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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 44-48).

VIII


Après le tambour, à qui, sur l’ordre de Denissov, on donna de l’eau-de-vie, du mouton, et qu’on vêtit d’un cafetan russe afin de le garder dans le détachement, l’attention de Pétia fut attirée par l’arrivée de Dolokhov.

Dans l’armée, Pétia, plusieurs fois, avait entendu parler du courage extraordinaire de Dolokhov et de sa cruauté envers les Français, aussi, dès l’entrée de Dolokhov dans l’isba, Pétia, sans le quitter du regard, prit-il un air de plus en plus brave, levant haut la tête, pour ne pas être indigne même d’une telle société.

L’aspect de Dolokhov frappa étrangement Pétia par sa simplicité.

Denissov habillé en Tcheckmène, portait la barbe ; sur sa poitrine pendait une petite image de saint Nicolas et dans son langage, dans toutes ses manières, il montrait la particularité de sa situation. Au contraire Dolokhov, qui autrefois à Moscou portait le costume persan, maintenant avait l’air d’un officier de la garde très raffiné. Son visage était soigneusement rasé, il portait un veston ouaté d’officier de la garde, avec la croix de Saint-Georges à la boutonnière, et un bonnet très simple.

Il déposa dans un coin sa bourka mouillée, s’approcha de Denissov sans saluer personne, et, aussitôt, se mit à poser des questions concernant l’affaire. Denissov lui raconta les intentions qu’avaient sur le convoi les grands détachements, la mission de Pétia et sa réponse aux deux généraux. Ensuite il exposa tout ce qu’il savait du détachement français.

— C’est ça, mais il faut savoir de quelle armée il s’agit et leur nombre, dit Dolokhov. Il faudra partir examiner. On ne peut se lancer dans un combat sans être sûr de leur nombre. J’aime faire chaque besogne proprement. Voilà, un de ces messieurs ne voudrait-il pas partir avec moi dans leur camp ? J’ai avec moi un uniforme.

— Moi ! moi !… J’irai avec vous ! s’écria Pétia.

— Tu n’as pas besoin d’y aller, lui dit Denissov. Je ne te laisse’ai à aucun prix.

— C’est bon ! Pourquoi ne puis-je pas partir ? s’écria Pétia.

— Mais parce que tu n’as pas besoin…

— Non, excusez… parce que… parce que… j’irai et voilà tout. Vous m’emmenez ? demanda-t-il à Dolokhov.

— Pourquoi pas ! répondit distraitement Dolokhov en regardant le visage du tambour français.

— Ce gamin est ici depuis longtemps ? demanda-t-il à Denissov.

— On l’a p’is aujou’d'hui, mais il ne sait ’ien, je le laisse p’ès de moi.

— Bien. Et les autres, où les mets-tu ? demanda Dolokhov.

— Comment où ! je les ’envoie cont’e ’eçu ! dit en rougissant Denissov. Et je peux di’e avec o’gueil que je n’ai pas un seul homme sur la conscience. Est-ce difficile de ’envoyer t’ente ou même t’ois cents soldats à la ville sous esco’te, au lieu de souiller, disons le mot, l’honneu’ du soldat ?

— Tiens, aux seize ans du petit comte il sied de tenir de pareils propos, dit Dolokhov avec un sourire froid, mais à ton âge il faut renoncer à ces balivernes.

— Quoi ! je ne dis rien. Je dis seulement que j’irai absolument avec vous, reprit timidement Pétia.

— Oui, mon cher, il est temps pour nous de cesser ces galanteries, continua Dolokhov, comme s’il eût trouvé un plaisir particulier à parler de ce sujet qui agaçait Denissov. Eh bien ! Pourquoi as-tu pris celui-ci, dit-il en hochant la tête. Parce que tu as pitié de lui ? Nous les connaissons bien tes reçus. Tu envoies cent prisonniers et ils arrivent trente. Ils meurent de faim ou on les tue. Alors ne vaut-il pas mieux ne les pas prendre ?

Le capitaine, en clignant ses yeux clairs, hochait approbativement la tête.

— Cela ne fait ’ien. On ne peut ‘aisonner ici. Je ne veux pas p’end’e le péché sur moi. Tu dis quon mou’a. C’est bon, seulement que ce ne soit pas à cause de moi.

Dolokhov rit.

— Et pourquoi ne m’ont-ils pas attaqué ? ils en ont eu vingt fois l’occasion. Et s’ils nous attrapent, toi et moi, malgré ta chevalerie ils nous pendront à un arbre. — Il se tut — Cependant, il faut travailler. Envoie chercher mon Cosaque avec les bagages, j’ai deux uniformes français. Eh bien ! viens-tu avec moi ? demanda-t-il à Pétia.

— Moi ? Oui, oui, absolument ! s’écria Pétia qui rougit presque aux larmes et regarda Denissov.

Derechef, pendant que Dolokhov discutait avec Denissov sur ce qu’il fallait faire des prisonniers, Pétia se sentait gêné, mais de nouveau il ne comprenait pas très bien ce qu’ils discutaient. « Si les grands pensent ainsi, c’est qu’il le faut, alors c’est bien, se disait-il Et principalement il faut que Denissov n’aille pas penser que je lui permettrai de me donner des ordres. J’irai dans ce camp des Français avec Dolokhov. Je le peux aussi bien que lui. »

À toutes les exhortations de Denissov pour qu’il ne partît pas, Pétia répondait qu’il avait l’habitude de faire convenablement sa besogne et qu’il ne pensait jamais au danger.

— Car enfin, avouez vous-même que si l’on ne sait pas au juste combien ils sont là-bas, on risque des centaines de vies, tandis que nous, nous serons seuls. Et enfin, je le désire beaucoup et j’irai absolument, absolument… Ne me retenez plus. Ce serait pire, dit-il.