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Traduction par Irène Paskévitch.
Hachette (3p. 285-330).
Partie 3



I

Peu d’événements historiques sont aussi instructifs que la bataille de Borodino, l’occupation de Moscou par les Français et leur retraite sans nouveaux combats.

Tous les historiens s’accordent à dire que l’action extérieure des peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison des succès militaires plus ou moins grands qu’ils ont obtenus.

Ils sont sans doute étranges les récits officiels qui nous montrent comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble son armée, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire, massacre quelques milliers d’hommes et conquiert tout un royaume de plusieurs millions d’habitants. Sans doute on a peine à comprendre que la défaite d’une armée, c’est-à-dire de la centième partie des forces de tout un peuple, entraîne sa soumission, ces faits néanmoins confirment la justesse de l’observation des historiens. Que l’armée gagne une grande bataille, et aussitôt les droits du vainqueur s’augmentent au détriment du vaincu ; que l’armée au contraire soit battue, et le peuple qu’elle a derrière elle perd ses droits dans la mesure de l’échec qu’elle a subi, et, si la déroute est complète, se soumet complètement. Cela a toujours été ainsi (du moins selon l’histoire), depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, et les guerres de Napoléon confirment cette règle. À la suite de la défaite des troupes autrichiennes, l’Autriche perd ses droits, et ceux de la France s’accroissent d’autant ; la victoire d’Iéna et d’Auerstaedt met fin à l’existence indépendante de la Prusse ; mais qu’en 1812 les Français entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel à l’existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de leur armée en est la conséquence.

Quoi qu’on en puisse dire, il n’est pas possible de plier le faits aux exigences de l’histoire, et de soutenir en conséquence que le champ de bataille de Borodino est resté aux Russes, et qu’après l’évacuation de Moscou l’armée française a été détruite par les combats qui lui ont été livrés ! Toute la campagne de 1812, à partir de la bataille de Borodino jusqu’à la sortie du dernier Français, prouve d’abord qu’une bataille gagnée n’a pas forcément pour résultat une conquête, et n’en est même pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui décide du sort des peuples, ne réside pas dans les conquérants, dans les armées et dans les batailles, mais qu’elle a une tout autre origine.

En parlant de la situation de la grande armée, les historiens français nous assurent que tout y était dans l’ordre le plus parfait, excepté toutefois la cavalerie, l’artillerie et les trains de bagages ; ils ajoutent même que le fourrage manquait pour les chevaux et le bétail, et qu’on ne pouvait remédier à cet inconvénient, parce que les paysans des alentours brûlaient leur foin pour ne pas le vendre.

Il s’ensuit donc qu’une bataille gagnée n’eut pas ses conséquences accoutumées, parce que ces mêmes paysans qui vinrent à Moscou après le départ des Français pour piller la ville, et ne faisaient certainement pas preuve en cela de sentiments héroïques, aimèrent mieux brûler leur foin que d’en fournir à l’envahisseur, malgré le prix élevé qu’il leur en offrait ! Représentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre à l’épée selon toutes les lois de l’escrime, et supposons que l’un d’eux, se sentant atteint mortellement, jette là son arme pour prendre une massue, et s’en serve pour sa défense. Bien qu’il ait trouvé là le moyen le plus simple d’en arriver à ses fins, les sentiments chevaleresques dont il est animé l’obligent à dissimuler cette dérogation aux coutumes établies et à soutenir qu’il s’est battu et a vaincu selon toutes les règles…, et l’on comprendra dès lors combien il peut se produire de confusion dans le récit d’un semblable duel. Le Français c’est le duelliste qui exige que la lutte ait lieu d’une manière courtoise. L’adversaire qui jette là l’épée pour ramasser la massue, c’est le Russe, et les hommes qui se travaillent à expliquer le duel selon tous les principes, ce sont les historiens.

À dater de Smolensk commença une guerre à laquelle ne pouvait s’appliquer aucune des traditions reçues. L’incendie des villes et des villages, la retraite après les batailles, le coup de massue de Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se faisait en dehors des lois habituelles. Napoléon, arrêté à Moscou dans la pose correcte d’un duelliste, le sentait mieux que personne ; aussi ne cessa-t-il de s’en plaindre à Koutouzow et à l’Empereur Alexandre ; mais, malgré ses réclamations, et malgré la honte qu’éprouvaient peut-être certains hauts personnages à voir le pays se battre de cette façon, la massue nationale se leva menaçante, et, sans s’inquiéter du bon goût et des règles, frappa et écrasa les Français jusqu’au moment où, de sa force brutale et grandiose, elle eut complètement anéanti l’invasion ! Heureux le peuple qui, au lieu de présenter son épée par la poignée à son généreux vainqueur, prend en main la première massue venue, sans s’inquiéter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne la dépose que lorsque la colère et la vengeance ont fait place dans son cœur au mépris et à la compassion !

II

Une des exceptions les plus frappantes et les plus fécondes en résultats aux prétendues lois de la guerre est sans contredit l’action isolée des individus contre les masses compactes d’ennemis qui tiennent la campagne. Ce genre d’opérations se produit toujours dans une guerre nationale, c’est-à-dire qu’au lieu de se réunir en nombre, les hommes se divisent par petits détachements, attaquent à l’improviste et se débandent dès qu’ils sont assaillis par des forces considérables, pour reprendre ensuite l’offensive, à la première occasion favorable. Ainsi ont fait les guérillas en Espagne, les montagnards au Caucase, les Russes en 1812. En lui donnant le nom de « guerre de partisans », on s’est imaginé en préciser la signification, tandis qu’en réalité ce n’est pas « une guerre » proprement dite, puisqu’elle est en opposition avec toutes les règles habituelles de la tactique militaire, qui prescrivent au contraire à l’agresseur de concentrer ses troupes, afin de se trouver, au moment de l’attaque, plus fort que son adversaire. La guerre de partisans, toujours heureuse, comme le démontre l’histoire est en contradiction flagrante avec ce principe, et cette contradiction provient de ce que, pour les stratégistes, la force de troupes est identique à leur nombre. Plus il y a de troupes plus il y a de forces, dit la science, donc les gros bataillons ont toujours raison. En soutenant cette proposition, la science militaire est semblable à une théorie de la mécanique, qui, en ne se fondant que sur le rapport des forces avec les masses subordonnerait directement les premières aux secondes.

La force (la quantité de mouvement) est le produit de la masse multipliée par la vitesse.

Dans la guerre, la force des troupes est également le produit de la masse, mais multipliée par un x inconnu.

La science militaire, trouvant dans l’histoire une foule d’exemples où l’on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force effective, et que les petits détachements mettent parfois les grands en déroute, admet confusément l’existence d’un multiplicateur inconnu, et cherche à le découvrir tantôt dans l’habileté mathématique des dispositions prises, tantôt, dans le mode d’armement du soldat, ou, le plus souvent, dans le génie des généraux. Cependant les résultats attribués à la valeur de ce multiplicateur sont loin de s’accorder avec les faits historiques, et, pour dégager cet x inconnu, il suffirait de renoncer, une fois pour toutes, à faire la cour aux héros, en exaltant outre mesure l’efficacité des dispositions prises en temps de guerre par les commandants supérieurs.

x, c’est l’esprit des troupes, c’est-à-dire le désir plus ou moins vif de se battre, de s’exposer aux dangers, sans tenir compte du génie des commandants en chef, de la formation sur deux ou sur trois lignes, et de la quantité de massues, ou de fusils tirant trente coups par minute, dont les hommes seraient armés. Ceux chez qui le désir de se battre est le plus vif seront toujours placés dans les meilleures conditions pour une lutte. L’esprit des troupes, c’est le multiplicateur de la masse, donnant comme produit la force. Le définir et en préciser la valeur, c’est le problème de la science, et il sera possible de le résoudre exactement le jour seulement où nous cesserons de substituer arbitrairement à cette « inconnue » les dispositions prises par le commandant en chef, l’armement du soldat, etc. ; alors seulement, en exprimant par équations certains faits historiques, et en les comparant à la valeur relative, on peut espérer déterminer « l’inconnue » elle-même.

Dix hommes, dix bataillons ou dix divisions se battant contre quinze hommes, quinze bataillons ou quinze divisions, ont le dessus, c’est-à-dire qu’ils ont tué et fait prisonniers le reste sans exception, en perdant 4 de leur côté, donc 4x = 15y, soit x : y : : 15 : 4. L’équation ne donne pas la valeur de l’« inconnue », mais indique le rapport entre les deux « inconnues », c’est-à-dire entre l’esprit de corps (x et y) qui animait chacun des belligérants. En appliquant ainsi le système des équations différentes aux différents faits historiques (batailles, campagnes, durée des guerres), il en résulte une série de nombres, qui renferment assurément et peuvent fournir au besoin de nouvelles lois.

La règle de tactique qui prescrit d’agir par masses à l’attaque, et par fractions à la retraite prouve une fois de plus, sans le savoir, que la force d’une armée gît dans l’esprit qui l’anime. Pour conduire ses hommes au feu, il faut plus de discipline (et elle ne s’obtient que sur des masses mises en mouvement) que pour se défendre contre les assaillants. aussi la loi qui ne tient pas compte de « l’esprit des troupes » n’aboutit-elle, le plus souvent, qu’à des appréciations mensongères partout où une violente exaltation ou un grand affaissement viennent à se produire dans « l’esprit des troupes », comme, par exemple, dans les guerres nationales.

Les Français, au lieu de se défendre isolément pendant leur retraite, se serrent en masses, car, l’esprit de l’armée étant à bas, la force seule de la masse pouvait contenir les unités. Les Russes au contraire, qui, selon ces lois de la tactique, auraient à attaquer par masses, se divisent, parce que l’esprit des troupes est surexcité, et l’on voit des individus isolés battre les Français sans en attendre l’ordre, et s’exposer, sans y être contraints, aux fatigues et aux dangers les plus grands.

Cette guerre de partisans commença à l’entrée de l’ennemi à Smolensk, avant même d’avoir été officiellement acceptée par notre gouvernement ; des milliers d’hommes de l’armée ennemie, des traînards, des maraudeurs, des fourrageurs, avaient été tués par nos cosaques et par nos paysans, avec aussi peu de remords que s’il se fût agi de chiens enragés. Denis Davidow fut le premier à comprendre, avec son flair patriotique, la tâche qui était réservée à cette terrible massue, qui, sans s'inquiéter des règles militaires, frappait les Français sans merci, et à lui revient tout l’honneur de ce mode de guerre. Le 24 du mois d’août, le premier détachement de partisans de Davidow fut organisé, et beaucoup d’autres suivirent son exemple. Plus la campagne se prolongeait, plus il s’en formait.

Les partisans détruisaient en détail la grande armée, et balayaient devant eux ces feuilles mortes qui se détachaient elles-mêmes de l’arbre desséché. Au mois d’octobre, lorsque les Français couraient vers Smolensk, on comptait déjà une centaine de ces détachements, de forces numériques et d’allures différentes. Les uns avaient conservé toute l’apparence des troupes régulières, avec de l’infanterie, de l’artillerie et tout le confort habituel de la vie. D’autres ne se composaient que de cosaques et de cavalerie ; d’autres encore étaient un mélange de cavalerie et d’infanterie, et enfin quelques-uns étaient formés uniquement de paysans et de propriétaires, qui restèrent inconnus. On citait un sacristain qui, à la tête d’un de ces derniers, avait fait quelques centaines de prisonniers, et une certaine starostine Vassillissa qui en avait aussi beaucoup sur la conscience. Cette guerre prit tout son développement à la fin du mois d’octobre, et les partisans, étonnés de leur propre audace et s’attendant à tout instant à être entourés et pris par l’ennemi, se cachaient dans les forêts et ne dessellaient jamais leurs chevaux. La guerre une fois en train, chacun savait ce qu’il pouvait entreprendre. Les petits détachements qui, les premiers, commencèrent à suivre de près les Français, trouvaient faisable ce que les chefs de corps plus nombreux n’auraient pas osé prendre sur eux de risquer. Quant aux cosaques et aux paysans qui parvenaient à se faufiler jusqu’au milieu des troupes ennemies, ils croyaient tout possible.

Le 23 octobre, Denissow, tout entier à sa passion pour la guerre de partisans, se trouvait en marche avec son détachement. Il suivait depuis la veille, sans s’éloigner de la forêt qui longeait la grand’route, un convoi considérable de bagages de cavalerie et de prisonniers russes se dirigeant sous bonne escorte vers Smolensk, comme le lui avaient rapporté les espions. En dehors de Denissow, qui avait aussi sa compagnie à peu de distance, le passage de ce convoi était également connu des chefs des grands détachements et de l’état-major. Deux d’entre eux, un Polonais et un Allemand, envoyèrent demander à Denissow, chacun de son côté, s’il ne voulait pas se réunir à eux pour tâcher de mettre la main sur ce butin que tous convoitaient : « Non, mon ami, j’ai moi-même bec et ongles, » se dit Denissow en lisant leurs lettres, et il répondit à l’Allemand que, malgré tout désir de servir sous les ordres d’un chef aussi célèbre et aussi brave, il se voyait privé de cet honneur, parce qu’il s’était déjà engagé à se réunir au général polonais ; et à ce dernier, qu’il avait promis son concours au général allemand. Denissow était donc décidé à s’emparer du convoi avec l’aide de Dologhow, sans faire son rapport aux autorités supérieures. Ce convoi se dirigeait, le 22 octobre, du village de Mikouline sur celui de Schamschew ; du côté gauche, une profonde forêt s’avançait parfois jusqu’au bord de la route, ou s’en éloignait à la distance d’une gerote. C’était dans cette forêt que Denissow et les siens s’enfonçaient, pour en sortir tour à tour, sans perdre de vue le mouvement des Français. Des cosaques avaient eu la bonne chance de s’emparer dans la matinée de deux fourgons ennemis, chargés de selles et de harnais, qui s’étaient embourbés. Après cette capture, ils ne renouvelèrent plus leur attaque, car il était plus sage de laisser arriver le tout jusqu’au village de Schamschew, et là, après s’être joints à Dologhow, qui devait arriver le soir même dans un bois avoisinant pour s’entendre avec eux, de tomber au point du jour de deux côtés à la fois sur les Français, de les battre et d’enlever tout le convoi. Six cosaques furent laissés en vedette sur la grand’route, afin de donner l’alarme en cas d’apparition de nouvelles colonnes. Denissow était à la tête de 200 hommes, Dologhow pouvait en avoir autant sous ses ordres, et l’on avait lieu de croire qu’il y en avait 1 500 avec le transport, mais cette supériorité de force numérique n’effrayait pas Denissow. Un seul renseignement lui était indispensable : savoir quelles étaient ces troupes ? Il fallait à cet effet « prendre langue », c’est-à-dire s’emparer d’un des hommes de la colonne ennemie. Ils étaient tombés, dans la matinée, tellement à l’improviste sur les deux fourgons, que les soldats qui les conduisaient avaient été tous tués, et l’on n’avait emmené vivant qu’un petit tambour qui était resté parmi les traînards, et qui n’avait pu les renseigner sur la nature des troupes de l’escorte. Une seconde attaque aurait été imprudente, aussi Denissow préféra-t-il envoyer jusqu’à Schamschew le paysan Tikhone Stcherbatow, pour faire prisonnier, s’il était possible, un des fourriers envoyés en avant.

III

C’était un jour d’automne, doux et pluvieux ; le ciel et l’horizon se confondaient en une seule et même teinte d’un gris terne. Tantôt il bruinait, tantôt il tombait quelques grosses gouttes.

Monté sur un cheval de race, maigre et efflanqué, enveloppé d’une bourka, coiffé d’une papakha[1], ruisselant d’eau, Denissow, à l’exemple de son cheval qui baissait la tête en dressant les oreilles, inclinait la sienne pour se garantir de la pluie qui tombait obliquement, et regardait devant lui avec inquiétude. Une forte préoccupation se lisait sur sa figure amaigrie, couverte d’une barbe noire courte et épaisse. Il était suivi d’un sous-officier cosaque, également en bourka et en bonnet fourré, monté sur un bon petit cheval du Don, et d’un second cosaque, nommé Lovaïski, habillé comme les deux autres, droit comme un piquet, blond, avec de petits yeux clairs et une expression de fermeté calme empreinte sur le visage et dans tout son maintien. Bien qu’on n’eût pu dire ce qu’il y avait de particulier dans sa physionomie, on voyait tout d’abord que, tandis que Denissow était mal à l’aise sur sa selle, celui-ci, au contraire, semblait rivé sur la sienne comme s’il ne faisait qu’un avec sa monture. En avant d’eux marchait leur guide, un paysan, mouillé jusqu’à la moelle des os, vêtu d’un caftan gris, coiffé d’un bonnet pointu en laine blanche, et, un peu en arrière, sur un cheval kirghiz maigre et nerveux, à la queue et à la crinière bien fournies, à la bouche ensanglantée, un jeune officier en capote française de couleur gros-bleu ; à côté de lui, un hussard, également à cheval, avait pris en croupe le petit tambour en uniforme déchiré et en bonnet de police bleu, qui se cramponnait au soldat de ses mains rougies par le froid, il regardait autour de lui d’un air étonné, en battant de ses pieds nus les flancs du cheval. Trois ou quatre hussards suivaient, à la file l’un de l’autre, le long de l’étroit sentier de la forêt ; puis venaient les cosaques, qui en bourka, qui en capote française, qui la tête couverte d’une housse de cavalerie. Sous la pluie qui tombait à torrents, on ne distinguait plus la couleur des chevaux ; les bais et les bruns semblaient également noirs, leurs cous s’étaient étrangement amincis sous leurs crinières mouillées, et une épaisse buée s’échappait de leur croupe et leur encolure. Les cavaliers, leurs selles, leurs brides, tout ruisselait d’eau, et avait pris l’apparence triste et flétrie de la terre et des feuilles mortes dont elle était couverte. Les hommes se tenaient immobiles, les bras serrés contre le corps, pour empêcher, autant que possible, un nouveau courant de s’infiltrer sous leurs vêtements ; au milieu d’eux, deux fourgons, attelés de chevaux français portant des selles cosaques, tressautaient sur les branches sèches et les racines, et clapotaient dans l’eau des ornières. Le cheval de Denissow se porta de côté pour éviter une mare, et Denissow se heurta le genou contre un arbre.

« Eh, que diable ! » s’écria Denissow en colère… et, donnant à sa monture deux ou trois coups de fouet, il s’éclaboussa, lui et ses compagnons. Mouillé, affamé, et surtout impatienté de n’avoir pas de nouvelles de Dologhow, et de ne pas voir revenir celui qu’il avait envoyé en avant : « Il ne se représentera jamais une occasion pareille, se disait-il. Attaquer seul, serait trop risquer, et si je remets la partie à un autre jour, un des détachements m’enlèvera le convoi sous le nez ? » Et il ne cessait de regarder au loin, dans l’espoir d’apercevoir enfin le messager de Dologhow.

Débouchant tout à coup dans une clairière d’où l’on avait une large échappée de vue sur la droite, Denissow s’arrêta :

« Voici quelqu’un ! » dit-il.

L’essaoul[2] regarda dans la direction indiquée : « Ils sont deux, dit-il, un officier et un cosaque, et il n’est pas à supposer, poursuivit l’essaoul, qui aimait à employer des mots peu usités entre eux, que ce soit le lieutenant-colonel ? »

Les cavaliers qu’ils avaient aperçus descendirent la montagne, se dérobèrent un moment derrière un repli de terrain et ne tardèrent pas à reparaître. L’officier, les cheveux au vent, les vêtements transpercés, les pantalons remontés jusqu’à mi-jambe par la course qu’il venait de faire, talonnait son cheval fatigué. Un cosaque le suivait au trot, debout sur ses étriers. Cet officier était un tout jeune garçon, aux joues colorées et aux yeux vifs et brillants ; arrivé près de Denissow, il lui remit un pli tout mouillé.

« De la part du général, dit-il, excusez l’humidité du papier. On n’a fait que nous répéter que c’était si dangereux, ajouta-t-il en se tournant vers l’essaoul, pendant que Denissow, les sourcils froncés, décachetait l’enveloppe… Aussi avons-nous pris nos précautions avec l’ami Komarow, continua-t-il en indiquant son cosaque ; nous avions chacun deux pistolets… Mais qu’est-ce donc ? et il désigna le petit tambour… un prisonnier ? Avez vous déjà eu une affaire ? Peut-on lui parler ?

— Rostow ! s’écria Denissow… Comment, Pétia, ne m’as-tu pas dit tout de suite que c’était toi ?… » Et il lui tendit la main en souriant.

Tout le long de la route, Pétia Rostow s’était tracé la ligne de conduite que, d’après lui, il devait suivre à l’égard de Denissow, ainsi qu’il convenait à un homme fait, à un officier, sans faire la moindre allusion à leurs relations passées ; mais, à cet accueil affectueux, sa figure s’illumina, il rougit de joie et, oubliant la tenue officielle qu’il s’était promis de garder, il lui raconta comment il avait passé devant les Français, combien il était fier de la mission qu’on venait de lui confier, et comment il avait déjà vu le feu à Viazma, où un hussard s’était distingué.

« Je suis enchanté de te voir, lui dit Denissow en reprenant son air soucieux.

— Michel Théoclititch, dit-il en s’adressant à l’essaoul, c’est encore l’Allemand, auquel ce jeune homme est attaché, qui me demande de nous joindre à lui ;… aussi, si nous ne parvenons pas à enlever le transport aujourd’hui, il nous le soufflera demain ? »

Pendant qu’il causait avec le cosaque, Pétia, tout penaud du ton distrait de Denissow, et supposant que ses pantalons relevés pouvaient bien en être cause, fit tous ses efforts pour les redescendre sans que personne s’en aperçût et pour se donner un air guerrier.

« Votre Haute Noblesse aurait-elle des ordres à me donner ? dit-il en portant la main à la visière de sa casquette et en reprenant le rôle d’aide de camp du général, auquel il s’était préparé… Ou bien dois-je rester ici auprès de Votre Haute Noblesse ?

— Des ordres ?… répéta Denissow d’un air pensif, voyons, peux-tu rester ici jusqu’à demain ?

— Ah ! je vous en prie, gardez-moi, s’écria soudain Pétia.

— Mais que t’a dit le général ? De retourner à l’instant, sans doute ? » Pétia rougit :

« Il ne m’a rien dit… alors puis-je rester ?

— C’est bien, répliqua Denissow, et, se tournant vers ses hommes, il leur ordonna de se diriger par le bois vers la maison du garde, qui était l’étape indiquée, et envoya l’officier monté sur le cheval kirghiz, qui remplissait près de lui les fonctions d’aide de camp, demander à Dologhow s’il viendrait dans la soirée : pendant ce temps, suivi de Pétia et de l’essaoul, il irait jusqu’à la lisière du bois examiner de loin la position des Français, qu’il comptait attaquer le lendemain. « Eh bien, vieux barbu, fit-il en s’adressant au guide, mène-nous vers Schamschew. »

IV

La pluie avait cessé et le brouillard tombait goutte à goutte des branches alourdies. Denissow, l’essaoul et Pétia suivaient en silence le paysan au bonnet blanc, qui marchait légèrement et sans bruit, les pieds dans ses chaussures de tille, sans s’inquiéter des feuilles et des racines qui lui barraient le chemin. Arrivé au bord du talus, le guide s’arrêta, regarda autour de lui et se dirigea vers un mince rideau d’arbres ; s’y plaçant sous un grand chêne, qui n’avait pas encore perdu son feuillage, il appela à lui ses compagnons, d’un signe mystérieux. Denissow et Pétia le rejoignirent et aperçurent de là les Français. À gauche, derrière le bois, s’étendait un champ ; à droite, par-dessus un ravin aux bords escarpés, on apercevait un petit village et une maison de propriétaire avec son toit défoncé ; dans ce village, dans cette maison, autour des puits, de l’étang, le long de la route qui menait au pont, on entrevoyait, à travers les vapeurs du brouillard, les masses mouvantes d’une foule d’hommes ; on entendait distinctement les cris en langue étrangère qu’ils poussaient pour activer les pas des chevaux à la montée, et les appels qu’ils se jetaient entre eux.

« Amenez le prisonnier, » dit tout bas Denissow, sans quitter des yeux l’ennemi.

Le cosaque descendit de cheval, enleva le petit tambour et le conduisit à son chef, qui lui demanda quelles étaient les troupes qu’ils avaient devant eux. Le gamin, les mains raidies par le froid et enfoncées dans ses poches, leva sur Denissow ses yeux effrayés, et s’embrouilla si bel et si bien, que, quoiqu’il fût prêt à dire ce qu’il savait, il se borna à répondre affirmativement à toutes les questions. Denissow se tourna vers le cosaque, auquel il fit part de ses suppositions.

« Que Dologhow vienne ou ne vienne pas, il faut attaquer, lui dit-il.

— L’endroit est bien choisi, répondit l’essaoul.

— Nous enverrons l’infanterie par le bas, du côté des marais ; elle se glissera jusqu’aux jardins ; vous arriverez de l’autre côté avec mes hussards, et alors, à un signal donné…

— On ne peut pas traverser le ravin, dit l’essaoul, il y a là une fondrière, et les chevaux s’embourberont, il faut prendre plus à gauche. »

Pendant qu’ils se concertaient ainsi à mi-voix, on entendit tout à coup éclater le coup sec d’une arme à feu, et une légère fumée blanche s’éleva dans l’air, suivie des cris d’une centaine de voix françaises. Denissow et l’essaoul firent involontairement un pas en arrière, en pensant qu’ils servaient de point de mire ; mais les coups de fusil et les cris ne s’adressaient pas à eux ; quelque chose de rouge traversait le marais en courant.

« N’est-ce pas notre Tikhone qu’on a signalé ? dit l’essaoul.

— Eh ! sans doute c’est lui… Oh ! le misérable ! s’écria Denissow.

— Il leur échappera, » répondit le cosaque.

L’homme qu’ils appelaient Tikhone se trouvait alors au bord de la rivière ; il s’y précipita la tête en avant avec une telle violence, que l’eau en rejaillit de tous côtés, et, y disparaissant pour une seconde, il en sortit tout ruisselant sur la rive opposée, et reprit sa course ; les Français qui le poursuivaient s’arrêtèrent.

« Il est adroit, il n’y a pas à dire, s’écria le cosaque.

— Oh ! l’animal ! reprit Denissow de mauvaise humeur, Qu’a-t-il donc fait jusqu’à présent ?

— Qui est-ce ? demanda Pétia.

— C’est notre plastoune[3], je l’avais envoyé prendre langue.

— Ah oui ! dit Pétia avec conviction, » quoiqu’il n’eût pas compris.

Ce Tikhone Stcherbatow, l’un des hommes les plus utiles de leur détachement, était un paysan du village de Pokrovski. Lorsque Denissow y arriva au commencement de ses opérations, et qu’il eut fait venir le staroste pour le questionner, comme il en avait l’habitude, sur les mouvements des Français, celui-ci répondit à l’exemple de ses collègues, qu’il n’en savait pas le premier mot. Denissow, lui expliquant alors que son but était d’attaquer les Français et de savoir s’il n’en avait pas vu dans son village, le staroste se décida à répondre que les « miraudeurs » y étaient effectivement venus, et que Tikhone Stcherbatow, qui était le seul parmi eux à s’occuper de ces choses-là, pourrait le renseigner à ce sujet. Denissow l’envoya chercher, et lui adressa devant le staroste quelques paroles flatteuses sur sa fidélité au Tsar, au pays et sur la haine de l’ennemi qui devait animer tout enfant de la patrie.

« Nous n’avons fait aucun mal aux Français, répondit Tikhone, intimidé par les paroles de Denissow, nous nous sommes seulement, comme qui dirait, amusés entre nous : nous avons bien tué une vingtaine de « miraudeurs », mais, à part cela, nous ne leur avons fait aucun mal. »

Le lendemain, lorsque Denissow se remit en route, on vint le prévenir que Tikhone, qu’il avait complètement oublié, demandait à se joindre à leur détachement. Il y consentit, et Tikhone, qu’on chargea d’abord de toutes les corvées, telles que d’arranger les feux du bivouac, de porter l’eau, de panser les chevaux, etc., montra bientôt de grandes dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s’en allait à la maraude et ne manquait jamais d’en revenir soit avec des armes, soit avec des uniformes, soit même avec des prisonniers, si on lui en donnait l’ordre. Denissow l’exempta alors de tous les gros ouvrages, le plaça parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions.

Tikhone n’aimait pas le cheval : il marchait toujours à pied et ne restait jamais en arrière de la cavalerie ; armé d’un mousqueton, il le portait plutôt pour la forme, mais il maniait sa hache comme un loup se sert de ses dents et croque avec une égale adresse les puces et les os. D’un seul coup il savait fendre en ligne droite les plus grosses poutres, et taillait tout aussi facilement de petits piquets et creusait des cuillers. Tikhone avait une situation à part parmi ses camarades. S’agissait-il en effet d’une besogne difficile — donner un coup d’épaule à une charrette embourbée, tirer par la queue un cheval enfoncé dans le marais, se glisser au milieu des Français ou faire cinquante verstes dans la journée — c’était toujours à lui qu’elle était dévolue. « Que diable, ça ne lui coûte rien, c’est une chair bien portante, » disaient ses camarades en riant. Un jour qu’il faisait prisonnier un Français, celui-ci l’atteignit au bas des reins d’un coup de pistolet. Cette blessure, traitée par Tikhone, à l’extérieur et à l’intérieur, seulement avec de l’eau-de-vie, fut dans tout le détachement le sujet d’interminables plaisanteries, auxquelles il se prêtait du reste volontiers. « Eh bien, l’ami, c’est fini, tu ne recommenceras plus, te voilà devenu crochu, » lui disaient les cosaques et Tikhone, faisant mille grimaces et mille contorsions, prétendait être fâché cette fois pour tout de bon et injuriait les Français de la façon la plus comique. Le résultat immédiat de cet incident fut qu’il ne ramena plus de prisonniers. Personne mieux que lui ne savait découvrir les occasions favorables pour une attaque, personne plus que lui n’avait assommé et dépouillé d’ennemis, et par suite il était le favori des cosaques et des hussards. Tikhone avait donc été envoyé la nuit précédente à Schamschew pour « prendre langue », comme disait Denissow. Était-ce parce que la capture d’un seul Français lui paraissait indigne de lui, ou parce qu’il avait dormi trop longtemps ? le fait est que, s’étant faufilé, quand le jour était venu, dans un taillis, il y avait été découvert par l’ennemi, ainsi que son chef avait pu le constater.

V

Après avoir causé quelques instants avec l’essaoul au sujet de l’attaque projetée pour le lendemain, Denissow retourna sur ses pas.

« Maintenant, mon ami, dit-il à Pétia, allons nous sécher. »

En approchant de la maison du garde, Denissow s’arrêta, et plongea son regard dans la forêt. Il vit venir à lui entre les arbres, marchant à grandes enjambées, un homme juché sur de longues jambes, les bras ballants, en jaquette courte, en chaussure de tille, en bonnet tatare, un fusil sur l’épaule et une hache à la ceinture ; à sa vue, cet homme jeta avec précipitation quelque chose dans le fourré, et, ôtant son bonnet mouillé, s’approcha de lui : c’était Tikhone. Sa figure fortement grêlée et ridée, ses yeux bridés, rayonnaient de satisfaction : relevant la tête, il semblait retenir avec peine un éclat de rire.

« Où donc t’es-tu perdu ? lui demanda Denissow.

— Où je me suis perdu ? J’ai été chercher le Français, répondit-il hardiment d’une voix de basse un peu rauque.

— Et pourquoi as-tu rampé de jour dans le taillis, imbécile, tu ne l’auras pas attrapé ?

— Pour l’attraper, je l’ai attrapé.

— Où est-il donc ?

— Je l’avais d’abord attrapé comme cela, à l’œil, poursuivit-il en écartant ses grands pieds, et je l’ai mené dans le bois… Là je vois qu’il ne peut pas convenir, alors je me dis ; il faut en prendre un autre qui fera mieux l’affaire.

— C’était donc cela ! Ah ! le coquin ! dit Denissow en s’adressant à l’essaoul… Pourquoi donc ne l’as-tu pas amené ?

— Pourquoi vous l’amener ? s’écria Tikhone brusquement, il ne valait rien… Ne sais-je donc pas ce qu’il vous faut ?

— Ah ! l’animal !… Et après ?

— Après ?… je suis allé en chercher un autre… j’ai rampé tout le long du bois et je me suis couché comme cela… et il se jeta subitement à terre pour montrer comment il avait fait… Voilà qu’il s’en trouve un sur mon chemin, je saute sur lui et je l’empoigne, dit-il en se levant vivement, et je lui dis : « Allons, mon colonel !… » Mais voilà-t-il pas qu’il se met à hurler et que quatre hommes se jettent sur moi avec des petites épées ; alors voilà que je brandis ma hache de cette façon et je leur dis : « Qu’est-ce que vous faites, au nom du Christ ? »

— Oui, oui, nous avons bien vu de la montagne comme ils t’ont donné la chasse à travers le marais. »

Pétia avait grande envie de rire, mais, voyant les autres garder leur sérieux, il fit de même, sans parvenir toutefois à comprendre ce que tout cela signifiait.

« Ne fais pas l’imbécile, dit Denissow d’un air fâché : pourquoi n’as-tu pas amené le premier ? »

Tikhone se gratta le dos d’une main, de l’autre la tête, et sa bouche, se fendant en un sourire béatement idiot, laissa voir entre ses dents la brèche qui lui avait valu son nom. Denissow sourit, et Pétia put enfin s’en donner à cœur joie.

« Mais quoi ? Je vous ai déjà dit qu’il ne valait rien, il était mal habillé, et grossier par-dessus le marché ! Comment, qu’il me dit, je suis moi-même fils de « ganaral », et je n’irai pas !

— Brute ! dit Denissow, j’avais besoin de le questionner.

— Je l’ai questionné, moi, reprit Tikhone, mais il m’a dit ne pas savoir grand’chose, et puis, qu’il dit, les nôtres sont nombreux mais mauvais… Poussez un cri et vous les aurez tous, termina Tikhone en fixant ses yeux d’un air déterminé sur Denissow.

— Je t’en ferai servir une centaine de tout chauds[4], reprit Denissow, pour t’apprendre à jouer l’imbécile.

— Pourquoi se fâcher ? reprit Tikhone ; on dirait que je ne connais pas vos Français… Qu’il fasse seulement un peu sombre, et je vous en amènerai jusqu’à trois si vous voulez.

— Eh bien, allons ! » s’écria Denissow brusquement, et il conserva sa mauvaise humeur jusqu’à la maison du garde.

Tikhone suivit au dernier rang, et Pétia entendit les cosaques rire et se moquer de lui, à propos de certaines bottes qu’il avait jetées dans le fourré. Il comprit aussitôt que Tikhone avait tué l’homme dont il parlait et il en éprouva un sentiment pénible ; involontairement il regarda le petit tambour, et quelque chose lui serra le cœur ; mais cette faiblesse ne dura qu’un instant, il la maîtrisa, releva la tête et questionna l’essaoul, d’un air important, sur l’expédition du lendemain, afin de se maintenir à la hauteur de la société dont il faisait partie.

L’officier envoyé par Denissow lui apporta, chemin faisant, la nouvelle que Dologhow arrivait en personne, et que, de son côté, tout allait à souhait. Denissow, ravi, redevint gai comme devant et, appelant à lui Pétia :

« Eh bien ! lui dit-il, raconte-moi un peu ce que tu as fait de bon. »

VI

Pétia, en quittant Moscou et ses parents, avait rejoint son régiment, et avait été attaché peu après, comme officier d’ordonnance, au chef d’un détachement considérable. Depuis qu’il avait été promu à ce grade, et surtout depuis son entrée dans l’armée active, où il avait pris part à la bataille de Viazma, il était sous l’influence d’une joyeuse surexcitation, à la pensée d’être devenu un homme fait, et il craignait de laisser échapper la moindre occasion de se couvrir de gloire. Heureux de tout ce qu’il avait vu et éprouvé à l’armée, il lui semblait toujours que les hauts faits ne s’accomplissaient que là où il n’était pas. Aussi supplia-t-il instamment son général, qui cherchait quelqu’un à envoyer à Denissow, de lui confier son message ; celui-ci y consentit, mais, se rappelant l’action insensée de Pétia à la bataille de Viazma, où, au lieu de suivre la route, il avait galopé jusqu’à la ligne des tirailleurs sous le feu des français et tiré deux coups de pistolet, il lui défendit de prendre part aux opérations de Denissow. C’était là la raison de son embarras, quand ce dernier lui avait demandé s’il pouvait rester auprès de lui ; jusqu’à la lisière du bois, Pétia s’était dit qu’il remplirait strictement son devoir et s’en retournerait aussitôt ; mais, à la vue des Français et après le récit de Tikhone, il décida, avec ce brusque changement de front habituel aux très jeunes gens, que son général, qu’il avait profondément respecté jusqu’à ce moment, était un pas grand’chose d’Allemand ; que Denissow était un héros, l’essaoul un autre héros, et Tikhone un troisième héros, qu’il serait honteux à lui de les abandonner dans une circonstance périlleuse, et qu’il prendrait part à l’attaque.

Le jour tombait lorsqu’ils arrivèrent tous trois à la maison du garde. Dans la demi-obscurité se dessinaient les formes vagues des chevaux sellés des cosaques, des hussards dressant les tentes sur la clairière et allumant leurs feux dans le fond d’un ravin, afin d’en dérober la fumée aux ennemis. Dans la première chambre de la petite cabane, un cosaque, les manches retroussées, hachait du mouton, tandis que dans la seconde trois officiers étaient occupés à transformer en table une porte qu’ils avaient arrachée de ses gonds. Pétia, se débarrassant de son uniforme mouillé, leur offrit aussitôt ses services pour l’arrangement du souper. Dix minutes plus tard, la table, couverte d’une nappe, fut chargée de deux flacons d’eau-de-vie et de rhum, de pain blanc, de sel, et de mouton rôti. Assis au milieu des officiers et déchirant de ses doigts la viande tendre et succulente, le long de laquelle découlait la graisse, Pétia était en proie à une exaltation enfantine qui lui inspirait une tendresse expansive pour tous les hommes, et par conséquent l’assurance d’être payé de retour.

« Vous croyez donc, Vassili Fédorovitch, dit-il à Denissow, que, si je reste avec vous un jour, il ne m’arrivera rien de désagréable !… Car, voyez-vous, poursuivit-il en se répondant à lui-même, on m’a dit de savoir, et alors je saurai, si vous me permettez de… d’aller là où ce sera le plus… car enfin ce n’est pas pour les récompenses, mais j’ai envie… » Et, serrant les dents et rejetant la tête en arrière, il regarda autour de lui, et fit un geste de menace.

« Là-bas où ce sera le plus… le plus quoi… répéta Denissow en souriant.

— Seulement, je vous en prie, donnez-moi un commandement, un petit commandement ; qu’est-ce que cela peut vous coûter ?… Ah ! voici mon couteau, il est à votre service, » dit-il en le tendant à un officier qui essayait de couper un morceau de mouton. L’officier le remercia et fit l’éloge de l’instrument.

« Oh ! gardez-le, je vous en prie, j’en ai plusieurs… Ah ! mon Dieu, mais j’ai tout à fait oublié, s’écria-t-il tout à coup, que j’ai du raisin sec excellent, sans pépins. Nous avons un nouveau vivandier, et il a des choses merveilleuses : je lui en ai acheté dix livres… Vous savez, je suis habitué à manger des douceurs… En voulez-vous ?… » Et Pétia courut dans l’autre pièce chercher son cosaque, et rapporta avec lui un gros panier de raisin sec.

« Prenez-en, messieurs, ne vous gênez pas !… N’auriez-vous pas besoin d’une cafetière ? J’en ai acheté une parfaite chez le vivandier, un brave homme s’il en fut, très honnête surtout, c’est là le principal ; je vous l’enverrai, bien sûr… À propos, avez-vous encore des pierres à fusil ? J’en ai là une centaine, que j’ai achetées à très bon marché… les voulez-vous ? » Il s’arrêta effrayé et rougit à la pensée d’être allé un peu loin ; il tâcha de se rappeler s’il n’avait pas fait quelque autre sottise dans la journée, et, en repassant ses souvenirs, il revit la figure du petit tambour. « Nous sommes bien ici, mais lui, où l’a-t-on emmené ? Lui a-t-on seulement donné à manger ? Ne le maltraite-t-on pas ?… J’ai bien envie de le demander ? Mais que diront-ils ?… Que je suis un enfant qui en plaint un autre. Je leur montrerai demain si je suis un enfant !… Eh bien, c’est égal, je vais le leur demander ! » se dit-il, et, regardant avec inquiétude la figure des officiers, dans la crainte d’y découvrir une intention moqueuse :

« Peut-on appeler ce petit prisonnier et lui donner à manger ?

— Oui, ce pauvre enfant ! répondit Denissow, qui ne trouvait rien de répréhensible dans ce sentiment… Qu’on l’appelle ! Il se nomme Vincent Bosse.

— Je vais l’appeler, dit Pétia.

— Va, va !… Ce pauvre enfant ! » répéta Denissow. Pétia, qui était déjà à la porte, se retourna à ces mots, et se glissa entre les officiers jusqu’à Denissow.

« Que je vous embrasse, lui dit-il, mon bon ami !… Comme c’est bien, comme c’est bien à vous ! » Et, l’ayant embrassé, il précipita dans l’autre chambre, en criant de toutes ses forces :

« Bosse, Vincent Bosse !

— Qui cherchez-vous ! » demanda la voix d’un cosaque dans l’obscurité. Pétia lui expliqua qu’il demandait le petit Français.

« Ah ! « Vessennï » … » répondit le cosaque, car le nom du petit tambour avait déjà été russifié, et cette transformation (ce mot russe veut dire printanier) s’adaptait en tous points à la jeune figure de l’enfant… « Il se chauffe là-bas… Eh ! Vessennï, Vessennï ! s’écrièrent plusieurs voix.

— C’est un petit rusé, dit le hussard qui était à côté de Pétia ; nous l’avons fait manger tantôt, il était affamé. »

On entendit les pas du gamin s’approcher, et ses pieds nus patauger dans la boue.

— Ah ! c’est vous, dit Pétia. Voulez-vous manger ? N’ayez pas peur, on ne vous fera pas de mal, entrez, entrez !

— Merci, monsieur, » répondit le petit tambour d’une voix d’enfant et en essuyant sur le seuil ses pieds couverts de boue.

Pétia aurait voulu lui dire bien des choses, mais il ne l’osa pas, et, se bornant à lui prendre la main, il la lui serra doucement.

« Entrez ! répéta-t-il encore d’un ton affectueux… Que pourrais-je bien faire pour lui ? » se dit-il en ouvrant la porte et en le poussant dans la chambre.

Cependant, malgré cette charitable réflexion, il alla s’asseoir loin de lui, par crainte sans doute que sa dignité ne souffrît d’une attention trop marquée. Il fouilla néanmoins dans sa poche, compta du bout des doigts la monnaie qu’elle contenait, et se demanda s’il ne serait pas honteux de la donner au petit tambour.

VII

Le petit tambour, après avoir reçu sa portion de mouton, fut revêtu d’un caftan russe, pour ne pas être renvoyé avec les prisonniers, et l’attention de Pétia fut détournée de lui par l’arrivée de Dologhow. Il avait beaucoup entendu parler de la bravoure et de la cruauté de ce dernier à l’égard des Français : aussi avait-il constamment les yeux braqués sur lui, depuis qu’il était entré dans la chambre. L’extérieur de Dologhow frappa Pétia par son irréprochable correction. Tandis que Denissow portait le « tchèkmène »[5], toute sa barbe et sur la poitrine l’image de saint Nicolas le Thaumaturge, en faisant ressortir ainsi, par toute sa façon d’être, le rôle exceptionnel qu’il remplissait en ce moment, Dologhow, qui jadis se singularisait à Moscou par son costume persan, s’était donné aujourd’hui l’apparence de l’officier de la garde le mieux tenu. Le menton rasé de frais, vêtu de la capote ouatée de la garde, le Saint-Georges passé à la boutonnière et la casquette d’ordonnance posée droit sur la tête, il jeta dans un coin sa bourka mouillée, et, s’approchant de Denissow, sans saluer personne, aborda le sujet qui l’amenait. Ce dernier lui fit part de ses projets, de la rivalité des grands détachements, de l’envoi de Pétia, de sa réponse aux deux généraux et de tout ce qu’il savait sur le convoi français.

« C’est bien, mais il faudrait savoir quelles sont les troupes, et combien il y a d’hommes, dit Dologhow… Il faudrait y aller voir ; dans l’ignorance de leur nombre, on ne peut pas se lancer en aveugle, j’aime l’exactitude !… Quelqu’un de ces messieurs ne voudrait-il pas m’accompagner jusque dans leur camp ? Je puis même, au besoin, lui prêter un uniforme.

— Moi ! moi ! j’irai avec vous, s’écria Pétia.

— C’est complètement inutile, répliqua Denissow… Je ne le lui permettrai pas, ajouta-t-il en se tournant vers Dologhow.

— Et pourquoi cela ? s’écria Pétia… Pourquoi ne puis-je l’accompagner ?

— Pourquoi pas ? demanda distraitement Dologhow, qui regardait le petit tambour… L’as-tu depuis longtemps, ce moutard ?

— Depuis aujourd’hui, mais il ne sait rien… aussi je le garde.

— Et les autres, qu’en fais-tu ? demanda Dologhow.

— Comment, ce que j’en fais ? Mais je les renvoie contre quittance, dit Denissow en rougissant… et je puis dire, ajouta-t-il hardiment, que je n’en ai pas un sur la conscience… On dirait vraiment que c’est difficile de renvoyer 30 ou 300 prisonniers, sous bonne escorte, dans la ville la plus prochaine ?… Cela ne vaut-il pas mieux, franchement, que de souiller son honneur de soldat ?

— Ces mièvreries seraient de mise dans la bouche de ce jeune comte de seize ans, dit Dologhow avec un froid sourire… Quant à toi, elles ne sont plus de ton âge.

— Mais, reprit Pétia timidement, je n’ai rien dit : je tiens seulement à aller avec vous.

— Oui, je le répète, mon cher, ces mièvreries ne sont plus notre fait, poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir à provoquer l’irritation de Denissow. Voyons, pourquoi l’as-tu gardé, celui-là ? Parce qu’il te fait de la peine ? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies cent hommes, et il en arrive trente : ils meurent de faim en route, ou on les assomme ; il vaut donc mieux n’en pas envoyer du tout ! »

L’essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la tête.

« Comme je ne prendrai pas cela sur mon âme, je me dispenserai d’en discuter l’opportunité. Tu dis qu’ils mourront en route ? Eh bien, ce ne sera pas moi du moins qui les aurai tués ! » Dologhow se mit à rire.

« Tu crois donc qu’ils n’ont pas reçu vingt fois l’ordre de nous empoigner, et s’ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux sentiments chevaleresques, que nous échapperons aux branches des trembles ?… Mais il est temps d’agir, reprit-il après un moment de silence : qu’on dise à mon cosaque d’apporter mon bagage : j’y ai deux uniformes français… Eh bien, venez-vous avec moi ? demanda-t-il à Pétia.

— Oui, oui, c’est dit ! » répondit celui-ci rougissant jusqu’au blanc des yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait éveillé en lui toutes sortes d’idées qui ne lui permettaient pas de se rendre bien compte de ce qu’il avait entendu. « Mais, se disait-il, si les grands pensent ainsi, c’est que ce doit être bien… Il ne faut pas surtout que Denissow s’imagine que je lui obéirai et qu’il peut disposer de moi… » Aussi, malgré les supplications de ce dernier, Pétia lui répondit qu’il savait ce qu’il avait à faire et qu’il ne craignait pas le danger.

« Vous comprenez bien vous-même, lui dit-il, qu’il est impossible de ne pas être fixé sur le nombre d’hommes qui accompagnent le convoi, lorsque la vie des nôtres en dépend… et puis j’en ai très grande envie, voyez-vous… Ne me retenez pas, ce serait encore pis. »

VIII

Après avoir endossé l’uniforme français, et s’être coiffés du shako, Pétia et Dologhow se rendirent à cheval jusqu’à la clairière d’où Denissow avait examiné le camp ; arrivés là, ils descendirent dans le ravin, où Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les attendre sans bouger, et s’élança ensuite avec Pétia sur la route qui conduisait au pont. La nuit était des plus sombres.

« Ils ne m’attraperont pas vivant, je vous jure, et s’ils m’attrapent, j’ai un pistolet, murmura Pétia.

— Tais-toi, ne parle pas russe, » répliqua vivement Dologhow.

Au même moment, un « qui vive ? » nettement accentué, suivi du bruit sec d’un fusil qu’on armait, se fit entendre à quelques pas.

« Lanciers au 6e ! » s’écria Dologhow, sans rien changer à l’allure de son cheval.

La noire silhouette de la sentinelle apparaissait au milieu du pont.

« Le mot d’ordre ? » Dologhow retint son cheval et avança au pas.

« Dites donc, le colonel Gérard est-il ici ?

— Le mot d’ordre ? répéta la sentinelle sans répondre, et en lui barrant le chemin.

— Quand un officier fait sa ronde, on ne lui demande pas le mot d’ordre… J’ai besoin de savoir si le colonel est ici… entendez-vous, imbécile ! » Et, poussant de côté la sentinelle avec le poitrail de son cheval, il continua sa route.

Apercevant une ombre noire un peu en avant de lui, il alla droit à elle : c’était un soldat portant un sac sur ses épaules, et il lui répéta sa question. Le soldat s’approcha sans défiance, caressa de la main le cou du cheval, et répondit naïvement que le commandant et les officiers étaient plus haut dans une ferme, ainsi qu’il appelait la maison du propriétaire.

Le bivouac était établi des deux côtés de la route que longeait Dologhow ; sans faire la moindre attention aux cris et aux rires des soldats, il arriva devant la grande porte cochère, entra dans la cour, descendit de cheval, et s’approcha d’un grand feu qui flambait au beau milieu, et autour duquel étaient assis quelques hommes causant à haute voix. Dans une petite marmite placée sur le feu mijotait un morceau de viande qu’un soldat, en bonnet de police et en capote gros-bleu, tournait avec la baguette de son fusil.

« Oh ! c’est un dur à cuire, disait un des officiers assis dans l’ombre, de l’autre côté.

— Il les fera marcher, les lapins ! répondit un autre en riant, mais tous deux se turent, en plongeant les yeux dans l’obscurité, au bruit des pas de Dologhow et de Pétia, qui s’approchaient de leur groupe.

— Bonjour, messieurs, » dit Dologhow à haute voix.

Des ombres s’agitèrent autour du foyer : un officier de haute taille en fit le tour et s’approcha des nouveaux venus.

« C’est vous, Clément ? D’où diable… ? » Mais il n’acheva pas.

Reconnaissant son erreur, il fronça légèrement les sourcils, salua Dologhow comme on salue un inconnu, et lui demanda ce qui l’amenait. Celui-ci lui expliqua que son compagnon et lui rejoignaient leur régiment, et le pria de lui dire s’il ne savait pas où se trouvait le 6e lanciers. Il l’ignorait complètement, et il sembla à Pétia que les officiers les examinaient d’un air défiant. Le silence dura quelques secondes.

« Si vous comptez sur la soupe du soir, vous venez trop tard, » dit d’un ton gouailleur une voix derrière le brasier.

Dologhow répliqua qu’ils avaient mangé et qu’ils allaient continuer leur chemin. Jetant la bride de son cheval au soldat qui surveillait la marmite, il s’assit sur ses talons à côté de l’officier qui lui avait parlé. Ce dernier ne le quittait pas des yeux et lui demanda à nouveau quel était son régiment. Dologhow fit semblant de ne pas l’entendre, préoccupé en apparence d’allumer sa pipe, de questionner à son tour les officiers sur le plus ou moins de sécurité des routes, et de s’informer auprès d’eux s’il ne risquait pas de rencontrer des cosaques.

« Ces brigands sont partout, » répondit l’un d’eux ; à quoi Dologhow répliqua que les cosaques n’étaient à redouter que pour des traînards isolés comme lui et son compagnon, mais qu’assurément ils n’oseraient pas attaquer des détachements considérables.

Personne ne releva l’observation. « Quand donc partira-t-il ? » se disait Pétia, qui était resté debout. Mais Dologhow reprit de plus belle sa conversation, et leur demanda hardiment combien ils avaient d’hommes par bataillon, combien de bataillons et combien de prisonniers.

« L’ennuyeuse affaire que de traîner ces cadavres après soi… Mieux vaudrait fusiller toute cette canaille ! » ajouta-t-il en éclatant de rire, et ce rire étrange fit craindre à Pétia que les Français ne s’aperçussent de la ruse.

Le rire de Dologhow ne trouva pas d’écho, et un des officiers français, invisible dans l’ombre où il était étendu, couvert de son manteau, s’approcha et glissa quelques mots à l’oreille de son voisin. Dologhow se leva au même moment et demanda ses chevaux. « Nous les donnera-t-on, oui ou non… » pensa Pétia en se rapprochant involontairement de son compagnon. On amena les chevaux.

« Bonsoir, messieurs, » dit Dologhow. Pétia essaya d’en dire autant, mais il ne put prononcer un mot. Les officiers continuaient à chuchoter. Dologhow fut longtemps à se mettre en selle, car le cheval ne se tenait pas tranquille. Enfin il partit au pas, franchit la porte cochère, suivi de Pétia, qui aurait bien voulu se retourner pour voir si on les poursuivait, mais qui n’osait pas.

Au lieu de reprendre le même chemin, ils traversèrent le village, où ils s’arrêtèrent un instant et prêtèrent l’oreille.

« Entends-tu ? » dit Dologhow, et Pétia reconnut la voix des prisonniers russes, groupés autour d’un feu.

De là ils descendirent vers le pont, croisèrent la sentinelle, qui les laissa passer sans mot dire, et s’engagèrent dans le ravin, où les attendaient les cosaques.

« Eh bien, adieu ! Tu diras à Denissow que c’est pour la pointe du jour, au premier coup de fusil, » dit Dologhow en s’éloignant, mais Pétia le saisit par la main en lui disant :

« Oh ! quel héros vous faites ! Comme c’était beau ! Comme je vous aime !

— C’est bien, c’est bien ! » répliqua Dologhow ; mais, Pétia continuant à ne pas le lâcher, il devina que le jeune garçon se penchait vers lui pour l’embrasser ; il se laissa faire en riant, tourna bride et disparut dans la nuit.

IX

En revenant à la maison du garde, Pétia trouva Denissow qui l’attendait dans la première pièce avec une vive inquiétude, et se reprochait de l’avoir laissé aller.

« Dieu merci, s’écria-t-il, Dieu merci !… Mais que le diable t’emporte ! s’écria-t-il en interrompant le récit exalté de Pétia. Grâce à toi, je n’ai pas dormi ; va-t’en te coucher, nous aurons encore le temps de faire un somme.

— Je n’ai pas envie de dormir, répondit Pétia ; je me connais : si je m’endors, je ne pourrai plus me réveiller, et puis, je n’ai pas l’habitude de dormir avant la bataille. »

Il resta donc quelque temps dans la cabane à repasser les détails de sa course aventureuse et à rêver au lendemain, et, quand il vit Denissow endormi, il sortit pour prendre l’air.

Il faisait nuit au dehors : quelques rares gouttes de pluie tombaient encore : on entrevoyait çà et là les silhouettes des tentes des cosaques et de leurs chevaux attachés au piquet ; un peu plus loin se dessinait indistinctement le contour de deux fourgons attelés, et tout au fond du ravin un feu s’éteignait lentement. Parmi les cosaques et les hussards, plusieurs ne dormaient pas ; on distinguait le murmure de leurs voix et le bruit que faisaient les chevaux en mangeant. Pétia se dirigea vers les fourgons, près desquels se trouvaient les chevaux sellés. Il reconnut le sien, un bon petit cheval de Petite-Russie.

« Eh bien, Karabach, mon ami, dit-il en lui passant la main sur les naseaux et en l’embrassant… Eh bien, nous ferons de la besogne demain.

— Eh quoi, bârine, vous ne dormez pas ? dit un cosaque qui était assis près des fourgons.

— Non, Likhatchow ; c’est ton nom, n’est-ce pas ? Je viens de rentrer : nous sommes allés faire une visite aux Français. »

Pétia lui raconta en détail non seulement son expédition, mais encore pourquoi il y avait pris part, et comment, à son avis, il valait mieux risquer sa vie que de laisser aller les autres à l’aventure.

« Mais dormez donc un peu, lui dit le cosaque.

— Non, je n’en ai pas l’habitude… À propos, vos pierres à fusil sont-elles en bon état ? J’en ai apporté avec moi, si tu en as besoin, tu peux en prendre. »

Le cosaque sortit sa tête de dessous le fourgon pour examiner Pétia de plus près.

« Je te le propose parce que je suis habitué à tout faire avec exactitude, poursuivit celui-ci. Les autres font tout à la diable, ne préparent rien et le regrettent ensuite ; je n’aime pas cela, moi !

— C’est vrai, murmura le cosaque.

— Et puis, je t’en prie, mon ami, repasse-moi un peu mon sabre, il est émou… Pétia s’arrêta au moment où il allait dire un mensonge, car le sabre n’avait jamais été aiguisé. Peux-tu me le repasser ?

— Pourquoi pas ? On peut. »

Likhatchow se leva, fouilla dans les bâts ; et Pétia grimpa sur le fourgon pour mieux suivre le travail du cosaque. « Est-ce qu’ils dorment, les camarades ? lui demanda-t-il.

— Les uns dorment, les autres non.

— Et le gamin où est-il ?

— Vessennï. Il s’est jeté dans un coin à l’entrée de la cabane et s’est endormi de peur. »

Pétia garda longtemps le silence, en prêtant l’oreille à tous les bruits ; des pas se firent tout à coup entendre, et une ombre se dressa devant lui.

« Qu’est-ce que tu aiguises donc là, toi ? demanda le nouveau venu.

— Mais voilà, j’aiguise un sabre pour le bârine.

— Bonne idée, dit l’homme, qui était un hussard… Dis donc, n’est-il pas resté une écuelle ici chez vous ?

— Elle est là près de la roue.

— Il va faire bientôt jour, » ajouta le hussard, et, prenant l’écuelle, il s’éloigna en s’étirant.

Les rêveries de Pétia l’avaient, en attendant, transporté dans un monde féerique où rien ne rappelait la réalité. Cette grande tache noire, qu’il voyait à quelques pas, était-elle véritablement la maison du garde, ou bien n’était-ce pas une caverne conduisant dans les entrailles de la terre ? et cette lueur rougeâtre, l’œil unique d’un monstre géant, fixé sur lui ?… Était-ce bien aussi un fourgon sur lequel il était assis, ou plutôt une haute tour, de laquelle, s’il venait à tomber, il prendrait son vol pendant un jour, un mois peut-être, sans atteindre le sol. Il regarda le ciel ; l’aspect en était aussi féerique que celui de la terre : les nuages, emportés par le vent, couraient au-dessus de la cime des arbres, et laissaient à découvert des myriades d’étoiles dans cet infini sans fond, qui tantôt semblait s’élever, à perte de vue, au-dessus de sa tête, et tantôt s’abaisser jusqu’à portée de la main. Il ferma involontairement les yeux, et, cédant au sommeil, il vacilla de droite et de gauche. La pluie tombait toujours, les ronflements des soldats endormis se mêlaient aux hennissements des chevaux et au bruit du sabre sur la pierre. Pétia entendit tout à coup un admirable orchestre qui jouait un hymne inconnu, d’une beauté et d’une douceur ineffables. Musicien à l’égal de Natacha, et bien plus que Nicolas, il n’avait cependant jamais appris une seule note et n’y avait même jamais songé. Aussi ces mystérieux motifs, en envahissant soudain son cerveau et son âme, lui parurent-ils pleins de charme et d’enivrante poésie. La musique devenait de plus en plus distincte. C’était ce que les spécialistes auraient appelé « une fugue », Pétia n’avait pas la moindre idée de ce que c’est qu’une fugue. La mélodie, reprise tantôt par un violon, tantôt par un cor aux sons plaintifs et séraphiques se perdait, inachevée, dans le chœur, d’où elle s’élançait de nouveau pour se fondre dans un merveilleux ensemble, en un chant grave et solennel, ou triomphant et victorieux… « Mais je rêve ! se dit Pétia en perdant presque l’équilibre ; ce sont sans doute mes oreilles qui tintent… ou peut-être ne suis-je pas le maître de cet orchestre invisible ?… Oh ! reviens, reviens, chante encore !… » Il referma les yeux, et les sons de l’hymne, qui se rapprochaient et s’éloignaient tour à tour, vibrèrent de nouveau à ses oreilles… « Dieu, que c’est beau ! » se disait Pétia en essayant de diriger le céleste orchestre… « Doucement, plus doucement à présent !… » et les sons lui obéissaient… « Et maintenant, plus vite, plus gaiement, avec ensemble !… » et les sons, grandissant en puissance, semblaient surgir des profondeurs de l’espace… « À vous, les voix ! » ordonna Pétia, et des voix d’hommes et de femmes, d’abord presque insaisissables, s’élevèrent graduellement avec une imposante énergie. À cette marche triomphale s’unissaient le chant des instruments, le bruit de la goutte d’eau qui tombait, le grincement du sabre, les hennissements des chevaux, sans que ce merveilleux et gigantesque ensemble en fût un moment troublé. Pétia en écoutait, avec un ravissement mêlé de terreur, les sublimes harmonies, et il ne sut jamais combien de temps elles durèrent ! Il était encore sous le charme, et regrettait de n’avoir auprès de lui personne à qui faire partager son bonheur, lorsque la voix de Likhatchow le réveilla brusquement.

« C’est prêt, Votre Noblesse ; vous pourrez maintenant fendre avec, au moins deux Français ! »

Pétia secoua sa torpeur. Un jour grisâtre perçait à travers les branches dénudées, et les chevaux, invisibles jusque-là, émergeaient peu à peu de la brume. Pétia, sautant à bas du fourgon, tira de sa poche un rouble, qu’il donna au cosaque, examina son sabre et le glissa dans le fourreau. Les hommes détachèrent les chevaux et en arrangèrent les sangles.

« Voilà le commandant, » dit Likhatchow à la vue de Denissow, qui appelait Pétia du seuil de l’isba et donnait ordre de se préparer.

X

Les chevaux furent sellés en un tour de main, et chacun se mit en place. Denissow donna ses dernières instructions au détachement d’infanterie qui servait d’avant-garde, et qui disparut bientôt derrière les arbres, en pataugeant dans la boue, et en s’enfonçant dans le brouillard du matin. Pétia tenant son cheval par la bride, attendait impatiemment l’ordre du départ ; ses ablutions du matin l’avaient singulièrement rafraîchi, mais ses yeux brillaient d’un éclat inaccoutumé, pendant que le frisson de la fièvre l’agitait de plus en plus.

« Eh bien, est-ce prêt ? » demanda Denissow.

On lui amena les chevaux, et, après avoir gourmandé son cosaque pour n’avoir pas assez serré les sangles, il se mit en selle. Pétia posa le pied sur l’étrier, tandis que son cheval tentait, comme toujours, de lui attraper la jambe, et, s’élançant sur sa monture, léger comme un oiseau, il se retourna pour voir s’ébranler la file des hussards.

« Vassili Fédorovitch, dit-il en se rapprochant de Denissow, vous me confierez un petit commandement, n’est-ce pas ? »

Denissow, qui avait presque oublié l’existence de Pétia, le regarda avec surprise :

« Je ne te demande qu’une chose, lui dit-il sévèrement : c’est de m’obéir et de ne pas te fourrer là où tu n’as que faire !… » Et pendant toute la marche il ne lui dit plus un mot.

Lorsqu’ils arrivèrent à la lisière du bois, la plaine commençait déjà à s’éclairer, et Denissow donna alors un ordre à l’essaoul ; ses cosaques défilèrent un à un devant eux, et il descendit la montagne à leur suite. Glissant et se retenant sur leurs pieds de derrière, les chevaux avec leurs cavaliers arrivèrent bientôt dans le ravin. Pétia, dont le frisson augmentait, avançait de front avec son chef. Le jour blanchissait, et les vapeurs du brouillard dérobaient seules à la vue les objets éloignés. Rejoignant ses hommes, Denissow se tourna vers son cosaque, lui fit un signe de tête et lui dit tout bas :

« Le signal ! »

Le cosaque leva la main, un coup de feu retentit, et au même instant les chevaux partirent au galop, pendant que d’autres coups de feu éclataient de tous côtés. Pétia fouetta son cheval en lui rendant la main, et s’élança en avant sans écouter Denissow qui l’appelait. Il lui avait semblé qu’au moment du signal la lumière avait paru et qu’il faisait jour comme en plein midi. Il atteignit le pont que les cosaques avaient dépassé, bouscula un traînard, et continua son galop effréné. Devant lui, des hommes, des Français, sans doute, traversaient la route de droite à gauche ; l’un d’eux glissa et tomba sous les pieds de son cheval. Plus loin, un groupe de cosaques s’était arrêté devant une isba, et un cri effroyable de détresse s’en échappa. Pétia s’approcha, et ses yeux tombèrent sur la figure pâle d’un Français effaré qui serrait convulsivement le bois de la lance dirigée contre lui.

« Hourra ! mes enfants ! » s’écria Pétia, et, talonnant son cheval couvert d’écume, il enfila la rue du village.

Des coups de feu s’échangeaient à quelques pas de là. Des cosaques, des hussards, des prisonniers russes déguenillés, couraient en tous sens, en criant à tue-tête. Un jeune Français, la tête découverte, se défendait à la baïonnette contre les hussards : lorsque Pétia arriva, il était déjà à terre. « J’ai encore été en retard, » se dit-il en se dirigeant du côté où la fusillade était plus vive ; on se battait dans la cour où Dologhow et lui étaient entrés la veille ; les Français, retranchés derrière la haie et dans le fouillis de buissons du jardin, tiraient sur les cosaques massés autour de la porte cochère. Il aperçut, à travers la fumée de la poudre, la figure pâle de Dologhow, qui criait à ses hommes :

« Prenez-les à revers et que l’infanterie ne bouge pas !

— Ne pas bouger ?… Hourra ! » s’écria Pétia, et, sans s’arrêter une seconde, il s’élança au plus épais de la mêlée.

Une décharge fendit l’air, les balles sifflèrent, les cosaques et Dologhow entrèrent à sa suite dans la cour de la maison ; au milieu des nuages de fumée, on voyait des Français jeter là leurs armes, ou se précipiter à la rencontre des cosaques, tandis que d’autres dégringolaient de la montagne vers l’étang. Pétia continuait à galoper dans la cour de la maison, mais, au lieu de tenir la bride en main, il gesticulait d’une façon étrange des deux bras à la fois, et se penchait de plus en plus d’un côté de sa selle. Son cheval, venant à se heurter contre les tisons d’un foyer à demi éteint, s’arrêta court, et Pétia tomba lourdement à terre. Ses pieds et ses mains s’agitèrent un moment, tandis que sa tête restait immobile : une balle lui avait traversé le cerveau. Un officier français sortit de la maison avec un mouchoir blanc au bout de son épée, et déclara à Dologhow qu’ils se rendaient. Celui-ci, descendant alors de cheval, s’approcha de Pétia, qui gisait sur le sol, les bras étendus.

« Fini ! » dit-il les sourcils froncés, et il alla à la rencontre de Denissow.

« Tué ! » s’écria ce dernier en devinant de loin, à cet abandonnement du corps qu’il connaissait si bien, que Pétia était mort.

« Fini ! » répéta Dologhow, comme s’il éprouvait un plaisir particulier à prononcer ce mot, et il rejoignit les prisonniers qu’entouraient les cosaques.

« Nous le laisserons là, » cria-t-il à Denissow, qui ne lui répondit rien.

De ses mains tremblantes, celui-ci avait relevé la figure, maculée de boue et de sang, du pauvre Pétia… « Je suis habitué à manger des douceurs, c’est du raisin sec excellent, prenez-le tout »… Ces paroles lui revinrent involontairement à la mémoire, et les cosaques se regardèrent stupéfaits, en entendant des sons rauques, pareils au jappement d’un chien, qui sortaient de la poitrine oppressée de Denissow. Se retournant tout à coup, il se cramponna convulsivement à la palissade.

Parmi les prisonniers russes qui venaient d’être délivrés, se trouvait Pierre Besoukhow.

XI

Les autorités françaises n’avaient pris aucune nouvelle disposition pour le transport des prisonniers dont Pierre faisait partie. Aussi, à dater du 22 octobre, ne suivaient-ils plus les mêmes troupes qu’à leur sortie de Moscou. Une partie du train de subsistances qui, pendant les premiers jours, formait l’arrière-garde de l’armée, fut enlevée par les cosaques, et le reste les devança. L’artillerie, qui les précédait dans le principe, se trouvait maintenant remplacée par les énormes fourgons de bagages du maréchal Junot, escortés par un détachement de Westphaliens. Les troupes qui, jusqu’à Viazma, marchaient en trois colonnes, avançaient maintenant pêle-mêle, et le désordre, dont Pierre avait aperçu les symptômes à la première étape, était arrivé à son comble. Les deux côtés du chemin étaient jonchés de cadavres de chevaux ; des hommes en haillons, des traînards de différentes armes, tantôt se joignaient à eux, tantôt restaient en arrière. De fausses alertes leur avaient plus d’une fois causé des paniques indescriptibles. Les soldats du convoi tiraient au hasard, se jetaient les uns sur les autres, et se bousculaient en s’injuriant, et en s’en prenant à leurs camarades de leurs folles terreurs. Les bagages de la cavalerie et ceux de Junot formaient encore, avec les prisonniers, un certain ensemble ; mais cet ensemble fondait rapidement de jour en jour. Les cent vingt charrettes du convoi se réduisaient à une soixantaine ; le reste avait été enlevé ou abandonné, et trois des fourgons de Junot avaient été pillés par des hommes du corps de Davout. Pierre avait entendu dire aux Allemands que ce convoi était gardé par un plus grand nombre de sentinelles que celui des prisonniers, et qu’un de leurs compatriotes avait été fusillé sur l’ordre du maréchal lui-même, parce qu’on avait trouvé sur lui une cuiller à ses armes. Le chiffre des prisonniers avait sensiblement diminué : de trois cent trente qu’ils étaient à la sortie de Moscou, on n’en comptait plus que cent, qui, à eux seuls, donnaient plus de soucis aux soldats de l’escorte que les fourgons de cavalerie et ceux de Junot. S’ils comprenaient qu’il fallait veiller sur les voitures de bagages, en revanche, affamés et transis comme ils étaient, il leur paraissait encore plus pénible, et même odieux, de garder à vue des Russes, aussi affamés et aussi transis qu’eux, qui mouraient comme des mouches, et qu’ils avaient ordre de fusiller à la première tentative d’évasion. Dans la crainte de se laisser aller à un sentiment de compassion qui aurait pu empirer leur propre situation, ils les traitaient plus durement encore que de coutume. À Dorogobouge, les soldats de l’escorte enfermèrent les prisonniers dans une écurie pour aller piller leurs propres magasins ; quelques-uns des prisonniers tentèrent de s’enfuir par un passage souterrain qu’ils avaient creusé, mais ils furent pris sur le fait et fusillés. L’ordre, établi au début, que les officiers devaient marcher séparés des soldats, n’existait plus ; tous les hommes valides formaient un même groupe, et Pierre se trouva ainsi réuni à Karataïew et à son petit chien aux jambes torses ; Karataïew fut repris de la fièvre le troisième jour de marche, et, à mesure qu’il s’affaiblissait, Pierre s’en éloignait instinctivement, ou était obligé de faire un effort pour s’en approcher, tant ses gémissements incessants, et l’odeur âcre et pénétrante qui s’exhalait de toute sa personne, lui causaient une invincible répulsion.

Pendant qu’il était enfermé dans la baraque, Pierre avait compris par tout ce qui se passait dans son âme, par le genre de vie auquel il était forcément soumis, que l’homme est créé pour le bonheur, que ce bonheur est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de l’existence, et que le malheur est le résultat fatal, non du besoin, mais de l’abondance. Une nouvelle et consolante vérité s’était aussi révélée à lui pendant ces trois dernières semaines : c’est qu’il n’y a rien d’irrémédiable dans ce monde, et que, de même que l’homme n’est jamais complètement heureux et indépendant, de même il n’est jamais complètement malheureux et esclave. Il comprit que la souffrance a ses limites comme la liberté, et que ces limites se touchent : que l’homme couché sur un lit de feuilles de roses, dont une seule est repliée, souffre autant que celui qui, s’endormant sur la terre humide, sent le froid le gagner ; que lui-même avait tout autant souffert autrefois avec des souliers de bal trop étroits, qu’aujourd’hui avec les pieds nus et endoloris. Il comprit enfin que, lorsqu’il avait cru épouser sa femme de sa propre volonté, il était aussi peu libre qu’à cette heure, où on l’avait enfermé, pour toute la nuit, dans une écurie !

De toutes les souffrances qui l’accablaient en ce moment, et dont il conserva jusqu’à sa mort le souvenir, la plus insupportable fut celle que lui faisaient éprouver ses pieds. Dès la seconde étape, il s’était dit, en les examinant, qu’il lui serait impossible de marcher le lendemain ; mais, quand l’ordre de se mettre en route fut donné, il se traîna d’abord en boitant, puis, les blessures s’échauffant par la marche, la douleur s’apaisa peu à peu. Bien que, chaque soir, ses pieds fussent dans un état effrayant, il finit par ne plus les regarder, et n’y songea plus. Ce fut alors seulement qu’il apprécia à toute sa valeur la force de résistance vitale de l’homme, la bienfaisante influence du changement de lieu, et la distraction qu’il apporte avec lui, semblable à la soupape de sûreté d’une machine à vapeur, qui en laisse échapper le trop-plein lorsque la mesure normale est dépassée. Il n’entendait pas fusiller les prisonniers qui restaient en arrière, bien qu’une centaine au moins eussent déjà péri de cette façon. Il ne pensait plus à Karataïew, qui s’affaiblissait chaque jour davantage, et à qui le même sort était sans doute réservé : encore moins pensait-il à lui-même. Plus sa situation devenait précaire, plus l’avenir était sombre, plus ses réflexions et ses pensées étaient consolantes et douces, et plus son esprit s’isolait de tout ce qui l’entourait et se passait autour de lui !

XII

Le 22 octobre, dans la journée, Pierre gravissait une montée par une route boueuse et glissante ; ses yeux, fixés sur les inégalités du terrain, se portaient de temps en temps sur ses compagnons d’infortune. Le petit chien aux jambes torses gambadait gaiement le long de la route, en sautant parfois comme d’habitude sur trois pattes, et en s’élançant ensuite, sur les quatre à la fois, à la poursuite de corbeaux installés sur une charogne. On en voyait de tous côtés, de différentes sortes et à différents degrés de décomposition, depuis le cheval jusqu’à l’homme. Les loups, empêchés d’en approcher par le passage continuel des troupes, laissaient « le Gris » se livrer en toute liberté à ses fantaisies vagabondes. La pluie ne cessait de tomber depuis le matin, et si elle s’arrêtait un instant, ce n’était que pour retomber plus dru après chaque éclaircie. La terre, complètement détrempée, ne pouvait plus l’absorber, et elle s’écoulait en mille petits ruisseaux. Pierre comptait ses pas sur ses doigts, et, s’adressant à la pluie, il lui disait mentalement : « Encore, encore, mouille-moi bien ! »

Il lui semblait qu’il ne pensait à rien ; mais son âme veillait et méditait, et d’un simple récit fait la veille par Karataïew elle tirait un grand enseignement. Karataïew, enveloppé de son manteau, avait en effet raconté aux soldats, de sa voix douce mais affaiblie par la maladie, une histoire que Pierre lui avait souvent entendu répéter. Il était plus de minuit, c’était l’heure où la fièvre le quittait et où il redevenait gai comme d’habitude. À la vue de cette figure pâle et amaigrie, vivement éclairée par le feu du bivouac, Pierre eut un serrement de cœur. Embarrassé de sa compassion pour cet homme, il voulut se retirer, mais, comme il n’y avait point d’autre feu allumé, force lui fut de s’asseoir à côté de lui.

« Eh bien, comment vas-tu ? lui demanda-t-il sans le regarder.

— Pleurer sur sa maladie ne fera pas venir la mort, » dit Karataïew en reprenant son récit.

Pierre, comme nous l’avons déjà dit, le connaissait par cœur, le petit soldat le contait toujours avec une satisfaction particulière. Il y prêta néanmoins une attention toute nouvelle. Il s’agissait d’un vieux et honnête marchand, vivant avec sa famille dans la crainte de Dieu, qui un jour se mit en route avec un de ses amis pour aller en pèlerinage. Ils s’arrêtèrent dans une auberge pour y passer la nuit, et le lendemain matin l’ami du marchand fut trouvé assassiné et volé ; un couteau ensanglanté, découvert sous l’oreiller du marchand, le fit mettre en jugement : il fut condamné à passer par les verges, à avoir les narines arrachées, et à être envoyé aux travaux forcés, « comme cela se devait, » dit Karataïew.

« Et voilà, mes amis, que, pendant une dizaine d’années et plus, le vieillard vit aux galères, ne fait rien de mal et se soumet, comme ce doit être, sans cesser pourtant de demander la mort au bon Dieu. Eh bien ! un soir les forçats, réunis comme nous sommes dans ce moment, se mirent à se raconter l’un à l’autre pourquoi ils avaient été condamnés, en quoi ils avaient péché devant Dieu. L’un se confessait d’avoir tué une âme, l’autre deux, celui-ci d’avoir incendié, celui-là d’avoir déserté ; on s’adressa au vieillard : « Et toi, grand-père pourquoi souffres-tu ? — Moi, mes enfants, répondit-il, c’est pour mes péchés et ceux des autres. Je n’ai ni tué, ni pris le bien d’autrui, je donnais du mien au prochain quand il était pauvre. Je suis, mes petits amis, un marchand, et j’avais de grandes richesses… » Et voilà qu’il leur raconte tout en détail comment la chose s’est passée : « Je ne me plains pas, dit-il, car c’est sans doute Dieu qui m’a envoyé ici ; mais c’est ma pauvre femme et mes enfants que je regrette… » Et voilà le vieillard qui se met à pleurer… Ne voilà-t-il pas que parmi eux se trouve l’assassin du marchand. « Où cela s’est-il passé, grand-père ? Quand ? Comment ?… » Et voilà que l’homme questionne, et son cœur se serre : il s’approche du vieux et se jette à ses pieds : « C’est pour moi, bon vieux, que tu pâtis ; c’est la vérité vraie ; c’est un innocent, mes enfants, qui est dans la peine, car c’est moi qui ai fait le coup, et qui ai glissé le couteau sous ton oreiller pendant que tu dormais. Pardonne, grand-père, pardonne-moi, au nom du Christ. » Karataïew se tut, en souriant doucement, et, les yeux fixés sur la flamme, il arrangea les tisons… Et le vieillard lui répond : « Que Dieu te pardonne, nous sommes tous pécheurs devant Lui, c’est pour mes propres péchés que je souffre… » Et il versa des larmes brûlantes.

« Que diras-tu de cela, mon ami ? poursuivit Karataïew, dont le sourire illuminait de plus en plus le visage, comme si tout le charme du récit était dans ce qui allait suivre.

L’assassin se dénonça lui-même à l’autorité. « J’ai, dit-il, six âmes sur la conscience (c’était un grand misérable), mais c’est le vieillard qui me fait le plus de peine : je ne veux pas qu’il continue à pleurer à cause de moi. » On écrivit donc ce qu’il disait, et l’on envoya le papier là où il devait aller ; c’était loin, et puis le jugement prit du temps, et aussi les papiers à écrire, comme ça se passe toujours avec les autorités ; enfin il arriva jusqu’au Tsar, et il y eut un oukase du Tsar : « Délivrer le marchand et lui donner une récompense selon le jugement, » et, l’oukase une fois venu, on chercha le vieux.« Où donc est ce vieux, demandait-on, cet innocent qui souffrait ? L’oukase du Tsar est arrivé ! » … Et l’on chercha encore. » Ici la voix de Karataïew trembla : « Mais Dieu lui avait déjà pardonné, reprit-il : il était mort ! C’est ainsi, mon ami ! » Et, retombant dans le silence, il conserva longtemps son sourire.

C’était précisément le sens mystérieux de ce récit, l’exaltation touchante qui rayonnait sur la figure du soldat, qui maintenant remplissaient l’âme de Pierre d’un bonheur confus et indéfinissable.

XIII

« À vos places, » dit tout à coup une voix. Une agitation soudaine se produisit aussitôt parmi les soldats de l’escorte et les prisonniers ; on aurait dit qu’ils s’attendaient à quelque événement heureux et solennel ; des commandements se croisèrent en tous sens, et à la gauche des prisonniers passa un détachement de cavalerie bien monté et bien habillé. Une expression de contrainte, causée par l’approche des chefs supérieurs, passa sur toutes les figures. Le groupe des prisonniers fut rejeté hors de la route, et les soldats de l’escorte s’alignèrent.

L’Empereur ! l’Empereur ! le maréchal ! le duc !… Et à la suite de la cavalerie s’avança rapidement une voiture attelée de chevaux gris. Pierre remarqua la figure belle, blanche, calme et imposante d’un personnage de l’escorte ; c’était un des maréchaux, dont le regard s’arrêta un instant sur la taille colossale du prisonnier et s’en détourna aussitôt, mais Pierre crut y surprendre un sentiment de compassion qu’il cherchait à dissimuler. Le général qui conduisait le convoi, effrayé, la figure échauffée, talonnait son cheval efflanqué, et galopait derrière la voiture. Quelques officiers se réunirent, les soldats les entourèrent. « Qu’a-t-il dit ? Qu’a-t-il dit ? » répétait-on de tous côtés avec une inquiétude marquée.

Pierre aperçut en ce moment Karataïew, qu’il n’avait pas encore vu, adossé à un bouleau. À l’expression attendrie que sa physionomie avait la veille pendant qu’il racontait les souffrances de l’innocent, se joignait aujourd’hui celle d’une gravité douce et sereine. Ses yeux si bons, voilés par les larmes, semblaient appeler Pierre, mais ce dernier, ayant peur pour lui-même, fit mine de ne pas le remarquer et détourna la tête. En reprenant sa marche, il regarda en arrière, et le vit toujours à la même place, au bord du chemin. Deux Français parlaient entre eux à ses côtés. Pierre n’y fit aucune attention, et gravit la montée en boitant ; il entendit distinctement deux coups de fusil derrière lui, mais au même moment il se souvint que le passage du maréchal l’avait empêché de finir de calculer ce qui leur restait d’étapes à faire jusqu’à Smolensk, et il se remit à compter. Deux soldats, dont les fusils fumaient encore, le dépassèrent en courant. Tous deux étaient pâles, et l’un jeta à la dérobée un regard sur Pierre, qui le regarda aussi, et se rappela que l’avant-veille ce même soldat avait brûlé sa chemise en voulant la faire sécher, ce qui avait provoqué les rires de toute l’assistance. « Le Gris » hurla à l’endroit où Karataïew était assis : « Qu’a donc cette bête, pourquoi hurle-t-elle, se dit Pierre. Les soldats qui marchaient à côté de lui ne se retournèrent plus, mais une expression sinistre se répandit sur leurs traits.

XIV

Les prisonniers, les bagages du maréchal et ceux de la cavalerie s’arrêtèrent dans le village de Schamschew. On s’établit autour du feu de la marmite, et Pierre, après avoir mangé un morceau de viande de cheval, se coucha le dos au feu et s’endormit immédiatement du même sommeil qui s’était emparé de lui à Mojaïsk, après Borodino. La réalité se confondit avec le rêve, et une voix, était-ce la sienne ou celle d’un autre… lui répéta les mêmes pensées qu’il avait alors si clairement entendues. « La vie est tout ; la vie est Dieu. Tout se meut, et ce mouvement c’est Dieu. Tant qu’il y a la vie, il y a la jouissance de reconnaître l’existence de la divinité. Aimer la vie, c’est aimer Dieu. Le plus difficile et le plus méritoire est d’aimer la vie dans ses souffrances imméritées » … « Karataïew ! » se dit tout à coup Pierre en lui appliquant ces pensées. Il vit ensuite dans son rêve un petit vieillard, oublié depuis longtemps, qui lui avait donné des leçons de géographie lors de son séjour en Suisse : « Attends ! » lui disait ce dernier, et il lui présenta un globe. Ce globe, animé, frémissant, n’avait pas de contours nettement indiqués : sa surface se composait de gouttes d’eau serrées l’une contre l’autre en masse compacte, et ces gouttes glissaient en tous sens, se confondant en une seule, ou bien se divisant à l’infini ; et, tout en cherchant à occuper le plus d’espace possible, elles se refoulaient et s’absorbaient mutuellement. « C’est l’image de la vie, » lui disait le vieux professeur… « Comme c’est simple et comme c’est clair ! se dit Pierre, et comment ne l’ai-je pas compris plus tôt ?… Dieu est au milieu, et chacune de ces gouttes essaye de s’étendre pour mieux Le refléter… Elle grandit, elle se resserre, elle disparaît, pour revenir de nouveau à la surface… Voilà ! c’est ainsi que Karataïew a disparu ! » … « Avez-vous compris, mon enfant ? » répéta le professeur… « Avez-vous compris, sacré nom ? » s’écria une voix tonnante… et Pierre se réveilla. Quand il se souleva sur son séant, il vit, à deux pas de lui, un soldat français qui venait de bousculer un Russe et s’occupait à faire griller un morceau de viande enfilé dans une baguette. Les mains musculeuses de ce dernier, aux doigts poilus et courts, tournaient et retournaient la viande avec adresse. La lueur des tisons éclairait sa figure bistrée et ses sourcils épais : « Cela lui est bien égal, à ce brigand ! murmurait le prisonnier, assis à deux pas de là, en caressant le petit « Gris », qui remuait gaiement la queue : « Il nous a suivis, se dit Pierre, et Platon ? » Il n’acheva pas, car, au même moment, son imagination lui représenta le pauvre Platon assis sous l’arbre, les deux coups de fusil qui avaient retenti au même endroit, le hurlement du chien, l’air coupable et craintif des deux soldats qui l’avaient dépassé avec leurs fusils encore fumants, l’absence de Karataïew à l’étape du soir. Il était enfin sur le point de comprendre que Karataïew avait été tué, lorsque, sans savoir pourquoi ni comment, il revit le balcon de sa maison de Kiew, où il avait passé une soirée d’été avec une belle Polonaise. Sans essayer de rattacher l’un à l’autre ces tableaux d’une nature si différente, Pierre referma les yeux, et ce souvenir, en se confondant dans son imagination avec le globe vacillant et liquide du vieux professeur, lui causa une telle impression de bien-être et de fraîcheur, qu’il crut se sentir glisser doucement dans une eau profonde, dont les flots, clairs comme le cristal, se réunissaient sans bruit au-dessus de sa tête !


Une vive fusillade et de grands cris le réveillèrent bien avant le lever du soleil.

« Les cosaques ! » s’écria un Français qui s’enfuyait, et, une minute plus tard, Pierre se trouva entouré de compatriotes.

Il fut longtemps à comprendre ce qui se passait. De toutes parts s’élevaient des exclamations de joie :

« Frères ! amis ! camarades ! » répétaient les vieux soldats en pleurant et en embrassant les cosaques et les hussards, qui, de leur côté, entouraient les prisonniers et leur offraient, qui un vêtement, qui des bottes, qui du pain !

Pierre sanglotait, et comme il ne pouvait, dans son émotion, prononcer un mot, il sauta au cou du premier soldat venu.


Dologhow, debout à l’entrée de la maison en ruines, assistait au défilé des Français désarmés, en donnant de légers coups de cravache sur la pointe de ses bottes. Sous l’impression, toute chaude encore, de leur mésaventure, ils parlaient haut entre eux, mais, en passant devant lui, et en sentant peser sur eux son regard glacial et pénétrant, qui ne leur promettait rien de bon, ils sentaient expirer la parole sur leurs lèvres. À deux pas de lui, un cosaque comptait les prisonniers, et marquait les centaines d’un trait de craie sur le battant de la porte cochère.

« Combien ? demanda Dologhow.

— La seconde centaine, répondit le cosaque.

— Filez, filez ! » disait Dologhow, qui avait emprunté cette expression aux Français, et un éclair de cruauté jaillissait de ses yeux lorsqu’ils se croisaient avec ceux des prisonniers.

Denissow, la tête découverte, suivait d’un air sombre et accablé les cosaques qui portaient le corps de Pétia, pour le déposer dans la fosse qu’ils avaient creusée au fond du jardin.

XV

À partir du 28 octobre, lorsque les froids commencèrent, la retraite des Français prit un caractère plus tragique. Le nombre des hommes gelés ou se chauffant à en mourir aux feux des bivouacs augmenta de jour en jour.

De Moscou à Viazma, on ne comptait plus que 36 000 hommes des 73 000, non compris la garde, qui pendant toute la guerre n’avaient fait que piller. La suite devait correspondre mathématiquement à ce commencement : l’armée française diminuait dans la même proportion de Viazma à Smolensk, de Smolensk à la Bérésina et de la Bérésina à Vilna, indépendamment de l’intensité du froid, de la poursuite des Russes, des obstacles imprévus, ou de toute autre circonstance prise isolément. À partir de Viazma, les trois colonnes se fondirent en une masse confuse qui marcha ainsi jusqu’à la fin. Berthier écrivait à son souverain ce qui suit (et l’on sait à quel point les chefs se permettent de s’écarter de la vérité lorsqu’ils décrivent la situation d’une armée) :

« Je crois devoir faire connaître à Votre Majesté l’état de ses troupes dans les différents corps d’armée que j’ai été à même d’observer depuis deux ou trois jours dans différents passages. Elles sont presque débandées. Le nombre des soldats qui suivent les drapeaux est en proportion du quart au plus dans presque tous les régiments ; les autres suivent isolément différentes directions, chacun pour son compte, dans l’espérance de trouver des subsistances et pour se débarrasser de la discipline. En général ils regardent Smolensk comme le point où ils doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarqué que beaucoup de soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet état de choses, l’intérêt du service de Votre Majesté exige, quelles que soient ses vues ultérieures, qu’on rallie l’armée à Smolensk, en commençant à la débarrasser des non-combattants, tels que les hommes démontés, et des bagages inutiles et du matériel de l’artillerie, qui n’est plus en proportion avec les forces actuelles. En outre, deux jours de repos, des subsistances sont nécessaires aux soldats, qui sont exténués par la faim et la fatigue ; beaucoup sont morts ces derniers jours sur la route et dans les bivouacs. Cet état de choses va toujours en s’aggravant, et donne lieu de craindre que, si l’on n’y apporte un prompt remède, on ne soit plus maître des troupes dans un combat. — Le 9 novembre, à trente verstes de Smolensk[6].

En entrant dans Smolensk, qui était pour eux la terre promise, les Français s’entretuent pour s’arracher les vivres, pillent leurs propres magasins, et, cette dévastation une fois accomplie, ils reprennent leur retraite sans même savoir où elle s’arrêtera, et pourquoi ils la reprennent. Napoléon, ce génie, qui ne se connaissait pas de maître, ne le savait pas davantage. Malgré tout, son entourage et lui-même continuaient à observer l’étiquette usitée en écrivant des lettres, des rapports, des ordres du jour. On s’appelait : « Sire, mon cousin, prince d’Eckmühl, ou roi de Naples »… Mais ces rapports et ces ordres du jour étaient lettres mortes. Personne ne les exécutait, parce qu’ils étaient inexécutables, et, malgré les titres pompeux dont ils faisaient parade, chacun d’eux sentait qu’il avait beaucoup à se reprocher et que le moment de l’expiation était venu. Aussi, en dépit des soins qu’ils semblaient accorder à l’armée, chacun en réalité ne pensait qu’à soi, à fuir au plus vite, et à se sauver, si c’était possible.

XVI

Les mouvements des armées russe et française, pendant cette retraite de Moscou au Niémen, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu’on bande les yeux à deux des joueurs, et que l’un deux fait tinter sa clochette pour avertir celui qui doit l’attraper. Tout d’abord, il sonne sans craindre l’ennemi, mais, à mesure que la partie s’engage, il tâche de s’éloigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant à l’éviter, tombe entre les mains de son adversaire. C’est ainsi que pendant la première période de la retraite des troupes françaises sur la route de Kalouga, on savait encore où les trouver, mais, lorsqu’elles furent sur celle de Smolensk, elles prirent leur course en arrêtant le battant de la clochette et, sans s’en douter, allèrent se heurter plus d’une fois contre les Russes. Une armée fuyait, l’autre la poursuivait. En quittant Smolensk, les Français avaient le choix entre plusieurs routes : on aurait donc pu supposer qu’après y avoir séjourné quatre jours, ils auraient dû connaître l’approche de l’ennemi et combiner une attaque avantageuse, mais leur foule débandée s’élança en désordre, sans plan, sans direction précise, sur le plus périlleux des chemins, celui de Krasnoé à Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir l’ennemi derrière et non devant eux, ils s’échelonnaient à de telles distances, que souvent ils se trouvaient à vingt-quatre heures les uns des autres. Napoléon fuyait en tête, puis les rois et les ducs. L’armée russe, pensant que Napoléon prendrait à droite au delà du Dnièpre, qui était, du reste, la seule manœuvre sensée à exécuter, suivit cette même direction, et déboucha sur la grand’route de Krasnoé. Alors, toujours comme au jeu du colin-maillard, les français se trouvèrent en face de notre avant-garde. Après le premier moment de panique causée par cette apparition inattendue, ils s’arrêtèrent, puis reprirent leur course affolée en abandonnant les blessés et les traînards. C’est ainsi que, pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney défilèrent, par détachements isolés, devant les troupes russes. Personne ne s’inquiétait des autres, et chacun, se débarrassant de son artillerie, de ses bagages, de la moitié de ses hommes, ne pensait qu’à échapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite. Ney, qui s’était attardé à l’inutile besogne de faire sauter les murs de Smolensk, comme l’enfant qui s’en prend au plancher sur lequel il vient de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napoléon à Orcha, avec les 1 000 hommes qui lui restaient sur les 10 000 qu’il commandait dans le principe, et qu’il avait semés tout le long de la route, avec ses canons et ses bagages, obligé de se frayer pendant la nuit un chemin à travers les bois pour gagner le Dnièpre. D’Orcha à Vilna, ce fut le même jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la Bérésina furent témoins d’une épouvantable confusion : beaucoup d’hommes s’y noyèrent, un grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser recommencèrent, à travers champs, leur course désespérée. Quant au chef suprême, il endossa une fourrure, se mit en traîneau, et partit, laissant derrière lui ses compagnons d’infortune, dont les uns suivirent son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient augmenter le chiffre des morts !

XVII

Quand on voit les Français, pendant tout le cours de cette campagne, courir à leur perte inévitable, en ne subordonnant à aucune combinaison stratégique l’ensemble de leurs opérations ou les détails de leur marche, on ne peut se figurer que les historiens, à propos de cette retraite, reproduisent leur théorie de la mise en mouvement des masses par la volonté d’un seul. Cependant ils ont écrit des volumes pour énumérer les remarquables dispositions prises par Napoléon pour guider ses troupes, et vanter le talent militaire déployé à cette occasion par ses maréchaux. Ils ont recours aux arguments les plus spécieux, afin de nous expliquer les motifs qui l’engagèrent à choisir, pour battre en retraite, la route dévastée qu’il avait prise en marchant sur Moscou, au lieu de profiter de celle qui traversait des gouvernements abondamment approvisionnés. Ils exaltent son héroïsme au moment où, se préparant à livrer bataille à Krasnoé et à commander en personne, il dit à, son entourage : « J’ai assez fait l’Empereur, il est temps de faire le général ! » Et pourtant, malgré ces nobles paroles, il fuit plus loin, abandonnant toute son armée à son malheureux sort ! Ils nous dépeignent ensuite la bravoure des maréchaux, celle de Ney en particulier, qui se borne, après un détour dans la forêt, à passer de nuit le Dnièpre, et à arriver à Orcha, sans drapeaux, sans artillerie, après avoir perdu les neuf dixièmes de ses hommes ! Enfin ils nous décrivent complaisamment dans tous ses détails le départ de l’Empereur, de l’Empereur laissant là sa grande et héroïque armée !

Ce fait, qui, en langue vulgaire, serait tout simplement taxé de lâcheté, et qu’on apprend aux enfants à mépriser, est représenté par les historiens comme quelque chose de grand et de marqué au coin du génie. Et quand ils sont à bout d’arguments pour justifier une action contraire à tout ce que l’humanité reconnaît de bon et de juste, ils évoquent solennellement la notion de la grandeur, comme si elle pouvait exclure la notion du bien et du mal. S’il était possible de partager leur manière de voir, il n’y aurait donc rien de mal pour celui qui est « grand », et aucune atrocité ne pourrait lui être reprochée. « C’est grand ! » disent les historiens, et cela leur suffit. Le bien et le mal n’existent pas pour eux, il n’y a que « ce qui est grand et ce qui ne l’est pas », et « le grand » est pour eux la marque essentielle de certains personnages qu’ils décorent du nom de héros ! Quant à Napoléon, qui s’enveloppe de sa fourrure et s’éloigne à fond de train de tous ceux qu’il a emmenés avec lui, et dont la perte est en train de se consommer, il se dit, lui aussi, en toute tranquillité, que « c’est grand ! » Et parmi tous ceux qui depuis cinquante ans l’appellent : Napoléon « le Grand », il n’y en a pas un qui comprenne qu’admettre « la grandeur » en dehors des lois éternelles du bien et du mal équivaut à reconnaître son infériorité et sa petitesse morale ! À notre avis, la mesure du bien et du mal, donnée par le Christ, doit s’appliquer à toutes les actions humaines, et il ne saurait y avoir de « grandeur » là où il n’y a ni simplicité, ni bonté, ni vérité !

XVIII

Quel est celui de nous autres Russes qui, en lisant la description de la dernière partie de la campagne de 1812, n’a pas éprouvé un sentiment de pénible et vague dépit ? Qui ne s’est demandé comment notre armée, après avoir accepté la bataille de Borodino, lorsqu’elle était inférieure en nombre à celle des Français, n’avait pas pu, après les avoir cernés de trois côtés à la fois, leur couper la retraite et les faire tous prisonniers ; car, mourant de froid et de faim, ils se rendaient par détachements entiers… L’histoire (du moins celle qui s’accorde ce titre) nous répond qu’il faut en rendre responsables Koutouzow, Tormassow et autres, qui n’ont pas su, en temps utile, prendre certaines dispositions ; mais alors pourquoi ne pas les avoir jugés et condamnés ? Même en leur imputant ce prétendu oubli de leur devoir, il est difficile en effet de comprendre, eu égard aux conditions dans lesquelles se trouvait l’armée russe à Krasnoé et à la Bérésina, comment elle ne s’est pas emparée de toute l’armée française, avec ses maréchaux, ses rois et son empereur, surtout si, comme on l’assure, c’était là le dessein arrêté en haut lieu ! Expliquer cet étrange phénomène, en disant que Koutouzow a entravé la réussite, c’est complètement inadmissible, puisque nous savons tous, aujourd’hui, que, malgré sa volonté bien arrêtée de ne pas prendre l’offensive, il n’avait pas pu s’opposer au désir manifesté par ses troupes à Viazma et à Taroutino. Si, comme on le prétend, le projet des Russes était de couper la retraite à l’armée française et de la faire prisonnière en masse, et que leurs tentatives en ce sens n’aient abouti qu’à des échecs, il s’ensuit naturellement que les Français doivent considérer cette dernière période de la campagne comme une série de victoires pour leurs armes, et que les historiens militaires russes ont tort d’y voir une marche triomphale pour nos soldats. Car, s’ils veulent être logiques, malgré leur enthousiasme lyrique et patriotique, ils sont bien obligés de reconnaître que la retraite des Français, depuis Moscou, a été une suite ininterrompue de succès pour Napoléon et de défaites pour Koutouzow. Mais, en mettant de côté pour un moment tout amour-propre national, on sent qu’il y a évidemment dans cette conclusion une contradiction flagrante, puisqu’en définitive les victoires successives de l’ennemi ont abouti à son anéantissement, tandis que les défaites russes ont eu pour résultat la libération de la patrie. La cause réelle de cette contradiction gît dans le fait que les historiens, en se bornant à étudier les événements dans la correspondance des Empereurs et des généraux, dans les récits et dans les rapports officiels, ont faussement supposé que le plan était de couper la retraite à Napoléon et à ses maréchaux, et de les faire prisonniers. Ce plan n’a jamais existé et ne pouvait exister, car il n’avait aucune raison d’être. De plus, il était impossible de l’exécuter, car l’armée de Napoléon s’enfuyait avec une précipitation qui tenait du vertige, hâtant ainsi elle-même le dénoûment désiré. Il aurait donc été absurde d’entreprendre des opérations habilement combinées contre des fuyards, dont la plus grande partie mourait en route, et dont la capture, même celle de leur Empereur et de leurs généraux, n’aurait fait qu’embarrasser l’action des poursuivants. L’idée de couper la retraite à Napoléon était aussi peu sensée qu’impraticable, car l’expérience nous prouve que jamais un mouvement de colonne exécuté pendant une bataille, à cinq verstes de distance, ne concorde, à point nommé, avec le plan primitif. On a beau s’imaginer bénévolement que Tchitchagow, Koutouzow et Wittgenstein se rencontreraient à l’heure dite, à l’endroit désigné par avance, c’était en réalité aussi invraisemblable qu’impossible ; Koutouzow le sentait bien, lorsque, en recevant le plan qu’on lui envoyait de Saint-Pétersbourg, il disait que les dispositions faites à distance n’avaient jamais le résultat qu’on en attendait. Quant à l’expression militaire de « couper une retraite », c’est également un non-sens, et rien de plus : on coupe un morceau de pain, on ne coupe pas une armée. Quoi qu’on dise ou qu’on fasse, on ne peut ni couper une armée, ni lui barrer le chemin, car il y a toujours moyen de faire un détour, et messieurs les tacticiens devraient savoir, par l’exemple de Krasnoé et de la Bérésina, combien la nuit est favorable aux mouvements imprévus. Quant aux prisonniers, on ne prend que ceux qui le veulent bien, comme l’hirondelle qui ne se laisse attraper que lorsqu’elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui se rendent méthodiquement, selon toutes les règles de la stratégie et de la tactique. Quant aux Français, ils pensaient avec raison qu’il n’y avait pas plus d’avantage pour eux d’un côté que de l’autre, car, prisonniers ou fuyards, ils n’avaient d’autre perspective que de mourir de froid ou de faim. Dans sa marche de Taroutino à Krasnoé, l’armée russe, sans livrer un seul combat, perdit 50 000 hommes en malades et traînards. Pendant cette période de la campagne, nos troupes, manquant de vivres, de chaussures, de vêtements, bivouaquaient des mois entiers dans la neige, par quinze degrés de froid ; les jours n’avaient que sept ou huit heures de durée, les nuits étaient sans fin, il n’y avait plus, par conséquent, de discipline, puisqu’elles luttaient à tout instant contre la mort et les souffrances. Là-dessus les historiens se contentent de vous dire que Miloradovitch aurait dû exécuter une marche de flanc pendant que Tormassow en aurait fait une autre de son côté, et que Tchitchagow se serait avancé (ayant de la neige au-dessus des genoux) pour refouler et culbuter l’ennemi. Que ne nous disent-ils plutôt que ceux qui mouraient ainsi de froid et de faim ont fait tout ce qui était possible et indispensable pour l’honneur de la nation. Ce n’est pas leur faute si, pendant ce temps, d’autres Russes, confortablement assis dans des chambres bien closes, s’amusaient à combiner des plans irréalisables ! Cette étrange et inconcevable contradiction du fait réel et de la description officielle provient de ce que les historiens s’attachent à nous décrire les sentiments sublimes et à nous répéter les paroles mémorables de certains généraux, au lieu de dépeindre prosaïquement les événements. Les grandes phrases de Miloradovitch, les récompenses reçues par tel ou tel militaire pour ses profondes combinaisons stratégiques ont seules le don de les intéresser, mais les 50 000 hommes disséminés dans les hôpitaux et dans les cimetières n’attirent pas leur attention, comme s’ils étaient indignes de leurs savantes recherches… Et cependant ne suffit-il pas de laisser de côté l’étude des rapports et des plans de bataille, et de pénétrer dans le mouvement intime de ces centaines de milliers d’individus qui prennent une part immédiate aux événements pour donner à des questions jusque-là insolubles en apparence une solution claire comme le jour ?


  1. Bonnet fourré en peau de mouton.
  2. Capitaine de cosaques. (Note du trad.)
  3. Tireur.
  4. Cent coups de bâton.
  5. Vêtement tatare.
  6. En français dans le texte. (Note du trad.)