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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 167-169).


XI

Le 7 décembre, l’empereur quitta Pétersbourg avec sa suite — le comte Tolstoï, le prince Volkonskï, Araktchéiev, etc., — et arriva à Vilna le 11. En traîneau de voyage il se rendit droit au château. Près du château, malgré une forte gelée, se trouvaient une centaine de généraux et d’officiers d’état-major en uniformes de parade et la garde d’honneur du régiment Séménovsky.

Le courrier qui s’approcha au galop du château sur une troïka en sueur, devançait l’empereur en criant : « L’empereur ! ». Konovnitzen se jeta dans le vestibule pour l’annoncer à Koutouzov qui attendait dans la petite chambre du portier.

Une minute après, une grosse, grande figure de vieillard en uniforme de parade, avec une foule de décorations couvrant la poitrine, l’abdomen ceint d’une écharpe, vint sur le perron en se dandinant. Koutouzov avait son bonnet de parade, ses gants à la main et, descendant les marches avec difficulté, il prit le rapport préparé pour l’empereur.

Des chuchotements, un mouvement, encore une troïka à l’allure vertigineuse, et tous les yeux se fixèrent sur le traîneau qui arrivait et dans lequel on apercevait déjà les personnes de l’empereur et de Volkonskï.

Tout cela, par une habitude de cinquante ans, impressionnait le vieux général. L’air soucieux, il s’examina rapidement, arrangea son bonnet, et au moment où l’empereur sortant du traîneau fixa son regard sur lui, il se redressa, lui tendit le rapport et se mit à parler d’une voix mesurée, obséquieuse.

L’empereur, rapidement, toisa Koutouzov de la tête aux pieds, fronça momentanément les sourcils, mais aussitôt se dominant, il s’avança, tendit les bras et enlaça le vieux général. De nouveau impressionné par une vieille habitude, cette accolade agit sur Koutouzov : il sanglota.

L’empereur salua les officiers, la garde du régiment Séménovsky et, serrant de nouveau la main du vieillard, alla avec lui au château.

Resté seul avec le feld-maréchal, l’empereur lui exprima son mécontentement pour la lenteur de la poursuite, pour les fautes de Krasnoié et de la Bérésina, et lui exposa ses vues sur la future campagne à l’étranger. Koutouzov ne fit ni objection ni observation. La même expression docile et béate avec laquelle sept ans auparavant, il écoutait les ordres de l’empereur sur le champ d’Austerlitz, demeurait maintenant sur son visage.

Comme Koutouzov sortait du cabinet de travail, la démarche lourde, en se dandinant, la tête baissée, dans le salon une voix l’arrêta :

— Votre Altesse ! dit quelqu’un.

Koutouzov leva la tête et pendant longtemps regarda les yeux du comte Tolstoï qui, un petit objet sur un plateau d’argent, était devant lui. Koutouzov ne semblait pas comprendre ce qu’on voulait de lui.

Tout à coup il parut se rappeler. Un sourire à peine visible passa sur son visage gras. Il s’inclina très bas, respectueusement, et prit l’objet du plateau. C’était la grand’croix de Saint-Georges.