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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 178-186).


XV

Pierre avait peu changé dans ses manières : extérieurement il était tout à fait comme auparavant. De même qu’auparavant il était distrait et paraissait occupé non de ce qui était devant lui mais de quelque chose de particulier à lui. La différence entre son état ancien et l’état actuel était qu’auparavant, quand il oubliait ce qui était devant lui, ce qu’on lui disait, plissant le front avec effort, il semblait s’appliquer en vain à examiner quelque chose loin de lui. Maintenant il oubliait aussi ce qu’on lui disait et qui était devant lui, mais avec un sourire imperceptible et railleur il fixait attentivement ses regards sur ce qui était devant lui, écoutait attentivement ce qu’on lui disait, bien qu’évidemment il vit et entendit tout autre chose.

Auparavant il paraissait bon et malheureux, c’est pourquoi les gens, malgré eux, s’éloignaient de lui. Maintenant le sourire de la joie de vivre était toujours sur ses lèvres, dans ses yeux brillait la sympathie pour les hommes et on y lisait cette question : sont-ils aussi contents que moi ? Et les gens avaient du plaisir en sa présence.

Auparavant il parlait beaucoup, s’enflammait en parlant et écoutait peu. Maintenant il se laissait rarement entraîner dans la conversation et il savait écouter de telle façon que les gens lui confiaient volontiers leurs secrets les plus intimes.

La princesse qui n’avait jamais aimé Pierre et éprouvait pour lui un sentiment particulièrement hostile depuis qu’après la mort du vieux comte elle était devenue son obligée, à son dépit et à son étonnement, après un court séjour à Orel où elle était venue avec l’intention de prouver à Pierre que malgré son ingratitude elle croyait de son devoir de le soigner, la princesse sentit bientôt qu’elle l’aimait.

Pierre ne recherchait en rien ses bonnes grâces. Il l’examinait seulement avec curiosité. Autrefois, la princesse sentait qu’il la regardait avec indifférence et raillerie et, comme devant les autres personnes, elle se repliait devant lui. Maintenant, au contraire, elle sentait qu’il pénétrait les secrets les plus intimes de sa vie et, d’abord avec méfiance, ensuite avec reconnaissance, elle lui montrait les meilleurs côtés de son caractère.

L’homme le plus rusé n’eût pu captiver plus habilement la confiance de la princesse en évoquant les souvenirs des meilleurs jours de sa jeunesse et lui montrant sa sympathie. Et cependant, toute la ruse de Pierre ne consistait qu’à chercher son plaisir en évoquant en la princesse méchante et sèche, aux manières orgueilleuses, des sentiments humains.

« Oui, il est bon, très bon, quand il ne se trouve pas sous l’influence de méchantes gens, mais de personnes telles que moi », se disait la princesse.

Le changement qui s’était accompli en Pierre était remarqué également par ses domestiques, Terentï et Vaska ; ils le trouvaient beaucoup plus simple. Souvent Terentï, après avoir déshabillé son maître, les bottes et les habits à la main, bien qu’il eût déjà dit bonne nuit, ne se hâtait pas de partir, attendant si le maître n’entamerait pas la conversation. Et le plus souvent Pierre, observant que Terentï avait envie de causer, le retenait.

— Eh bien ! Raconte-moi donc… Comment vous êtes-vous procuré des vivres ? demandait-il. Et Terentï se mettait à parler du sac de Moscou, du feu comte, et restait debout longtemps, les habits à la main, à narrer ou à écouter les récits de Pierre, et, avec l’impression agréable de la proximité du maître et de son amitié pour lui, s’en allait à l’office.

Le docteur qui soignait Pierre et allait le voir chaque jour, bien que, suivant les habitudes des médecins, il crût de son devoir de prendre l’air d’un homme dont les moments sont précieux pour le bien de l’humanité souffrante, restait des heures entières chez Pierre à raconter ses anecdotes favorites et ses observations sur les mœurs des malades, en général, et des dames en particulier.

— Oui, voilà, avec un homme comme vous, c’est agréable de causer, ce n’est pas comme chez nous en province, disait-il.

À Orel se trouvaient quelques officiers de l’armée française, prisonniers, et un jour, le docteur amena chez Pierre l’un d’eux, un jeune officier italien. Ils commencèrent à se fréquenter et la princesse s’amusait de la tendresse que l’Italien témoignait à Pierre.

L’Italien était visiblement heureux quand il pouvait venir chez Pierre et lui raconter son passé, sa vie de famille, ses amours et lui exprimer son indignation contre les Français et surtout contre Napoléon.

— Si tous les Russes vous ressemblaient un peu, disait-il à Pierre, c’est un sacrilège que de faire la guerre à un peuple comme le vôtre. Vous qui avez tant souffert des Français, vous n’avez pas même de colère contre eux.

Et Pierre ne méritait cette tendresse passionnée de l’Italien qu’en évoquant en lui le meilleur côté de son âme, qu’il admirait.

Les derniers temps du séjour de Pierre à Orel, il reçut la visite d’une ancienne connaissance, le maçon, comte Villarsky, celui même qui l’avait fait admettre dans l’ordre, en 1807. Villarsky avait épousé une riche Russe propriétaire de grands domaines dans la province d’Orel, et il occupait dans la ville une situation provisoire à l’Intendance.

En apprenant que Bezoukhov était à Orel, Villarsky, bien qu’il n’eût jamais été très lié avec lui, vint le voir et lui témoigna l’amitié et l’empressement que s’expriment ordinairement les gens qui se rencontrent dans un désert ; Villarsky s’ennuyait à Orel et était heureux d’y retrouver un homme de son monde et de sa situation (comme il le supposait).

Mais à son étonnement, Villarsky remarqua bientôt que Pierre était très en retard sur la vie actuelle et qu’il était tombé, à son point de vue, dans l’apathie et l’égoïsme.

Vous vous encroûtez, mon cher, lui disait-il. Néanmoins Villarsky avait plus de plaisir qu’auparavant en la société de Pierre et il venait le voir chaque jour. Et Pierre, en regardant Villarsky et l’écoutant, trouvait incroyable d’avoir été, récemment encore, pareil à lui.

Villarsky était marié, avait une famille, était occupé des affaires de sa femme, de sa famille et de son service, et il considérait toutes ses occupations comme un obstacle à sa vie ; il les méprisait toutes parce qu’il considérait que leur but était son bien personnel et celui de sa famille. Les considérations militaires, administratives, politiques, occupaient sans cesse son esprit, et Pierre, sans essayer de changer son opinion, sans le blâmer, avec une raillerie maintenant toujours douce et joyeuse, observait ce phénomène étrange qu’il connaissait si bien.

Dans ses rapports avec Villarsky, avec la princesse, avec le docteur, avec toutes les personnes qu’il rencontrait maintenant, Pierre apportait un nouvel élément grâce auquel il s’acquérait la sympathie de tous : c’était sa disposition à voir en chacun la possibilité de penser, de sentir et d’envisager les choses à sa guise, et l’impossibilité de dissuader un homme par les paroles. Cette particularité individuelle qui, autrefois, troublait, agaçait Pierre, faisait maintenant la base principale de l’intérêt qu’il portait aux hommes. La différence, la contradiction, la complexité des opinions amusaient Pierre et provoquaient son sourire railleur et doux.

Dans les affaires pratiques, Pierre, tout à fait à l’improviste, sentait qu’il avait maintenant le point d’appui qui, autrefois, lui faisait défaut. Autrefois chaque question d’argent, surtout les demandes d’argent qu’on lui adressait très souvent vu sa richesse, le mettaient dans un trouble sans issue : « Donner ou non ? se demandait-il. J’en ai beaucoup et il en a besoin. Mais l’autre en a plus besoin encore. Qui a le plus besoin ? Et peut-être tous les deux sont-ils des trompeurs. » Auparavant, il ne trouvait point l’issue de ces suppositions et donnait à tous tant qu’il avait de quoi donner. Il était également embarrassé chaque fois qu’il était question de sa fortune, quand on lui disait qu’il devrait agir ainsi ou autrement.

Maintenant, à son étonnement, il ne trouvait plus en ces questions ni doutes ni malentendus.

Maintenant s’érigeait en lui un juge qui, par des lois quelconques connues de lui, décidait ce qu’il fallait faire ou non. Comme auparavant il ne tenait pas à l’argent, mais il savait d’une façon indiscutable ce qu’il fallait faire et ce qu’il ne fallait pas faire. La première application de cette nouvelle méthode fut pour la demande du colonel français prisonnier qui, après lui avoir raconté maints de ses exploits, à la fin, exigea presque de lui quatre mille francs pour envoyer à sa femme et à ses enfants. Pierre, sans le moindre effort les lui refusa et s’étonna ensuite de voir combien était facile et simple ce qui, autrefois, lui paraissait une difficulté insurmontable. En même temps qu’il refusait au colonel, il décidait qu’il fallait user de ruse pour forcer l’officier italien à accepter de l’argent dont, visiblement, il avait besoin. La nouvelle preuve qui fortifia l’opinion de Pierre en les affaires pratiques, ce fut la question des dettes de sa femme et la reconstruction de ses maisons et villas de Moscou.

Son gérant principal vint le trouver à Orel et Pierre fit avec lui le compte général de ses revenus qui avaient beaucoup changé. Suivant les comptes du gérant, l’incendie de Moscou coûtait à Pierre près de deux millions de roubles. Pour le consoler de cette perte, le gérant présenta à Pierre un calcul tel que, malgré ces pertes, les revenus non seulement n’étaient pas diminués mais devenaient plus grands ; pour cela il fallait renoncer à payer les dettes de la comtesse, que Pierre n’était pas obligé de payer, et ne pas reconstruire les maisons et villas de Moscou qui coûtaient quatre vingt mille roubles par an et ne rapportaient rien.

— Oui, oui, c’est vrai, fit Pierre en souriant gaiement. Oui, tout cela m’est inutile. Après le pillage je suis devenu beaucoup plus riche.

Mais en janvier, Savélitch vint de Moscou raconter l’état de la ville, il montra le devis que lui avait fait l’architecte pour reconstruire les immeubles, comme si c’était chose entendue. En même temps, Pierre reçut des lettres du prince Vassili et d’autres connaissances de Pétersbourg. Dans ces lettres il était question des dettes de sa femme et Pierre décida que les projets du gérant qui d’abord lui avaient tant plu n’étaient pas bons, qu’il devait partir à Pétersbourg payer les dettes de sa femme et faire bâtir à Moscou.

Pourquoi ? il ne le savait pas mais il sentait qu’il le fallait. Grâce à cette décision, ses revenus diminuaient des trois quarts, mais il le fallait ainsi. Villarsky partait à Moscou, ils convinrent de partir ensemble.

Pendant sa convalescence à Orel, Pierre éprouva tout le temps le sentiment de la joie, de la liberté de la vie. Mais durant son voyage, quand il se trouva en plein air, aperçut des centaines de nouvelles personnes, ce sentiment augmenta encore davantage. Tout le temps du voyage il éprouvait la joie d’un élève en vacances. Toutes les personnes, le postillon, le maître de postes, les paysans, en route ou dans les villages, tous avaient pour lui un nouveau sens. La présence et les observations de Villarsky qui se plaignait toujours de la pauvreté de la Russie, de son retard sur l’Europe, de son ignorance, ne faisaient qu’augmenter la joie de Pierre. Là où Villarsky voyait la mort, Pierre voyait une preuve extraordinaire de vitalité, de cette force qui soutenait la vie de ce peuple particulier et unique. Il ne contredisait pas Villarsky, il paraissait être de son avis et souriait joyeusement en l’écoutant.