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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 81-83).


XIV

— À vos places ! cria tout à coup une voix.

Parmi les prisonniers et les soldats de garde il advint un joyeux branle-bas et l’attente de quelque chose d’agréable et de solennel. De tous côtés s’entendaient des cris de commandement, et, à gauche, défilant au trot devant les prisonniers, se montraient des cavaliers, bien en selle sur de beaux chevaux. Sur tous les visages passait cette expression d’attente qu’on remarque chez les personnes qui se trouvent près des autorités supérieures. Les prisonniers s’étaient ramassés en groupe, on les avait repoussés de la route, les soldats de la garde s’étaient rangés.

— L’empereur, l’empereur ! le maréchal ! le duc ! Et aussitôt après la garde, une voiture attelée de chevaux blancs passa bruyamment.

Pierre entrevit le visage calme, beau, gras et blanc d’un homme en tricorne. C’était un des maréchaux. Le regard du maréchal s’arrêta sur la grande personne de Pierre et dans l’expression avec laquelle ce maréchal fronça les sourcils et détourna son visage, Pierre crut apercevoir de la compassion et le désir de la cacher.

Le général qui conduisait le dépôt, le visage rouge, effrayé, stimulait son cheval maigre et galopait derrière la voiture. Quelques officiers s’étaient rassemblés, les soldats les entouraient, tous avaient des visages émus, attendris.

Qu’est-ce qu’il a dit ? Qu’est-ce qu’il a dit ? entendait Pierre. Pendant le passage du maréchal, les prisonniers étaient ramassés ensemble et Pierre aperçut Karataïev qu’il n’avait pas vu depuis le matin. Karataïev, en manteau, était assis contre un bouleau. Sur son visage, outre l’expression d’attendrissement joyeux de la veille, quand il narrait les souffrances imméritées du marchand, brillait encore une expression solennelle et douce. Karataïev regarda Pierre avec ses bons yeux ronds, maintenant humides, et l’appela pour lui dire quelque chose. Mais Pierre avait peur pour lui-même. Il fit semblant de ne pas apercevoir son regard et s’éloigna hâtivement.

Quand les prisonniers avancèrent de nouveau, Pierre se retourna. Karataïev était assis au bord de la route, près du bouleau ; deux Français parlaient auprès de lui. Pierre ne se retourna plus. En boitant, il gravit la colline ;

Derrière lui, vers l’endroit où était assis Karataïev, un coup retentit. Pierre l’entendit fort bien, mais au même moment il se souvint n’avoir pas encore achevé le calcul commencé avant le passage du maréchal. Il calculait combien il y avait de marches jusqu’à Smolensk. Il se mit à compter. Deux soldats français, dont l’un tenait un fusil encore fumant, couraient devant Pierre. Ils étaient pâles, et dans l’expression de leurs visages — l’un d’eux regardait tendrement Pierre — il lisait quelque chose de semblable à ce qu’il avait vu chez le jeune soldat, pendant l’exécution. Pierre regarda le soldat et se rappela comment, l’avant-veille, il avait brûlé sa chemise en la séchant au bûcher et quelles moqueries il avait encourues.

Le chien se mit à hurler près de l’endroit où était assis Karataïev. « Quel imbécile, pourquoi hurle-t-il ? » pensa Pierre.

Les camarades qui marchaient à côté de Pierre, comme lui ne se tournaient pas vers l’endroit d’où l’on avait entendu d’abord le coup puis les hurlements du chien, mais une expression sévère était sur tous les visages.