui ferons part d’un incident qui se rattache aux événements de ce jour remarquable.

Pendant l’absence du colonel, Charles Hazlewood n’avait osé faire aucune visite à Woodbourne. Il est vrai que la conduite de Mannering à son égard lui donnait à penser qu’il ferait bien de s’en abstenir ; et tel était l’ascendant que l’heureux militaire, le gentilhomme accompli, avait su prendre sur son jeune voisin, que celui-ci tenait beaucoup à ne pas lui déplaire. Il voyait ou croyait voir que le colonel approuvait son amour pour miss Bertram ; mais il voyait aussi, et plus clairement encore, que Mannering considérait comme inconvenant qu’il contractât une liaison plus intime sans l’approbation peu probable de ses parents ; il respectait donc la barrière que mettait entre eux le généreux et zélé protecteur de miss Bertram. « Non, se disait-il à lui-même, je n’exposerai pas miss Lucy à quitter un asile où elle jouit d’une douce tranquillité, avant de pouvoir lui offrir une maison qui lui appartienne. »

Ayant pris cette courageuse résolution, il y persista ; et son cheval, qui, par habitude, prenait toujours la direction de Woodbourne, l’ayant amené deux fois à la porte du château, Charles Hazlewood sut résister au désir de descendre pour s’informer seulement de la santé des jeunes demoiselles et s’il pouvait leur rendre quelque service pendant l’absence du colonel. Mais, la seconde fois surtout, la tentation fut tellement forte, qu’il résolut de ne pas s’y exposer de nouveau. Il envoya savoir des nouvelles des habitantes de Woodbourne, leur fit dire mille choses aimables, et se décida à faire enfin, à une famille qui demeurait à quelque distance, une visite qu’il retardait depuis plusieurs mois ; il comptait, du reste, revenir assez à temps pour être un des premiers à présenter ses hommages à Mannering et à le féliciter sur son heureux retour, après un voyage si long et si difficile que celui d’Édimbourg. Il partit donc après avoir combiné ses mesures pour être informé du retour du colonel quelques heures après son arrivée ; il devait prendre aussitôt congé de ses amis, et venir dîner à Woodbourne, où il était toujours le bien-venu. Il se flattait, car il avait réfléchi sur ce sujet beaucoup plus qu’il n’était nécessaire, que cette conduite paraîtrait toute simple, toute naturelle, tout ordinaire.

Mais le destin, dont les amants ont si souvent à se plaindre, ne fut pas, en cette occasion, favorable à Charles Hazlewood. Il fallut d’abord faire changer les fers de son cheval, parce qu’il commençait à geler ; ensuite la maîtresse de la maison où il était ne descendit que fort tard, et son ami voulut à toute force lui montrer une nichée de petits chiens que sa chienne d’arrêt favorite avait mis bas le matin. Leurs couleurs avaient fait naître des doutes sur la paternité, importante question de légitimité qu’Hazlewood fut appelé comme arbitre à décider entre son ami et son veneur ; sa décision fit cesser l’incertitude sur ceux qu’il fallait élever. Enfin le laird lui-même retarda de beaucoup le départ de notre jeune amant, en s’efforçant avec son éloquence prolixe et ennuyeuse d’insinuer à sir Robert Hazlewood, par l’intermédiaire de son fils, ses propres idées sur la direction qu’on devait donner à une route projetée : il nous faut avouer à la grande honte de notre amoureux qu’après avoir dix fois entendu les mêmes raisons, il lui fut impossible de comprendre quel avantage on aurait à faire passer ce chemin par Lang-Hirst, Windyknowe, Joodhouse-park et Hailziecroft, à lui faire traverser la rivière à l’étang de Simon, puis la route de Kippletringan ; la ligne la moins convenable, à ce que disait l’orateur, avait été justement choisie par l’ingénieur anglais, puisqu’elle couperait dans toute leur étendue les domaines d’Hazlewood, passerait à moins d’un mille du château même, si bien que les propriétaires ne pourraient plus se dire chez eux.

Enfin l’éloquent raisonneur, qui avait grand intérêt à ce que le pont fût construit aussi près que possible d’une de ses fermes, en eût été pour ses frais d’éloquence s’il n’eût dit par hasard que la direction projetée était approuvée par « ce drôle de Glossin, « qui prétendait tout faire à sa guise dans le comté : son auditeur devint alors très attentif, s’informa avec chaleur du plan qu’approuvait Glossin, et donna l’assurance que ce ne serait pas sa faute si son père ne jugeait pas l’autre meilleur. Tous ces contre-temps employèrent la matinée : Hazlewood ne monta à cheval qu’au moins trois heures plus tard qu’il n’avait compté, maudissant les belles dames, les chiens d’arrêt, les petits chiens et les projets de route, car il vit qu’il lui était décemment impossible de se présenter à Woodbourne.

Il avait donc dépassé la route qui conduisait au château, ne pouvant voir que la fumée blanchâtre qui s’en élevait et se dessinait au loin dans les airs au milieu du pâle crépuscule d’une soirée d’hiver, quand il crut apercevoir Dominie prendre un sentier à travers le bois et se diriger de ce côté. Il l’appela, mais en vain ; car l’honnête garçon, ordinairement fort peu sensible aux impressions étrangères, venait de quitter Meg Merrilies, et était trop profondément enfoncé dans ses réflexions an sujet des prophéties qu’elle avait débitées, pour rien entendre. Hazlewood fut donc obligé de le laisser poursuivre sa route, sans pouvoir s’informer de la santé des jeunes demoiselles ou lui faire quelque autre question oiseuse qui aurait pu amener, par un heureux hasard, le nom de miss Bertram dans sa réponse. N’ayant plus aucun motif de se hâter, il laissa tomber la bride sur le cou de son cheval, et lui permit de monter aussi lentement qu’il voulut un chemin rapide et sablonneux pratiqué entre deux collines d’une hauteur extraordinaire, d’où la vue s’étendait au loin sur la campagne. Mais bien que le paysage dût avoir pour lui un attrait tout particulier, puisqu’une grande partie de ces domaines appartenait à son père et qu’il devait les posséder lui-même un jour, Hazlewood le voyait avec indifférence et tournait plutôt les yeux vers les cheminées de Woodbourne, quoiqu’à chaque pas que faisait son cheval il lui fût difficile de les apercevoir. Il fut soudain tiré de la rêverie dans laquelle il était tombé par une voix trop forte pour être celle d’une femme, mais trop criarde pour appartenir à un homme : « Pourquoi donc tarder si long-temps ? faut-il que d’autres travaillent pour vous ? »

Il porta ses regards sur la personne qui lui parlait : c’était une femme d’une taille démesurée ; elle avait la tête enveloppée d’un large mouchoir d’où s’échappaient des mèches de cheveux gris, un long manteau rouge sur le dos, et elle tenait à la main un bâton garni d’une espèce de pointe ; en un mot, c’était Meg Merrilies. Hazlewood n’avait jamais vu cette singulière figure : étonné d’une pareille apparition, il saisit la bride de son cheval et l’arrêta court. « Je pensais, continua-t-elle, que ceux qui s’intéressent à la famille d’Ellangowan ne dormiraient pas cette nuit. J’ai chargé trois hommes de vous chercher, et vous allez vous étendre dans votre lit ! Croyez-vous que si le frère souffre, la sœur ne souffrira pas aussi ?… Non, non !… — Je ne vous comprends pas, bonne femme ; si vous parlez de miss… je veux dire de quelqu’un de l’ancienne famille d’Ellangowan, dites-moi ce que je puis faire pour lui être utile ? De l’ancienne famille d’Ellangowan ! répéta Meg avec indignation ; l’ancienne famille !… Et quand s’est-elle éteinte ? Et quelle famille portera jamais le nom d’Ellangowan, qui est celui des braves Bertram ? — Mais que voulez-vous dire, bonne femme ? — Je ne suis pas une bonne femme ; tout le pays sait que je ne vaux rien : peut-être ne serai-je jamais meilleure ; mais je peux faire ce que bien des bonnes femmes ne pourraient et n’oseraient faire. Je puis suspendre le cours du sang dans les veines de celui qui vit dans l’opulence après avoir dépouillé l’orphelin, après avoir voulu l’écraser dans son berceau… Écoutez-moi… Par ordre de votre père, on a retiré les troupes qui étaient à la douane de Portanferry, et elles sont venues au château d’Hazlewood, parce qu’il craint que sa maison ne soit attaquée cette nuit par des contrebandiers. Personne ne songe à toucher à sa maison : son sang est bon, son sang est noble… Je ne parle pas de lui particulièrement ; mais, encore une fois, on n’a nul dessein de lui nuire. Renvoyez promptement les cavaliers à leur poste. Ils peuvent avoir de la besogne cette nuit… Oui, ils en auront, les coups de fusil vont retentir, les sabres vont briller au clair de la lune. — Bon Dieu ! que voulez-vous dire ? Vos paroles et vos manières me feraient croire que vous êtes folle, et cependant il y a quelque sens caché dans vos discours. — Je ne suis pas folle ! s’écria l’Égyptienne ; on m’a emprisonnée comme folle, fouettée comme folle, bannie comme folle ; mais je ne suis pas folle. Écoutez, Charles Hazlewood d’Hazlewood : gardez-vous rancune à celui qui vous a blessé ? — Non, femme. Dieu m’en préserve ! Mon bras est guéri, et j’ai toujours dit que le coup était parti par accident. Je voudrais pouvoir le dire à ce jeune homme lui-même. — Alors suivez mes conseils, et vous lui ferez plus de bien qu’il ne vous a fait de mal ; car si on l’abandonne à ses ennemis, ce sera demain matin un cadavre sanglant, ou un homme banni. Mais il y a quelqu’un là-haut. Faites ce que je vous conseille, renvoyez les soldats à Portanferry. Il n’y a pas plus à craindre pour le château d’Hazlewood que pour celui de Crufel-Fell. » Et elle disparut avec sa vitesse ordinaire.

Il semble que la vue de cette femme, que le mélange de bizarrerie et d’enthousiasme de toutes ses actions, manquaient rarement de produire la plus forte impression sur ceux à qui elle s’adressait. Ses paroles, quoique singulières, étaient trop claires et trop intelligibles pour qu’on la crût folle, mais aussi trop véhémentes, trop bizarres, pour être dictées par un esprit sain. Elle semblait agir par l’influence d’une imagination fortement agitée plutôt que dérangée, et il est étonnant combien, dans ces deux cas, était grand l’effet qu’elle produisait sur ses auditeurs. On peut expliquer ainsi comment on prêtait attention à ses demi-mots bizarres et mystérieux, comment même on suivait ses conseils. Il est certain, du moins, que le jeune Hazlewood fut profondément ému de son apparition subite et de son ton impératif : il hâta le pas de son cheval. Il faisait déjà nuit quand il arriva à Hazlewood. Ce qu’il vit en y entrant confirma pleinement les paroles de la sibylle.

Trente chevaux de dragons étaient sous un hangar près des cuisines, encore tout bridés ; trois ou quatre soldats montaient la garde, tandis que les autres se promenaient en long et en large devant la maison avec leurs grands sabres et leurs grosses bottes. Hazlewood demanda à l’officier qui les commandait d’où ils venaient.

« De Portanferry. — Y avez-vous laissé une garde ? — Non ; nous sommes venus tous ici par ordre de sir Robert Hazlewood, pour défendre sa maison contre une attaque dont le menacent les contrebandiers. »

Charles Hazlewood alla sur-le-champ trouver son père. Après lui avoir présenté ses respects, il s’enquit du motif pour lequel il avait envoyé chercher la force armée : sir Robert l’assura que, d’après des renseignements, des avis, des nouvelles, qui lui avaient été communiqués, exposés, il avait les meilleures raisons de penser, de croire, d’être convaincu qu’une attaque serait tentée, exécutée cette nuit contre le château d’Hazlewood par une bande de contrebandiers, d’Égyptiens et d’autres bandits.

« Et pourquoi, mon cher père, la fureur de ces gens-là se dirigerait-elle plutôt sur notre maison que sur toute autre du voisinage ? — Mais je pense, monsieur, je suppose, je présume, avec tous les égards dus à votre sagesse, à votre expérience, que la vengeance de ces gens-là s’exerce, se dirige particulièrement contre les personnes les plus importantes, les plus distinguées par le rang, les lumières, la naissance et la fortune, qui ont arrêté, réprimé, puni leurs forfaits, leurs tentatives illégitimes, illégales et criminelles. »

Le jeune Hazlewood, qui connaissait le faible de son père, répondit que sa surprise venait d’un motif autre que celui que sir Robert supposait, mais qu’il s’étonnait seulement qu’on songeât à attaquer une maison où il y avait tant de domestiques, et où une foule de voisins viendraient, au moindre signal, apporter du secours. Il ajouta qu’il craignait que la réputation de sa famille ne souffrît un peu de ce qu’on appelait pour la protéger les soldats qui devaient garder la douane, comme si les Hazlewood n’étaient pas en état de se défendre eux-mêmes. Il donna même à entendre que leurs envieux feraient un sujet d’éternelles plaisanteries d’une précaution qui aurait été inutile.

Sir Robert fut surtout frappé de cette dernière objection ; car, comme tous les esprits étroits, il ne craignait rien tant que le ridicule. Il se recueillit, et, laissant paraître son embarras sous une apparence de fierté, il affecta de dédaigner l’opinion publique, devant laquelle cependant il reculait presque toujours.

« En vérité, j’aurais cru, dit-il, que l’injure qui a déjà été faite à ma maison en votre personne, comme héritier et représentant de la maison d’Hazlewood après ma mort ; j’aurais cru et pensé, dis-je, que cette injure aurait suffisamment justifié aux yeux des gens les plus respectables, aux yeux du plus grand nombre, des mesures qui ne sont prises que pour prévenir et empêcher un nouvel outrage. — En vérité, mon père, je dois vous répéter ce que j’ai déjà dit bien des fois : je suis sûr que le coup de fusil n’est parti que par accident. — Non, monsieur, ce n’est point par accident ; mais vous voulez être plus capable de juger que ceux qui sont plus âgés que vous. — Mais, mon père, une circonstance qui me concerne si personnellement… — Monsieur, elle ne vous concerne que bien secondairement ; c’est-à-dire qu’elle ne vous concerne pas, en tant que vous êtes un jeune écervelé qui prend plaisir à contrarier son père ; mais elle concerne le pays, monsieur, tout le public, monsieur, le royaume d’Écosse, monsieur, en tant que l’intérêt de la famille d’Hazlewood est compromis, menacé, exposé en vous, par vous, à cause de vous, monsieur. Au surplus, le coupable est en lieu sûr, et M. Glossin pense… — M. Glossin ! mon père ? — Oui, monsieur, le gentilhomme qui a acheté Ellangowan… Vous le connaissez, je suppose ?… — Oui, mon père ; mais je ne m’attendais guère à vous entendre citer une pareille autorité. Comment ! ce drôle… que tout le monde connaît si sordide, si bas, si fourbe, et que je soupçonne d’être plus encore que cela !… Et depuis quand, mon cher père, donnez-vous le nom de gentilhomme à un pareil coquin ? — Mais, Charles, je ne dis pas gentilhomme dans le sens précis, dans la signification rigoureuse du mot ; je n’emploie pas ce terme dans l’acception qu’on doit proprement et légitimement lui donner ; mais je m’en sers d’une manière relative, comme pour désigner le rang auquel il s’est élevé, poussé comme pour marquer, en un mot, une sorte d’homme honnête, riche, estimable. — Permettez-moi de vous demander si c’est par ses ordres que la garde a été retirée de Portanferry. — Monsieur, je ne présume pas que M. Glossin puisse avoir l’audace de donner des ordres, ou même son avis, dans une affaire où le château d’Hazlewood et la maison d’Hazlewood (j’entends par la première expression l’édifice où demeure ma famille, et par la seconde, figurément, métaphoriquement et paraboliquement la famille elle-même) ; dans une affaire, dis-je, où le château et la maison d’Hazlewood courent de si grands risques. — Je crois pourtant, mon père, que Glossin a approuvé cette mesure. — Monsieur, j’ai jugé bon, juste et convenable de le consulter, comme le magistrat le plus voisin, dès que le bruit de l’attaque projetée est venu à mes oreilles ; et quoiqu’il ait refusé, par égard, par respect pour mon rang, de placer sa signature à côté de la mienne, il a hautement approuvé l’ordre que j’ai donné. »

En ce moment on entendit un cheval arrivant au galop dans l’avenue. Bientôt la porte s’ouvrit, et M. Mac-Morlan entra. « Je vous prie de m’excuser, sir Robert, si je vous importune, mais… — Monsieur Mac-Morlan, dit sir Robert en le saluant d’une manière gracieuse, vous n’êtes nullement importun ; car obligé, par votre place de substitut du shérif, de veiller à la paix du comté, et vous proposant sans doute de défendre avant tout la maison d’Hazlewood, vous avez le droit reconnu, admis et incontestable d’entrer sans invitation chez le premier gentilhomme d’Écosse… en supposant toujours que vous y venez à l’occasion de vos fonctions… — C’est le désir de remplir mes fonctions, dit Mac-Morlan impatient de prendre la parole, qui m’oblige à vous importuner. — Vous n’êtes pas importun, » répéta le baronnet en lui présentant gracieusement la main.

« Permettez-moi de vous dire, sir Robert, que je ne viens pas avec l’intention de m’arrêter ici, mais de ramener ces soldats à Portanferry ; je réponds que votre maison n’est aucunement menacée. — Ôter au château d’Hazlewood les troupes qui doivent le défendre ! » s’écria le baronnet avec autant d’indignation que de surprise ; « et vous répondez que ma maison n’est aucunement menacée ! Qui êtes-vous, je vous prie, monsieur, pour que je reçoive votre assurance, votre caution, votre garantie officielle ou personnelle, pour la sûreté du château d’Hazlewood ? Je pense, monsieur… je crois, monsieur, j’imagine, monsieur, que, si un seul de ces portraits de famille était lacéré, détruit, insulté, il vous serait difficile de réparer une telle perte, malgré la garantie que vous m’offrez si obligeamment. — Si la chose arrivait, j’en serais désolé, sir Robert ; mais je me flatte que je n’aurai pas à me reprocher d’avoir été la cause d’un tel malheur ; car je puis vous assurer qu’aucune attaque ne sera tentée contre ce château : j’ai reçu des avis qui me portent à croire que ce bruit sans fondement a été répandu dans le dessein de faire éloigner les soldats de Portanferry. C’est donc d’après cette intime conviction, qu’en ma qualité de substitut du shérif, et comme chargé de la police du comté, j’ordonne à cette troupe, du moins à la majeure partie, de repartir sur-le-champ. Je regrette beaucoup que, par mon absence momentanée, nous ayons perdu déjà plusieurs heures, car nous ne pourrons arriver que fort tard à Portanferry. »

Comme M. Mac-Morlan était le magistrat supérieur, et qu’il exprimait avec force la résolution |de faire respecter ses droits, le baronnet, quoique mortellement offensé, ne put que lui dire : « C’est bien, monsieur, c’est fort bien, monsieur ; emmenez-les tous ; je désire qu’il n’en reste pas un seul ici, monsieur ; nous pourrons, monsieur, nous défendre nous-mêmes. Mais ayez la bonté de faire attention, monsieur, que vous agissez à vos risques et périls, monsieur, sous votre responsabilité, monsieur, s’il arrive malheur ou accident au château d’Hazlewood, monsieur, à ses habitants, monsieur, au mobilier, monsieur. — Sir Robert, répondit Mac-Morlan, j’agis comme je crois que l’exigent la prudence et mon devoir, d’après les avis qui me sont parvenus ; je vous prie de le croire. Pardon si je pars sans plus de cérémonies ; j’ai déjà perdu beaucoup de temps, et je crains d’arriver trop tard. »

Sir Robert ne l’écoutait plus, et se mit aussitôt en devoir d’armer ses domestiques et d’assigner son poste à chacun. Le jeune Charles eût bien voulu accompagner les soldats, qui, déjà à cheval, étaient prêts à partir pour Portanferry au premier signal de M. Mac-Morlan ; mais c’eût été véritablement affliger et offenser son père que de le quitter dans un moment où il croyait lui et sa maison en danger. Cachant donc son mécontentement et son regret, il se contenta de regarder les dragons par une fenêtre, jusqu’à ce qu’il eût entendu l’officier donner l’ordre du départ. « À droite par quatre ; marche ! Au trot ! » Tout le détachement partit au grand trot, disparut bientôt derrière les arbres, et le bruit des chevaux se perdit peu à peu dans l’éloignement.


CHAPITRE XLVIII.

L’ÉVASION.


À coups de pioche et de levier nous avons joliment fait sauter les serrures, si bien que nous avons forcé la prison où languissait Willie de Kinmont.
Vieille ballade des frontières.


Retournons à Portanferry, où nous avons laissé l’infortuné Bertram et son loyal ami dans le séjour destiné aux coupables. Le sommeil du fermier fut des plus paisibles ; mais celui de Bertram, qui se ressentait de son agitation, fut interrompu un peu avant minuit, et il lui devint impossible de retomber dans cet état d’oubli total des peines de la vie. À l’inquiétude, au trouble de son esprit, se joignait un malaise, une sorte d’oppression causée par l’air épais et malsain de la chambre étroite et basse où ils se trouvaient. Après avoir supporté quelque temps le poids de cette atmosphère qui le suffoquait, il se leva pour ouvrir sa fenêtre et respirer un air plus vif et plus pur. Hélas ! son premier effort lui rappela qu’il était en prison, et que les malheureux habitants de ce lieu, qu’on songeait toujours à rendre plus sûr que commode, ne pouvaient à leur gré y renouveler l’air. Malgré ce désappointement, il resta quelque temps près de la fenêtre. Le petit Wasp, quoique harassé de son voyage de la veille, s’élança du lit de son maître, vint le rejoindre et lui tint compagnie : il frottait sa robe velue contre les jambes de Bertram, lui témoignant par de petits murmures combien il éprouvait de plaisir à le revoir. Ainsi accompagné et attendant que l’accès fébrile qui agitait alors son sang se changeât en un désir de repos et de sommeil, Bertram passa quelque temps à regarder la mer.

La marée était haute ; les flots s’agitaient non loin des murs de la prison. De temps à autre une vague immense venait se briser contre l’espèce de rempart qui défendait les fondements de l’édifice, plus violente que celles qui battaient le rivage. On voyait de loin, à la clarté douteuse de la lune souvent cachée par des nuages, l’Océan soulever la masse de ses flots innombrables, les roulant, les croisant, les mêlant les uns aux autres.

« Spectacle imposant, mais terrible ! se dit Bertram ; image des vicissitudes dont a été semée ma vie depuis mon enfance. Quand trouverai-je le repos ? quand pourrai-je, dans un asile sûr et tranquille, cultiver sans crainte et sans inquiétude ces arts auxquels l’agitation continuelle de ma vie m’a impérieusement arraché ? L’imagination peut, dit-on, prêter la voix des tritons et des nymphes aux murmures confus des flots de l’Océan ; pourquoi une sirène ou un Protée, sortant de ces abîmes, ne vient-il pas déchirer à mes yeux le voile épais et mystérieux qui couvre ma destinée !… Heureux ami ! dit-il en regardant le lit sur lequel était couché le robuste Dinmont, tes soucis sont renfermés dans le cercle étroit des occupations qui te donnent et la fortune et la santé ! tu peux t’en débarrasser à volonté pour goûter le repos profond de corps et d’esprit que le travail du jour t’a préparé ! »

Ses réflexions furent interrompues par Wasp qui, s’efforçant de grimper à la croisée, se mit tout-à-coup à hurler et à glapir avec une sorte de fureur. Ce bruit parvint aux oreilles de Dinmont, mais sans dissiper l’illusion qui l’avait transporté, loin de ce misérable appartement, au milieu de l’air pur de ses vertes campagnes. « En avant ! Yarrow, mon compère… plus loin… plus loin… » murmurait-il entre ses dents, s’imaginant sans doute parler au chien de son troupeau pour l’exciter à ramener un mouton qui envahissait un pâturage défendu. Cependant Wasp ne cessait de japer, et bientôt on entendit les aboiements répétés du mâtin lâché dans la cour. Jusqu’alors celui-ci avait gardé le silence, sauf un hurlement court et perçant qu’il poussait de temps à autre quand la lune sortait tout-à-coup de derrière un nuage. Mais en ce moment il faisait un tapage d’enragé et semblait excité par toute autre chose que les glapissements de Wasp, qui le premier avait donné l’alarme, et que son maître avait enfin réduit, à grand’peine, à un sourd grognement.

Enfin Bertram, qui redoublait d’attention, crut apercevoir une barque sur la mer, et distingua assez clairement un bruit de rames et de voix humaines qui se mêlait au mugissement des flots. « Ce sont, pensa-t-il, quelques pêcheurs égarés ou peut-être quelques contrebandiers de l’île de Man ; mais ils sont bien hardis de passer si près de la douane, où il y a sans doute des sentinelles. C’est une grande barque, une chaloupe même pleine de monde ; peut-être appartient-elle au service de la douane. » Il fut confirmé dans cette dernière opinion, en voyant la barque s’arrêter auprès d’une petite jetée qui s’avançait dans la mer le long des magasins de la douane, et tous les gens de l’équipage, qui étaient une trentaine environ, sauter à terre les uns après les autres, puis entrer sans bruit dans un passage étroit qui séparait la douane de la prison. Tous disparurent, deux seulement restèrent pour garder la barque.

La colère du vigilant gardien de la prison avait d’abord été excitée par le bruit des rames : mais en ce moment il se reprit à hurler d’une telle force et avec tant de persévérance, qu’il éveilla son maître, aussi sauvage que lui. « Eh bien, Tearum, en bien, te tairas-tu enfin ? » lui cria Mac-Guffog par sa croisée ; mais Tearum continuait ses rugissements, et empêchait par là son maître d’entendre les sons d’alarme que sa féroce vigilance cherchait à signaler. Mais l’épouse du cerbère à deux pieds avait l’oreille plus fine que son mari. Elle se mit à la fenêtre : Imbécile ! dit-elle, descendez vite et lâchez le chien ; on force la porte de la douane, et le vieux laird d’Hazlewood a fait retirer la garde. Mais vous n’avez pas plus de cœur qu’un chat ! » L’amazone se mit aussitôt en devoir d’aller lâcher le mâtin dans la rue, tandis que son époux, redoutant beaucoup plus une insurrection intérieure qu’une révolte au dehors, s’empressa de visiter porte à porte tous les cachots, pour s’assurer qu’elles étaient soigneusement fermées.

Tout ce mouvement avait lieu sur le devant de la prison : il ne pouvait donc qu’arriver à peine aux oreilles de Bertram, dont la chambre, comme nous l’avons dit, était située sur le derrière et avait vue sur la mer. Il distingua pourtant un bruit, un tumulte peu d’accord avec le morne silence d’une prison à l’heure de minuit. Cette circonstance, jointe à celle de l’arrivée d’une barque pleine de gens armés, à une telle heure de la nuit, lui fit penser qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire. Dans cette persuasion il alla secouer Dinmont par les épaules… « Eh !… ah !…oh ! Ailie, femme, il n’est pas encore temps de se lever, » murmura tout en dormant l’homme des montagnes. Mais, après une nouvelle secousse, il se mit sur son séant, se frotta les oreilles, et demanda : « Eh bien, au nom du ciel ! qu’y a-t-il donc ? — C’est ce que je ne pourrais dire, répondit Bertram ; mais ou le feu est à la maison, où il s’y passe quelque événement extraordinaire. Ne sentez-vous pas une odeur de fumée ? n’entendez-vous pas ici près un bruit de portes qu’on enfonce, et dans la rue des voix d’hommes, des cris, des vociférations éloignées ? Sur ma parole, il est arrivé quelque chose d’extraordinaire… Levez-vous, pour l’amour de Dieu, et soyons sur nos gardes. »

Au seul mot de péril, Dinmont était sur pied, aussi intrépide, aussi déterminé qu’aucun de ses ancêtres quand ils voyaient briller le feu d’alarme. « Diable, capitaine, on n’est pas à son aise ici ! on ne peut en sortir le jour, on ne peut y dormir la nuit. Eh ! je n’y tiendrais pas quinze jours. Mais, Dieu me pardonne, qu’est-ce qu’on fait donc là !… oh ! oh ! il ferait bon d’avoir de la lumière… Wasp, Wasp, paix ! mon chien… paix, mon bon chien : laisse-nous donc entendre ce qui se passe… Mais il est enragé ! Eh bien, te tairas-tu ? »

Ils cherchèrent vainement dans les cendres les moyens d’allumer leur chandelle, car le bruit ne cessait pas. » Dieu me bénisse, capitaine ! venez donc ! » s’écria Dinmont, qui s’était approché à son tour de la fenêtre : « Ah ! ils ont enfoncé les portes de la douane ! »

Bertram y courut, et vit distinctement un ramas confus de contrebandiers et autres bandits, quelques-uns portant des torches allumées, les autres roulant des ballots et des barils vers la chaloupe qui était amarrée près du quai, et que deux ou trois autres barques de pêcheurs étaient venues rejoindre. « Voilà qui s’explique tout seul, dit Bertram ; mais je crains qu’il ne soit arrivé pire encore… ne sentez-vous pas une forte odeur de brûlé, ou est-ce mon imagination… ? — Imagination ? il y a de la fumée comme dans un four ! Dieu ! s’ils mettent le feu à la douane, il viendra jusqu’ici, et nous flamberons comme un tonneau de goudron. Il n’est pas gai d’être brûlé vif comme un sorcier ! Mac-Guffog, ah ! hé… » s’écria-t-il de toutes ses forces ; « si vous avez pour deux liards de raison, ouvrez-nous, l’ami ! ouvrez-nous ! »

Le feu commençait alors à monter, et d’épais nuages de fumée dépassaient la fenêtre près de laquelle se tenaient Bertram et Dinmont. Quelquefois, selon le caprice du vent, un sombre voile de vapeur dérobait tout à leurs yeux, ou bien une lueur rouge éclairait le rivage, et leur permettait de distinguer des hommes à figure sinistre qui, avec une promptitude exempte de désordre, chargeaient les barques. Enfin l’incendie triompha, des jets de flammes s’élancèrent par toutes les fenêtres de l’édifice embrasé, tandis que d’énormes tisons étaient lancés par le vent contre les murs de la prison et qu’une épaisse fumée s’étendait sur tout le voisinage. Les cris d’une canaille furieuse retentissaient de plus fort en plus fort ; car les contrebandiers, dans leur triomphe, étaient secondés par la populace de la petite ville et des environs qui s’était mise en révolte complète malgré l’heure avancée, quelques-uns pour participer au butin, presque tous par cet amour du mal et du tumulte, ordinaire à la lie du peuple.

Bertram commença à concevoir de sérieuses inquiétudes pour lui et pour son compagnon. Le plus profond silence régnait dans la prison ; on eût dit que le geôlier avait déserté son poste et abandonné la prison et ses malheureux habitants aux flammes qui les menaçaient. Bientôt on entendit frapper avec une violence extrême contre la porte extérieure de la prison, qui céda enfin aux efforts des pioches et des leviers. Mac-Guffog, aussi lâche qu’insolent, avait pris la fuite avec sa femme plus méchante encore. Leurs valets abandonnèrent facilement les clefs ; les prisonniers, ainsi délivrés, accueillirent avec de féroces acclamations de joie la canaille qui leur avait rendu la liberté et se joignirent à elle.

Au milieu de la confusion qui suivit, trois ou quatre des principaux contrebandiers entrèrent dans la chambre de Bertram, armés de sabres et de pistolets ; ils portaient des torches ardentes. « Par le diable, dit le chef, c’est bien lui ! » et deux hommes saisirent Bertram ; mais l’un d’eux lui dit bas à l’oreille : « Ne faites pas de résistance avant d’être dans la rue. » Le même individu trouva l’occasion de dire à Dinmont : « Suivez votre ami, et donnez-lui un coup de main quand il en sera temps. »

Dinmont obéit et les suivit. Les deux contrebandiers entraînèrent Bertram, lui firent descendre l’escalier, traverser la cour alors éclairée par l’incendie, puis la rue étroite sur laquelle s’ouvrait la prison. Là régnait la plus grande confusion, et les contrebandiers se trouvaient forcément séparés les uns des autres. Le bruit d’une troupe de cavalerie qui arrivait au galop leur donna l’alarme. « Par le diable et l’enfer, qu’y a-t-il ? s’écria le chef ; serrez vos rangs, mes amis, veillez sur le prisonnier… » Malgré cet ordre, les deux hommes qui tenaient Bertram restaient en arrière.

Le bruit des armes se fit entendre devant eux. La foule devenait de plus en plus agitée, les uns cherchant à se défendre, les autres à s’enfuir. On tirait des coups de fusil ; bientôt même on vit briller au-dessus des têtes les larges et longs sabres des dragons. « À présent, » dit à voix basse l’homme qui tenait le bras gauche de Bertram, le même qui lui avait déjà parlé ; « débarrassez-vous de ce drôle-là, et suivez-moi. »

Bertram, déployant tout-à-coup et avec succès sa vigueur, échappa facilement aux mains de celui qui le tenait à droite. Le bandit voulut tirer son pistolet, mais il fut terrassé par un coup de poing de Dinmont, assez vigoureux pour renverser même un bœuf. « Suivez-moi vite, » lui dit son zélé protecteur, et il prit une petite rue sale non loin de la prison.

On ne les poursuivit pas. L’attention des contrebandiers avait été attirée trop sérieusement par l’arrivée soudaine de Mac-Morlan et du corps de cavalerie. Le magistrat civil lut d’une voix haute et ferme la loi sur les rassemblements, et enjoignit à cette réunion illégale et tumultueuse de se disperser sur le-champ. Il serait arrivé à temps, s’il n’eût reçu en route un faux avis qui lui fit croire que les contrebandiers débarqueraient à la baie d’Ellangowan. Ce faux renseignement lui fit perdre près de deux heures. Sans manquer à la charité, on peut supposer que Glossin, si vivement intéressé au succès de cette audacieuse entreprise, avait cherché à donner le change à Mac-Morlan, dès qu’il eut appris que les dragons avaient quitté le château d’Hazlewood, circonstance dont des oreilles aussi attentives que les siennes avaient probablement été informées sans retard.

Cependant Bertram suivait son guide, et était lui-même suivi par Dinmont. Les clameurs de la multitude, le piaffement des chevaux, les coups de fusil, retentissaient à leurs oreilles, quoique plus faiblement, lorsque, au bout d’une rue obscure, ils trouvèrent une chaise de poste à quatre chevaux. « Au nom du ciel ! êtes-vous là ? — dit leur guide au postillon qui se tenait près de la voiture.

« Eh, oui, j’y suis ! répondit Jack Jabos, et je voudrais être partout ailleurs. — Ouvre donc la portière… Montez, messieurs ; bientôt vous serez en lieu de sûreté. » Et s’adressant à Bertram : « Rappelez-vous la promesse que vous avez faite à l’Égyptienne ! »

Déterminé à obéir passivement à un homme qui venait de lui rendre un si éminent service, Bertram monta sur-le-champ dans la voiture. Dinmont l’y suivit ; Wasp, qui ne les avait pas quittés, y sauta aussi, et elle partit au grand galop.

« Que le ciel me protège ! dit Dinmont ; cette aventure est bien singulière… Pour Dieu, j’espère que nous nous en tirerons… Mais que va devenir Dumple ? J’aimerais mieux être sur son dos que dans le carrosse d’un duc ; Dieu le sait ! »

Bertram lui fit observer qu’ils ne pouvaient aller long-temps de ce train sans changer de chevaux, qu’il fallait, de gré ou de force, s’arrêter jusqu’au jour dans la première auberge qu’ils rencontreraient, ou du moins se faire instruire du but et du motif de leur voyage, que là, M. Dinmont pourrait prendre des mesures relativement à son fidèle poney, qu’on retrouverait sans doute bien portant à l’écurie où il l’avait laissé. « Allons, allons, Dandie n’y songe plus, dit le fermier ; mais si nous étions seulement hors de cette diable de voiture, les coquins ne nous conduiraient que là où nous voudrions bien aller. »

Tandis qu’il parlait ainsi, la chaise de poste, tournant tout-à-coup, leur fit voir dans le lointain, vers la gauche, Portanferry encore tout en feu ; car l’incendie avait gagné un magasin qui renfermait des pièces d’eau-de-vie : une colonne de flamme ondoyante s’élevait à une hauteur considérable : ils eurent à peine le temps de contempler ce spectacle ; car, faisant un nouveau détour, la voiture entra dans un chemin étroit, bordé d’arbres, où elle continua de rouler dans l’obscurité, et toujours avec la même vitesse.



CHAPITRE XLIX.

L’ATTENTE.


La nuit se passa à chanter et à rire, et l’ale de moment en moment paraissait meilleure.
Burns. Tam o’Shauter.


Nous sommes obligés de revenir maintenant à Woodbourne, que nous avons quitté au moment où le colonel venait de donner quelques ordres à son domestique de confiance. Son air distrait, l’expression extraordinaire de préoccupation et d’anxiété répandue sur ses traits, frappèrent les dames lorsqu’il vint les rejoindre dans le salon. Mais Mannering n’était pas un homme qui se laissât questionner, et les personnes mêmes qu’il aimait le plus auraient craint de lui demander la cause de l’agitation manifeste qu’il éprouvait en ce moment. L’heure du thé arriva ; les divers membres de la famille le prenaient dans le plus profond silence, quand un équipage s’arrêta à la porte, et la sonnette annonça une visite. « À coup sûr, dit Mannering, il est trop tôt de plusieurs heures. »

Au bout d’une minute, Barnes, ouvrant la porte, annonça monsieur Pleydell. Le jurisconsulte entra : son habit noir bien brossé, sa perruque bien poudrée, ses manchettes de dentelle, ses bas de soie noire, ses souliers bien luisants, ses boucles d’or, montraient le soin que le vieil avocat avait pris de sa toilette avant de se présenter devant des dames. Mannering lui exprima le plaisir qu’il avait à le revoir, en lui serrant cordialement la main. « Vous êtes l’homme que je désirais le plus voir en ce moment ! lui dit-il. — Vraiment ? répondit Pleydell. Je vous avais dit que je profilerais de la première occasion, et je me suis aventuré à quitter la cour pour une semaine durant la session… Ce n’est pas un petit sacrifice. Mais j’avais l’idée que je serais utile, et je dois ici poursuivre une preuve. Mais, colonel, veuillez me présenter à ces dames… Ah ! en voici une que j’aurais reconnue tout d’abord, à son air de famille. Miss Lucy Bertram, ma chère amie, je suis heureux de vous revoir. » Et il la serra dans ses bras, en lui donnant sur chaque joue un baiser que Lucy reçut avec résignation et en rougissant. « On ne s’arrête pas en si beau chemin[115], continua le joyeux vieillard ; et le colonel l’ayant présenté à Julia, il prit la même liberté avec les joues fraîches de la jolie fille. Julia sourit, rougit, et fit un pas en arrière. « Je vous demande mille pardons, dit l’avocat ; mais l’âge et les vieilles coutumes donnent des privilèges, et je ne puis dire si je suis plus affligé d’avoir tant de titres pour les réclamer, qu’heureux de rencontrer une occasion si agréable de les exercer. » Ces paroles furent accompagnées d’un salut plein d’aisance et de grâce, qui ne se ressentait nullement de sa profession.

« En vérité, monsieur, dit miss Mannering, si vous faites des compliments si flatteurs, nous douterons que vous ayez réellement droit aux privilèges que vous réclamez. — Vous avez raison, Julia, dit le colonel ; mon ami l’avocat est un homme très dangereux : la dernière fois que je l’ai vu, il était enfermé avec une belle dame qui lui avait accordé un tête-à-tête à huit heures du matin. — Oui, colonel, répliqua Pleydell ; mais vous oubliez d’ajouter que je devais plus à mon chocolat qu’à mon mérite une faveur si précieuse de la part d’une personne de la condition et de la beauté de miss Rébecca. — Cela me fait penser, monsieur Pleydell, à vous offrir du thé, dit Julia, en supposant, bien entendu, que vous avez dîné. — De vos mains, miss Mannering, je ne puis rien refuser. Oui, j’ai dîné comme on dîne dans une auberge d’Écosse. — C’est-à-dire assez mal, » ajouta le colonel en portant la main à la sonnette ; « permettez-moi de vous faire servir quelque chose. — Mais, à vous dire vrai, ce n’est pas la peine, je me suis occupé de cette petite affaire ; car il faut vous dire que je me suis arrêté un instant dans la cuisine pour quitter mes grosses bottes, un peu larges pour mes pauvres allumettes, » dit-il en regardant avec complaisance ses jambes qui étaient fort bien encore pour son âge. « J’ai dit deux mots à votre Barnes, garçon très entendu, que je suppose être le maître-d’hôtel ; et il a été arrêté entre nous, tota re respecta[116] (je demande pardon à miss Mannering pour ces mots latins), que la vieille cuisinière ajouterait à votre petit souper de famille le mets un peu plus substantiel de deux canards sauvages. Je lui ai communiqué (toujours avec la soumission la plus humble) mes idées relativement à la manière de les préparer ; elles se sont trouvées parfaitement d’accord avec les siennes propres : et si vous voulez le permettre, j’attendrai que ce mets soit prêt avant de rien manger de solide. — Nous avancerons l’heure ordinaire de notre souper. — De tout mon cœur, pourvu que nous n’en perdions pas la compagnie de ces dames un instant plus tôt. Je suis de l’avis de mon ami Burnet[117], j’aime le cœna, le souper des anciens, charmant repas dont la bonne chère et la joyeuse influence du vin chassent de l’esprit les soucis que les affaires ou le chagrin y ont fait pénétrer dans le cours de la journée. »

Les regards vifs, les manières enjouées de M. Pleydell, la liberté avec laquelle il se mettait à son aise pour toutes ses petites commodités d’épicurien, amusèrent ces demoiselles, particulièrement miss Mannering, qui eut pour lui les attentions les plus flatteuses et les plus marquées. Aussi se fit-il autour de la table à thé un échange réciproque de mille jolies choses que nous n’avons pas le loisir de rapporter.

Aussitôt que l’on eut desservi, Mannering prit l’avocat par le bras, et le conduisit dans un petit cabinet contigu au salon, et dans lequel, selon l’usage de la maison, il y avait tous les soirs de la lumière et du feu.

« Je vois, dit M. Pleydell, que vous avez quelque chose à me dire relativement à l’affaire d’Ellangowan. Est-ce du naturel ou du surnaturel ? Que dit mon belliqueux Albumazar ? Avez-vous calculé le mouvement des planètes pour découvrir l’avenir ? Avez-vous consulté vos Éphémérides, votre Almochodon, votre Almuten ? — Non, en vérité ; et vous êtes le seul Ptolomée à qui je compte m’adresser en cette occasion. Comme un second Prospero j’ai brisé ma baguette, et jeté mon livre magique dans des abîmes sans fond. Néanmoins j’ai de grandes nouvelles. Meg Merrilies, notre sibylle égyptienne, a apparu aujourd’hui même à Sampson, et elle n’a pas médiocrement effrayé le brave homme, à ce que j’ai pu voir. — Vraiment ? — Oui ; et elle m’a fait l’honneur d’entamer avec moi une correspondance, dans la croyance sans doute que je suis encore le savant astrologue qu’elle a vu en moi le jour de notre première rencontre. Voici le billet que Sampson m’a remis de sa part. »

Pleydell mit ses lunettes. « Le sale papier et l’affreux griffonnage ! cependant les lettres ont presque un pouce de haut ; et par leur forme comme par leur attitude perpendiculaire, elles ressemblent aux arêtes d’un saumon rôti. C’est tout au plus si je pourrai lire. — Lisez tout haut, dit Mannering. — Je vais essayer, répondit l’avocat. « Vous savez chercher, mais vous ne savez pas trouver. Vous vous êtes fait l’arc-boutant d’une maison tombant en ruine, mais vous avez la consolante perspective qu’elle se raffermira sur ses fondements. Prêtez votre main à l’ouvrage qui est près y comme vous avez prêté vos yeux au destin qui était loin. Ayez ce soir, à dix heures, une voiture au bout de Crooked-Duks à Portanferry, et faites amener à Woodbourne ceux qui diront au postillon : Au nom du ciel, êtes-vous là ? »

« Ah ! voici de la poésie !

Ce qui paraît obscur sera plein de clarté ;
L’erreur fuira devant la suprême équité,
Quand de Bertram le droit et la puissance
D’Ellangowan atteindront l’éminence.

« Voilà une épître mystérieuse, en vérité, et qui se termine par un petit couplet tout-à-fait digne de la sibylle de Cumes. Et qu’avez-vous fait ? — Mais, dit Mannering avec quelque hésitation, j’ai craint de perdre une occasion d’éclaircir cette affaire. Cette femme est folle peut-être, peut-être aussi ne sont-ce que des visions d’un esprit troublé. Mais vous avez pensé vous-même qu’elle en sait plus sur cette étrange histoire qu’elle n’en a jamais dit… — Ainsi, vous avez envoyé une voiture à l’endroit désigné ? — Vous vous moquerez de moi, si je l’avoue. — Qui, moi ? Non, sur mon honneur. Je pense que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. — Est-il vrai ? » ajouta le colonel, enchanté d’échapper aux railleries qu’il appréhendait : « le pire qu’il puisse arriver, c’est de payer inutilement le loyer de la chaise de poste. J’en ai envoyé une à quatre chevaux, de Rippletringan, avec des instructions conformes à cette lettre. Les chevaux feront une longue et froide station dans la rue, si l’avis se trouve faux. — J’espère qu’il n’en sera pas ainsi. Semblable à un acteur, cette femme remplit un rôle qu’elle finit par prendre pour une réalité ; ou bien, ce qui est probable, si elle ne se fait pas illusion à elle-même, peut-être se croit-elle obligée de continuer son personnage jusqu’au bout. Ce que je sais, c’est que, dans le temps, je n’ai rien pu tirer d’elle, quoique j’aie employé toutes les manières d’interrogation. Le parti le plus sage est donc de la laisser libre de faire ses révélations à sa manière. Maintenant avez-vous autre chose à me dire ? sinon, retournons auprès de ces dames. — J’ai l’esprit singulièrement agité ; cependant… Mais, non, je n’ai plus rien à vous dire. Seulement je compterai les minutes jusqu’au retour de la voiture. Vous ne pouvez éprouver la même impatience. — Mais non : tout dépend de l’habitude. Assurément je m’intéresse vivement à ce qui arrivera, mais je n’en suis pas moins en état de supporter tranquillement l’attente, surtout si ces demoiselles veulent nous faire un peu de musique. — Et avec l’assistance des canards sauvages. — Cela est vrai, colonel. Rarement le sommeil ou la digestion d’un avocat sont-ils troublés par l’inquiétude, même dans l’affaire la plus importante[118], et pourtant le bruit des roues de la voiture entrant dans la cour sera bien agréable à mon oreille. »

À ces mots il se leva et se rendit au salon. Miss Mannering, à sa prière, prit sa harpe. Lucy mêla sa voix mélodieuse aux sons de la harpe de son amie ; puis Julia exécuta de la manière la plus brillante quelques sonates de Scarlati. Le vieux jurisconsulte, qui raclait un peu du violon, et qui était membre de la société d’amateurs d’Édimbourg, trouva fort de son goût cette façon d’employer son temps, et je doute qu’il ait pensé une seule fois aux canards sauvages, jusqu’au moment où Barnes annonça que le souper était servi.

« Dites à mistress Allan de tenir quelque chose de prêt, dit le colonel. J’attends, c’est-à-dire j’espère… peut-être aurai-je ce soir quelqu’un. Que mes gens ne se couchent pas ; vous ne fermerez point la porte de l’avenue avant que je l’ordonne. — Eh ! mon père, qui pouvez-vous attendre ce soir ? dit Julia. — Quelques personnes, des inconnus doivent ce soir venir me parler d’affaires, » répondit le colonel avec empressement (car il ne voulait pas s’exposer à un désappointement qui aurait fait douter de son discernement) ; « mais cela n’est pas certain. — Ah ! nous ne leur pardonnerons pas de venir nous déranger, répliqua Julia, à moins qu’ils ne nous apportent autant de bonne humeur et d’amabilité que mon ami M. Pleydell, qui s’est donné le titre de mon admirateur. — Ah ! miss Julia, » dit Pleydell en lui offrant le bras avec un air de galanterie pour la conduire dans la salle à manger, « il fut un temps, lorsque je revins d’Utrecht, en 1738… — Je vous prie, ne parlons point de cela, répondit la jeune demoiselle, nous vous aimons beaucoup mieux tel que vous êtes. Utrecht, grand Dieu !… Depuis ce temps, je le gage, vous n’avez été occupé qu’à effacer les traces de votre éducation hollandaise. — Pardonnez-moi, miss Mannering : les Hollandais sont beaucoup plus recommandables, sous le rapport de la galanterie, que leurs légers voisins ne le veulent reconnaître. Ils sont aussi réguliers, dans leurs soins pour la dame de leurs pensées, que le marteau d’une horloge. — Cela m’impatienterait. — D’une égalité d’esprit exemplaire. — De pire en pire. — Enfin, continua le vieux beau garçon, quand votre adorateur a pendant six fois trois cent soixante-cinq jours placé votre mantelet sur vos épaules, votre chaufferette sous vos pieds, traîné votre petit traîneau sur la glace en hiver, et votre carriole dans la poussière en été, vous pouvez tout-à-coup, sans motif et sans explication, au bout de deux mille cent quatre-vingt-dix jours, ce qui, d’après un calcul fait à la hâte, et en négligeant les années bissextiles, représente la durée de sa cour assidue, lui donner son congé sans vous inquiéter le moins du monde de l’effet que cette rigueur produira sur l’âme sensible de mein herr. — Fort bien ! voilà un éloge tout-à-fait flatteur pour les Hollandais, monsieur Pleydell. Le cristal aussi bien que le cœur auraient beaucoup moins de prix, s’ils étaient moins fragiles. — Quant à cela, miss Mannering, il est aussi rare de trouver un verre qui ne se brise pas, qu’un cœur capable de résister à une froideur soutenue. C’est ce qui me ferait insister sur la valeur du mien, si je ne voyais, depuis quelques minutes, M. Sampson, les yeux fermés et les mains jointes, attendant la fin de notre conversation pour dire le bénédicité. D’ailleurs, il faut tout dire, les canards sauvages ont une mine très appétissante. »

En parlant ainsi, le respectable avocat se mit à table, et, pour un temps, mit de côté sa galanterie, afin de faire honneur aux mets délicats placés devant lui. Cependant il prit le temps de faire observer que les canards étaient rôtis à point et que la sauce de mistress Allan, composée de vin de Bor