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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 400-403).


VIII

Napoléon entre à Moscou après une bataille brillante, la victoire n’est pas douteuse puisque le champ de bataille reste aux Français. Les Russes reculent et rendent la capitale. Moscou est pleine de provisions, d’armes, de richesses incalculables et tout cela est entre les mains de Napoléon. L’armée russe, deux fois plus faible que celle des Français, ne fait pas pendant un mois une seule tentative d’attaque. La situation de Napoléon est des plus brillantes. Il semble qu’après cela il ne fallait pas un génie particulier pour se jeter avec des forces doubles sur les restes de l’armée russe et la détruire, pour s’assurer une paix avantageuse, ou, en cas de refus, faire un mouvement menaçant sur Pétersbourg, ou, dans le cas d’insuccès, retourner à Smolensk ou à Vilna, ou rester à Moscou, pour, en un mot, conserver cette situation brillante dans laquelle se trouvait, pendant ce temps, l’armée française. Pour cela il fallait faire la chose la plus simple et la plus facile : ne pas permettre aux troupes de piller, préparer des logements d’hiver assez nombreux à Moscou pour toute l’armée, et ramasser des provisions suffisantes qu’on pouvait trouver à Moscou pour plus de six mois (selon les historiens français). Napoléon, le plus génial de tous les génies, Napoléon qui avait le pouvoir de diriger l’armée — ce qu’affirment les historiens — n’a rien fait de tout cela.

Non seulement il ne fit rien de cela, au contraire il employa tout son pouvoir à choisir de tous les moyens qui se présentaient à lui celui qui était pour lui le plus sot et le plus dangereux. De tout ce que pouvait faire Napoléon, — passer l’hiver à Moscou, aller à Pétersbourg, à Nijni-Novgorod, aller plus au nord ou plus au sud par la voie que suivit ensuite Koutouzov — de tout ce qu’il pouvait inventer, rien n’était plus sot et plus dangereux pour l’armée que ce qu’il fit, c’est-à-dire de rester à Moscou jusqu’au mois d’octobre en permettant aux troupes de piller les villages, ensuite hésiter à laisser la garnison sortir de Moscou, s’approcher de Koutouzov, ne pas livrer de bataille, aller à droite, arriver jusqu’à Mali Iaroslavietz, de nouveau, sans même essayer l’attaque, franchir la route, suivre non pas la route suivie par Koutouzov, mais retourner sur Mojaïsk par la route ruinée de Smolensk : on ne pouvait rien trouver de plus sot, comme les suites l’ont démontré. Que les stratégistes les plus habiles pensent que le but de Napoléon était de perdre son armée et ils n’inventeront pas d’autres actions pouvant, avec la même sûreté et la même indépendance à l’égard des opérations russes, perdre si bien toute l’armée française que celles faites par Napoléon.

Le génial Napoléon a fait cela. Mais dire que Napoléon a perdu sa renommée parce qu’il le voulait ou parce qu’il était trop sot, c’est aussi injuste que de dire que Napoléon a conduit ses troupes jusqu’à Moscou parce qu’il le voulait et qu’il était très intelligent et génial.

Dans l’un et l’autre cas, son activité personnelle, qui n’avait pas plus d’efficacité que celle de n’importe quel soldat, concordait seulement avec les lois selon lesquelles l’événement s’accomplissait.

Les historiens ne disent pas vrai en nous présentant les forces de Napoléon comme affaiblies à Moscou. Ils commettent ce mensonge parce que les résultats n’ont pas justifié l’activité de Napoléon.

De même qu’auparavant, après, en 1813, il employait tout son savoir et toutes ses forces pour agir au mieux de ses intérêts et de son armée. L’activité de Napoléon pendant ce temps n’est pas moins remarquable qu’en Égypte, en Italie, en Autriche, en Prusse. Nous ne savons pas avec certitude à quel degré était réellement son génie, en Égypte, où quarante siècles regardaient sa grandeur, parce que tous ses grands exploits n’ont été décrits que par des Français. Nous ne pouvons avoir une idée juste de son génie en Autriche et en Prusse, puisque nous n’avons que des sources allemandes et françaises pour en juger, et le fait que des corps d’armée se rendaient sans livrer bataille et des forteresses sans subir le siège, a dû obliger les Allemands à reconnaître le génie pour seule explication des guerres qui eurent lieu en Allemagne. Mais, grâce à Dieu, nous n’avons pas besoin de reconnaître son génie pour cacher notre honte. Nous avons payé le droit d’envisager les faits simplement et nettement, et nous ne perdrons pas ce droit.

Son activité à Moscou est étonnante et géniale comme partout. Depuis son entrée à Moscou jusqu’à sa sortie, les ordres succèdent aux ordres, les plans aux plans. L’absence des habitants et de la députation et l’incendie même de Moscou ne le troublent pas. Il ne perd de vue ni le bien de son armée, ni les actes de l’ennemi, ni le bien du peuple russe, ni la direction des affaires de Paris, ni des considérations diplomatiques sur les conditions de la paix prochaine.