Guy Mannering/49

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 358-366).


CHAPITRE XLIX.

L’ATTENTE.


La nuit se passa à chanter et à rire, et l’ale de moment en moment paraissait meilleure.
Burns. Tam o’Shauter.


Nous sommes obligés de revenir maintenant à Woodbourne, que nous avons quitté au moment où le colonel venait de donner quelques ordres à son domestique de confiance. Son air distrait, l’expression extraordinaire de préoccupation et d’anxiété répandue sur ses traits, frappèrent les dames lorsqu’il vint les rejoindre dans le salon. Mais Mannering n’était pas un homme qui se laissât questionner, et les personnes mêmes qu’il aimait le plus auraient craint de lui demander la cause de l’agitation manifeste qu’il éprouvait en ce moment. L’heure du thé arriva ; les divers membres de la famille le prenaient dans le plus profond silence, quand un équipage s’arrêta à la porte, et la sonnette annonça une visite. « À coup sûr, dit Mannering, il est trop tôt de plusieurs heures. »

Au bout d’une minute, Barnes, ouvrant la porte, annonça monsieur Pleydell. Le jurisconsulte entra : son habit noir bien brossé, sa perruque bien poudrée, ses manchettes de dentelle, ses bas de soie noire, ses souliers bien luisants, ses boucles d’or, montraient le soin que le vieil avocat avait pris de sa toilette avant de se présenter devant des dames. Mannering lui exprima le plaisir qu’il avait à le revoir, en lui serrant cordialement la main. « Vous êtes l’homme que je désirais le plus voir en ce moment ! lui dit-il. — Vraiment ? répondit Pleydell. Je vous avais dit que je profilerais de la première occasion, et je me suis aventuré à quitter la cour pour une semaine durant la session… Ce n’est pas un petit sacrifice. Mais j’avais l’idée que je serais utile, et je dois ici poursuivre une preuve. Mais, colonel, veuillez me présenter à ces dames… Ah ! en voici une que j’aurais reconnue tout d’abord, à son air de famille. Miss Lucy Bertram, ma chère amie, je suis heureux de vous revoir. » Et il la serra dans ses bras, en lui donnant sur chaque joue un baiser que Lucy reçut avec résignation et en rougissant. « On ne s’arrête pas en si beau chemin[1], continua le joyeux vieillard ; et le colonel l’ayant présenté à Julia, il prit la même liberté avec les joues fraîches de la jolie fille. Julia sourit, rougit, et fit un pas en arrière. « Je vous demande mille pardons, dit l’avocat ; mais l’âge et les vieilles coutumes donnent des privilèges, et je ne puis dire si je suis plus affligé d’avoir tant de titres pour les réclamer, qu’heureux de rencontrer une occasion si agréable de les exercer. » Ces paroles furent accompagnées d’un salut plein d’aisance et de grâce, qui ne se ressentait nullement de sa profession.

« En vérité, monsieur, dit miss Mannering, si vous faites des compliments si flatteurs, nous douterons que vous ayez réellement droit aux privilèges que vous réclamez. — Vous avez raison, Julia, dit le colonel ; mon ami l’avocat est un homme très dangereux : la dernière fois que je l’ai vu, il était enfermé avec une belle dame qui lui avait accordé un tête-à-tête à huit heures du matin. — Oui, colonel, répliqua Pleydell ; mais vous oubliez d’ajouter que je devais plus à mon chocolat qu’à mon mérite une faveur si précieuse de la part d’une personne de la condition et de la beauté de miss Rébecca. — Cela me fait penser, monsieur Pleydell, à vous offrir du thé, dit Julia, en supposant, bien entendu, que vous avez dîné. — De vos mains, miss Mannering, je ne puis rien refuser. Oui, j’ai dîné comme on dîne dans une auberge d’Écosse. — C’est-à-dire assez mal, » ajouta le colonel en portant la main à la sonnette ; « permettez-moi de vous faire servir quelque chose. — Mais, à vous dire vrai, ce n’est pas la peine, je me suis occupé de cette petite affaire ; car il faut vous dire que je me suis arrêté un instant dans la cuisine pour quitter mes grosses bottes, un peu larges pour mes pauvres allumettes, » dit-il en regardant avec complaisance ses jambes qui étaient fort bien encore pour son âge. « J’ai dit deux mots à votre Barnes, garçon très entendu, que je suppose être le maître-d’hôtel ; et il a été arrêté entre nous, tota re respecta[2] (je demande pardon à miss Mannering pour ces mots latins), que la vieille cuisinière ajouterait à votre petit souper de famille le mets un peu plus substantiel de deux canards sauvages. Je lui ai communiqué (toujours avec la soumission la plus humble) mes idées relativement à la manière de les préparer ; elles se sont trouvées parfaitement d’accord avec les siennes propres : et si vous voulez le permettre, j’attendrai que ce mets soit prêt avant de rien manger de solide. — Nous avancerons l’heure ordinaire de notre souper. — De tout mon cœur, pourvu que nous n’en perdions pas la compagnie de ces dames un instant plus tôt. Je suis de l’avis de mon ami Burnet[3], j’aime le cœna, le souper des anciens, charmant repas dont la bonne chère et la joyeuse influence du vin chassent de l’esprit les soucis que les affaires ou le chagrin y ont fait pénétrer dans le cours de la journée. »

Les regards vifs, les manières enjouées de M. Pleydell, la liberté avec laquelle il se mettait à son aise pour toutes ses petites commodités d’épicurien, amusèrent ces demoiselles, particulièrement miss Mannering, qui eut pour lui les attentions les plus flatteuses et les plus marquées. Aussi se fit-il autour de la table à thé un échange réciproque de mille jolies choses que nous n’avons pas le loisir de rapporter.

Aussitôt que l’on eut desservi, Mannering prit l’avocat par le bras, et le conduisit dans un petit cabinet contigu au salon, et dans lequel, selon l’usage de la maison, il y avait tous les soirs de la lumière et du feu.

« Je vois, dit M. Pleydell, que vous avez quelque chose à me dire relativement à l’affaire d’Ellangowan. Est-ce du naturel ou du surnaturel ? Que dit mon belliqueux Albumazar ? Avez-vous calculé le mouvement des planètes pour découvrir l’avenir ? Avez-vous consulté vos Éphémérides, votre Almochodon, votre Almuten ? — Non, en vérité ; et vous êtes le seul Ptolomée à qui je compte m’adresser en cette occasion. Comme un second Prospero j’ai brisé ma baguette, et jeté mon livre magique dans des abîmes sans fond. Néanmoins j’ai de grandes nouvelles. Meg Merrilies, notre sibylle égyptienne, a apparu aujourd’hui même à Sampson, et elle n’a pas médiocrement effrayé le brave homme, à ce que j’ai pu voir. — Vraiment ? — Oui ; et elle m’a fait l’honneur d’entamer avec moi une correspondance, dans la croyance sans doute que je suis encore le savant astrologue qu’elle a vu en moi le jour de notre première rencontre. Voici le billet que Sampson m’a remis de sa part. »

Pleydell mit ses lunettes. « Le sale papier et l’affreux griffonnage ! cependant les lettres ont presque un pouce de haut ; et par leur forme comme par leur attitude perpendiculaire, elles ressemblent aux arêtes d’un saumon rôti. C’est tout au plus si je pourrai lire. — Lisez tout haut, dit Mannering. — Je vais essayer, répondit l’avocat. « Vous savez chercher, mais vous ne savez pas trouver. Vous vous êtes fait l’arc-boutant d’une maison tombant en ruine, mais vous avez la consolante perspective qu’elle se raffermira sur ses fondements. Prêtez votre main à l’ouvrage qui est près y comme vous avez prêté vos yeux au destin qui était loin. Ayez ce soir, à dix heures, une voiture au bout de Crooked-Duks à Portanferry, et faites amener à Woodbourne ceux qui diront au postillon : Au nom du ciel, êtes-vous là ? »

« Ah ! voici de la poésie !

Ce qui paraît obscur sera plein de clarté ;
L’erreur fuira devant la suprême équité,
Quand de Bertram le droit et la puissance
D’Ellangowan atteindront l’éminence.

« Voilà une épître mystérieuse, en vérité, et qui se termine par un petit couplet tout-à-fait digne de la sibylle de Cumes. Et qu’avez-vous fait ? — Mais, dit Mannering avec quelque hésitation, j’ai craint de perdre une occasion d’éclaircir cette affaire. Cette femme est folle peut-être, peut-être aussi ne sont-ce que des visions d’un esprit troublé. Mais vous avez pensé vous-même qu’elle en sait plus sur cette étrange histoire qu’elle n’en a jamais dit… — Ainsi, vous avez envoyé une voiture à l’endroit désigné ? — Vous vous moquerez de moi, si je l’avoue. — Qui, moi ? Non, sur mon honneur. Je pense que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. — Est-il vrai ? » ajouta le colonel, enchanté d’échapper aux railleries qu’il appréhendait : « le pire qu’il puisse arriver, c’est de payer inutilement le loyer de la chaise de poste. J’en ai envoyé une à quatre chevaux, de Rippletringan, avec des instructions conformes à cette lettre. Les chevaux feront une longue et froide station dans la rue, si l’avis se trouve faux. — J’espère qu’il n’en sera pas ainsi. Semblable à un acteur, cette femme remplit un rôle qu’elle finit par prendre pour une réalité ; ou bien, ce qui est probable, si elle ne se fait pas illusion à elle-même, peut-être se croit-elle obligée de continuer son personnage jusqu’au bout. Ce que je sais, c’est que, dans le temps, je n’ai rien pu tirer d’elle, quoique j’aie employé toutes les manières d’interrogation. Le parti le plus sage est donc de la laisser libre de faire ses révélations à sa manière. Maintenant avez-vous autre chose à me dire ? sinon, retournons auprès de ces dames. — J’ai l’esprit singulièrement agité ; cependant… Mais, non, je n’ai plus rien à vous dire. Seulement je compterai les minutes jusqu’au retour de la voiture. Vous ne pouvez éprouver la même impatience. — Mais non : tout dépend de l’habitude. Assurément je m’intéresse vivement à ce qui arrivera, mais je n’en suis pas moins en état de supporter tranquillement l’attente, surtout si ces demoiselles veulent nous faire un peu de musique. — Et avec l’assistance des canards sauvages. — Cela est vrai, colonel. Rarement le sommeil ou la digestion d’un avocat sont-ils troublés par l’inquiétude, même dans l’affaire la plus importante[4], et pourtant le bruit des roues de la voiture entrant dans la cour sera bien agréable à mon oreille. »

À ces mots il se leva et se rendit au salon. Miss Mannering, à sa prière, prit sa harpe. Lucy mêla sa voix mélodieuse aux sons de la harpe de son amie ; puis Julia exécuta de la manière la plus brillante quelques sonates de Scarlati. Le vieux jurisconsulte, qui raclait un peu du violon, et qui était membre de la société d’amateurs d’Édimbourg, trouva fort de son goût cette façon d’employer son temps, et je doute qu’il ait pensé une seule fois aux canards sauvages, jusqu’au moment où Barnes annonça que le souper était servi.

« Dites à mistress Allan de tenir quelque chose de prêt, dit le colonel. J’attends, c’est-à-dire j’espère… peut-être aurai-je ce soir quelqu’un. Que mes gens ne se couchent pas ; vous ne fermerez point la porte de l’avenue avant que je l’ordonne. — Eh ! mon père, qui pouvez-vous attendre ce soir ? dit Julia. — Quelques personnes, des inconnus doivent ce soir venir me parler d’affaires, » répondit le colonel avec empressement (car il ne voulait pas s’exposer à un désappointement qui aurait fait douter de son discernement) ; « mais cela n’est pas certain. — Ah ! nous ne leur pardonnerons pas de venir nous déranger, répliqua Julia, à moins qu’ils ne nous apportent autant de bonne humeur et d’amabilité que mon ami M. Pleydell, qui s’est donné le titre de mon admirateur. — Ah ! miss Julia, » dit Pleydell en lui offrant le bras avec un air de galanterie pour la conduire dans la salle à manger, « il fut un temps, lorsque je revins d’Utrecht, en 1738… — Je vous prie, ne parlons point de cela, répondit la jeune demoiselle, nous vous aimons beaucoup mieux tel que vous êtes. Utrecht, grand Dieu !… Depuis ce temps, je le gage, vous n’avez été occupé qu’à effacer les traces de votre éducation hollandaise. — Pardonnez-moi, miss Mannering : les Hollandais sont beaucoup plus recommandables, sous le rapport de la galanterie, que leurs légers voisins ne le veulent reconnaître. Ils sont aussi réguliers, dans leurs soins pour la dame de leurs pensées, que le marteau d’une horloge. — Cela m’impatienterait. — D’une égalité d’esprit exemplaire. — De pire en pire. — Enfin, continua le vieux beau garçon, quand votre adorateur a pendant six fois trois cent soixante-cinq jours placé votre mantelet sur vos épaules, votre chaufferette sous vos pieds, traîné votre petit traîneau sur la glace en hiver, et votre carriole dans la poussière en été, vous pouvez tout-à-coup, sans motif et sans explication, au bout de deux mille cent quatre-vingt-dix jours, ce qui, d’après un calcul fait à la hâte, et en négligeant les années bissextiles, représente la durée de sa cour assidue, lui donner son congé sans vous inquiéter le moins du monde de l’effet que cette rigueur produira sur l’âme sensible de mein herr. — Fort bien ! voilà un éloge tout-à-fait flatteur pour les Hollandais, monsieur Pleydell. Le cristal aussi bien que le cœur auraient beaucoup moins de prix, s’ils étaient moins fragiles. — Quant à cela, miss Mannering, il est aussi rare de trouver un verre qui ne se brise pas, qu’un cœur capable de résister à une froideur soutenue. C’est ce qui me ferait insister sur la valeur du mien, si je ne voyais, depuis quelques minutes, M. Sampson, les yeux fermés et les mains jointes, attendant la fin de notre conversation pour dire le bénédicité. D’ailleurs, il faut tout dire, les canards sauvages ont une mine très appétissante. »

En parlant ainsi, le respectable avocat se mit à table, et, pour un temps, mit de côté sa galanterie, afin de faire honneur aux mets délicats placés devant lui. Cependant il prit le temps de faire observer que les canards étaient rôtis à point et que la sauce de mistress Allan, composée de vin de Bordeaux, de cidre, et de poivre de Cayenne, était au-dessus de tout éloge.

« Je vois, dit miss Mannering, que j’ai une formidable rivale auprès de monsieur Pleydell, même le premier jour où il s’est déclaré mon admirateur. — Pardonnez-moi, ma belle demoiselle, il n’a pas fallu moins que vos extrêmes rigueurs pour me déterminer à goûter d’un bon souper en votre présence. Comment les supporterais-je si je ne réparais mes forces ? Pour cette même raison, je vous demande la permission de boire un verre de vin à votre santé. — C’est encore une mode d’Utrecht, je suppose, monsieur Pleydell ? — Pardonnez-moi, mademoiselle : les Français eux-mêmes, ces modèles en galanterie, appellent leurs traiteurs restaurateurs, par allusion sans doute aux consolations qu’ils procurent aux amants accablés par les rigueurs de leurs belles. En ce moment, j’ai un si pressant besoin de consolation, que je vous prie, monsieur Sampson, de me servir une seconde aile, sans préjudice de la tarte que je demanderai plus tard à miss Bertram. Détachez l’aile au lieu de la couper, monsieur Sampson, M. Barnes vous aidera. Merci, monsieur. Monsieur Barnes, un verre d’ale, s’il vous plaît. »

Pendant que l’avocat, enchanté de la vivacité et des attentions de miss Mannering, s’abandonnait à la pétulante gaîté de son esprit pour amuser sa jeune voisine, et s’amuser lui-même, l’impatience du colonel ne se pouvait plus contenir. Il avait refusé de se mettre à table, sous prétexte qu’il ne soupait jamais ; il se promenait à grands pas dans la salle comme un homme dévoré d’inquiétude, tantôt ouvrant la fenêtre pour tâcher de discerner quelque chose à travers l’obscurité, tantôt prêtant l’oreille avec attention comme s’il devait entendre le bruit lointain d’une voiture dans l’avenue. Enfin, ne pouvant résister à son impatience, il prit son chapeau et sa redingote, et se dirigea vers l’avenue, comme s’il eût dû par là hâter l’arrivée de ceux qu’il attendait.

« Vraiment, dit miss Lucy, je souhaiterais que le colonel ne s’aventurât pas hors de la maison, à une heure si avancée ! Vous avez peut-être entendu parler, monsieur Pleydell, de la terrible alarme que nous avons eue il y a quelque temps ? — Oui, de la part des contrebandiers. Ce sont de mes vieilles connaissances. J’ai fait faire justice de plus d’un, il y a long-temps, quand j’étais shérif de ce comté. — Et de l’effroi que nous causa, quelques jours après, la vengeance de l’un de ces déterminés scélérats ? ajouta miss Bertram. — Lorsque le jeune Hazlewood fut blessé ! J’ai aussi entendu parler de cela.

— Imaginez-vous, mon cher monsieur Pleydell, quelle fut notre épouvante, à miss Mannering et à moi, en voyant un de ces bandits, également redoutable par sa prodigieuse vigueur et la dureté de ses traits, s’élancer sur nous. — Il faut que vous sachiez, monsieur Pleydell, » dit Julia incapable de contenir le dépit que fit naître en elle cette manière de parler de son adorateur, « que le jeune Hazlewood paraît si beau aux jeunes demoiselles de ce pays, qu’elles trouvent horrible tout autre homme que lui. — Oh, oh ! » pensa Pleydell qui, par état, remarquait le moindre geste, la plus légère inflexion de voix, « il y a de la mésintelligence entre mes jeunes amies. Eh bien, miss Mannering, je n’ai pas vu le jeune Hazlewood depuis son enfance, je ne puis donc dire si les demoiselles ont tort ; mais je puis vous certifier, malgré tous vos dédains, que si vous voulez voir des cavaliers bien faits, vous pouvez aller en Hollande. Le plus joli garçon que j’aie vu de ma vie était un Hollandais, bien qu’il s’appelât Van Bost ou Van Buster, ou de quelque autre nom aussi barbare. Il ne doit plus être aussi bien maintenant. »

Ce fut le tour de Julia de perdre un peu contenance ; mais au même instant le colonel rentra. « Je n’entends encore rien, dit-il ; cependant nous ne nous séparerons pas encore. Où est Dominie Sampson ? — Me voici, monsieur. — Quel est le livre que vous tenez, monsieur Sampson ? — C’est le savant de Lyra[5] monsieur. Je voudrais bien, avec sa permission, demander à monsieur Pleydell son opinion sur un passage dont le sens est contesté — Je ne suis pas en veine, monsieur Sampson, répondit M. Pleydell ; j’ai là un métal plus attractif. Je ne désespère pas d’engager ces deux demoiselles à chanter une romance ou une chanson, dans lesquelles je me risquerai à faire la basse. Serrez de Lyra, monsieur Dominie ; réservez-le pour un moment plus opportun. »

Dominie, désappointé, laissa le pesant volume, s’étonnant beaucoup, en lui-même, qu’un homme aussi érudit que M. Pleydell pût s’abandonner à de si frivoles divertissements. Mais, peu soucieux du tort qu’il faisait à sa réputation, l’avocat avala un grand verre de Bourgogne ; puis, ayant préludé d’une voix qui avait perdu quelque peu de sa fraîcheur, il invita les demoiselles à chanter avec lui : « Nous étions trois pauvres matelots, » et s’acquitta de sa partie avec assez de succès.

« Ne craignez-vous pas de flétrir les roses de votre teint en veillant si tard, mesdemoiselles ? demanda le colonel. — Pas du tout, répliqua miss Julia ; M. Pleydell nous menace de se faire demain le disciple de M. Sampson ; il faut que nous profitions ce soir de notre conquête. »

On exécuta donc un nouveau morceau de musique ; on causa avec vivacité et gaîté. Enfin, depuis long-temps l’horloge avait sonné une heure, l’aiguille approchait de la deuxième, lorsque Mannering, dont l’impatience se convertissait en une sorte de découragement, regarda à sa montre et dit : « Maintenant il n’y faut plus penser, » quand à ce moment même… Mais ce qui arriva alors mérite un chapitre à part.


  1. En français dans le texte. a. m.
  2. La chose mûrement examinée. a. m.
  3. Le Burnet dont le goût pour le repas du soir des anciens est cité par M. Pleydell, était lord Monboddo, fameux métaphysicien et homme excellent, qui, élevé à la dignité de juge écossais, prit le nom du domaine de sa famille. Sa philosophie, comme on le sait, était un peu bizarre et fantastique ; mais il possédait des connaissances profondes et une éloquence singulière qui rappelait Vos rotundum de la secte académique. Enthousiaste des habitudes classiques, il ne traitait ses amis que le soir. a. m.
  4. Le conseiller Pleydell a probablement raison quand il assure que l’inquiétude d’un avocat sur l’issue d’un procès, lorsque cet avocat est depuis quelque temps dans les affaires, ne trouble ni son sommeil ni sa digestion. Les clients se plaisent quelquefois à penser le contraire. Voici ce que m’a raconté ua vénérable magistrat qui n’existe plus, sur un gentilhomme de province. S’adressant à son conseil (celui dont je tiens le fait, alors avocat en grande réputation) le matin du jour où son affaire devait être plaidée, il lui disait avec une singulière bonhomie : Enfin, milord (son cousin était lord avocat), voilà le grand jour arrivé !… Je n’ai pas pu dormir de la nuit, à force d’y penser… Ni Votre Seigneurie non plus, j’en sais sûr. »
  5. Théologien du xiiie siècle, auteur de commentaires sur la Bible. a. m.