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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 18-24).


IV

C’était une chaude et pluvieuse journée d’automne. Le ciel et l’horizon étaient couleur d’eau trouble. Tantôt le brouillard semblait descendre, tantôt, tout à coup, tombait une pluie oblique, forte. Denissov, en bourka, dégouttant l’eau, allait sur un cheval de race, maigre, aux flancs creux. Lui et son cheval, qui secouait les oreilles, se recroquevillaient sous la pluie. Il regardait soucieusement en avant. Son visage maigre, entouré d’une barbe épaisse, courte, noire, semblait furieux. À côté de Denissov, lui aussi en bourka, marchait, sur un grand cheval du Don, un capitaine de Cosaques, le compagnon de Denissov.

Le capitaine Lovaïski, le troisième cavalier, était un homme long, plat comme une planche, blond ; son visage était blanc, avec de petits yeux étroits, clairs ; sa physionomie et toute sa personne portaient une expression de calme et de contentement de soi.

Bien qu’on n’eût pu dire quelle était la particularité du cheval et du cavalier, cependant, du premier coup d’œil sur le capitaine et Denissov, on voyait celui-ci tout mouillé, gauchement installé sur son cheval, tandis que le capitaine semblait tout à fait à son aise : ce n’était pas un homme à cheval mais un homme faisant corps avec le cheval, un seul être possédant une double force.

Un peu devant eux allait le guide, un paysan mouillé jusqu’aux os, en cafetan gris et bonnet blanc. Un peu derrière, sur un petit cheval maigre, fin, de Kirguis, à queue et crinière longues, les lèvres déchirées jusqu’au sang, suivait un jeune officier en capote bleue française. À côté d’eux chevauchait un hussard, qui avait en croupe un garçon en uniforme français déchiré et bonnet bleu. Le gamin, avec ses mains rouges de froid, s’accrochait au hussard, secouait ses jambes nues pour tâcher de les réchauffer et, les sourcils soulevés, regardait autour de lui. C’était le tambour français pris le matin. Derrière, sur le chemin étroit, humide, piétiné, les hussards suivaient par rangs de trois ou quatre. Puis c’étaient les Cosaques, les uns en bourka, les autres en capotes françaises, quelques-uns avec des couvertures de chevaux jetées sur la tête. Tous les chevaux roux et bais semblaient noirs à cause de la pluie dont ils étaient trempés, et, avec leurs crinières collées, leurs cous paraissaient étrangement minces. La vapeur se soulevait aux flancs des chevaux : les habits, les selles, les guides, tout était mouillé, glissant, humide comme le sol et comme les feuilles tombées qui jonchaient la route. Les hommes, les sourcils froncés, tâchaient de ne pas remuer pour réchauffer l’eau qui arrivait jusqu’à leur corps et ne pas laisser pénétrer de nouvelle eau froide qui coulait sur les habits, les genoux, la nuque.

Au milieu des Cosaques, deux fourgons attelés de chevaux français et russes avançaient bruyamment à la file sur le chemin plein d’eau.

Le cheval de Denissov, en faisant le tour de la mare qui était sur sa route, alla de côté et lui fit frapper le genou contre un arbre.

— Hé ! diable ! cria-t-il avec colère, en grinçant des dents. Il cravacha trois fois la bête en projetant de la boue sur lui et ses camarades. Denissov était de mauvaise humeur à cause de la pluie et de la faim (il n’avait presque rien mangé depuis le matin) et surtout parce qu’il n’avait encore aucune nouvelle de Dolokhov, de plus l’homme qu’on avait envoyé prendre un prisonnier ne revenait pas.

« C’est peu probable qu’il y ait encore une autre occasion comme aujourd’hui d’attaquer le transport. Attaquer seul, c’est trop risquer, et remettre à un autre jour, quelque gros partisan nous enlèvera le butin sous le nez », pensait Denissov en regardant toujours en avant, espérant voir l’envoyé de Dolokhov.

Arrivé sur la plaine, d’où l’on voyait loin, Denissov s’arrêta.

— Quelqu’un vient ! dit-il.

Le capitaine regarda dans la direction indiquée par Denissov.

— Ils sont deux : un officier et un Cosaque. Seulement, on ne peut pas supposer que ce soit le lieutenant-colonel lui-même, dit le capitaine.

Les cavaliers disparurent dans une descente de la montagne. Quelques minutes plus tard, ils se montrèrent de nouveau. Devant, galopait, harassé, en agitant sa nogaïka, un officier ébouriffé, mouillé jusqu’aux os, les pantalons relevés jusqu’aux genoux. Derrière lui, debout sur les étriers, suivait un Cosaque. Cet officier, un garçon très jeune, au visage large et rouge, aux yeux vifs et gais, s’approcha de Denissov et lui tendit une enveloppe mouillée.

— De la part du général, dit-il. Excusez si ce n’est pas tout à fait sec…

Denissov, en fronçant les sourcils, prit l’enveloppe et se mit à la décacheter.

— Voilà, on dit tout le temps que c’est dangereux, dangereux, dit l’officier s’adressant au capitaine, pendant que Denissov lisait l’enveloppe. D ailleurs, moi et Komarov, — il désigna le Cosaque, — nous nous étions préparés. Nous avons chacun deux pistolets… Et qu’est-ce ? demanda-t-il en apercevant le tambour français. Un captif ? Vous étiez déjà dans un combat ? Peut-on leur causer ?

— ’ostov ! Pétia ! s’écria alors Denissov, qui avait parcouru la missive. Mais pou’quoi n’as-tu pas dit que c’est toi ? — Et Denissov, avec un sourire, se retourna et tendit la main à l’officier.

C’était Pétia Rostov.

Tout le long du chemin, Pétia s’était préparé à se tenir devant Denissov comme un officier sérieux, sans faire aucune allusion à la connaissance d’autrefois. Mais dès que Denissov lui sourit, Pétia s’épanouit, rougit de joie et oublia l’attitude difficile qu’il avait décidé de prendre. Il se mit à raconter comment il avait pu passer devant les Français, combien il était heureux d’avoir été chargé d’une telle mission, qu’il se trouvait déjà à la bataille, sous Viazma, que là, un hussard s’était distingué.

— Eh bien, je suis heu’eux de te voir ! l’interrompit Denissov dont le visage reprit son expression soucieuse.

— Mikhaïl Theoklititch, s’adressa-t-il au capitaine, c’est de nouveau de cet Allemand. Il sert près de lui.

Et Denissov fit connaître au capitaine le contenu du papier apporté tout à l’heure : le général allemand insistait pour que Denissov se joignit à lui afin d’attaquer le transport.

— Si nous ne le p’enons pas demain, il nous l’a’achera sous le nez, conclut-il.

Pendant que Denissov causait avec le capitaine, Pétia, gêné par le ton froid de Denissov, et l’attribuant à ce que ses pantalons étaient relevés, se mit à les rabattre sous son manteau, en faisant en sorte que personne ne le vît et tâchant de garder l’air le plus martial possible.

— Y aura-t-il un ordre quelconque de la part de Votre Haute Seigneurie ? s’adressa-t-il à Denissov en portant la main à la visière.

Puis se remettant à jouer l’aide de camp d’un général, rôle auquel il s’était préparé :

— Ou peut-être dois-je rester près de Votre Haute Seigneurie ?

— L’o’d’e, fit pensivement Denissov. Mais, peux-tu ’ester ici jusqu’à demain ?

— Oh ! s’il vous plaît… Puis-je rester auprès de vous ? s’écria Pétia.

— Mais, que t’a o’donné exactement le géné’al ? de ’etou’ner immédiatement ? demanda Denissov.

Pétia rougit.

— Mais, il n’a rien ordonné. Je pense que je puis ?… fit-il d’un ton interrogateur.

— Bon ! dit Denissov, et, s’adressant à ses subordonnés, il ordonna au groupe de se rendre à l’endroit de repos fixé dans la forêt, et à l’officier monté sur le cheval kirguis (il remplissait les fonctions d’aide de camp) d’aller chercher Dolokhov, de savoir où il se trouvait et s’il viendrait le soir. Denissov lui-même, avec le capitaine et Pétia, avait l’intention de s’approcher de la lisière de la forêt qui était du côté de Chamchevo, afin d’examiner l’endroit où se disposaient les Français et où, le lendemain, devait être dirigée l’attaque.

— Eh bien ! le barbu ! fit-il au guide paysan. Conduis-nous à Chamchevo !

Denissov, Pétia et le capitaine, accompagnés de quelques Cosaques et du hussard qui conduisait le prisonnier, se dirigèrent à gauche, à travers le ravin, vers la lisière de la forêt.