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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 96-98).


XVIII

Il semble que dans cette fuite des Français, qui avaient fait tout ce qu’il fallait pour se perdre, pas un seul mouvement, depuis le détour sur la route de Kalouga jusqu’à la fuite du chef de l’armée, n’ait eu le moindre sens. Il semble impossible que les historiens qui attribuent les actes des masses à la volonté d’un seul homme puissent décrire de leur point de vue cette partie de la campagne. Mais non. Les historiens ont écrit des montagnes de livres sur cette retraite et partout l’on décrit les ordres de Napoléon et ses plans profonds, les manœuvres qui guidaient l’armée et les ordres habiles de ses maréchaux.

La retraite de Malo-Iaroslavetz, alors qu’on lui cède la route dans un pays productif et que, devant lui, est ouverte cette route parallèle sur laquelle après, le poursuivait Koutouzov, la retraite inutile sur la route ruinée nous est expliquée par diverses considérations profondes. Par de semblables considérations, on décrit la retraite de Smolensk à Orcha, ensuite l’héroïsme de Napoléon près de Krasnoié où, soi-disant, il se préparait à accepter la bataille, qu’il commanderait lui-même et où, s’amusant avec un bâton de bouleau, il disait :

J’ai assez fait l’empereur, il est temps que je fasse le général.

Et malgré cela, aussitôt après, il s’enfuit plus loin en abandonnant à leur sort les parties dispersées de l’armée qui se trouvaient derrière lui.

Ensuite on nous dépeint la grandeur d’âme des maréchaux, surtout de Ney, grandeur d’âme qui consiste en ceci : une nuit, furtivement, par la forêt, il traverse le Dniéper et sans drapeau, sans artillerie, avec un dixième seulement de ses troupes, il accourt à Orcha.

Et enfin le dernier départ du grand empereur nous est représenté comme une action noble et belle. Même cette dernière fuite, qu’en bonne langue il faut appeler la dernière lâcheté, dont un enfant même aurait honte, cet acte reçoit des historiens sa justification.

Quand il est déjà impossible de tendre les fils si élastiques du raisonnement historique, quand l’acte est nettement contraire à ce que toute l’humanité appelle le bien et même à la justice, paraît chez les historiens la conception salutaire de la grandeur. La grandeur, paraît-il, exclut la possibilité de mesurer le bien et le mal.

Pour les grands le mal n’existe pas ; nulle infamie ne peut être mise au compte de celui qui est grand.

C’est grand ! disent les historiens, et alors il n’y a plus ni bien ni mal, il y a le « grand » et le « non grand » ; « grand », c’est bien, « non grand », c’est mal.

Grand, selon eux, c’est la qualité de quelques êtres particuliers qu’ils appellent les héros. Et Napoléon qui s’enfuyait dans une belle pelisse en abandonnant et ses compagnons qui succombaient et des hommes que, selon son opinion, lui-même avait amenés là, trouve que c’est grand et son âme est tranquille.

Du sublime (il voit en lui-même quelque chose de sublime) au ridicule il n’y a qu’un pas, dit-il.

Et tout le monde depuis cinquante ans répète : Sublime ! Grand ! Napoléon le Grand ! Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas.

Et personne ne pense que le fait de reconnaître l’incommensurabilité de la grandeur avec la mesure du bien et du mal est l’aveu de sa nullité et de son infinie petitesse.

Pour nous, avec la mesure du bien et du mal que nous a donnée Christ, il n’y a rien d’incommensurable. Et il n’y a pas grandeur où il n’y a pas simplicité, bonté et vérité.