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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 154-158).


IX

La 5e compagnie était logée près de la forêt même. Un immense bûcher brillait au milieu de la neige, projetant sa clarté sur les branches ployées sous le givre.

Au milieu de la nuit, les soldats de la 5e compagnie entendirent dans la forêt des pas sur la neige et des craquements de branches.

— Enfants ! Un ours ! exclama un des soldats.

Tous tendirent l’oreille, et de la forêt, dans la lumière claire du bûcher, s’avancèrent des figures humaines étrangement habillées qui se tenaient l’une près de l’autre. C’étaient deux Français cachés dans la forêt. En causant d’une voix rauque, incompréhensible pour les soldats russes, ils s’approchèrent du bûcher.

Le plus grand, en képi d’officier, semblait tout à fait défaillant. Arrivé près du bûcher il voulut s’asseoir et tomba sur le sol. L’autre, un soldat, petit, trapu, la joue bandée d’un mouchoir, était plus vigoureux. Il releva son camarade et, en montrant sa bouche, proféra quelques paroles. Les soldats entourèrent les Français, étendirent un manteau pour le malade et apportèrent à tous les deux du gruau et de l’eau-de-vie.

L’officier français défaillant était Ramballe, le soldat bandé d’un mouchoir, son brosseur Morel. Quand Morel eut ingurgité l’eau-de-vie et fini sa petite terrine de gruau, tout à coup il devint gai, maladivement gai, et se mit à parler aux soldats qui ne le comprenaient pas. Ramballe avait refusé de manger et, silencieux, était allongé près du bûcher, appuyé sur la main ; avec des yeux rougis, inexpressifs, il regardait les soldats russes. De temps en temps, il poussait un long gémissement et, de nouveau, se taisait. Morel, en montrant les épaulettes, faisait comprendre que c’était un officier et qu’il fallait le réchauffer.

Un officier russe qui s’était approché du bûcher envoya demander au colonel s’il ne permettrait pas à un officier français de venir se chauffer chez eux. On vint dire que le colonel demandait d’amener l’officier, et l’on pria celui-ci de se lever. Il se leva et voulut marcher mais trébucha et serait tombé si un soldat qui se trouvait près de lui ne l’eût soutenu.

— Quoi ! Ça ne va plus ! fit un soldat s’adressant à Ramballe avec des yeux railleurs.

— Eh ! l’imbécile ! Qu’est-ce que tu chantes ? Un moujik, un vrai moujik ! reprochait-on de divers côtés au soldat qui voulait plaisanter.

On entoura Ramballe, des soldats le prirent sous les bras et l’emmenèrent dans l’isba. Ramballe enlaça le cou d’un soldat, et, pendant qu’on le portait, se mit à prononcer plaintivement : — Oh ! mes braves ! oh ! mes bons, mes bons amis ! Voilà des hommes ! Oh ! mes braves, mes bons amis !

Et, comme un enfant, il inclinait la tête sur l’épaule d’un soldat.

Pendant ce temps, Morel, assis à la meilleure place, était entouré des soldats.

Morel, un petit Français trapu, aux yeux gonflés, larmoyants, la figure bandée d’un mouchoir comme une femme, était couvert d’un manteau de femme. Il était visiblement ivre et enlaçait un soldat assis près de lui. Il chantait d’une voix rauque une chanson française. Les soldats pouffaient de rire en le regardant.

— Eh bien ! Eh bien ! apprends comment ça marche.

— Comment ? Hein ?… disait le plaisant chanteur que Morel enlaçait.

Vive Henri quatre ! Vive ce roi vaillant ! chantait Morel en clignant des yeux. — Ce diable a quatre…

— Viva rika ! Viva serouverou ! Si diablaca… répétait le soldat en agitant la main, et rattrapant en effet l’air de la chanson.

— Voilà, c’est malin ! Gagozozo !

Et des rires épais partaient de divers côtés.

Morel riait lui aussi.

— Eh bien ! Encore, encore !


Eut le triple talent
De boire, de se battre
Et d’être un vert galant !…


— C’est beau ! Eh ! Eh ! Allons, Zalétaïev !

— Qui… prononçait avec peine Zalétaïev. Qui… fit-il longuement en ouvrant largement la bouche. — Le triplatala de bou et de ba !… chanta-t-il.

— Ah ! c’est beau ! En voilà un Français ! Oh ! Oh ! Dis donc, veux-tu encore manger ?

— Donne-lui du gruau, il prendra le temps de calmer sa faim.

On lui donna encore du gruau et Morel, en riant, entama la troisième gamelle. Un sourire joyeux était sur tous les visages des jeunes soldats qui regardaient Morel. Les vieux soldats qui croyaient indigne de s’occuper de telles sottises s’étaient couchés de l’autre côté du bûcher mais, de temps en temps, ils s’accoudaient et regardaient Morel avec un sourire.

— Ce sont aussi des hommes, dit l’un d’eux en s’enveloppant dans sa capote. L’absinthe aussi a ses racines !

— Oh ! Oh ! Seigneur Dieu ! comme le ciel est étoilé ! Ce sera de la gelée…

Et tout devint silencieux.

Les étoiles, comme si elles étaient sûres que maintenant personne ne les verrait, scintillaient plus vivement dans le ciel noir et, tantôt grandissant, tantôt s’éteignant ou tremblant, elles se murmuraient quelque chose de joyeux mais de mystérieux.