Guy Mannering/9

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 72-81).


CHAPITRE IX.

LA DISPARITION.


Peignez l’Écosse réduite à son chardon ; sa pinte aussi vide qu’un sifflet, et les damnés d’employés de l’excise toujours en recherche, saisissant un alambic, et dans leur triomphe le brisant comme un frêle coquillage.
Burks.


Pendant la durée de son active magistrature, M. Bertram n’oublia pas les intérêts du fisc. La contrebande, pour laquelle l’île de Man donnait alors tant de facilités, était générale, ou plutôt universelle, le long de la côte sud-ouest de l’Écosse. Presque tout le bas peuple la faisait ; la noblesse y donnait la main, et les officiers de la douane étaient souvent empêchés de faire leur devoir par ceux mêmes qui auraient dû les protéger.

À cette époque un certain Francis Kennedy, déjà nommé dans notre histoire, était employé comme officier à cheval ou comme surveillant dans cette partie du pays ; c’était un homme vigoureux, résolu et actif, qui avait fait des saisies de grande valeur, et qui était haï en proportion par ceux qui avaient un intérêt dans le libre commerce, comme on appelait le trafic des aventuriers qui faisaient la contrebande. Il était fils naturel d’un homme de bonne famille ; c’était à cette circonstance et à la gaîté de son caractère, qui le rendait un convive agréable, à son talent pour chanter une chanson gaillarde, qu’il devait d’être admis parfois dans la société des gentilshommes du pays, et d’être membre de plusieurs de leurs clubs pour faire des exercices athlétiques, dans lesquels il était très adroit.

À Ellangowan, Kennedy était un convive assidu et toujours bien reçu. Sa vivacité épargnait à M. Bertram la peine de penser et le travail que lui coûtait une série d’idées qu’il fallait arranger entre elles ; les exploits hardis et dangereux qu’il avait entrepris dans l’exercice de sa charge formaient un merveilleux sujet de conversation. Toutes ses aventures lui attachèrent sérieusement le laird d’Ellangowan, et l’amusement qu’il trouvait dans la société de Kennedy fut une excellente raison pour secourir et assister son ami dans l’exécution de son devoir odieux et dangereux à remplir.

« Frank Kennedy, disait-il, est un gentilhomme quoique du mauvais côté de la couverture ; il était allié de la famille d’Ellangowan par la maison de Glengubble. Le dernier laird de Glengubble aurait donné son bien à la branche d’Ellangowan ; mais étant allé par hasard à Harrigate, il y rencontra miss Jeanne Hadaway, et remarquons, en passant, que le Dragon vert est la meilleure auberge des deux qui sont à Harrigate ; mais pour revenir à Frank Kennedy, il était gentilhomme d’un côté, et c’eût été une honte de ne point le soutenir contre ces brigands de contrebandiers. »

Lorsque cette ligue eut été concertée, mais non encore mise à exécution, il arriva que le capitaine Dirk Hatteraick débarqua des spiritueux et d’autres articles de contrebande sur le rivage, non loin d’Ellangowan, et se confiant dans l’indifférence avec laquelle jusqu’alors le laird avait vu cette infraction aux lois, il s’inquiéta peu de cacher ou d’expédier sa marchandise ; mais il en résulta que Frank Kennedy, armé d’un mandat d’Ellangowan, et soutenu par quelques domestiques du laird qui connaissaient le pays, et par une troupe de soldats, fit main basse sur les barils, les caisses et les ballots, et après un combat désespéré, où plusieurs blessures furent faites et reçues, il parvint à mettre la grande flèche[1] sur ces articles, et à les apporter en triomphe dans la douane voisine. Dirk Hatteraick jura en hollandais, en allemand et en anglais, de tirer une entière et sanglante vengeance du jaugeur et de ses complices ; et tous ceux qui le connaissaient pensèrent qu’il tiendrait parole.

Quelques jours après l’expulsion de la tribu égyptienne, M. Bertram demanda à son épouse, un matin en déjeunant, si ce n’était point l’anniversaire de la naissance du petit Henri.

« Il a aujourd’hui cinq ans révolus, répondit sa femme ; ainsi nous pouvons regarder le papier du jeune gentleman anglais. »

M. Bertram aimait à montrer son autorité dans les bagatelles. « Non, ma chère amie, non, pas avant demain. La dernière fois que je suis allé à la session trimestrielle, le shérif nous dit que dies, que dies… incœptus ; bref, vous n’entendez pas le latin, mais cela signifie qu’un jour de terme n’est commencé que quand il est fini. — Cela ressemble à une absurdité, mon cher ami. — Cela peut être, ma chère ; mais ce peut être une très bonne loi après tout. En parlant des jours de terme, je voudrais bien, comme dit Frank Kennedy, que la Pentecôte tuât la Saint-Martin, et qu’on la pendît pour ce meurtre, car j’ai pour cette époque une lettre à l’ordre de Jenny Cairns ; et aucun diable de tenancier n’a encore été et n’ira avant la Chandeleur payer un sou de rente à Ellangowan : mais en parlant de Frank Kennedy, j’ose dire qu’il sera aujourd’hui ici, car il est allé à Wigton avertir un vaisseau du roi qui est à l’ancre dans la baie, que le lougre[2] de Dirk Hatteraick est de nouveau sur la côte, et il reviendra ici aujourd’hui ; ainsi il faut nous préparer une bouteille de Bordeaux, et nous boirons à la santé du petit Henri. — Je voudrais bien, répondit son épouse, que Frank Kennedy laissât Dirk Hatteraick tranquille. Qu’a-t-il besoin de se montrer plus empressé que les autres ? Ne peut-il chanter sa chanson, boire sa bouteille, et recevoir son salaire comme le collecteur Snail, cet honnête homme qui ne fâche jamais personne ? Et je m’étonne que vous, qui êtes le laird, vous vous mêliez de cela, et que vous en fassiez autant que lui. Avions-nous besoin d’envoyer chercher du thé ou de l’eau-de-vie à Boroughtown[3] lorsque Dirk Hatteraick avait l’habitude de débarquer tranquillement dans la baie ? — Mistriss Bertram, vous ne connaissez rien à cela. Pensez-vous qu’il convienne à un magistrat de prêter sa maison pour en faire un magasin de marchandises de contrebande ? Frank Kennedy vous montrera dans la loi la peine qu’on encourt, et vous savez par vous-même qu’ils avaient coutume auparavant de déposer leur cargaison dans la vieille Place d’Ellangowan. — Quel mal y avait-il, monsieur Bertram, que les murs et les voûtes du vieux château continssent de temps en temps quelques barils d’eau-de-vie ? Je suis sûre que vous n’étiez pas obligé d’en savoir quelque chose ; et quel mal cela ferait-il au roi que les lairds pussent boire leur bouteille, et leurs dames prendre leur thé à un prix raisonnable ? C’est une honte d’avoir mis des taxes si fortes ! Et n’étais-je pas bien mieux avec ces bonnets de Flandre que Dirk Hatteraick m’envoyait d’Anvers ? Il se passera du temps avant que le roi m’envoie quelque chose, non plus que Kennedy. Et puis vous allez aussi vous faire une querelle avec ces Égyptiens ! Je m’attends chaque jour à apprendre que la grange est ruinée. — Je vous dis encore une fois, ma chère, que vous n’entendez rien à toutes ces choses. Et voici Kennedy qui arrive au galop dans l’avenue. — Eh bien ! eh bien ! Ellangowan, lui dit-elle en élevant la voix comme il quittait la chambre, je souhaite que vous les entendiez vous-même, et voilà tout ! »

Après cet entretien conjugal, le laird courut tout joyeux à la rencontre de son fidèle ami, M. Kennedy, qui arrivait tout essoufflé.

« Pour l’amour de la vie, Ellangowan, lui dit-il, montez au château ! vous verrez ce vieux renard de Dirk Hatteraick, et les limiers de Sa Majesté en pleine chasse après lui. » En parlant ainsi, il jeta la bride de son cheval à un enfant, et monta en courant vers le vieux château, suivi du laird et d’autres personnes de la maison, alarmées par le bruit du canon qu’on entendait alors distinctement de la mer.

En gagnant cette partie des ruines qui dominait un horizon immense, ils aperçurent un lougre, avec toutes ses voiles déployées, en travers de la baie, poursuivi de près par un sloop de guerre qui tirait sur lui avec ses canons de l’avant, tandis que le lougre ripostait avec ses canons de derrière. « Ils ne jouent aux boules que de loin, s’écria Kennedy au comble de la joie, mais ils vont s’approcher. Diable soit de lui ! il jette à la mer sa cargaison ! je vois la bonne Nancy passer par-dessus le bord, baril après baril ! c’est une vilaine chose, une chose damnable de la part de M. Hatteraick, et je le lui ferai savoir en passant. Maintenant, maintenant ils ont le vent sur lui ! c’est cela, c’est cela ! allons ferme sur lui ! allons ! maintenant, mes chiens ! maintenant, mes chiens ! ferme sur le pirate, allons ! »

« Je pense, dit le vieux jardinier à l’une des servantes, que le jaugeur est fers ; » terme par lequel le bas peuple exprime cette agitation d’esprit qu’il regarde comme un présage de mort.

Pendant ce temps la chasse continuait toujours. Le lougre manœuvrait avec une grande habileté et avait recours à toutes les ruses navales pour s’échapper ; il venait d’atteindre et il était près de doubler le promontoire que formait la pointe de terre du côté gauche de la baie, lorsqu’un boulet frappa la vergue dans les élingues, et fit tomber la grande voile sur le pont. La conséquence de cet accident parut inévitable, mais les spectateurs ne purent la voir ; car le vaisseau, qui venait de doubler la pointe, perdit son sillage, et disparut à leur vue derrière le promontoire. Le sloop de guerre mit toutes ses voiles dehors pour le poursuivre ; mais il s’approcha trop du cap et fut obligé de virer de bord, de peur de briser à la côte, et de prendre le large, afin d’avoir assez d’eau pour doubler le promontoire.

« Ils le laisseront échapper, par Dieu ! ils perdront la cargaison ou le lougre, ou tous les deux à la fois ! dit Kennedy ; il faut que je galope jusqu’à la pointe de Warroch (c’était le promontoire dont nous avons parlé), pour leur faire signe où le lougre a dérivé. Adieu pour une heure, Ellangowan ; préparez le bowl de punch et une grande quantité de citrons. Je vous apporterai la marchandise française en revenant, et nous boirons à la santé du jeune laird un bowl où pourrait flotter la yole du collecteur. » À ces mots il monta à cheval et partit au galop.

Environ à un mille du château et sur la lisière des bois qui couvraient, comme nous l’avons dit, le promontoire terminé par la pointe de Warroch, Kennedy rencontra le jeune Henri Bertram, accompagné de son précepteur Dominie Sampson. Il avait souvent promis à l’enfant de le faire monter sur son galloway ; et comme il chantait, dansait et faisait le polichinelle pour l’amuser, il était son grand favori. L’enfant ne l’eut pas plus tôt vu gravissant le sentier, qu’il réclama à grands cris l’exécution de sa promesse ; et Kennedy, qui ne voyait point de danger à le satisfaire, et qui de plus voulait tourmenter Dominie, sur la figure duquel il lisait une remontrance, souleva de terre Henri, le plaça devant lui et continua sa route. Le — par aventure, monsieur Kennedy, — de Sampson se perdit dans le bruit du galop du cheval. Le pédagogue hésita un moment s’il devait les suivre ; mais, comme Kennedy avait la confiance entière de la famille, et que lui Sampson ne se souciait pas d’aller dans sa société, parce qu’il se livrait à des plaisanteries profanes et bouffonnes, il continua sa promenade du même pas, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la Place d’Ellangowan.

Les spectateurs qui étaient sur les ruines du vieux château regardaient encore le sloop de guerre, qui, à la fin, mais après une perte de temps considérable, gagna le large, doubla la pointe de Warroch, et disparut à leurs yeux derrière les bois qui couvraient ce promontoire. Quelque temps après on entendit plusieurs coups de canon dans le lointain, et puis une explosion plus forte, comme celle d’un vaisseau qui saute, et l’on vit un nuage de fumée s’élever au-dessus des arbres et se mêler au firmament. Les spectateurs se séparèrent, augurant différemment du sort du lougre, mais la plus grande partie persuadée que sa capture était inévitable, s’il n’était pas déjà coulé à fond.

« Il est bientôt l’heure de dîner, mon ami, dit mistriss Bertram à son mari ; M. Kennedy sera-t-il long-temps à revenir ? — Je l’attends à chaque minute, ma chère ; peut-être amènera-t-il avec lui quelques officiers du sloop. — Mon Dieu ! monsieur Bertram ! pourquoi ne pas me dire cela plus tôt ? j’aurais fait mettre la grande table ronde. Et puis ils sont las de viandes salées, et à vous dire vrai, un croupion de bœuf est le meilleur morceau de votre dîner ; et puis j’aurais mis une autre robe, et vous n’auriez pas mal fait vous-même de mettre une cravate blanche. Mais vous vous plaisez à me surprendre et à me mettre dans l’embarras : je ne supporterai pas toujours une telle manière d’agir ! Mais c’est quand les gens ne sont plus qu’on les regrette. — Inutile, inutile ! le diable emporte le bœuf, la robe, la table et la cravate ! Tout sera pour le mieux. John, où est Dominie ? dit-il en s’adressant à un domestique qui mettait la table ; où sont Dominie et le petit Henri ? — M. Sampson est rentré depuis plus de deux heures, mais je ne pense pas que M. Henri soit rentré avec lui. — Pas rentré avec lui ! dit la mère ; dites à M. Sampson de se rendre ici sur-le-champ. — Monsieur Sampson, dit-elle lorsqu’il entra, c’est bien la chose la plus extraordinaire du monde, que vous qui, défrayé de tout ici, couché, nourri, blanchi, et qui touchez 12 livres sterling par année, seulement pour surveiller l’enfant, vous le perdiez de vue pendant deux ou trois heures ? »

Sampson fit un signe d’humble adhésion à chaque pause de la dame en colère, qui énumérait les avantages de sa position pour donner plus de poids à ses reproches. Enfin, en des termes que nous ne lui ferons pas l’injustice d’imiter, il raconta comment M. Francis Kennedy avait pris spontanément M. Henri, en dépit de ses remontrances.

« Je suis très peu obligée à M. Francis Kennedy de sa peine, dit la dame d’un ton de mauvaise humeur ; il aura laissé tomber l’enfant de cheval et l’aura estropié… peut-être un boulet sera venu le tuer sur le rivage… ou bien… — Ou bien, ma chère amie, dit Ellangowan, et cela est plus vraisemblable que tout le reste, ils seront allés à bord du sloop ou de la prise, et ils reviendront à la pointe avec la marée. — Et ils peuvent être noyés, dit la dame. — Vraiment ! dit Sampson, je pensais que M. Kennedy était revenu depuis une heure ; il me semblait avoir entendu les pas de son cheval. — C’était, dit John en faisant une grimace, Grizzel qui chassait la vache sans cornes hors de l’enclos. »

Sampson rougit jusqu’aux yeux, non de la raillerie qui lui était adressée, qu’il n’avait pas aperçue et qu’en tout cas il n’aurait pas sentie, mais d’une idée qui lui passa dans l’esprit. « Sûrement, dit-il, j’ai fait une faute, j’aurais dû courir après l’enfant. » À ces mots, il saisit son chapeau et sa canne à pomme d’or, et se précipita vers le bois de Warroch, plus vite qu’on ne l’avait vu ou qu’on ne le vit jamais marcher.

Le laird demeura quelque temps à se disputer avec son épouse. À la fin il vit reparaître le sloop de guerre, mais sans approcher du rivage ; il se dirigea vers l’ouest, toutes les voiles déployées, et fut bientôt hors de vue.

L’état d’alarmes et d’appréhension était tellement habituel chez la dame, que ses craintes ne faisaient rien à son seigneur et maître ; mais un air de trouble et d’anxiété parmi les domestiques excita ses inquiétudes, surtout lorsqu’il fut appelé hors de la chambre, et qu’on lui eut dit en particulier que le cheval de M. Kennedy était revenu à la porte de l’écurie tout seul, la selle renversée sous son ventre et la bride cassée, et qu’un fermier les avait informés en passant qu’il y avait un lougre de contrebandiers enflammé comme une fournaise, de l’autre côté de la pointe de Warroch, et que, quoiqu’il fût venu à travers les bois, il n’avait vu ni entendu Kennedy, ou le jeune laird ; seulement il avait rencontré Dominie Sampson courant comme un insensé, et les cherchant.

À cette nouvelle tout fut en mouvement à Ellangowan. Le laird et ses domestiques mâles et femelles coururent au bois de Warroch ; les tenanciers et les paysans du voisinage vinrent offrir leur secours, moitié par zèle, moitié par curiosité. Quelques-uns montèrent sur des barques pour visiter le rivage de la mer, qui, de l’autre côté de la pointe, s’élevait en rochers hauts et escarpés. On avait un vague soupçon, quoique trop horrible à exprimer, que l’enfant pouvait être tombé du haut de ces rocs élevés.

La nuit commençait à venir lorsqu’ils entrèrent dans le bois et se dispersèrent de différents côtés pour chercher l’enfant et Kennedy. L’obscurité du crépuscule et les rauques sifflements du vent de novembre à travers les arbres dépouillés, le bruissement des feuilles blanchies qui jonchaient les clairières, les cris répétés que poussaient souvent les différentes bandes dans l’attente de rencontrer l’objet de leurs recherches, tout cela donnait une horrible sublimité à cette scène.

À la fin, après beaucoup de recherches inutiles, les explorateurs se réunirent en une seule troupe, afin de se communiquer leurs découvertes. Le père ne pouvait plus cacher son désespoir, qui égalait cependant à peine le chagrin du précepteur. « Plût à Dieu que je fusse mort à sa place ! » répétait l’affectueuse créature, du ton de la plus grande désolation. Ceux qui étaient moins intéressés à l’événement se jetaient dans une discussion tumultueuse sur les chances et les probabilités ; chacun donnait son opinion et adoptait alternavement celle des autres ; les uns pensaient que les objets de leurs recherches pouvaient avoir été à bord du sloop, d’autres qu’ils avaient été à un village éloigné de trois milles ; quelques-uns disaient à voix basse qu’ils avaient pu se trouver à bord du lougre, dont la marée jetait alors les planches et les débris sur le rivage.

Dans ce moment on entendit, venant du rivage, un cri si aigu, si terrible, si… si différent de tous ceux dont le bois avait jusqu’alors retenti, que personne n’hésita un instant à croire qu’il annonçait quelque nouvelle, et une nouvelle effrayante. Tous se précipitèrent vers l’endroit d’où il partait, et s’engagèrent dans des chemins qu’en tout autre temps ils n’auraient regardés qu’en tremblant ; ils descendirent vers l’ouverture d’un rocher où une barque était déjà arrivée. « Par ici ! messieurs, par ici ! venez, pour l’amour de Dieu !… venez, venez !… » Tel était le cri que répétaient les hommes de la barque. Ellangowan perça la foule qui était déjà assemblée sur le lieu fatal, et aperçut l’objet de sa terreur : c’était le cadavre de Kennedy… À la première vue il semblait avoir perdu la vie en tombant du haut des rochers qui dominaient la place où il était étendu, et formaient un précipice élevé de cent pieds au-dessus du rivage ; le corps était à moitié dans l’eau et à moitié dehors ; la marée montante, qui agitait son bras et soulevait ses vêtements, avait fait croire, à quelque distance, qu’il remuait : aussi les premiers qui le découvrirent avaient-ils pensé qu’il lui restait encore quelque vie. Mais son cœur avait cessé de battre depuis long-temps.

« Mon enfant ! mon enfant ! s’écria le père dans l’agonie du désespoir ; où peut-il être ?… » Une douzaine de bouches s’ouvrirent pour lui donner des espérances que personne ne partageait ; enfin quelqu’un parla des Égyptiens… En un moment Ellangowan eut gravi les rochers ; il se jeta sur le premier cheval venu, et courut comme un furieux au hameau de Derncleugh : tout était dans l’obscurité et la désolation ; comme il descendait de cheval pour faire une recherche plus exacte, son pied heurta contre les fragments de meubles qui avaient été jetés hors des cabanes, et des débris de bois et de chaume des toits qui avaient été renversés par ses ordres. Dans ce moment la prophétie ou l’anathème de Meg Merrilies lui revint à l’esprit : « Vous avez renversé le chaume de sept cabanes ; vous verrez si le toit de votre château en sera plus solide ! »

« Rends-moi, s’écria-t-il, rends-moi mon fils ! ramène-le-moi, et tout sera oublié et pardonné !… » À ces mots, qu’il prononçait avec une espèce de frénésie, son œil vit briller une lumière dans l’une des cabanes ruinées ; c’était celle où avait demeuré Meg Merrilies. La lumière, qui semblait venir du foyer, ne paraissait pas seulement à travers la croisée, mais aussi à travers les poutres de la cabane, dont on avait enlevé la couverture.

Il courut ; la porte était fermée : le désespoir donna au malheureux père la force de dix hommes ; il s’élança contre la porte avec une telle violence qu’elle céda à ses efforts. La chaumière était vide, mais offrait des marques qu’elle avait été récemment habitée : il y avait du feu dans le foyer, un chaudron et quelques provisions. Comme il regardait avec attention de tous côtés pour trouver quelque chose qui pût lui faire espérer que son enfant vivait encore, quoique au pouvoir de cette horde étrangère, un homme entra dans la hutte : c’était son vieux jardinier.

« Oh ! monsieur ! lui dit le vieillard, aurais-je pu croire jamais que je serais témoin d’une pareille nuit ! Il faut que vous veniez bien vite au château. — Mon fils est-il retrouvé ?… vit-il encore ?… avez-vous trouvé Henri Bertram ?… André, avez-vous trouvé Henri Bertram ?… — Non, monsieur ; mais… — Alors il est enlevé… je suis sûr de cela, André ; aussi sûr que je suis sur la terre… Elle me l’a dérobé, et je ne sortirai pas d’ici avant d’avoir eu des nouvelles de mon enfant. — Mais il faut que vous veniez au château, il faut que vous veniez au château… Nous avons envoyé chercher le shérif, et il fera la garde ici cette nuit, en cas que les Égyptiens reviennent ; mais vous, il faut que vous reveniez au château, monsieur, car madame est à l’agonie. »

Bertram, l’œil hagard et fixé sur le messager qui venait lui annoncer cette nouvelle désastreuse, répéta les mots à l’agonie ! comme s’il ne pouvait en comprendre le sens, et se laissa conduire par le vieillard vers son cheval.

Dans le trajet, il ne dit que ces mots : « Femme et enfant à la fois… la mère et le fils à la fois… c’est trop, c’est trop souffrir !… »

Il n’est pas nécessaire de nous appesantir sur la nouvelle scène de désolation qui l’attendait chez lui. La mort de Kennedy avait été annoncée à l’improviste et sans précaution à Ellangowan ; on avait même ajouté gratuitement « que sans doute il avait entraîné le jeune laird dans sa chute du haut des rochers, et la marée avait enlevé le corps de l’enfant ; car elle était si légère, la pauvre créature ! et elle flottait sûrement dans la haute mer ! »

Ces bruits parvinrent aux oreilles de mistriss Bertram ; elle était très avancée dans sa grossesse ; elle ressentit les douleurs d’un accouchement prématuré ; et avant qu’Ellangowan eût recouvré assez de présence d’esprit pour comprendre toute l’étendue de son malheur, il était veuf, et père d’une fille.


  1. Marque de la douane. a. m.
  2. Sorte de navire marchand. a. m.
  3. Nom fictif qui signifie ville voisine ou bourg voisin. a. m.