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Traduction par Irène Paskévitch.
Hachette (3p. 331-410).
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Partie 3



I

Lorsqu’un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d’un sentiment involontaire de terreur, car il assiste à l’anéantissement d’une fraction de cette nature animale à laquelle il appartient ; mais, lorsqu’il s’agit d’un être aimé, on ressent, en dehors de la terreur causée par le spectacle de la destruction, un déchirement intérieur, et cette blessure de l’âme tue ou se cicatrise, comme une blessure ordinaire ; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre attouchement.

La princesse Marie et Natacha en firent l’une et l’autre la triste expérience après la mort du prince André. Moralement courbées et affaissées sous l’influence du nuage menaçant de la mort qu’elles avaient vue si longtemps planer sur leurs têtes, elles n’osaient plus regarder la vie en face, et elles ne retrouvaient un peu de force que pour protéger leur plaie, toujours saignante, contre les douloureuses impressions du dehors. Tout, jusqu’au roulement de la voiture dans la rue, l’annonce du dîner, la question de la femme de chambre au sujet de la robe qu’il fallait mettre, ou, ce qui était pis encore, un mot banal, un intérêt trop faiblement exprimé, irritait leur blessure, car tout cela les empêchait de plonger leurs regards dans ce lointain mystérieux qu’elles avaient entrevu pendant quelques secondes. Tout cela semblait insulter à ce calme profond qui leur était si nécessaire à toutes deux, pour se reprendre à écouter les chants de ce chœur solennel et terrible qui n’avaient pas encore cessé de vibrer dans leur imagination. Elles échangeaient peu de paroles, mais elles éprouvaient une véritable consolation à se trouver ensemble ; elles évitaient même toute allusion à l’avenir, à leur tristesse, au défunt, car en parler n’était-ce pas porter atteinte à la grandeur et à la sainteté du mystère qui s’était accompli sous leurs yeux ? Cette réserve qu’elles s’imposaient ne faisait qu’aiguillonner leur chagrin, mais la douleur aussi bien que la joie ne peut être éternelle et sans alliage.

La princesse Marie, la première, par sa position personnelle et indépendante, par les obligations que lui imposait la tutelle de son neveu, fut attirée hors de la sphère de deuil dans laquelle elle avait vécu pendant près de deux semaines. Une lettre reçue exigeait une réponse, la chambre du petit Nicolas était humide, il avait attrapé un rhume ; Alpatitch, arrivé de Yaroslaw, lui présentait le compte rendu des affaires, etc. Il fallut discuter avec lui à propos du conseil qu’il lui donnait de retourner à Moscou et de s’établir à nouveau dans leur hôtel ; car l’hôtel était resté intact, et n’exigeait que quelques réparations insignifiantes. La vie habituelle suivait donc son cours, sans qu’il fût possible de l’arrêter, et, quelque pénible qu’il fût pour la princesse Marie de sortir de sa solitude contemplative, quoiqu’elle se fît de vifs scrupules de quitter Natacha, en la laissant seule en proie à tous ses regrets, les soucis de l’existence la réclamaient. Elle y reprit, à son cœur défendant, sa part d’activité ; elle revit les comptes avec Alpatitch, prit conseil de Dessalles au sujet de son neveu, et s’occupa des préparatifs de son retour à Moscou.

Natacha, livrée à un isolement plus complet, s’éloigna insensiblement de la princesse Marie, dès que son départ fut décidé. Cette dernière proposa à la comtesse de l’emmener avec elle. Son père et sa mère y consentirent avec empressement, car, s’apercevant que leur fille s’affaiblissait de plus en plus, ils espéraient que le changement d’air et les soins des médecins de Moscou contribueraient à la rétablir !

« Je n’irai nulle part, répondit Natacha, je ne demande qu’une chose : c’est qu’on me laisse en paix ! » Et elle sortit précipitamment, en retenant à grand’peine des larmes de colère plutôt que de douleur.

Blessée de l’abandon de la princesse Marie, elle passait la plus grande partie de son temps seule dans sa chambre, enfoncée dans un coin du divan, agitant machinalement, sans s’en apercevoir, ce qui lui tombait sous la main, pendant que ses yeux immobiles regardaient, sans voir, dans l’espace. Cette solitude la fatiguait, l’épuisait, mais elle lui était nécessaire. Dès que quelqu’un entrait chez elle, elle se levait brusquement, changeait de position, d’expression de physionomie, saisissait un livre ou un ouvrage quelconque, et attendait avec une visible impatience qu’on la laissât à elle-même. Il lui semblait toujours qu’elle était sur le point de pénétrer et de résoudre l’effrayant problème sur lequel se concentraient toutes les forces de son âme.

Un jour, à la fin de décembre, les cheveux négligemment noués sur le sommet de la tête, habillée d’une robe de laine noire, pâle, amaigrie, elle était à moitié étendue comme d’habitude dans l’angle du divan et chiffonnait machinalement le bout de sa ceinture. Ses yeux fixés sur la porte semblaient regarder du côté par où il avait disparu ; alors cette rive inconnue de la vie, où jamais jusque-là elle n’avait fixé sa pensée, cette rive qui lui avait toujours paru si lointaine et si problématique, se rapprochait d’elle ; elle devenait visible et presque palpable, tandis que celle où elle était restée lui apparaissait déserte, désolée, pleine de souffrances et de larmes. Le cherchant là où elle savait qu’il devait être, elle ne pouvait néanmoins se le représenter autrement qu’elle ne l’avait vu dans ces derniers temps : elle voyait, sa figure, elle entendait sa voix, elle se répétait ses paroles, y ajoutant de nouvelles paroles qu’elle s’imaginait avoir entendues… Le voilà !… Il est tendu dans son fauteuil, avec son vêtement de velours fourré, la tête appuyée sur sa main maigre et diaphane ; sa poitrine est enfoncée, ses épaules relevées, ses lèvres serrées, ses yeux brillants, et des plis se creusent et se détendent sur son front pâle. Une de ses jambes tremble imperceptiblement, et Natacha devine qu’il lutte contre une poignante douleur… « Quelle est cette douleur ? Que sent-il ? » se demande-t-elle… Mais il a remarqué son attention ; il la regarde et lui dit sans sourire : « Se lier pour la vie à un homme qui souffre est une chose horrible, c’est un tourment éternel… » Et il essaye de pénétrer sa pensée… Natacha répond alors comme elle répondait toujours : « Cela ne durera pas, vous vous remettrez !… » Mais son regard sévère et scrutateur lui adresse un reproche plein de désespoir… « Je lui avais dit, pensait Natacha, que rester ainsi malade serait en effet terrible, mais il a donné un autre sens à mes paroles : je le disais pour lui, et il a cru que je parlais de moi, car alors il tenait encore à la vie et il craignait la mort !… J’ai parlé sans réfléchir, autrement je lui aurais dit que j’aurais été heureuse de le voir toujours mourant plutôt que d’éprouver ce que j’éprouve aujourd’hui !… C’est inutile maintenant de chercher à réparer ma faute, il ne le saura jamais !… Son imagination se complaisant à recommencer la même scène, elle modifiait sa réponse et lui disait : « Oui, c’eût été affreux pour vous, mais pas pour moi, car vous savez que vous êtes tout pour moi : souffrir avec vous est encore un bonheur ! » Alors elle sentait le serrement de sa main, elle entendait sa propre voix lui répéter des paroles de tendresse et d’amour qu’elle n’avait pas dites alors, mais qu’elle disait aujourd’hui : « Je t’aime, je t’aime ! » répétait-elle en joignant convulsivement les mains, et sa douleur devenait moins amère et ses yeux se remplissaient de larmes… puis tout à coup elle se demandait avec terreur à qui elle parlait ainsi… « Qui était-il ? Où était-il à présent ?… » Tout se dérobait derrière une appréhension indicible qui arrêtait son effusion, et, se laissant de nouveau aller à ses réflexions, il lui semblait qu’elle allait enfin pénétrer le mystère. Mais, au moment où elle allait saisir l’insaisissable, Douniacha, la fille de chambre, entra vivement, le visage décomposé, et lui dit, sans s’inquiéter de l’effet produit par son apparition :

« Venez vite, mademoiselle, un malheur est arrivé !… Pierre Illitch… une lettre ! » dit-elle en sanglotant.

II

L’aversion que chacun inspirait à Natacha était plus marquée encore envers les membres de sa famille. Son père, sa mère, Sonia, lui étaient si familiers et si proches, que leurs paroles lui paraissaient toujours sonner faux dans ce monde idéal qui l’absorbait complètement. Elle leur témoignait non seulement de l’indifférence, mais même de l’inimitié. Elle écouta la nouvelle apportée par Douniacha sans la comprendre : « De quel malheur parle-t-elle ? Qu’est-ce qui peut leur être arrivé, à eux, dont les jours coulent et se succèdent avec la même tranquillité ? » Voilà ce qu’elle se demandait.

Lorsqu’elle entra dans le salon, son père sortait de la chambre de la comtesse. Sa figure contractée était couverte de larmes ; en apercevant sa fille, il fit un geste désespéré, et éclata en sanglots déchirants, qui bouleversaient sa bonne et placide figure :

« Pétia, Pétia !… Va ! Va ! Elle t’appelle ! » Pleurant à chaudes larmes comme un enfant, et traînant ses jambes affaiblies, il s’affaissa sur une chaise, en couvrant sa figure de ses mains.

On aurait dit qu’un courant électrique enveloppait dans ce moment Natacha de la tête aux pieds, et la frappait douloureusement au cœur ; elle sentit quelque chose éclater en elle, elle crut mourir, mais cette horrible angoisse fut instantanément suivie d’une sensation de délivrance. La torpeur qui pesait sur elle s’était évanouie. La vue de son père, les cris de douleur sauvage de sa mère, lui firent oublier sa propre désolation ; elle courut à son père, mais celui-ci, d’un geste qui trahissait sa faiblesse, lui indiqua la porte de la chambre de la comtesse, sur le seuil de laquelle la princesse Marie venait d’apparaître, pâle et tremblante. Saisissant Natacha par la main, elle murmura quelques mots, mais celle-ci, incapable de la voir et de l’entendre, la repoussa, se précipita vers sa mère, et s’arrêta une seconde devant elle, comme si elle luttait contre elle-même. La comtesse, à moitié couchée dans un fauteuil, en proie à des mouvements nerveux qui agitaient tout son corps, se frappait la tête contre la muraille. Sonia et les femmes de chambre tenaient ses mains étroitement serrées.

« Natacha, criait la comtesse, ce n’est pas vrai, n’est-ce pas, il ment ?… Natacha ! poursuivait-elle, en repoussant ceux qui entouraient, dis-moi que ce n’est pas vrai ! »

Natacha s’agenouilla sur le fauteuil, se pencha au-dessus de sa mère, releva sa tête affaissée, et colla sa figure contre la sienne.

« Maman, ma chérie !… Je suis là, maman ! murmurait-elle sans interruption, et, la prenant dans ses bras, elle luttait tendrement avec elle en la faisant entourer d’oreillers, en la forçant à boire un peu d’eau, en dégrafant sa robe.

« Je suis là, maman, je suis là ! » lui disait-elle toujours, en baisant sa tête, son visage, ses mains, et aveuglée par le torrent de larmes qui coulait le long de ses joues.

La comtesse serra la main de sa fille, ferma les yeux et se calma un moment. Tout à coup, se soulevant avec un violent effort, elle promena autour d’elle un regard terne, et, apercevant sa fille, elle lui prit la tête à deux mains et la serra de toutes ses forces, puis, fixant ses yeux sur son visage, qu’elle pressait à lui faire mal, elle la regarda longtemps d’un air égaré.

« Natacha, tu m’aimes ? lui dit-elle tout bas d’une voix confiante… Tu ne me tromperas pas, tu me diras la vérité ? »

Les yeux de Natacha, voilés de larmes, semblaient implorer son pardon.

« Mère chérie ! » dit-elle en employant tout son amour filial à soulager sa mère d’une part de son terrible malheur, pendant que celle-ci, impuissante à conjurer l’horrible réalité, s’obstinait à repousser l’idée qu’elle pouvait encore vivre, lorsque son fils bien-aimé venait d’être tué à la fleur de l’âge, et elle retombait dans le monde du délire pour fuir la fatale vérité.

Natacha n’aurait pu dire comment se passèrent cette première nuit et la journée qui suivit. Elle ne dormit pas, et ne quitta pas sa mère d’une minute. Son affection, tenace et patiente, ne cherchait ni à consoler ni à expliquer, mais enveloppait la pauvre affligée d’effluves de tendresse qui étaient comme un appel à la vie. La troisième nuit, profitant d’un moment d’assoupissement de sa mère, elle venait de fermer les yeux en appuyant sa tête sur le bras du fauteuil, lorsque, à un craquement du lit, elle les rouvrit tout à coup, et vit la malade, assise sur son séant, parlant tout bas :

« Comme je suis heureuse de ton retour !… Tu es fatigué ?… veux-tu du thé ? »

Natacha s’approcha.

« Comme te voilà grand et beau ! » poursuivit la comtesse en prenant la main de sa fille…

— Maman, à qui parlez-vous ?

— Natacha, il est mort, mort !… Je ne le verrai plus ! » Alors, se jetant au cou de sa fille, elle fondit en larmes pour la première fois.

III

Sonia et le vieux comte essayaient en vain de remplacer Natacha ; elle était décidément la seule qui pût arrêter sa mère sur la pente d’un désespoir voisin de la folie. Pendant trois semaines elle resta constamment auprès d’elle, sommeillant à ses côtés dans un fauteuil : elle lui donnait à boire, à manger, et ne cessait de lui adresser de douces et tendres paroles.

La blessure de cette pauvre âme ne pouvait se cicatriser. La mort de Pétia avait emporté la meilleure part de sa vie. Un mois plus tard, cette femme, que la nouvelle de la mort de son fils avait trouvée portant légèrement et avec vigueur ses cinquante ans, sortit de sa chambre, vieille, à moitié morte, et ne prenant plus aucun intérêt à l’existence. Ce coup, qui l’avait terrassée, arracha au contraire sa fille à sa léthargie. Natacha avait cru que sa vie était finie lorsque son affection pour sa mère lui démontra que l’essence de son être, c’est-à-dire l’amour, était encore vivace en elle, et, l’amour une fois réveillé dans son âme, elle revint à la vie.

Les derniers jours du prince André avaient déjà lié Natacha et la princesse Marie ; ce nouveau malheur les rapprocha davantage. Cette dernière avait remis son départ ; elle soigna avec dévouement Natacha, dont les forces physiques avaient été soumises à une trop rude épreuve dans la chambre de sa mère, et qui était tombée malade à son tour. S’apercevant un jour qu’elle avait le frisson, la princesse Marie voulut qu’elle vînt chez elle, la coucha sur son lit, baissa les stores, et allait la quitter, lorsque Natacha la rappela.

« Je n’ai pas sommeil, Marie, reste avec moi.

— Mais tu es fatiguée, dors.

— Non, non, pourquoi m’as-tu emmenée ?… Elle me demandera.

— Non, ma chérie, elle est au contraire beaucoup mieux aujourd’hui. »

Natacha, étendue sur le lit, examinait dans la demi-obscurité les traits de la princesse Marie : « Lui ressemble-t-elle ? se demandait Natacha. Oui et non : elle a quelque chose de particulier, d’étrange, quelque chose qui m’est inconnu, mais elle m’aime, et son cœur est essentiellement bon… mais que pense-t-elle ? Comment me juge-t-elle ? »

« Mâcha, dit-elle timidement en l’attirant par la main, ne crois pas que je sois mauvaise, non, ma petite âme, je t’aime bien, je t’assure, soyons amies, complètement amies. » Et elle lui couvrit de baisers la figure et les mains.

La princesse Marie, confuse et embarrassée, répondit cependant avec joie à cet épanchement.

À dater de ce jour, elles eurent l’une pour l’autre cette amitié exaltée et passionnée qui ne se rencontre qu’entre femmes. Elles s’embrassaient à tout instant, s’adressaient de tendres paroles, et passaient ensemble la plus grande partie de leur journée. Si l’une s’en allait, l’autre s’inquiétait, et ne se rassurait que lorsqu’elle l’avait rejointe. Elles se sentaient plus en paix avec elles-mêmes, réunies que séparées ; c’était un sentiment plus fort que l’amitié, et si exclusif, que la vie ne devenait possible que si l’amie était là. Parfois, elles gardaient le silence pendant de longues heures, ou bien, couchées l’une à côté de l’autre, elles bavardaient toute la nuit jusqu’au matin. Les souvenirs les plus lointains étaient leur thème favori. La princesse Marie racontait son enfance, ses rêveries, parlait de sa mère et de son père, et Natacha, qui jusque-là s’était détournée avec une indifférence hautaine de cette vie de dévouement et de soumission, dont elle ne pouvait comprendre la poétique et chrétienne abnégation, aujourd’hui ardemment attachée à la princesse Marie, s’éprit de sympathie pour son passé, et en comprit enfin le côté intime, resté si longtemps impénétrable à ses yeux. Sans doute, elle ne songeait pas à pratiquer cette abnégation absolue, car elle était habituée à chercher d’autres joies, mais elle apprécia d’autant plus vivement cette vertu, qu’elle ne la possédait pas. Quant à la princesse Marie, elle aussi, en écoutant les récits de l’enfance et de l’adolescence de Natacha, elle entrevoyait un horizon qui lui était inconnu, la foi dans la vie et dans les jouissances qu’elle apporte avec elle. De « lui » elles ne parlaient qu’à de bien rares intervalles, pour ne pas insulter (c’était leur idée) à l’élévation de leurs sentiments, mais ce silence volontaire accomplissait peu à peu, et malgré elles, l’œuvre de l’oubli.

Natacha avait singulièrement pâli, et sa faiblesse était si grande que, lorsqu’on lui parlait de sa santé, elle en éprouvait un certain plaisir ; mais tout à coup, par une révolution subite, elle se sentait envahir, non pas par la crainte de la mort, mais par celle de la maladie et de la perte de sa beauté. Examinant alors son visage amaigri, elle s’étonnait du changement survenu dans ses traits, et les étudiait tristement dans son miroir. « C’était inévitable, » se disait-elle, et cependant elle en avait peur, et regrettait qu’il en fût ainsi ! Un jour, ayant monté trop vite l’escalier, elle s’arrêta essoufflée, et trouva aussitôt une raison pour redescendre, puis une autre pour remonter : elle cherchait ainsi à essayer et à mesurer ses forces. Une autre fois elle appela Douniacha, et la voix lui manqua. Bien qu’elle l’entendît s’approcher, elle l’appela de nouveau, à pleins poumons, comme lorsqu’elle chantait, et elle s’écouta avec attention. Elle ne s’en doutait pas et n’aurait pu le croire possible, mais, à travers la couche épaisse de limon dont elle croyait son âme recouverte, perçaient déjà les fines et tendres pointes de l’herbe nouvelle, qui devait prendre le dessus, et faire bientôt disparaître, sous la sève de sa verdure, la douleur qui l’avait écrasée. La plaie intérieure se cicatrisait.

La princesse Marie partit pour Moscou à la fin de janvier, emmenant Natacha avec elle, car le comte insistait pour qu’elle consultât les médecins.

IV

Après le choc des deux armées qui avait eu lieu à Viazma, et où il avait été impossible à Koutouzow d’arrêter l’élan de ses troupes, désireuses de culbuter l’ennemi et de lui couper la retraite, la fuite des Français et la poursuite des Russes continuèrent sans nouvelle bataille. La fuite de l’armée française était tellement rapide, que l’armée russe ne pouvait l’atteindre ; les chevaux de l’artillerie tombaient, épuisés, sur la route, et nos soldats, exténués de fatigue par cette course incessante de quarante verstes par vingt-quatre heures, ne pouvaient plus en accélérer la vitesse.

Voici qui suffira à donner une idée du degré d’épuisement auquel notre armée était arrivée ; depuis Taroutino elle n’avait perdu, en blessés et en morts, que 5 000 hommes, dont une centaine à peine avaient été faits prisonniers, tandis qu’en arrivant à Krasnoé elle était déjà réduite à la moitié des 100 000 hommes d’effectif qu’elle comptait à sa sortie de Taroutino. La rapidité de sa poursuite agissait par conséquent sur elle d’une façon aussi dissolvante que la fuite sur les Français, avec cette différence toutefois qu’elle marchait de plein gré, sans se sentir, comme l’ennemi, menacée d’un anéantissement complet, et que ses traînards étaient recueillis par leurs compatriotes ; au contraire, les Français restés en arrière tombaient infailliblement entre les mains des Russes. Koutouzow employa, autant qu’il le put, toute son activité à ne pas entraver la retraite des Français, à la favoriser au contraire, tout en facilitant le mouvement en avant de nos troupes. Depuis les fatigues et les pertes qu’elles avaient subies, une autre raison le forçait encore à temporiser : c’était seulement à condition de suivre les Français à distance, qu’on pouvait espérer les tourner dans leur course désordonnée. Koutouzow sentait, comme tout soldat russe, que l’ennemi était vaincu et irrémédiablement vaincu par la seule force des circonstances. Mais ses généraux, surtout les étrangers, brûlant de désir de se distinguer personnellement, de faire prisonnier un duc ou un roi, s’obstinaient à trouver le moment propice pour livrer une bataille en règle, et pourtant rien n’était plus absurde. Aussi ne cessaient-ils de lui présenter des plans, dont le seul résultat était l’augmentation des marches forcées et un surcroît de fatigue pour les hommes, tandis que le plan unique, fermement poursuivi par Koutouzow, de Moscou à Vilna était de diminuer pour ses soldats les misères de cette campagne. Malgré tous ses efforts, il fut néanmoins impuissant à mettre un frein à toutes ces ambitions qui s’agitaient autour de lui, et qui se manifestaient surtout lorsque les troupes russe venaient à tomber inopinément sur les troupes françaises.

C’est ce qui arriva à Krasnoé ; là, au lieu d’avoir affaire à une colonne française isolée, on se heurta contre Napoléon lui-même entouré de 16 000 hommes ; là il fut impossible à Koutouzow d’épargner à son armée une funeste et inutile collision ; le carnage des hommes débandés de l’armée française par les hommes épuisés de l’armée russe continua trois jour durant. On fit un grand nombre de prisonniers, on prit de canons et un bâton qu’on appelait « bâton de maréchal », chacun enfin tint à prouver qu’il s’était « distingué ». Après l’affaire, ce fut une altercation générale : tous se reprochaient les uns aux autres de n’avoir pris ni Napoléon ni aucun de ses maréchaux. Ces hommes, entraînés par leurs passions, n’étaient que les instruments aveugles de l’inexorable nécessité : ils se regardaient comme des héros, et demeuraient persuadés qu’ils s’étaient conduits de la manière la plus noble et la plus méritoire. Koutouzow surtout était l’objet de leur animosité : ils l’accusaient de les avoir empêchés, dès le début de la campagne, de battre Napoléon, de ne penser qu’à ses intérêts, et de n’avoir arrêté la marche de l’armée à Krasnoé que parce qu’il avait perdu la tête en apprenant sa présence, d’être en relations avec lui, même de lui être vendu, etc.

Non seulement, sous l’influence de ces sentiments passionnés, les contemporains ont ainsi jugé Koutouzow ; mais, tandis que la postérité et l’histoire décernent à Napoléon le nom de « Grand », les étrangers le dépeignent, lui, comme un vieillard usé, comme un courtisan corrompu et affaibli, et les Russes, comme un être indéfinissable, une sorte de mannequin, utile dans le moment, grâce à son nom essentiellement russe !

V

Dans les années 1812 et 1813, on l’accusait tout haut. L’Empereur en était mécontent, et dans un livre d’histoire, récemment écrit par ordre supérieur, Koutouzow est représenté comme un courtisan intrigant et fourbe, tremblant même au seul nom de Napoléon, et capable d’avoir empêché, par ses doutes, les troupes russes de remporter à Krasnoé et à la Bérésina une éclatante victoire. Tel est le sort de ceux qui ne sont pas proclamés de « grands hommes », tel est le sort de ces individualités isolées qui, devinant les desseins de la Providence, y soumettent leur volonté : la foule les punit d’avoir compris les lois supérieures qui régissent les affaires de ce monde en déversant sur elles le mépris et l’envie.

Chose étrange et terrible à dire ! Napoléon, cet infime instrument de l’histoire, est pour les Russes eux-mêmes un sujet inépuisable d’exaltation et d’enthousiasme : il est « grand » à leurs yeux. Mettez en parallèle Koutouzow, qui, du commencement à la fin de 1812, de Borodino à Vilna, ne s’est pas une fois démenti, ni par une action, ni par une parole, qui est un temple sans précédent de l’abnégation la plus absolue, qui pressent, avec une si rare clairvoyance, dans les événements qui se passent autour de lui, l’importance qu’ils doivent avoir pour l’avenir. Koutouzow est représenté par eux comme un être incolore, digne tout au plus de commisération, et ils ne parlent plus souvent de lui qu’avec un sentiment de honte mal déguisée !… Et cependant, où trouver un personnage historique qui ait tendu vers un seul et même but avec plus de persévérance, et qui l’ait atteint d’une manière plus complète et plus conforme à la volonté de tout un peuple ?

Il n’a jamais parlé des « quarante siècles qui regardaient ses soldats du haut des Pyramides », des sacrifices qu’il avait faits à « la patrie, de ses intentions et de ses plans » ! Encore moins parlait-il de lui-même. Il ne jouait aucun rôle : à première vue, c’était un homme tout rond, tout simple, ne disant que des choses tout ordinaires. Il écrivait à ses filles, à Mme de Staël, lisait des romans, aimait la société des jolies femmes, plaisantait avec les généraux, les officiers, les soldats, et ne contredisait jamais une opinion contraire à la sienne. Lorsque le comte Rostoptchine lui adressa des reproches tout personnels pour avoir abandonné Moscou, en lui rappelant sa promesse de ne pas le livrer sans bataille, Koutouzow lui répondit :

« C’est ce que j’ai fait. » Et cependant Moscou était déjà abandonné ! Lorsque Araktchéïew vint lui dire de la part de l’Empereur qu’il fallait nommer Yermolow commandant de l’artillerie, Koutouzow répondit :

« C’est ce que je venais de dire, » bien qu’un moment avant il eût dit tout le contraire ! Que lui importait à lui, qui, seul au milieu de cette foule inepte, se rendait compte des conséquences immenses de l’événement, que ce fût à lui ou au comte Rostoptchine qu’on imputât les malheurs de la capitale ? et que lui importait surtout la nomination de tel ou tel chef d’artillerie ?

Dans ces circonstances, comme dans toutes les autres, ce vieillard, arrivé par l’expérience de la vie à la conviction que les paroles ne sont pas les véritables moteurs des actions humaines, en prononçait souvent qui n’avaient aucun sens, les premières qui lui venaient à l’esprit. Mais cet homme qui attachait si peu d’importance à ses paroles, n’en a jamais prononcé une seule, pendant toute sa carrière active, qui ne tendît au but qu’il voulait atteindre. Involontairement cependant, et malgré la triste certitude qu’il avait de ne pas être compris, il lui est arrivé plus d’une fois d’exprimer nettement sa pensée, et cela dans des occasions bien différentes les unes des autres. N’a-t-il pas toujours soutenu, en parlant de la bataille de Borodino, première cause des dissentiments entre lui et son entourage, que c’était une victoire ? Il l’a dit, il l’a écrit dans ses rapports et répété jusqu’à sa dernière heure. N’a-t-il pas aussi déclaré que la perte de Moscou n’était pas la perte de la Russie ? et, dans sa réponse à Lauriston, n’a-t-il pas affirmé que la paix n’était pas possible, du moment qu’elle était contraire à la volonté nationale ? N’a-t-il pas été le seul, pendant la retraite, à envisager nos manœuvres comme inutiles, persuadé que tout se terminerait de soi-même, mieux que nous ne pouvions le désirer ; qu’il fallait faire à l’ennemi « un pont d’or » ; que les combats de Taroutino, de Viazma, de Krasnoé étaient inopportuns ; qu’il fallait atteindre la frontière avec le plus de forces possible, et que pour dix Français il ne sacrifierait pas un Russe ? Lui, qu’on nous dépeint comme un courtisan mentant à Araktchéiew afin de plaire à l’Empereur, est le seul qui, à Vilna, ait osé dire tout haut, en s’attirant ainsi la disgrâce impériale, que la continuation de la guerre au delà des frontières était fâcheuse et sans objet. Il ne suffît pas d’ailleurs d’affirmer qu’il comprenait l’importance de la situation ; ses actes sont là pour le démontrer : il commence par concentrer toutes les forces de la Russie avant d’en venir aux mains avec l’ennemi, il le bat, et le chasse enfin du pays, en allégeant, autant qu’il lui était possible, les souffrances du peuple et de l’armée. Lui, ce temporiseur dont la devise était : « temps et patience, » lui, l’adversaire déclaré des décisions énergiques, il livre la bataille de Borodino en donnant à tous les préparatifs une solennité sans exemple, et soutient ensuite, contre l’avis des généraux, malgré la retraite de l’armée victorieuse, que la bataille de Borodino est une victoire pour la Russie, et insiste sur la nécessité de ne plus en livrer d’autres, de ne pas commencer une nouvelle guerre, de ne pas franchir les frontières de l’Empire !

Comment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde, deviner aussi sûrement le sens et la portée des événements, au point de vue russe ? C’est que cette merveilleuse faculté d’intuition prenait sa source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa pureté et dans toute sa force. Le peuple l’avait compris, et c’était ce qui l’avait amené à réclamer, contre la volonté du Tsar, le choix de ce vieillard disgracié comme le représentant de la guerre nationale. Porté par cette acclamation du pays à ce poste élevé, il y employa tous ses efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes à la mort, mais pour les ménager et les conserver à la patrie !

Cette figure simple et modeste, et par conséquent « grande » dans la véritable acception du mot, ne pouvait être coulée dans le moule mensonger du héros européen, du soi-disant dominateur des peuples, tel que l’histoire l’a inventé !… Il ne saurait y avoir de « grands hommes » pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres à leur taille !

VI

Le 17 novembre fut le premier jour de la bataille de Krasnoé. Un peu avant le soir, après d’interminables discussions, après toutes sortes de retards causés par les généraux qui n’étaient pas arrivés en temps utile à l’endroit désigné, après l’envoi en tous sens d’aides de camp chargés d’ordres et de contre-ordres, il devint évident que l’ennemi était en fuite et qu’aucune bataille n’était possible.

La journée était belle et froide. Koutouzow, accompagné d’une nombreuse suite, où les mécontents étaient en grande majorité, monté sur son vigoureux petit cheval blanc, se rendit à Dobroïé, où le quartier général avait été transporté d’après son ordre. Le long de la route se pressaient autour des feux les prisonniers français qu’on avait faits ce jour-là, au nombre de 7 000. Non loin de Dobroïé, une foule de soldats déguenillés causaient bruyamment autour de pièces françaises dételées. À l’approche du commandant en chef, les voix se turent, et tous les yeux se fixèrent sur lui, pendant qu’un des généraux lui expliquait où l’on s’était emparé de ces canons et de ces hommes. Sa physionomie était soucieuse, et il prêtait une oreille distraite aux rapports qu’on lui faisait, il examinait ceux dont l’aspect était le plus misérable. La plupart des soldats français n’avaient plus figure humaine : le nez et les joues gelés, les yeux rouges, gonflés et purulents, il semblait ne leur rester que quelques minutes à vivre. Deux d’entre eux, dont l’un avait le visage couvert de plaies, déchiraient de la viande crue. Il y avait quelque chose d’animal et d’effrayant dans le regard en dessous jeté par ces malheureux sur les survenants. Koutouzow, après les avoir longtemps regardés, hocha la tête d’un air triste et pensif. Un peu plus loin, il vit un soldat russe qui adressait en souriant quelques paroles affectueuses à un Français : il hocha de nouveau la tête, sans que sa physionomie changeât d’expression.

« Que dis-tu ? demanda-t-il au général qui essayait d’attirer son attention sur les drapeaux français réunis en faisceaux devant le régiment de Préobrajenski… Ah ! les drapeaux ! reprit-il, et, s’arrachant avec peine au sujet qui le préoccupait, il jeta autour de lui un regard distrait, poussa un profond soupir et ferma les yeux.

Un des généraux fit signe au soldat qui tenait les drapeaux de s’avancer et de les placer autour du commandant en chef. Celui-ci resta un moment sans rien dire, puis, se soumettant à contre-cœur aux devoirs de sa position, releva la tête, regarda avec attention les officiers qui l’entouraient, et prononça avec lenteur, au milieu d’un profond silence, ces quelques paroles :

« Je vous remercie tous pour votre fidèle et pénible service. La victoire est à nous, et la Russie ne nous oubliera pas ! À vous la gloire dans les siècles à venir ! » Il se tut, et, avisant un soldat tenant une aigle française, qu’il avait inclinée devant le drapeau des Préobrajenski :

« Plus bas, plus bas, qu’il baisse la tête !… Comme ça, c’est bien ! Hourra ! mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers le soldat.

— Hourra ! » hurlèrent des milliers de voix.

Pendant qu’ils poussaient ces cris, Koutouzow, courbé sur sa selle, baissa la tête, et son regard devint doux et railleur :

« Voilà ce que c’est, mes enfants, » dit-il, lorsque le silence fut rétabli. Officiers et soldats se rapprochèrent de lui pour entendre ce qu’il allait leur dire. L’inflexion de sa voix, l’expression de son visage, étaient complètement changées : ce n’était plus le commandant en chef qui parlait, c’était simplement un vieillard qui avait à causer avec ses frères d’armes :

« Voilà ce que c’est, mes enfants. Je sais que c’est dur, mais qu’y faire ? Ayez patience : cela ne durera plus longtemps. Nous reconduirons nos hôtes jusqu’au bout, et alors nous nous reposerons. Le Tsar n’oubliera pas vos services. C’est dur, j’en conviens, mais songez que vous êtes chez vous, tandis qu’eux, et il indiqua les prisonniers… voyez où ils en sont réduits : leur misère est pire que celle des derniers mendiants. Quand ils étaient forts, nous ne les ménagions pas, mais maintenant nous pouvons en avoir pitié… Ce sont des hommes aussi bien que nous, n’est-ce pas, mes enfants ? »

Dans les regards fixes et respectueux que les soldats attachaient sur lui, se lisait la sympathie éveillée par son discours. Sa figure s’éclaira de plus en plus d’un sourire bienveillant qui bridait les coins de ses lèvres et de ses yeux. Il baissa la tête et ajouta :

« À dire vrai, qui les a priés de venir ? Ils n’ont que ce qu’ils méritent, après tout ! »

Et, donnant à son cheval un coup de fouet accompagné d’un formidable juron, il s’éloigna au bruit des rires et des hourras des soldats, qui rompirent aussitôt leurs rangs.

Sans doute, toutes les paroles du général en chef n’avaient pas été comprises des troupes, et personne n’aurait pu les répéter textuellement ; mais, solennelles au début, et empreintes à la fin d’une simplicité pleine de bonhomie, elles leur allaient droit au cœur, car chacun éprouvait comme lui, avec la conscience de la justice et du triomphe de son droit, le sentiment de compassion pour l’ennemi, si bien exprimé par le juron caractéristique du vieillard ; les cris joyeux des soldats y répondirent, et ne s’arrêtèrent pas de longtemps. Un des généraux s’étant approché ensuite du maréchal pour lui demander s’il ne désirait pas monter en voiture, Koutouzow ne put lui répondre que par un sanglot.

VII

Le crépuscule du 8 novembre, dernier jour de la bataille de Krasnoé, était déjà tombé lorsque les troupes arrivèrent à l’étape. Le temps était toujours calme, il gelait, et, à travers les rares flocons de neige qui voltigeaient en l’air, on apercevait le bleu sombre du ciel étoilé.

Le régiment d’infanterie de ligne qui avait quitté Taroutino au nombre de 3 000 hommes arriva un des premiers, réduit à 900, au village où il devait passer la nuit. Les fourriers déclarèrent que toutes les isbas étaient occupées par les malades et les morts, les états-majors et les soldats de cavalerie. Une seule était libre pour le commandant du régiment, qui s’y rendit aussitôt, pendant que les soldats traversaient le village et mettaient leurs fusils en faisceaux en face des dernières maisons.

Semblable à un énorme polype à mille bras, le régiment s’occupa à l’instant d’arranger sa tanière et de pourvoir à sa nourriture. Une partie des soldats se dirigea, en s’enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux, vers un petit bois de bouleaux, à droite de la route, et l’on y entendit aussitôt retentir les chansons et le bruit des haches qui coupaient les branches. L’autre partie s’agitait autour des fourgons et en tirait les marmites, les biscuits et le fourrage pour les chevaux, déjà attachés au piquet ; d’autres enfin s’étaient dispersés dans le village pour nettoyer les logements des officiers de l’état-major, en enlever les cadavres des Français, ainsi que les planches et la paille des toits et les branches sèches des haies pour s’en faire des abris. Une quinzaine de soldats étaient précisément occupés à démolir une de ces clôtures, qui entourait une remise dont le toit avait déjà été arraché.

« Eh ! eh ! poussons tous à la fois, » criaient plusieurs d’entre eux, et la haie couverte de neige se balançait en faisant entendre dans les ténèbres de la nuit le craquement sec causé par la gelée.

Les pieux gémissaient sous leur poussée, et enfin la haie céda à moitié, en entraînant avec elle les soldats. Une formidable explosion de rires accompagna leur chute.

« À vous deux, tenez-la ?

— Ici le levier !

— Où te fourres-tu donc !

— Voyons, ensemble, enfants, en mesure ! »

Tous se turent ! une voix, au timbre bas et velouté, entonna une chanson ; à la fin du troisième refrain, comme la dernière note s’éteignait, tous les soldats lancèrent ensemble un cri modulé : « Ça marche ! ensemble, enfants ! » Mais, malgré tous leurs efforts, la haie résistait encore, et l’on entendit leurs respirations haletantes.

« Eh ! vous autres de la sixième compagnie, arrivez donc… aidez-nous, nous vous le rendrons ! »

Quelques hommes de la sixième compagnie, qui retournaient au village, accoururent à l’appel, et un moment après ils emportaient tous ensemble la haute clôture, dont les branches tordues et à moitié disjointes meurtrissaient sous leur poids les épaules des soldats essoufflés.

« Eh ! va donc ? Tu buttes, animal !

— Que faites-vous là ? s’écria tout à coup d’un ton impératif un sous-officier qui s’élançait vers les porteurs ; le général est dans cette isba. Je vais vous arranger, imbéciles que vous êtes, continua-t-il en donnant une vigoureuse bourrade au premier soldat qui lui tomba sous la main.

— Silence donc !… pas tant de tapage ! »

Les soldats, se turent, et celui qui avait reçu le coup de poing grommela entre ses dents, en voyant le sous-officier s’éloigner :

« Tudieu ! quelle tape !… J’en ai la figure qui me saigne !

— Cela te déplaît, dis donc ? » dit une voix railleuse. Et les soldats, marchant avec précaution, poursuivirent leur chemin, mais, à la sortie du village, la gaieté leur revint de plus belle, et ils reprirent leurs joyeux propos, entremêlés de jurons inoffensifs.

Les officiers supérieurs, réunis dans l’isba, devisaient vivement, en prenant leur thé, sur la journée qui venait de s’écouler et sur les manœuvres en projet pour le lendemain : il s’agissait d’une marche de flanc sur la gauche, pour couper les communications du vice-roi et le faire prisonnier.

Pendant que les hommes traînaient la haie en trébuchant à chaque pas, le feu s’allumait sous les marmites, le bois éclatait en crépitant, la neige fondait, et les ombres noires des soldats, qui battaient le sol de leurs semelles, se mouvaient en tous sens. Sans que le moindre commandement eût été donné, briquets et haches travaillaient à l’unisson : d’un côté on empilait la provision de bois pour la nuit, et l’on dressait les tentes pour les officiers ; de l’autre on faisait cuire le souper, on nettoyait les fusils et l’on astiquait les effets d’équipement. La haie, soutenue par des pieux, fut placée en demi-cercle du côté du nord pour empêcher le feu de s’éteindre. On sonna la retraite, on fit l’appel, on mangea, et l’on s’installa autour des foyers, les uns raccommodant leur chaussure ou fumant leur pipe, les autres se mettant tout nus et grillant à plaisir leur vermine.

VIII

Les conditions exceptionnellement pénibles de la vie des soldats russes, qui souffraient du manque de chaussures et de vêtements chauds, qui couchaient à la belle étoile et marchaient dans la neige par dix-huit degrés de froid, sans même recevoir la ration réglementaire, auraient pu faire croire avec quelque raison qu’ils devaient présenter l’aspect le plus triste et le plus navrant. Jamais au contraire l’armée, même dans la situation la plus favorable, n’avait été aussi en train et aussi bien disposée. Cela provenait de ce que chaque jour elle rejetait hors de son sein tout ce qu’elle avait d’hommes affaiblis et découragés. Il n’y restait donc que la fleur des troupes, celles qui conservaient la force de l’âme et celle du corps.

De nombreux soldats de la huitième compagnie s’étaient réunis derrière l’abri de la haie. Deux sergents-majors entre autres y avaient réclamé une place autour du feu, qui y était plus vif que partout ailleurs, sous prétexte qu’ils avaient aidé à y apporter des bûches.

« Eh, dis donc, Makéew ? où t’es-tu perdu ? Est-ce que les loups t’auraient mangé ? Apporte-nous donc du bois, fainéant, cria un soldat avec des cheveux roux et une figure rougie par le froid, dont la fumée faisait cligner les yeux, mais qui ne s’éloignait pas du brasier.

— Vas-y donc, « la corneille », répondit celui à qui il s’adressait, en se retournant vers un autre de ses camarades.

Le soldat roux n’était ni sous-officier ni caporal, mais sa vigueur physique lui donnait le droit de commander à ceux qui étaient plus faibles que lui. « La corneille », petit soldat malingre, au nez pointu, se leva avec soumission, mais au même moment la lueur du bûcher éclaira la silhouette d’un jeune troupier de bonne tournure qui s’avançait en pliant sous le faix d’une brassée de branches sèches.

« Voilà qui est bien, donne-les ici. »

Les branches furent cassées, jetées sur les charbons, et, grâce au souffle des bouches et aux pans des capotes mis en mouvement, la flamme jaillit et pétilla. Les soldats s’approchèrent, allumèrent leurs pipes, pendant que leur jeune camarade, les poings sur les hanches, piétinait sur place pour réchauffer ses pieds glacés.

« Ah, petite mère, la rosée est froide mais belle… chantonnait-il à demi-voix.

— Eh ! dis donc, tes semelles s’envolent, s’écria « le roux », en voyant pendre une des semelles du jeune garçon… C’est dangereux de danser, sais-tu ? »

Le danseur s’arrêta, arracha le morceau de cuir qui pendillait et le jeta au feu.

« C’est vrai, » dit-il, et, tirant de sa giberne un morceau de drap français gros-bleu, il en entoura son pied.

« On nous en donnera bientôt d’autres, dit un des soldats, et même nous en aurons une double paire !… Et Pétrow, ce fils de chienne, est donc resté parmi les traînards ?

— Je l’ai cependant vu, répondit un autre.

— Eh bien ! quoi, c’est un de plus de…

— À la troisième compagnie il a manqué hier neuf hommes à l’appel !

— La belle nouvelle ! Que faire, que diable, quand les pieds sont gelés ?

— À quoi bon y penser ? murmura le sergent-major.

— Tu as donc bien envie d’en avoir de pareils ? dit un vieux soldat en s’adressant d’un air de reproche à celui qui avait parlé des pieds gelés.

— Qu’est-ce que tu crois donc, toi ? s’écria, de derrière le brasier, d’une voix aiguë et tremblante, celui qu’on avait appelé « la corneille ». Si le corps reste sain, on maigrit, et puis on meurt… c’est comme moi, je n’en puis plus !… » et il ajouta d’un air résolu en interpellant le sergent-major : « Qu’on m’envoie à l’hôpital ! Ça me fait mal partout, la fièvre ne me lâche pas, et alors, moi aussi, je resterai en route !

— Voyons, voyons ! » répondit le sergent-major avec calme.

« La corneille » se tut et la conversation recommença sur toute la ligne.

« On en a pris pas mal de Français aujourd’hui, mais quant à leur chaussure, ce n’est pas la peine d’en parler, dit un soldat en changeant de sujet.

— Ce sont les cosaques qui les ont déchaussés ; on a nettoyé l’isba pour le colonel et on les a tous emportés… Eh bien, croiriez-vous, mes enfants, cela faisait de la peine de les voir ainsi bousculer. Il y en avait un qui vivait encore et qui marmottait quelque chose dans sa langue… Et comme il est propre ce peuple, mes enfants… reprit le premier… et blanc, blanc comme ce bouleau qu’est là-bas…, et il y en a de braves parmi eux, et de très nobles, que je vous dirai !

— Qu’est-ce qui t’étonne ? On en recrute chez eux de toutes les classes.

— Et pourtant ils ne comprennent pas un mot de ce que nous disons, objecta avec un air de surprise le jeune soldat… Je lui demande à quelle couronne il appartient, et lui me bégaye une réponse à sa façon. C’est un peuple étonnant !

— Il y a là-dessous quelque diablerie, mes camarades, dit celui qui s’étonnait de la blancheur de peau des Français : les paysans m’ont raconté qu’à Mojaïsk, lorsqu’on a enlevé les morts un mois après la bataille, ils étaient encore aussi blancs et aussi propres que du papier, et pas la moindre odeur !

— Cela tient-il au froid ? demanda l’un.

— En voilà un imbécile ! Au froid, quand il faisait chaud… Si c’était le froid, les nôtres aussi n’auraient pas senti mauvais ; tandis qu’ils me disaient que les nôtres étaient pleins de vers, et qu’on était obligé de se bander la bouche avec des mouchoirs quand on les emportait ; mais eux restaient toujours blancs comme du papier.

— C’est probablement leur nourriture qui en est cause, dit le sergent-major, ils avaient un manger de maîtres.

— Et les paysans m’ont raconté, reprit le narrateur, qu’on les a envoyés de dix villages, et que pendant vingt jours ils n’ont fait qu’enlever les morts, et pas tous encore, car il y avait aussi des loups en masse…

— C’était là une vraie bataille, quoi ! dit un vieux troupier, tandis que toutes les autres, ce n’a été que pour tourmenter le soldat ! »

La conversation tomba, et chacun s’arrangea pour passer la nuit de son mieux.

« Ah ! Dieu ! quelle quantité d’étoiles ; on dirait que ce sont les femmes qui ont tendu leurs toiles là haut ! dit le jeune soldat en tombant en admiration devant la voie lactée.

— C’est bon signe, mes enfants, la récolte sera belle. »

Au milieu du silence général on entendit bientôt les ronflements de quelques dormeurs ; les autres se retournaient pour se chauffer, en échangeant entre eux quelques paroles… Tout à coup du brasier voisin, à une centaine de pas de distance, s’élevèrent de bruyants éclats de rire.

« Oh ! qu’est-ce qu’ils ont donc à la cinquième compagnie ?… Et ce qu’il y a de monde, regarde donc ! »

Un soldat se leva pour aller voir de plus près.

« C’est qu’ils rient joliment bien là-bas, dit-il en revenant… C’est deux Français qui sont venus, un tout gelé, mais l’autre si en train qu’il chante des chansons.

— Oh ! oh ! Eh bien, allons-y, faut voir ça ! »

IX

La cinquième compagnie bivouaquait sur la lisière même de la forêt, et un énorme feu éclairait vivement, au milieu de la neige, les branches d’arbres ployant sous le givre, lorsque, au milieu de la nuit, on entendit dans le bois des pas qui faisaient craquer les branches sèches.

« Mes enfants, ce sont les sorcières ! » dit un soldat.

Tous relevèrent la tête et écoutèrent. Deux figures humaines, d’une tournure étrange, furent soudain éclairées par la flamme au moment où elles sortirent du taillis : c’étaient deux Français qui se cachaient dans la forêt. Prononçant des paroles inintelligibles pour les soldats, ils se dirigèrent vers eux. L’un, coiffé d’un shako d’officier, paraissait très affaibli, et, se laissa tomber plutôt qu’il ne s’assit auprès du feu ; son compagnon, plus petit, trapu, les joues bandées d’un mouchoir, était évidemment plus robuste. Il releva son compagnon, et, montrant sa bouche, dit quelques mots. Les soldats les entourèrent, on étendit une capote sous le malade, et on leur apporta à tous deux de la « cacha » et de l’eau-de-vie. L’officier était Ramballe avec son domestique Morel. Lorsque ce dernier eut avalé l’eau-de-vie et une grande écuelle de « cacha », une gaieté maladive s’empara de lui ; il se mit à parler sans s’arrêter, tandis que son maître, refusant de rien prendre, gardait un morne silence, en regardant les soldats russes de ses yeux rouges et vagues. Un long et sourd gémissement s’échappait parfois de ses lèvres. Morel, désignant les épaules du malade, cherchait à faire comprendre que c’était un officier, et qu’il fallait le réchauffer. Un officier russe, s’étant approché d’eux, envoya demander au colonel s’il ne voudrait pas recueillir un officier français transi de froid. Le colonel donna l’ordre de le lui amener. Ramballe fut engagé à se lever ; il essaya, mais, au premier mouvement qu’il fit, il vacilla, et serait infailliblement tombé, sans le secours d’un soldat qui le souleva et aida ses camarades à le transporter dans l’isba. Passant ses bras autour du cou de ses porteurs et inclinant la tête comme un enfant sur l’épaule de l’un d’eux, il ne cessait de répéter d’une voix plaintive :

« Oh ! mes braves, mes bons, mes bons amis !… Voilà des hommes ! »

Morel, resté avec les soldats, occupait la meilleure place. Ses yeux étaient rouges, enflammés et larmoyants ; vêtu d’une pelisse de femme, il avait mis par-dessus son bonnet un mouchoir noué sous le menton. L’eau-de-vie l’ayant un peu grisé, il chantait d’une voix rauque et mal assurée une chanson française. Les soldats se tenaient les côtes de rire.

« Voyons, voyons, que je l’apprenne… Comment est-ce ? J’attraperai l’air, bien sûr ? disait le soldat chanteur que Morel serrait contre lui avec tendresse.

— Vive Henri IV, Vive ce roi vaillant ! Ce diable à quatre…, chantait Morel.

— Vive harica, vive cerouvalla ! sidiablaka… répétait à son tour le soldat qui avait saisi le refrain.

— Bravo ! bravo ! » s’écrièrent quelques voix, au milieu d’un franc éclat de rire.

Morel riait avec eux en continuant… : « eut le triple talent de boire, de battre, et d’être un vert galant !

— Cela sonne bien tout de même. Voyons, Zaletaiew, répète.

— Kiou kiou… le tripetala déboi, déba et dettra vargala, chanta-t-il, criant à pleins poumons et avançant ses lèvres avec effort.

— C’est ça, c’est ça !… c’est du français, n’est-ce pas ?… Donne-lui de la « cacha », il lui en faudra pas mal pour en manger à sa faim. » Et Morel engloutit sa troisième écuelle.

De sympathiques sourires couraient sur les visages des jeunes soldats, tandis que les vieux, trouvant au-dessous d’eux de s’occuper de ces puérilités, restaient étendus de l’autre côté du feu, en se soulevant parfois pour jeter un coup d’œil affectueux sur Morel.

« C’est aussi des hommes pourtant, dit l’un d’eux en s’enveloppant de sa capote, et l’absinthe aussi a ses racines. »

— Oh ! comme le ciel est étoilé, c’est signe de gelée, quel malheur !… »

Les étoiles, assurées de n’être plus dérangées par personne, scintillèrent plus vivement sur la sombre voûte ; tantôt s’éteignant, tantôt s’allumant et lançant dans l’espace une gerbe de lumière, elles semblaient se communiquer mystérieusement une joyeuse nouvelle.

X

L’armée française continuait à fondre dans une progression égale et mathématique, et le passage de la Bérésina, sur lequel on a tant écrit, n’a été qu’un incident de sa destruction, et nullement l’épisode décisif de la campagne. Si l’on en a fait tant de bruit du côté des Français, c’est que tous les malheurs, tous les désastres échelonnés le long de leur route, se réunirent ensemble en un sinistre pour les accabler sur ce pont écroulé, et laisser ensuite dans l’esprit de chacun un ineffaçable souvenir. Si, du côté des Russes, il a eu un égal retentissement, c’est que, loin du théâtre de la guerre, à Pétersbourg, Pfühl avait composé un plan, destiné à faire tomber Napoléon dans un piège stratégique qu’il lui tendait ex professo sur les bords de la Bérésina. Convaincu que tout se passerait conformément à la combinaison adoptée, on soutenait que la Bérésina avait été la perte des Français, quand au contraire les conséquences de ce passage furent moins fatales aux Français que Krasnoé, comme le prouve le chiffre des prisonniers et des canons qui leur furent enlevés dans cette rencontre.

Plus la fuite des Français s’accélérait, plus étaient misérables les derniers débris de leur armée, surtout après la Bérésina, et plus s’éveillaient d’un autre côté les passions des généraux russes, qui ne se ménageaient pas les reproches et en accablaient surtout Koutouzow. Supposant que l’insuccès du plan de Pétersbourg lui serait attribué, on ne lui épargnait ni le mécontentement, ni le dédain et les railleries, déguisées, il est vrai, sous des formes respectueuses, qui le mettaient dans l’impossibilité de relever l’accusation. Tout son entourage, incapable de le comprendre, déclarait ouvertement qu’avec ce vieillard entêté il n’y avait pas de discussion possible ; que jamais il ne serait à la hauteur de leurs vues, et qu’il se bornerait toujours à leur répondre par son éternelle phrase : « Il faut faire un pont d’or aux Français. » S’il leur disait qu’il fallait attendre les vivres, que les soldats n’avaient pas de bottes, ces réponses si simples à leurs savantes combinaisons étaient pour eux une nouvelle preuve que c’était un vieil imbécile, tandis qu’eux, les généraux intelligents et habiles, n’avaient aucun pouvoir.

Ces dissentiments et ces dispositions malveillantes de l’état-major arrivèrent aux dernières limites après la jonction de l’armée de Koutouzow avec celle de Wittgenstein, le brillant amiral et le héros de Pétersbourg. Une seule fois, après la Bérésina, Koutouzow prit de l’humeur, et écrivit à Bennigsen, qui envoyait des rapports particuliers à l’Empereur, les lignes suivantes :

« Je prie Votre Haute Excellence, au reçu de cette lettre, de vous retirer à Kalouga à cause de l’état précaire de votre santé, et d’y attendre les ordres ultérieurs de Sa Majesté Impériale. »

À la suite de l’éloignement de Bennigsen, le grand-duc Constantin, qui avait fait le commencement de la campagne et qui avait été mis de côté par Koutouzow, revint à l’armée, fit part au commandant en chef du déplaisir que causaient à l’Empereur la faiblesse de nos succès et la lenteur de nos mouvements, et lui annonça la prochaine arrivée de Sa Majesté.

Koutouzow, chez qui l’expérience du courtisan était au moins égale à celle du militaire, comprit aussitôt que son rôle était fini, et que le semblant de pouvoir dont on l’avait revêtu lui était retiré. C’était facile à comprendre. D’un côté, la campagne dont on lui avait confié la direction était terminée, et par conséquent il avait rempli son mandat ; et, de l’autre, il éprouvait une fatigue physique qui exigeait, pour son corps brisé par l’âge, un repos absolu.

Le 29 novembre, il entra à Vilna, « Son cher Vilna », comme il l’appelait. Il y était venu déjà deux fois comme gouverneur ; il trouva donc, en dehors des aises de la vie que lui offrait cette ville, heureusement préservée des horreurs de la guerre, de vieux amis et de bons souvenirs. Rejetant loin de lui tout souci gouvernemental et militaire, il se mit à vivre d’une existence régulière et tranquille, autant que le lui permettaient toutefois les intrigues qui s’ourdissaient autour de lui, comme si tout ce qui allait se passer d’événements importants lui était devenu complètement indifférent.

Tchitchagow était le plus acharné projeteur de diversions militaires ; c’était lui qui avait proposé d’en faire une en Grèce et l’autre à Varsovie ; il refusait toujours de se rendre où on l’envoyait. Tchitchagow regardait Koutouzow comme son obligé, parce qu’ayant reçu en 1811 la mission de conclure la paix avec la Turquie en dehors de ce dernier, et ayant appris qu’elle était déjà signée, il avait dit à l’Empereur que tout l’honneur en revenait à Koutouzow, fut le premier à venir à sa rencontre, à l’entrée du château de Vilna, en petite tenue de marin, l’épée au côté, la casquette sous le bras, et lui remit le rapport de l’état des troupes et les clefs de la ville. La déférence semi-méprisante que la jeunesse témoignait à ce vieillard, qu’elle regardait comme tombé en enfance, perçait à tout propos avec une brutale franchise, dans la conduite de Tchitchagow, qui connaissait déjà les accusations portées contre Koutouzow. Ce dernier lui ayant dit que les fourgons qui contenaient sa vaisselle de table et qui lui avaient été enlevés à Borissow lui seraient rendus intacts :

« C’est sans doute pour me dire que je n’ai pas sur quoi manger ? J’ai au contraire tout ce qu’il faut pour vous, même dans le cas où vous voudriez donner des dîners[1], » répliqua vivement Tchitchagow, qui tenait à faire montre, dans chaque parole, de son importance personnelle, et supposait à Koutouzow la même préoccupation.

Celui-ci, avec un sourire fin et pénétrant, lui répondit simplement :

« Ah ! ce n’est que pour vous dire ce que je vous dis, et rien de plus. »

Le commandant en chef arrêta la plus grande partie des troupes à Vilna, contre la volonté de l’Empereur. Après quelque temps de séjour, son entourage déclara qu’il avait complètement baissé. S’occupant fort peu de l’administration militaire, il laissait ses généraux agir à leur guise, et menait une vie de plaisirs, en attendant l’arrivée du Souverain.

XI

Le 11 décembre, Sa Majesté, accompagnée de sa suite, du comte Tolstoï, du prince Volkonsky et d’Araktchéïew, arriva dans son traîneau de voyage, droit au château de Vilna. Malgré un froid très vif, une centaine de généraux et d’officiers des états-majors, ainsi qu’une garde d’honneur du régiment de Séménovsky, l’attendaient au dehors.

Le courrier qui précédait le Tsar, dans une troïka menée à fond de train, s’écria :

« Le voici ! » Konovnitzine s’élança dans le vestibule pour annoncer le Tsar à Koutouzow, qui attendait dans la chambre du suisse.

Une minute plus tard, la poitrine couverte de décorations, le ventre comprimé par son écharpe, il s’avança sur le perron en se balançant de toute sa forte et grasse personne, mit son chapeau, prit ses gants à la main, et, descendant avec peine les degrés, reçut le rapport qu’il devait remettre à l’Empereur.

Une seconde troïka passa ventre à terre, et tous les yeux se fixèrent sur un traîneau qui s’avançait rapidement derrière elle, et au fond duquel on apercevait déjà l’Empereur et Volkonsky.

Accoutumé, depuis cinquante ans, à l’émotion que lui causait invariablement une arrivée impériale, le général en chef la ressentit cette fois comme toujours : il tâta, avec une hâte inquiète, ses décorations, redressa son chapeau, et, au moment où l’Empereur mit pied à terre, leva les yeux sur lui ; puis, prenant courage, il s’avança, et lui présenta le rapport, en lui parlant de sa voix insinuante et voilée. L’Empereur l’enveloppa des pieds à la tête d’un rapide coup d’œil, et fronça imperceptiblement les sourcils, mais, se dominant aussitôt, il lui ouvrit les bras et l’embrassa. De nouveau, l’impression que lui fit cette accolade familière, en se rattachant peut-être à ses pensées intimes, agit sur lui comme d’habitude et se traduisit par un sanglot.

L’Empereur salua les officiers, la garde des Séménovsky, et, serrant encore une fois la main au maréchal, entra au château.

Resté seul avec lui, il ne lui cacha pas son mécontentement des fautes qu’il avait commises à Krasnoé et à la Bérésina, ainsi que de la lenteur apportée à la poursuite de l’ennemi, et termina en lui exposant le plan d’une campagne hors du pays. Koutouzow ne fit ni objections ni remarques. Sa figure n’exprimait qu’une soumission complète et impassible, la même qu’il avait témoignée, sept ans auparavant, en recevant les ordres de l’Empereur sur le champ d’Austerlitz. Lorsqu’il le quitta, la tête inclinée sur sa poitrine, et traversant la grande salle, de son pas lourd et chancelant, une voix l’arrêta en lui disant :

« Votre Altesse ! »

Koutouzow releva la tête, et regarda longtemps le comte Tolstoï, qui était debout devant lui et lui présentait sur un plateau d’argent un petit objet. Il semblait ne pas comprendre ce qu’on lui voulait. Tout à coup un imperceptible sourire passa sur sa large figure, et, s’inclinant respectueusement, il prit l’objet qui était sur le plateau. C’était le Saint-Georges de première classe.

XII

Le lendemain, Koutouzow donna un grand banquet, suivi d’un bal que l’Empereur honora de sa présence. Du moment qu’il avait reçu le Saint-Georges, on lui rendait les plus grands honneurs, mais le mécontentement du Souverain n’était un secret pour personne. Les convenances seules étaient observées, et l’Empereur en donnait l’exemple tout le premier ; mais tout bas on disait que ce vieillard était coupable et tombé en enfance. Lorsque, à l’entrée de Sa Majesté dans la salle de bal, Koutouzow, suivant les traditions de l’époque de Catherine, fit incliner devant lui les drapeaux ennemis, Alexandre fronça le sourcil et murmura quelques mots, et entre autres ceux-ci :

« Vieux comédien ! »

Sa mauvaise humeur contre Koutouzow provenait surtout de ce que ce dernier ne voulait pas ou ne pouvait pas comprendre la nécessité de la nouvelle campagne projetée.

Le lendemain de son arrivée à Vilna, le Tsar avait dit aux officiers réunis :

« Vous n’avez pas sauvé la Russie seule, vous avez sauvé l’Europe ! »

Tous comprirent alors que la guerre n’était pas finie. Mais Koutouzow n’y voulait rien entendre, et disait tout haut qu’une autre guerre ne pourrait ni améliorer la position, ni augmenter la gloire de la Russie, que son prestige en serait au contraire diminué, et que sa situation à l’intérieur en deviendrait pire. Il essaya de prouver à l’Empereur la difficulté de faire de nouvelles levées, et lui fit même entrevoir la possibilité d’un insuccès.

Il était dès lors évident qu’avec une telle disposition d’esprit le maréchal n’était qu’un obstacle, dont il fallait se débarrasser.

Pour éviter de le froisser trop vivement, on s’arrêta à une combinaison toute naturelle : on lui ôta peu à peu le pouvoir, comme on avait fait à Austerlitz, pour le remettre insensiblement entre les mains de l’Empereur. À cet effet, l’état-major fut peu à peu transformé, et la puissance de celui de Koutouzow devint nulle. Toll, Konovnitzine et Yermolow reçurent d’autres destinations, et l’on parla ouvertement de la santé ébranlée du maréchal, car on savait que plus on le répétait, plus il devenait facile de lui donner un successeur. De même que, dans le temps, Koutouzow avait été retiré sans bruit de la Turquie pour organiser les milices à Pétersbourg, et de là envoyé à l’armée où il était indispensable, de même aujourd’hui, son rôle étant fini, un nouveau rouage fut mis en mouvement.

La guerre de 1812 ne devait plus se borner à garder son caractère national, si cher à tout cœur russe, elle allait prendre une importance européenne.

Au mouvement des peuples de l’Occident vers l’Orient succédait un mouvement inverse. Cette nouvelle guerre exigeait un nouveau moteur, ayant d’autres mobiles que ceux de Koutouzow. Alexandre Ier était cet homme, aussi nécessaire pour rétablir les limites des territoires et des peuples, que l’autre l’avait été pour le salut et la gloire de la Russie. Koutouzow ne pouvait comprendre ce que signifiaient l’Europe, son équilibre et Napoléon. Il lui semblait à lui, représentant du peuple russe, et russe de cœur, que, du moment où l’ennemi était écrasé, la patrie délivrée et parvenue au pinacle de la gloire, l’œuvre elle-même était terminée. Il ne restait donc plus au représentant de la guerre nationale qu’à mourir, et il mourut !

XIII

Pierre, comme il arrive le plus souvent, ne sentit le poids des privations physiques et de la tension morale qu’il avait éprouvées pendant sa captivité, que lorsqu’elle arriva à son terme. À peine en liberté, il partit pour Orel, et le surlendemain, au moment de se mettre en route pour Kiew, il tomba malade d’une fièvre bilieuse, comme le déclarèrent les médecins ; cette fièvre l’y retint pendant trois mois. Malgré leurs soins, leurs saignées et leurs médicaments de toutes sortes, la santé lui revint.

Les jours qui s’écoulèrent entre sa libération et sa maladie ne lui laissèrent aucune impression. Il ne conserva que le souvenir d’un temps gris, sombre, pluvieux, d’un affaissement physique, de douleurs intolérables dans les pieds et dans le côté, d’une suite ininterrompue de malheurs et de souffrances, de la curiosité indiscrète des généraux et des officiers qui le questionnaient, des difficultés qu’il avait eues à trouver une voiture et des chevaux, et par-dessus tout de l’engourdissement moral qui l’avait accablé. Le jour où il fut mis en liberté, il vit passer le corps de Pétia, et apprit également que le prince André venait de mourir à Yaroslaw, dans la maison des Rostow. Denissow, qui lui avait annoncé cette nouvelle, fit, en causant avec lui, allusion à la mort d’Hélène, croyant qu’il la savait déjà. Pierre en fut étrangement surpris, mais rien de plus : il n’appréciait pas toute l’importance que cet événement pouvait avoir pour lui, tant il était poussé par le désir de quitter au plus vite cet enfer, où les hommes s’entretuaient, pour se retirer n’importe où, s’y reposer, coordonner ses idées, et réfléchir en paix à tout ce qu’il avait vu et appris. Revenu complètement à lui après sa maladie, il aperçut à son chevet deux de ses domestiques, venus tout exprès de Moscou pour le rejoindre, ainsi que l’aînée de ses cousines, qui habitait une de ses terres aux environs d’Orel.

Les impressions dont il avait pris l’habitude ne s’effacèrent qu’insensiblement de son esprit pendant sa longue convalescence : il eut même de la peine à se faire à la pensée que, le matin une fois venu, il ne serait pas chassé en avant avec le troupeau dont il faisait partie, que personne ne lui prendrait son lit, et qu’il aurait sûrement à dîner et à souper ; mais, quand il dormait, il revoyait en rêve tout le passé et tous les détails de sa captivité.

Ce joyeux sentiment de liberté, qui est inné dans le cœur de l’homme, et qu’il avait si vivement éprouvé à la première étape, s’empara de nouveau de son âme, pendant sa convalescence. Il ne comprenait pas seulement que cette liberté morale, indépendante des circonstances extérieures, pût ainsi doubler d’intensité, et lui causer de si profondes jouissances, quand par le fait elle n’était que le résultat de sa liberté physique. Seul dans une ville étrangère, personne n’exigeait rien de lui, personne ne lui donnait d’ordres, il ne manquait de rien, et le souvenir de sa femme ne se dressait plus devant lui comme une incessante humiliation. Par suite d’une ancienne habitude, il se demandait parfois : « Que vais-je faire à présent ? » et il se répondait : « Rien, je vivrai… Dieu ! que c’est bon ! » De but dans la vie, il n’en avait pas, et cette indifférence, qui jadis faisait son tourment, lui procurait maintenant la sensation d’une liberté sans limite. Pourquoi aurait-il eu un but, aujourd’hui qu’il avait la foi, non pas la foi en certaines règles et en certaines pensées de convention, mais la foi en un Dieu vivant et toujours présent ? Jadis il l’avait cherché dans les missions qu’il s’imposait à lui-même, et tout à coup, étant prisonnier, il avait découvert, non à force de raisonnement, mais par une sorte de révélation intime, qu’il y avait un Dieu, un Dieu partout présent, et que le Dieu de Karataïew était plus grand et bien plus inaccessible à l’intelligence humaine que le « grand Architecte de l’Univers », reconnu par les francs-maçons. N’avait-il pas été semblable à celui qui cherche au loin l’objet qui est devant ses pieds ? N’avait-il pas toujours passé sa vie à regarder dans le vague, par-dessus la tête des autres, tandis qu’il n’avait qu’à regarder devant lui ? Jadis rien ne lui révélait l’Infini : il sentait seulement qu’il devait exister quelque part et marchait obstinément à sa découverte. Tout ce qui l’entourait n’était pour lui qu’un mélange confus d’intérêts bornés, mesquins, sans aucun sens, tels que la vie européenne, la politique, la franc-maçonnerie, la philosophie. Maintenant il comprenait l’Infini, il le voyait en tout, et admirait sans restriction le tableau éternellement changeant, éternellement grand, de la vie dans ses infinies variations. La terrible question qu’il se posait autrefois à chaque instant, qui faisait toujours crouler les échafaudages de sa pensée : « Pourquoi ? » n’existait plus pour lui, car son âme lui répondait simplement que Dieu existe, et que pas un cheveu ne tombe de la tête de l’homme sans sa volonté !

XIV

Pierre avait peu changé : distrait comme toujours, il semblait seulement être sous l’influence d’une préoccupation constante. Malgré la bonté peinte sur sa figure, ce qui éloignait autrefois de lui, c’était son air malheureux ; maintenant le sourire continuel que la joie de vivre mettait sur ses lèvres, la sympathie qu’exprimait son regard, rendaient sa présence agréable à tous. Jadis il discutait beaucoup, s’échauffait à tout propos et écoutait peu volontiers : maintenant, se laissant rarement entraîner par la discussion, il laissait parler les autres, et connaissait ainsi souvent leurs pensées les plus secrètes.

Sa cousine, qui ne l’avait jamais aimé, et qui l’avait même sincèrement haï, lorsque après la mort du vieux comte elle fut devenue son obligée, ne pouvait revenir de son étonnement et de son dépit, en découvrant, après un court séjour à Orel, où elle était venue avec l’intention de le soigner malgré l’ingratitude dont elle l’accusait, qu’elle éprouvait pour lui un véritable penchant. Il n’avait cependant rien fait pour s’attirer ses bonnes grâces, car il se bornait à l’étudier avec curiosité. Comme elle avait toujours cru entrevoir de l’indifférence et de la raillerie dans son regard, elle se repliait sur elle-même et ne lui présentait que ses piquants ; aujourd’hui, au contraire, qu’elle avait constaté, avec défiance d’abord, avec reconnaissance ensuite, qu’il essayait de pénétrer jusqu’au fond de son cœur, elle en arriva, à son insu, à ne plus lui montrer que les bons côtés de son caractère : « Oui, c’est un bien excellent homme, lorsqu’il ne subit pas l’influence de vilaines gens, mais bien celle de personnes comme moi, » se disait la vieille cousine.

Le docteur qui le visitait tous les jours, bien qu’il se crût obligé de donner à entendre que chaque minute lui était précieuse pour le bien de l’humanité souffrante, passait également chez Pierre des heures entières à lui conter ses anecdotes favorites et ses observations sur les caractères de ses malades et surtout de sa clientèle féminine.

Plusieurs officiers de l’armée française étaient internés à Orel comme prisonniers, et le docteur lui en amena un qui était Italien. Il prit l’habitude d’aller souvent chez Pierre, et la princesse Catherine riait dans son for intérieur de l’amitié passionnée que l’officier témoignait à son cousin. Il était heureux de causer avec lui, de lui raconter son passé, de lui faire la confidence de ses amours, et d’épancher devant lui le fiel dont son cœur était rempli contre les Français, et surtout contre Napoléon.

« Si tous les Russes vous ressemblent, disait-il un jour à Pierre, c’est un vrai sacrilège que de faire la guerre à un peuple comme le vôtre. Vous, que les Français ont tant fait souffrir, vous n’avez même pas de haine contre eux. »

Pierre retrouva à Orel une de ses anciennes connaissances, le franc-maçon comte Villarsky, celui-là même que nous avons déjà rencontré en 1807. Il avait épousé une Russe fort riche, dont les terres, étaient situées dans le gouvernement d’Orel, et occupait en ce moment un poste provisoire dans l’administration de l’intendance, Quoiqu’il n’eût jamais été avec Besoukhow sur le pied d’une grande intimité, il fut heureux de le revoir ; s’ennuyant à mourir à Orel, il était charmé de rencontrer un homme de son monde, qu’il supposait naturellement rempli des mêmes préoccupations que lui. Mais, à sa grande surprise, il remarqua bientôt, à part lui, que Pierre était singulièrement arriéré dans ses idées, et qu’il était tombé dans ce qu’il croyait être de l’apathie et de l’égoïsme.

« Vous vous encroûtez, mon cher, » lui disait-il souvent, et cependant il revenait chaque jour le voir, et Pierre, en l’écoutant, s’étonnait d’avoir pu penser autrefois comme lui.

Villarsky, occupé de ses affaires, de son service et de sa famille, regardait ces soucis tout personnels comme un obstacle à la véritable existence. Les intérêts militaires, administratifs et maçonniques absorbaient complètement son attention. Pierre ne l’en blâmait pas, et ne cherchait en aucune façon à le faire changer d’opinion ; mais il étudiait, avec son sourire doux et railleur, cet étrange phénomène.

Un trait tout nouveau du caractère de Pierre, et qui lui attirait la sympathie générale, c’était la reconnaissance du droit que chacun avait, d’après lui, de penser et de juger à sa guise, et de l’impossibilité de convaincre qui que ce soit par des paroles. Ce droit, qui jadis l’irritait profondément, était aujourd’hui la principale cause de l’intérêt qu’il portait aux hommes. Cette nouvelle manière de voir exerçait une égale influence sur les côtés pratiques de son existence. Jadis toute demande d’argent l’embarrassait : « Celui-ci en a besoin assurément, se disait-il, mais cet autre en a peut-être encore plus besoin que lui. Et qui sait s’ils ne me trompent pas tous les deux ? » Ne sachant en définitive à quoi se résoudre, il donnait de l’argent à tort et à travers, tant qu’il en avait. Mais maintenant, à son grand étonnement, il n’éprouvait plus la moindre perplexité. Un sentiment instinctif de justice, dont lui-même ne se rendait pas compte, lui indiquait nettement la meilleure décision à prendre. Ainsi, un jour, un colonel français prisonnier, après s’être longuement vanté auprès de lui de ses exploits, finit par demander presque impérativement un prêt de 4 000 francs, pour envoyer, disait-il, à sa femme et à ses enfants. Pierre le lui refusa sans la moindre hésitation, tout en s’étonnant de la facilité avec laquelle il lui avait négativement répondu, et, au lieu de donner la somme au colonel, il obligea adroitement l’Italien, qui en avait grand besoin, à l’accepter. Il en agit de même à propos des dettes de sa femme et de la restauration de ses maisons de ville et de campagne. Son intendant général, lui ayant présenté le tableau des pertes que lui avait causées l’incendie de Moscou, et qui étaient évaluées à près de deux millions, l’engagea, pour rétablir la balance, à refuser de payer les dettes de la comtesse et à ne pas reconstruire ses immeubles, dont l’entretien annuel revenait à 80 000 roubles. Dans le premier moment, Pierre lui donna raison, mais, à la fin de janvier, l’architecte lui ayant envoyé de Moscou le devis des travaux à faire au sujet des immeubles incendiés, Pierre, après avoir lu attentivement des lettres que le prince Basile et certains de ses amis lui écrivirent à la même époque, et dans lesquelles il était question du passif laissé par sa femme, n’hésita pas une minute à revenir sur son premier sentiment, et, résolut de faire rebâtir ses maisons et de se rendre à Pétersbourg pour acquitter les dettes de la comtesse. Cette décision diminuait, il est vrai, ses revenus des trois quarts, mais, du moment qu’il en comprit la justice et la nécessité, il la mit immédiatement à exécution.

Villarsky étant obligé de se rendre à Moscou, il s’arrangea de manière à faire le voyage avec lui, et continua à éprouver, le long de la route, toute la joie d’un écolier en vacances. Tout ce qu’il rencontrait sur son chemin prenait à ses yeux une valeur nouvelle, et les regrets que son compagnon ne cessait d’exprimer sur l’état pauvre et arriéré de la Russie, comparativement à l’Europe occidentale, ne diminuaient en rien son enthousiasme, car, là où Villarsky ne voyait qu’un déplorable engourdissement, Pierre découvrait au contraire une source de puissance et de force et cette vivifiante énergie qui avait soutenu dans la lutte, sur les plaines couvertes de neige, ce peuple si foncièrement pur et unique dans son genre.

XV

Il serait aussi difficile de se rendre compte des motifs qui ont engagé les Russes, après le départ des Français, à se grouper de nouveau dans ce lieu qui avait nom Moscou, que de s’expliquer pourquoi et où courent avec tant de hâte les fourmis d’une fourmilière bouleversée par un accident quelconque. Les unes s’enfuient en emportant les œufs, avec de menues brindilles ; d’autres reviennent vers la fourmilière ; d’autres se choquent, se heurtent, et se battent ; mais, de même qu’en examinant de près cette fourmilière dévastée, on devine, à l’énergie, à la ténacité des mouvements de ses nombreuses habitantes, que le principe qui faisait sa force a survécu à sa ruine complète, de même, au mois d’octobre, malgré l’absence de toute autorité, d’églises, de richesses, d’habitations, Moscou avait repris sa physionomie du mois d’août. Tout y avait été détruit, sauf son indestructible et puissante vitalité.

Les mobiles qui poussèrent ceux qui furent les premiers à l’envahir étaient d’une nature toute sauvage. Une semaine plus tard, Moscou comptait déjà 15 000 habitants, puis 28 000, et le nombre alla en croissant avec une telle rapidité, que, dès l’automne de 1813, le chiffre de sa population avait déjà dépassé celui de l’année précédente.

Les cosaques du détachement de Wintzingerode, les paysans des villages voisins et les fuyards qui se cachaient dans les environs furent les premiers à y rentrer et s’y livrèrent au pillage, en continuant ainsi l’œuvre des Français. Les paysans revenaient chez eux avec d’interminables files de charrettes pleines d’objets ramassés dans les maisons et dans les rues. Les cosaques faisaient de même, tandis que les propriétaires s’enlevaient mutuellement tout ce qu’ils pouvaient, sous prétexte de rentrer en possession de leur bien. Ces pillards furent suivis d’une foule d’autres. Plus leur nombre augmentait, plus leur besogne devenait difficile, et la rapine prenait une allure plus définie. Bien que les Français eussent trouvé Moscou vide, il avait pourtant conservé tous les dehors d’une organisation administrative régulière ; mais plus le séjour des Français se prolongea, plus cette apparence de vie s’éteignit, pour se transformer bientôt en un état de pillage sans limites. Le brigandage, qui signala tout d’abord la rentrée des Russes dans la capitale, eut le résultat contraire, car les gens de toute classe, marchands, artisans, paysans, les uns par curiosité, les autres par calcul ou par intérêt de service, y affluant comme le sang afflue au cœur, y ramenèrent la richesse et la vie habituelle. Les paysans, qui y arrivaient avec des charrettes vides dans l’espoir de les remplir de butin, furent arrêtés par les autorités et forcés d’emporter les cadavres ; d’autres, avertis à temps du mécompte de leurs camarades, apportèrent du blé, du foin, de l’avoine, et, par suite de la concurrence qu’ils se faisaient entre eux, ramenèrent le prix des denrées au même taux où elles étaient avant le désastre ; les charpentiers, dans l’espoir de trouver de l’ouvrage, y vinrent en foule, et les édifices incendiés furent réparés et sortirent de leurs ruines ; les marchands recommencèrent leur commerce ; les cabarets, les auberges utilisèrent les maisons abandonnées ; le clergé rouvrit quelques églises que le feu avait épargnées ; les fonctionnaires mirent en ordre leurs tables et leurs armoires dans de petites chambres ; les autorités supérieures et la police s’occupèrent de la distribution des bagages laissés par les Français, ce dont on profita comme d’habitude pour s’en prendre à la police et pour l’acheter ; les demandes de secours affluèrent de tous côtés, en même temps que les devis monstrueux des soumissionnaires pour la reconstruction des immeubles de la couronne, et le comte Rostoptchine répandit de nouveau ses affiches.

XVI

À la fin de janvier, Pierre arriva à Moscou et s’établit dans une aile de sa maison, qui était restée intacte. Comptant repartir le surlendemain pour Pétersbourg, il alla voir le comte Rostoptchine et quelques-unes de ses anciennes connaissances, qui toutes, dans la jubilation de la victoire définitivement remportée, le reçurent avec joie, et le questionnèrent sur ce qu’il avait vu. Bien qu’on lui témoignât beaucoup de sympathie, il se tenait sur la réserve, et se bornait à répondre vaguement aux questions qu’on lui adressait sur ses projets d’avenir. Il apprit entre autres que les Rostow étaient à Kostroma, mais le souvenir de Natacha n’était plus pour lui qu’une agréable réminiscence d’un passé déjà bien éloigné. Heureux de se sentir indépendant de toutes les obligations de la vie, il l’était aussi de se sentir dégagé de cette influence à laquelle il s’était cependant soumis de son plein gré.

Les Droubetzkoï lui ayant annoncé l’arrivée de la princesse Marie à Moscou, il s’y rendit le même soir. Chemin faisant, il ne cessa de penser au prince André, à ses souffrances, à sa mort, à leur amitié, et surtout à leur dernière rencontre, la veille de Borodino.

« Est-il mort irrité, comme je l’ai vu alors, se disait-il, ou bien l’énigme de la vie ne s’est-elle pas dévoilée à lui au moment de sa mort ? »

Il pensa à Karataïew, et établit une comparaison involontaire entre ces deux hommes si différents l’un de l’autre, et pourtant si rapprochés par l’affection qu’il avait eue pour tous les deux.

Pierre était grave et triste en entrant dans la maison Bolkonsky, laquelle, tout en conservant son caractère habituel, portait encore quelques traces de délabrement. Un vieux valet de chambre, au visage sévère, comme pour donner à comprendre que la mort du prince n’avait rien changé aux règles établies, lui dit que la princesse venait de se retirer dans son appartement, et qu’elle ne recevait que le dimanche.

« Annonce-moi, elle me recevra peut-être.

— En ce cas, veuillez entrer dans le salon des portraits. »

Quelques instants après, le valet de chambre revint, accompagné de Dessalles, chargé par la princesse de dire à Pierre qu’elle serait très heureuse de le voir et qu’elle le priait de monter chez elle.

Il la trouva, à l’étage supérieur, dans une petite chambre basse éclairée d’une seule bougie, et habillée de noir. Une autre personne, également en deuil, était auprès d’elle. Pierre supposa au premier abord que c’était une de ces demoiselles de compagnie dont il savait que la princesse aimait à s’entourer, et auxquelles il n’avait jamais fait attention. La princesse se leva vivement, et lui tendit la main. « Oui, lui dit-elle quand il la lui eut baisée, et en remarquant le changement de sa figure, voilà comme on se rencontre. « Il » a beaucoup parlé de vous les derniers temps, — et elle reporta ses yeux sur la dame en noir avec une hésitation qui n’échappa pas à Pierre.

— La nouvelle de votre délivrance m’a fait bien plaisir, c’est la seule joie que nous ayons eue depuis longtemps. — Et de nouveau elle jeta un regard inquiet à sa compagne.

— Figurez-vous que je n’ai rien su de lui, dit Pierre… je le croyais tué, et ce que j’ai appris m’est parvenu indirectement par des tiers. Je sais qu’il a rencontré les Rostow… Quelle étrange coïncidence ! »

Pierre parlait avec vivacité. Il jeta à son tour les yeux sur l’étrangère, et, voyant son regard de curiosité affectueuse, il comprit instinctivement qu’il devait y avoir dans cette dame en grand deuil un être bon et charmant, qui ne gênerait en rien ses épanchements avec la princesse Marie. Celle-ci ne put s’empêcher de laisser percer un grand embarras lorsqu’il fit allusion aux Rostow, et son regard alla de nouveau de Pierre à la dame en noir.

« Vous ne la connaissez donc pas ? » dit-elle.

Pierre examina plus attentivement le pâle et fin visage, la bouche étrangement contractée et les grands yeux noirs de l’inconnue, où tout à coup il retrouva ce rayonnement intime, si doux à son cœur, dont il était depuis si longtemps privé. « Non, c’est impossible, se dit-il. Serait-ce elle, cette figure pâle, maigre, vieillie, avec cette expression austère ? c’est sans doute une hallucination ! » À ce moment la princesse Marie prononça le nom de Natacha, et le pâle et fin visage aux yeux tristes et recueillis fit un mouvement, comme une porte rouillée qui cède à une pression du dehors. La bouche sourit, et il s’échappa de ce sourire un effluve de bonheur qui enveloppa Pierre et le pénétra tout entier. Plus de doute possible devant ce sourire : c’était Natacha, et il l’aimait plus que jamais !

La violence de son impression fut telle, qu’elle révéla à Natacha, à la princesse Marie, et surtout à lui-même, l’existence d’un amour qu’il avait encore de la peine à s’avouer. Son émotion était mêlée de joie et de douleur, et plus il cherchait à la dissimuler, plus elle s’accentuait, sans le secours de paroles précises, par une rougeur indiscrète : « C’est seulement de la surprise, » se dit Pierre ; mais, quand il voulut renouer la conversation, il regarda encore une fois Natacha, et son cœur se remplit de bonheur et de crainte. Il s’embrouilla dans sa réponse, et s’arrêta court. Ce n’était pas seulement parce qu’elle était pâlie et amaigrie, qu’il ne l’avait pas reconnue, mais parce que dans ses yeux, où brillait jadis le feu de la vie, il n’y avait plus que sympathie, bonté et inquiète tristesse.

La confusion de Pierre n’eut pas d’écho chez Natacha, et une douce satisfaction éclaira seule son visage.

XVII

« Elle est venue passer quelque temps avec moi, lui dit la princesse Marie. Le comte et la comtesse nous rejoindront ces jours-ci ? La pauvre comtesse fait mal à voir ? Natacha elle-même a besoin de consulter un médecin ; aussi l’ai-je enlevée de force.

— Hélas ! Qui de nous n’a pas éprouvé, répondit Pierre… Vous savez sans doute que « c’est arrivé » le jour de notre délivrance… Je l’ai vu, quel charmant garçon c’était ! »

Natacha gardait le silence, mais ses yeux s’agrandissaient et brillaient de pleurs contenus.

« Aucune consolation n’est possible, poursuivit Pierre, aucune ! Pourquoi, on se le demande, pourquoi est-il mort, ce cher enfant, plein de jeunesse et de vie ?

— Oui, oui, c’est ce qui rend la foi doublement nécessaire de nos jours, dit la princesse Marie.

— C’est bien vrai, répondit Pierre.

— Pourquoi ? demanda Natacha en le regardant.

— Comment, pourquoi ? dit la princesse Marie… La seule pensée de ce qui attend ceux…

— Parce que, interrompit Pierre, celui qui croit en un Dieu qui nous dirige peut seul supporter une perte semblable à celles que vous avez éprouvées. »

Natacha fit un mouvement pour répondre, mais s’arrêta, pendant que Pierre s’adressait avec empressement à la princesse Marie pour avoir des détails sur les derniers jours de son ami. Son embarras avait disparu, mais avec cet embarras avait aussi disparu le sentiment de son entière liberté ; il se disait que maintenant chacune de ses paroles, chacune de ses actions avait un juge dont l’opinion était pour lui ce qu’il y avait de plus précieux au monde. Tout en causant, il s’inquiétait, dans son for intérieur, de l’effet qu’il produisait sur Natacha, et se jugeait à son point de vue à elle. La princesse Marie se décida, à contre-cœur, à donner à Pierre les détails qu’il lui demandait, mais ses questions, l’intérêt dont elles étaient empreintes, sa voix tremblante d’émotion, l’obligèrent à retracer peu à peu ces tableaux qu’elle avait peur d’évoquer pour elle-même.

« Ainsi donc, il s’est calmé, adouci… Il n’avait jamais eu qu’un but, et il y tendait de toutes les forces de son âme, celui d’être parfaitement bon… Que pouvait-il alors craindre de la mort ? Ses défauts, s’il en a eu, ne peuvent lui être attribués… Quel bonheur pour lui de vous avoir revue ! » continua-t-il en s’adressant à Natacha, les yeux pleins de larmes.

Elle eut un tressaillement et inclina la tête, en se demandant indécise si elle parlerait ou non de lui.

« Oui, dit-elle enfin d’une voix basse et voilée, ça été un grand bonheur, pour moi du moins, et lui, — elle essaya de dominer son émotion, — lui, le désirait aussi, lorsque je suis allée vers lui ! »

Sa voix se brisa, elle rougit, serra convulsivement ses mains et tout à coup, relevant la tête avec un visible effort, elle reprit d’une voix émue :

« En quittant Moscou, je ne savais rien, je n’osais pas demander après lui, lorsque Sonia m’a appris qu’il nous suivait. Je ne pouvais ni manger, ni me figurer dans quel état il était ; je ne désirais qu’une chose, le voir ! »

Tremblante et haletante, elle raconta, sans se laisser interrompre, ce qu’elle n’avait encore raconté à personne, tout ce qu’elle avait souffert pendant ces trois semaines de voyage et de séjour à Yaroslaw. Pierre, en l’écoutant, ne pensait ni au prince André ni à la mort, ni à ce qu’elle disait. Il ne ressentait qu’une vive compassion de la peine qu’elle devait éprouver à évoquer ainsi ce triste passé ; mais, en faisant ce récit douloureux, Natacha semblait obéir à une impulsion irrésistible. Elle mêlait les détails les plus puérils aux pensées les plus intimes, revenait plusieurs fois sur les mêmes scènes, et semblait ne pouvoir plus s’arrêter. À ce moment, Dessalles demanda, de l’autre chambre, si son élève pouvait entrer.

« Et c’est tout, c’est tout !… » s’écria Natacha en se levant vivement, et, en s’élançant par la porte, dont le petit Nicolas venait de soulever la lourde portière, elle se heurta la tête contre un des battants, et disparut en poussant un gémissement de douleur : était-ce un gémissement de douleur physique ou de douleur morale ?

Pierre, qui ne l’avait pas quittée des yeux, sentit, quand elle ne fut plus là, qu’il était de nouveau seul en ce monde.

La princesse Marie le tira de sa rêverie en appelant son attention sur l’enfant qui venait d’entrer. La ressemblance du petit Nicolas avec son père le troubla si vivement, dans la disposition attendrie où il se trouvait, que, l’ayant embrassé, il se leva et se détourna en passant son mouchoir sur ses yeux. Il allait prendre congé de la princesse Marie, quand elle le retint.

« Restez, je vous en prie. Natacha et moi veillons souvent jusqu’à trois heures, le souper doit être prêt, descendez : nous viendrons vous rejoindre à l’instant… C’est la première fois, savez-vous, ajouta-t-elle, qu’elle a parlé ainsi à cœur ouvert ! »

XVIII

Quelques secondes plus tard, la princesse Marie et sa compagne rejoignirent Pierre dans la grande salle à manger. Les traits de Natacha, redevenue calme, avaient une expression de gravité qu’il ne lui avait jamais connue. Tous les trois éprouvaient le malaise qui suit ordinairement un épanchement sérieux et intime. Ils s’assirent sans rien dire autour de la table ; Pierre déplia sa serviette, et, décidé à rompre un silence qui, en se prolongeant plus longtemps, pouvait devenir pénible pour tout le monde, il regarda les deux femmes, qui allaient en faire autant de leur côté. Dans leurs yeux brillaient la satisfaction de vivre et l’aveu inconscient que la douleur n’est pas éternelle et laisse encore de la place à la joie.

« Voulez-vous une goutte d’eau-de-vie, comte ? dit la princesse Marie, et ces simples paroles suffirent pour dissiper les ombres du passé.

— Racontez-nous comment vous avez vécu, c’est toute une légende, à ce qu’on nous a dit ?

— Oui, oui, répondit-il avec un air de douce raillerie, on a inventé sur moi des choses que je n’ai pas vues même en rêve. J’en suis encore tout ébahi. Je suis devenu un homme intéressant, et cela ne me donne aucun mal… C’est à qui m’engagera et me racontera en détail ma captivité fantastique.

— On nous a dit que l’incendie de Moscou vous avait coûté deux millions : est-ce vrai ?

— Peut-être, mais je suis devenu trois fois plus riche qu’auparavant, répondit Pierre, qui ne cessait de le répéter à qui voulait l’entendre, malgré la diminution que devait apporter à ses revenus sa résolution de payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses hôtels. Ce que j’ai infailliblement recouvré, c’est ma liberté, — mais il s’arrêta, ne voulant pas s’appesantir sur un ordre d’idées qui lui était tout personnel.

— Est-il vrai que vous comptiez rebâtir ?

— Oui, c’est le désir de Savélitch.

— Où avez-vous appris la mort de la comtesse ? Étiez-vous encore à Moscou ? »

La princesse Marie rougit aussitôt, craignant que Pierre ne donnât une fausse interprétation à ces paroles qui soulignaient ce qu’il avait dit de sa liberté recouvrée.

« Non, j’en ai reçu la nouvelle à Orel ; vous pouvez vous figurer combien j’en ai été surpris. Nous n’étions pas des époux modèles, dit-il en regardant Natacha et en devinant qu’elle était curieuse d’entendre de quelle façon il s’exprimerait à ce sujet ; mais sa mort m’a frappé de stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont tort généralement, et l’on se sent doublement coupable envers celle qui n’est plus… Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi ai-je ressenti une grande pitié pour elle, — et il cessa de parler, heureux de sentir qu’il avait l’approbation de Natacha.

— Vous voilà donc redevenu un célibataire et un parti ? » dit la princesse Marie.

Pierre devint écarlate et baissa les yeux. Les relevant, après un long silence, sur Natacha, il lui sembla que l’expression de son visage était froide, réservée, presque dédaigneuse.

« Avez-vous réellement vu Napoléon, comme on le raconte ? lui demanda la princesse Marie.

— Jamais, dit Pierre en éclatant de rire… Il leur semble en vérité à tous que prisonnier et hôte de Napoléon sont synonymes. Je n’en ai même pas entendu parler ; le milieu dans lequel je vivais était trop obscur pour cela.

— Avouez maintenant, lui dit Natacha, que vous étiez resté à Moscou pour le tuer ? Je l’avais bien deviné lorsque nous vous avons rencontré. »

Pierre répondit que c’était en effet son intention, et, se laissant entraîner par leurs nombreuses questions, il leur fit un récit détaillé de toutes ses aventures. Il en parla tout d’abord avec cette indulgente ironie qu’il apportait dans ses jugements sur autrui et sur lui-même, mais peu à peu le souvenir, si vivant encore, des souffrances qu’il avait endurées et des horreurs auxquelles il avait assisté, donna à ses paroles cette émotion vraie et contenue de l’homme qui repasse dans sa mémoire les scènes poignantes auxquelles il a été mêlé.

La princesse Marie examinait tour à tour Natacha et Pierre, dont cette narration faisait surtout ressortir l’inaltérable bonté. Natacha, accoudée et le menton sur sa main, en suivait, avec sa physionomie mobile, tous les incidents. Son regard, ses exclamations, ses questions brèves, prouvaient qu’elle saisissait le sens réel de ce qu’il voulait leur faire comprendre, et, mieux que cela, le sens intime de ce qu’il ne pouvait exprimer en paroles. L’épisode de l’enfant et de la femme dont il avait pris la défense et qui avaient été la cause son arrestation, fut raconté par lui en ces termes :

« Le spectacle était horrible, des enfants abandonnés, d’autres oubliés dans les flammes… On en retira un devant mes yeux… puis des femmes, dont on arrachait les vêtements et les boucles d’oreilles… » Pierre rougit et s’arrêta en hésitant.

« Une patrouille survint à ce moment et arrêta les paysans et tous ceux qui ne pillaient pas, moi avec.

— Vous ne racontez pas tout, dit Natacha en l’interrompant, vous aurez sûrement fait… une bonne action ? »

Pierre continua ; arrivé à la scène de l’exécution de ses compagnons, il voulut lui épargner ces effroyables détails, mais elle exigea qu’il ne passât rien. Puis vint l’épisode de Karataïew. Ils se levèrent de table et il se mit à marcher de long en large, pendant que Natacha le suivait des yeux.

« Vous ne pourrez jamais comprendre ce que m’a appris cet homme, cet innocent, qui ne savait ni lire ni écrire ?

— Qu’est-il devenu ? demanda Natacha.

— On l’a tué presque sous mes yeux ! » Et sa voix tremblait d’émotion pendant qu’il leur racontait la maladie de ce pauvre malheureux et sa mort.

Jamais il ne s’était représenté ses aventures comme elles lui apparaissaient aujourd’hui. Il y découvrait une nouvelle signification, et éprouvait, en les racontant à Natacha, la rare jouissance que vous procure, non pas la femme d’esprit dont le seul but est de s’assimiler ce qu’elle entend, pour enrichir son répertoire et faire parade à l’occasion des trésors de sa petite cervelle, mais la vraie femme, celle qui a la faculté de faire jaillir et d’absorber ce que l’homme a de meilleur. Natacha, sans s’en rendre compte, était tout attention. Pas un mot, pas une intonation, un regard, un tressaillement, un geste, ne lui échappaient ; elle attrapait au vol la parole à peine prononcée, la recueillait dans son cœur, et devinait le mystérieux travail qui s’était accompli dans l’âme de Pierre.

La princesse Marie s’intéressait à tout ce qu’il racontait, mais elle était absorbée par une autre pensée : elle venait de comprendre que Natacha et lui pouvaient s’aimer et être heureux, et elle en ressentit une profonde joie.

Il était trois heures du matin : les domestiques, la figure allongée, entrèrent pour remplacer les bougies, mais personne n’y fit attention. Pierre termina son récit. Sa sincère émotion, empreinte d’un certain embarras, répondait au regard de Natacha, qui semblait vouloir pénétrer même son silence, et, sans songer que l’heure était aussi avancée, il cherchait un autre thème de conversation.

« On parle de souffrances et de malheurs, dit-il, et cependant si l’on venait me demander : « Veux-tu revenir à ce que tu étais avant ta captivité, ou repasser par tout ce que tu as souffert ? » je répondrais : « Plutôt cent fois la captivité et la viande de cheval ? » On s’imagine presque toujours que tout est perdu lorsqu’on est jeté hors du chemin battu ; c’est seulement alors qu’apparaissent le Vrai et le Bon. Tant que dure la vie, le bonheur existe. Nous pouvons encore en espérer beaucoup, et c’est surtout pour vous que je le dis, ajouta-t-il en s’adressant à Natacha.

— C’est vrai ! dit-elle en répondant à une autre pensée qui venait de lui traverser l’esprit : moi aussi, je n’aurais pas demandé mieux que de recommencer ma vie ! »

Pierre la regarda avec attention.

« Oui, je n’aurais rien désiré de plus !

— Est-ce bien possible ? s’écria Pierre. Suis-je donc coupable de vivre et de vouloir vivre, et vous aussi ? »

Natacha inclina sa tête dans ses mains et fondit en larmes.

« Qu’as-tu, Natacha ?

— Rien, rien ! murmura-t-elle, et elle sourit à Pierre à travers ses pleurs.

— Adieu ! Il est temps de dormir ? »

Pierre se leva et prit congé d’elles.


La princesse Marie et Natacha causèrent encore dans leur chambre, mais ni l’une ni l’autre ne prononça le nom de Pierre.

« Sais-tu, Marie, que j’ai souvent peur qu’en ne parlant pas de « lui », dans la crainte de profaner nos sentiments, nous ne finissions par l’oublier ? »

Un soupir de la princesse Marie confirma la justesse de cette observation qu’elle n’aurait jamais osé faire de vive voix.

« Crois-tu qu’on puisse oublier ? dit-elle. Quel bien cela m’a fait de tout raconter aujourd’hui, et pourtant comme c’était à la fois doux et pénible ! Je sentais qu’il l’avait aimé sincèrement, c’est pourquoi… Ai-je eu tort ? dit elle en rougissant.

— De parler de « lui » à Pierre ? Oh non ! Il est si bon !

— As-tu remarqué, Marie, dit tout à coup Natacha avec un sourire espiègle qu’elle n’avait pas eu depuis longtemps, as-tu remarqué comme il est bien tenu maintenant, comme il est frais et rose ? On dirait qu’il sort d’un bain moral, je veux dire… tu me comprends, n’est-ce pas ?

— Oui, il a beaucoup changé à son avantage. C’est pour cela que « lui » l’a tant aimé, répondit la princesse Marie.

— Oui, et cependant ils ne se ressemblaient guère. On assure du reste que les amitiés des hommes naissent des contrastes ; ce doit être sans doute ainsi…! Adieu ! Adieu ! » dit Natacha, et le sourire espiègle qui avait accompagné ses premières paroles sembla s’effacer à regret de son visage redevenu joyeux.

XIX

Pierre fut longtemps avant de s’endormir. Marchant à grands pas dans sa chambre d’un air soucieux, tantôt il haussait les épaules, tantôt il tressaillait, et ses lèvres s’entr’ouvraient comme pour murmurer un aveu. Lorsque six heures du matin sonnèrent, il pensait toujours au prince André, à Natacha, à leur amour, qui le rendait jaloux encore aujourd’hui. Il se coucha heureux et ému, et décidé à faire tout ce qui lui serait humainement possible pour l’épouser.

Il avait fixé son départ pour Pétersbourg au vendredi suivant, et le lendemain Savélitch vint lui demander ses ordres au sujet du voyage.

« Comment ? Je vais à Pétersbourg ? Pourquoi à Pétersbourg ? se demanda-t-il tout surpris. Ah oui ! c’est vrai, je l’avais décidé il y a longtemps déjà, avant que « cela » fût arrivé ; au fait, j’irai peut-être… Quelle bonne figure que celle du vieux Savélitch ! se dit-il en le regardant… Eh bien, Savélitch, tu ne veux donc pas de ta liberté ?

— Qu’en ferais-je, Excellence ? Nous avons vécu du temps du vieux comte, le bon Dieu ait son âme !… et maintenant nous vivons auprès de vous, sans avoir à nous plaindre.

— Et tes enfants ?

— Et mes enfants feront comme moi, Excellence ; avec des maîtres comme vous, on n’a rien à craindre.

— Eh bien, et mes héritiers ? demanda Pierre. Si je me mariais, par exemple ? Cela peut arriver, n’est-ce pas ? ajouta-t-il avec un sourire involontaire.

— Ce serait très bien, si j’ose le dire à Votre Excellence.

— Comme il traite cela légèrement, se dit Pierre. Il ne sait pas combien c’est grave et effrayant… C’est ou trop tôt ou trop tard !

— Quels sont vos ordres, Excellence ? partirez-vous demain ?

— Non, dans quelques jours, je t’en préviendrai. Pardonne-moi tout l’embarras que je te donne… C’est étrange, se dit-il, qu’il n’ait pas deviné que je n’ai rien à faire à Pétersbourg, et qu’avant tout il faut que « cela » se décide. Je suis sûr, du reste, qu’il le sait et qu’il fait semblant de l’ignorer… Lui en parlerai-je ? Non, ce sera pour une autre fois. »

À déjeuner, Pierre raconta à sa cousine qu’il avait été la veille chez la princesse Marie, et qu’à sa grande surprise il y avait vu Natacha Rostow. La princesse Catherine parut trouver la chose toute simple.

« La connaissez-vous ? lui demanda Pierre.

— Je l’ai vue une fois, et l’on parlait de son mariage avec le jeune Rostow ; c’eût été très bien pour eux, puisqu’ils sont ruinés.

— Ce n’est pas de la princesse Marie que je vous parle, mais de Natacha.

— Ah oui ! je connais son histoire, c’est fort triste.

— Décidément, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut pas me comprendre… il vaut mieux ne lui rien dire. »

Il alla dîner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, où se voyaient encore les restes des maisons incendiées, il ne put s’empêcher de les admirer. Les hautes cheminées qui s’élançaient du milieu des décombres lui rappelaient les ruines poétiques des bords du Rhin et du Colysée. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui équarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants et se dire :

« Ah ! le voilà revenu, voyons un peu ce qu’il va en advenir ! »

En arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu’il avait été le jouet d’un songe, qu’il avait vu Natacha en rêve ; mais, à peine fut-il entré, qu’il sentit, à la vibration de tout son être, l’influence de sa présence. Vêtue de noir, comme la veille, et coiffée de même, sa physionomie était pourtant tout autre, et il l’aurait infailliblement reconnue la première fois si alors il l’avait vue ainsi : elle avait sa figure d’enfant, sa figure de fiancée. Ses yeux brillaient d’un éclat interrogateur, et une expression mutine et singulièrement affectueuse se jouait sur ses lèvres.

Pierre dîna chez la princesse et y aurait passé toute la soirée, si ces dames n’étaient allées aux vêpres, où il les accompagna.

Le lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgré le plaisir qu’elles éprouvaient à le voir et malgré l’intérêt absorbant qui l’attachait à leurs côtés, la conversation s’épuisa et finit par tomber sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n’avait cependant pas le courage de s’en aller, bien qu’il sentît qu’elles attendaient son départ avec impatience. La princesse Marie, ne prévoyant pas de terme à cette situation, se leva la première, et lui fit ses adieux, sous prétexte d’une migraine.

« Ainsi donc, vous partez demain pour Pétersbourg ?

— Non, je ne pars pas, répondit Pierre vivement… Du reste oui, peut-être… En tout cas, je passerai demain vous demander vos commissions. » Et il se tenait debout, très embarrassé.

Natacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son regard lumineux, l’observa avec une profonde attention. La fatigue dont elle s’était plainte s’était subitement évanouie, et l’on voyait qu’elle se préparait à avoir avec lui un long tête-à-tête.

L’embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement à la sortie de Natacha. Avançant brusquement un fauteuil, il s’assit à côté de la princesse Marie.

« J’ai à vous faire une confidence, dit-il avec une émotion contenue, venez à mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je espérer ? Je sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l’heure est mal choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je être son frère ?… Non, non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis… J’ignore, reprit-il après un moment de silence et en s’efforçant de parler avec suite, j’ignore depuis quand je l’aime, mais je n’ai jamais aimé qu’elle, et je ne puis me représenter l’existence sans elle. Sans doute, il est difficile de lui demander à présent sa main, mais la pensée qu’elle pourrait me l’accorder et que j’en laisserais échapper l’occasion est horrible pour moi. Dites, chère princesse, puis-je espérer ?

— Vous avez raison, répondit la princesse Marie, de penser que l’heure serait mal choisie de lui parler de votre… » Elle s’arrêta en réfléchissant que la métamorphose qui s’était opérée chez Natacha rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu’elle ne serait pas offensée de recevoir l’aveu de cet amour, et qu’au fond de son cœur elle le désirait ; mais, n’obéissant pas à ce premier mouvement, elle répéta :

« Lui parler à présent est impossible. Fiez-vous à moi, je sais…

— Quoi ? dit Pierre d’une voix haletante en l’interrogeant des yeux.

— Je sais qu’elle vous aime…, qu’elle vous aimera ! » Elle avait à peine prononcé ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra avec force.

« Vous le croyez, dites, vous le croyez ?

— Oui, je le crois. Écrivez à ses parents. Quant à moi, je lui en parlerai lorsqu’il en sera temps. Je le désire, et mon cœur me dit que cela sera.

— Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur ! répondit Pierre en baisant les mains de la princesse Marie.

— Faites votre voyage à Pétersbourg, cela vaudra mieux, et je vous promets de vous écrire.

— Aller à Pétersbourg maintenant ? Soit, je vous obéirai. Mais demain, puis-je encore venir vous voir ? »

Et Pierre revint le lendemain pour prendre congé.

Natacha était moins animée que les jours précédents, mais lui, en la regardant, ne sentait qu’une impression : celle du bonheur dont il était pénétré et qui augmentait d’intensité à chacune de ses paroles, au moindre mouvement qu’elle faisait. Lorsque la main fine et maigre de Natacha se posa dans la sienne au moment des adieux, il la garda involontairement quelques secondes. « Cette main, ce visage, ce trésor de séductions, sera-t-il véritablement à moi, toujours à moi ? »

« Au revoir, comte, lui dit-elle tout haut… Je vous attendrai avec impatience, » ajouta-t-elle tout bas.

Ces simples paroles, l’expression de physionomie qui les avait accompagnées, furent pour Pierre, pendant les deux mois de son absence, une source inépuisable de souvenirs et d’ineffables rêveries. « Elle m’a dit qu’elle m’attendrait avec impatience. » Et il se répétait à toute heure du jour : « Quel bonheur ! quel bonheur ! »

XX

Rien de semblable à ce qu’il éprouvait lorsqu’il était fiancé avec Hélène ne se passait aujourd’hui en lui. Il se reprochait alors avec honte les : « Je vous aime » qu’il lui adressait ; maintenant, au contraire, c’était avec une jouissance infinie et sans mélange qu’il se retraçait les moindres détails de leur entrevue et qu’il s’en répétait les dernières paroles. Il ne se demandait plus s’il faisait bien ou mal, car l’ombre même d’un doute n’était plus possible. Il ne redoutait qu’une chose : d’avoir été le jouet d’une illusion… Et puis, n’était-il pas trop présomptueux, n’était-il pas trop sûr de son fait ? La princesse Marie ne s’était-elle pas trompée ? Natacha ne lui répondrait-elle pas en souriant : « C’est bien étrange… Comment ne comprend-il pas qu’il n’est qu’un homme comme tous les autres, tandis que moi je suis si au-dessus de lui ? »

La folie du bonheur, qu’il se croyait incapable de ressentir désormais, s’empara de lui complètement. Sa vie, le monde entier, se résumaient pour lui dans son amour pour elle et dans l’espoir de s’en faire aimer. Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d’autres intérêts empêchaient seuls de se manifester. Il étonnait souvent ceux qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et éprouvait parfois le besoin de leur expliquer qu’ils perdaient leur temps à de banales futilités. Lorsqu’on lui offrait de prendre du service, lorsqu’on discutait devant lui les questions politiques du moment, en leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain, il écoutait avec compassion, et étonnait ses auditeurs par l’étrangeté de ses remarques. Malgré tout, le rayonnement de son âme, en projetant sa clarté sur tous ceux qu’il trouvait sur son chemin, lui faisait instantanément découvrir ce qu’il y avait de bon et de bien dans chacun d’eux. En examinant les papiers laissés par sa femme, aucun autre sentiment que celui d’une profonde pitié ne s’éleva dans son cœur, de même que le prince Basile, très fier d’une nouvelle nomination et d’une nouvelle croix, n’était plus, à ses yeux, qu’un pauvre vieillard qu’il plaignait sincèrement.

Néanmoins, les jugements qu’il porta sur les hommes et sur les événements, pendant cette période de sa vie, restèrent toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l’aidèrent souvent dans la suite à résoudre ses incertitudes : « J’étais peut-être ridicule et étrange à cette époque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que j’en avais l’air. Mon intelligence était plus ouverte et plus pénétrante ; je comprenais alors ce qui valait la peine d’être compris dans la vie, parce que… parce que j’étais heureux ! »

XXI

À dater de la première soirée passée avec Pierre, un grand changement s’était opéré en Natacha. Presque à son insu, la sève de la vie s’était réveillée dans son cœur, et s’était répandue sans lutte dans tout son être. Sa démarche, son visage, son regard, sa voix, tout s’était métamorphosé. Les aspirations au bonheur étaient montées à la surface et demandaient à être satisfaites. À dater de ce jour, Natacha parut avoir oublié tous les événements antérieurs. Aucune plainte ne s’échappa plus de ses lèvres, aucune parole n’effleura plus les ombres évanouies du passé, et parfois même elle souriait à des projets d’avenir. Quoiqu’elle ne prononçât jamais le nom de Pierre, une flamme éteinte depuis longtemps s’allumait dans ses yeux lorsqu’elle entendait parler de lui par la princesse Marie, et ses lèvres réprimaient avec peine un frémissement involontaire.

La princesse Marie, frappée de ce changement dont elle devina facilement la cause, en éprouvait du chagrin. « Aimait-elle donc assez peu mon frère pour l’avoir si vite oublié ? » Mais, lorsqu’elle la voyait, elle ne pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce réveil à la vie était si soudain, si irrésistible, si imprévu, pour elle-même, que la princesse Marie ne se reconnaissait plus le droit de l’accuser même au fond de son cœur, et Natacha s’abandonnait si complètement, si sincèrement à ce nouveau sentiment, qu’elle ne cherchait même pas à cacher que la douleur s’était effacée pour faire place à la joie.

Lorsque la princesse Marie retourna dans sa chambre après son explication avec Pierre, Natacha l’attendait sur le seuil.

« Il a parlé, n’est-ce pas, il a parlé ? répétait-elle avec une expression attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J’ai eu envie d’écouter à la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout. »

Quelque sincère, quelque touchant que fût son regard, ces paroles ne laissèrent pas de blesser la princesse Marie ; elle pensa à son frère. « Qu’y faire ? se dit-elle : cela ne peut être autrement… » Et, d’un ton doux et sévère à la fois, elle lui fit part de son entretien avec Pierre. À la nouvelle de son départ pour Pétersbourg, Natacha poussa une exclamation de surprise, mais, devinant aussitôt l’impression pénible qu’elle venait de produire chez son amie :

« Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j’ai si grand’peur d’être mauvaise : j’agirai comme tu me le conseilleras.

— Tu l’aimes ?

— Oui, murmura-t-elle.

— Pourquoi pleures-tu, alors ? J’en suis heureuse, répondit la princesse Marie, sans pouvoir retenir ses larmes.

— Ce ne sera pas de sitôt, Marie… Pense donc quel bonheur, je deviendrai sa femme, et toi tu épouseras Nicolas.

— Natacha, je t’avais priée de ne jamais m’en parler. Ne parlons que de toi ! »

Elles se turent.

« Mais pourquoi va-t-il à Pétersbourg ? » demanda tout à coup Natacha, et, répondant aussitôt elle-même à sa question, elle ajouta : « Cela doit être ainsi, c’est sans doute mieux… n’est-ce pas, Marie ? »
ÉPILOGUE [2]

I

Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en 1813, fut le dernier heureux événement pour nos vieux amis les Rostow. Le comte Ilia Andréïévitch mourut la même année, et, comme il arrive toujours, avec lui s’effondra sa famille, telle que nous l’avons connue. L’incendie de Moscou, la mort du prince André, la douleur de Natacha, la fin prématurée de Pétia, le désespoir de la comtesse, tous ces coups successifs finirent par accabler le pauvre comte.

Il semblait ne pas avoir la force de comprendre l’étendue de tous ses malheurs, et, inclinant sa vieille tête sous la main de la Providence, il eut l’air d’attendre et d’appeler son dernier moment. Tantôt effaré, éperdu, tantôt en proie à une excitation fébrile, il passait sans transition d’un extrême à l’autre.

Quand vint la noce de sa fille, il ne s’occupa que du côté matériel des arrangements : il commandait les dîners, les soupers, et faisait son possible pour paraître gai : mais sa gaieté n’était plus communicative comme auparavant. Elle faisait naître au contraire un sentiment de compassion chez ceux qui le connaissaient et l’aimaient. Les nouveaux mariés une fois partis, il s’affaissa, se plaignit d’un invincible ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever ; malgré les assurances trompeuses des médecins, il avait compris que son heure était arrivée. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans se déshabiller : chaque fois qu’elle lui présentait une potion, il sanglotait doucement et lui baisait la main en silence.

Le jour même de sa mort, il leur demanda pardon, à elle de vive voix et mentalement à son fils, d’avoir si mal géré leur fortune. Sa fin fut tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs derniers devoirs au défunt. Mainte et mainte fois ils avaient dansé et dîné chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous répétaient à l’envi, comme pour leur justification, avec un sincère sentiment de remords et d’attendrissement : « C’était tout de même un bien excellent homme… On n’en trouve plus de pareils… et d’ailleurs qui n’a pas ses faiblesses ? » Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires étaient tellement embrouillées, qu’il n’y avait plus aucun moyen de les remettre à flot. Nicolas reçut cette nouvelle à Paris, où il se trouvait avec les armées russes. Demandant aussitôt sa mise à la retraite, il partit en congé, sans même attendre que sa demande lui fût accordée. Leur situation financière fut mise au net un mois après la mort du comte, et chacun fut étonné de l’énormité du chiffre des dettes de toutes sortes, dont on ignorait même l’existence : le passif dévorait l’actif. Amis et parents conseillèrent à Nicolas de refuser la succession, mais, voyant dans cette façon d’agir un blâme pour la mémoire sacrée de son père, il ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la succession avec la charge de payer les dettes. Les créanciers, que la large et expansive bonté du vieux comte avait tenus longtemps silencieux, commencèrent à faire valoir leurs droits. Mitenka et plusieurs autres, qui avaient reçu des billets à ordre, se montrèrent les plus exigeants, et ne donnaient à Nicolas ni repos ni trêve. Ceux qui avaient patienté du vivant du comte étaient maintenant sans pitié pour le jeune héritier qui avait accepté de plein gré ces onéreux engagements. Aucune des combinaisons projetées par Nicolas ne lui réussit : les terres furent vendues à l’encan à vil prix, et il resta encore à payer la moitié des dettes. Nicolas emprunta à son beau-frère trente mille roubles pour acquitter celles qu’il regardait comme dettes d’honneur, et se vit obligé, pour éviter la prison dont le menaçaient les autres créanciers, de chercher un emploi. Retourner à l’armée, où, à la première vacance, il serait nommé, à coup sûr, chef de régiment, était impossible, car sa mère se cramponnait à lui comme au dernier sourire de la vie. Aussi, malgré le peu de plaisir qu’il éprouvait à rester à Moscou dans le même milieu, malgré l’antipathie que lui inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans l’administration, dit adieu à l’uniforme qu’il aimait tant, et s’établit, avec sa mère et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et Pierre, qui habitaient Pétersbourg, ne se doutaient pas des difficultés de sa situation, qu’il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et ignoraient que ses 1 200 roubles d’appointements devaient suffire à leur entretien de façon que sa mère ne pût deviner leur pauvreté. La comtesse ne pouvait admettre l’existence en dehors des conditions de luxe auxquelles elle était habituée depuis son enfance, et exigeait à tout instant qu’on satisfît ses moindres désirs, sans soupçonner la gêne qu’ils causaient à son fils. C’était tantôt une voiture dont elle avait besoin pour envoyer chercher une amie, tantôt un mets recherché pour elle, du vin fin pour son fils, ou de l’argent pour des cadeaux à Natacha, à Sonia et à Nicolas lui-même. Sonia menait le ménage, soignait sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secrète inimitié, et aidait Nicolas à lui dissimuler leurs embarras financiers. Il sentait que sa reconnaissance pour elle était une dette dont il ne pourrait jamais s’acquitter ; mais, tout en admirant sa patience et son dévouement sans bornes, il évitait toute intimité. Il lui en voulait de n’avoir rien à lui reprocher, et de ce que, réunissant toutes les perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l’aurait infailliblement forcé à lui donner son cœur ; et plus il l’appréciait, moins il se sentait capable de l’aimer. Il avait accepté avec empressement la parole qu’elle lui avait rendue, et se tenait maintenant à distance, comme pour bien lui faire sentir que le passé ne pouvait plus revenir. Ses embarras d’argent augmentèrent. Non seulement il lui était impossible de rien mettre de côté sur ses appointements, mais, pour obéir, aux exigences de sa mère, il se vit bientôt contraint de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse ? Il l’ignorait, car la pensée d’épouser une riche héritière, comme le lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une répulsion invincible. Dans le fond de son âme, il éprouvait une satisfaction sombre et amère à supporter sans murmurer ce poids accablant. Il évitait toute distraction au dehors, et ne pouvait s’astreindre, dans son intérieur, à d’autre occupation qu’à celle d’aider sa mère à étaler des « patiences » sur la table et à se promener dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il semblait vouloir préserver de toute atteinte extérieure cette sombre disposition d’esprit, qui seule le rendait capable d’endurer une pareille vie de privations.

II

Au commencement de l’hiver, la princesse Marie arriva à Moscou : les bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow. Le fils, disait-on, se sacrifiait à sa mère. « Je m’y attendais ! » se dit la princesse Marie, en voyant dans le dévouement de Nicolas une nouvelle et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de parenté, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d’aller rendre visite à la comtesse, mais le souvenir du séjour de Nicolas à Voronège lui rendait cette visite pénible. Elle laissa passer quelques semaines avant de la faire. Nicolas fut le premier à la recevoir, car on ne pouvait entrer chez sa mère qu’en traversant sa chambre. À sa vue, le visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu’elle s’attendait à y lire, une froideur sèche et hautaine. Il s’informa de sa santé, la conduisit près de la comtesse, et les quitta au bout de quelques secondes. La visite terminée, il la reconduisit avec une réserve marquée jusqu’à l’antichambre, et répondit à peine à ses questions sur la santé de sa mère. « Que vous importe ? semblait dire son regard, laissez-moi en paix. »

« Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilités, dit-il à Sonia, lorsque la voiture de la princesse se fut éloignée. Qu’ont-elles besoin de venir ?

— C’est mal à vous de parler ainsi, Nicolas, répondit Sonia en cachant avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l’aime tant ! » Nicolas garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse y revenait à tout propos ; ne tarissant pas en éloges sur le compte de la princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rendît sa politesse, et exprimait le désir de la voir plus souvent. On sentait que le silence de Nicolas à ce sujet l’irritait.

— Il faut que tu y ailles, c’est une charmante fille… Tu y verras au moins quelqu’un, car tu dois mourir d’ennui avec nous autres.

— Je n’y tiens pas, maman.

— Je ne te comprends pas, mon ami : tantôt tu veux voir du monde, tantôt tu t’y refuses.

— Mais je n’ai jamais dit que je m’ennuyais, repartit Nicolas.

— Comment ! N’as-tu pas dit tout à l’heure que tu ne voulais pas la voir ? C’est une fille de beaucoup de mérite, tu as toujours eu de la sympathie pour elle, et aujourd’hui, par je ne sais quelle raison… on me cache toujours tout.

— Mais pas le moins du monde, maman.

— Je t’aurais compris si je te demandais de faire une démarche désagréable, mais je ne te demande que de rendre une visite que la politesse exige… Je ne m’en mêlerai plus, puisque tu as des secrets pour moi.

— J’irai si vous le voulez.

— Cela m’est parfaitement égal, c’est pour toi seul que je le désire. »

Nicolas soupirait, mordait sa moustache, étalait les cartes et s’efforçait de distraire l’attention de sa mère, mais, le lendemain et les jours suivants, elle revenait sur le même sujet. La froide réception de Nicolas avait froissé la princesse Marie dans son amour-propre, et elle se disait : « J’avais raison de ne pas vouloir faire cette visite… Au fond, je n’en attendais pas autre chose… Après tout, je suis allée voir la pauvre vieille, qui avait toujours été excellente pour moi. » Mais ces réflexions ne parvenaient pas à calmer le regret qu’elle éprouvait en songeant à l’accueil que lui avait fait Nicolas. Malgré sa ferme résolution de ne plus retourner chez les Rostow, et d’oublier ce qui s’était passé, elle se sentait involontairement dans une fausse position, et lorsqu’elle cherchait à s’en rendre compte, elle était forcée de s’avouer à elle-même que ses rapports avec Nicolas y étaient pour beaucoup. Son ton sec et poli n’était pas la véritable expression de ses sentiments : il devait cacher un sous-entendu qu’elle aurait voulu à tout prix éclaircir pour retrouver sa tranquillité. On était en plein hiver, lorsqu’un jour qu’elle assistait à une leçon de son neveu, on vint lui annoncer Rostow. Bien décidée à ne pas trahir son secret et à ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria Mlle Bourrienne de l’accompagner au salon. Au premier regard qu’elle jeta sur Nicolas, elle comprit qu’il était simplement venu remplir un devoir de politesse, et elle se promit de ne pas sortir de la réserve la plus absolue. Aussi, au bout des dix minutes exigées par les convenances, et consacrées aux questions banales sur la santé de la comtesse et sur les dernières nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s’apprêta à prendre congé. Grâce à Mlle Bourrienne, la princesse Marie avait jusque-là très bien soutenu la conversation, mais, à ce moment, fatiguée de parler de ce qui l’intéressait si peu, et revenant par un rapide enchaînement d’idées à son isolement et au peu de joies qu’elle avait en ce monde, elle se laissa involontairement aller à une silencieuse rêverie, les yeux fixés devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas. Celui-ci eut tout d’abord l’air de ne pas s’en apercevoir et échangea quelques mots avec Mlle Bourrienne, mais, la princesse continuant à rester immobile et rêveuse, il fut forcé de la regarder et ne put se méprendre sur la douleur qu’exprimaient ses traits délicats.

Il lui sembla entrevoir confusément qu’il en était la cause, et ne sut comment s’y prendre pour lui témoigner un peu d’intérêt.

« Adieu, princesse, » lui dit-il.

Elle sembla se réveiller et soupira en rougissant.

« Pardon, murmura-t-elle, vous partez déjà ? Eh bien, adieu !

— Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse ? Je vais vous l’apporter, » dit Mlle Bourrienne en sortant de la chambre.

Un silence embarrassant s’établit entre eux deux.

« Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on pas, princesse, que notre première rencontre à Bogoutcharovo a eu lieu hier, et cependant que d’événements se sont passés depuis !… Nous nous imaginions être bien malheureux alors ; eh bien ! je donnerais beaucoup pour en revenir là, mais ce qui est passé ne revient plus. »

La princesse Marie avait fixé sur lui son doux et profond regard en cherchant à pénétrer le sens caché de ces paroles.

« C’est vrai, dit-elle, vous n’avez pourtant rien à regretter dans le passé, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi un bon souvenir de dévouement et d’abnégation…

— Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m’adresse constamment des reproches, et… Pardon, ce sujet ne peut vous intéresser, » continua-t-il en redevenant, à ces mots, froid et calme comme à son entrée.

Mais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l’homme qu’elle avait connu et aimé, et c’est avec cet homme qu’elle renoua la conversation.

« J’avais pensé que vous me permettriez de vous exprimer…, dit-elle avec hésitation : mes relations avec vous et les vôtres étaient devenues telles, qu’il me semblait qu’un témoignage de sympathie de ma part ne pouvait vous offenser : il paraît que je me suis trompée, ajouta-t-elle d’une voix tremblante… Je ne sais pourquoi vous étiez tout autre auparavant, et je…

— Ah ! il y a mille raisons à cela, répondit Nicolas en appuyant sur ce dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c’est parfois bien lourd à porter !

— C’est donc cela, c’est donc cela, se dit en tressaillant de joie la princesse Marie. Ce n’est donc pas seulement cet honnête et loyal regard, cet extérieur charmant que j’ai aimé en lui, j’avais deviné toute la noblesse de son âme… C’est donc parce qu’il est pauvre et que je suis riche… C’est donc cela… car autrement… »

Alors, se souvenant de la tendre sympathie qu’elle lui avait laissé entrevoir, et examinant sa bonne et mélancolique figure, elle comprit à n’en plus douter la raison de son apparente froideur.

« Pourquoi donc, comte, pourquoi ? s’écria-t-elle tout à coup en se rapprochant de lui involontairement ; pourquoi ? vous devez me le dire. »

Il garda le silence.

« Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que, moi aussi, je souffre et je vous l’avoue… pourquoi me priver alors de votre bonne amitié ? »

Et des pleurs brillèrent dans ses yeux.

« J’ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m’est sensible… Pardonnez-moi, adieu ! »

Elle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir.

« Princesse ! Au nom du ciel, un instant ! » Il l’arrêta. Elle se retourna, leurs regards se rencontrèrent en silence, la glace était rompue, et ce qui leur semblait tout à l’heure encore impossible devint pour eux une réalité prochaine et inévitable.

III

Nicolas épousa la princesse Marie dans le courant de l’automne de 1813, et alla s’établir avec elle, sa mère et Sonia, à Lissy-Gory. Pendant les quatre années qui suivirent leur mariage, sans vendre la moindre parcelle des biens de sa femme, il paya toutes ses dettes, y compris celle qu’il avait contractée envers Pierre, et en 1820 il avait si bien arrangé ses affaires, qu’il avait ajouté à Lissy-Gory une petite terre, et qu’il était en négociations pour racheter Otradnoë : c’était son rêve favori. Nicolas, forcé de devenir gentilhomme fermier, se passionna pour l’agriculture, et en fit sa principale occupation. Il n’aimait pas les innovations, surtout les innovations anglaises, qui commençaient alors à être de mode. Il se moquait des ouvrages de pure théorie, ne songeait ni à construire des fabriques, ni à ensemencer des blés chers et d’une espèce étrangère au pays. Ne donnant jamais exclusivement ses soins à une branche de son administration au détriment des autres, il avait toujours devant les yeux sa propriété tout entière, et non pas seulement une de ses parties. Pour lui, l’important était, non pas l’oxygène et l’azote contenus dans le sol et dans l’air, non pas la charrue et l’engrais, mais le travailleur qui mettait en œuvre toutes ces forces. Le paysan attira tout d’abord son attention : c’était mieux qu’un instrument pour lui, c’était un juge. Il l’étudia avec soin, chercha à comprendre ses besoins, à se rendre compte de ce qu’il tenait pour bon ou pour mauvais, et les ordres qu’il donnait devenaient pour lui une source de renseignements précieux. Ce ne fut que lorsqu’il eut saisi leurs goûts, leurs désirs, et qu’il eut appris à parler leur langue, qu’il lut dans leur pensée, qu’il se sentit rapproché d’eux, et qu’il put les gouverner d’une main sûre et ferme, c’est-à-dire leur rendre les services qu’ils étaient en droit d’attendre de lui. Son administration ne tarda pas à avoir les résultats les plus brillants. Nicolas, avec une clairvoyance remarquable, nommait dès le début de sa gestion, aux fonctions de bourgmestre, de staroste et de délégué, ceux mêmes que les paysans auraient choisis, s’ils en avaient eu le droit. Au lieu d’analyser la constitution chimique des engrais, au lieu de se lancer dans le « doit et avoir », comme il le disait en plaisantant, il se renseignait sur la quantité de bétail que possédaient les paysans, et s’efforçait, par tous les moyens, de l’augmenter. Il ne permettait pas aux familles de se séparer et tenait à les conserver groupées ensemble. Il était sans pitié pour les paresseux et les dépravés, et les chassait au besoin de la communauté. Pendant les travaux des champs, pendant les semailles, la fenaison et la moisson, il surveillait avec le même soin ses champs et ceux des paysans, et peu de propriétaires pouvaient se vanter d’en avoir en aussi bon état et d’un aussi bon rendement que les siens. Il n’aimait pas à avoir affaire avec les dvorovy[3], qu’il regardait comme des parasites. On l’accusait cependant de ne pas les tenir assez sévèrement ; lorsqu’il devait punir l’un d’eux, son indécision était si grande, qu’il consultait toute la maison avant d’en venir là, et il était enchanté de trouver l’occasion de le faire partir comme recrue, à la place d’un paysan. Quant à ces derniers, il était d’avance tellement sûr d’avoir la majorité pour lui, qu’il n’hésitait jamais dans les mesures à prendre en ce qui les concernait. Il ne se permettait pas de les accabler de travail, ou de les châtier, ou de les récompenser pour sa satisfaction personnelle. Peut-être n’aurait-il pas su dire en vertu de quelle règle il agissait ainsi, mais il la sentait dans son âme, ferme et inflexible.

Parfois pourtant il lui arrivait de s’écrier avec dépit, à propos d’un désordre ou d’un insuccès : « Que peut-on faire avec notre peuple russe ? » et il s’imaginait détester le paysan, mais il aimait de tout son cœur « notre peuple russe » et son génie ; c’est pour cela qu’il l’avait si bien compris, et s’était engagé dans la seule voie au bout de laquelle il était sûr de trouver de bons résultats. Ces occupations si absorbantes inspiraient à sa femme une sorte de jalousie : elle regrettait de ne pouvoir y prendre part et de ne pas comprendre les joies et les soucis de ce monde si étranger pour elle : pourquoi cet air de gaieté et de bonheur lorsque, s’étant levé à l’aube, et ayant passé toute la matinée dans les champs ou sur l’aire, il ne rentrait qu’à l’heure du thé ? Pourquoi cet enthousiasme lorsqu’il parlait de l’activité d’un riche paysan qui avait passé toute la nuit, avec sa famille, à transporter ses gerbes et à faire ses meules ? Pourquoi ce sourire satisfait lorsqu’il voyait tomber une pluie fine et serrée sur les pousses altérées de l’avoine, ou emporter par le vent un nuage menaçant au moment de la fenaison ou de la moisson, et que, hâlé, les cheveux parfumés de menthe et d’absinthe sauvages, il s’écriait en se frottant joyeusement les mains : « Encore un jour comme celui-ci, et notre récolte et celle des paysans seront rentrées » ? Elle s’étonnait aussi de ce qu’avec son bon cœur, son empressement à prévenir tous ses désirs, il se désespérait de recevoir, par son entremise, des pétitions de paysans qui demandaient à être affranchis de certains travaux. Il les refusait constamment, et se fâchait tout rouge, en l’engageant à ne pas se mêler dorénavant de ses affaires.

Lorsque, pour essayer de pénétrer sa pensée, elle lui parlait du bien qu’il faisait à ses serfs, il s’emportait. « C’est bien le dernier de mes soucis, répondait-il, et ce n’est pas à leur bonheur que je travaille ; le bonheur du prochain n’est que poésie, et conte de femmelette. Je tiens à ce que nos enfants ne soient pas des mendiants, et à ce que notre fortune s’arrondisse de mon vivant ; je n’ai pas d’autre but, et pour l’atteindre il faut l’ordre, la sévérité et la justice, ajoutait-il, car si le paysan est nu et affamé, s’il n’a qu’un cheval, il ne travaillera ni pour lui, ni pour moi. »

Était-ce vraiment d’une manière aussi inconsciente que Nicolas faisait du bien aux autres et que tout fructifiait ainsi entre ses mains ? Le fait est que sa fortune augmentait à vue d’œil ; les paysans du voisinage venaient à tout moment lui demander de les acheter, et longtemps après sa mort la population conserva le souvenir de sa gestion : « Il s’y entendait, disait-elle : il pensait d’abord à l’avoir du paysan et puis au sien : il ne nous gâtait pas, en un mot c’était un bon administrateur ! »

IV

Ce qui parfois ne laissait pas de causer du souci à Nicolas, c’était son emportement et son habitude de hussard d’avoir la main leste. Dans les premiers temps de son mariage, il n’y avait rien vu de répréhensible, mais, la seconde année, un certain incident le fit subitement changer de manière de voir à ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du défunt Drône, le staroste de Bogoutcharovo, qui était accusé de malversations. Nicolas le reçut sur le perron, et, aux premiers mots du prévenu, lui répondit par une grêle d’injures et de coups. Rentrant un moment après pour déjeuner, il s’approcha de sa femme, qui travaillait, la tête inclinée sur son métier, et lui raconta, comme de coutume, tout ce qu’il avait fait dans la matinée, et entre autres l’affaire du staroste.

La comtesse Marie, rougissant et pâlissant tour à tour, ne releva pas la tête et garda le silence.

« Quel impudent coquin ! s’écria-t-il en s’échauffant à ce souvenir, s’il avait au moins avoué qu’il était ivre, mais… Qu’as-tu donc, Marie ? »

Celle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa de nouveau la tête… « Qu’as-tu, mon amie ? » Les pleurs embellissaient toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de pitié, et non de colère ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et profonds avaient alors un charme irrésistible. À cette question de son mari, elle fondit en larmes.

« Nicolas, j’ai tout vu… Il est coupable, je le sais… Mais pourquoi l’as-tu ?… » Et elle se voila la figure de ses mains.

Nicolas ne répondit rien, rougit fortement, et s’éloigna d’elle en faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses larmes, mais, ne trouvant rien de blâmable dans une habitude qui remontait pour lui à tant d’années, il lui donna tort, et se dit : « Ce sont des petites faiblesses de femme… ou plutôt n’aurait-elle pas vraiment raison ? » Dans son irrésolution, il jeta un regard sur ce visage aimé qui souffrait pour lui, et comprit qu’elle avait dit juste, et qu’il était coupable envers lui-même.

« Marie, lui dit-il tout doucement, cela n’arrivera plus, je te le jure… Jamais ! » reprit-il d’une voix émue, comme un enfant qui demande pardon.

Les larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle saisit la main de son mari et la porta à ses lèvres.

« Quand as-tu brisé ton camée ? lui dit-elle pour changer de sujet de conversation, en examinant une bague qu’il portait toujours au doigt et qui représentait la tête de Laocoon.

— Ce matin, Marie, et que cette bague brisée me rappelle à l’avenir la parole que je viens de te donner ! »

Depuis lors, quand il sentait la colère le gagner et ses poings se fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant celui à qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps à autre, de s’oublier, et alors, en s’en confessant à sa femme, il lui renouvelait sa promesse.

« Tu dois sûrement me mépriser, Marie ? disait-il.

— Mais pourquoi ne t’en vas-tu pas, lui répondait-elle pour le consoler, lorsque tu ne te sens plus la force de te maîtriser ? »

Dans la noblesse du gouvernement, Nicolas était estimé, mais pas aimé ; les intérêts de la noblesse l’occupaient peu : aussi passait-il pour fier aux yeux des uns, ou pour peu intelligent aux yeux des autres. Tant que durait l’été, il consacrait tout son temps à l’administration de ses biens. Quand venait l’automne, il chassait du matin au soir, et passait régulièrement l’hiver à inspecter les villages éloignés et surtout à lire des livres d’histoire, dont il achetait chaque année une certaine quantité. Il se composait de la sorte une bibliothèque sérieuse, et se posait comme règle de lire d’un bout à l’autre tout ce qu’il achetait. Ce fut d’abord une tâche ennuyeuse à remplir, mais qui devint peu à peu pour lui une occupation habituelle, à laquelle il finit par prendre un vif intérêt. Comme il restait l’hiver presque toujours à la maison, il entrait dans les moindres détails de la vie de famille, et, son union avec sa femme devenant de plus en plus intime, il découvrait tous les jours en elle de nouveaux trésors de tendresse et d’intelligence. Avant leur mariage, Nicolas, s’accusant lui-même et rendant justice à la conduite de Sonia, avait tout raconté à la princesse Marie, en la priant d’être bonne et affectueuse pour sa cousine. La femme comprit la faute de son mari, s’imagina que sa fortune avait influencé son choix, se sentit mal à l’aise devant Sonia et, ne pouvant rien lui reprocher, fit tout son possible pour l’aimer ; mais elle ne put y parvenir, et parfois elle se sentait animée de mauvais sentiments à son égard. Elle en fit un jour la confession à Natacha, en se reprochant son injustice.

« Te souviens-tu, lui dit celle-ci, d’un certain passage de l’Évangile qui se rapporte si complètement à la position de Sonia ?

— Lequel ? demanda la comtesse Marie, étonnée.

— Celui-ci : « On donnera à celui qui est riche, mais pour celui qui est pauvre, on lui ôtera même ce qu’il a. » Elle est celle qui est pauvre, et à laquelle on a tout ôté. Pourquoi ? Je n’en sais rien : peut-être parce qu’elle n’a pas l’ombre d’égoïsme… Mais le fait est qu’on lui a tout pris… Elle me fait, te l’avouerai-je, une peine terrible. J’ai vivement désiré jadis lui voir épouser Nicolas, et cependant je pressentais que cela n’aurait jamais lieu. Elle est la « fleur stérile » de l’Écriture, mais parfois il me semble qu’elle ne sent pas comme nous deux nous aurions senti. »

Bien que la comtesse Marie objectât à Natacha que ces paroles de l’Évangile avaient une autre signification, elle ne pouvait s’empêcher, en regardant Sonia, de donner raison à sa belle-sœur. Sonia semblait effectivement se résigner à son sort de « fleur stérile », et ne pas se rendre compte de tout ce qu’il y avait de pénible dans sa situation. On aurait dit qu’elle s’était attachée au groupe de la famille plus qu’aux individus, et qu’elle tenait au foyer comme le chat du logis.

Elle soignait la comtesse, caressait les enfants, et se montrait toujours prête à rendre tous les services imaginables, ce qu’on acceptait, il faut bien le dire, comme une chose toute naturelle, et sans grande reconnaissance. La propriété de Lissy-Gory avait été réparée, mais n’était plus tenue sur le même pied que du vivant du vieux prince. Les nouvelles constructions, faites du temps où l’argent manquait encore, étaient des plus simples : bâtie en bois sur les anciens fondements de pierre, la maison d’habitation était d’ailleurs vaste et spacieuse ; ses planchers peints, et son modeste mobilier, avec ses divans mal rembourrés, ses fauteuils, ses chaises, et ses tables en bois de bouleau, étaient l’ouvrage des menuisiers indigènes. Les chambres d’amis n’y manquaient pas : aussi toute la parenté des Rostow et des Bolkonsky s’y réunissait-elle souvent. Ils y passaient des mois entiers avec leur famille et leurs nombreux domestiques, et, les jours de naissance et de nom des propriétaires, une centaine d’invités y faisaient leur apparition pour un ou deux jours. Le reste de l’année, la vie calme et régulière de tous les jours s’écoulait doucement au milieu des occupations habituelles, entrecoupées de déjeuners, de dîners et de soupers, dont les produits de Lissy-Gory faisaient tous les frais.

V

Natacha s’était mariée au printemps de l’année 1813 ; en 1820, elle avait trois filles, et nourrissait en ce moment un fils, son dernier-né. Elle avait pris de l’embonpoint, et l’on aurait eu de la peine à reconnaître dans cette jeune matrone la Natacha d’autrefois, si souple et si alerte. Ses traits s’étaient formés, avaient pris des contours moelleux et arrondis, mais cette exubérance de vie, dont elle débordait autrefois et qui faisait son plus grand charme, ne reparaissait chez elle qu’à de rares intervalles, sous l’influence de certaines impressions, au retour de son mari par exemple, à la convalescence d’un enfant, ou en causant du prince André avec sa belle-sœur. Ce sujet, elle ne l’abordait jamais avec Pierre, dans la crainte de réveiller une jalousie rétrospective. Elle s’animait encore lorsque, par quelque circonstance devenue bien rare aujourd’hui, elle se laissait aller à chanter. L’ancienne flamme se ravivait alors, et ramenait sur son charmant visage la séduction du passé, en y ajoutant un charme nouveau. Pendant les premiers temps de son mariage elle avait habité successivement Moscou, Pétersbourg et la campagne. La société la voyait peu et ne la goûtait guère ; elle n’était ni aimable ni prévenante. Natacha ne savait pas, à vrai dire, si elle aimait la solitude ; il lui semblait même qu’elle ne l’aimait pas, mais, absorbée par ses grossesses, ses devoirs de maternité et sa participation aux moindres détails de l’existence de son mari, elle ne pouvait suffire à toutes ces obligations qu’en s’éloignant du monde. Ceux qui l’avaient connue jeune fille s’étonnèrent de ce changement comme d’une chose extraordinaire. Seule la vieille comtesse, dans son instinct maternel, avait compris que cette fougue de Natacha se calmerait dès qu’elle aurait un mari et des enfants à aimer, comme elle l’avait laissé entrevoir, sans en avoir conscience, à Otradnoë. N’avait-elle pas toujours dit que Natacha serait une femme et une mère exemplaires ? « Seulement, ajoutait la comtesse, elle pousse son amour jusqu’à l’absurde. » Natacha ne suivait pas cette règle d’or que les gens à vues supérieures, les Français surtout, recommandent aux jeunes filles, et qui consiste à ne pas se négliger lorsqu’elles se marient, à cultiver leurs talents, à soigner leur personne, afin de charmer le mari après le mariage comme avant. Elle avait au contraire complètement renoncé à toutes ses séductions, à son chant, qui était la plus grande. Songer à sa toilette, à ses manières, à parler avec élégance, à prendre devant Pierre des poses qui auraient fait ressortir ses avantages physiques, l’ennuyer en un mot par ses prétentions et ses exigences, lui aurait paru tout aussi ridicule qu’à lui, à qui elle s’était livrée tout entière, sans rien lui cacher de ses pensées les plus intimes. Elle sentait que leur union ne tenait pas à ce charme poétique qui l’avait attiré à elle, mais à quelque chose d’indéfinissable et de ferme, comme le lien qui unissait son âme à son corps. Peut-être aurait-elle eu du plaisir à plaire aux autres, mais elle ne pouvait en faire l’expérience, car c’était tout simplement parce qu’elle n’en avait pas le temps, qu’elle ne s’occupait plus de son chant, de ses phrases et de sa toilette. Les soins à donner à sa famille, son mari qu’il fallait entourer d’une sollicitude constante pour qu’il lui appartînt exclusivement, les enfants qu’il fallait mettre au monde, nourrir et élever, l’absorbaient complètement. Plus elle s’adonnait à ce genre de vie, plus elle y trouvait d’intérêt, et plus elle y appliquait toutes ses forces et toute son énergie. Quoiqu’elle n’aimât pas la société, elle tenait à celle des siens, de sa mère, de son frère et de Sonia, de ceux en un mot chez lesquels elle pouvait courir le matin en robe de chambre, les cheveux ébouriffés, pour leur montrer, toute joyeuse, les langes des enfants, et s’entendre dire que son dernier bébé allait beaucoup mieux. Natacha se négligeait à tel point, que sa façon de s’habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle était jalouse de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, étaient devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens ; ils disaient bien haut que Pierre était sous la pantoufle de sa femme. C’était vrai. Dès les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait déclaré comment elle comprenait ses droits : chaque minute de son existence devait lui appartenir à elle et à sa famille. Pierre, très surpris à cette déclaration inattendue, en fut néanmoins si flatté qu’il s’y soumit sans la moindre observation. Il lui fut en conséquence interdit, non seulement d’avoir plus ou moins d’attentions pour une autre femme, mais même de causer trop vivement avec elle, d’aller au cercle pour y tuer le temps et y dîner, de dépenser de l’argent pour ses fantaisies, de s’absenter longtemps, sauf toutefois pour ses affaires et ses travaux scientifiques, auxquels elle attribuait une grande importance, sans cependant y rien comprendre. Comme compensation, Pierre avait également le droit de disposer chez lui non seulement de sa personne, mais encore de toute sa famille. Natacha était l’esclave de son mari, et lorsque Pierre écrivait ou lisait, chacun était tenu dans la maison de marcher sur la pointe du pied. Natacha, la première, épiait ses prédilections pour les satisfaire, et allait au-devant de tous ses désirs. Leur genre de vie, leurs relations de société, leurs occupations journalières, l’éducation des enfants, tout se faisait d’après la volonté de Pierre, qu’elle tâchait de découvrir dans ses moindres paroles. Dès qu’elle l’avait devinée, elle s’y conformait sans broncher, et luttait même avec lui, en se servant de ses propres armes, s’il lui prenait fantaisie de revenir sur une première résolution.

C’est ce qui eut lieu après la naissance de son premier enfant, faible et maladif, et pour lequel on fut obligé de changer trois fois de nourrice. Natacha en fut si désolée, qu’elle tomba malade. Pierre lui ayant exposé à cette occasion le système de Rousseau, et lui ayant démontré, avec le philosophe de Genève, dont il approuvait d’ailleurs la doctrine, que l’allaitement par une nourrice étrangère était contre nature et nuisible, il en résulta qu’à la naissance du second, malgré l’opposition de sa mère, des médecins, de son mari lui-même, elle voulut absolument le nourrir, ainsi que tous les suivants. Il arrivait parfois que le mari et la femme n’étaient pas de la même opinion et se querellaient vivement, mais, à la grande surprise de Pierre, longtemps après la querelle il remarquait que sa femme mettait en pratique l’avis qu’elle avait primitivement combattu, tout en le dégageant de l’alliage qu’il y avait apporté dans l’entraînement de la discussion. Après sept ans de mariage, il constatait avec joie que du mélange de bien et de mal qu’il sentait en lui, le bien seul se reflétait purifié dans sa femme, et cette réflexion n’était pas le résultat d’une déduction logique de sa pensée, mais d’un sentiment immédiat et mystérieux.

VI

Pierre était l’hôte des Rostow depuis deux mois, lorsqu’il reçut une lettre d’un de ses amis de Pétersbourg qui l’engageait, comme membre d’une société dont il avait été le fondateur, à y venir au plus tôt discuter de graves questions. Sa femme, ayant lu cette lettre (elle les lisait toutes), fut la première à l’engager à faire ce voyage, malgré le chagrin qu’elle en ressentait, car elle craignait toujours de gêner son mari dans ses occupations abstraites. À son regard timidement interrogateur, elle répondit par un acquiescement sans réserve, en le priant seulement de lui fixer la durée de son absence, et lui accorda un congé de quatre semaines. Il y avait déjà un mois et demi que Pierre était parti, et Natacha passait de l’irritation à la mélancolie et même à l’inquiétude, en ne voyant pas revenir son mari. Denissow, général en retraite, mécontent de la marche générale des affaires, arrivé à Lissy-Gory depuis quelques jours, l’examinait avec surprise et tristesse, comme on contemple un portrait dont la vague ressemblance rappelle imparfaitement l’être qu’on a aimé. Un regard abattu, ennuyé, des paroles insignifiantes, des conversations continuelles sur ses enfants, voilà tout ce qui restait de la magicienne d’autrefois.

C’était la veille de la Saint-Nicolas, le 5 décembre 1820, et l’on attendait Pierre à tout instant. Nicolas savait que la solennité du lendemain, en amenant chez eux un grand nombre de voisins, l’obligerait à quitter son commode costume oriental pour endosser un habit, à mettre des bottes étroites, à se rendre à l’église nouvellement bâtie, à recevoir les félicitations, à offrir ensuite la « zakouska » aux invités, à causer des élections, de la noblesse et de la récolte, etc. Aussi jouissait-il doublement, la veille de ce grand jour, du calme de la vie habituelle. Il s’occupa à réviser les comptes de son bourgmestre, qui venait d’arriver de la terre de Riazan, propriété de son neveu, écrivit deux lettres d’affaires, alla inspecter la grange, les étables, les écuries, et fit toutes les dispositions nécessaires en prévision de l’ivresse générale, que devait infailliblement amener la fête du lendemain. Tout cela le mit en retard, et l’empêcha de voir sa femme en particulier avant de s’asseoir à la grande table de vingt couverts qui réunissait la famille. Elle se composait de sa mère, qui avait auprès d’elle la vieille Bélow, de la comtesse Marie, avec ses trois enfants, leur gouverneur et leur gouvernante, de son neveu avec M. Dessalles, de Sonia, de Denissow, de Natacha et de ses trois filles avec leur gouvernante, et du vieil architecte Michel Ivanovitch, qui finissait tranquillement ses jours à Lissy-Gory. La comtesse Marie était assise en face de son mari. En le voyant déplier brusquement sa serviette et reculer vivement les verres placés devant son assiette, elle comprit qu’il était de mauvaise humeur, comme cela lui arrivait de temps à autre lorsqu’il venait tout droit pour dîner. Elle connaissait cette disposition d’esprit, et, le plus souvent, elle attendait tranquillement qu’il eût mangé son potage pour lui adresser une question, et l’amener peu à peu à reconnaître que sa maussaderie était sans cause ; mais cette fois elle oublia sa diplomatie habituelle, et, toute préoccupée de le voir fâché contre elle, elle lui demanda où il avait été et s’il avait trouvé tout en ordre. Il fit une grimace involontaire et lui répondit sèchement en deux mots : « Je ne me suis donc pas trompée… mais en quoi donc puis-je l’avoir contrarié ? » se dit la princesse Marie ; elle avait tout de suite compris qu’il désirait laisser tomber la conversation, mais la conversation, grâce à Denissow, reprit bientôt de plus belle.

Lorsqu’ils sortirent de table et qu’ils eurent remercié la vieille comtesse, sa belle-fille s’approcha de Nicolas et lui demanda, en l’embrassant, pourquoi il lui en voulait.

« Tu as toujours d’étranges idées, je n’y ai pas même songé… »

Mais le mot « toujours » contredisait ses dernières paroles et disait clairement à la comtesse Marie : « Oui, je suis fâché, mais je ne veux pas en dire la raison. » Les rapports entre les deux époux étaient si bons, que la vieille comtesse, et même Sonia, qui, chacune à son point de vue, auraient eu peut-être le désir jaloux de voir s’élever entre eux quelques nuages, ne trouvaient pas de motif plausible pour se mêler de leurs affaires. Le ménage avait pourtant ses périodes de brouille : elles survenaient presque invariablement après les jours où ils avaient été le plus heureux et pendant les grossesses de la comtesse Marie, ce qui dans ce moment était justement le cas.

« Eh bien, messieurs et mesdames, s’écria tout à coup Nicolas (et il sembla à sa femme qu’il y avait dans son intonation joyeuse une intention blessante à son égard), je suis sur pied depuis six heures du matin, demain il faudra être en l’air toute la journée : aujourd’hui je vais me reposer. »

Puis, sans ajouter un mot de plus, il se retira dans le petit salon, où il s’étendit sur un canapé. « C’est toujours ainsi, se dit sa femme : il parle à tous, excepté à moi : je lui déplais, c’est certain, surtout quand je suis dans cet état. » Et elle jeta un coup d’œil mélancolique sur la glace, qui lui renvoya l’image de sa taille déformée et de sa figure maigre et pâle, sur laquelle ses yeux se détachaient plus grands que jamais. Les cris des enfants, le rire de Denissow, la causerie de Natacha, et surtout le regard que Sonia lui avait jeté à la dérobée, tout l’agaçait. Cette dernière se trouvait toujours à point nommé pour recevoir son premier coup de boutoir. Au bout de quelques instants, elle alla retrouver ses enfants dans leur chambre : ils étaient assis sur des chaises : ils jouaient au « voyage à Moscou », et l’engagèrent à être de la partie. Elle leur fit ce plaisir ; mais, la pensée de la mauvaise humeur de son mari ne cessant de la tourmenter, elle se leva, et, marchant lourdement sur la pointe des pieds, se dirigea du côté du petit salon : « Il ne dort peut-être pas et je pourrai m’expliquer avec lui, » pensait-elle. André, l’aîné des petits garçons, l’avait suivie, sans qu’elle s’en fût aperçue.

« Chère Marie, il dort, je crois, il est si fatigué ! lui dit tout à coup Sonia, qu’il lui semblait devoir rencontrer à chaque pas, et André pourrait le réveiller. »

La comtesse Marie se retourna, aperçut son fils, et, sentant que Sonia avait raison, retint avec peine la réponse sèche et brève qui était déjà sur ses lèvres. Sans paraître l’avoir entendue, elle fit signe à l’enfant de ne pas faire de bruit et s’approcha du petit salon, pendant que Sonia sortait par une porte opposée. S’arrêtant sur le seuil et écoutant la respiration égale du dormeur, dont les moindres variations lui étaient si familières, son imagination lui représenta ce front uni, cette fine moustache, ce cher et charmant visage, tous les détails enfin qu’elle avait si souvent contemplés pendant le calme de la nuit. Nicolas fit un mouvement, et le petit André, qui s’était glissé dans la chambre, lui cria :

« Papa, maman est derrière la porte. »

La comtesse Marie blêmit de terreur, fit geste sur geste à son fils, qui se tut, et tout rentra pendant quelques instants dans un silence gros d’orage. Elle savait qu’il n’aimait pas à être réveillé, et l’accent grondeur de sa voix ne tarda pas à lui en donner une nouvelle preuve.

« Ne me laissera-t-on jamais une minute en repos ?… Marie, est-ce toi ? Pourquoi l’as-tu laissé entrer ?

— Je ne suis venue que pour voir si… Je ne savais pas qu’il était là, pardonne-moi… »

Nicolas grommela quelques mots et la comtesse Marie emmena le petit garçon. Cinq minutes à peine s’étaient passées depuis cet incident, la petite Natacha, qui venait d’avoir trois ans et qui était la favorite de son père, ayant su par André qu’il dormait, s’enfuit à l’insu de la comtesse, poussa hardiment la porte, qui cria sur ses gonds, s’approcha à petits pas résolus du canapé où Nicolas était couché en lui tournant le dos, et, se hissant sur la pointe des pieds, baisa sa main passée sous sa tête. Son père se retourna et lui adressa un doux sourire.

« Natacha, Natacha, lui dit tout bas sa mère en l’appelant par la porte entrouverte, viens, viens, laisse dormir papa !

— Mais non, maman, papa n’a pas envie de dormir, il rit, » reprit avec conviction la fillette.

Nicolas posa ses pieds à terre et souleva l’enfant dans ses bras.

« Approche donc, Marie, » dit-il à sa femme.

Elle entra et s’assit à côté de lui.

« Je ne l’avais pas vue, » dit-elle timidement.

Nicolas, tenant d’une main sa fille, tourna les yeux vers sa femme, et, remarquant son air suppliant, lui passa l’autre bras autour de la taille, et lui baisa les cheveux.

« Est-ce permis d’embrasser maman ? demanda-t-il à la petite, qui sourit d’un air espiègle, en indiquant d’un geste de commandement qu’il fallait recommencer.

— Pourquoi supposes-tu que je suis de mauvaise humeur ? lui dit Nicolas, qui devinait la secrète pensée de sa femme.

— Tu ne peux t’imaginer combien je me sens isolée lorsque je te vois ainsi : il me semble toujours…

— Voyons, Marie, quelle folie ! Comment n’as-tu pas honte… ?

— Il me semble alors que tu ne peux m’aimer, tant je suis laide, surtout dans ce moment.

— Tais-toi, tu ne sais ce que tu dis : il n’y a pas de laides amours : c’est Malvina et compagnie qu’on peut aimer parce qu’elles sont jolies… Est-ce qu’on aime sa femme ? Je ne t’aime pas… Et cependant comment te dire ?… Qu’un chat noir passe entre nous… ou que je me trouve seul sans toi, je me sens perdu, je ne suis plus bon à rien… Est-ce que j’aime mon doigt ?… Allons donc ! je ne l’aime pas, mais qu’on essaye de me le couper…

— Je ne suis pas comme cela, moi, mais je te comprends tout de même… Tu ne m’en veux pas, n’est-ce pas ?

— Bien au contraire, » répondit-il en souriant, et, la paix étant faite, il se mit à marcher de long en large, et à penser tout haut devant sa femme comme il en avait l’habitude.

Il ne lui venait même pas à l’esprit de lui demander si elle était disposée à l’entendre, car, selon lui, ils devaient avoir spontanément la même pensée. Il lui fit donc part de son intention d’engager Pierre et sa famille à rester chez eux jusqu’au printemps. La comtesse Marie l’écouta, fit ses observations et lui parla à son tour de ses enfants.

« Comme la femme perce déjà en elle ! dit-elle en français en lui désignant Natacha, qui les regardait tous deux de ses grands yeux noirs. Vous nous accusez, nous autres femmes, de manquer de logique ? Eh bien, voilà notre logique ; je lui dis : « Papa a envie de dormir… — Pas du tout, me répond-elle, il rit »… et elle a raison ! ajouta la comtesse Marie, souriant de bonheur. Mais, tu sais, Nicolas, tu es injuste, tu l’aimes un peu trop, murmura-t-elle tout bas en français.

— Que veux-tu ? Je fais tout mon possible pour le cacher. »

À ce moment, on entendit un bruit de pas et de voix, et de portes qui s’ouvraient et se fermaient, « Voici quelqu’un qui arrive ! s’écria Nicolas.

— C’est Pierre, j’en suis sûre. Je vais voir, » dit la comtesse Marie en quittant la chambre.

Pendant qu’elle n’était pas là, Nicolas se donna le plaisir de faire faire à sa fille un tour de galop sur son dos. Fatigué et essoufflé, il enleva vivement la petite rieuse par-dessus sa tête et la serra contre sa poitrine. Cette gymnastique inaccoutumée lui avait rappelé ses danses dans la maison paternelle, et, en regardant avec amour cette figure enfantine, rayonnante de joie, il se vit la menant dans le monde et faisant avec elle un tour de mazurka, comme lorsque son père exécutait jadis avec sa fille les pas du fameux « Daniel Cowper ».

« C’est bien Pierre, dit la comtesse Marie en rentrant. Il faut voir comme notre Natacha est tout autre maintenant… Mais il a reçu tout de même son avalanche, et Dieu sait comme elle lui a reproché son retard !… Va donc vite le voir ! »

Nicolas sortit de la chambre en emmenant sa petite fille. La comtesse Marie, restée seule, se dit à demi-voix : « Oh ! jamais, jamais, je n’aurais cru qu’on pût être aussi heureuse ! » Un bonheur ineffable se lisait sur son visage, mais en même temps elle soupira, et son regard devint profondément mélancolique. On aurait dit que la pensée d’un autre bonheur, d’un bonheur qu’on ne saurait avoir dans cette vie, jetait un voile sur celui qu’elle éprouvait en ce moment.


Autour de chaque foyer domestique, il se forme presque toujours un certain nombre de groupes qui, tout en différant essentiellement les uns des autres, gravitent côte à côte vers le centre commun, se font des concessions mutuelles, parviennent à se fondre en un harmonieux ensemble, sans perdre leur caractère individuel. Le moindre incident est triste, joyeux ou grave également pour tous, mais les motifs qui les poussent à se réjouir ou à s’attrister sont particuliers à chacun d’eux. Le retour de Pierre à Lissy-Gory fut un de ces événements heureux et importants, et réagit immédiatement sur toute la maison.

Les serviteurs se réjouirent, parce qu’ils pressentaient que leur maître s’occuperait moins d’eux dorénavant, qu’il serait moins strict dans ses inspections journalières, plus indulgent et plus gai, et qu’ils recevraient de riches cadeaux aux fêtes de Noël.

Les enfants et les gouvernantes se réjouirent, parce que personne mieux que Pierre ne savait mettre tout en train. Lui seul jouait « l’écossaise », et sur cet unique morceau de son répertoire ils dansaient toutes les danses imaginables, tout en comptant, eux aussi, qu’ils ne seraient pas oubliés à la fin de l’année.

Le petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, intelligent et vif, quoique d’une constitution maladive et délicate, avait toujours ses grands et beaux yeux, sa chevelure bouclée d’un blond doré, et, comme les autres, ne se possédait pas de joie, car l’oncle Pierre, comme il l’appelait, était l’objet de son adoration enthousiaste. La comtesse Marie, qui veillait à son éducation, n’avait pas réussi à lui inspirer le même attachement pour son mari : il semblait même que l’enfant laissait percer à son égard une indifférence légèrement dédaigneuse. Ni l’uniforme de hussard, ni la croix de Saint-Georges de son oncle Rostow, n’excitaient son envie. Pierre était son Dieu, et il ne souhaitait rien de plus que d’être aussi bon et aussi instruit que lui. Quand il le voyait, sa figure s’illuminait, et s’il lui adressait la parole, son cœur battait, et il rougissait de plaisir. Il retenait tout ce qu’il lui entendait dire, se le redisait ensuite à lui-même ou le discutait avec Dessalles.

Le passé de Pierre, ses malheurs avant la guerre, sa captivité, le poétique roman qu’il avait bâti là-dessus sur des mots saisis au vol, son amour pour Natacha, qu’il aimait avec une exaltation enfantine, et, par-dessus tout, l’amitié de Pierre pour son père, en faisaient à ses yeux un héros et un être sacré. La tendresse émue avec laquelle Pierre et Natacha parlaient du défunt, avait fait deviner à l’enfant, chez qui l’amour commençait à s’éveiller vaguement, que son père avait aimé Natacha, et, qu’il l’avait léguée en mourant à son ami, et il avait un véritable culte pour ce père dont il ne pouvait parvenir à se rappeler les traits, mais auquel il rêvait constamment avec des larmes de tendresse.

Le soir, lorsque l’heure fut venue pour les enfants d’embrasser leurs parents, et pour les gouverneurs et gouvernantes de se retirer avec eux, le petit Nicolas murmura à l’oreille de Dessalles qu’il avait grande envie de demander à sa tante la permission de rester.

« Ma tante, voulez-vous me garder encore un peu avec vous ? — lui dit-il. La comtesse Marie tourna les yeux vers ce visage ému, où la supplication était empreinte :

— Lorsque vous êtes là, il ne peut pas se détacher de vous. »

Pierre auquel elle s’adressait, sourit.

« Je vous le ramènerai tout à l’heure, monsieur Dessalles, laissez-le-moi, je l’ai à peine entrevu… Bonsoir, ajouta-t-il en tendant la main au gouverneur… Il commence à ressembler à son père, n’est-ce pas, Marie ?

— Mon père ! » s’écria le jeune garçon en rougissant jusqu’au blanc des yeux, et en jetant sur Pierre un regard brillant et enthousiaste.

Celui-ci baissa la tête en guise de réponse, et renoua la conversation interrompue par la sortie des enfants.

La comtesse Marie reprit sa tapisserie. Quant à Natacha, les yeux fixés sur son mari, elle écoutait attentivement les questions que Rostow et Denissow lui adressaient sur son voyage, tout en continuant à fumer leurs pipes et à savourer le thé que leur versait Sonia, mélancoliquement assise auprès du samovar. Le petit Nicolas, blotti dans un coin, le visage tourné du côté de Pierre, tressaillait de temps à autre, et se parlait à lui-même, sous l’irrésistible pression d’un sentiment nouveau.

On causait de ce qui se passait alors dans les hautes sphères administratives. Denissow, mécontent du gouvernement à cause de ses mécomptes personnels, apprenait avec satisfaction toutes les sottises que l’on commettait, selon lui, à Pétersbourg, et exprimait son opinion en termes vifs et tranchants.

« Autrefois il fallait être Allemand pour parvenir ; aujourd’hui il faut être de la coterie Tatarinow et Krüdner !

— Oh ! si j’avais pu lâcher contre eux notre cher Bonaparte, comme il les aurait guéris de leur folie ! Cela a-t-il le sens commun, je vous le demande, de donner à ce soldat de Schwarz le régiment Séménovsky ? »

Rostow, quoique sans parti pris, crut aussi de sa dignité et de son importance de prendre part à leurs critiques, de paraître s’intéresser aux nouvelles nominations, de questionner Pierre, à son tour, sur ces graves affaires, si bien que la causerie ne s’étendit pas au delà des on-dit et des commérages du jour sur les gros bonnets de l’administration.

Natacha, toujours au courant des pensées de son mari, devinant qu’il ne parvenait pas, malgré son désir, à donner un autre tour à la conversation et à aborder le sujet de sa préoccupation intime, celle précisément qui l’avait forcé à se rendre à Pétersbourg et à y réclamer le conseil de son nouvel ami, le prince Théodore, lui vint en aide en lui demandant où en était son affaire.

« Laquelle ? demanda Rostow.

— Toujours la même, lui dit Pierre, car chacun sent que tout va de travers, et qu’il est du devoir des honnêtes gens de réagir.

— Les honnêtes gens ! s’écria Rostow en fronçant les sourcils… Que peuvent-ils y faire ?

— Ils peuvent…

— Passons dans mon cabinet, » dit brusquement Rostow.

Natacha se leva pour aller rejoindre ses enfants, et sa belle-sœur la suivit, pendant qu’ils se dirigeaient vers le cabinet, où le petit Nicolas se glissa après eux et s’assit auprès du bureau de son oncle, dans le coin le plus obscur.

« Eh bien, explique-nous ce que tu comptes faire ? dit Denissow sans lâcher sa pipe.

— Des chimères, toujours des chimères ! murmura Rostow.

— Voici ce qui en est, voici la situation telle qu’elle est à Pétersbourg, reprit Pierre avec vivacité et en accompagnant son entrée en matière de gestes énergiques… l’Empereur ne se mêle plus de rien : il s’est adonné au mysticisme, il cherche le repos à tout prix, et il ne saurait se procurer ce repos que par l’activité d’hommes sans foi ni loi, qui persécutent et qui oppriment à l’envi. Le vol est à l’ordre du jour dans les tribunaux, le bâton seul mène l’armée, le peuple est tyrannisé, la civilisation étouffée, la jeunesse honnête persécutée ! La corde est tendue outre mesure, donc elle doit se rompre ! C’est inévitable, et chacun le sent ! »

Pierre parlait avec conviction, comme parlent encore de nos jours et ont toujours parlé ceux qui examinent de près les actes de n’importe quel gouvernement.

« Je leur ai dit tout cela à Pétersbourg…

— À qui ?

— Mais vous le savez bien, au prince Théodore et aux autres. Que la civilisation et la charité rivalisent entre elles, rien de mieux, mais c’est insuffisant ; les circonstances actuelles exigent autre chose ! »

Une vive irritation s’empara de Rostow, et il allait répliquer, lorsque son regard tomba sur son neveu, dont il avait oublié la présence.

« Que fais-tu ici ? lui demanda-t-il avec colère.

— Laisse-le, dit Pierre en prenant la main du garçon dans la sienne et en poursuivant son thème : Oui, je leur ai même dit plus… Lorsqu’on s’attend à la voir se rompre, cette corde trop tendue, lorsqu’on sent que la catastrophe est imminente, on s’unit, on se groupe, et l’on agit ensemble pour résister au bouleversement général. Tout ce qui est jeune et vigoureux est attiré là-bas sous mille prétextes et ne tarde pas à s’y dépraver : l’un se perd par les femmes, l’autre par les faveurs, le troisième par la vanité, le quatrième se laisse corrompre par l’argent, et tous passent dans « l’autre camp ». Il ne restera plus bientôt de gens indépendants comme vous et moi… Élargissez le cercle, leur ai-je dit… Que notre mot de ralliement ne soit pas seulement la vertu, mais aussi l’indépendance et l’activité !

— Et quel sera donc le but de cette activité ? s’écria Rostow, qui, enfoncé dans un fauteuil, écoutait Pierre avec une mauvaise humeur croissante… Dans quelle situation vous placera-t-elle par rapport au gouvernement ?

— Dans la situation de ses aides et de ses conseils, et la société qui se formerait sur ces bases n’aurait, à la rigueur, nul besoin d’être secrète. Si le gouvernement consentait à la reconnaître, les conservateurs qui en feraient partie ne seraient pas ses ennemis, mais de loyaux et vrais gentilshommes dans toute l’acception du mot. Nous serions là pour empêcher les Pougatchew de nous couper le cou, et les Araktchéïew de nous exiler aux colonies militaires ; nous nous liguerions dans l’unique intention de veiller au bien général et à la sécurité de chacun.

— À merveille, mais, du moment que la société est secrète, elle est nuisible et ne peut dès lors qu’engendrer le mal.

— Pourquoi donc ? On dirait en vérité que le « Tugendbund » qui a sauvé l’Europe (on n’osait pas encore, à cette époque, en faire honneur à la Russie) a fait naître le mal ? N’est-il pas au contraire l’alliance de la vertu, de l’amour, de l’assistance mutuelle, la mise en action, en un mot, des paroles de Jésus-Christ sur la croix ? »

Natacha, qui était entrée dans le cabinet pendant la discussion, rayonnait de joie en contemplant le visage ému de son mari, sans écouter ses paroles qu’elle connaissait par avance, comme tout ce qui sortait de l’âme de Pierre. Et le petit Nicolas, dont le cou fluet émergeait de son col rabattu, et à qui personne ne faisait plus attention, était aussi heureux qu’elle. Chaque parole de Pierre enflammait son cœur, et, sans s’en apercevoir, il brisait et tordait les plumes et la cire à cacheter rangées sur le bureau de son oncle.

« Allons donc, mon cher, le « Tugendbund » est bon pour les mangeurs de saucisses ; quant à moi, je ne le comprends pas, s’écria Denissow d’une voix haute et ferme. Tout va à la diable, c’est vrai ! mais le « Tugendbund » n’est pas de ma compétence ! Vous êtes mécontent ? Eh bien, va alors pour une révolte[4], c’est autre chose, et là je suis votre homme !!! »

Pierre et Natacha sourirent, mais Rostow, sérieusement fâché, essaya de prouver qu’il n’y avait aucun danger à prévoir, et que l’imagination de Pierre était seule coupable. Pierre défendit sa thèse avec chaleur, et son intelligence, plus développée, et plus fertile en arguments que celle de son adversaire, accula ce dernier au pied du mur ; sa mauvaise humeur s’en accrut d’autant plus qu’il entendait dans le fond de son âme une voix secrète qui lui disait que, malgré tous les raisonnements imaginables, son opinion seule était juste et vraie.

« Voici ce que je te dirai, s’écria-t-il en se levant et en jetant avec brusquerie sa pipe dans un coin : selon toi, tout va à la diable, et tu nous prédis une catastrophe ; je ne crois ni à l’un ni à l’autre, quoique je ne puisse pas te donner des preuves, mais, lorsque tu me dis que le serment est une chose de convention, ma réponse est toute prête… Tu es mon meilleur ami, n’est-ce pas ? Eh bien, si tu formais une société secrète, si tu te mettais à agir contre le gouvernement, et qu’Araktchéïew m’ordonnât de faire marcher contre vous un escadron et de frapper, je n’hésiterais pas une seconde, je marcherais et je frapperais… Et maintenant tu peux raisonner comme il te plaira ! »

Un silence embarrassant suivit cette sortie. Natacha fut la première à le rompre, en se mettant à défendre son mari, et en prenant son frère à partie : tout inhabile et faible que fut son intervention, elle atteignit cependant son but, en rétablissant la discussion sur un ton amical.

Au moment où l’on se leva pour aller souper, le petit Nicolas s’approcha de Pierre.

« Oncle Pierre, balbutia-t-il, pâle d’émotion et les yeux brillants, Vous… vous ne… Si papa eût été vivant, aurait-il partagé votre opinion ? »

Pierre le regarda, et comprit à quel travail compliqué, pénible et étrange avait dû se livrer, pendant leur entretien, le cerveau de ce garçon, et, se souvenant de ce qui s’était dit, il regretta de l’avoir eu pour auditeur.

« Je le crois, » lui répondit-il à contre-cœur, et il sortit.

Le petit Nicolas s’approcha tout pensif du bureau et devint pourpre d’émotion : il venait d’apercevoir les dégâts dont il s’était rendu coupable.

« Mon oncle, pardonnez-moi, je ne l’ai pas fait exprès, s’écria-t-il en s’adressant à Rostow et en lui indiquant les débris des plumes et des bâtons de cire à cacheter.

— C’est bon, c’est bon ! dit Rostow en maîtrisant à grand’peine sa colère. Tu n’aurais pas dû rester là, ce n’était pas ta place ! » Et, jetant vivement les débris sous la table, il suivit Pierre.

Pendant le souper, il ne fut plus question de politique et de sociétés secrètes ; les souvenirs de l’année 1812, ce sujet favori de Rostow, firent tous les frais de la conversation, et Denissow et Pierre y prirent une part si cordiale et si animée que, lorsqu’ils se séparèrent, ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde.

« J’aurais voulu, dit Rostow à sa femme, lorsqu’ils se trouvèrent seuls dans leur chambre, que tu eusses assisté à notre discussion de tantôt avec Pierre ; ils ont organisé quelque chose là-bas à Pétersbourg, et il tient à toute force à me persuader que le devoir de tout honnête homme consiste à agir contre le gouvernement, tandis que le serment et le devoir… Ils sont tombés sur moi, Denissow aussi bien que Natacha. Celle-là est, ma foi, très amusante, elle mène son mari tambour battant, mais, aussitôt qu’il y a discussion, elle n’a plus ni idées ni expressions à elle, et c’est toujours Pierre qui parle par sa bouche. Lorsque je lui ai dit que je plaçais le serment et le devoir au-dessus de tout, elle a essayé de me prouver que j’avais tort. Que lui aurais-tu répondu ?

— Tu as complètement raison, à mon avis, et je le lui ai déjà dit. Pierre soutient que tous souffrent et se dépravent, et que notre devoir est de porter secours au prochain… C’est vrai, sans doute, mais il oublie que nous avons d’autres devoirs qui nous sont imposés par Dieu lui-même, et qui nous touchent de plus près. Nous pouvons sacrifier nos personnes, si telle est notre envie, mais certainement pas nos enfants.

— C’est précisément ce que je lui ai dit, s’écria Rostow, persuadé que cela s’était passé ainsi… Mais Pierre revenait toujours à l’amour pour le prochain et au christianisme… et le petit Nicolas l’écoutait avec transport…

— Cet enfant me cause de vives inquiétudes, dit la comtesse Marie : il n’est pas comme les autres, et je crains toujours de l’oublier en ne m’occupant que des miens ; il est seul, lui, et trop seul avec ses pensées !

— Tu n’as, je crois, rien à te reprocher à ce sujet ; tu es pour lui comme la plus tendre des mères, et j’en suis heureux, car c’est un charmant enfant… Quelle franchise ! Jamais un mensonge ! Charmant enfant ! répéta Rostow, qui n’avait pas pour le petit Nicolas une affection des plus vives, mais qui, justement à cause de cela, ne manquait jamais d’en faire l’éloge toutes les fois que l’occasion s’en présentait.

— Tu as beau dire, je sens que je ne suis pas une mère pour lui, et cela me tourmente, reprit la comtesse Marie en soupirant. La solitude ne lui vaut rien, la société lui serait nécessaire.

— Eh bien, il en verra bientôt, puisque je dois le mener l’été prochain à Pétersbourg, » répondit Rostow.

En attendant, à l’étage inférieur de la maison, le jeune Nicolas dormait d’un sommeil agité. Une veilleuse, car jamais on n’était parvenu à l’habituer à l’obscurité, répandait sa faible lueur dans la chambre. Réveillé tout à coup en sursaut, mouillé d’une sueur froide, il se dressa sur son lit, et ses yeux démesurément ouverts regardèrent droit devant lui. Un cauchemar effrayant le poursuivait : il se voyait avec l’oncle Pierre, coiffés tous deux de casques semblables à ceux des grands hommes de Plutarque ; une nombreuse armée les suivait, et cette armée se composait d’une multitude de fils blancs et ténus, comme ces toiles d’araignées qui voltigent et se balancent dans les airs en automne, et que Dessalles appelait les « fils de la Vierge ». La Gloire, dont le corps était également formé de ce tissu aérien, mais un peu plus serré marchait en avant. L’oncle Pierre et lui, se laissant glisser, heureux et légers, se rapprochaient de plus en plus du but, lorsque tout à coup les fils qui les entraînaient se détendent et s’enchevêtrent… Ils se sentent horriblement oppressés… et l’oncle Nicolas Rostow apparaît à leurs yeux, menaçant et terrible… « C’est vous qui avez fait cela leur dit-il en leur montrant les débris des plumes et de la cire à cacheter. Je vous aimais, mais Araktchéïew m’a donné un ordre, et je tuerai le premier qui s’avancera ! Oui, je le ferai ! » Le petit Nicolas se tourne du côté de Pierre, mais Pierre n’y est plus… C’est son père, le prince André ! Il n’a, il est vrai, aucune forme précise, mais c’est bien lui, il le sent à la violence de son amour, qui lui enlève toute sa force… Son père le caresse et le plaint, mais l’oncle Rostow avance toujours… Une folle terreur le saisit et il se réveille glacé d’épouvante… « Mon père, » se dit-il, « mon père m’a caressé…! C’est bien Lui qui est venu, et il m’a approuvé, ainsi que l’oncle Pierre !… Quoi qu’ils disent, je « le » ferai. Mucius Scévola s’est bien brûlé la main ? Pourquoi ne ferais-je pas de même un jour ?… Ils tiennent à ce que je m’instruise ?… Soit. Je m’instruirai, mais un jour viendra où je cesserai d’apprendre, et c’est alors que je « le » ferai !… Je ne demande qu’une chose au bon Dieu, c’est qu’il y ait en moi ce qu’il y avait dans les grands hommes de Plutarque ! Je ferai mieux encore ; on le saura, on m’aimera, on parlera avec éloges de moi, et… » Des sanglots lui serrèrent la poitrine, et il fondit en larmes.

« Êtes-vous souffrant ? lui demanda Dessalles, que ses pleurs avaient subitement réveillé.

— Non, répondit vivement l’enfant en reposant sa tête sur l’oreiller… Comme il est bon, lui aussi, et comme je l’aime ! murmura-t-il… et l’oncle Pierre, quelle perfection !… Et mon père ! Oui, je le ferai !… Lui-même m’aurait approuvé !… »


fin


  1. En français dans le texte. (Note du trad.)
  2. Malgré le talent hors ligne déployé par l’auteur dans l’exposé philosophique de la première partie de cet épilogue, nous avons cru pouvoir l’omettre dans notre traduction, sans inconvénient pour la marche et la clarté du récit. (Note du trad.)
  3. Domestiques serfs attachés à la maison d’un seigneur. (Note du trad.)
  4. En employant le mot : « bount » (révolte) en opposition au « Tugenbund » allemand, Denissow fait un jeu de mot complètement intraduisible. (Note du trad.)