Guy Mannering/19

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 138-142).


CHAPITRE XIX.

WOODBOURNE.


Autour sont des collines en pente, et des chênes au tronc noueux garnissent le rivage ; derrière sont des buissons au feuillage obscur et épais ; une rivière aux bords renommés y promène ses eaux ; les beautés de la nature s’y déploient : c’est un Tusculum champêtre.
Warton.


Woodbourne, que Mannering avait loué pour une année par l’entremise de M. Mac-Morlan, était une grande et confortable maison, située au bas d’une colline couverte d’un bois qui l’abritait contre les vents du nord et de l’est. La façade donnait sur une petite plaine plantée de bouquets de vieux arbres ; plus loin, étaient des terres labourables qui s’étendaient jusqu’à une rivière qu’on apercevait des fenêtres du château. Un beau jardin, quoique planté à l’ancienne mode, un colombier bien garni, et assez de terre pour fournir aux besoins de la famille, faisaient de Woodbourne une propriété très convenable pour une famille riche, comme l’annonçait l’écriteau de location.

Ce fut là que Mannering résolut de dresser sa tente, du moins pour un temps. Quoique venant des Indes, il n’était pas très curieux de faire parade de ses richesses, car il avait trop d’orgueil pour avoir de la vanité. Il résolut donc de mettre sa maison sur le pied de celle d’un gentilhomme campagnard jouissant d’une honnête aisance, sans afficher ou permettre qu’on affichât chez lui le faste qu’on regardait alors comme le caractère distinctif d’un nabab. Il avait d’ailleurs les yeux toujours ouverts sur le domaine d’Ellangowan, dont Glossin, à ce que M. Mac-Morlan pensait, serait bientôt forcé de se défaire. En effet, plusieurs créanciers lui contestaient le droit de retenir une si forte partie du prix entre ses mains, et on doutait fort qu’il pût payer, auquel cas Mac-Morlan était sûr qu’il céderait volontiers son marché si on lui offrait un prix supérieur à celui de l’adjudication.

Il peut sembler étrange que Mannering fût si attaché à un endroit qu’il n’avait vu qu’une fois en sa vie, à une époque déjà éloignée, et pendant bien peu de temps. Mais les événements dont ce lieu avait été le théâtre avaient fait sur son esprit une impression ineffaçable. Il lui semblait que sa destinée et celle de la famille d’Ellangowan avaient quelques rapports mystérieux, et il éprouvait un désir inexplicable de se voir propriétaire de cette terrasse d’où il avait lu dans les astres l’événement extraordinaire arrivé à l’unique héritier mâle du nom de Bertram, événement qui correspondait d’une manière si surprenante avec les malheurs d’une épouse chérie toujours présente à sa mémoire. D’ailleurs, quand une fois son esprit fut bien pénétré de cette idée, il ne put sans répugnance supporter la pensée de voir ses plans dérangés par un misérable tel que Glossin. Ainsi, l’amour-propre et l’imagination agirent de concert pour confirmer sa résolution d’acheter ce domaine dès qu’il le pourrait.

Rendons cependant justice à Mannering : le désir de soulager le malheur avait également influé sur sa détermination. Il savait quel avantage sa fille pouvait retirer de la société de Lucy Bertram, sur la prudence et le jugement de laquelle il se reposait entièrement ; car Mac-Morlan lui avait confié, sous le sceau du secret, la manière dont elle s’était conduite à l’égard du jeune Hazlewood. Lui proposer de venir se fixer au sein de sa famille, en s’éloignant des lieux où elle avait passé son enfance et du petit nombre de ses amis, eût été peu délicat ; mais à Woodbourne il pouvait engager Lucy sans difficulté à venir passer quelque temps auprès de sa fille, sans qu’une telle proposition eût rien d’humiliant pour elle. Après quelques hésitations, miss Bertram accepta l’invitation de venir passer quelques semaines avec miss Mannering. Malgré toute la délicatesse des procédés du colonel, elle avait trop d’esprit pour ne pas s’apercevoir qu’en réalité son intention était de lui offrir un asile et sa protection. Vers ce même temps elle reçut une lettre de mistress Bertram, la parente à laquelle elle avait écrit : cette dame lui envoyait de l’argent, lui conseillait de se mettre en pension chez quelque famille honnête, soit à Kippletringan, soit dans les environs, et lui insinuait que, malgré la faiblesse de ses moyens pécuniaires, elle s’était privée d’une partie de son nécessaire pour ne pas laisser sa parente dans le besoin. Miss Bertram, en lisant cette lettre aussi froide que peu consolante, ne put s’empêcher de répandre quelques larmes : elle se rappela que cette bonne parente avait demeuré quelques années à Ellangowan, du vivant de sa mère, et y serait probablement restée jusqu’à la mort du propriétaire si elle n’avait été assez heureuse pour recueillir un héritage de 400 livres de rente, ce qui lui avait permis de quitter la maison où elle avait trouvé une hospitalité qui ne se serait jamais démentie. Lucy fut fortement tentée de renvoyer à la vieille dame le chétif cadeau que l’avarice aux prises avec l’orgueil lui avait arraché. Mais, après quelques réflexions, elle se détermina à lui écrire qu’elle l’acceptait comme un prêt qu’elle espérait lui rendre un jour. Elle lui demanda en même temps ses conseils sur l’invitation qu’elle avait reçue du colonel Mannering. La réponse arriva par le plus prochain courrier : mistress Bertram craignait qu’un faux jugement et un amour-propre mal entendu, expressions dont elle se servait dans sa lettre, n’engageassent miss Lucy à refuser des offres aussi obligeantes et à préférer d’être à la charge de sa famille. Miss Bertram n’avait donc pas d’autre parti à prendre, à moins qu’elle ne voulût rester auprès du digne Mac-Morlan, qui avait l’âme trop généreuse pour être riche. Les familles qui lui avaient fait des offres de services lors de la mort de son père, paraissaient l’avoir oubliée, soit qu’on fût charmé intérieurement qu’elle ne les eût pas acceptées, soit qu’on fût piqué de la préférence qu’elle avait donnée à celles de Mac-Morlan.

Dominie se serait trouvé dans une bien fâcheuse position, si la personne qui portait de l’intérêt à miss Bertram n’eût été le colonel Mannering, qui aimait tout ce qui avait un air d’originalité. Mais instruit par Mac-Morlan des procédés de Dominie envers la fille de son ancien patron, le colonel avait pris pour lui la plus grande estime, et s’étant informé s’il conservait toujours cette admirable taciturnité qui faisait à Ellangowan son caractère distinctif, il avait appris qu’il était toujours le même. « Dites, je vous prie, à M. Sampson, manda-t-il à Mac-Morlan dans sa réponse, que j’aurai besoin de son secours pour classer et mettre en ordre la bibliothèque de mon oncle l’évêque, que l’on doit, conformément à mes ordres, m’envoyer par mer ; j’aurai aussi quelques écritures à faire, et quelques papiers à ranger. Fixez ses appointements à une somme convenable ; faites-le habiller d’une manière propre et décente, et qu’il accompagne sa jeune pupille à Woodbourne. »

L’honnête Mac-Morlan reçut cette nouvelle commission avec un véritable plaisir ; mais la recommandation de faire habiller décemment Dominie ne lui causa pas peu d’embarras. Il l’examina avec attention, et il ne vit que trop clairement que ses habits étaient dans un bien triste état. Lui donner de l’argent et lui dire de s’en faire faire d’autres, c’eût été lui donner les moyens d’attirer sur lui le ridicule ; car lorsque par hasard il arrivait à M. Sampson de renouveler quelques-uns de ses vêtements, son goût l’inspirait toujours si bien que les enfants du village ne manquaient pas de le suivre pendant plusieurs jours. D’un autre côté, en lui amenant un tailleur pour lui prendre mesure et lui apporter ensuite ses habits, comme à un enfant qui va encore à l’école, on eût craint de le mortifier ; enfin Mac-Morlan résolut de consulter miss Bertram, et de la prier de se charger de cette importante affaire. Celle-ci l’assura qu’elle ne pouvait lui donner aucun conseil sur le choix des habits d’homme, mais que rien n’était plus facile que d’habiller à neuf Dominie.

« À Ellangowan, dit-elle, lorsque mon pauvre père pensait que quelque partie de l’habillement de Dominie avait besoin d’être renouvelée, un domestique entrait dans sa chambre pendant qu’il dormait, et il dort comme un loir, emportait l’ancien vêtement, laissait le neuf à la place : et jamais Dominie n’a paru s’apercevoir de ce changement. »

Mac-Morlan se procura donc un tailleur habile, qui, après avoir examiné attentivement Dominie, se chargea, sans qu’il fût besoin de prendre sa mesure, de lui faire deux habillements complets, l’un noir et l’autre gris foncé, garantissant qu’ils lui iraient aussi bien que cela était possible avec un homme d’une structure aussi extraordinaire.

L’ouvrage fait et livré, Mac-Morlan pensa, et avec raison, qu’il serait à propos de faire cet échange graduellement. Il fit donc retirer le soir une partie des vieux vêtements, à laquelle on en substitua de neufs. Voyant que ce moyen avait très bien réussi, on fit de même le lendemain et le surlendemain pour le gilet et pour l’habit. Quand il fut ainsi habillé des pieds à la tête, et revêtu pour la première fois de sa vie d’un habillement complet entièrement neuf, on remarqua que Dominie éprouva quelque surprise et quelque embarras. Sa physionomie prenait une expression singulière, surtout lorsqu’il venait à jeter les yeux tantôt sur un pan de son habit, tantôt sur les genoux de sa culotte, où il cherchait vainement quelque vieille tache de sa connaissance, ou quelque raccommodage en fil bleu qui, placé sur un fond noir, faisait l’effet d’une broderie ; alors il tournait son attention sur quelque autre objet. Toutefois, avec le temps, ses habits ne lui offrirent plus rien d’extraordinaire. La seule remarque qu’il fit à ce sujet, c’est que l’air de Kippletringan était favorable aux vêtements, et que les siens lui paraissaient aussi brillants que le jour où il les mit pour la première fois, lorsqu’il prononça son sermon de licence.

Quand Mac-Morlan lui eut fait part de la proposition du colonel, il tourna sur miss Bertram des yeux où semblaient se peindre la crainte et la défiance, comme si ce projet devait amener leur séparation ; mais quand il sut qu’elle aussi devait aller habiter Woodbourne, il joignit ses mains sèches, et les éleva vers le ciel avec une exclamation comparable à celle de l’Afrite, dans le conte du Calife de Vatheck[1]. Après cette explosion de joie, il reprit sa tranquillité ordinaire et ne s’inquiéta plus en aucune façon de cette affaire.

Il avait été convenu que M. et mistress Mac-Morlan iraient à Woodbourne quelques jours avant le colonel, pour tout préparer d’avance, et y établir miss Bertram. En conséquence, ils s’y rendirent dans les premiers jours de décembre.


  1. Roman dont lord Byron, dans les notes de son Giaour, loue beaucoup la teinte orientale. a. m.